1Dans les Antilles françaises, la stratégie de développement touristique s’est concentrée sur le littoral, avec l’archétype de la plage en milieu insulaire tropical (Cazes, 1968 ; Desse et Saffache, 2005). La Martinique possède d’indéniables atouts, à la fois naturels, architecturaux et culturels, mais force est de constater que l’île n’a bénéficié pas de plus-value manifeste qui aurait pu la différencier des autres destinations de la région. Ainsi, le modèle balnéaire proposé des « 3S » (Sea, Sun, Sand) a atteint ses limites depuis les années 1990 (Dehoorne, 2007, 2022 ; Dehoorne et Theng, 2026 ; Irep, 2011). Cette étude met en exergue le paradoxe d’une situation où le tourisme favorise le développement d’une urbanisation littorale continue qui banalise la destination au détriment de son tissu social et culturel riche d’autres potentialités touristiques (Bouchaud-Choisy, 2018). La dimension patrimoniale n’y a été appréhendée secondairement, dans sa dimension « vestiges historiques », ignorant les ressources culturelles susceptibles d’être des supports privilégiés d’un tourisme expérientiel.
2Notre intérêt porte ici sur les enjeux autour de la yole, une embarcation dite « légère », sans quille ni lest, sans dérive ni gouvernail, de faible tirant d’eau ; ce canot autochtone qui s’inscrit dans la continuité de l’histoire de la navigation antillaise et qui participe à la singularité de l’identité de la Martinique. Dans le contexte antillais où « le drame de l’homme-produit et victime de la colonisation » est qu’il ne peut pas « coïncider avec lui-même » (Memmi (1957), la portée identitaire de l’objet « patrimoine » est essentielle (Dehoorne, 2018). La yole, emblématique, est incontournable dans les festivités de la Martinique, au même titre que le carnaval (Brival, 1987 ; Moravie, 2011 ; SYRM, 2004). La compétition annuelle des yoles rondes est un évènement majeur, non conçu en tant que produit touristique, mais s’avère être une expérience immersive répondant aux besoins des touristes en quête « d’une expérience porteuse de ressentis émotionnels et sources d’apprentissages » (Bargain et Camus, 2017 ; Mac Cannell, 1973).
3L’objet de notre réflexion est voir dans quelle mesure il est possible de concilier la manifestation culturelle patrimonialisée, « le Tour des yoles rondes » avec une valorisation touristique. Le tour de la Martinique des yoles rondes, événement sportif et culturel massivement suivi par les touristes et la population locale, contribue à donner une nouvelle valorisation de la mer et du littoral.
Photographie 1. La couverture du livret numérique 2022. Guide officiel du Tour des Yoles.
Source : tourdesyolesofficiel.com
4Le patrimoine est de plus en plus identifié par les instances internationales, ainsi que par les acteurs touristiques locaux, comme un vecteur de différenciation à mettre au service du développement du tourisme. Le patrimoine ne se limite plus à l’extraordinaire et au monumental. Sous le vocable « patrimoine » se regroupe un ensemble de lieux, de monuments, d’objets matériels et immatériels. Dans le cas de la Martinique, c’est le patrimoine culturel immatériel qui est convoqué dans la réflexion sur la pérennisation du tourisme (Breton, 2009, 2010, 2011 ; Nicolas-Bragance et Saffache, 2012). Ce patrimoine culturel immatériel, celui dans lequel l’Homme place du subjectif, des référents culturels et affectifs, devient un vecteur de différenciation des territoires. L’immatériel, nous dit Andrieux (1997), est le nouveau territoire du patrimoine. Cet intérêt croissant pour l’intangible – ce qui ne peut donc être touché – dénote une évolution dans l’attitude patrimoniale de la société. Ce patrimoine immatériel implique un choix, et par conséquent, il est le fruit d’un processus connu sous le nom de processus de patrimonialisation. La yole ronde, et par extension, le tour de la Martinique des yoles rondes, est issue d’un processus de patrimonialisation, en d’autres termes d’un processus de reconnaissance et d’appropriation, et s’inscrit désormais comme une ressource liée au territoire, un bien commun qui joue un rôle de marqueur identitaire de l’espace (Cherubini, 2018 ; Dehoorne, 2018 ; Dehoorne et al., 2023).
