1La Plaine de Léogâne, située dans le département de l’Ouest d’Haïti (figure 1), est un territoire avec un riche passé rural, mais actuellement soumis à une forte pression urbaine. Comprise en grande partie dans la commune du même nom, la plaine s’étend sur une superficie de 120 km². Selon les estimations les plus récentes de l’Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique (IHSI), la population de la commune de Léogâne s’élève à 200 287 habitants en 2024. Ces chiffres (IHSI, 2024) permettent une appréciation de la dynamique démographique locale dans un contexte post-catastrophe marqué par des défis de reconstruction et de gouvernance territoriale. Selon cette même source, la commune de Léogâne présente une densité relativement importante, témoignant d’une pression démographique notable, en particulier dans les zones urbanisées. Cette réalité s’inscrit dans une dynamique plus large observée à l’échelle d’un département, celui de l’Ouest, où le taux d’urbanisation atteint 96,21 % (IHSI, op. cit.). Ce chiffre reflète une concentration de plus en plus massive de la population dans des espaces urbains et périphériques des grandes villes comme Port-au-Prince, avec des conséquences directes sur : l’aménagement du territoire, les besoins en infrastructures, les services de base, ainsi que sur la gestion des risques. Au cœur de la plaine, la ville de Léogâne constitue un pôle central de commerce et d’échanges. Sa proximité avec la capitale haïtienne en fait un espace de transition entre les zones rurales et urbaines. La Plaine de Léogâne se trouve à un tournant de son évolution, entre modernisation urbaine et préservation de son héritage agricole en subissant l’étalement urbain de Port-au-Prince ainsi qu’une urbanisation in situ (Tamru et Valmond, 2025). Ces dynamiques modifient progressivement l’occupation des sols, remplaçant les terres agricoles par des infrastructures et des quartiers résidentiels.
- 1 Nom donné en Haïti aux marchandes ambulantes et/ou avec étals et spécialisées dans la vente de prod (...)
2La demande foncière due à une mobilité résidentielle urbaine grandissante remet en question la pérennité des activités agricoles. Elle oblige les habitants à diversifier leurs sources de revenus, en combinant une agriculture de lakou ou de cours avec des petits métiers urbains. Cette urbanisation se déploie ainsi dans un contexte de tensions foncières et de marginalisation socio-économique des communautés d’agriculteurs et en particulier des plus vulnérables comme les femmes. Ces dernières sont souvent peu associées aux décisions familiales de ventes des terres tout en ayant un accès limité aux métiers urbains – artisanats, chauffeurs de mototaxis, etc. Elles n’ont d’autres perspectives que celles de l’agriculture des lakou et des ventes des produits dans les marchés hebdomadaires, certaines parvenant à en faire un métier à temps plein en devenant des Madan Sara1.
3La question foncière est demeurée centrale dans l’histoire d’Haïti et des visions politiques de ses premiers dirigeants (Anglade, 2007-2008, cité par M. Redon, 2012). Le foncier urbain et périurbain en Haïti est encore peu investi par la recherche en sciences sociale (CIAT, 2013), si nous le comparons aux travaux dans d’autres parties du monde. Des travaux récents (Dathus et Tamru, 2019, Dathus, 2023, Placide, 2021 et 2023, Redon op. cit.) commencent à documenter ces dynamiques, notamment autour de Port-au-Prince. Le Comité Interministériel d’Aménagement du Territoire (CIAT, op. cit.) souligne l’importance de la prise en compte du foncier pour toute stratégie de reconstruction et de développement durable du territoire haïtien. Pourtant, l’étalement spectaculaire des grandes villes comme Port-au-Prince impose une analyse fine de ce phénomène et des inégalités socio-spatiales qu’il entraîne. Notre étude s’intéresse aux mutations foncières dans la plaine de Léogâne en général et en particulier aux vulnérabilités voire aux insécurités des habitants face à la pression urbaine. Il s’agit d’interroger les jeux et enjeux des différents acteurs dans la mutation territoriale depuis les quinze dernières années. Dans cette course aux terres périurbaines proches de la capitale haïtienne, comment la société rurale et néo-rurale de la plaine se recompose ? Quels sont les mécanismes produits par les sociétés elles-mêmes, les institutions voire les acteurs informels pour se positionner dans ce marché ? Pour répondre à ces interrogations, nous évoquons dans une première partie la trajectoire socio-économique de la plaine de Léogâne : d’un espace agricole à une périphérie métropolitaine, dans un second temps les enjeux et tensions fonciers sont détaillés et nous finirons en examinant les défis d’une sécurité foncière devenue un enjeu crucial face aux accaparements violents des terres par les gangs.
