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Les grammaires des noms de pays en martiniquais et en haïtien et la question du "prototype créole"

Anne Zribi-Hertz et Loïc Jean-Louis

Résumés

Cet article présente deux grammaires des noms de pays respectivement étiquetées haïtienne (CH) et martiniquaise (MQ) en vertu des deux groupes de locuteurs avec lesquels elles ont été explicitées. Dans la grammaire MQ que nous décrivons, beaucoup de noms propres de pays portent une particule initiale en position argumentale (ex. l-Espàn ’L’Espagne’) et/ou en position locative (ex. ann-Espàn ’en Espagne’). Nos consultants CH valident, voire préfèrent en revanche une grammaire non particulée où les noms de pays ont une forme constante dans tous les contextes. Cherchant à comprendre la logique interne des deux grammaires distinguées, nous montrons que les particules associées aux noms de pays n’ont pas la même distribution dans l’ensemble des deux créoles examinés : chez les consultants MQ, elles ont une productivité large, non limitée aux noms de pays, alors qu’en CH, les mêmes éléments sont absents ou non productifs. Nous faisons l’hypothèse que cette différence de productivité éclaire les jugements des locuteurs consultés sur les deux grammaires : le paradigme particulé est perçu par les Haïtiens comme un calque du français (recourant à des particules figées étrangères à la grammaire créole), alors que les mêmes particules sont perçues comme naturelles par les Martiniquais parce qu’elles sont proprement intégrées à leur grammaire créole indépendamment du lexique particulier des noms de pays. Selon notre analyse, ni le paradigme non particulé préféré en CH, ni le paradigme particulé validé en MQ, ne peut être qualifié de "plus créole" que l’autre : chaque créole a mis en place un système optimalement cohérent, l’un (CH) en éliminant des particules participant d’une morphologie étrangère (celle du français), l’autre (MQ) en les intégrant à une nouvelle grammaire créole indépendante de celle du français.

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Texte intégral

Merci à tous ceux qui nous ont aidés à collationner les données créoles, notamment : (pour l'haïtien) Joseph Marcel Georges, Herby Glaude, Renauld Govain, Sindy Jean Baptiste, Moles Paul, Jenny Avril, Dieudonné Jean, Louivael Valaubrun, Judith Africot ; (pour le martiniquais) Loïsa Paulin, Eugène, Albert, Luc et Fred Jean-Louis, Thierry Fibleuil, Cristelle Rémy, Anthony Barclais, Luc et Thérèse Milsant, Gaëlle Birba. Merci aussi aux deux relecteurs anonymes de la revue Etudes Créoles, dont les remarques et suggestions nous ont beaucoup inspirés pour améliorer notre texte.

1. Introduction

1Pourquoi la grammaire des noms de pays dans les créoles à base lexicale française mérite-t-elle a priori qu’on s’y intéresse ?

2Il se trouve qu’en français, contrairement à ce qu’on a par exemple en anglais — où les noms de pays, comme les autres noms propres, sont généralement nus, sauf s’ils sont pluriels, cf. (1) — la grammaire des noms de pays met en jeu beaucoup de morphologie fusionnelle impliquant à la fois de l’allomorphie phonologique et de la supplétion : la plupart (comparer 2a/b) des noms de pays français sont précédés d’un article défini proclitique quand ils occupent une position argumentale non locative (2a, c, d), et d’un morphème portemanteau allomorphique en fonction locative, c’est-à-dire quand ils dénotent un lieu statif (ex. habiter en Sicile/au Maroc), le But Anticipé d’un déplacement (aller en Sicile/au Maroc) ou la Source (le lieu d’origine) d’un déplacement (venir de Sicile/du Maroc), (cf. Miller & al. 1997) :

anglais
(1) a. Sicily/Italy/Morocco/Haiti/Israel is a beautiful country.
    b. The Bahamas/the United States is a beautiful country.
    c. Max lives in/went to/is back from Sicily/Italy/Morocco/Haiti/Israel.
    d. Max lives in/went to/is back from the Bahamas/the United States.
français
(2) a. La Sicile/ L’Italie/Le Maroc est un beau pays.
    b. Haïti/Israël est un beau pays.
    c. Les [le] Bahamas sont un beau pays.
    d. Les [lez] Etats Unis sont un beau pays.
    e Max habite/va en [ã] Sicile.
      f. Max habite/va en [ãn] Irlande/Haïti/Israël.
      g. Max habite/va au(x) [o] Maroc/Bahamas.
      h Max habite/va aux [oz] Etats-Unis.
      i. Max revient de Sicile/d’Italie/d’Israël.
      j. Max revient du Maroc/des [de] Bahamas/des [dez] Antilles.

3Le Tableau I récapitule les régularités morphophonologiques pertinentes en (2) :

Tableau I : L’allomorphie fusionnelle et supplétive des noms de pays, en français

Genre-Nombre/segment
initial
argument non locatif :
[   ] est un beau pays.
Lieu ou But :

Il habite [   ]
Il va [   ]
Source :

Il revient [   ]
fsg/C la Sicile en [ã] Sicile de Sicile
sg/V en [ãn]
l’Irlande, l’Iran en Irlande/en Iran/ d’Irlande/d’Iran/
ø Haïti, ø Israël en Haïti/en Israël d’Haïti/d’Israël
msg/C le Maroc/le Panama au [o] Maroc/au Panama du Maroc/du Panama
pl/C les [le] Bahamas aux [o] Bahamas des [de] Bahamas
pl/V les [lez] Etats-Unis aux [oz] Etats-Unis des [dez] Etats-Unis

4Etant donné que (i) la forme de l’article ou du marqueur locatif portemanteau des noms de pays est crucialement sensible au genre morphologique en français, (ii) que le genre morphologique est absent dans les créoles à base française, et (iii) que selon un certain point de vue incarné notamment par McWhorter (1998, 2001) et Bakker (2014) mais contesté par d’autres, par exemple DeGraff (2001, 2003), Aboh & Smith (2009) et Aboh (2015, 2016), la morphologie des langues créoles est "plus pauvre" ou "plus simple" que celle de leurs langues-sources européennes, la grammaire des noms de pays dans des créoles à base française nous a semblé mériter un examen attentif.

5Une étude conduite avec deux groupes de locuteurs-consultants, les uns haïtiens, les autres martiniquais, suggère que plusieurs grammaires des noms de pays sont sans doute en concurrence dans ces deux créoles. Deux de ces grammaires se dégagent plus précisément des données recueillies auprès de notre échantillon de locuteurs : la première, qui recourt systématiquement à des morphèmes liés — des "particules" (non locatives et locatives, ex. L-Espàn ’l’Espagne vs. ann-Espàn ’en Espagne’), est partagée par nos consultants martiniquais ; la deuxième, "non particulée" (noms de pays généralement nus, ex. Espay en toutes positions), n’est pas validée par nos consultants martiniquais, mais a la préférence de nos consultants haïtiens qui enseignent le créole. Nous présentons plus loin nos résultats empiriques détaillés et tentons de démontrer que chacune des deux grammaires dégagées a sa propre cohérence et sa propre justification en tant que grammaire créole, autonome vis-à-vis de la grammaire du français.

6Après quelques préalables théoriques et méthodologiques (section 2), nous présentons (section 3) les deux grammaires des noms de pays mises en regard dans cette étude — l’une "particulée" et martiniquaise, l’autre, "non particulée" et haïtienne. En examinant ensuite (section 4) la distribution des particules des noms de pays dans l’ensemble de la grammaire de nos deux groupes de consultants, nous observons notamment que trois sur quatre de ces éléments fonctionnels sont productifs en MQ (au-delà des noms de pays), mais inattestés ou lexicalisés (figés, improductifs) dans la grammaire de nos consultants haïtiens. Ces constats nous conduisent à conclure (section 5) que les deux paradigmes — particulé et non particulé — distingués pour les noms de pays s’inscrivent dans deux grammaires créoles également cohérentes, dont l’une (l’haïtienne) a éliminé des éléments fonctionnels d’origine française solidaires d’une morphologie devenue étrangère au créole, et dont l’autre (la martiniquaise) a intégré ces mêmes éléments à une nouvelle grammaire créole indépendante de celle du français.

2. Quelques préalables théoriques et méthodologiques

7Nous adoptons la conception dite "générativiste" initialement impulsée par Noam Chomsky — (cf. Chomsky 2002/2011), en vertu de laquelle la grammaire d’une langue est le système fini de règles combinatoires que tout locuteur (humain ou robot) doit avoir intériorisé pour produire "de la langue", en quantité non limitée. En tant qu’algorithme, une grammaire est donc essentiellement cohérente, elle forme un système dont les différentes composantes (règles) sont solidaires les unes des autres, ne se contredisent pas, et tendent vers une économie maximale : une grammaire a une logique interne, que le grammairien s’efforce d’expliciter. En tant qu’algorithme intériorisé par un cerveau humain, une grammaire de langue naturelle est par nature "idiolectale", et on s’attend donc à trouver une variation, plus ou moins importante, entres les grammaires d’individus humains différents : s’ils sont locuteurs de langues différentes, leurs grammaires internes sont complètement disjointes ; s’ils sont locuteurs de "la même langue", la variation inter-individuelle va de pair avec un noyau partagé de règles combinatoires qui leur permet de communiquer entre eux.

