Nous tenons à remercier la DAC Guadeloupe et le Conseil régional de la Guadeloupe pour le soutien administratif et financier qu’ils ont apporté au PCR « Roches gravées de Guadeloupe : Archéologie, sens et société ». Nos remerciements vont aussi au Conseil départemental et au service de conservation du Parc Archéologique des Roches Gravées pour les informations et documents concernant ce dernier, ainsi qu'à l’association Ouacabou pour la gestion des crédits. Merci enfin à toutes les personnes qui nous ont accordé leur confiance et ont évoqué avec nous les enjeux patrimoniaux et touristiques en lien avec les roches gravées.
1L’image touristique des îles de la Guadeloupe est aujourd’hui principalement associée à des plages de sable fin, des fonds marins, des ambiances de forêts tropicales et de mangrove (Desse, 2013). La figure du tourisme balnéaire s’est imposée depuis les années 1960, même si des stratégies de diversification axées sur le tourisme vert et culturel se sont développées depuis les années 1990 (Breton, 2017).
2Cette image résulte d’orientations impulsées par des acteurs à différentes échelles décisionnelles. Parmi l’éventail des possibles, des choix successifs ont conduit à mettre en avant certains aspects touristiques, alors que d’autres sont restés en retrait. Il en va ainsi des roches gravées précolombiennes de l’archipel. Alors qu’elles renvoient au temps long civilisationnel, terreau discursif a priori pertinent pour alimenter les ressorts du tourisme culturel (Bérard, 2014), elles sont aujourd’hui peu activées sur le plan touristique. Cette faible mobilisation est d’autant plus surprenante que certains sites ornés bénéficient d’une protection patrimoniale reconnue. Cela soulève la question du décalage entre patrimonialisation et mise en tourisme. Des études menées dans d’autres régions du monde ont montré une interconnexion récurrente de ces deux registres se manifestant par une mise en tourisme concomitante de la patrimonialisation des sites (par ex. Gravari-Barbas, Bourdeau et al., 2012 ; Duval, Peyrache-Gadeau et al., 2013). Comment expliquer que les roches gravées, vestiges précolombiens majeurs, pour partie patrimonialisés, restent en retrait dans le tourisme guadeloupéen actuel ?
3Cet article explore le décalage entre les logiques patrimoniales, dont les mesures de protection sont un marqueur, et la faible activation des roches gravées en tant que ressource touristique. Il s’agit d’analyser le processus de transformation d’un élément en ressource (François, Hirczak et al., 2013), ainsi que les freins rencontrés. Étudier les trajectoires patrimoniale et touristique des roches gravées permet d’éclairer une dimension spécifique de leur insertion au sein du territoire. Complémentaire d’autres approches (par ex. Baracchini et Monney, 2022), cette démarche permet une meilleure compréhension des processus sociaux en jeu autour de la présence du passé dans le présent et de la façon dont un type de vestiges archéologiques a participé, et participe encore, à la structuration de l’espace économique, culturel et social de la Guadeloupe.
4Une approche systémique, mobilisant différents types de données de façon synchronique et diachronique, a été adoptée. Elle prend en compte les jeux d’acteurs passés et présents, les processus de patrimonialisation et de mise en tourisme engagés depuis des décennies, ainsi que les contextes territoriaux multi-scalaires dans lesquels ils s’inscrivent. Les données ont été récoltées lors de deux campagnes de terrain (2016, 2018), dans le cadre du projet collectif de recherche « Roches gravées de Guadeloupe, Archéologie, Sens et Société » dirigé par l’un d’entre nous (JM). Elles ont été complétées par des observations ponctuelles en 2021 et 2023. À ce travail de terrain s’ajoutent des recherches aux Archives Départementales de Guadeloupe (ADG à Gourbeyre) et aux Archives Nationales d’Outre-Mer (ANOM à Aix-en-Provence) qui ont permis de réunir un corpus de 51 ouvrages touchant au tourisme et/ou aux roches gravées, publiés entre 1860 et 1996. Ce corpus a été complété par les guides touristiques disponibles en librairie entre 2016 et 2018, et par des recherches sur Internet.
5La documentation analysée se compose ainsi d’observations de terrain (analyse des dispositifs de valorisation, transcriptions d’échanges informels, etc.), de documents de promotion touristique couvrant une large fenêtre temporelle, d’archives non publiées (rapports, courriers, etc.) et d’entretiens semi-directifs conduits avec des acteurs-clés du territoire. Ces données qualitatives ont été complétées par des données quantitatives de fréquentation touristique à l’échelle de la destination, et à celle de certains sites.
6L’article commence par un état des lieux des formes de protection réglementaire et des niveaux d’aménagement actuels des sites ornés, avant d’examiner la place des roches gravées dans la construction de l’imaginaire de la « destination Guadeloupe » sous un angle chronologique. L’article discute ensuite des facteurs expliquant le décalage observé entre d’une part, l’adoption de mesures réglementaires de protection et d’autre part, la faible activation touristique des roches gravées. In fine, l’article souligne comment la construction socio-spatiale des roches gravées en tant que ressources patrimoniales et touristiques, ainsi que le décalage entre ces deux entrées patrimoniale et touristique, se comprend au regard de dynamiques situées à plusieurs échelles spatiales et temporelles.
- 1 Le terme de « station » désigne ici un ensemble de roches gravées, délimité en fonction de facteurs (...)
- 2 Pour des raisons de cohérence géographique, Saint-Martin et Saint-Barthélemy, dont les logiques tou (...)