Figure 1. Commune de Léogâne, organisation territoriale et sections communales
4Au cours de la période coloniale et jusqu’au début du xxe siècle, la plaine de Léogâne représente l’un des bassins sucriers les plus dynamiques d’Haïti. Riche en terres fertiles et dotée d’un réseau hydrographique favorable, elle a connu une période florissante avec l’essor des habitations ou plantations de cannes, notamment pendant la période coloniale française (Trouillot, 1990). À l’apogée de la production de canne à sucre, cette plaine constitue un des moteurs de l’économie coloniale. Dès les années 1980 (Fréguin et Devienne, 2006) et dans un contexte de libéralisation de l’économie haïtienne imposée par les institutions financières internationales (Dupuy, 2019), la production sucrière subit un déclin brutal. La fermeture de plusieurs usines sucrières, comme celle de Darbonne, marque une rupture dans la trajectoire agricole du territoire. Face au recul de la production de sucre d’exportation, la plaine va se tourner vers un développement endogène orienté vers une diversification des produits de la canne et une économie touristique. Les cultures locales sont ainsi valorisées comme les fêtes en plein air du rara composé de danses traditionnelles exécutées lors des défilés à caractère religieux (Dautruche, 2011). Cependant, et malgré les initiatives de développement local et les diversifications paysannes, la plaine peine à résister à la pression croissante de l’urbanisation. L’étalement urbain s’est accru au lendemain du séisme de 2010 et transforme profondément les paysages ruraux, morcelant les terres agricoles et modifiant les usages du sol de manière irréversible. La plaine de Léogâne se trouve ainsi prise dans une tension permanente entre son enracinement culturel rural et le risque d’une absorption métropolitaine par la capitale haïtienne : Port-au-Prince.
- 2 Le rapadou est une pâte de sucre brun non raffiné et le dous makos est une confiserie colorée à bas (...)
5Ville culturelle emblématique, Léogâne se distingue également par la richesse de son hinterland agricole. La plaine éponyme – historiquement marquée par la culture de la canne à sucre pour l’exportation – connaît une plus grande diversification de produits artisanaux destinés à une consommation locale. Des boissons sans alcool comme le sirop de sucre, des spiritueux comme le clairin et le rhum ou des friandises2 comme le rapadou ou encore le dous makos sont des productions de la plaine destinées à un marché national ou de proximité. Cet artisanat s’inscrit dans une logique de développement local, valorisant les ressources et les savoir-faire du territoire, par la mise en place d’une filière intégrée et en circuits courts entre la culture de cannes et les transformations artisanales. Parallèlement, un début d’urbanisation de la plaine se dessine, en premier par la croissance de la ville de Léogâne. Elle constitue le cœur de la commune éponyme avec la plaine s’étendant sur trois sections communales : Dessources, Grande Rivière et Petite Rivière. Le séisme de 2010 a ainsi révélé une mutation urbaine déjà en cours et qui s’accélère par l’intégration progressive de Léogâne et sa plaine dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince. Cette urbanisation – sans accompagnement de politiques d’aménagement – soulève des enjeux en matière de résilience des activités rurales et de gouvernance locale de suivis. Malgré certaines initiatives de développement local et les pratiques paysannes, la plaine continue d’être le théâtre d’une recomposition spatiale croissante.