5Il semble donc que le patrimoine culturel, parce qu’il a vocation à « incarner une identité » (Poulot, 2006), soit une piste sérieuse à exploiter pour doter l’île d’une identité touristique propre. Le patrimoine culturel par appropriation met la rencontre touristique au centre de la réflexion. On va battre en brèche cette problématique de l’impact négatif pour mettre en avant, le respect de l’authenticité socio-culturelle des communautés d’accueil, l’entente et la tolérance interculturelles, autant de valeurs fondatrices d’un tourisme durable. La population va en effet être l’acteur principal de l’offre, sans pour autant se mettre en scène, tandis que le touriste accède aux backs region (MacCannell, 1986), celles qui lui sont généralement refusées, celles qui existent loin des regards touristiques. Le touriste peut alors accéder à la réalité festive telle qu’elle est vécue par la population locale.
6Le littoral est au cœur d’un processus de valorisation sans précédent. Jadis réservé aux visiteurs, il s’impose de plus en plus comme le lieu de prédilection des Antillais invités à y faire la fête (Nicolas-Bragance, 2013 ; Nicolas-Bragance et Saffache, 2013a, 2013b).
7La fête locale, et singulièrement le Tour des Yoles Rondes de la Martinique, est l’archétype de la ressource territorialisée. Le tour est une compétition sportive dans laquelle les membres d’équipage des yoles rondes se livrent une lutte acharnée pour atteindre la ligne d’arrivée en vainqueur (cf. photographie 2). La yole ronde est un « bateau en bois robuste, mais très difficilement manœuvrable. Léger, sans quille, sans lest, sans dérive, ni gouvernail, a faible tirant d’eau, pouvant naviguer à une ou deux voiles, il est conçu par assemblage de planches ou bordes fixes horizontalement sur une ossature faite de membres » (Société des Yoles Rondes de la Martinique, 2004). La yole ronde, embarcation traditionnellement utilisée par les pécheurs, a connu des évolutions techniques qui en font aujourd’hui un engin sportif dont la construction est régie par des règles strictes, dans un souci de respect de la tradition, d’une part et d’optimisation de leurs performances d’autre part. Depuis le mois de décembre 2020, la yole ronde est inscrite au registre des bonnes pratiques de sauvegarde du patrimoine immatériel de l’UNESCO.
Photographie 2. Tour des yoles rondes de la Martinique (2010)
Source : Nicolas-Bragance, 2010
8Cette compétition est très prisée des Martiniquais pour lesquels elle est une source de joie et de fierté, une occasion de faire la fête autour d’un intérêt commun. Elle fait effectivement partie des manifestations qui revêtent « une importance pour le sentiment d’identité et de continuité des communautés au sein desquelles il est créé, transmis et recrée » (UNESCO, 2010). Cette manifestation sportive démontre, année après année, son aptitude à mobiliser l’affectivité. Elle a donc une indéniable essence patrimoniale sous-tendue par des valeurs historiques, culturelles et idéologiques. Ce temps festif se déroule en sept étapes, à partir de la fin du mois de juillet (figures 1 et 2).
Figure 1. Une appropriation sportive et festive du littoral : Tour des yoles rondes de la Martinique
Source : F. Nicolas-Bragance, 2014
Figure 2. Détails du prologue et de la deuxième étape de l’édition 2022
Source : tourdesyolesofficiel.com
9L’occupation de la frange littorale martiniquaise est poussée à son paroxysme lors de la compétition. La yole ronde est une fierté locale, le patrimoine par excellence auquel la population se réfère et pour lequel elle voue une véritable admiration. En effet, les habitants se déplacent en masse pour assister au départ et à l’arrivée des courses de yoles. D’une étape à l’autre, quelque 30 000 à 50 000 personnes suivent la compétition. Lors du tour des yoles rondes, le littoral quitte son statut d’espace physique limité et convoité ; lors des séquences festives et sportives, c’est un espace social requalifié (Corlay, 1995), un espace vécu, approprié et utilisé collectivement, qui renvoie à des représentations collectives populaires (cf. photographies 2 et 3).