8Cette conception générale de la grammaire et du travail du grammairien conduit à faire appel aux intuitions des locuteurs — aux jugements d’acceptabilité. Le recours à l’intuition permet, crucialement, d’obtenir des jugements négatifs — de séparer les formes ou interprétations licites des formes ou interprétations illicites, afin d’expliciter les contraintes combinatoires constituant le noyau d’une grammaire. Si la langue décrite n’a pas (encore) de grammaire normée ("standard", "officielle"), recourir aux jugements des locuteurs est le seul moyen d’obtenir des données négatives, nécessairement forgées pour les besoins de l’enquête et non livrées par des corpus de données attestées, et sans lesquelles aucune grammaire ne pourra être fermement dégagée. En tant que mode d’accès aux données linguistiques — complémentaire du travail sur corpus — les jugements d’acceptabilité ne pêchent pas tant par leur "subjectivité" (solidaire du caractère idiolectal de la grammaire interne) que par leur possible instabilité : une forme jugée acceptable le lundi peut être jugée inacceptable le mardi par le même locuteur-consultant. Un jugement stable finit toutefois souvent par se dégager si l’on poursuit l’enquête avec ce même locuteur et quelques autres, bien qu’il arrive qu’on soit conduit à conclure que telle partie de la grammaire étudiée est encore instable — en recherche de stabilité (on tâche alors de comprendre pourquoi).

9Pour cette étude, nous avons consulté deux groupes de créolophones : un groupe d’Haïtiens (étudiants ou enseignants à la Faculté de Linguistique Appliquée de Port-au-Prince — ils maîtrisent donc tous le français), et un groupe de Martiniquais (la plupart originaires du centre de la côte atlantique de l’île, notamment de la ville du Robert). La liste complète des noms de pays de notre monde actuel est facilement accessible (Wikipédia, noms de pays). Notre enquête porte sur la forme à sélectionner pour chaque nom de pays dans chacun des contextes distingués dans le Tableau (II). Certains des termes métalinguistiques figurant dans la colonne centrale sont expliqués plus bas :

Tableau II : Contextes sélectionnés pour les noms de pays (dans une langue quelconque)

Contexte d’insertion
(illustration en fra
nçais)
Emploi appelé Forme sélectionnée en français
(nom de pays illustratif :
Sicile)
Oh ! [  ], terre d’exil ! Vocatif Oh ! Sicile…
Il y a deux [  ] … (celle des riches et celle des pauvres) Sortal Il y a deux Siciles…
[  ] est un beau pays. Sujet La Sicile est…
J’aime  [  ]. COD J’aime la Sicile.
Cet espion travaille pour [  ]. Régime prépositionnel …pour la Sicile.
Paul est [  ]. Lieu non configurationnel Paul est en Sicile.
Paul va [  ]. But anticipé Paul va en Sicile.
Paul (re)vient [  ]. Source Paul revient de Sicile.

10Le terme sortal est emprunté à Loebner (1985), qui propose une théorie de la Définitude fondée sur une classification sémantique des concepts véhiculés par les noms lexicaux. Un nom sortal (anglais : sortal term) dénote une "espèce" d’entité ou de substance pouvant se manifester par un ensemble ouvert d’occurrences particulières : il se prête corrélativement aussi bien à une lecture définie qu’à une lecture indéfinie (ex. ’un/le chien’ ou ’du/le sucre’). Contrastivement, un nom d’individu (individual term) est associé dans le Fonds Commun (Common Ground) à une présupposition d’unicité et a corrélativement une affinité particulière avec la sémantique définie, ex. : ’(le) soleil’, ’(la) vérité’, ’(l’)enfer’. Les noms propres, comme Aimé Césaire ou (la) Sicile, dénotent typiquement des concepts individuels et appellent donc naturellement une sémantique définie, mais ils peuvent aussi être détournés dans un emploi sortal (Il y a deux {Siciles/Aimés Césaires}…).

11Le terme configurationnel, emprunté à Vandeloise (1986), permet par exemple de distinguer les expressions locatives de (3a) et (3b) :

(3) a. Je suis à la fac. [locatif non configurationnel]
    b. Je suis devant la fac. [locatif configurationnel]
  • 2 Les termes cible et site, employés par Vandeloise, correspondent à ce que d'autres théories nommen (...)

12Dans (3a), la préposition à ne spécifie pas la configuration spatiale reliant la "cible" (le locuteur : je) au "site" (la fac) :2 la phrase (3a) est vraie pourvu que le locuteur se situe en un point quelconque de l’espace général de l’université, qu’il soit (i) à l’intérieur d’un bâtiment, (ii) dans une zone à ciel ouvert du campus, ou (iii) devant l’entrée principale. Dans (3b), en revanche, la préposition devant précise une configuration cible/site particulière, et la phrase n’est donc pas vraie dans les conditions (i) et (ii). Comme tout autre nom de lieu, un nom de pays peut être associé à une sémantique locative configurationnelle (4b) ou non configurationnelle (4a). Dans les exemples français (4), la morphologie locative est différente dans les deux cas : le locatif non configurationnel (4a) a une morphologie portemanteau (en+nom nu), mais le locatif configurationnel (4b) a la même morphologie qu’un régime prépositionnel défini non locatif (4c) : Préposition + article + N :

(4) a. Le virus est en Sicile.
    b. Le virus est à l’intérieur de la Sicile.
    c. Cet espion travaille pour/avec la Sicile.

13Dans les contextes du Tableau II, le locatif non configurationnel est donc distingué a priori de tout autre "régime prépositionnel" (qu’il soit locatif, cf. (4b), ou non, cf. (4c)).

14Le terme But Anticipé est emprunté à Vandeloise (1986) et dénote le rôle sémantique associé aux syntagmes locatifs des exemples français (5a) et anglais (5b) :

(5) a. Paul est {allé/en train d’aller} {à l’université/en Sicile}.
    b. Paul {went /is going} {to the university/to Sicily}.

15Le terme But Anticipé est justifié par sa compatibilité avec l’aspect imperfectif, qui montre que l’atteinte du but n’est pas spécifiée par l’expression locative elle-même : les syntagmes locatifs de (5), dénotant le But Anticipé, sont donc à distinguer d’un syntagme locatif comme jusqu’à+SN en français, crucialement télique puisqu’il force à comprendre que le but est atteint, comme l’atteste l’inacceptabilité de (6b) — (cf. Fábregas 2007) sur l’espagnol hasta :

(6) a. Paul est allé jusqu’à l’université.
    b. *Paul est en train d’aller jusqu’à l’université.

16En anglais, le But Anticipé est typiquement exprimé par la préposition to. En français (7), mais non en anglais (7’), le But Anticipé a généralement la même morphologie que le Lieu statif :

    français     anglais
  (7) a. Paul est à l’université. (7’) a. Paul is at the university.
    b. Paul va à l’université.   b. Paul goes to the university.

17L’homonymie du But Anticipé et du Lieu statif s’observe aussi en créole — tant en haïtien qu’en martiniquais, quel que soit le type de locatif, cf. Michaelis & al. (2013), Bardury (2014), Zribi-Hertz & Jean-Louis (2018).

  • 3 A des fins d'exposition, nous transcrivons par l'ensemble vide (ø) la tête prédicative implicite ( (...)
  • 4 Le martiniquais n'ayant pas d'orthographe officielle, notre graphie MQ est une adaptation du stand (...)
MQ
  (8) a. Pòl ø {ø3 lékòl /o- biro /an grénié -a}.4
      Paul cop loc école /loc bureau /dans grenier -det
        ’Paul est {à l’école/au bureau/dans le grenier}.’
    b. Pòl ay {ø lékòl /o- biro /an grénié -a}.
        Paul aller loc école /loc bureau /dans grenier -det
        ’Paul est allé {à l’école/au bureau/dans le grenier}.’
  • 5 Cette triple homonymie est signalée dans la littérature créolistique, cf. DeGraff (2007), Michaeli (...)

18La préposition de, qui signale en français la Source d’un déplacement (revenir de Sicile), n’a pas de contrepartie explicite dans les lexiques créoles de nos consultants (tant martiniquais qu’haïtiens). Il s’ensuit une triple homonymie générale entre le Lieu statif (9a), le But Anticipé (9b) et la Source (9c) :5

MQ
  (9) a. Pòl ø an kav -la.
      Paul cop loc/dans cave -det
        ’Paul est à/dans la cave.’
    b. Pòl ay an kav -la.
        Paul aller loc/dans cave -det
        ’Paul est allé à/dans la cave.’
    c. Pòl sòti an kav -la.
        Paul sortir loc/dans cave -det
        ’Paul revient de la cave.’

3. Les données recueillies : deux grammaires des noms de pays

  • 6 Selon la carte ALPA 221 de (Le Dû et Brun-Trigaud 2011), la forme lariviè est d'ailleurs commune à (...)