6À la suite du séisme de 2010, l’intervention déclarée d’urgence temporaire des ONG laisse paradoxalement une empreinte durable dans la dynamique des espaces ruraux. De nombreuses organisations humanitaires ont mis en place des constructions transitoires comme des camps accueillant des déplacés ainsi que des projets de relogement plus pérennes, le plus souvent sans réelle coordination avec les autorités locales (Schuller, 2016). Si ces actions ont permis une amélioration immédiate des conditions de vie des sinistrés, elles ont aussi favorisé une urbanisation fragmentée et une dépendance accrue aux aides extérieures. La construction par les humanitaires – de routes et d’écoles à destination des populations rurales – attire de nouveaux habitants et favorise le développement d’une offre foncière informelle (Muggah, 2013). Cette urbanisation, indirectement impulsée par l’action des ONG, pose la question du rôle des autorités locales dans le contrôle foncier ainsi que celle de la pérennité des infrastructures post-catastrophe. Le séisme de 2010 révèle des modes d’allocation des terres aux ONG relevant d’autorités différentes. L’exemple étudié par Dathus et Tamru (op. cit.) à Gressier indique l’attribution d’un terrain rural par la mairie à la Fédération Luthérienne Mondiale (FLM) pour la construction de logements en dur destinés aux sinistrés du séisme. La légalisation du statut de propriétaire des bénéficiaires, ou des familles ayant acheté les bien de ces derniers, s’est avérée complexe car la Direction Générale des Impôts ne reconnaît pas les attributions des terrains par les mairies aux humanitaires. Les terrains ruraux fournis aux ONG pour les relogements d’urgence dans la plaine de Léogâne, en particulier dans la zone de Santo, se sont pourtant pérennisés et sont en expansion par le développement d’une offre foncière urbaine informelle. Ces transformations débouchent sur des conflits d’usage des sols entre les constructions urbaines et les activités rurales et avec un rapport de force souvent défavorable aux agriculteurs (Figure 2).
Figure 2 : Étalement urbain dans la plaine de Léogâne de 2010 à 2023
7La plaine de Léogâne voit ainsi ses espaces traditionnellement agricoles transformés en quartiers résidentiels, ces mutations mettent en péril ses ressources foncières, hydriques et son économie rurale. Mais l’urbanisation est aussi le fait des primo-habitants selon un processus dit d’urbanisation in situ (Fanchette, 2017). Ces derniers densifient leur espace avec des constructions en durs à destination d’un habitat urbain et en diversifiant leurs activités vers des activités liées à la ville. Ces changements de modes de vie et l’augmentation des constructions accroissent la vulnérabilité des habitants aux fréquents risques d’inondations de la plaine de Léôgane qui est alluviale et côtière. Ainsi les canaux sont mal entretenus, voire abandonnés, et nombre de nouveaux logements sont des auto-constructions ou des habitats de fortune. Pourtant et malgré ce risque, le déclin d’une économie locale basée sur la diversification des produits de la canne et le recul des terres cultivées se poursuivent avec des agriculteurs de plus en plus tournés vers des petits métiers urbains plus rémunérateurs.
8Une trajectoire de transformations territoriales en trois périodes (Figure 3) caractérise la plaine de Léogâne, allant d’une agriculture exportatrice de sucre de canne, à une diversification de son économie rurale avant la catastrophe sismique ayant précipité sa transformation périurbaine. La production de sols urbains s’accélère selon deux processus. En premier nous observons des mobilités résidentielles de relogement ouvertes aux familles sinistrées par le séisme, ainsi que celui des foyers attirés par les prix des terrains offerts par un marché foncier informel. Le second mécanisme révèle une urbanisation in situ, les habitants de la plaine transformant progressivement leur habitat traditionnel en constructions urbaines.
Figure 3. Trajectoire du sucre dans la plaine de Léogâne
9L’appropriation des terres s’organise autour des ventes informelles et des occupations illégales engendrant des conflits fonciers, notamment dans les zones encore agricoles. Cet accroissement spatial du marché foncier a conduit l’augmentation des conversions des terres agricoles en zones résidentielles, particulièrement visible entre 2010 et 2020 (Figure 2), et à la déstructuration des trames rurales (réseaux de canaux et de pistes). Néanmoins, certains espaces maintiennent une activité agricole, illustrant une marqueterie spatiale de coexistence périurbaine instable. Cette précarité vient de l’inégalité des rapports de forces dans l’accès au foncier fragilisant les franges rurales les plus défavorisées (Colin et al., 2023).