7Attribué aux populations céramistes horticoles ayant vécu au Néoindien (env. 300 av. à 1 200 apr. J.‑C.), l’art rupestre des Petites Antilles se compose de roches gravées de plein-air et de quelques cavités ornées. Sa répartition n’est pas uniforme. Ainsi, avec 30 stations rupestres1, 389 supports ornés et près de 1 300 entités graphiques, l’archipel guadeloupéen2 regroupe la majorité des vestiges connus. À l’exception d’une station en Grande-Terre (abri Patate) et d’une autre à Marie-Galante (grotte du Morne Rita), toutes sont situées en Basse-Terre, avec une plus forte concentration sur la commune de Trois-Rivières (Monney, 2020 ; figure 1).
Figure 1 : Répartition des stations rupestres précolombiennes de l’archipel guadeloupéen
Les tableaux 1 et 2 viennent compléter la compréhension de cette figure.
DAO : J. Monney et M. Duval
- 3 À noter que les roches gravées ne sont pas protégées en tant qu’objets disjoints du paysage. En eff (...)
- 4 Un seul arrêté couvre parfois plusieurs stations (par ex. rivière du Petit-Carbet). À l’inverse, un (...)
8Aujourd’hui, dix-sept ensembles de roches gravées sont protégés au titre des Monuments historiques3 (MH). Plus de la moitié des stations inventoriées bénéficie ainsi d’une protection règlementaire4 (tableau 1). Ceci représente 13 % de l’ensemble des MH classés ou inscrits en Guadeloupe (17 sur 119 ; voir, Kissoun, Desmoulins et al., 2017). Bien qu’il ait connu une accélération importante depuis 2008, ce processus de protection légale a débuté il y a 50 ans. Classé le 26 février 1974, le parc archéologique des roches gravées (PARG) a été le premier site de Guadeloupe protégé au titre des Monuments historiques ; à une date où, dans les Antilles françaises, seul le fort Saint-Louis de Martinique était classé MH. Si la plupart des acteurs rencontrés lors de nos enquêtes ont insisté sur la place prise dans l’archipel par le patrimoine colonial, il faut relever cette primauté chronologique d’un site précolombien reconnu pour sa valeur patrimoniale.
9En 1983, la grotte de Morne Rita a, à son tour, été classée MH. Puis, après une stase prolongée, quinze arrêtés ont été pris entre 2008 et 2015 pour classer ou inscrire les stations rupestres de Guadeloupe. Ce patrimoine archéologique a donc bénéficié d’un effort notable pour assurer sa protection, dans lequel il faut sans doute voir l’un des effets du projet d’inscription sérielle des roches gravées des Petites Antilles au patrimoine mondial de l’Unesco lancé au début des années 2000 (Sanz dir., 2008 ; Duval, 2023 : 184-191).
Tableau 1 : Liste des stations de roches gravées de Guadeloupe bénéficiant d’une protection MH
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Date
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Commune
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Code station
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Dénomination dans la base Mérimée
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Statut
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26/02/1974
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Trois-Rivières
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PARG
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Roches ornées précolombiennes
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Classé MH
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30/05/1983
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Capesterre-de-Marie-Galante
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RIT
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Grotte ornée dite Morne-Rita
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Classé MH
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02/12/2008
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Trois-Rivières
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DER
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Roches gravées [AI439]
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Inscrit MH
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03/12/2008
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Trois-Rivières
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DER
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Roches gravées [AI440]
|
Inscrit MH
|
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03/12/2008
|
Trois-Rivières
|
DER
|
Roches gravées [AI441]
|
Inscrit MH
|
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03/12/2008
|
Trois-Rivières
|
ROM
|
Parcelle AI 10
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Inscrit MH
|
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29/10/2012
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Trois-Rivières
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GAL
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Ensemble des roches gravées et de polissoirs précolombiens situés à l’Anse des Galets
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Classé MH
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22/11/2013
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Le Moule
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PAT
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"Abri Patate"
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Inscrit MH
|
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22/11/2013
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Baillif et Vieux-Habitants
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DPL
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Site des roches gravées de la rivière Du Plessis
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Inscrit MH
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22/11/2013
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Trois-Rivières
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BRB, EBC, LAN, VPC
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Ensemble de polissoirs et de roches gravées, situés dans la rivière du petit Carbet
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Inscrit MH
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22/11/2013
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Trois-Rivières
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DUQ
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Site de l’anse Duquéry
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Inscrit MH
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01/10/2014
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Capesterre-Belle-Eau
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BAN
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Ensemble de six blocs de roches gravées situés dans la rivière de Bananier
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Inscrit MH
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01/10/2014
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Sainte-Rose
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RAM
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Bloc gravé et polissoirs situés dans la rivière de La Ramée
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Inscrit MH
|
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01/10/2014
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Vieux-Habitants
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PLS
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Site Du Plessis 2
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Inscrit MH
|
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30/11/2015
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Trois-Rivières
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MIC
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Bloc gravé dit Chez Michaux
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Inscrit MH
|
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30/11/2015
|
Capesterre-Belle-Eau
|
PER
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Roches gravées à l’embouchure du Pérou
|
Inscrit MH
|
Source : Base Mérimée, consultation juin 2024.
10Ces mesures de protection attestent de l’attribution de valeurs patrimoniales par les institutions en charge des politiques de conservation telles que la Direction des Affaires Culturelles (DAC) et des moyens mis en œuvre via les outils réglementaires existants afin de veiller à une partie des sites ornés de l’archipel. Cette logique de protection réglementaire ne correspond cependant pas strictement au niveau de menace portant sur les sites. En effet, des roches gravées, telles que celles de Bord de Mer à Trois-Rivières, dont l’avenir reste précaire compte-tenu de l’occupation illégale dont fait objet la bande littorale, ne bénéficient d’aucune protection règlementaire (tableau 2).
Tableau 2 : Les principales stations de roches gravées de Guadeloupe qui ne bénéficient pas de statut Monuments Historiques.
