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Dynamiques diagénérationnelles du créole mauricien en situation diasporique au Canada

Magnus Fischer

Résumés

Cet article vise à dresser un état des lieux de la situation sociolinguistique du créole mauricien au Canada en examinant les dynamiques diagénérationnelles dans les représentations linguistiques et le comportement langagier des migrants mauriciens et de leurs enfants, qui, comme nous le montrerons, sont en grande partie le résultat de la perception de la compétence et des pratiques linguistiques. Les conditions sociopolitiques et sociolinguistiques au Canada favoriseraient l’usage et la transmission de langues de migrants en général, mais le créole mauricien est encore stigmatisé parmi ses locuteurs dans la société d’origine, où il fait partie d’un répertoire linguistique complexe avec l’anglais et le français. Ces particularités et le fait que la transmission des langues créoles en général est plutôt limitée au Canada (Houle 2011) conduisent à l’hypothèse que le créole mauricien subit une dynamique particulière dans le pays d’accueil. En menant une étude basée sur un corpus comprenant des enregistrements audios et les résultats d’un questionnaire en ligne, en nous appuyant sur les cadres théoriques de la linguistique migratoire, nous identifions les représentations du créole mauricien articulées par la première et deuxième génération et nous étudions leurs répercussions sur les pratiques langagières. Nous montrerons que, dans les représentations des deux générations, le créole mauricien des locuteurs nés au Canada est considéré comme défectifs en raison de l’influence lexicale et phonétique de l’anglais et du français. En revanche, de telles influences sont également perceptibles dans la pratique des locuteurs de la première génération, sans évaluation négative. La conséquence de cette dynamique peut être l’assimilation linguistique de la deuxième génération aux groupes de pairs canadiens, alors que l’usage actif du créole mauricien au Canada comme partie d’un répertoire plurilingue en constante évolution reste réservé aux immigrants mauriciens.

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Texte intégral

1 Introduction

  • 1 Lorsque nous utilisons le masculin générique dans cette publication, nous incluons tous les genres (...)
  • 2 Plusieurs termes sont fréquemment utilisés pour les variétés de ce type. Mutz & Patzelt (2018, 250) (...)
  • 3 Nous précisons que la notion de « diaspora » est employée ici dans un sens très large renvoyant à u (...)

1Depuis quelques années, nous pouvons constater un intérêt accru des chercheur.e.s1 pour les langues créoles ‘exportées’ évoluant en dehors de leurs situations d’origine.2 Cet intérêt est certainement dû au nombre constamment croissant de migrations surtout transfrontalières de locuteurs créolophones dans le sillage de la mondialisation. Ils représentent désormais des communautés importantes dans les sociétés d’accueil respectives. Les diasporas3 créolophones les plus étudiées dans différents pays d’accueil, notamment aux États-Unis et au Canada, sont les locuteurs du créole jamaïcain à base anglaise (p. ex. Hinrichs 2011 ; 2014 ; Mair 2003) et ceux du créole haïtien à base française (p. ex. Hebblethwaite 2000 ; Laforêt 2016 ; Mutz 2017 ; Mutz & Patzelt 2018 ; Zéphir 2010 ), mais aussi les locuteurs du créole capverdien à base portugaise au Portugal (p. ex. Märzhäuser 2011).

  • 4 Les chiffres varient extrêmement pour des raisons différentes, comme p. ex. l’inclusion/l’exclusion (...)

2Force est de constater que la diaspora mauricienne, composée d’entre 200 000 et 800 000 individus,4 commence aussi à faire l’objet des recherches linguistiques, même si les études se focalisant sur le créole mauricien sont encore rares (Fischer 2019 ; Fischer 2021 ; Goodchild 2013 ; Lord 2007). En linguistique, on s’est plutôt intéressé aux Mauriciens comme faisant partie de la communauté francophone minoritaire dans un milieu anglophone (p. ex. pour Toronto, voir Labrie 2002 et Maddibo & Labrie 2005). Dans les publications sociologiques ou anthropologiques, des questions linguistiques sont soulevées, mais elles ne sont souvent traitées que de manière sommaire (p. ex. Carey 2018 ; Carsignol 2007 ; Harmon & Karghoo 2017 ; Lingayah 1987 ; Mannick 1987 ; Miklavcic 1999).

3Toutefois, l’étude des langues créoles dans la diaspora est particulièrement intéressante pour plusieurs raisons :

    • 5 Les différents types de migrations (Zimmermann 2009, 135) dans le contexte mauricien étaient : la m (...)