10Le foncier dans les périphéries urbaines des pays des Suds (Valette et Yapi-Diahou, 2024), et en particulier dans la plaine de Léogâne, est souvent soumis à des tensions multiples qui renforce les inégalités sociales et économiques. La spéculation foncière – aux mains de réseaux d’acteurs plus ou moins licites – vise à maximiser les profits en achetant des terres agricoles à bas prix pour les revendre avec des bénéfices substantiels. Elle constitue ainsi un puissant levier de marginalisation sociale. Les petits agriculteurs, en particulier les femmes, se trouvent confrontés à des difficultés croissantes pour accéder à la terre devenue un bien marchand et non plus un espace d’usage. Cette situation aggrave la précarité des communautés rurales et limite leurs capacités à se projeter dans un avenir stable. La marchandisation accrue des espaces périurbains participe à une recomposition des rapports sociaux, où le contrôle de la terre constitue un outil de domination et d’exclusion.
11Dans la capitale haïtienne, Port-au-Prince, l’augmentation des prix et le manque de sols constructibles ont conduit de nombreux ménages à s’installer dans des zones périphériques moins chères, malgré leur éloignement au centre-ville. Les lendemains du séisme de 2010 voient la pérennisation des secteurs de relogements d’urgence sous forme de nouvelles périphéries comme Canaan au nord-est de la ville. La croissance très rapide de ce secteur a été motivée, en grande partie, par la mobilité résidentielle d’habitants de Port-au-Prince attirés par la disponibilité de terrains à de prix abordables (Pharius, 2021, Dathus et Tamru, op.cit.). Dans la plaine de Léogâne, ce même phénomène est en cours, avec de plus en plus de ménages urbains quittant les quartiers de la capitale pour venir s’y installer. À la différence du secteur de Canaan, quasiment vide avant 2010, la mobilité résidentielle s’approprie ici d’espaces dans une plaine agricole déjà densément occupée par un grand nombre d’exploitations agricoles, la pression foncière accentuant les inégalités socio-économiques en cours. À part les ventes pures et simples de leurs parcelles, les habitants développent diverses autres stratégies d’adaptation, durcification et verticalisation des logements (photos 1 et 2), emplois urbains à temps partiels et mobilisations collectives.
Photo 1 : Logement à étages en construction dans la plaine
Photo 2 : Nouveau logement en dur dans la plaine
12En 2024, des entretiens ont été réalisés auprès des habitants, agriculteurs ou nouveaux occupants, et avec des acteurs associatifs militant pour le maintien d’activités rurales dans la plaine de Léogâne. L’objectif est de comprendre les différents modes d’accès au sol urbain et leurs implications sur le devenir de cet espace de transition (Plant et al., 2018). Nous avons adopté une méthode ethnographique consistant à mener des entretiens auprès des différents protagonistes d’un marché foncier informel, il s’agit de vendeurs, d’acheteurs et/ou d’intermédiaires opérant dans un secteur devenu très lucratif, c’est le cas de J.P. qui a acheté un terrain à un paysan, il nous confie :
« J’ai acquis ce terrain à un prix relativement bas et j’ai choisi de le laisser en attente, prévoyant qu’avec la demande croissante, son prix va aussi augmenter… D’ici à trois ans, la valeur de ce terrain pourrait bien doubler ».
13Ce témoignage, comme d’autres, met en lumière un phénomène devenu courant de spéculation foncière qui profite essentiellement aux individus ou groupes avec suffisamment de moyens. Les terrains sont mis en réserve et habituellement clôturés avec parfois des murs en parpaings. Ces espaces simultanément soustraits à l’agriculture comme à l’habitat urbain participent à l’augmentation de la demande de parcelles et au renchérissement des prix. Les intermédiaires acquièrent ainsi, et à très bon compte, « un patrimoine » foncier qu’ils revendent au plus offrant.
14Pour l’agriculteur M. P, la situation est bien différente. Il explique :
« Face à des difficultés financières immédiates, je me suis vu contraint de vendre mon terrain. J’avais des besoins financiers urgents pour subvenir aux besoins de la famille, envoyer mes enfants à l’école et leur offrir un avenir meilleur en les envoyant à l’étranger… Bien que la vente du terrain puisse compromettre mon avenir et celui de ma famille, le besoin d’argent ne me laisse pas d’autre choix que d’accepter l’offre de l’acheteur. »
- 3 Voir Le National.org, daté du 1 mars 2025, « Haïti : forte accélération de l’inflation en janvier 2 (...)