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Commune
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Nom de la station
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Capesterre-Belle-Eau
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Plage Tikaka (TKK)
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Capesterre-Belle-Eau
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Grand Carbet (GDC)
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Trois-Rivières
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Bord de Mer (BDM 1 et 2)
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Trois-Rivières
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Borne Caraïbe (BOR)
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Trois-Rivières
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Moulin de la Coulisse (CLS)
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Trois-Rivières
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Chemin de la Coulisse (COU)
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Trois-Rivières
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Gagneron (GAG)
|
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Trois-Rivières
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Grand Maison (GMA)
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Trois-Rivières
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Petit-Carbet (PTC)
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|
Trois-Rivières
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Serpent (SER)
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Trois-Rivières
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Saint-Julien (STJ)
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Vieux-Habitants
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Saut du Plessis (SPL)
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Baillif
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Rivière Baillif (BAI)
|
11Sur les sites ornés, l’analyse conduit à identifier six niveaux d’équipement à destination des visiteurs, allant de 0 (site non accessible au public) et 1 (site dénué d’aménagement) à 5 (activité touristique organisée et structurée sur le site) (figure 2 et tableau 4).
Figure 2 : Niveaux d’équipement des stations rupestres en 2016
1 : rivière Bananier (BAN) ; 2 : plage Tikaka (TKK) ; 3 : rivière Pérou (PER) ; 4 : rivière Du Plessis (DPL) ; 5 : Parc archéologique des Roches gravées (PARG)
Clichés : M. Duval
12En lien avec leur niveau d’équipement, ces sites s’adressent à différents publics, allant de visiteurs s’assurant les services de prestataires privés pour découvrir des sites de type 1 (accompagnateurs de moyenne montagne ou guides touristiques), à des sites accessibles au grand public relevant des types 3 et 4 avec en extrémité de gradient le PARG (type 5), en passant par les participants de marches historiques (infra) qui ont alors accès à des sites de type 0 grâce à l’accord circonstanciel de leurs propriétaires.
13Seuls trois lieux présentent un aménagement significatif (station Du Plessis, sentier de la Grande Pointe et PARG). Parmi eux, le dernier fait l’objet d’une gestion spécifique, avec du personnel dédié à la conservation, à l’animation et à l’entretien du site.
14Ouvert au public en 1975, à l’initiative de la Société d’Histoire de la Guadeloupe (SHG) dans un but touristique et conservatoire (Bouchet et Delpuech, 1995), le PARG est actuellement géré par le Conseil départemental. Son périmètre est clôturé et comprend plusieurs bâtiments dévolus à l’accueil des visiteurs (dont un carbet d’interprétation), et un espace arboré où se trouvent les roches gravées (figure 2 – type 5). Le PARG est ouvert du lundi au vendredi, excepté les jours fériés. Depuis les séismes de 2004-05 et la fermeture de la partie haute pour raisons de sécurité, les visites sont gratuites et guidées, avec des départs de groupe à heure fixe. D’une durée d’environ 40 minutes, elles suivent un itinéraire marqué par cinq arrêts devant des roches gravées, les guides abordant au passage des aspects botaniques.
15A priori, ce site est apte à jouer un rôle-phare en matière de tourisme culturel autour des roches gravées. Pourtant, l’analyse des archives souligne une fréquentation assez modeste (tableau 3). Ainsi, après un maximum de fréquentation en 1996 et 1997 (> 50 000 entrées/an), depuis 2008, la fréquentation varie de 11 à 13 000 visiteurs annuels.
Tableau 3 : Fréquentation du PARG depuis son ouverture en juin 1975
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Année
|
Entrées gratuites
|
Entrées payantes
|
Total entrées
|
Remarques
|
|
1975
|
3 006
|
5 477
|
8 483
|
De juin à septembre
|
|
1976
|
3 701
|
9 460
|
13 161
|
Crise de la Soufrière, évacuation de Basse Terre, fermeture du site du 15 août au 17 octobre
|
|
1977
|
6 592
|
17 324
|
23 916
|
|
|
1978
|
6 834
|
16 949
|
23 783
|
|
|
1979
|
9 692
|
12 416
|
22 108
|
|
|
1980
|
9 659
|
13 109
|
22 768
|
|
|
1981
|
8 956
|
13 208
|
22 164
|
|
|
1982
|
7 636
|
16 224
|
23 860
|
|
|
1983
|
7 778
|
14 803
|
22 581
|
Données couvrant la période allant de février à fin août
|
|
1984
|
29 116
|
62 634
|
91 750
|
Données fusionnées pour la période du 1er juillet 1984 au 30 juin 1987
|
|
1985
|
|
1986
|
|
1987
|
|
1988
|
Pas de données conservées
|
|
1989
|
Pas de données conservées Site fermé suite à l’ouragan Hugo (17 septembre 1989)
|
|
1990
|
|
1991
|
Pas de données conservées
|
|
1992
|
12 268
|
|
|
Données conservées à partir du 1er mars
|
|
1993
|
4 255
|
|
|
Données conservées de janvier à début mai
|
|
1994
|
Pas de données conservées
|
|
1995
|
Pas de données conservées Site fermé suite aux ouragans Luis et Marilyn (septembre 1995)
|
|
1996
|
14 536
|
32 374
|
50 008
|
|
|
1997
|
14 278
|
35 331
|
53 634
|
|
|
1998
|
Pas de données conservées
|
|
1999
|
Pas de données conservées
|
|
2000
|
Pas de données conservées
|
|
2001
|
Pas de données conservées
|
|
2002
|
Pas de données conservées
|
|
2003
|
Pas de données conservées
|
|
2004
|
|
|
27 647
|
|
|
2005
|
|
|
14 507
|
Fermeture du site après les séismes de 2004-2005
|
|
2006
|
Site fermé
|
|
2007
|
Site fermé
|
|
2008
|
|
|
2 824
|
Réouverture du site le 20 septembre
|
|
2009
|
|
|
11 410
|
|
|
2010
|
11 311
|
|
11 311
|
|
|
2011
|
13 067
|
|
13 067
|
|
|
2012
|
12 389
|
|
12 389
|
|
|
2013
|
12 642
|
|
12 642
|
|
|
2014
|
12 450
|
|
12 450
|
|
|
2015
|
12 098
|
|
12 098
|
|
|
2016
|
11 818
|
|
11 818
|
|
|
2017
|
12 399
|
|
12 399
|
|
|
2018
|
Données non communiquées
|
|
2019
|
Données non communiquées
|
|
2020
|
|
|
|
Fermeture du site à partir de mars 2020 en raison de la pandémie de la COVID-19
|
|
2021
|
Données non communiquées
|
|
2022
|
Données non communiquées
|
|
2023
|
|
|
|
Fermé depuis février 2023
|
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2024
|
|
|
|
Fermé
|
La série est marquée par des lacunes (données absentes des registres) et par des périodes de fermeture suite à des événements catastrophiques (crise de la Soufrière, ouragans, séismes)
Sources : ADG1311 W20/21 et registres conservés sur le site et au musée Edgar Clerc.