19L’enquête menée de la même manière avec nos deux groupes de consultants (les uns haïtiens, les autres martiniquais) a permis de faire émerger deux grammaires différentes des noms de pays que nous présentons plus bas. Soulignons que nos deux grammaires ne prétendent pas représenter LA grammaire de l’haïtien et LA grammaire du martiniquais, mais UNE grammaire de l’haïtien et UNE grammaire du martiniquais. Il existe en effet une variation individuelle et diatopique importante, que nous ne cherchons pas à nier, et qui fait l’objet d’autres types de recherches — cf. Fattier (1998) pour Haïti, Le Dû & Brun-Trigaud (2011-2013) pour les Antilles françaises. Ainsi, nos consultants martiniquais produisent toujours le nom signifiant ’rivière’ sous la forme lariviè et le démonstratif sous la forme ta-a, jamais respectivement sous les formes riviè et ta-la, pourtant attestées par ailleurs en Martinique selon Le Dû & Brun-Trigaud (2011, cartes 221 et 302)6 : seules les formes lariviè et ta-a apparaissent donc dans nos propres exemples martiniquais. Pour l’haïtien, nous avons pu noter une instabilité plus importante qu’en martiniquais dans les formes des noms de pays : par exemple, nos consultants haïtiens traduisent ’Paul est en France’ par Pòl Lafrans, ajoutent qu’ils acceptent aussi Pòl an Frans, puis précisent qu’ils préfèrent Pòl Lafrans. En ne retenant qu’une seule option pour cette étude (Pòl Lafrans) nous ne cherchons pas à nier l’existence d’autres variantes attestées : notre choix est motivé par notre objectif — dégager une grammaire (à la fois attestée et cohérente) des noms de pays — et il est conforté par le fait que la grammaire que nous retenons pour CH est validée par tous nos consultants haïtiens (parfois en regard d’autres variantes, mais tendanciellement préférée à ces dernières) et n’est en revanche validée par aucun de nos consultants martiniquais. Inversement, la grammaire dégagée avec nos consultants martiniquais, comportant quatre particules allomorphiques obligatoires et distribuées selon des patrons réguliers, n’est celle d’aucun de nos consultants haïtiens. Les deux grammaires que nous présentons sont donc maximalement écartées l’une de l’autre, et respectivement étiquetées "haïtienne" (CH) et "martiniquaise" (MQ).

  • 7 Ces particules sont mentionnées ici et là dans la littérature sur les grammaires antillaises, par (...)

20Notre grammaire MQ est caractérisée par le fait qu’un sous-ensemble des racines lexicales dénotant des pays y sont précédées dans certains contextes d’une particule proclitique7 héritée du français mais dont nous verrons qu’elle est proprement intégrée à cette grammaire créole. Ces particules ont pour formes l(a), lé(z), an(n) et o(z), selon les contextes et selon les choix lexicaux. Pour en décrire la distribution, nous nous fondons sur la liste de contextes du Tableau II. Les résultats obtenus sont illustrés en (10) pour le lexème Sisil ’Sicile’ :

MQ
  (10) a. Wo! Sisil ! Tè lègzil !                         vocatif
      oh Sicile terre exil
        ’Oh ! Sicile ! Terre d’exil !’
      b. Ni dé Sisil : .......                           sortal
          avoir deux Sicile
          ’Il y a deux Siciles…
      c. La-Sisil sé an bèl péyi.                   sujet
          la-Sicile cop un beau pays
          ’La Sicile (c’)est un beau pays.’
      d. Man enmen la-Sisil.                           cod
          1sg aimer la-Sicile
          ’J’aime la Sicile.’
      e. Espion -an ka travay ba la-Sisil.         prépositionnel
          espion -det ipf travailler pour la-Sicile
          ’L’espion travaille pour la Sicile.’
      f. I ø an-Sisil.                           locatif (statif)
          3sg cop loc-Sicile
          ’Il/elle est en Sicile.’
      g. I alé an-Sisil.                           locatif (but)
          3sg aller loc-Sicile
          ’Il/elle est allé(e) en Sicile.’
      h. I sòti an-Sisil.                           locatif (source)
          3sg sortir loc-Sicile
          ’Il/elle (re)vient de Sicile.’

21Pour les noms de pays particulés tels que Sisil, l’occurrence des particules est strictement solidaire de l’interprétation définie et n’intervient donc pas en emploi vocatif (10a) ou sortal (10b). Les particules peuvent être subdivisées en deux types : celles qui signalent la définitude et interviennent en position argumentale non locative : sujet (10c), objet direct (10d), régime prépositionnel (10e) ; et celles qui signalent le locatif non configurationnel, contextuellement associé à une lecture stative (10f) ou directionnelle : But (10g) ou Source (10h).

22Nos consultants haïtiens valident pour leur part une forme invariante pour les noms de pays, dans toutes les positions distinguées dans le Tableau II, avec marquage zéro pour le locatif non configurationnel.

CH
  (11) a. Wo ! Sisil ! Tè lègzil !                         vocatif
      oh Sicile terre exil
        ’Oh ! Sicile ! Terre d’exil !’
      b. Gen de Sisil : .......                           sortal
          avoir deux Sicile
          ’Il y a deux Siciles…
      c. Sisil se an bèl péyi.                     sujet
          Sicile cop un beau pays
          ’La Sicile (c’)est un beau pays.’
      d. Mwen enmen Sisil.                           cod
          1sg aimer Sicile
          ’J’aime la Sicile.’
      e. Espion -an travay ba Sisil.               prépositionnel
          espion -det travailler pour Sicile
          ’L’espion travaille pour la Sicile.’
      f. Li ø ø Sisil.                           locatif (statif)
          3sg cop loc Sicile
          ’Il/elle est en Sicile.’
      g. Li alé ø Sisil.                           locatif (but)
          3sg aller loc Sicile
          ’Il/elle est allé(e) en Sicile.’
      h. Li sòti ø Sisil.                           locatif (source)
          3sg sortir loc Sicile
        ’Il/elle (re)vient de Sicile.’

23Un petit cas particulier est celui des noms de pays féminins et monosyllabiques en français (Chine, France, Grèce, Inde, Suède, Suisse), qui ont incorporé dans leur morphologie créole un élément initial— syllabe la ou consonne l, selon que l’initiale de la base lexicale française était consonantique ou vocalique : Lachin, Lafrans, Lagrès, Lasuèd, Lasuis vs. Lend. L’élément l(a) initial est étymologiquement issu de l’article défini singulier du français mais n’a pas la même distribution avec les noms de pays dans nos deux grammaires créoles : en CH, il est présent dans tous les contextes du Tabbleau II, y compris au locatif (cf. (12)), et n’a donc aucun statut morphémique ; mais en MQ, bien qu’également dépourvu de valeur définie puisqu’il apparaît sous lecture indéfinie (13d), il est visible en morphologie puisqu’il disparaît au locatif pour céder la place à la particule an(n)- (13f-h) :

CH
  (12) a. Wo ! Lafrans ! Tè lègzil !                       vocatif
      oh France terre exil
        ’Oh ! France ! Terre d’exil !’
      b. Gen de Lafrans : .......                         sortal
          avoir deux France
          ’Il y a deux Frances….
      c. Lafrans se yon bèl peyi.                   sujet
          France cop un beau pays
          ’La France (c’)est un beau pays.’
      d. Mwen enmen Lafrans.                         cod
          1sg aimer France
          ’J’aime la France.’
      e. Espion -an travay ba Lafrans.             prépositionnel
          espion -det travailler pour France
          ’L’espion travaille pour la France.’
      f. Li ø ø Lafrans.                         locatif (statif)
          3sg cop loc France
          ’Il/elle est en France.’
      g. Li alé ø Lafrans.                         locatif (but)
          3sg aller loc France
          ’Il/elle est allé(e) en France.’
      h. Li sòti ø Lafrans.                       locatif (source)
          3sg sortir loc France
          ’Il/elle (re)vient de France.’
MQ
  (13) a. Wo ! Lafrans ! Tè lègzil !                       vocatif
      oh France terre exil
        ’Oh ! France ! Terre d’exil !’
      b. Ni dé Lafrans : .......                         sortal
          avoir deux France
          ’Il y a deux Frances....
      c. Lafrans sé an bèl péyi.                   sujet
          (la)France cop un beau pays
          ’La France (c’)est un beau pays.’
      d. Man enmen Lafrans.                           cod
          1sg aimer (la)France
          ’J’aime la France.’
      e. Espion -an ka travay ba Lafrans.         prépositionnel
          espion -det ipf travailler pour (la)France
          ’L’espion travaille pour la France.’
      f. I ø an-Frans.                             locatif (statif)
          3sg cop loc-France
          ’Il/elle est en France.’
      g. I alé an-Frans.                             locatif (but)
          3sg aller loc-France
          ’Il/elle est allé(e) en France.’
      h. I sòti an-Frans.                           locatif (source)
          3sg sortir loc-France
          ’Il/elle (re)vient de France.’

