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Le répertoire linguistique de la tumba francesa entre Saint-Domingue, Cuba et Haïti

Silke Jansen

Résumés

Déclarée patrimoine immatériel de l’humanité par l’Unesco en 2008, l’expression artistique cubaine appelée tumba francesa combine des chants en créole haïtien et espagnol avec des percussions et de la danse. Elle remonte à l’immigration à Cuba de Français et de leurs esclaves dès le début de la Révolution haïtienne. À partir de l'analyse linguistique d’un corpus de 30 chants, nous montrerons que la tumba francesa est née de trois processus de transculturation : la transculturation entre les éléments français et africain à Saint-Domingue au XVIIIe siècle, la transculturation survenue sur le sol cubain, entre les traditions musicales créolisées des réfugiés et les traditions musicales cubaines, ainsi que la transculturation dans le cadre de l’immigration plus récente d’Haïtiens à Cuba. Aujourd’hui encore, des caractéristiques linguistiques qui renvoient à ces contacts culturels peuvent être repérées dans les pratiques linguistiques de la tumba francesa.

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Texte intégral

La verdadera historia de Cuba es la historia de sus intrincadísimas transculturaciones.
(Ortiz, 1978 : 93)

Introduction : La tumba francesa

  • 1 Les femmes portent de longues robes en fil, richement ornées de dentelle multicolore, accompagnées (...)

1Pratiquée à Cuba, l’expression artistique appelée tumba francesa combine l’art verbal en créole et en espagnol avec la danse et la percussion. Le spectacle commence avec un chant en solo, improvisé par le composé (chanteur ou chanteuse principale). Ses paroles sont reprises par le chœur, qui s’accompagne avec des hochets (chachás). Puis, les tambours entrent en jeu, suivant un ordre bien défini : d’abord l’idiophone appelé catá, après les trois tambours principaux connus sous le nom de tumbas, appelés le bulá, le premier ou mamá, et la tambora. Finalement, les danseurs, élégamment vêtus de style colonial1, commencent leur chorégraphie (cf. Alén Rodríguez, 1979 : 36-37 ; 2005 : 70).

2La tumba francesa trouve ses origines dans l’immigration de Français de Saint-Domingue dès la fin du XVIIIe siècle. Accompagnés de leurs esclaves domestiques, ceux-ci avaient fui les troubles de la Révolution haïtienne (1791-1804) pour s’installer dans la partie est de Cuba, où ils créèrent des plantations de café (Alén Rodríguez, 1979 : 10 ; Martínez Gordo, 2018 : 74 ; Chatelain & Mirabeau, 2017 : 3). Comme les autorités espagnoles veillaient rigoureusement à éviter l’entrée dans leurs colonies d’esclaves de Saint-Domingue, considérée à l’époque comme un centre de subversion, les réfugiés prenaient grand soin de ne pas être confondus avec les insurgés haïtiens. C’est la raison pour laquelle ils revendiquèrent l’épithète de franceses (‘français’) pour eux, ainsi que pour leurs expressions culturelles (Alén Rodríguez, 1979 : 13-14, 2005 : 68).

3Aujourd’hui, il ne reste que trois sociétés à Cuba qui pratiquent encore la tumba, qui a été déclarée patrimoine immatériel de l’humanité par l’Unesco en 2008 : La Caridad de Oriente à Santiago de Cuba, La Pompadour ou Santa Catalina de Ricci à Guantánamo, et La tumba francesa de Bejuco à Sagua de Tánamo dans la province de Holguín. Aujourd’hui encore, leurs membres soulignent leurs liens historiques avec la France et l’Afrique, en prenant leurs distances par rapport à Haïti :

Nous ne sommes pas Haïtiens comme nous appellent ceux qui ne connaissent pas bien la tumba. Nos ancêtres ne sont pas venus d’Haïti. Nous sommes avant tout des Cubains d’origine africaine, influencés par les maîtres français. Il y a même parmi nous quelques-uns dont les parents sont français. J’insiste sur ce fait parce qu’on nous appelle toujours des Noirs haïtiens et ce n’est pas vrai. […] À vrai dire, nous sommes des Cubains aux racines africaines et françaises. (témoignage de Trinidad Lamothe Robles; cf. Cruz Ríos, 2005 : 83)

Ma grand-mère est venue d’Haïti. Cependant, elle n’était pas haïtienne. Elle était africaine et ses maîtres étaient français. Elle a commencé à danser la tumba francesa à Cuba. C’est donc une grosse erreur d’affirmer que nous sommes haïtiens et que cette tradition est née là-bas, à Haïti. Que je sache, la tumba francesa est cubaine et elle est née à Cuba quand les Français qui fuyaient la Révolution haïtienne sont arrivés dans ce pays. Notre ascendance africaine, on peut la trouver dans nos tambours, dans nos chants et dans quelques-unes de nos danses. C’est pourquoi je dis que nous sommes afro-cubains et français. (témoignage d’Ernestina Lamothe Vegué ; cf. Ríos et d’Ans, 2005 : 90)

4En conformité avec ce positionnement identitaire, les pratiquants de la tumba francesa appellent la langue employée dans les chants « francés » (‘français’), ou bien « patuá » (‘patois’). Nonobstant, les spécialistes s’accordent à dire qu’il s’agit d’un créole à base française, très proche de l’haïtien (Martínez Gordo, 2008 : 1 ; 2018 : 78, 85ss ; Renault, 2012 : 128). Celui-ci garde encore quelques traces du créole tel qu’il était parlé au temps de la Révolution haïtienne (cf. Jansen, en préparation), mais est aussi fortement influencée par l’espagnol (Martínez Gordo, 2008 : 78 ; Renault, 2012 : 368 ; Alén Rodríguez, 1986 : 15). Au moins depuis la deuxième moitié du XXe siècle, le créole a connu un fort déclin à Cuba, et peu de personnes en ont encore une maîtrise fonctionnelle (Alén Rodríguez, 1979 : 74 ; 2005 : 72 ; Martínez Gordo, 2008 : 2). En plus, son emploi au sein des sociétés se limite aujourd’hui aux seuls spectacles et chants de la tumba.

  • 2 L’anthropologue cubain Fernando Ortiz propose la notion de transculturation afin de saisir « les ph (...)

5Dans la première étude approfondie de la tumba francesa, le musicologue cubain Alén Rodríguez (1979 : 13) soutient que celle-ci est née à partir de deux processus de « transculturation »2 : la transculturation entre les éléments français et africain à Saint-Domingue au XVIIIe siècle, et la transculturation survenue sur le sol cubain, entre les traditions musicales créolisées des réfugiés et les traditions musicales cubaines.

6Dans la présente contribution, nous nous proposons de mettre à l’épreuve cette hypothèse depuis la perspective linguistique, en explorant les traces que les contacts culturels ont laissées dans les pratiques linguistiques de la tumba francesa. Pour ce faire, nous analyserons un corpus de 30 chants documentés et publiés dans le cadre de sa déclaration en tant que patrimoine immatériel de l’humanité, en nous basant sur les concepts sociolinguistiques de répertoire et indexicalité. Après cette introduction, nous présenterons brièvement le corpus sur lequel nous appuyons notre étude. Dans la section 3, nous développerons le cadre théorique dans lequel celle-ci se situe. Ensuite, nous essayerons de montrer que le répertoire linguistique de la tumba francesa s’inscrit dans un tissu de relations sémiotiques, qui la rattachent aussi bien aux pratiques linguistiques et religieuses de la colonie française de Saint-Domingue de la fin du XVIIIe siècle (section 4.1.) qu’à la culture hispanique cubaine (section 4.2.). En plus, nous avancerons l’hypothèse d’un troisième processus de transculturation actuellement en cours dans la société Santa Catarina de Ricci, dans le cadre de la présence d’immigrés haïtiens (section 4.3.). Sur cette base, nous proposerons quelques conclusions dans la section 5.

1. Corpus

7Notre analyse se fonde sur un recueil de trente chants, dix de chaque société, publié à l’occasion de la reconnaissance de la tumba francesa en tant que patrimoine immatériel de l’humanité par l’Unesco en 2008. Les chants sont disponibles sur CD-Rom, sous forme de transcriptions fournies par les sociétés elles-mêmes. Chaque texte est accompagné d’une traduction en espagnol, ainsi qu’en créole haïtien. Aucun système de transcription n’ayant été appliqué, les graphies des passages en créole reflètent les choix individuels des transcripteurs, établis apparemment sur la réalisation phonétique et les correspondances graphophonologiques de l’espagnol, plutôt que sur l’orthographe haïtienne (cf. aussi Martínez Gordo, 2018 : 86, note 14 ; Mirabeau et Chatelain, 2017 : 12). En raison de la forte variabilité des formes et les écarts par rapport au créole haïtien actuel, l’interprétation des textes n’est pas toujours évidente.

  • 3 Il s’agit de Cruz Ríos (2005a, b), ainsi que Cruz Ríos et d’Ans (2005). Les contributions originale (...)

8Nous reproduisons dans cet article les représentations graphiques utilisées dans la publication de l’Unesco (2008), tout en apportant parfois des précisions aux transcriptions en créole haïtien contemporain. C’est nous qui proposons les traductions en français. Pour nous référer à des chants précis au cours de notre analyse, nous utiliserons les abréviations suivantes : ‘Guan’ pour les chants fournis par la société « Santa Catalina de Ricci » (Guantánamo), ‘Sant’ pour les chants fournis par la société « La Caridad de Oriente » (Santiago), et ‘Bej’ pour les chants fournis par la société de « La tumba francesa de Bejuco ». Ces abréviations sont suivies d’un numéro, par exemple Guan1 ou Bej6, suivant la numérotation utilisée dans la publication originale. De manière complémentaire à ces chants, nous incluons aussi dans notre analyse des témoignages de danseuses et chanteuses de tumba francesa, réunis dans le numéro 13 (2015) de la revue Oralidad para el rescate de la tradición oral de América Latina y el Caribe, publiée par l’Unesco.3 Ces textes nous serviront de base pour relever la terminologie spécifique du domaine (i.e. les termes pour se référer aux genres et aux instruments musicaux, aux accessoires utilisés dans les célébrations, etc.), qui sera examinée dans la section 4.1. Comme les interviewées parlent principalement de l’histoire et de l’identité des sociétés de leur propre point de vue (aussi bien personnel que collectif), leurs témoignages nous aideront aussi à contextualiser l’analyse linguistique en vue de déterminer le rôle des orientations sociales et des idéologies linguistiques dans les pratiques linguistiques du groupe en question.