16Ce sentier relie le quartier de Bord de Mer (où se trouve le PARG) à la Grande Pointe. À partir de 1998, il a été aménagé par la municipalité de Trois-Rivières et l’Office National des Forêts (ONF). Aujourd’hui, des panneaux explicatifs permettent aux visiteurs de découvrir les facettes naturelles et culturelles de ce littoral comprenant à la fois des vestiges coloniaux (batteries, moulin) et des roches gravées. Une seule des trois stations ornées situées le long du sentier (Les Galets) présente une signalétique et une passerelle facilitant l’observation des gravures.
17Sur ce sentier, trois modes de visite coexistent : 1) fréquentation libre, 2) guidage autonome avec l’application smartphone « 3 Rivières à la carte » mise à disposition depuis 2015 par l’office de tourisme et la mairie de Trois-Rivières, 3) visites guidées par des prestataires privés (accompagnateurs de moyenne montagne, guides). Le sentier étant parcouru par différents publics, intéressés ou non par les roches gravées (familles, randonneurs, joggeurs, etc.), il est difficile d’avancer des chiffres de fréquentation, mais aussi d’évaluer dans quelle mesure les visiteurs marquent un temps d’arrêt devant les panneaux ; et plus encore, d’apprécier le rôle joué par les roches gravées dans le choix de parcourir ce sentier.
18Aménagée par le Service Régional de l’Archéologie (SRA) et l’ONF au début des années 2000 (Mazière et Mazière, 2002), la visite de la station Du Plessis implique de descendre au bord de la rivière par un sentier balisé le long duquel des plateformes et des panneaux d’information sont disposés. Du fait des conditions d’accès (dénivelé de 75 m.), la visite des lieux nécessite une condition physique minimale. Sur le site, un espace de médiation comprenant plusieurs panneaux sur les cultures précolombiennes, vise à contextualiser les roches gravées situées en contre-bas. Déjà peu lisibles en 2016, les panneaux l’étaient encore moins en 2023 (figure 2 – type 4). Indiqué par une signalisation routière le long de la N2, le site est en libre accès. Il est, par conséquent, difficile d’en évaluer la fréquentation. En 2018, un accompagnateur de moyenne montagne nous a déclaré y conduire quelques visiteurs par an et, lors d’observations menées en avril 2021, entre 20 et 30 personnes passaient sur place durant le week-end. Cependant, toutes ne s’arrêtaient pas pour voir les roches gravées (randonnée sportive ou baignade).
19Le croisement entre protection réglementaire et aménagements à destination du public fait ressortir une absence de parallélisme entre logiques patrimoniales d’une part et touristiques de l’autre. Ainsi, la plupart des sites protégés au titre des MH ne présente aucun aménagement, ni indication en facilitant l’accès. À l’inverse, seuls des sites bénéficiant d’un statut MH ont un niveau d’aménagement ≥ 3 (tableau 4).
Tableau 4 : Mise en perspective de la nature des équipements à destination des visiteurs et du statut MH des stations rupestres
|
Niveau d’équipement à destination des visiteurs
|
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0
|
1
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2
|
3
|
4
|
5
|
|
Interdiction d’accès (terrains privés et/ou conservation sensible)
|
X
|
|
|
|
|
|
|
Aménagement d’accessibilité
|
|
|
X
|
X
|
X
|
X
|
|
Entretien des lieux
|
|
|
X
|
X
|
X
|
X
|
|
Panneaux d’information/médiation sur place
|
|
|
|
X
|
X
|
X
|
|
Mention dans les guides touristiques
|
|
|
|
|
X
|
X
|
|
Signalétique routière
|
|
|
|
|
X
|
X
|
|
Activité touristique structurée sur le site
|
|
|
|
|
|
X
|
|
Avec statut MH
|
RIT
DER
ROM
PAT
PLS
MIC
VPC
|
BRB
LAN
BAN
RAM
|
DUQ
|
PER
EBC
|
DPL
GAL
|
PARG
|
|
Sans statut MH
|
BOR
BDM (1)
GMA
PTC
STJ
|
BAI
SPL
GAG
|
TKK
BDM (2)
CLS
GDC
SE
COU
|
|
|
|
20Par ailleurs, tous les aménagements autour des roches gravées ne sont pas nécessairement (ou pas seulement) conçus à des fins touristiques. Ainsi, la roche gravée intégrée dans le mémorial amérindien au collège « Les roches gravées » de Trois-Rivières n’a pas de fonction touristique. De même, les panneaux d’interprétation sans signalétique d’accès, comme à l’embouchure de la rivière Pérou (PER), s’adressent davantage à la population locale dans un but de sensibilisation. Quant à la passerelle installée à l’Anse des Galets (GAL), si elle facilite l’observation des gravures, son installation a été prioritairement motivée par le fait d’éviter les piétinements des visiteurs voulant s’approcher pour voir les roches gravées. Enfin, à Bord de Mer (BDM), le bassin qui jouxte le PARG a été aménagé pour les usages des riverains (bains) qui se sont constitués en association pour assurer son entretien. Au final, l’aménagement des sites et les modes de visite ne peuvent être dissociés des enjeux de transmission, de conservation et d’usage, au-delà des seuls aspects touristiques.