15Ces discours témoignent d’un rapport de force très inégal dans le marché foncier de la plaine de Léogâne. Ainsi et malgré les efforts de diversifications des produits dérivés de la culture de cannes à sucre, l’agriculture demeure une activité peu rentable voire actuellement en crise. Les besoins des foyers ruraux ne cessent de croître, comme décrits par M.P., alors que leurs revenus s’effondrent emportés par une inflation galopante3. Cette situation permet à des intermédiaires peu scrupuleux de littéralement dépouiller les plus vulnérables, comme les femmes cheffes de foyer, en achetant leur terrain à vil prix. Dans ce contexte, l’accès à la terre devient un enjeu majeur de justice sociale (Harissou, 2011, Sidibé, 2012), où les décisions des puissants réseaux façonnent inévitablement l’avenir des plus faibles et le devenir de la plaine de Léogâne.
16De nombreux travaux soulignent la marginalisation persistante des femmes (Lebrun et Goulet, 2019) dans l’accès à la terre en Haïti, souvent considéré comme un privilège masculin transmis par héritage ou selon un contrôle coutumier. La structure foncière haïtienne repose généralement sur des logiques patriarcales qui confinent les femmes à des positions secondaires. Cette lecture est largement reprise dans les rapports institutionnels, notamment celui de la FAO (2014) qui insiste sur une reconnaissance équitable des droits fonciers féminins. Les résultats de nos enquêtes nous inviteraient à nuancer ce tableau, car plusieurs femmes apparaissent comme propriétaires de terre. La figure 4 montre le flou entourant ces déclarations s’agissant des couples, le statut de propriétaire des femmes sur les terrains familiaux pouvant être reconnu officiellement ou resté implicite.
Figure 4. Titres fonciers officiellement ou implicitement détenus par des femmes
Crédits : N.Valmond, 2025
17Certaines femmes sont non seulement officiellement propriétaires de leurs terres, mais également cheffes de ménages, ce statut ne leur confère pourtant pas une reconnaissance sociale particulière. Elles se trouvent ainsi confrontées aux mêmes défis de minorisation que les femmes mariées. Une agricultrice nous confie :
« Il est fréquent que des paysans viennent parquer leurs animaux dans nos jardins, en particulier dans nos jardins familiaux. Ces derniers, même attachés par une corde, peuvent manger les récoltes. Ceci ne pose pas de problèmes aux propriétaires des animaux avec la justification implicite que le jardin en question appartenant à une femme, la faute est moins importante, l’interdit moins grave… ».
18Ce comportement témoigne d’une vision traditionnelle et genrée des droits fonciers (Colin, 2004) où la possession de terres par les femmes est perçue de manière moins valorisée et moins respectée en Haïti (Lebrun et Goulet, op.cit.). Dans la plaine de Léogâne, cette minorisation se retrouve aussi dans les ventes quasi confiscatoires dont les foyers dirigés par les femmes sont victimes. Malgré nos efforts, nous n’avons pas pu récupérer des informations chiffrées à ce sujet, la majorité des vendeuses ou des vendeurs préférant taire les montants des transactions.
19Dans les témoignages sur les procédures de ventes de terres opérées par des hommes, la participation des femmes, épouses, filles, etc., dans la décision n’est jamais mentionnée. Une fois les parcelles de cannes cédées, il ne reste au foyer que l’usufruit d’un jardin de cours ou lakou, où sont cultivés des légumes et des bananiers. Ces jardins permettent une certaine autosubsistance alimentaire des familles, avec des possibilités de ventes selon les récoltes, leurs entretiens sont dévolus quasi exclusivement aux femmes. Les hommes choisissent d’investir l’argent des terres dans l’achat de mototaxis, pour financer d’autres formes d’artisanats urbains ou pour une migration interne, voire internationale.
20La sécurisation foncière constitue un enjeu pour le développement économique et social du territoire (Doumbia et Tangara, 2024). Disposer de droits fonciers reconnus permettrait aux agriculteurs, notamment aux plus vulnérables comme les femmes, d’avoir une meilleure garantie d’accès aux financements modernes en vue d’un investissement plus serein dans la production et la transformation de leurs terres. Or, cette sécurisation reste entravée par une faible couverture cadastrale, selon Knecht (2021) son interprétation juridique de la propriété est restrictive excluant la diversité des régimes fonciers. Faute de preuve de ces titres de propriété, les conflits sont fréquents et les familles rurales se trouvent dans une situation de précarité.