24Pour tous les autres noms de pays, nos consultants haïtiens valident une racine lexicale nue, sans élément initial issu de l’article français : "Il peut m’arriver d’écrire Lèzetazini. Toutefois, dans le cadre de mes cours, j’encourage à opter pour Etazini" (un enseignant de l’Université d’Etat d’Haïti, janvier 2015). Ce commentaire illustre bien l’instabilité des jugements haïtiens sur les formes de noms de pays : tout en mettant en avant une forme courte (Etazini), le collègue cité en mentionne aussi une "longue" (Lèzetazini), qui lui parait parallèlement "disponible" — mais qu’en fin de compte il ne recommande pas. De même, cet autre Haïtien enseignant de CH valide dans un article publié Mwen prale an Frans ’Je vais en France’ (Govain 2012), puis (pour la même interprétation) Mwen prale Lafrans en réponse à notre questionnaire.

Tableau III : Grammaires particulée (MQ) et non particulée (CH) des noms de pays

  • 8 Noter que le lexème Ongri s'aligne sur Sisil et conserve donc en MQ la consonne latente initiale c (...)
échantillon de noms de pays (en français) grammaire créole vocatif sortal sujet cod prép locatif
  Chine MQ Lafrans Lafrans Lafrans Lafrans Lafrans an-Frans
  France   Lend Lend Lend Lend Lend ann-End
1. Inde              
  Suisse              
  Suède CH Lafrans Lafrans Lafrans Lafrans Lafrans Lafrans
  Grèce   Lend Lend Lend Lend Lend Lend
  Sicile MQ Sisil Sisil La-Sisil La-Sisil La-Sisil an-Sisil
2. Bolivie   Ongri Ongri La-Ongri La-Ongri La-Ongri an-Ongri
  Hongrie8              
  Mauritanie CH Sisil Sisil Sisil Sisil Sisil Sisil
  Espagne MQ Espàn Espàn L-espàn L-espàn L-espàn ann-Espàn
3. Iran   Iran Iran L-iran L-iran L-iran ann-Iran
  Indonésie CH Espay Espay Espay Espay Espay Espay
  Afghanistan   Iran Iran Iran Iran Iran Iran
  Tchad MQ Mawòk Mawòk Mawòk Mawòk Mawòk o-Mawòk
  Maroc              
4. Congo              
  Tibet CH Mawòk Mawòk Mawòk Mawòk Mawòk Mawòk
  Seychelles MQ Séchèl Séchèl Lé-Séchèl Lé-Séchèl Lé-Séchèl o-Séchèl
5.                
  Comores CH Sechèl Sechèl Sechèl Sechèl Sechèl Sechèl
  Etats-Unis MQ Etazini   Léz-Etazini Léz-Etazini Léz-Etazini oz-Etazini
6.                
  Emirats
Arabes Unis
CH Etazini Etazini Etazini Etazini Etazini Etazini
  Panama MQ Panama Panama Panama Panama Panama Panama
7. Pays-Bas              
  Haïti CH Panama Panama Panama Panama Panama Panama
  Martinique              
  Cuba              
  Israël              

25Les contrastes entre les deux grammaires — particulée (MQ) et non particulée (CH) — sont détaillés dans le Tableau III, commenté plus loin. Aux 7 paradigmes morphologiques distingués pour les noms de pays MQ, la grammaire CH oppose un seul paradigme, non particulé, avec tous les noms :

26Dans la grammaire non particulée (CH), les noms de pays ont une seule forme invariante dans tous les contextes, le locatif non configurationnel ayant un marquage zéro. Dans la grammaire particulée (MQ), les noms de pays se répartissent en trois groupes :

(i) Ceux qui ont une initiale ou particule (l(a)- ou lé(z)-) en position argumentale non locative (Tableau III, lignes 1-2-3-5-6) ont aussi une particule locative, dont la forme est corrélable à celle de la particule (ou initiale) définie : (la >an, l >ann, lé > o, léz >oz).

(ii) Ceux qui présentent au locatif la particule o- sans particule définie correspondante (ligne 4) sont issus de noms français masculins singuliers sélectionnant le marqueur défini syllabique le [lə] (ex. : (le) Maroc), dont la forme n’a pas survécu en MQ. Tous les noms de pays MQ issus de tels noms français ne suivent cependant pas le paradigme de la ligne 4 car la particule o- des noms de pays sélectionne par ailleurs uniquement des bases lexicales courtes (moins de 3 syllabes) : ainsi : o-Tchad, o-Maròk, mais *o-Panama, *o-Péyiba, *o-Vénézuéla (les lexèmes de cette classe ont un locatif zéro).

(iii) Ceux qui sont dépourvus de particule dans tous les contextes (ligne 7) regroupent (a) les noms dont les étymons français ne prennent pas d’article (ex. Israël, Cuba, Haïti), et (b) les noms dont les étymons français prennent l’article le ou les [le] mais que leur gabarit syllabique trop long rend incompatibles en MQ avec la particule o- (ex. Panama, Péyiba, Filipin). Du fait de sa corrélation avec la particule locative o-, la particule lé- des noms de pays MQ (ligne 5) est elle aussi restreinte aux bases lexicales courtes (moins de 3 syllabes).

  • 9 Contrairement à la particule locative o- (et à la particule définie lé- qui lui est corrélée), les (...)

27L’occurrence d’une particule définie à gauche des noms de pays est une propriété lexicale en MQ, et le choix de cette particule relève tantôt de la supplétion (L-Espàn vs. Léz-Etazini) et tantôt d’un conditionnement phonologique (La-Sisil vs. L-Espàn). L’occurrence de la particule locative o- avec les noms de pays sans particule définie est une propriété lexicale (o-Maròk ’au Maroc’ vs. ø Kiba ’à Cuba’) contrainte aussi par la structure syllabique (o-Mawòk vs. *o-Panama).9 L’alternance an(n)/o(z) pour la particule locative relève de la supplétion (an-Sisil/o-Mawòk), tandis que les alternances an/ann (lignes 2-3) et o/oz (lignes 5-6) sont conditionnées phonologiquement (an- et o- + Consonne, ann- et oz- + Voyelle).

28L’objectif de cette étude est de comprendre comment la grammaire particulée des noms de pays a pu s’établir en MQ, et pourquoi une grammaire non particulée est préférée par les Haïtiens. La réponse que nous proposons est la suivante : les particules qui interviennent dans la grammaire des noms de pays en MQ sont toutes productivement exploitées en tant que morphèmes fonctionnels dans l’ensemble de ce créole ; en CH, en revanche, trois sur quatre des particules des noms de pays (le(z), an(n), o(z)) sont inattestées ou improductives en dehors des noms de pays, et apparaissent donc avec les noms concernés comme autant d’idiosyncrasies lexicales héritées du français. Le paradigme particulé des noms de pays est donc proprement intégré à la grammaire MQ, mais non à la grammaire CH.

29Dans la section 4, nous passons en revue les particules de la grammaire MQ en dégageant pour chacune les contrastes entre les deux créoles. La section 5 récapitule nos résultats en évoquant la question du "prototype créole" soulevée par McWhorter (1998) et Bakker (2014).

4. Les particules de la grammaire particulée

30Les quatre particules impliquées dans la grammaire particulée des noms de pays sont :

l(a), le(z) (particules définies)
  an(n), o(z) (particules locatives)

4.1. La particule l(a)-

31La consonne ou syllabe l(a)- qui apparaît à l’initiale de certains noms de pays créoles résulte historiquement de l’agglutination à la racine nominale de l’article défini singulier proclitique du français : l(a), typiquement présent à gauche des noms de pays français dans une partie de leur distribution (cf. (2)). Ce même élément initial l(a) intervient par ailleurs en créole dans de nombreux substantifs — cf. Cervinka (1990), Zribi-Hertz & Jean-Louis (2014) sur le martiniquais, Govain (2012) sur l’haïtien — où il est, selon les cas, soit toujours inclus dans la racine lexicale (ex. (14)), soit un élément préfixal dérivant une forme l(a)-N à partir d’une racine nue (N) (ex. (15), discutés plus loin).

MQ
  (14) a. Ni an nouvo lajòl/lékòl adan vil -la.
      avoir un(e) nouveau prison/école dans ville -det
        ’Il y a une nouvelle prison/école dans la ville.’
      b. * Ni an nouvo jòl/ékòl adan vil -la.
        c. Mari {ø/alé} ø lajòl/lékòl
          Marie cop/aller loc prison/école
          ’Marie est (allée) en prison/à l’école.’
      d. Mari enmen alé ø sinéma.
          Marie aimer aller loc cinéma
          ’Marie aime aller au cinéma.’

32Dans cette première classe de cas, l’élement l(a) a perdu la valeur définie qu’il avait en français puisqu’il est obligatoirement présent dans tous les contextes, y compris sous lecture indéfinie —cf. (14a/b) : il est donc intégré à la racine lexicale. En MQ comme en CH, les noms de cette classe ont cependant la particularité de pouvoir s’employer nus en tant que noms d’individus fonctionnels, notamment en position locative comme en (14c), où le nom nu lékòl/lajòl associé à la morphologie locative zéro dénote contextuellement un type de lieu fonctionnel présupposé unique, à la manière d’un nom propre : ’en Prison’, ce type unique de lieu où l’on enferme les délinquants ; ’à l’Ecole’, ce type unique de lieu où l’on instruit les enfants. L’exemple (14d) montre que ce patron combinatoire (locatif zéro + nom nu) n’est pas strictement réservé en MQ aux lexèmes à l(a) incorporé.