21Par un effet interactif et rétroactif, les ouvrages généraux et les guides touristiques sont des marqueurs de ce que les acteurs considèrent comme faisant ressource pour une destination à un instant donné et, en même temps, des outils dans la construction d’un imaginaire associé (Baider, Burger et al., 2004). Une approche diachronique permet d’analyser la place des roches gravées dans ces types de documents (figure 3). Elle suit un découpage en trois périodes en lien avec les différentes phases identifiées dans la mise en tourisme de la Guadeloupe avec une première période de 1860 à 1950 axée sur le climatisme et le thermalisme (essentiellement sur Basse-Terre), une deuxième de 1950 à 2000, sur le développement du tourisme balnéaire (essentiellement sur Grande-Terre), et enfin une troisième de 2000 à aujourd’hui marquée par une diversification des formes de tourisme et une répartition des flux sur l’ensemble des îles.
Figure 3 : Chronologie des mentions de roches gravées dans les guides touristiques et les ouvrages généraux consultés sur la Guadeloupe
L’augmentation croissante du nombre et de la précision de ces mentions est un indicateur de l’installation progressive des roches gravées dans le paysage touristique de l’archipel
DAO : M. Duval et C. Gauchon
22Jusqu’à la seconde moitié du 19ème siècle, les roches gravées – pourtant mentionnées dès 1848 dans un compte-rendu de voyage (diffusé sous forme de feuilleton dans un périodique ; Langin, 1848), sont très peu connues du public métropolitain, et même guadeloupéen. L’exposition universelle de Paris en 1867, où M. Guesde et P. L’Herminier présentent une série de gravures et de photographies de vestiges précolombiens, est l’occasion de leur première apparition publique d’envergure (Guesde, 2019). Mais leur mention reste confinée aux ouvrages consacrés à l’archéologie (par ex. Hamy, 1895).
- 5 Cet achat préfigure ce que sera le futur PARG. Il sera cependant invalidé dans les années 1940 pour (...)
23La première apparition des roches gravées dans un ouvrage à vocation touristique a été trouvée dans un guide paru à New York en 1920 (F. A. Ober). Entre les lignes consacrées aux bains de Dolé et à la bourgade de Capesterre, on trouve à Trois-Rivières « une large roche avec des gravures caraïbes » (p. 355). Cette mention est sans doute à mettre en relation avec deux événements survenus au début du 20ème siècle : 1) l’envoi en 1901 d’une roche gravée à l’exposition panaméricaine de Buffalo (exposée à partir de 1902 au Musée d’Histoire Naturelle de New York ; Delpuech, 2021) ; et 2) la prise de position en 1916 d’É. Merwart, alors gouverneur de la Guadeloupe et délégué principal du Touring Club de France, dans la Revue La Guadeloupéenne, pour la protection des roches gravées. Joignant le geste à la parole, É. Merwart diligente l’acquisition par la puissance publique des terrains où se trouvent les roches gravées du quartier de Bord de Mer. Des sommes sont également allouées à l’ancien propriétaire des terrains – Mr. Jean Bernard – pour la surveillance des roches gravées5.
24Au début des années 1930, les guides touristiques et les ouvrages généraux sur la Guadeloupe se font plus prolixes (par ex. Sainte-Croix de la Roncière, 1930 ; Nardal, 1931 ; Le Boucher 1931). En 1935, M. Jasor mentionne même les roches gravées parmi les « Lieux de villégiature – Choses et autres intéressants à voir » (sic) (p. 34). Est-ce un effet dû à l’ouverture des premières liaisons aériennes avec l’Europe en 1936 ? Des revues illustrées s’y intéressent aussi (par ex. Roche, 1937) et certaines roches gravées font l’objet de cartes postales (figure 4). Elles passent ainsi progressivement du statut de curiosités susceptibles d’intéresser les érudits à celui d’objets touristiques émergeants.
Figure 4 : Cartes postales de roches gravées éditées vers 1930-1950
De gauche à droite : éds. Le Boucher, A. Catan, P. Candalen (coll. privée).
25À la fin des années 1950, ce statut s’affirme davantage avec l’ouvrage de J.‑J. Bourgois (1958). Faisant référence au quartier de Bord de Mer où se trouve l’actuel PARG, ce dernier affirme clairement : « Là, il faut s’arrêter car dans les environs, la “Vallée des Anciens Caraïbes” offre à l’amateur archéologue ses vestiges de civilisations précolombiennes – les fameuses roches sculptées » (p. 110, exhortation enrichie de trois photos). De telles mentions deviennent plus courantes à partir du milieu des années 1960, soit avant l’ouverture du PARG (1975). Ainsi, en 1965, A.‑V. Jorond débute son ouvrage par une carte où des « Grottes et inscriptions caraïbes » sont indiquées à Trois-Rivières, avant de préciser p. 67 : « Trois Rivières est un point de départ de l’excursion aux Saintes. Une liaison régulière par canots est assurée quatre fois par semaine. Le chemin qui conduit à l’appontement s’amorce près de l’église. En empruntant cette même voie, on croise un petit sentier qui mène à la grotte Caraïbe où l’on peut voir des dessins précolombiens gravés sur les roches ».