2. Approche théorique

9Pour notre analyse des chants de la tumba francesa, nous nous servons des notions sociolinguistiques de « répertoire ethnolinguistique » et « indexicalités ». Benor (2010 : 160) définit le répertoire ethnolinguistique comme « a fluid set of linguistic resources that members of an ethnic group may use variably as they index their ethnic identities ». Contrairement à des approches centrées sur le « système », qui essaient de saisir la variation linguistique en termes de « variétés » ou de « dialectes » stables et bien délimités, la notion de « répertoire » fournit un cadre théorique pertinent pour modeler les pratiques linguistiques flexibles au sein d’une communauté caractérisée par l’interpénétration imprévisible entre le créole et l’espagnol, ainsi que par l’insécurité et l’attrition linguistiques par rapport au créole. Cela étant, la description du répertoire linguistique doit se focaliser, selon Benor, sur les traits distinctifs (« distinctive linguistique features », Benor, 2010 : 161) du groupe en question, c’est-à-dire les caractéristiques qui le séparent d’autres groupes. Dans le cas des sociétés de la tumba francesa, « l’utilisation du créole dans leur rituel constitue le trait majeur, l’élément différenciateur ou la référence identitaire de ces sociétés » (Yacou, 1997 : 83-84). Il est important de souligner, toutefois, que celles-ci ne semblent guère afficher aujourd’hui une identité ethnique distincte. Leurs membres sont tous des Cubains hispanophones, qui partagent un intérêt commun dans la pratique régulière de l’ensemble de chants et danses connus sous le nom de tumba francesa, ce qui peut impliquer la pratique du créole à différents degrés. Les sociétés doivent donc être considérées comme des communautés de pratique, plutôt que comme des groupes ethniques minoritaires.

10Comme souligne Benor, l’analyse des traits distinctifs du répertoire peut nous renseigner sur la trajectoire historique ainsi que le positionnement social et identitaire du groupe en question :

[…] examining an ethnic group’s distinctive language enables a better understanding of the group’s ancestral migrations, activities, ideologies, allegiances, contacts with other groups, boundaries between insiders and outsiders, and, especially, variation within the group. (Benor, 2010 : 161)

11La notion d’« indexicalité » (Silverstein, 1979 ; Spitzmüller, 2013) nous servira pour saisir méthodologiquement les liens qui rattachent le répertoire linguistique des sociétés de la tumba francesa à leur trajectoire historique et sociale. Elle désigne la capacité des formes linguistiques à renvoyer sémiotiquement au contexte dans lequel elles sont (ou ont été) employées, abstraction faite de leur signification référentielle. Ainsi, par exemple, l’emploi de certaines variables phonétiques ou lexicales peut évoquer des catégories de personnes, des valeurs sociales, des activités ou des styles de vie spécifiques (Spitzmüller, 2013 : 165), mais aussi des contextes géographiques ou historiques déterminés.

12Suivant Silverstein (1979), Spitzmüller (2013 : 267-68) distingue trois « niveaux » ou « ordres d’indexicalité », selon le degré de conscience métalinguistique impliqué. Il y a indexicalité du premier ordre quand une relation peut être établie, de manière empirique et par un observateur externe, entre une variante linguistique et un contexte sociodémographique (par exemple, quand un(e) sociolinguiste constate que l’emploi d’une variable phonétique est en corrélation avec l’appartenance à un groupe social déterminé). Souvent, les membres du groupe concerné et les personnes non spécialisées ne sont pas conscients de l’existence de cette corrélation. Par contre, dans le cas de l’indexicalité du deuxième ordre, la relation entre la variante linguistique et son contexte d’emploi est établie depuis une perspective interne. Dans leurs représentations métalinguistiques, les membres du groupe en question associent certaines variantes avec certains contextes, ce qui leur permet de les employer de manière stratégique afin, par exemple, de contextualiser leurs énoncés ou de se positionner socialement comme une personne d’un certain genre. Finalement, l’indexicalité du troisième ordre présuppose un degré de conscience métalinguistique extrêmement élevé, dans la mesure où un comportement linguistique est perçu comme une représentation emblématique d’un groupe, généralement depuis une perspective externe. Cela n’exclut pourtant pas que le groupe concerné soit conscient de cette attribution emblématique, ou l’exploite même pour affirmer ou revendiquer son identité spécifique. Les « emblèmes » ou « indices du troisième ordre » sont employés, par exemple, dans les parodies et les caricatures. Le processus sémiotique par lequel un index s’inscrit dans les représentations métalinguistiques pour passer du premier au deuxième ou bien au troisième ordre est appelé enregistrement (Spitzmüller, 2013 : 267-268). L’ensemble d’indices enregistrés qui renvoient à un groupe ou contexte social déterminé est connu sous le nom de registre (ibid.). Comme le registre est un construit social, les valeurs sémiotiques enregistrées peuvent différer des valeurs empiriquement observables.

13Au sein de la communauté de pratique qui nous intéresse ici, le créole est enregistré en tant qu’emblème de la tumba francesa, sous le nom de « francés » – expression d’une construction identitaire qui situe les origines de cette pratique dans la culture française, plutôt que dans la culture créolisée de Saint-Domingue. Dans un chant qui provient de la société Santa Catalina de Ricci, le statut emblématique du « francés » est explicitement reconnu :

Sixto Reyes / Tu [sic] quieres ser compose [sic] / Oye Sixto Reyes / Tu [sic] quieres ser composé / Sixto peina tu cabeza / Y ven a cantar / France [sic!] (Guan6)

Sixto Reyes / tu veux être composé / Écoute Sixto Reyes / Tu veux être composé / Sixto coiffe-toi / et viens chanter / en français.

14L’enregistrement du « français » en tant que langue de la tumba francesa, par opposition à l’espagnol en tant que langue générale du pays, permet au composé d’exploiter le contraste entre ces deux registres de manière stratégique : la combinaison du « francés » avec l’espagnol peut être interprétée comme une pratique iconique, qui met en évidence la nature de la tumba francesa comme une tradition culturelle franco-cubaine. Pour donner une impression de cette pratique, nous reproduisons ici le début du chant « Campión de Oriente » (les passages qui peuvent être rattachés à l’espagnol sont indiqués en italiques) :

Eh compose quitechante palmarito cauto / Se mue / Compose quible conemue / Yo me doy a conocer / Yo me doy a conocer / Compose quible conemue / Yo jelemue campión de Oriente (Guan9)

Eh le composé qui a chanté à Palmarito de Cauto / c’est moi / au composé qui voudra savoir qui je suis / je révèlerai mon identité / je révèlerai mon identité / au composé qui voudra savoir qui je suis / on m’appelle « le champion de l’Oriente »

15En plus de la fonction iconique, l’insertion de passages en espagnol dans un chant en créole (et vice versa) peut avoir des fonctions discursives. Dans l’exemple ci-dessus, elle fait ressortir l’énoncé « yo me doy a conocer » (dont l’importance est soulignée aussi par sa répétition), dans le but probablement d’augmenter le suspense avant de révéler l’identité du composé.

16Dans ce qui suit, nous nous proposons d’identifier les caractéristiques distinctes du répertoire linguistique de la tumba francesa ainsi que les indexicalités empiriques, assez nombreuses comme nous le verrons, qui témoignent jusqu’aujourd’hui de son trajet historique et des différents processus de transculturation qu’elle a subis. Ce faisant, nous posons comme « distincts » les traits linguistiques qui distinguent le répertoire de la tumba francesa du créole haïtien et de l’espagnol (cubain) respectivement. Nous analyserons également comment les composés jouent sur les indexicalités enregistrées sur le deuxième ou troisième ordre sémiotique, dans le but d’exprimer certaines orientations sociales.

3. Analyse linguistique des chants de la tumba francesa

3.1. Le premier processus de transculturation : la Saint-Domingue coloniale

  • 4 Il est important de signaler la pluralité de sens de ce terme. En ethnographie, vaudou est employé (...)

17Étant donné que le « francés » de la tumba francesa est historiquement fondé sur le créole de la colonie française de Saint-Domingue, il n’est pas étonnant qu’il présente de nombreuses ressemblances avec le créole haïtien. Dans la présente étude, nous nous intéresserons avant tout à quelques coïncidences lexicales qui indiquent que la tumba francesa puise ses origines dans la tradition magico-religieuse que l’on connaît aujourd’hui sous la désignation de « vaudou »4, dont les danses et les chants ont toujours été une partie essentielle. Cela est remarquable dans la mesure où la littérature spécialisée décrit généralement la tumba comme une pratique profane de distraction, où le religieux n’a aucune place (Alén Rodríguez, 1979 : 17, 65 ; Mirabeau & Chatelain, 2017 : 74).

18Dans sa Description topographique de Saint-Domingue, dans laquelle il brosse un tableau de la colonie vers la fin des années 1780, Moreau de Saint-Méry (1750-1819) oppose une tradition musico-spirituelle d’origine africaine, qu’il appelle « vaudoux », aux pratiques musicales des esclaves domestiques. Alors que, selon l’auteur, « le vaudoux [mérite] un rang parmi les institutions où la superstition & des pratiques bisarres ont une grande part » (1797 : 46), du fait de son étroite relation avec les croyances et rites religieux de la population asservie, les danses des esclaves domestiques se présentent comme une contrefaçon des danses européennes :

Les nègres domestiques, imitateurs des Blancs qu’ils aiment à finger, dansent des menuets, des contredanses, & c’est un spectacle propre à dérider le visage le plus sérieux, que celui d’un pareil bal, où la bisarrerie des ajustemens européens, prend un caractère quelquefois grotesque. (Moreau de Saint-Méry, 1797 : 51)

  • 5 L’idée de moquerie des pratiques européennes est aussi formulée par Gaudiosa Vernet Danger, membre (...)