21Si la sécurisation foncière est souvent présentée comme un levier de productivité et de stabilité sociale, sa mise en œuvre dépend fortement d’un cadre juridique et institutionnel cohérent (Knecht op. cit.). Dans la plaine de Léogâne, comme dans la majeure partie du pays, la pluralité des normes, des pratiques et des acteurs complique un accès foncier sécurisé et alimente les tensions. Pour le CIAT (2013) ce serait surtout l’absence d’un système cadastral opérationnel, conjuguée à la coexistence de règles coutumières et de textes juridiques obsolètes, qui constitue un frein majeur à toute réforme efficace. L’institution plaide pour une gouvernance foncière articulant les réalités locales avec les exigences d’équité et de développement national.
22La gestion foncière dans la plaine de Léogâne se caractérise par une tension permanente entre des efforts de régulation portés par les autorités locales et les associations, et une réalité marquée par le triomphe d’un marché informel devenu violent avec l’action des gangs armés. Les collectivités locales, notamment les sections communales et la mairie de Léogâne, jouent un rôle central dans l’administration des terres, que ce soit à travers la délivrance de titres de propriété notariés, la régulation des ventes ou encore l’arbitrage de litiges. Toutefois, leur capacité d’action reste fortement entravée par des contraintes structurelles, institutionnelles et politiques.
- 4 Ces régimes sont parfois superposés : une même parcelle peut être exploitée de façon coutumière et (...)
23D’une part, les autorités locales tentent d’instaurer un minimum d’ordre dans un contexte caractérisé par l’absence d’un cadastre fonctionnel, la multiplicité des régimes fonciers : coutumiers, privé, domaniaux4 et l’opacité des transactions. Les chefs des sections communales ou CASEC et les notaires constituent des intermédiaires indispensables dans les processus de régularisation, même si leur légitimité est parfois contestée. D’autre part, ces mêmes acteurs se trouvent souvent dépassés par la complexité des conflits fonciers, amplifiés par l’urbanisation spontanée, la pression démographique et les diverses stratégies de captation des terres.
24De nombreux témoignages recueillis sur le terrain révèlent un sentiment d’abandon ou d’impuissance, tant chez les agents locaux que chez les habitants eux-mêmes. Certains responsables admettent ne pas disposer des ressources ni d’un cadre légal clair, pour arbitrer des conflits et garantir la sécurité foncière générale. Cette situation favorise le développement de pratiques parallèles : ventes sans acte légal, doubles ventes, occupations informelles ou transactions basées uniquement sur des accords verbaux. Ces pratiques reflètent une crise de confiance envers l’institution publique et un transfert implicite de la régulation vers les acteurs communautaires, traditionnels, les ONG ou les réseaux illicites.
- 5 DATIP : Direction Administrative et Technique de l’Intercommunalité de la région des Palmes
25M. Cherubin, un des responsables de la DATIP,5 explique cette faiblesse et un certain rôle des ONG pour y remédier. Selon lui l’importance des interventions d’ONG, telles qu’Habitat pour l’Humanité, est cruciale dans l’apaisement social et la formation des habitants à Léogâne. Cette ONG sensibilise les populations locales à la sécurisation foncière en les incitant à légaliser leur statut dès l’achat d’un terrain et pour le reste de leurs biens. Ceci permet de réduire les conflits fonciers dans la région. Selon le même interlocuteur, après le séisme, l’ONG Food For the Poor a construit à Santo des logements offrant un minimum de confort aux sinistrés tout en bâtissant de tronçons de route équipés de stations-service. La connectivité a été ainsi améliorée dans la 2e section communale de Grande Rivière et les accès aux services pour les habitants facilités. Les rénovations des infrastructures de la plaine, certes positives pour son développement global, ont paradoxalement hâté sa transformation en attirant des acheteurs urbains souvent organisés en réseaux informels.