33Une seconde classe de noms à l(a) initial met en regard une racine nominale nue dénotant un concept sortal — cf. (15a,b) — et la même racine lexicale préfixée par l(a)- dénotant un concept individuel (15c,d). L’initiale l(a)- a donc ici un statut morphémique et produit une sémantique "définie" :

MQ
  (15) a. Ni an nouvo {plaj/*laplaj} adan vil ta -a.
      avoir un(e) nouveau plage dans ville dem -det
        ’Il y a une nouvelle plage dans cette ville.’
      b. Ni anpil enjistis adan péyi ta -a.
          avoir beaucoup injustice dans pays dem -det
          ’Il y a beaucoup d’injustice(s) dans ce pays.’
      c. Mari {ø /ka alé} ø {*plaj/laplaj}.
          Marie cop /ipf aller loc la-plage
        ’Marie {est /va} à la plage.’ [ce type de lieu dédié à certaines activités : bain, etc.]
      d. Adan péyi ta -a, sé lenjistis ki ka palé.
          avoir un(e) dem -det cop injustice qui ipf parler
          ’Dans ce pays, c’est l’Injustice qui parle ( = règne).’

34L’existence de noms présentant une initiale l(a) historiquement issue de l’agglutination de l’article défini du français est également mentionnée dans la littérature sur l’haïtien, notamment par Joseph (1988) et Govain (2012). Joseph s’en tient à quelques exemples dénotant surtout des types de lieux — comme lekòl ’(l’)école’, lopital ’(l’)hôpital’, labank ’(la) banque’ — mais la recherche lexicale de Govain (2012) montre que l’inventaire des noms à initiale l(a) dans ce créole est nettement plus large et plus varié que ne le laissait entendre Joseph. Les exemples fournis par Govain indiquent qu’en CH comme en MQ, le l(a) "agglutiné" peut être soit intégré de façon constante à la racine lexicale (lamen/*men ’main’, legliz/*egliz ’église’, lekòl/*ekòl ’école’, lopital/*opital ’hôpital’, etc.), soit une particule préfixale dérivant un dénominateur d’un nom sortal (polis ’policier’/lapolis ’la Police’, balèn ’(une) baleine’/labalèn ’la Baleine [espèce], mòd ’(une) mode’/lamòd ’la Mode’, etc.).

35Quelle que soit leur forme morphologique (avec ou sans l(a) initial), l’interprétation définie des noms nus créoles relève de ce que Loebner (1985) appelle la "définitude sémantique" : ce sont des dénominateurs (anglais : Names) — (cf. Zribi-Hertz & Jean-Louis 2014) — qui identifient, à la manière des noms propres, des concepts individuels, c’est-à-dire des entités ou types d’entités présupposé(e)s singulier(e)s dans le Fonds Commun. Ainsi les noms nus la-doulè (16b) et rimò (16c), qui ont des morphologies différentes (le premier préfixé par la-, le second non préfixé) dénotent le même type de concept individuel dans les deux exemples MQ (16b) et (17b) — ils sont "sémantiquement définis", au sens de Loebner (ce que cherchent à rendre nos traductions françaises à initiale majuscule), contrairement aux noms nus de (16a) et (17a) qui ont une lecture sortale.

MQ
  (16) a. Ni dé doulè : doulè fizik épi doulè mantal.
      avoir deux douleur douleur physique et douleur mental(e)
        ’Il y a deux douleurs : la douleur physique et la douleur mentale.’
      b. La-doulè pran ’y.
          la-douleur prendre -3sg
          ’La Douleur l’a saisi(e).’
(17) a. Ni dé rimò : rimò konsian épi rimò enkonsian.
      avoir deux remords remords conscient et remords inconscient
        ’Il y a deux remords : le remords conscient et le remords inconscient.’
      b. Rimò pran ’y.
          (le)remords prendre -3sg
          ’Le remords l’a saisi.’
              [exemples (16) et (17) adaptés de Zribi-Hertz & Jean-Louis (2014)]

36L’initiale l(a) issue de l’agglutination de l’article défini du français est donc attestée tant en MQ qu’en CH, dont les deux lexiques contiennent parallèlement des formes à l(a) non morphémique et des formes à l(a) morphémique (préfixal). Pour les noms de pays, on constate que l’occurrence de l’initiale l(a) illustre un cas de figure différent dans chaque créole : en MQ, l(a) est activé dans les noms de pays en tant que préfixe défini (exemple : Sisil sortal vs. La-sisil défini) ; en CH, il n’intervient qu’avec une poignée de noms à structure syllabique légère (Tableau III, ligne 1) en tant que composante non morphémique de la racine lexicale.

4.2. La particule définie lé(z)-

37La particule lé(z)- de certains noms de pays (MQ : lé-Séchèl, léz-Etazini) est identifiable en MQ, mais pas en CH, comme une variante liée d’un morphème déterminatif productif dans l’ensemble de la grammaire.

38Le martiniquais a en effet développé un "déterminant collectif" — terme de Bernabé (1983), lé, mentionné aussi par Germain (1983, 50) et décrit plus en détail dans Zribi-Hertz & Jean-Louis (2014), qui précède notamment des noms propres dénotant des groupes de personnes (cf. (18)) mais s’emploie aussi, productivement, à gauche d’un groupe nominal à tête substantivale explicite (19a) ou elliptique (19b) :

MQ
  (18) a. Chèchè -a fè an étid anlè lé Rigobè.
      chercheur -det faire un(e) étude sur lé Rigobert
        ’Le chercheur a fait une étude sur les Rigobert.’
      b. Lé Léopa sé an gwoup Senpiè.
          lé Léopard cop un groupe Saint-Pierre
        ’Les Léopards sont/c’est un groupe de Saint-Pierre.’
MQ
  (19) a. ø sinéma, lé dézièm wòl ka genyen mwens lajan.
      loc cinéma lé deuxième rôle ipf gagner moins argent
        ’Au cinéma, les seconds rôles gagnent moins d’argent.’
      b.     [Discussion sur les poneysz]
        An pwensip,   lé gran øZ mwen rapid.
          en principe   lé grand (poney) moins rapide
        ’En général, les grands øz sont moins rapides.’
              [exemples adaptés de Zribi-Hertz & Jean-Louis (2014)]

39Bien qu’historiquement relié à l’article défini pluriel les du français, l’élément lé s’est grammaticalisé en MQ comme un nouveau morphème fonctionnel sans équivalent en français.

40Le déterminant lé se caractérise par sa sémantique définie mais non spécifique. Il marque la "définitude sémantique", au sens de Loebner (1985), plurielle mais "collective" : lé N dénote un groupe d’entités présupposé unique dans le Fonds Commun et dont les composants atomiques ne sont pas accessibles à l’interprétation.

41La sémantique définie de lé N est révélée par le contraste interprétatif entre (20a) et (20b) :

MQ
  (20) a. An défilé -a, té ni ponpié épi majorèt.
      dans défilé -det ant avoir pompier et majorette
        ’Dans le défilé, il y avait des pompiers et des majorettes.’
            (une quantité non précisée d’entités appartenant aux espèces sortales ’pompier’ et ’majorette’)
      b. An défilé -a, té ni lé ponpié épi lé majorèt.
          dans défilé -det ant avoir lé pompier et lé majorette
          ’Dans le défilé, il y avait les Pompiers et les Majorettes.’
          (ces deux catégories collectives ’Les Pompiers’ et ’Les Majorettes’, présupposées uniques dans toute communauté, et qu’on s’attend à voir représentées dans un défilé)

42La sémantique plurielle de lé N est révélée par la reprise pronominale par yo :

MQ
  (21) Lé Rigòbèz pa sav ki yoz ka pòté jenn ta -a.
    lé Rigobert neg savoir que 3pl ipf porter gène dem -det
      ’Les Rigobertz ne savent pas qu’ilsz portent ce gène.’

43La sémantique antispécifique (la "définitude sémantique") de lé N est illustrée par les exemples (22) : en (22a), lé Ponpié dénote un groupe d’individus présent dans toute collectivité (la Brigade des Pompiers), identifié en référence au Fonds Commun, en amont de l’événement dénoté ; en (22b/c), le contexte nous oblige en revanche à lier l’identification du référent "pompiers" à l’événement relaté, qui est spatiotemporellement ancré puisque aspectuellement accompli : lé N est donc exclu en (22b) :

MQ
  (22) a. An défilé -a   té ni lé Ponpié épi lé Majorèt               [= (20b)]
    b. *Lé Ponpié ja tiré nich     mouchamièl-la an fétay kay-la
      c. Sé ponpié-a ja tiré nich     mouchamièl-la an fétay kay-la
        pl pompier-det déjà ôter nid     abeille-det loc toit maison-det
        ’Les pompiers ont déjà retiré le nid d’abeilles du toit de la maison.’

44La sémantique collective de lé N est illustrée par son incompatibilité avec toute forme forçant une lecture distributive du prédicat, telle que ant yo en (23) :

MQ
  (23) a. *Lé lengwis pa ka antann ant yo.
      lé linguiste neg ipf entendre entre 3pl
    b. Sé engwis-la pa ka antann ant yo.
      pl linguiste-det neg ipf entendre entre 3pl
        ’Les linguistes ne s’entendent pas entre eux.’