19Dans ces descriptions (imprégnées de condescendance coloniale, certes) semblent se dessiner déjà les traits fondamentaux qui, selon la littérature spécialisée, caractériseraient plus tard la tumba francesa à Cuba : créée par des réfugiés d’ascendance africaine, dont la plupart auraient été des esclaves domestiques fidèles à leurs maîtres, celle-ci se présentait comme une imitation des danses de la cour de Versailles, où les danseurs et danseuses vêtus de tenues européennes exécutent des chorégraphies françaises, au rythme de tambours africains (Renault, 2012 : 361 ; Petro, 1996 : 145 ; Alén Rodríguez, 2005 : 68; Mirabeau & Chatelain, 2017 : 3, 7). Soucieux de ne pas être confondus avec les insurgés de Saint-Domingue, cela « leur permettait d’affirmer leur supériorité en qualité de Français, se distinguant par leur bonne éducation et leur raffinement » (Renault, 2012 : 361), aussi bien par rapport aux esclaves espagnols qu’aux esclaves dominguois révoltés. Toutefois, Renault (2012 : 361) estime possible que l’imitation des manières françaises n’ait pas été tout à fait anodine et inoffensive, mais ait contenu aussi une bonne dose de moquerie, voire de critique de la société coloniale blanche (Renault 2012 : 361).5

  • 6 Cf. Métraux (1958 : 168), qui classe le vaudou parmi les « religions dansées », et Hebblethwaite (2 (...)

20Que ce soit sur un fond de moquerie ou de servilité, il nous semble précipité de voir dans la tumba francesa une simple imitation de la culture française, vu les relations étroites entre la danse, la percussion, les chants et la religion dans le contexte afro-caribéen.6

21L’évidence ethnolinguistique plaide en faveur d’une certaine continuité historique entre la tumba francesa et le vaudou tel qu’il était pratiqué à Saint-Domingue à la fin du XVIIIe siècle. De manière significative, tous les termes spécialisés qui ne sont pas des hispanismes, particulièrement les noms des deux genres musicaux fondamentaux, ainsi que des instruments de percussion principaux, ont un équivalent direct en créole haïtien, qui peut être rattaché au vaudou :

  • 7 Pour Mirabeau et Chatelain (2017 : 4), le masón est « la danse la plus européenne » de la tumba fra (...)
  • 8 Premye ne semble pas être employé en créole haïtien actuel pour se référer à un tambour, mais sa pr (...)
  • 9 Cette danse est décrite chez Métraux (1958 : 162). Azaka est l’esprit de l’agriculture, et appartie (...)

Tumba francesa

Créole haïtien

Étymologie selon le DECA

babul

baboul ‘type of dance’ [voodoo] (HCEBD)

origine incertaine

bulá

boula (boula ountògri, boula hontòg(r)i) kind of voodoo drum, the smallest of the three Rada drums (HCEBD, cf. aussi Métraux, 1958 : 326, 160 ; Geggus, 1991 : 41, note 97 ; Dunham, 1986 : 68)

kikongo mbula ‘nom d’une danse’ ; kikongo búla ‘frapper’

catá

kata 1. Kata drum, smallest of the three Rada o ‘batri maskawon’ drums [voodoo]. 2. Kata [rhythm, dance], kind of rhythmic beat on side of drum or on cymbal in ‘konpa dirèk’ (HCEBD) ; cf. aussi Dunham, 1986 : 73

kikongo kàata ‘frapper fortement, frapper avec qqch’ ou bien ‘casser’, ‘battre avec’

chachá

tchatcha 1. Maracas 2. [baby] rattle 3. Sacred calabash rattle used in ‘Petwo’ and ‘Kongo’ rites [voodoo] (HCEBD), cf. aussi Métraux, 1958 : 162 ; Petro, 1996 : 144 ; Kerboull, 1978 : 299

origine incertaine

mamá

manman tanbou ‘largest of drums used in voodoo rites’ (HCEBD), cf. aussi Métraux, 1953 : 163 ; Dunham, 1986 : 13

origine française

masón

mazon (mazann) : 1. Rapid drum rhythm [voodoo] 2. Voodoo dance or chant to chase away an unwelcome spirit (HCEBD), cf. aussi Métraux, 1958 : 1717

origine incertaine ; peut-être du kikongo ma-nzànnza ‘sorte de danse’

premier8

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origine française

segón

ségond ‘tambour moyen de la batterie rada’ (HCEBD), cf. Métraux, 1958 : 329, 160-161 ; Dunham, 1986 : 73

origine française

tambora

tamboura lwanj ‘special single headed Kongo drum’ [voodoo] (HCEBD)

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yubá

djouba (djoumba) : 1. Djouba rhythm 2. Special voodoo drum used for ‘Azaka’ and more generally at Carnival time 3. Special danse for ‘Azaka’9 (HCEBD), cf. Métraux, 1958 : 162 ; Kerboull, 1973 : 146 ; Dunham, 1986 : 72

kikongo nzuba ‘danse de chef, à laquelle les femmes prennent part’

  • 10 Pour une description détaillée du rite rada cf. (Métraux, 1958 : 75ss ; Hebblethwaite, 2021 : 143ss (...)

22Les coïncidences systématiques entre les noms des rythmes et instruments employés à Cuba et en Haïti s’opposent à l’hypothèse formulée par Alén Rodríguez (1979 : 62-63), peut-être sous l’impression de la construction identitaire des sociétés, selon laquelle la terminologie de la tumba francesa se serait formée à partir de l’interaction directe entre le français et une ou plusieurs langues bantoues sur le sol cubain. Il paraît plutôt probable qu’elle soit arrivée à Cuba avec les réfugiés. En plus, elle reflète, dans son ensemble, un inventaire lexical qui, en Haïti, appartient non seulement à la sphère religieuse, mais précisément au rite rada, l’une des traditions les plus fondamentales du vaudou haïtien,10 considérée comme « the matrix of so many of the dances of Haiti » (Dunham, 1986 : xxiv).

23Aujourd’hui, le vaudou haïtien compte 21 nanchons, c’est-à-dire catégories de lwa (esprits ou divinités du vaudou), dont les origines peuvent être reliées aux traditions religieuses de différents peuples d’Afrique de l’Ouest (cf. Hebblethwaite, 2015, 2021). Le terme rada dérive de l’ethnonyme Arada ou de sa variante Allada (DECA ; Kerboull, 1973 : 295 ; Bollée et Neumann-Holzschuh, 2015 : 339), qui tire son nom de la cité d’Allada, capitale d’un ancien royaume du même nom situé dans le golfe du Bénin. Pendant la période de 1680 à 1720, les captifs de cette région, locuteurs du fon (et dans un moindre degré du yoruba), furent particulièrement nombreux parmi les personnes déportées à Saint-Domingue, raison pour laquelle leurs croyances et cérémonies purent marquer durablement les pratiques religieuses à Saint-Domingue et, plus tard, en Haïti. Moreau de Saint-Méry nous apprend qu’à la fin du XVIIIe siècle, c’étaient précisément « les nègres Aradas qui [étaient] les véritables spectateurs du Vaudoux dans la Colonie, & qui en [maintenaient] les principes & les règles » (1797 : 46 ; cf. aussi Midy, 2006 : 182). Par conséquent, la littérature spécialisée considère le rite rada comme l’un des « rites fondateurs préétablis » dans l’histoire du vaudou (Hebblethwaite, 2021 : 138 ; cf. aussi 2015 : 67 ; Bollée & Neumann-Holzschuh, 2015 : 342 ; Geggus, 1991 : 23, 37). La forte représentation dans le répertoire linguistique de la tumba francesa de lexèmes rattachables précisément à ce rite renvoie indexicalement au vaudou tel qu’il était pratiqué à Saint-Domingue vers la fin du XVIIIe siècle.

  • 11 Comme le signalent Bollée et Neumann-Holzschuh (2015 : 341), une analyse étymologique systématique (...)

24En outre, les termes spécialisés d’origine africaine reflètent un « paradoxe » (Geggus, 1991 : 50) bien connu dans les études du vaudou haïtien : alors que les déportés de la Baie du Bénin avaient une influence culturelle majeure sur les croyances et pratiques des esclaves dominguois, une grande partie du lexique magico-religieux ne remonte pas à la langue fon, mais à la langue kikongo, parlée en Afrique ouest-centrale (ibid). Au cours du XVIIIe siècle, les activités de la traite transatlantique se déplacèrent vers cette région, ce qui eut pour conséquence l’arrivée à Saint-Domingue d’un grand nombre de captifs bantous qui pratiquaient le kikongo (Bollée & Neumann-Holzschuh, 2015 : 326 ; Geggus, 1991 : 36 ; Hebblethwaite, 2015 : 70 ; Midy, 2006 : 185-186). Dans les années 1790, les esclaves d’origine bantoue étaient majoritaires à Saint-Domingue (ibid.), et introduisirent de nouveaux rites et esprits dans un système religieux colonial qui existait déjà, à caractère syncrétique certes, mais où l’élément arada/fon prédominait (Geggus, 1991 : 41). De cette manière, le vocabulaire créole du vaudou, composé jusque-là de mots dérivés du français et du fon, s’enrichit en plus de mots bantous (Bollée et Neumann-Holzschuh, 2015 : 336-337 ; Hebblethwaite, 2015). À en croire le témoignage de Moreau de Saint-Méry, qui décrit des cérémonies à caractère arada/fon tout en reproduisant un chant en langue kikongo exécuté à cette occasion, le syncrétisme fon-bantou était déjà assez prononcé dans les années 1780 (Geggus, 1991 : 26ss ; Thornton, 1998 : 90-91 ; 94-95 ; Midy, 2006 : 187). Jusqu’aujourd’hui, il existe en Haïti une division étymologique entre le vocabulaire d’origine fon, qui se réfère aux réalités essentielles du vaudou (sanctuaires et leurs accessoires, acteurs, rites d’initiation, noms des êtres surnaturels) et le vocabulaire d’origine kikongo, relatif surtout à la magie noire (Bollée et Neumann-Holzschuh, 2015 : 342 ; Kerboull, 1973 : 271-72) ainsi qu’aux instruments, danses et genres musicaux.11

25Comme la tumba francesa est aujourd’hui une pratique profane, les tambours ne sont pas des objets sacrés, contrairement aux tambours utilisés dans le vaudou haïtien (Métraux, 1958 : 163-164). Toutefois, quelques vestiges de leur ancienne fonction rituelle persistent encore actuellement : par exemple, aussi bien à Cuba qu’en Haïti, les tambours doivent être baptisés avant d’être utilisés, et reçoivent un nom à cette occasion (cf. Métraux, 1958 : 164 et Dunham, 1986 : 13 pour Haïti ; Alén Rodríguez, 1979 : 70 pour Cuba).