26La croissance urbaine, combinée à l’absence de régulation effective, engendre une spéculation foncière qui alimente des tensions entre les acteurs locaux et les autorités publiques. Les marchés fonciers informels jouent ainsi un rôle important dans l’urbanisation des zones périphériques et la transformation des espaces urbains en Haïti. Dans ces zones, les transactions foncières échappent souvent au cadre légal et se réalisent au sein de réseaux informels reposant sur des relations familiales, communautaires ou de pratiques illicites. Ces procédés, bien qu’offrant un accès rapide et direct à la terre, posent des problèmes de sécurisation des droits fonciers, notamment pour les acheteurs en bout de chaîne, et sur lesquels repose la responsabilité de prouver, voire de légaliser le droit de propriété. Une meilleure reconnaissance des marchés fonciers informels et leur régulation permettrait de sécuriser les appropriations des sols, de limiter les abus et d’offrir une meilleure inclusion des acheteurs finaux. Ces derniers sont souvent constitués de ménages urbains, attirés par les prix des terrains, et qui se retrouvent coincés dans l’impossible procédure de légalisation de leur bien foncier.
27Actuellement à Léogâne, comme dans beaucoup de quartiers et de périphéries de Port-au-Prince, les groupes violents ou « gangs » investissent le lucratif marché foncier comme celui des nouveaux sols urbains. Dans les périodes précédentes, mais de manière plus déguisée, ils ont souvent été présents dans les réseaux informels de vente, en s’imposant comme intermédiaires dans les transactions foncières ou en s’appropriant des terrains du domaine public qu’ils revendent après les avoir parcellisés :
28N se souvient
« En 2015, nous avons acheté avec mon mari une parcelle… Puis, des personnes sont venues nous voir pour nous dire que le terrain est à eux et qu’il fallait leur verser également une somme pour pouvoir construire notre logement sinon ils nous obligeraient à partir ».
29L’accaparement foncier contemporain des gangs est une forme de violence qu’ils imposent à la population dans un climat général d’insécurité voire de terreur. Cette irruption brutale s’inscrit dans un cadre d’absence dans la longue durée de réglementation dans l’appropriation des terres renforçant la précarité foncière à Léogâne et dans les communes limitrophes.
30Un paysan de Gressier témoigne :
« J’ai été forcé de tout quitter, mon champ, ma maison, c’est sous la pression des gangs. J’ai fui et j’ai laissé mon jardin, que les gangs ont accaparé. »
31Un agriculteur à Léogâne raconte :
« Les gangs sont arrivés chez nous, ils ont tout pris. J’ai dû abandonner ma terre, mon bétail, tout ce que j’avais cultivé. Maintenant, je suis ici, sans rien, ma terre est entre leurs mains. »
32Les témoignages des agriculteurs à Gressier et Léogâne sont glaçants. Ils décrivent le danger des gangs auquel de nombreux paysans et néoruraux sont confrontés dans un contexte de réglementations foncières défaillantes. Alors que les initiatives de formalisation foncière peinent à se concrétiser en raison de la lenteur administrative et du manque de moyens, ces habitants, privés de toute protection juridique, se retrouvent dans une situation de vulnérabilité extrême. Les gangs envahissent les territoires et s’accaparent des terres dites « abandonnées » qu’ils introduisent dans le marché foncier urbain en qualité de vendeurs ou d’intermédiaires pour des réseaux obscurs.
33Selon Colin et al. (op.cit.) la sécurisation des droits fonciers ne doit pas se limiter à la simple délivrance de titres, mais nécessite une prise en compte des formes locales de légitimité et d’usage, en particulier dans des contextes où l’absence d’autorité et la montée de l’insécurité rendent toute formalisation quasi impossible. Comme le rappelait il y a un demi-siècle Mathurin (1976), le décalage entre la législation foncière et les réalités mettent en lumière la nécessité d’une réforme en profondeur (Lévy, 2001), elle doit être capable de répondre aux défis liés à l’insécurité et à l’absence de contrôle sur les terres. L’accaparement foncier par les gangs aurait-il été moins aisé face à une société plus assurée de ses droits et plus déterminée à les défendre ? Il semble que la finalité des terres – soustraites de force des champs de cannes ou des jardins familiaux de la plaine de Léogâne – serait leur inclusion dans le marché informel des sols urbains. Dans les années à venir, ces pratiques violentes vont encore plus polariser et fragmenter les sociétés de la plaine de Léogâne entre agriculteurs spoliés et nouveaux arrivants, alors que beaucoup d’acteurs locaux avaient milité pour l’émergence d’un espace périurbain plus protégé et mieux partagé.