45Ces propriétés sémantiques sont partagées par les noms de pays porteurs de la particule lé(z)- :
Lé(z)- est restreint à une interprétation définie :

  • 10 En MQ, le verbe signifiant 'vouloir' (lé) se trouve être homonyme de la variante libre du morphème (...)
MQ
  (24) a. Prézidan améritjen-an lé10 an Etazini fò.
      président américain-det vouloir un Etazini fort
        ’Le président américain veut des Etats-Unis forts.’
      b. Prézidan améritjen-an lé léz-Etazini fò.
          président américain-det vouloir léz-Etazini fort
          ’Le président américain veut que les Etats-Unis soient forts.’

46Lé(z)-N est sémantiquement pluriel (25a) mais collectif (25b) :

MQ
  (25) a. Léz-Etaziniz ka kwé ki yoz pi fò ki tout moun.
      léz-Etazini ipf croire que 3pl plus fort que tout monde
        ’Les Etats Unisz croient qu’ilsz sont plus forts que tout le monde.’
      b. *Léz-Etaziniz pa ka antann ant yoz.
          léz-Etazini neg ipf croire 3pl
  • 11 Un relecteur d'une version antérieure de cet article souligne le caractère "absurde" de l'interpré (...)
          Lit. ’Les Etats Unis ne s’entendent pas entre eux.’11

47La particule lé(z) des noms de pays se distingue seulement du déterminant lé décrit plus haut par sa morphologie liée révélée par le sandhi : lé+Consonne (26b), lèz+Voyelle (27b) :

MQ
  (26) a. Wo ! Séchèl ! Tè lègzil !
      oh Seychelles terre exil
        ’Oh ! Seychelles ! Terre d’exil !’
      b. Lé-Séchèl sé an bèl péyi.
          lé-Seychelles cop un beau pays
          ’Les Seychelles sont/c’est un beau pays.’
(27) a. Wo ! Etazini ! Tè lègzil !
      oh Etats Unis terre exil
        Oh ! Etats Unis ! Terre d’exil !’
      b. Léz-Etazini sé an bèl péyi.
          léz-Etats Unis cop un beau pays
        ’Les Etats Unis sont/c’est un beau pays.’
  • 12 Un relecteur anonyme signale qu'un de ses propres consultants martiniquais valide la liaison dans (...)

48En dehors des noms de pays, le déterminant défini collectif lé ne présente pas la liaison dans la grammaire MQ que nous décrivons12 et se comporte donc comme un morphème libre — aussi bien avec les noms communs (28a) qu’avec les noms propres de personnes (28b) :

MQ
  (28) a. Zòt, {lé/*léz} étidian, zòt té pou konprann.
      2pl lé étudiant 2pl ant mod comprendre
        ’Vous, les Etudiants, vous auriez dû comprendre.’
      b. {Lé/*léz} {Alfonsin/Izangren} ponpié dépi nani-nanan.
          2pl Alphonsine/Ysengrin pompier depuis la.nuit.des.temps
        ’Les {Alphonsine/Ysengrin} sont pompiers depuis la nuit des temps.’

49Sur la base des propriétés distributionnelles et sémantiques communes (cf. (20-23) vs. (24-25)), nous concluons que la particule lé(z)- des noms de pays peut s’analyser en MQ comme une variante liée du déterminant défini collectif lé, qui s’est développé en MQ mais non en CH.

4.3. La particule locative an(n)-

  • 13 On trouve divers exemples de an dans l'atlas antillais de Le Dû & Brun-Trigaud (2013, cartes 642 à (...)

50L’élément fonctionnel an qui marque le locatif non configurationnel avec certains noms de pays dans la grammaire particulée a une distribution différente en MQ et en CH. Chez nos consultants haïtiens, an n’apparaît que dans des combinaisons lexicales historiquement dérivables du français en N, où sa graphie officielle est uniformément an quoique sa prononciation présente partout la même allomorphie qu’en français : [ã]/—Consonne ; [ãn]/—Voyelle. Chez nos consultants martiniquais, le morphème an peut aussi être mis en regard du français en N dans certains contextes, mais n’y présente pas toujours l’allomorphie (liaison) qui est systématique en français ; par ailleurs, an apparaît aussi en MQ en tant que morphème libre dans des contextes où il ne correspond pas (ou plus) à en en français.13

  • 14 Cette observation est en phase avec la théorie de Franco et Manzini (2018) qui cherche à dériver l (...)
  • 15 Les exemples créoles du Tableau IV ne sont traduits qu'une seule fois quand les exemples MQ et CH (...)

51Le tableau (IV) met d’abord en regard nos données MQ et CH pour un ensemble de contextes correspondant à en N en français moderne. Comme son étymon français en, l’élément an apparaît en créole comme un marqueur général d’oblicité plutôt que comme strictement locatif, puisqu’il signale aussi, notamment, l’instrumental.14 On constate dans le tableau (IV) que la liaison de an tend à être instable ou absente en MQ, alors qu’elle est systématique en CH, et que seul un sous-ensemble des occurrences de an recensées en MQ ont une contrepartie an en CH. Dans les autres cas, on trouve en CH soit une tournure différente (sans marqueur fonctionnel), soit la préposition nan en regard de MQ an.15 Dans nos exemples MQ, l’élément an ou ann- est transcrit tel qu’il est prononcé, an(n-) quand deux prononciations sont parallèlement validées — les parenthèses indiquant l’optionnalité. En CH, les conventions en usage imposent une seule graphie an quelle que soit la prononciation. La validation de la forme liée en MQ semble sensible à la fréquence lexicale : ainsi la liaison est jugée "possible" (bien que non obligatoire) par nos consultants dans tjüyè ann-arjan ’cuiller en argent’, mais "très française" (donc écartée) avec des noms de matière plus rares, par ex. : ?*kolié ann-ivwa/ ?*ann-agat "collier en ivoire/agate". De même, la liaison est jugée possible avec des noms de langues courants (an(n-)arab/espaniòl) mais "très française" avec des noms de langues plus recherchés (an ourdou/ ?*ann-ourdou). Nous supposons que la liaison de an est favorisée en MQ par l’interférence du français, et que cette interférence est d’autant plus forte que la combinaison de mots est fréquemment attestée en français — les idiomes incarnant un cas d’interférence maximale (un emprunt non restructuré au français). En MQ, l’élément fonctionnel an est présent en tant que particule liée dans certaines combinaisons idiomatiques, mais il a aussi connu un développement propre en tant que morphème libre. En CH en revanche, la liaison systématique de an, associée au caractère fortement idiomatique de toutes les expressions dans lesquelles cet élément intervient, suggère l’importation en bloc (phonologie incluse) d’expressions françaises complexes de la forme en N.

Tableau IV : Contreparties MQ et CH de en N en français

  • 16 Pour nos consultants CH, seuls les termes de couleur lexicalisés s'emploient directement comme pré (...)
type
d’emploi
morpho
MQ
exemples MQ morpho
CH
exemples CH
[ãn(n)]/-V I enmen tjüiyè an(n-)arjan.
’Il aime les cuillères en argent.’
[ãn]/—V Li renmen kiyè an anjan.
Li renmen kolye
Matière [ã]/—V I enmen kolié an ivwa/agat. ’Elle aime les colliers en ivoire/ agate.’ an ivwa/agat.
[ã]/—C I enmen zasièt an powselèn..
’Il aime les assiettes en porcelaine.’
[ã]/—C Li renmen kay an wòch.
’Il aime les maisons en pierre.’
Couleur [ã]/—V I penn atè-a an owanj/akajou /endigo.
’Il a peint le sol
en orange/acajou/indigo.’
—— Li pentiré atè a koulè akajou/owanj/endigo.16
[ã]/—C I penn atè-a an wouj.
’Il a peint le sol en rouge.’
[ã]/—C Li pentire atè a an wouj.
Vêtement [ã]/—V I toujou an inifòm.
’Elle est toujours en uniforme.’
[ãn]/—V Li toujou an inifòm.
[ã]/—C I toujou an pantalon.
’Elle est toujours en pantalon.’
[ã]/—C Li toujou an pantalon.
Etat résultant [ã]/—V I kay transfòmé prens-lan an eskaago/éléfan/aaticho/otrich
’Elle transformera le prince en escargot/éléphant/artichaut/ autruche.’
—— Li pral fè prens lan tounen
[ã]/—C I kay transfòmé prens-lan an krapolad/zagriyen.
’Elle transformera le prince en crapaud/araignée.’
yon aticho/otrich/elefan.
Mois [ãn]/—V I kay fè travay ta-a ann-avril.
’Il fera ce travail en avril.’
[ãn]/—V Li pral fè travay sa a an avril.
[ã]/—C I kay fè travay ta-a an-janvié..
’Il fera ce travail en janvier.’
[ã]/—-C Li pral fè travay sa a an janvye.
Année [ã]/—C I vini an 2014.
’Il est venu en 2014.’
[ã]/—C
nan anne + numéro
Li vini an 2014.
Li vini nan anne 2014.
Saison [ãn]/—V I kay fè travay-la ann-ivè.
’Il fera le travail en hiver.’
[ãn]/—V Li pral fè travay la an ivè.
[o]/—C I kay fè travay ta-a o-prentan.
’Il fera ce travail au printemps.’
nan/—C Li pral fè travay sa a nan prentan.
Moyen de transport [ã]/—V I vini an avion/élikoptè..
’Il est venu
en avion/hélicoptère.’
nan I vini nan avyon.
[ã]/—C I vini an tren.
’Il est venu en train.
Li vini nan tren.
Mesure temporelle [ã]/—V I fè travay-la an inè di tan.
’Elle a fait le travail en 1h.’
nan Li fè travay la nan inè.
[ã]/—C I fè travay-la an dézè di tan.
’Elle a fait le travail en 2h.’
Li fè travay la nan dezè.
Lieu fonctionnel [ãn]/—V I ann- egzil.
’Il est en exil.’
nan Li nan egzil.
[ã]/—C I an {lanmè/ pansion/vwèyaj}.
’Il est en mer/pension/voyage.’
Li
nan{lanmè/pansyon/vwayaj}.
Langue [ãn(n)]/-V I li tèks-la
an(n-) arab/espaniòl/anglé.
’Il a lu le texte en arabe/ espagnol.’
[ãn]/—V Li li tèks la an arab/ espanyòl/anglè/ourdou.
[ã]/—V I li tèks-la an ourdou.
’Il a lu le texte en ourdou.’
[ã]/-C I li tèks-la an fransé/chinwa.
’Il a lu le texte en français/ chinois.’
[ã]/—C Li li tèks la an fransè/ chinwa.