26Il existe toutefois dans le répertoire de la tumba francesa quelques bantouismes qui ne semblent pas être attestés en créole haïtien dont, par exemple, changüí (‘variante rythmique du son cubain, propre à Guantánamo, région orientale de Cuba’, cf. Valdés Acosta, 2013 : 56 ; cf. Guan2), et tumba (‘groupes culturels d’origine africaine, particulièrement ceux de la partie orientale de Cuba, légataires d’un héritage culturel arrivé à travers Haïti ; espèce de tambour’, cf. Valdés Acosta, 2013 : 155). Il s’agit probablement d’ajouts postérieurs au répertoire, rattachables à la déportation directe d’esclaves bantous à Cuba au cours du XIXe siècle, plutôt qu’à l’immigration dominguoise.

27À part les termes spécialisés, des coïncidences peuvent être observées entre le lexique des chants de la tumba francesa et le vocabulaire des pratiques magico-religieuses de l’époque coloniale. Selon Moreau de Saint-Méry, les cérémonies du « Vaudoux » étaient officiées par un homme et une femme, à qui l’on s’adressait avec les épithètes roi et reine, maître et maîtresse, ou bien papa et maman :

Ces deux ministres [=les officiers de la cérémonie du Vaudoux] qui se disent inspirés par le Dieu […] portent les noms pompeux de Roi & de Reine, ou celui despotique de maître & de maîtresse, ou enfin le titre touchant de papa & de maman. (Moreau de Saint-Méry, 1797 : 46)

28Les termes roi et reine sont récurrents aussi dans notre corpus. Ils se réfèrent en général à des personnes (parfois des membres de la société) mentionnées dans les chants :

Elio Revé se rwa changüí / Se mèt ki ou pakap blye ‘Elio Revé est le roi du changüi / c’est un maître que tu ne pourras pas oublier’ (Guan2)

mudily ruayo chiririco ‘je lui ai dit : les rois chiririco’ (Bej3)

Larent Olay laprillé / Laprillé mamá mape murí ‘reine Olaya, prie / prie maman, je suis en train de mourir’ (Bej7)

Nan Yubamé mamá ‘dans mon yuba, maman’ (Sant5)

Ié mama la pé mandé yuba oh / Oh ruayo mue mandé yuba ‘quand la maman demande un yuba / Oh, les rois, je demande un yuba’ (Bej4)

Muy pa coné / Sa mue fé mamá la décide ‘Je ne sais pas ce que j’ai fait, la maman a décidé’ (Sant10)

29De manière significative, rwa et mèt (Guan2), ainsi que larent et mamá (Bej7) sont employés dans deux versets consécutifs pour désigner la même personne. Cela suggère que les épithètes roi/reine, maître/maîtresse ainsi que papa/maman forment un ensemble d’alternatives lexicales pour se référer à une personne qui exerce une fonction centrale dans la danse, en parfaite conformité avec les observations de Moreau de Saint-Méry sur le vaudou de Saint-Domingue. Jusqu’en 1902, l’année de l’instauration de la République à Cuba, les sociétés de tumba francesa étaient présidées par un couple cérémonial appelé roi/reine, désignation qui fut changée par la suite en président/présidente (Alén Rodríguez, 1979 : 19 ; 2005 : 69). Par contre, les associations actuelles ont gardé le nom de sociétés, porté déjà par les congrégations religieuses du vaudou dans la Saint-Domingue coloniale (Moreau de Saint-Méry, 1797 : 46).

  • 12 Vu les parallèles étendus entre la tumba francesa et les pratiques décrites par Moreau de Saint-Mér (...)

30Le rôle central d’un couple de rois dans les cérémonies du vaudou garde la mémoire de l’organisation hiérarchique autour d’une autorité royale qui caractérisait le vodoun pratiqué par les Aradas de la Baie du Bénin à l’époque coloniale (Geggus, 1991 : 41 ; Hebblethwaite, 2015 : 83).12 Le terme vassal, dénomination des « simples hommes et femmes du rang de la société de tumba francesa » (Mireabeau et Chatelain, 2017, notes 91 et 96), qui figure dans deux chants (« basayo prepé paré prepé paré puyo danse ‘les vassaux se préparent pour danser’, Bej9; « bel basaimon nupuale promene » ‘mon beau vassal, on va se promener’, Guan8) en est un autre vestige.

31Bien qu’interprété en espagnol, l’un des chants qui annonce un voyage du composé à la Guinée se réfère même explicitement à la tradition royale africaine :

Yo me voy a Guinea / Dime adios / Mamá yo me voy cantando / Hoy / ¡Ay! Al llegar al trono africano / Póngame una corona / Para poderla distinguir / Composé / Yo me voy a Guinea / Dime adios / Que me voy a retirar / A otro país (Sant7)

Je m’en vais en Guinée / Dis-moi au revoir / Maman, je m’en vais en chantant / Aujourd’hui / Ah ! quand j’arriverai sur le trône africain / Coiffe-moi d’une couronne / Pour qu’on puisse la reconnaître / Composé / Je m’en vais en Guinée / Dis-moi au revoir / Parce que je vais me retirer / Dans un autre pays

32Ici semble résonner la fonction, souvent signalée dans la littérature coloniale, de la « Guinée » (créole haïtien Ginen, Gine ; historiquement la région du Golfe de la Guinée en Afrique de l’Ouest ; cf. Kerboull, 1973 : 294, 255) en tant que terre ancestrale et lieu de nostalgie de la population servile, à laquelle les Africains déportés croyaient retourner après leur mort (Kerboull, 1973 : 81-82). Le voyage en Guinée est donc un motif qui rattache la tumba à l’histoire de l’esclavage et aux croyances de la population coloniale africaine.

33Bien que la recherche ait beaucoup insisté sur le caractère profane de la tumba francesa, une thématique ou au moins une connotation religieuse et/ou magique, souvent syncrétique entre le catholicisme et les croyances afro-caribéennes, peut être attribuée à nombre de chants. L’on en trouve dans notre corpus qui se réfèrent à des prières (Bej2, Bej7), des fêtes religieuses (Bej7), ainsi que des saints catholiques (Sant10), mais aussi à la magie noire (Bej2, Sant6). Dans un chant du corpus de Bejuco, par exemple, le composé s’adresse à un certain « coronel » qui essaye de l’empêcher de parler à Dieu :

Coronel, Uconé mue Liciá / Coronel, puquiné gelemué / U bien quiconé reté media hora / punú palé y un parol Bondié

Coronel, vous me connaissez, Liciá / Coronel, pourquoi m’appelez-vous / Vous savez bien qu’il reste une demi-heure / pour dire un mot à Dieu (Bej2)

34L’on pourrait éventuellement voir dans ce chant un écho des relations conflictuelles entre le christianisme et les religions afro-caribéennes, mais aussi un reflet du lexique militaire qui fut incorporé dans le vocabulaire haïtien du vaudou au temps de la Révolution (Scholz, 2012 : 232-233). Colonel et d’autres termes relatifs aux grades militaires sont utilisés, selon Kerboull (1973 : 64), en Haïti pour s’adresser aux « houngan-bokô » (i.e., « prêtres » du vaudou).

35Le chant « Mis enemigos » (‘mes ennemis’) peut également être rattaché à la magie :

Gran llimallo pefé dellemue / Oye nené no te asuste que todo / Se acabara dillo mapue ale retiré / No mue yo plal yo meté nanga seto (Sant6)

  • 13 Cf. créole haïtien pyafe ‘piaffer’.

De grandes juments sont (piaffent13 ?) derrière moi / Écoute, enfant, n’aie pas peur, car tout / sera fini, dis-leur que je vais me retirer / Ils mettront mon nom dans la gazette

  • 14 Ce chant est une belle illustration de la complexité de l’interprétation de l’art verbal de la tumb (...)

36Llima (cf. créole haïtien jiman ‘jument’) semble être employé ici d’après le modèle de son équivalent espagnol yegua, utilisé à Cuba comme une insulte (‘s’utilise pour insulter une personne, particulièrement un homme, ou bien pour se référer à elle avec mépris’, DEC). Dans la traduction proposée par l’Unesco, nanga seto (cf. créole haïtien nan gazèt ‘dans la gazette’) est traduit par en la prensa (‘dans la presse’), mais il nous paraît plus raisonnable de rattacher ce terme au lexique haïtien de la magie noire, où gazèt désigne une « liste noire » dans laquelle les sorciers écrivent les noms de leurs futures victimes (Kerboull, 1973 : 39, 125). Cet emploi trouve son origine dans la pratique coloniale de publier les noms des esclaves marrons, qui étaient voués à de terribles châtiments dans le cas de leur arrestation, dans les journaux qui circulaient dans la colonie (Kerboull, 1973 : 125).14

37Dans leur ensemble, les liens indexicaux qui peuvent être établis entre le répertoire linguistique de la tumba francesa et celui du vaudou haïtien (dans ses manifestations historiques et actuelles) sont assez nombreux et systématiques pour leur attribuer une histoire commune. Il y a donc des raisons empiriques pour penser que la tumba puise au moins une partie de ses origines dans les pratiques religieuses et linguistiques de la population servile dominguoise de la fin du XVIIIe siècle, lesquelles étaient, à leur tour, le résultat de processus de transculturation entre des apports aja-fon, kikongo et français.

  • 15 Cf. également Ortiz, qui dans son ouvrage Los instrumentos de la música afrocubana caractérise les (...)
  • 16 Dans son ouvrage sur les contacts entre l’espagnol et le créole haïtien à Cuba, Martínez Gordo (201 (...)

38Bien que nous ne disposions pas de données qui permettent de savoir jusqu’à quel point la tumba francesa a aujourd’hui une fonction religieuse, il y a des raisons de penser qu’elle n’est pas complètement exempte de toute connotation spirituelle. Ofelia Justina Jarrosay Valdés, danseuse principale de la société de Santa Catalina de Ricci, affirme que la vénération de divinités afro-cubaines et de saints catholiques, ainsi que la pratique de la santería et du spiritisme font partie de la vie quotidienne des sociétés.15 En plus, elle explique que les danses et les chants servent à implorer les morts (2005 : 91), tout comme dans le vaudou.16

3.2. Le deuxième processus de transculturation : le contexte hispano-cubain

3.2.1. Les graphies et la phonétique

  • 17 Par contre, elle n’existe pas dans le créole de Samaná documenté par Barzen (2021).