26Antérieure à l’ouverture du PARG, la pratique touristique informelle des lieux a donc précédé l’organisation de la ressource, et les guides touristiques ont participé à cette anticipation. On constate toutefois qu’au cours des années 1970-1980, cet intérêt touristique pour les roches gravées n’est pas unanime, certains ouvrages continuant à faire l’impasse sur le sujet (par ex. Coussin, 1986).
27L’étude des guides touristiques récents souligne le peu d’information consacré aux roches gravées, avec un traitement très variable : le Michelin (éd. 2016) ou le Lonely Planet (éd. 2014) y consacrent plusieurs passages dans les chapitres introductifs et les pages thématiques. Le PARG y est présenté et les roches gravées du sentier de la Grande Pointe ainsi que de la rivière Du Plessis sont décrites, quoique de façon moins détaillée. Mais aucun autre site n’est évoqué. Quant au Routard (éd. 2016), il ne consacre qu’un court paragraphe aux origines amérindiennes de l’île et n’évoque aucun site orné hormis le PARG se limitant à en indiquer les horaires de visite.
- 6 Association créée en 2003 par la Région et le Département, le CTIG est en charge de la promotion to (...)
28Les brochures, magazines, dépliants ou sites internet dédiés à la « destination Guadeloupe » permettent aussi d’appréhender la place des roches gravées dans le paysage touristique. Ainsi, une version de la brochure touristique éditée en 2017 par le magazine Frances-Antilles ne mentionne pas les roches gravées. Une même invisibilité s’observe sur Internet, notamment sur le site du Comité du Tourisme des Îles de la Guadeloupe (CTIG6).
29L’analyse des guides contemporains et des supports numériques de promotion touristique souligne la place marginale occupée par les roches gravées dans la construction de l’image de la « destination Guadeloupe ». Les roches gravées ne sont pas un élément majeur de l’offre touristique – de ceux qui motivent le voyage – contrairement aux plages de sable fin de Grande-Terre, au littoral de la Côte-sous-le-Vent, aux paysages de la Soufrière, ou à ceux des petites îles de l’archipel. Elles constituent plutôt un élément secondaire de l’offre que le visiteur est susceptible de découvrir une fois sur place.
30Plusieurs facteurs sont à même d’expliquer le décalage entre les logiques patrimoniales et touristiques relatives aux roches gravées : (i) effets de localisation à différentes échelles, (ii) effets de concurrence entre ressources touristiques et perceptions différenciées des roches gravées par les acteurs du tourisme, (iii) modalités d’organisation et de gestion des principaux sites ornés. Inter-reliés, ces trois facteurs contribuent à expliquer en grande partie la faible mobilisation des roches gravées en tant que ressource touristique.
31La localisation des roches gravées à l’écart des principales zones touristiques de Guadeloupe est un premier facteur explicatif. De facto, la montée en puissance du tourisme balnéaire depuis les années 1970 (conjointement à l’arrivée de gros porteurs assurant les liaisons aériennes avec l’Europe) s’est traduite par le déplacement du centre de gravité du tourisme, de la Basse-Terre vers la Grande-Terre, laquelle concentre aujourd’hui la majorité des séjours touristiques (figure 5). Dès lors, une disjonction s’est opérée entre les lieux d’hébergement touristique et ceux des roches gravées. Même à l’échelle de la Basse-Terre, l’activité touristique se situe plutôt au niveau de la Côte-sous-le-Vent, de la Soufrière et du parc national. Au-delà de sa fonction d’embarcadère pour les Saintes, le secteur de Trois-Rivières reste à l’écart des principales dynamiques touristiques observées à l’échelle de l’île.
Figure 5 : Répartition des touristes de séjour dans les îles de Guadeloupe en 2016
DAO : M. Duval et C. Gauchon
32Cet éloignement des roches gravées par rapport aux lieux d’hébergement est renforcé par le développement des croisières. Fer de lance de la politique de développement du tourisme dans l’archipel dès les années 2000, les croisières structurent fortement le tourisme guadeloupéen (Dehoorne et Petit-Charles, 2011 ; Desse, Rodne Jeanty et al., 2018). En 2016, l’observatoire du tourisme estime que 350 000 croisiéristes ont transité par la Guadeloupe (contre 580 000 touristes de séjour). Le principal port concerné est celui de Pointe-à-Pitre ; ceux de Basse-Terre, Deshaies, Saint-François et les Saintes viennent au second plan (figure 6).
Figure 6 : Répartition des croisiéristes et organisation des activités de croisière dans les îles de Guadeloupe
DAO : M. Duval et C. Gauchon
33Que les touristes embarquent à Pointe-à-Pitre (qui joue alors le rôle de port-base) ou qu’ils effectuent une escale en Guadeloupe dans l’un des quatre ports équipés (Pointe-à-Pitre, Saint-François, Deshaies, Basse-Terre), leur temps est très compté et organisé. En raison des heures d’arrivée et de départ des bateaux de croisière, les Tour-Opérateurs (TO) sont contraints de sélectionner des activités dans un isochrone de moins d’une heure de trajet (figure 6). Selon cette logique, l’intérêt touristique d’un site apparaît secondaire par rapport à son accessibilité. L’isochrone d’une heure exclut de fait les roches gravées de Trois-Rivières de l’offre sélectionnée par les TO lors d’une escale à Pointe-à-Pitre, Saint-François ou Deshaies. Seul le port de Basse-Terre remplit ce critère d’accessibilité. Pour autant, aucun TO ne propose aux bateaux en escale dans ce port de faire l’expérience des roches gravées.