52L’élément an apparaît par ailleurs en MQ (mais non en CH) dans des formations proprement créoles où il peut être suivi d’un nom nu (30a-d) mais aussi d’un syntagme nominal déterminé, comme en (30e), où il n’est jamais lié et correspond plutôt au français dans qu’au français en :

MQ         CH       F
  (30) a. I ø an driv. (31) a. Li ap flannen. ’Il est en balade.’
      3sg cop an driv     3sg ipf flâner
    b. I ø an travay.   b. Li ø nan travay. ’Il est au travail.’
      3sg cop an travail     3sg cop nan travail
    c. I ø an krab.   c. Li ø nan krab. ’Il est au crabe.’
      3sg cop an crabe     3sg cop nan crabe (à la pêche au crabe)
    d. I ø an lari.   d. Li ø nan lari. ’Il est à la rue.’
      3sg cop an rue     3sg cop nan rue
    e. I vini an avion ta-a.     e. I vini nan avyon sa a. ’Il est venu dans cet avion.’
              [ãavjõtaa]

53L’élément fonctionnel an n’apparaît donc en CH qu’en tant que morphème lié, dans un ensemble restreint de combinaisons lexicales héritées du français en N, où sa prononciation présente partout la même allomorphie qu’en français ([ã]/—C ; [ãn]/—V). En MQ, en revanche, an s’est développé comme un morphème fonctionnel proprement créole, comme en témoignent sa prononciation non liée (en rupture avec le français en), sa combinaison avec des créations lexicales créoles (30a), et son occurrence dans des contextes où il ne correspond pas au français en — mais, notamment, au français dans, comme en (30e).

54Nous concluons que la particule an(n)- qui apparaît à gauche de certains noms de pays dans le paradigme particulé du Tableau II est identifiée en MQ comme la variante liée d’une préposition an ayant une productivité générale, mais en CH comme une particule lexicale idiomatique héritée du français, dépourvue de statut grammatical propre dans la grammaire créole.

4.4. La particule locative o(z)-

  • 17 O est mentionné brièvement en tant que préposition locative dans l'atlas antillais de Le Dû et Bru (...)

55En MQ, le morphème fonctionnel o(z)- intervient non seulement comme particule locative à gauche de certains noms de pays (cf. Tableau III), mais aussi à gauche de divers dénominateurs, avec une lecture locative (Tableau V : a-i) ou instrumentale (Tableau V : j-k).17 O(z)- n’apparaît pas en CH dans les contextes équivalents :

Tableau V : Le marqueur d’oblicité o(z)- : échantillon comparatif CM/CH

  • 18 La contrainte de gabarit syllabique observée plus haut (section 3, Tableau III) pour la particule (...)
  • 19 Le découpage oz-Antikité (plutôt que : *o-Zantikité) est justifié par la forme de l'emploi sortal, (...)
MQ CH F
a. I kay fè travay ta-a o-prentan. Li pral fè travay sa a nan prentan. Il fera ce travail au printemps.
b. I (alé) o-biro/o-téat/o-lisé Li (ale) nan biwo/nan teat/nan lise. Il est (allé) au
bureau/théâtre/lycée.
c. I (alé)
o-violon/o-piano/o-fout/o-jido/o-violonsèl/etc.18
Li (ale)
nan vyolon/nan pyano/nan foutbòl/nan jido/nan vyolonsèl/etc.
Il est (allé)
au violon/piano/foot/judo/violoncelle.
d. I (alé)
o-doktè/o-dantis/o-kiné/o- kwafè/etc.
Li (ale)
/kine/kwafè/etc.
Il est (allé)
au docteur/dentiste/kiné/ etc.
e. I (alé) o-Pirgatwa/o-Paradi. Li (ale) nan Pigatwa/nan Paradi. Il est (allé) au Purgatoire/au Paradis.
f. Pòl o-piano, Mòris o-perku. Pòl sou pyano (a), Moris sou gong (nan). (dans un orchestre)
Paul est au piano, Maurice est aux percus.
g. I ka travay oz-Antikité.19 Li ap travay nan Antikite.. (dans un musée)
Il travaille aux Antiquités.
h. Siparis té oz-oubliyèt an 1902.(v. note 23) Siparis te nan prizon nan anne 1902. Cyparis était aux oubliettes en 1902.
i. Sé tianmay-la (alé) o-skwar/o-pak. Ti moun yo (ale) nan pak. Les enfants sont (allés) au square/au parc.
j. I désiné piramid ta-a
o-kréyon/o-penso.
Li desine piramid sa a
ak kreyon/ak penso.
Il a dessiné cette pyramide
au crayon/au pinceau.
k. Man kay fè an sòs
o-pwav/o-persi/o-sitron.
Mwen pral fè yon sòs
ak pwav/ak pèsi/ak sitwon.
Je ferai une sauce
au poivre/au persil/au citron.

56Toutes les formes CM du type o(z)+N que nous avons relevées font écho à une forme française orthographiée au(x)+N, où au(x) est prononcé [o] ou [oz]. Toutefois l’inverse n’est pas vérifié — toute forme française orthographiée au(x)+N n’a pas de contrepartie o(z)+N en MQ, comme l’attestent les exemples suivants :

(32) a. Tous les jours il va au travail/crabe.         F
    b. Toulé jou i kay {*o/an} travay/krab.         MQ
(33) a. Tous les jours il va au cinéma/restaurant.     F
    b. Toulé jou i kay {*o/ø} sinéma/restoran.     MQ

57D’autre part, les suites au(x) N du français ne sont pas restreintes aux valeurs locative et instrumentale, contrairement à o(z)+N en MQ :

(34) a. Il faut téléphoner   au théâtre/cinéma.       F
    b. Fòk téléfoné   (*o/ø) téat-la/sinéma-a.       MQ
(35) a. Il a envoyé une lettre au théâtre.     F
    b. I vréyé an lèt {*o/ba} téat-la/sinéma-a.     MQ

58En MQ, les séquences o(z)+N sont des dénominateurs spatiaux, strictement antispécifiques (ils dénotent des concepts spatiaux individuels, des types de lieux présupposés uniques dans le Fonds Commun et non par ancrage au contexte), alors que les suites au(x) N du français sont a priori compatibles avec une lecture spécifique — produite par exemple au moyen d’une relative restrictive (36a/b). Pour une lecture spécifique, il faut recourir en MQ à un marqueur locatif autre que o(z)-, par exemple an ou adan, comme en (36c) :

(36) a. Il va   souvent au théâtre (que vous connaissez).   F
    b. I kay souvan o-téat (*-la (ou   konnèt     -la)).   MQ
      3sg ipf-aller souvent au théâtre -det 2sg connaître-det
        ’Il va souvent au théâtre (*que vous connaissez).’
    c. I kay souvan (ad)an téat-la (ou   konnèt     -la).       MQ
        3sg ipf-aller souvent dans théâtre-det 2sg connaître-det
        ’Il va souvent au/dans le théâtre que vous connaissez.’

59Ces propriétés de o(z)-+N nous conduisent à conclure que o(z)- s’est développé en MQ comme un morphème fonctionnel proprement créole, participant d’une grammaire du nom où certains dénominateurs sont distingués par la morphologie. L’occurrence de o(z)- à gauche de certains noms de pays sous lecture locative est donc en cohérence avec les propriétés générales de cet élément, marqueur d’oblicité réservé aux dénominateurs.