39Étant donné que la tumba francesa a été pratiquée dans un contexte hispanique depuis environ deux siècles, il n’est pas étonnant de trouver des traces du contact linguistique dans les chants. Souvent, la manière dont les passages en créole sont transcrits reflète une réalisation phonétique différente du créole haïtien, qui trouve son explication dans le contact avec l’espagnol. Ainsi, des graphies telles que <patrube> (Bej8, cf. créole haïtien pa twouve ‘pas trouver’), <quible> (Guan9, cf. créole haïtien ki vle ‘qui veut’), <basai> (Guan8, cf. créole haïtien vasal ‘vassal’), <abe> (Sant3, cf. créole haïtien avè(k) ‘avec’), <quinubé> (Sant9, cf. créole haïtien ki nouvèl ‘quoi de neuf’, <ribiela> cf. créole haïtien riviè a ‘la rivière’) indiquent que la distinction que fait le créole haïtien entre /b/ et /v/ n’est probablement pas réalisée par les créolophones cubains, conformément à la phonologie de l’espagnol qui connaît un seul phonème /b/, prononcé comme une bilabiale occlusive ou fricative selon le contexte phonotactique. Cette réalisation s’observe aussi parmi certains créolophones en République dominicaine (cf. Jansen, 2013 : 85 ; Govain, 2015 : 104-105).17

  • 18 À l’exception du corpus de Guantánamo, cf. 5.3.

40Étant donné que [j] peut être représenté en espagnol cubain par <y> et <ll>, la présence assez systématique18 de ces graphies dans des positions où, en créole haïtien, l’on trouve le phonème /ʒ/ (représenté par <j>) signale une réalisation palatale de la fricative, au lieu de la réalisation post-alvéolaire du créole (<layan> (Bej3) et <la yang> (Sant1) ; cf. créole haïtien lajan ‘argent’), <san llé> (Bej7, cf. créole haïtien chanje ‘changer’), <buyuá> (Bej8, cf. créole haïtien boujwa ‘bourgeois’), <llimallo> (Sant6, cf. créole haïtien jiman yo [ʒimãjo] ‘les juments’; cf. aussi <bañá>, Sant2, cf. créole haïtien bon jan [bõʒã] ‘ce qui est bon’). L’on trouve, en plus, quelques graphies dans le corpus de Bejuco qui témoignent de la possible substitution de la fricative palatale sourde /ʃ/ du créole haïtien par son équivalent dentale /s/ : <san llé> (Bej7, cf. créole haïtien chanje), <se se> (Bej8, cf. créole haïtien chèche ‘chercher’), <sapantié, sanpantié> (Bej8, cf. créole haïtien chapantyè ‘charpentier’). Or, la graphie <ch> dans les chants des sociétés de Guantánamo et Santiago indique une réalisation post-alvéolaire ou éventuellement affricatisée ([tʃ], son représenté par <ch> en espagnol) de cette consonne : <chaché> (Sant4, Sant6 ; cf. créole haïtien chache ‘chercher’), <chante> (Sant5), <kitechante> (Guan9), <ki pchante> (Guan5) ; cf. créole haïtien chante ‘chanter’.

41D’autres graphies renvoient à des processus phonétiques qui reflètent des traits dialectaux de l’espagnol cubain. Parmi eux, il convient de mentionner la consonne d’appui [g] (Tacoronte 2015 : 26-27), qui peut être ajoutée aux syllabes qui commencent par la semi-consonne [w] (cf. <guape> (Bej3), cf. créole haïtien w’ape ; <pa gueli> (Sant5), cf. créole haïtien wè li). La graphie <-ng> dans <la yang> (Sant1, cf. supra) final reflète probablement la tendance à une articulation vélaire [ŋ] du /n/ en position finale qui existe en espagnol cubain.

  • 19 Il s’agit de quelques enregistrements vidéos qui accompagnent le corpus (Unesco 2008), ainsi que de (...)
  • 20 En opposition à cela, Govain (2015) observe une réalisation uvulaire non-roulée du /r/ chez les loc (...)

42Bien que la nature écrite de notre corpus ne permette pas d’observer directement la réalisation phonétique du phonème /r/ prononcé comme une fricative vélaire sonore [ɣ] en créole haïtien, il est plausible d’assumer qu’elle coïncide dans le créole de la tumba francesa avec la prononciation “roulée” du /r/ espagnol, c’est-à-dire qu’elle est réalisée comme une consonne vibrante alvéolaire voisée. Non seulement cette réalisation s’entend clairement dans les enregistrements de chants que nous avons pu consulter19, mais elle a aussi été observée chez d’autres groupes créolophones en contexte hispanique (cf. Jansen, 2013 : 85 ; Barzen, 2022 : 324).20 En plus, les graphies employées dans notre corpus indiquent que les occurrences du phonème /r/ sont soumises à la même variabilité que subit la consonne vibrante en espagnol. Parmi celles-ci, il convient de mentionner la vibration multiple, représentée par <rr> au lieu de <r>, en position initiale du mot : <morribeo> (Bej2, cf. créole haïtien mwen rive o ‘je suis arrivéFrance, oh !’), <sa paperrete consa> (Guan9, cf. créole haïtien sa pa pe rete konsa ‘cela ne restera pas comme ça’), <yo perri> (Guan9, cf. créole haïtien yo ape ri ‘ils sont en train de ri e’ ; <li parreplumue> (Sant5, probablement cf. créole haïtien li pa reponn mwen ‘il ne m’a pas répondu’). L’application systématique de la vibration multiple au vocabulaire créole montre d’ailleurs que les locuteurs reconnaissent bien les frontières entre les lexèmes (au moins de manière inconsciente), même s’ils ne les marquent pas toujours dans la chaîne graphique par des espaces. D’autres processus phonétiques de l’espagnol cubain qui se manifestent dans notre corpus sont le lambdacisme (<yo plal> (San 6) ; cf. créole haïtien yo pran et la semi-vocalisation du /l/ en position finale de syllabe (<basaimon> (Guan8), cf. créole haïtien vasal mwen) (cf. Tacoronte, 2015 : 31 32 ; Montero Bernal, 2004 : 61ss).

  • 21 Je tiens à exprimer ma gratitude envers l’un des évaluateurs anonymes qui a formulé cette observati (...)

43Étant donné que la /-d/ finale est souvent à peine perceptible en espagnol cubain, la lettre <d> dans <ted> (Sant3, cf. créole haïtien tèt) ou bien <papared> (Sant4, cf. créole haïtien pa parèt) pourrait indiquer une réalisation atténuée ou voisée21 de la /-t/, étant donné plus que cette consonne ne se trouve jamais en espagnol en position finale. Finalement, les formes <nanseguello> (Sant4, cf. créole haïtien nan sèkèy li oh ! ‘dans son cercueil, oh !’) ainsi que <ma gri lle> (Sant4, cf. créole haïtien m’a kriye ‘je pleurerai’) reflètent une tendance de l’espagnol cubain à la vocalisation des consonnes occlusives en position intervocalique ou en combinaison avec des consonnes sonores (i.e., /k/ > [g] ou bien [ɣ], cf. Jungbluth, 2013 :  70 ; Tacoronte, 2015 : 26).

44Il est intéressant de noter que les réalisations phonétiques qui sont systématiques en espagnol, dont la réalisation « roulée » du /r/ et l’absence du phonème /ʒ/, le sont aussi dans les passages en « francés » / créole. Par contre, les processus qui sont variables en espagnol ne se manifestent que de manière irréguli re : ainsi, à côté de <ma gri lle>, on trouve aussi <macri ye> (Sant4), <walé> (Bej8, cf. créole haïtien w’ale ‘tu t’en vas’) à côté de <guape>, y <fillol> (Bej1, cf. créole haïtien fiyòl ‘filleule’), ainsi que <mancel> (Bej9, cf. créole haïtien mamzèl ‘mademoiselle’) à côté de <basaimon>.

45Cela montre, d’une part, que certaines réalisations phonétiques du créole haïtien ont été exclues du répertoire de la tumba francesa, probablement en raison de leur absence dans le répertoire de l’espagnol cubain. Ceci concerne les segments correspondant à la fricative labiodentale (/v/) et à la post-alvéolaire (/ʒ/) du créole haïtien, qui, dans notre corpus, sont représentés par des graphies indiquant une réalisation bilabiale ([b] ou [β]) et palatale ([j]) respectivement. De plus, le segment /r/ est probablement réalisé comme une vibrante alvéolaire, conformément à la règle de l’espagnol, et contrairement à la réalisation fricative vélaire du créole haïtien.

3.3.2. Le lexique

46Pratiquement tous les chants dont la langue principale est le créole affichent quelques mots ou expressions rattachables à l’espagnol. Nous reproduisons ici quelques exemples illustratifs :

Dubanyú bondie mamá o / despreciamue (< esp. despreciar, cf. créole haït en : meprize) (Bej1)
‘A l’aube, mon dieu, ta maman / m’a méprisé’

Guape cuquia (< esp. cuquiar, cf. créole haïtien pwovoke) mue (Bej3)
‘tu es en train de me provoquer’

Pitimonio tocai (< esp. tocar, cf. créole haïtien jwe) guitayo (Bej5)
‘les enfants jouent à la guitare’ om a pe chaché / ñun cojinée (< esp. cojinete, cf. créole haït ien: kousen) (Sant6)
‘ils cherchent un coussin’

Yo bailá (< esp. bai ar ; cf créole haïtien danse) danguyo (Bej5)
‘ils dansent comme cela leur fait plaisir’

  • 22 Toutefois, il faut signaler aussi que /-r/ est également impossible à la fin de la syllabe en créol (...)