34Cette logique de mobilité des touristes sur l’île ne concerne d’ailleurs pas que les croisiéristes. Jusqu’aux années 2000, ceux qui séjournaient dans les complexes hôteliers de la Grande-Terre pratiquaient surtout des excursions en groupe organisées vers différents sites, dont le PARG qui connut alors ses plus hauts niveaux de fréquentation (tableau 3). Depuis, le développement des agences de location de voitures a provoqué un éclatement de la demande et une dilution des flux, ce qui explique aussi la baisse du nombre de visiteurs enregistrée ces vingt dernières années.
35Lors des entretiens, il est apparu que les différents acteurs du tourisme ne partageaient pas la même vision de ce qui pouvait, et devait être mis en avant afin de promouvoir le tourisme, avec des effets de concurrence selon les échelles spatiales observées.
36Au niveau de la municipalité de Trois-Rivières, la volonté de faire des roches gravées et de l’entrée amérindienne un élément différenciant, marqueur des spécificités de la commune est manifeste : « les roches gravées, les pétroglyphes, c’est ce qui nous différencie des autres » (service Patrimoine de la commune, entretien du 16/01/2018). Cette stratégie de positionnement se traduit entre autres par un investissement dans l’aménagement du sentier de la Grande Pointe (supra), mais aussi, par la figuration de roches gravées sur le blason de la commune et l’adoption de la marque « Trois-Rivières Terre Amérindienne » (figure 7). De même, les roches gravées, qui apparaissent dans de multiples fresques ornementales et des logos publicitaires, sont omniprésentes dans les rues de Trois-Rivières (figure 8). L’ensemble de ces dynamiques va de concert avec la volonté pour la commune de se positionner en tant que « berceau de la civilisation précolombienne » (figure 9).
Figure 7 : Blason et marque de la municipalité de Trois-Rivières
Source : https://villetroisrivieres.fr/
Figure 8 : Fresque évoquant les roches gravées dans l’espace public de Trois-Rivières en 2020
Cliché : J. Monney
Figure 9 : Panneau « berceau de la civilisation précolombienne », à l’entrée de Trois-Rivières, le long de la N1, en arrivant de Capesterre-Belle-Eau
Cliché : M. Duval, 2016
37Cet intérêt pour les roches gravées se manifeste également parmi les résidents locaux sous la forme de modes de relation au patrimoine, tels que les marches historiques (figure 10). Organisés à destination des Guadeloupéens par des privés et/ou des associations, ces événements ne sont pas référencés sur les supports touristiques à destination des visiteurs extérieurs. De fait, ce type de pratiques récréatives passe sous les radars des acteurs du tourisme dont les actions visent surtout à développer le tourisme métropolitain et international. Pourtant, en s’appuyant sur ces traces du passé comme sources de mémoire politique à partir desquelles se définir (Bonilla, 2011), ce type d’événement culturel, difficilement appréhendable d’un point de vue touristique, joue un rôle primordial – et privilégié – dans la relation entre la population locale et le patrimoine de l’archipel, et ses retombées sociales sont loin d’être négligeables, notamment en matière de construction d’une identité guadeloupéenne partagée.
Figure 10 : Marche historique sur le thème des roches gravées en 2016 à Trois-Rivières sous la conduite de C. Bassette
Cliché : J. Monney
- 7 De fait, une seule roche gravée est connue en Dominique (Honychurch, 2011 : 39 et 58).
38Bien que les roches gravées soient perçues en tant que ressource touristique par les pouvoirs publics de Trois-Rivières et qu’elles suscitent l’intérêt d’une partie des résidents de l’archipel, cette perception ne trouve qu’un faible écho à plus haut niveau. Si le département et la région disposent de compétences et de budgets conséquents en matière de tourisme, ces derniers sont peu mis au service de la valorisation touristique des roches gravées. Ainsi, avec « la volonté de promouvoir chacun des grands ensembles touristiques de la Guadeloupe tout en les différenciant les uns des autres » (directeur du CTIG, entretien du 24/01/2018), les traits marquants retenus par le CTIG sont : « pour Grande-Terre, la beauté des plages et les champs de canne à sucre/histoire de l’esclavage ; pour Marie-Galante, la beauté des plages et les traditions en lien avec l’écomusée ; pour les Saintes, la beauté des plages/paradis nautique et une culture atypique ; pour la Désirade, la beauté des plages et la réserve géologique ; pour la Basse-Terre, la beauté des plages, l’entrée montagne et une identité historique forte avec le fort Delgrès » (entretien du 24/01/2018). Quant à son positionnement à l’égard des roches gravées, il est explicite : « Les roches gravées, on ne les utilise pas beaucoup. C’est un trait commun à toute la Caraïbe, on retrouve des Arawaks dans toute la Caraïbe. Il faudrait que ce soit un élément différenciant par rapport aux autres destinations de la Caraïbe. Vous voyez, la Dominique a beaucoup plus cette spécificité que nous parce qu’il y a encore des Amérindiens7 » (entretien du 24/01/2018).
39Ainsi, le tourisme culturel, dont on sait qu’il constitue un levier de montée en gamme et d’augmentation des retombées économiques (Origet du Cluzeau et Tobelem, 2009), est surtout axé sur le patrimoine colonial et l’histoire de l’esclavage. Cette mise en avant est à la fois le fait de la Région et du Département, chacun ayant ses projets-phares en la matière. La Région s’illustre avec : 1) le mémorial ACTe (Centre caribéen d’expressions et de mémoire de la Traite et de l’Esclavage) ; 2) la valorisation du Gwoka, tambour traditionnel des esclaves inscrit au patrimoine culturel immatériel en 2014, et 3) le domaine de la Grivelière (ancienne caféière). Tandis que les actions de valorisation et de communication touristiques du Département portent sur le musée d’Art et d’Histoire (MUSARTH, anciennement musée Schœlcher), les forts (dont le fort Delgrès) et la route de l’esclavage. Quant aux traditions populaires et à l’archéologie précolombienne, elles sont abordées dans des musées départementaux dédiés (Habitation Murat, Musée Edgar Clerc et PARG). Même si elles profitent occasionnellement de la visibilité de la thématique de l’esclavage (par ex. exposition temporaire sur les cultures précolombiennes au mémorial ACTe en 2019), cette dernière reste prépondérante.