34La transformation progressive puis plus accélérée d’une plaine de Léogâne riche et agricole en une périphérie de Port-au-Prince pose de redoutables défis aux habitants comme aux acteurs. Naguère florissante, la filière sucrière d’exportation n’a jamais réussi à se relever des crises économiques des années 1980 et des politiques de libéralisation imposées par les institutions internationales. L’important tissu artisanal des moulins6 et des guildives7 – appuyant la diversification des produits de la canne et celui d’un développement local englobant la ville de Léogâne et ses événements culturels – n’a pas réussi à contenir la mutation périurbaine de la commune. Les terres à cannes ont été vendues pour devenir des habitats urbains au grand regret des acteurs locaux comme le responsable du Mouvement des cultivateurs et distillateurs de Léogâne8. Le séisme du 12 janvier 2010 a amplifié le mouvement par la construction de quartiers d’accueil temporaires pour les sinistrés sur des espaces ruraux devenus totalement urbains comme dans la zone de Santo. Les humanitaires ont également développé la voirie rurale et rendu accessibles des espaces plus reculés, les rendant paradoxalement plus facilement urbanisables.
35Ces ruptures (Figure 3) issues du séisme ont joué en faveur d’un marché foncier en expansion dans la plaine et dans toute la commune de Léogâne. Cette dernière est caractérisée par des systèmes fonciers traditionnellement complexes entre titre de propriété légal, appropriation coutumière, héritage litigieux de longue date, domaine de l’état, appropriation informelle par transaction orale, etc. Les ventes des parcelles agricoles – à des acheteurs directs ou le plus souvent à des intermédiaires de groupes occultes – compliquent l’accès à la terre en renchérissant sa valeur de façon spectaculaire. Attirés par ces mannes financières face à une activité agricole peu rémunératrice, les habitants de la plaine ont donc tendance à se séparer de leurs champs de cannes pour se contenter de leurs jardins de cours lakou. Les femmes, même si aucun des systèmes fonciers ne les exclut spécifiquement, se trouvent marginalisées dans ces transactions en étant exclues des décisions familiales ou minorées comme cheffe de ménage. La production rapide de sols urbains dans la plaine a donc tendance à creuser les inégalités sociales en vulnérabilisant les tranches les plus fragiles.
36Une prise de conscience des tensions foncières dans la plaine par les acteurs locaux – responsables des sections-communales ou ceux des associations – se dessine. En l’absence de la modernisation des politiques foncières étatiques, il s’agit de sensibiliser les habitants à l’importance de sécuriser leurs appropriations foncières en veillant à obtenir un titre ou toute documentation pouvant les certifier. À Léogâne, comme ailleurs dans les périphéries de Port-au-Prince (Dathus et Tamru op. cit), les habitants se retrouvent face à des tracas administratifs et des procédures notariées très onéreuses, voire frauduleuses, pour se voir délivrer un titre de propriété. Ce flou foncier autorise des intermédiaires et des groupes organisés à faire main basse sur les terres et à spéculer sur la croissance de la demande. L’augmentation d’une insécurité généralisée, dominée par les gangs, introduit un nouveau palier dans la spoliation de sols à Port-au-Prince ou dans les périphéries métropolitaines. Les groupes armés chassent les habitants de leurs terres qu’ils récupèrent pour leur usage ou pour des transactions lucratives.
37Les habitants de la plaine de Léogâne connaissent ainsi des vulnérabilités croissantes et croisées face : aux dangers sécuritaires, aux risques récurrents d’inondation, aux problèmes socio-économiques d’une agriculture en déprise, et à une urbanisation en expansion sur leurs terres. De facto devenue une aire périurbaine (Salomon et al., 2020 ; Milian et Tamru, 2018), la plaine nécessite des politiques d’aménagement adéquates pour accompagner son développement. Des initiatives précoces, comme la mise en place de la Communauté des Municipalités de la Région des Palmes (Atelier international de maîtrise d’œuvre urbaine, Région des Palmes, 2015), indiquent une volonté de développement local intégré. Mais la violence des gangs et le pillage des sols périurbains dévoilent la fragilité des habitants, agriculteurs ou néoruraux, quant à leurs appropriations foncières et l’urgence de leurs sécurisations. C’est en considérant et en acceptant l’hybridation d’utilisation de ces sols, urbaines et agricoles, et en assainissant les pratiques foncières qu’un futur apaisé et durable (Mancebo, 2024) pourrait être envisagé pour la plaine.