47Au niveau grapho-phonétique, la plupart des éléments hispaniques sont reproduits sous leur forme habituelle en espagnol, selon la graphie normative. Certains mots se présentent par contre sous une forme qui traduit une phonétique dialectale indicative du contexte régional, dont la chute du /-s/ à la fin de la syllabe (tratone < trastonar, Sant3). L’instabilité du /-r/ final qui caractérise l’espagnol cubain (Tacoronte, 2015 : 31 32 ; Montero Bernal, 2004 : 62-63) se traduit dans sa vocalisation (tocai < esp. tocar ‘toucher, jouer d’un instrument’ (Bej5)), sa chute (cf. guberna < esp. gubernar ‘gouverner’ (Bej3), baila < esp. bailar ‘danser’ (Bej3), cuquia < esp. cuquear, cf. ci-dessus)22, ou bien le lambdacisme (redentol < esp. redentor ‘redempteur’ [Guan2]). Il en va de même pour les mots, dont quelques-uns sont indicatifs non seulement du contexte hispanique, mais plus précisément du contexte cubain, car ils sont dialectalement restreints (cf. changüí (Guan2) ‘danse populaire cubai e’ ; cf.  EC ; cuquia < esp. cub. cuquear (Bej3) ‘provoquer quelqu’un avec des mots ou des actions, pour qu’il réagisse avec colère’ (DEC).

  • 23 Voir Mirabeau et Chatelain (2017 : 53) au sujet des hommages aux défunts dans les paroles des chant (...)

48À l’exception de La Habana (Sant6), nom de la capitale, les nombreux toponymes renvoient à la partie orientale de l’île, qui a été la principale destination de l’émigration de Saint-Domingue aux XVIIIe et XIXe siècle (cf. San Fernando, Baracoa, Caimanera, Palmarito Cauto (i.e., Palmarito de Cauto, province de Santiago de Cuba) (Be 8) ; Baconao (Sant9), aussi monn kabrit (Guan1), qui est une traduction littérale du toponyme espagnom adeldel Chivo, quartier de Guantánamo où est située la société Santa Catalina de Ricci). À une échelle géographique et sociale encore plus restreinte, les noms des sociétés (Pompadour, Bejuco, La Caridad (Guan1), Societe Guantánamo (Guan5)), ainsi que les noms et surnoms de certains composés et musiciens, souvent des défunts23 (niño Moré (Bej6), Larent Olay (Bej7), Elio Revé (Gua 2) ; Campeón de Ote/Campión de Oriente, Baqué (Guan5, Guan9), et Clara Terry [Guan10]), renvoient à des groupes et/ou des personnes spécifiques du milieu de la tumba.

49Les éléments espagnols dans le discours de la tumba francesa reflètent un vocabulaire espagnol quotidien (cf. sangre ‘sang’ (Bej7), la calle ‘la rue’ (Bej1), silencio ‘silence’ (Bej2), coronel (Bej2), guberna ‘gouverner’ (Bej3), comercián (< esp. comerciante ‘commerçant’ (Bej8)), redentol (< esp. redentor, Guan2) ‘rédempteur’, famil (< esp. familia, Guan2), la pena ‘la peine’ (Sant4), contra corriente ‘contre-courant’ (Sant9), nan mund ‘dans le monde’ (esp. < mundo ‘monde’, Sant3). D’après Yacou (1 97 : 84), cela est l’expression d’une compétence linguistique qui s’amenuise, dans la mesure où les composés utilisent « des vocables espagnols pour pallier des déficiences chaque jour plus grandes en créole, ou peut-être pour rendre plus intelligibles leurs textes dans un milieu de plus en plus décréolisé » (Yacou, 1 97 : 84). En effet, Jansen (2013), Govain (2015) et Barzen (2021) constatent que les créolophones bilingues résidant en République dominicaine ont souvent recours à l’espagnol comme un réservoir facilement disponible pour combler d’éventuelles lacunes d’expression. Or, l’emploi d’éléments espagnols pourrait aussi refléter la volonté de la part des composés de mobiliser la totalité du répertoire dans le but d’exprimer une orientation identitaire biculturelle. Bien entendu, ces deux possibilités ne s’excluent pas mutuellement.

  • 24 Playa Girón, village dans la baie des Cochons à Cuba, où des troupes paramilitaires de Cubains exil (...)
  • 25 Raúl Castro (frère de Fidel Castro), Camilo Cienfuegos y Ernesto “Che” Guevara sont des combattants (...)

50Par contre, quelques expressions qui renvoient au contexte historique et politico-idéologique de Cuba sont clairement emblématiques, et nous pouvons donc supposer que leur emploi est en effet stratégique. Parmi celles-ci, il convient de mentionner les nombreuses références à Fidel Castro (Bej 10, Guan 3, Guan4, Guan7, Sant3, Sant4, Sant5, Sant8), leader de la Révolution cubaine et chef d’État à l’époque où les chants ont été documentés. À côté du verset « Mèsi Fidel, Mèsi Revolución / Mèsi Socialism » (‘Merci Fidel, merci Révolution, merci socialisme’), l’on trouve aussi kòmandante ‘command nt ; terme d’adresse utilisé pour Fidel Castro et d’autres combattants de la Révolution cubaine’ (Guan3), ainsi que des noms propres tels que (Hugo) Chávez, Cuba, Venezuela, (George) Bush, Girón24 (Guan4, Guan7), el che (Gua 9) ; yanqui ‘épithète péjoratif pour les Américains’ (Sant3), Camilo (Cienfuegos), Che, Guevara (Sant4), Raul (Castro) (Sant5).25 La combinaison du registre « francés » avec des fragments du discours politique officiel (enregistré comme propre des Cubains « révolutionnaires », i.e. qui partagent les valeurs de la Révolution) permet dans ces cas d’afficher une identité distincte tout en mettant en évidence la fidélité et le dévouement au système politique. Or, en général, les chants qui glorifient la Révolution cubaine sont majoritairement ou entièrement en espagnol, enregistré comme la langue du peuple cubain, peut-être afin « d’être compris par le plus grand nombre, dans une forme linguistique prônant l’unification » (Mirabeau & Chatelain, 2017 : 11).

51Quelques graphies indiquent en plus que les éléments espagnols sont parfois réalisés en conformité avec les règles phonétiques et, dans une moindre mesure, morphologiques du créole. Parmi ceux-ci, il convient de mentionner des formes apocopées, dont famil (< esp. familia, Guan2), comercián (< esp. comerciante, Bej8), et mund (< esp. mundo, Sant3), (nan)cribaní (< esp. escribanía ‘(au) bureau’, Sant6), ainsi que le nom propre Olay (< Olaya, Bej7). La troncation de la dernière syllabe dans des mots espagnols, qui s’observe aussi dans d’autres situations de contact entre le créole et l’espagnol (Barzen, 2022 ; Govain, 2015 ; Jansen, 2013), est due à la caractéristique du créole de mettre l’accent tonique sur la dernière syllabe du mot. En plus, la voyelle thématique /-a/ de certains verbes espagnols est substituée par /-e/ (cf. « la ije tratoné (< esp. trastornar ‘perturber, bouleverser’) gasó » ‘la guerre bouleverse le jeune homme’ (Sant3)), selon un schéma dérivatif qui existe en créole haïtien (cf. Valdman, 2015 : 147-148). En plus, l’omission de la préposition de dans le Palmarito Cauto (au lieu de Palmarito de Cauto, Bej8) reflète l’arrangement des deux composantes du toponyme espagnol selon un schéma syntactique du créole, à savoir la juxtaposition.

52Ces stratégies, qui sont normalement décrites en linguistique de contact en termes d’intégration phonétique et/ou morphologique, produisent des formes indexicalement « hybrides », qui renvoient aussi bien à l’espagnol qu’au créole. Elles reflètent une volonté de la part du locuteur de garder les apparences d’un discours en « francés » tout en utilisant des lexèmes espagnols, que ce soit dans le but de combler des lacunes dans la compétence en créole, faciliter la compréhension, ou bien exprimer une orientation biculturelle. Ce jeu d’indexicalités, qui s’appuie sur des schémas phonétiques et morphologiques enregistrés, permet ainsi de concilier deux objectifs contradictoi es : s’exprimer et être compris dans une langue qu’on ne maîtrise pas vraiment, mais qu’on est censé parler parce que la tradition l’exige.

53Somme toute, il apparaît que les composés puisent en principe dans la totalité de leur répertoire, et prennent une grande liberté en combinant des ressources linguistiques sur les niveaux lexical, morphologique et phonétique, tout en les attribuant à des registres différents (« espagnol » et « francés » respectivement). Les choix lexicaux, leurs réalisations phonétiques et leur alignement syntaxique sont souvent imprévisib es : l’on trouve, par exemple, non seulement bailá (< esp. bailar) à côté de danse / dance (cf. créole haïtien danse), mais aussi gubena (< esp. gubernar, avec la chute du /-r/ en position finale de la syllabe qui caractérise le créole haït en ; Bej3) à côté de guverne (forme plus proche du créole haïtien gouvène, mais cette fois avec un /-r/ qui évoque son équivalent espagnol). Dans la mesure où ces choix reposent sur des indexicalités enregistrées, ils semblent être stratégiques à différents degrés.

3.3. Le troisième processus de transculturat on : le contexte migratoire actuel

  • 26 Il s’agit précisément des textes Guan1 à Guan7, attribués à deux composés différents (Emiliano Cast (...)

54Alors que les indices qui renvoient à la Saint-Domingue coloniale ou bien au contexte hispano-cubain s’observent dans la totalité du corpus, il existe un troisième processus de transculturation dont les traces peuvent être repérées uniquement dans la documentation de la société de Santa Catalina de Ricci de Guantánamo. Les chants de cette société diffèrent du reste dans la mesure où ils présentent des caractéristiques qui peuvent être rattachées à l’orthographe officielle du créole haïtien contemporain, plutôt qu’à l’espagnol.26 Parmi celles-ci, nous pouvons signaler l’emploi de lettres et combinaisons graphiques absentes de l’alphabet espagnol, qui figurent désormais dans l’alphabet haït en :

  • <k> pour /k/ : misik, kabrit, pakab (Guan2), kòmandante, kouman (Guan3), ki (Guan5)

  • <è> pour /e/ ou  /ɛ/: mèsi, remèsi (Guan3), mèt (Guan2)

  • <ò> pour  /o/: kòmandante (Guan3)

  • <w> pour [w]: vwa, relew (Guan2), we (Guan5), mwen (Guan7)

  • <ou> pour  /u/ : ou (Guan1, Guan3), bonjou (Guan3)

  • < n> : monn kabrit (Guan1)

55Dans le reste du corpus, le phonème /k/, ainsi que les voyelles /e/, /o/ et /u/ sont représentés selon les conventions orthographiques espagnoles, c’est-à-dire par <ca, o, u> et <que,i>, et par <e>, <o>, <u> respectivement. La distinction qui existe en créole haïtien entre les voyelles mi-fermées et mi-ouvertes (i.e. /e/ et /o/, représentées par <e> et <o>, ainsi que /ɛ/ et /ɔ/, représentées par <è> et <ò>), ne se reflète pas dans la documentation des sociétés de Bejuco et Santiago. En plus, en conformité avec l’orthographe haïtienne, la lettre <j> correspond au phonème /ʒ/ du créole dans le corpus de Guantánamo (jamè (Guan2), cf. créole haïtien jamè ‘jamais’, bonjou (Guan3), cf. créole haïtien bonjou ‘bonjour’), à la différence des autres corpus où ce phonème est représenté par <y> ou <ll> (cf. ci-dessus).