60La particule o(z)- n’a en revanche pas été intégrée à la grammaire CH, comme le montre le Tableau V. Son absence dans la grammaire non particulée des noms de pays est donc en cohérence avec cette propriété : o(z)- à gauche de certains noms de pays serait en CH une simple idiosyncrasie lexicale héritée du français, concernant aléatoirement une poignée de noms propres, sans écho dans le reste de la grammaire.

5. Conclusions

61En MQ toutes les particules fonctionnelles qui interviennent à gauche des noms de pays — l(a), lé(z), an(n), o(z) (v. Tableau III) — sont des morphèmes fonctionnels productifs dans l’ensemble de la grammaire du nom, qui ont développé des propriétés indépendantes de celles de leurs étymons français. Tel n’est pas le cas en CH, où les éléments le, o et an ne se sont pas grammaticalisés en tant que marqueurs proprement créoles de définitude ou d’oblicité. Ce contraste éclaire le fait que la grammaire particulée des noms de pays soit validée par tous nos consultants martiniquais, mais ne le soit pas, en tant que paradigme, par nos consultants haïtiens. Ces derniers reconnaissent et interprètent les formes particulées des noms de pays — qui font écho à des formes attestées en français — mais ne se les approprient pas en "bon créole", où ils préfèrent, intuitivement, la grammaire non particulée. Celle-ci est en effet, d’un point de vue logique, la plus cohérente et la plus économique pour CH, puisqu’elle élimine du lexique des noms de pays trois particules héritées du français mais dépourvues de productivité grammaticale en créole. Contrastivement, les formes particulées des noms de pays sont validées en MQ en tant que paradigme cohérent exploitant régulièrement des éléments fonctionnels trouvant une justification dans l’ensemble de la grammaire.

62Dans cette optique, le paradigme particulé des noms de pays qui s’est développé en MQ n’est ni plus ni moins "prototypiquement créole" que le paradigme non particulé CH : chacune de ces deux grammaires résulte d’une recombinaison de traits, cf. Aboh (2009, 2015), Mufwene (2001, 2008, 2009) optimalement cohérente et économique : intégration des particules à une grammaire créole autonome (MQ), élimination de particules inintégrables à la grammaire créole (CH). Nos résultats descriptifs mettent par ailleurs en doute l’idée d’une "simplicité" morphologique propre aux langues créoles, mise en avant par certains auteurs — par exemple McWhorter (2001) et Bakker (2014) : la morphologie MQ des noms de pays n’est en aucune façon "plus simple" ou "plus pauvre" que celle du français — elle est simplement différente quant à sa logique interne ; et les grammaires MQ et CH des noms de pays ne doivent pas se comparer en termes de "complexité" mais plutôt en termes d’économie et de cohérence : elles visent l’une comme l’autre une économie et une cohérence maximales, et atteignent à égalité cet objectif par deux voies séparées.

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Notes

2 Les termes cible et site, employés par Vandeloise, correspondent à ce que d'autres théories nomment Figure et Fond (anglais : Figure, Ground).

3 A des fins d'exposition, nous transcrivons par l'ensemble vide (ø) la tête prédicative implicite (glosée "Copule") des prédications locatives statives et le marqueur locatif implicite (glosé loc) de certaines expressions locatives. L'hypothèse d'un marqueur locatif zéro permet notamment de distinguer formellement les deux interprétations de Sisil ou lekòl dans un contexte comme (i) :

CH a. Li pentire lekòl.
(i) Li pentire lekòl. = 3sg peindre école 'Il/elle (a) peint des écoles.'
b. Li pentire ø lekòl.
3sg peindre loc école 'Il a peint à l'école.'

4 Le martiniquais n'ayant pas d'orthographe officielle, notre graphie MQ est une adaptation du standard "GEREC 1" (Bernabé 1977), justifiée dans Zribi-Hertz & Jean-Louis (sous presse). Pour l'haïtien nous suivons les conventions générales en Haïti.
Abréviations utilisées dans les gloses : ant = antérieur ; cop = copule (nulle dans certains contextes) ; dem = démonstratif ; det = déterminant (défini-spécifique) ; ipf = imperfectif ; loc = locatif non configurationnel (peut être nul) ; mod = modal ; neg = négation ; pl = pluriel ; sg = singulier ; 1, 2, 3 = première, deuxième, troisième personne.

5 Cette triple homonymie est signalée dans la littérature créolistique, cf. DeGraff (2007), Michaelis & al. (2013), Bardury (2014), et analysée en martiniquais dans Zribi-Hertz & Jean-Louis (2018).

6 Selon la carte ALPA 221 de (Le Dû et Brun-Trigaud 2011), la forme lariviè est d'ailleurs commune à toute la côte atlantique de la Martinique, dont sont originaires tous nos consultants MQ.

7 Ces particules sont mentionnées ici et là dans la littérature sur les grammaires antillaises, par ex. dans Bernabé (2003, 120-121) et Bernabé et Colot (2010), mais aucune description systématique n'en est, à notre connaissance, jusqu'ici proposée.

8 Noter que le lexème Ongri s'aligne sur Sisil et conserve donc en MQ la consonne latente initiale correspondant au "h" aspiré en français.

9 Contrairement à la particule locative o- (et à la particule définie lé- qui lui est corrélée), les particules définies l(a)-, léz- et locatives an(n)-, oz- ne semblent pas contraintes par la structure syllabique puisqu'elles s'attachent aussi bien à des bases polysyllabiques (la/an-Polinézi, l-/ann-Endonézi, léz/oz-Emira arab ini) qu'à des bases courtes (la/an-Sisil, l/ann-Irland). Ce contraste demanderait à être expliqué.

10 En MQ, le verbe signifiant 'vouloir' (lé) se trouve être homonyme de la variante libre du morphème défini collectif.

11 Un relecteur d'une version antérieure de cet article souligne le caractère "absurde" de l'interprétation distributive en (25b). Cette absurdité (déviance sémantique) est exactement ce qu'exprime l'astérisque : tout comme les Etats-Unis en français, léz-Etazini en MQ est construit sémantiquement comme une entité singulière (un pays compact), en dépit du marqueur léz dont le trait pluriel (révélé par (25a)) est étymologiquement motivé par la pluralité interne du référent (fédération de 50 états). La contrainte associée à léz en (25b) avec un nom propre (léz-Etazini) est la même que celle associée à lé en (23a) avec un substantif (lé lengwis 'les linguistes'), et révèle la sémantique "collective", donc anti-distributive, caractéristique de cet élément.

12 Un relecteur anonyme signale qu'un de ses propres consultants martiniquais valide la liaison dans les cas du type (28). Mais conformément à notre projet (cf. section 3), nous nous limitons ici à décrire une seule grammaire MQ — où les exemples (28) sont réalisés sans liaison.

13 On trouve divers exemples de an dans l'atlas antillais de Le Dû & Brun-Trigaud (2013, cartes 642 à 646).

14 Cette observation est en phase avec la théorie de Franco et Manzini (2018) qui cherche à dériver les valeurs spécifiques (par exemple locatives ou instrumentales) de divers relateurs fonctionnels apparemment polysémiques d'une valeur oblique plus abstraite.

15 Les exemples créoles du Tableau IV ne sont traduits qu'une seule fois quand les exemples MQ et CH sont synonymes.

16 Pour nos consultants CH, seuls les termes de couleur lexicalisés s'emploient directement comme prédicats : nwa, blan, ble, wouj, vè, jòn, gri, woz... Les termes de couleur métaphoriques se construisent comme des modifieurs sur le nom koulè (koulè owanj, koulè akajou, etc.).

17 O est mentionné brièvement en tant que préposition locative dans l'atlas antillais de Le Dû et Brun-Trigaud (2013 : carte 642).

18 La contrainte de gabarit syllabique observée plus haut (section 3, Tableau III) pour la particule o- des noms de pays semble propre à cette classe de lexèmes puisque o- est combiné ici avec des lexèmes polysyllabiques (o-violonsèl, o-Pirgatwa, o-Paradi). Un contraste en attente d'explication.

19 Le découpage oz-Antikité (plutôt que : *o-Zantikité) est justifié par la forme de l'emploi sortal, par exemple :

(i) Ni dé {Antikité/*Zantikité} adan mizé : ta-a  Antikité grèk, Antikité womèn.
avoir deux Antiquité(s) dans musée dem-det : Antiquité(s) grecque(s), Antiquité(s) romaine(s
'Il y a deux Antiquités [ = sections "Antiquités"] dans ce musée :
Antiquités grecques, Antiquités romaines.'
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Pour citer cet article

Référence électronique

Anne Zribi-Hertz et Loïc Jean-Louis, « Les grammaires des noms de pays en martiniquais et en haïtien et la question du "prototype créole" », Études créoles [En ligne], 35 | 1-2 | 2018, mis en ligne le 24 octobre 2018, consulté le 15 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/etudescreoles/454 ; DOI : https://doi.org/10.4000/etudescreoles.454

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Auteurs

Anne Zribi-Hertz

Université Paris 8/Paris-Lumières - UMR SFL, CNRS-UP8
azhertz@orange.fr

Loïc Jean-Louis

Université Paris 8/Paris-Lumières - UMR SFL, CNRS-UP8

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Droits d’auteur

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