Photographies 3 et 4. L’appropriation populaire du milieu marin côtier lors du tour des yoles rondes en Martinique
Crédit : Fabiola Nicolas-Bragance, 2012
10L’occupation de la frange littorale martiniquaise est poussée à son paroxysme lors du Tour des yoles rondes. La plage devient, en effet, un espace emblématique chargé de représentations où la population martiniquaise se donne à voir comme une communauté unie et moulée dans son territoire. La connivence perceptible sur les plages où se regroupent tous ceux qui s’intéressent aux régates de yoles ou tout simplement, ceux qui sont attirés par l’ambiance, peut-être comparée à celle perçue lors des fêtes patronales. On peut y voir une certaine forme de transposition du modèle festif de rigueur durant les fêtes patronales.
11La plage de l’arrivée du Tour rend d’ailleurs compte des différentes formes d’emprises qui y sont exercées. Dans l’attente des embarcations et de la fin du suspens quant à la yole gagnante de l’étape, les plages s’animent, souvent grâce aux artistes qui assurent l’ambiance sur un podium. Différents intervenants issus de divers horizons se côtoient, pour mettre en valeur leurs produits issus de l’artisanat, de la gastronomie, ou encore pour communiquer, se faire connaître et faire de la prévention. L’impression d’unité et d’une parfaite cohésion sociale est exacerbée par la présence d’une foule serrée qui s’entasse sur le littoral, dans une ambiance amicale et familiale. C’est d’ailleurs l’occasion pour de nombreuses familles de se réunir avec leurs proches venus de la France métropolitaine pour quelques semaines. Elles s’installent sur un coin de plage avec leurs tables, leurs chaises et leur parasol pour partager un repas, à l’image de ce qu’elles peuvent vivre le lundi de Pâques. Sur le village du Tour, la vie économique et culturelle est effectivement valorisée. Ce sont les lieux où les foules déambulent, en un incessant va-et-vient, vers les animations annexes proposées ou vers les échoppes « où émanent des odeurs aux senteurs d’alcool, de fritures, de grillades, de brochettes et aux abords desquelles s’élèvent des fumées et des fumets » (Société des Yoles Rondes de la Martinique, 2004). La présence de pôles d’attractivité est bien réelle. Les animations sur les podiums, les différents stands, les restaurateurs ambulants, etc. sont autant d’occasions d’apprécier ces lieux de la fête.
12Le tour des yoles est même devenu l’événement majeur des grandes vacances des grandes vacances en Martinique. Au côté des connaisseurs et fervents supporters, s’ajoutent tous ceux qui viennent pour l’ambiance du tour, celle qui se vit généralement aux abords des régates, dans les bateaux suiveurs. Car en plus d’être un événement sportif et culturel majeur, le tour des yoles est un temps festif, une occasion pour des milliers de jeunes de faire la fête. En quête d’expression et « assoiffés d’une identité élargie, quasi -universelle » (Di Méo, 2001), ils ont en effet créé leurs propres réjouissances faisant du littoral, le lieu de rendez-vous incontournable des vacances. L’originalité du tour des yoles rondes est d’appréhender autrement avec les plages et la mer. Les fêtes « confèrent au territoire une lisibilité éclatante et exemplaire une sorte de transparence » (Di Méo, 2001) et le littoral, support de nouvelles fêtes, devient un lieu propice aux loisirs et à la distraction. Il est vécu comme un espace de liberté dans lequel les jeunes marquent leur présence et y affirment leur existence et leur identité. Il est donc le lieu où se lit aisément cette tension entre l’héritage des valeurs et des pratiques transmises et l’attrait de réalité et de valeurs nouvelles. Ces lieux où la fête « bien commun » est à son paroxysme renforcent, même symboliquement, le sentiment d’appartenance et d’identification des populations locales. Ces manifestations culturelles festives participent donc à l’élaboration du lien social.