40En matière d’organisation du tourisme culturel autour des roches gravées, le PARG ressort comme un lieu de médiation privilégié (supra). Pourtant, ses niveaux de fréquentation sont peu élevés (tableau 3). Ceci est, en partie, lié aux modalités de gestion du site. En particulier, les horaires d’ouverture limités (fermeture le week-end) ne permettent que partiellement de capter les flux touristiques en direction des Saintes (env. 80 000 touristes/an). Ces contraintes horaires sont dues au nombre de guides qu’une ouverture hebdomadaire demanderait et à des impératifs administratifs (nécessité d’autorisations de travail le week-end). Les possibilités réduites de stationnement à proximité du site constituent aussi une contrainte. En effet, le parking, d’environ 20 places, est vite saturé, ce qui amène de potentiels visiteurs à rebrousser chemin (observations de terrain, janvier 2016).
41Sur le plan de l’expérience touristique et des discours délivrés, le suivi et l’analyse de contenu des visites guidées font également ressortir des enjeux de formation. Aucun des guides officiant sur le site n’a de formation initiale en médiation ou en archéologie ; et un seul a suivi un parcours en tourisme. De même, le niveau d’anglais de la quasi-totalité des guides ne leur permet pas d’assurer des visites dans cette langue. Ceci limite de facto le développement d’actions de promotions visant à capter la clientèle nord-américaine de plus en plus présente en Guadeloupe (Desse, Rodne Jeanty et al., 2018).
42Enfin, la gratuité du site a des implications contrastées. Du point de vue des gestionnaires, elle est justifiée par le fait que la partie haute du parc est fermée depuis les séismes de 2004-05 et que les travaux de rénovation (en cours depuis 2008) ne sont pas terminés. En outre, la mise en place de visites payantes impliquerait d’avoir deux billettistes assermentés pour gérer de l’argent sur un site appartenant au département. Cette gratuité prend cependant le contrepied d’une partie des études en management et marketing du tourisme, lesquelles soulignent les effets contrastés de cette dernière sur l’attractivité des sites, la gratuité ayant tendance à être perçue par les visiteurs comme un indicateur de médiocrité (Gombault, Petr et al., 2006).
43Dans le même temps, elle s’inscrit dans une volonté de rendre le patrimoine rupestre de l’île accessible à un public guadeloupéen peu enclin à payer pour accéder à des contenus culturels. Faciliter l’accès des résidents locaux est d’autant plus important que les roches gravées, à l’instar d’autres types de patrimoines, participent aux liens entre la population, son territoire et son histoire. Ces problématiques sont bien identifiées par les services du département en charge du PARG dont les efforts de médiation autour des roches gravées sont en partie tournés vers le public guadeloupéen. Comme l’illustre l’évolution de la signalétique routière « Pawk Wòch Gravées » –– exclusivement en créole depuis 2023 (figure 11) – l’aménagement et la gestion actuels des sites ornés sont aussi en partie façonnés par des enjeux éducatifs, identitaires et culturels locaux en phase avec les problématiques postcoloniales qui traversent l’ensemble des sociétés caribéennes (par ex. Sony Jean et Malatesta, 2024).
Figure 11 : Signalétique routière du PARG en créole depuis 2023
Cliché : J. Monney
44La mise en perspective des statuts de protection des roches gravées de Guadeloupe et de leur niveau d’aménagement fait ressortir une absence de corrélation entre logiques patrimoniales et touristiques. Considérées en tant que patrimoine par les institutions en charge des politiques culturelles, investies par des acteurs locaux ou des prestataires privés, les roches gravées ne sont pas perçues comme des ressources touristiques majeures, ni même secondaires, à l’échelle plus large de la Guadeloupe. Pour partie, ce décalage peut être mis sur le compte de facteurs historiques relatifs à la place des roches gravées dans la construction de la « destination Guadeloupe ». Il s’explique aussi par un ensemble de facteurs tenant : (1) à la localisation des roches gravées par rapport aux lieux d’investissement et de structuration touristique actuels, (2) à des visions divergentes des acteurs quant au caractère touristiquement différenciant ou non des roches gravées et à des effets de mise en concurrence avec d’autres ressources (en particulier l’histoire de l’esclavage) et (3) aux modalités d’organisation et de gestion des sites ornés ouverts au public.
45Ce manque d’activation en tant que ressource touristique ne signifie pas pour autant un désintérêt pour les roches gravées. Si ce type de patrimoine est globalement en retrait dans le paysage touristique guadeloupéen, il fait localement, en particulier à Trois-Rivières, l’objet d’activités récréatives organisées à destination des publics guadeloupéens (cf. marches historiques), mais aussi de pratiques relevant du domaine de l’intime (Baracchini et Monney, 2022). Ici, les entrées patrimoniales et touristiques, mais aussi identitaires et pédagogiques, se recoupent autour d’enjeux mémoriels et culturels, particulièrement marqués dans les contextes postcoloniaux (Carmignani, 2006). Dans l’espace caraïbe, cela se traduit notamment par des dynamiques de réappropriation locale de l’héritage historique caribéen et des volontés de se départir d’impératifs extérieurs en matière de politiques patrimoniales (par ex. Sony Jean et Malatesta, 2024). On mesure alors ici à quel point la mobilisation touristique des roches gravées, marqueurs de l’histoire précolombienne, s’organise autour d’enjeux contemporains multiples appelant une approche à la fois fine et globale des dynamiques socio-spatiales associées à ce type de patrimoine archéologique.