56Or, l’emploi des graphies <k, è, ò, w, ou> n’est pas systématique dans les chants de Guantánamo, et l’on trouve des représentations graphiques qui ne sont pas conformes à la norme orthographique du créole haïtien contemporain. Parmi celles-ci, l’on peut mentionner des confusions lexicales (monn kabrit au lieu de mòn kabrit (Guan1)), et de nombreux cas de réanalyse des frontières entre les morphèmes (par exemple, pousa pour pou sa (Guan3), kouman nouye pour kouman nou ye (Guan3), pakab pour pa kab (Guan2), tan de pour tande (Guan 5), ainsi que des mots et constructions grammaticales étrangères au créole haïtien (nou va nou remèsi, au lieu de nou va remèsye nou (Guan3). Dans ce contexte, il convient aussi d’attirer l’attention sur la présence de la lettre <ï>, qui figure dans peï (Guan3), mais qui n’existe ni dans l’alphabet haïtien, ni dans l’alphabet espagnol. Il est probablement approprié de l’interpréter comme une référence sémiotique au français.

57Il semble raisonnable de supposer que ces chants ont étés transcrits par une personne qui parlait ou qui était au moins familiarisée avec le créole haïtien moderne, aussi dans sa forme écrite. La forte présence d’immigrés haïtiens plus récents précisément dans le quartiom adeldel chivo de Guantánamo, où est située le local de la tumba Santa Catalina de Ricci, ainsi que l’intégration de créolophones haïtiens dans les activités culturelles de la société (Mirabeau et Chatelain, 2017 : 80ss), pourraient offrir une probable explication pour ce phénomène. Cette présence haïtienne semble avoir marqué la société Santa Catalina de Ricci dès le début des années 2000. Dans son étude linguistique accompagnant les transcriptions, Martínez Gordo (2008 : 2) mentionne que parmi les 78 personnes interviewées, la grande majorité (74) ont déclaré être nées dans la région et de se considérer comme descendants d’Africains et de Français. Cependant, quatre individus, localisés précisément à Guantánamo, ont affirmé être descendants d’Haïtiens, suggérant ainsi une immigration plus récente. Mirabeau et Chatelain (2017 : 80ss) ont aussi recueilli des chants dans la société Santa Catalina de Ricci, qui présentent des thèmes de l’actualité d’Haïti (ibid.). Tout cela indique un contact avec et une orientation vers la culture haïtienne actuelle qui ne semble pas exister dans les autres sociétés, et se trouve même en contraste avec les orientations identitaires conventionnelles. Cette présente haïtienne semble remonter aux débuts des années 2000.

4. Conclusions

58Dans la présente contribution, nous avons analysé le répertoire linguistique qui se manifeste dans un corpus de 30 chants de la tumba francesa. D’une manière générale, ce répertoire se compose d’une langue que les sociétés appellent « francés » ou « patuá » et considèrent comme leur marque distinctive, ainsi que de l’espagnol cubain. L’étude de ce répertoire complexe sous la perspective de ces relations indexicales peut faire la lumière sur la trajectoire historique et sociale de la tumba francesa.

59Les indices dits du premier ordre peuvent être identifiés de manière empirique sur la base de coïncidences et différences observables entre le répertoire étudié et d’autres répertoires, dont il est plausible de penser qu’ils ont contribué à sa formation. Même si de tels indices échappent souvent à la conscience métalinguistique de la communauté linguistique, ils peuvent fournir des clés aux chercheurs pour appréhender le développement historique du répertoire en question. Grace à leur « enregistrement » dans les représentations métalinguistiques, les indices dits du deuxième ordre peuvent être employés de manière stratégique, par exemple quand les locuteurs puisent dans les potentiels de leur répertoire pour structurer leur discours. Finalement, les indices dits du troisième ordre sont hautement emblématiques, non seulement au sein, mais aussi au-delà de la communauté linguistique en question. Ils sont utilisés notamment quand les locuteurs veulent afficher une identité plus forte.

60Les indexicalités du premier ordre que nous avons pu identifier dans les chants confirment grosso modo l’hypothèse du musicologue Alén Rodríguez (1979), selon laquelle la tumba francesa est le résultat de différents processus de transculturation. Parmi ceux-ci, il convient de mentionner la transculturation entre les Français et les Africains d’origine arada/fon et bantoue à Saint-Domingue, ainsi que la transculturation qu’ont subie les réfugiés dominguois, porteurs de pratiques musicales et linguistiques créolisées, dans l’environnement hispanique de Cuba. En plus, un troisième processus de transculturation semble en cours actuellement dans la société Santa Catalina de Ricci, dans le cadre de l’immigration plus récente d’Haïtiens à Cuba et de leur intégration dans la vie de la société.

61Dans une perspective empirique, le premier processus de transculturation est celui qui a le plus marqué le répertoire de la tumba francesa. La langue que les sociétés appellent « francés » ou « patuá » et affichent comme une marque d’identité distincte doit en effet être considérée comme une forme du créole haïtien, avec lequel elle partage ses origines dans la colonie française de Saint-Domingue. Dans ce contexte, les liens évidents avec le lexique du vaudou sont particulièrement significatifs. La coïncidence systématique des noms des tambours et des danses de la tumba francesa avec le vocabulaire haïtien du rite rada, ainsi que les nombreuses références à un couple cérémonial et une autorité royale peuvent être interprétées comme des reflets de l’état de développement du vaudou dans la Saint-Domingue de la fin du XVIIIe siècle, quand les traditions des Aradas étaient prédominantes dans les pratiques religieuses de la population servile. La présence du vocabulaire kikongo atteste du syncrétisme entre les traditions aja/fon et bantoue qui s’est produit à la même époque dans la colonie française. Les termes militaires sont des traces dans le lexique créole de la Révolution haïtienne. Finalement, quelques mots utilisés dans les chants renvoient à la magie noire telle qu’elle est pratiquée en Haïti. De manière intéressante, il semble que ces liens historiques avec les pratiques musicales et linguistiques de Saint-Domingue ne font pas aujourd’hui partie de la mémoire collective des sociétés, qui s’attribuent une double ascendance française et africaine.

62Cette différence fondamentale entre les valeurs indexicales empiriquement observables et celles enregistrées dans les représentations métalinguistiques des locuteurs trouvent son explication probablement dans la diabolisation du vaudou et d’autres expressions culturelles dominguoises à l’époque de la Révolution haïtienne. Notamment pour les personnes d’ascendance africaine, il pouvait être compromettant d’être vu comme des Haïtiens – d’où la préférence pour l’épithète de « français ». Comme le vaudou était un puissant emblème de la résistance contre le régime colonial esclavagiste, « son expression [à Cuba] dans ces premières années du XIXe siècle devait […] être plus secrète que jamais » (Renault, 2012 : 361), et « il valait mieux être considéré comme un inoffensif danseur de la tumba francesa et cacher au plus profond de son être l’adhésion à ces croyances subversives » (ib d. ; cf. aussi Mirabeau et Chatelain, 2017 : 11, 75). C’est la raison pour laquelle les réfugiés se trouvèrent obligés de revêtir une nouvelle identité, en soulignant leurs liens directs avec la France et l’Afrique, ainsi que le caractère de divertissement de leurs danses. L’enregistrement du créole sous le nom de « francés » (et non pas « créole », comme cette langue est appelée par Moreau de Saint-Méry) peut donc être interprété comme une stratégie pour affronter le contexte idéologique de l’époque, caractérisé par la méfiance et l’hostilité vis-à-vis de tout ce qui venait de la Saint-Domingue révoltée. En contrastant la perspective empirique de l’observateur externe avec celle du groupe observé, nous ne prétendons en aucun cas remettre en cause la légitimité du positionnement identitaire des sociétés actuelles. Nous aspirons plutôt à illustrer à quel point l’identification et la distinction sociales sont un facteur déterminant dans le développement et la mise en pratique des répertoires culturels en général, et du répertoire linguistique en particulier.

63L’importance des orientations sociales dans le développement du répertoire linguistique ressort aussi dans le deuxième processus de transculturation, résultat de l’intégration progressive des descendants des immigrés dominguois dans la société cubaine au cours du XIXe siècle. Celle-ci a mené à un bilinguisme croissant, puis abouti à une hispanisation générale, au détriment de la pratique du créole. Nonobstant, le « francés » reste enregistré comme l’emblème de la communauté de pratique de la tumba, par opposition à l’espagnol, langue de tout le peuple cubain. Cela permet aux composés d’exploiter le contraste entre ces deux registres comme une ressource sémiotique propre, par exemple à des fins stylistiques ou discursives. Or, le statut emblématique du « francés » crée aussi des ressions : d’une part, parce que dans une société communiste collectiviste, l’affichage d’une identité différente pourrait éveiller des soupçons ; de l’autre, parce que les compétences linguistiques des composés ne sont pas toujours à la hauteur des exigences de la tradition. La mobilisation de la totalité du répertoire pour engendrer un discours indexicalement ambigu peut être interprétée comme une stratégie pour affronter ces pressions, dans la mesure où l’emploi de l’espagnol, et particulièrement d’emblèmes lexicaux qui renvoient au discours politique officiel de la Révolution, en combinaison avec le créole peut exprimer une double identité en tant que pratiquant de la tumba francesa et citoyen cubain. En outre, l’application des schémas phonétiques et morphologiques enregistrés comme appartenant au « francés » permet de revêtir les mots espagnols d’une apparence créole, ce qui assure le respect de la tradition face à l’érosion des compétences linguistiques liées au créole.