13Le littoral, et les deux entités qui le composent : la mer et la plage, deviennent des lieux anthropologiques. Selon Marc Augé (1992), ce sont des lieux chargés de sens, dans lesquels s’inscrivent l’identité, les relations et l’histoire des Martiniquais. Le lieu anthropologique est donc une « construction concrète et symbolique de l’espace […] à laquelle se réfère tous ceux à qui elle assigne une place, si modeste soit-elle. » (Augé, 1992). « Collectivement nommés, appropriés, signifiés et vécus » (Di Méo, 2004), le milieu marin côtier change de statut. D’un lieu domestique, il devient un « haut lieu », fruit d’une implication collective. Ainsi, Pierre Gentelle (1995) décrit le haut lieu, de manière très précise, comme « un lieu localisé (dans le réel ou le mythe) et nommé. Il est haut, c’est-à-dire “élevé dans l’échelle des valeurs”.
14Cette fête populaire, dont les origines remontent à quelques compétitions entre des embarcations de pêcheurs les jours de congés, s’est érigée et structurée sans préoccupation touristique, nullement destinée à devenir un produit touristique, avec ses codes et ses prestations. Portée par une culture, des fiertés territoriales – chacun soutient l’équipe de sa commune- et une identité, ces moments festifs privilégiés s’ouvrent aux visiteurs, aux touristes qui le souhaitent, mais sans accommodement spécifiques. Cet évènement pourrait être décliné de façon plus lucrative sur le plan touristique, mais, pour l’heure, l’objet n’est pas là : les dimensions sportives et culturelles priment autour de cet événement festif.
15La portée du Tour des Yoles se limite à la Martinique et à l’univers de ceux qui connaissent cette île. Il s’agit d’un évènement festif identitaire autour d’un patrimoine populaire partagé qui participe à la construction d’un sentiment d’appartenance “au peuple martiniquais”, unissant les Martiniquais de l’intérieur, les Martiniquais de l’extérieur (les émigrés de première et de seconde générations, vivant essentiellement en France continentale, lors de leurs vacances “au pays”) et des Martiniquais d’adoption, le temps d’un moment privilégié. La course de yoles incarne l’identité martiniquaise, jeune, en construction.
16Dans un contexte de fortes concurrences entre les destinations insulaires de la Caraïbe, le renouvellement des approches récréatives, mais également les exigences accrues de qualité environnementale sont autant de données qui invitent à imaginer d’autres modèles touristiques, l’enjeu étant d’élaborer un produit touristique attractif et en cohérence avec le substrat local. Cela nécessite de repenser les positionnements : ghetto touristique vs inclusion, bulle touristique vs quotidien partagé (Cazes, 1985 ; Dehoorne, 2006). Or, l’atout décisif de la Martinique, certainement comme de la Guadeloupe, repose sur la possibilité d’offrir des configurations touristiques différentes, non confinées dans des lieux réservés et fermés – l’entre-soi touristique-, et de partager un autre quotidien, de vivre des événements festifs fondus dans la société locale, de découvrir, d’apprendre et de partager sans pression, sans encadrement, sans coût d’accès, sans cadrage horaire ; d’entrer dans les dispositions privilégiées d’un moment de rencontre. À la fois ignoré des populations festoyant, tout en étant invité comme tout le monde, sans être catégorisé en tant que touriste, ni perçu comme un client.
17Cette culture vivante autour d’un objet patrimoine ne peut être réduite à un produit touristique ; l’idée est de valoriser certains aspects sans porter atteinte à son sens profond. Le renouvellement touristique de la destination suppose une certaine dose de courage pour oser utiliser les ressources culturelles comme les éléments sous-tendant les innovations touristiques. Force est de constater que le patrimoine festif spécifique est une ressource endogène existante qui offre des savoir-faire et des potentialités, mais qui demeure encore économiquement, et touristiquement, inexploitée.