  • 27 Vu la présence de locuteurs du créole haïtien dans la société la Pompadour ou Santa Catalina de Ric (...)

64Comme les composés ont aujourd’hui l’espagnol comme première langue, le créole employé dans les chants présente nombre de particularités qui peuvent être rattachées à l’influence de la langue majoritaire. Bien que celles-ci distinguent le créole de la tumba francesa du créole haïtien et correspondent donc, dans une perspective empirique, à ce que Be or (2010 : 161) appelle « distinctive linguistic features », rien n’indique qu’elles soient enregistrées dans la conscience métalinguistique des composés. Étant donné que les membres des sociétés ne considèrent pas normalement le « francés » comme une forme du créole haïtien, il semble naturel qu’ils ne focalisent pas leur attention sur de possibles différences par rapport à cette langue.27

65Le troisième processus de transculturation résulte de l’intégration d’immigrés haïtiens récents dans la tumba francesa, et ne semble affecter que la société de Guantánamo. Les indices linguistiques qui en témoignent sont des graphies appartenant à la norme orthographique du créole haïtien dans le corpus de Santa Catalina de Ricci, qui ne peuvent pas être observées dans les transcriptions fournies par les deux autres sociétés. Si jamais le transcripteur utilise ces graphies pour « faire haïtien », c’est-à-dire dans le but d’exploiter leur potentiel sémiotique en tant qu’indices du deuxième ordre, cela pourrait indiquer une orientation nouvelle vis-à-vis de la culture haïtienne, ainsi qu’un enregistrement nouveau du « francés » comme une forme du créole haïtien. Le manque de données nous empêche de donner un panorama plus complet de la situation.

66Cela illustre bien l’une des limites de la présente contribution, notamment la taille du corpus, sa présentation uniquement sous forme écrite, ainsi que l’intervalle de 15 ans qui s’est écoulé entre sa publication et la présente analyse. De façon plus grave encore, il ne nous a malheureusement pas été possible de faire de la recherche sur le terrain. Alors que les indexicalités empiriques sont relativement faciles à identifier, le manque d’expériences directes rend parfois difficile la tâche de comprendre les processus d’enregistrement sur les différents niveaux. De futures recherches devront donc déterminer, sur une base empirique plus substantielle, dans quelle mesure nos hypothèses peuvent être confirmées ou doivent être réfutées. Jusqu’aujourd’hui, la tumba francesa n’as pas encore révélé tous ses secrets.

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Notes

1 Les femmes portent de longues robes en fil, richement ornées de dentelle multicolore, accompagnées de châles et d’écharpes en soie ; les hommes des chemises à manches longues amidonnées, queues-de-pie ou des « guayaberas ».

2 L’anthropologue cubain Fernando Ortiz propose la notion de transculturation afin de saisir « les phénomènes extrêmement variés qui se produisent à Cuba en raison des complexes transmutations des cultures qui s'y produisent, sans lesquelles il est impossible de comprendre l’évolution du peuple cubain […] ». (1972 : 92-93, traduit de l’espagnol par l’auteure). Cette notion met en lumière le fait qu'une communauté peut intégrer des éléments culturels provenant d’un autre groupe, sans nécessairement s’assimiler à celui-ci.

3 Il s’agit de Cruz Ríos (2005a, b), ainsi que Cruz Ríos et d’Ans (2005). Les contributions originales sont en espagnol, mais chaque texte est accompagné d’une traduction en français. Pour assurer une meilleure compréhension, nous citons ici les versions françaises.

4 Il est important de signaler la pluralité de sens de ce terme. En ethnographie, vaudou est employé dans un sens large qui inclut le service aux esprits (sèvis Ginen), certaines pratiques de magie noire, ainsi que des croyances superstitieuses (Kerboull, 1979 : 255). Dans le contexte colonial dominguois, ainsi que dans l’Haïti moderne, le mot vaudou se réfère en premier lieu aux danses consacrées aux esprits.

5 L’idée de moquerie des pratiques européennes est aussi formulée par Gaudiosa Vernet Danger, membre de la société Caridad del Oriente, dont le témoignage est reproduit dans Cruz Ríos (2005 : 75).

6 Cf. Métraux (1958 : 168), qui classe le vaudou parmi les « religions dansées », et Hebblethwaite (2021 : 98), qui caractérise particulièrement le rite rada comme « massively musical » ; cf. aussi Kerboull (1973 : 45) ; Bollée et Neumann-Holzschuh (2015 : 341) ; Dunham (1986 : 6).

7 Pour Mirabeau et Chatelain (2017 : 4), le masón est « la danse la plus européenne » de la tumba francesa. Or, Dunham souligne sa fonction religieuse en Haïti : « maison (mazon) – A specialized cult dance to shift from religious to sexual ecstasy, grotesquely sexual in movement and form. » (1986 : 73)

8 Premye ne semble pas être employé en créole haïtien actuel pour se référer à un tambour, mais sa présence dans la terminologie spécialisée de la tumba francesa indique que ce terme existait peut-être à l’époque coloniale – d’autant plus que l’emploi du numéral segond présuppose normalement celui de premier.

9 Cette danse est décrite chez Métraux (1958 : 162). Azaka est l’esprit de l’agriculture, et appartient au rite rada (Bollée & Neumann-Holzschuh, 2015 : 339).

10 Pour une description détaillée du rite rada cf. (Métraux, 1958 : 75ss ; Hebblethwaite, 2021 : 143ss).

11 Comme le signalent Bollée et Neumann-Holzschuh (2015 : 341), une analyse étymologique systématique de ce champ lexical fait encore défaut. Toutefois, une révision approximative du DECA nous amène à penser que les désignations des tambours et danses peuvent être ramenées, dans leur majorité, au kikongo. Cela trouve peut-être son explication dans le fait que « le groupe Congo a été un pôle d’attraction culturelle durant la période précédant la révolution » (Midy, 2006 : 186), et a aussi « diffusé le goût de la danse et le sens de la chanson, deux éléments du patrimoine culturel populaire d’Haïti. » (ibid.).

12 Vu les parallèles étendus entre la tumba francesa et les pratiques décrites par Moreau de Saint-Méry, ainsi que l’importance de la tradition royale dans les cabildos de Cuba (Mirabeau et Chatelain, 2017, note 87) et d’autres communautés afro-américaines (Thronton, 1998 : 91), cette interprétation nous paraît plus probable que celle d’Alén Rodríguez (2005 : 69), selon laquelle cette orientation royale serait l’un des nombreux reflets de la culture courtisane de l’aristocratie française repérables dans la tumba. Or, il n’est naturellement pas exclu qu’il s’agisse d’une confluence syncrétique de traditions royales africaines et européennes.

13 Cf. créole haïtien pyafe ‘piaffer’.

14 Ce chant est une belle illustration de la complexité de l’interprétation de l’art verbal de la tumba francesa : énigmatique à première vue, il ne révèle ses secrets que si l’on prend en considération son caractère hybride, où l’apport de l’espagnol cubain et du créole peuvent prendre plusieurs formes différentes.

15 Cf. également Ortiz, qui dans son ouvrage Los instrumentos de la música afrocubana caractérise les sociétés des tumba francesa comme des groupes religieux et de divertissement (« religiosos y diversivos », cité dans Martínez Gordo, 2018 : 83). En outre, bien que Perreira da Silva (2019 : 175ss) constate la présence d’éléments magico-religieux dans les pratiques de la tumba francesa, elle souligne que la religiosité est traitée comme un tabou au sein des sociétés. Elle avance l’hypothèse selon laquelle la tumba francesa aurait été une pratique laïque à ses débuts, incorporant par la suite des éléments magico-religieux au fil du temps. Cependant, l’évidence ethnolinguistique plaide en sens inverse.

16 Dans son ouvrage sur les contacts entre l’espagnol et le créole haïtien à Cuba, Martínez Gordo (2018 : 90) reproduit un chant de tumba francesa qui semble avoir cette fonction.

17 Par contre, elle n’existe pas dans le créole de Samaná documenté par Barzen (2021).

18 À l’exception du corpus de Guantánamo, cf. 5.3.

19 Il s’agit de quelques enregistrements vidéos qui accompagnent le corpus (Unesco 2008), ainsi que des audios disponibles sur le site www.ritmacuba.com.

20 En opposition à cela, Govain (2015) observe une réalisation uvulaire non-roulée du /r/ chez les locuteurs créolophones de Bombita (République dominicaine).

21 Je tiens à exprimer ma gratitude envers l’un des évaluateurs anonymes qui a formulé cette observation.

22 Toutefois, il faut signaler aussi que /-r/ est également impossible à la fin de la syllabe en créole haïtien.

23 Voir Mirabeau et Chatelain (2017 : 53) au sujet des hommages aux défunts dans les paroles des chants de la tumba francesa.

24 Playa Girón, village dans la baie des Cochons à Cuba, où des troupes paramilitaires de Cubains exilés, soutenues par le gouvernement américain, tentèrent une invasion militaire en 1961.

25 Raúl Castro (frère de Fidel Castro), Camilo Cienfuegos y Ernesto “Che” Guevara sont des combattants éminents de la Révolution cubaine.

26 Il s’agit précisément des textes Guan1 à Guan7, attribués à deux composés différents (Emiliano Castillo Guzmán et Ibraín Baqué Sagarra). Le chant Guan8 est entièrement en espagnol, et les graphies employées dans les chants Guan9 et Guan10 sont proches des textes des autres sociétés. Guan8 à Guan 10 sont attribués à la composé Ernestina Lamothe Vegué.

27 Vu la présence de locuteurs du créole haïtien dans la société la Pompadour ou Santa Catalina de Ricci, celle-ci constitue peut-être une exception, mais nous ne pouvons pas vérifier cette hypothèse, faute d’informations.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Silke Jansen, « Le répertoire linguistique de la tumba francesa entre Saint-Domingue, Cuba et Haïti »Études créoles [En ligne], 41 | 1-2 | 2024, mis en ligne le 09 avril 2024, consulté le 11 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/etudescreoles/1707 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11p9z

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Auteur

Silke Jansen

Université Friedrich-Alexander d'Erlangen-Nuremberg
silke.jansen[at]fau.de

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

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