    Ce sont des langues qui sont elles-mêmes apparues à la suite de processus de migration au sens le plus large du terme.5

  1. Étant des langues de contact plutôt instables et « déjà hybridisées » (Mutz & Patzelt 2018, 254), les langues créoles en contexte diasporique pourraient se comporter différemment des langues de contact ayant une norme (d’écriture) établie et implémentée (surtout en ce qui concerne le produit linguistique et le comportement linguistique des locuteurs).

  2. En général, les langues créoles manquent de prestige dans la société d’origine, ce qui pourrait influencer sur les stratégies d’acculturation linguistique (Gugenberger 2018). Effectivement, les migrants créolophones, qui entretiennent souvent un rapport conflictuel avec leur langue maternelle, doivent se positionner dans un « tiers-espace » (Bhabha & Rutherford 2006, 99) hybride où l’innovation est tout aussi possible que la discontinuité et l’ambigüité. Dès lors, des questions de négociation d’identités se posent.

4Certes, il n’est pas surprenant que les migrants nés à Maurice sachent parler le créole mauricien et que celui-ci continue à faire partie de leur répertoire linguistique utilisé dans l’endogroupe. La situation des Canadiens ayant des ancêtres mauriciens se montre cependant plus complexe. Par conséquent, nous demandons dans cet article s’il est possible d’identifier des dynamiques diagénérationnelles basées sur la perception de la compétence linguistique et des pratiques langagières qui se reflète dans les représentations linguistiques articulées par les migrants mauriciens et leurs descendants au Canada et qui conduisent finalement, à leur tour, à des comportements langagiers particuliers.

5Tout d’abord, nous présenterons les conditions (sociolinguistiques) générales à l’île Maurice et au Canada, lesquelles impliquent certaines similitudes (p. ex. la situation plurilingue avec français et anglais) mais aussi d’énormes différences pour les locuteurs du créole mauricien (p. ex. des variétés d’anglais/français qui leur sont inconnues). Afin de saisir et de comprendre les dynamiques diagénérationnelles particulières au Canada, nous recourons à des méthodes issues de plusieurs approches voisines, notamment de la sociolinguistique de la diaspora (Hinrichs 2011 ; Patzelt 2016 ; 2018), de la linguistique de migration pluridimensionnelle (Prifti 2014) et de la linguistique migratoire (Gugenberger 2018), ainsi que de la linguistique perceptive (p. ex. Krefeld & Pustka 2010). Nous présenterons la méthodologie appliquée pour cette étude avant de passer aux analyses de notre corpus constitué depuis 2018.

2 Les conditions générales

  • 6 Gugenberger (2018, 163) distingue des ‘facteurs spécifiques de groupe’ et des ‘facteurs individuels (...)

6Mutz & Patzelt (2018, 250) précisent qu’une langue exportée hors de son contexte endogène subit des changements sur plusieurs plans (p. ex. le statut social des locuteurs, le prestige de la langue, la structure interne) par rapport aux conditions socioculturelles, sociopolitiques et (socio‑)linguistiques. Pourtant, quelques facteurs6 influant sur ces changements entrent en jeu avant la migration. Il existe toute une gamme de facteurs « prémigratoires » liés justement aux conditions générales dans la société d’origine (Gugenberger 2018, 132‒133, suivant Berry 1996). Nous proposons donc un survol des conditions générales importantes des sociétés d’origine et d’accueil avec une attention particulière à la situation sociolinguistique.

2.1 La situation générale à Maurice

7L’île Maurice héberge une société multiethnique qui s’est construite au fil de vagues migratoires, volontaires ou forcées, de différents groupes diasporiques venus, entre autres, de France, d’Afrique (surtout du Mozambique et de Madagascar), d’Inde et de Chine sur l’île autrefois inhabitée. Quel que soit le Mauricien dont nous retracerons l’ascendance, nous arriverons toujours à un point (au plus tôt en 1722) où son histoire familiale se situe en dehors de l’île Maurice. Par conséquent, des questions de la sociolinguistique de la diaspora se posent déjà avant que les Mauriciens quittent leur pays.

  • 7 À Maurice, on appelle ‘Créoles’ les personnes d’origine mixte et/ou d’origine africaine de foi chré (...)

8La situation linguistique de départ est complexe. En raison de la présence coloniale de la France (1715‒1810) et de celle de la Grande Bretagne (1810‒1968), l’anglais est la langue officielle de facto et le français est une langue de prestige répandue, surtout dans les médias et le système scolaire, occupant ainsi des fonctions officielles. Le créole mauricien, issu du contact linguistique entre colonisateurs français et esclaves au XVIIIe siècle et ayant évolué sous l’influence de l’anglais, du français et des langues d’immigrés (surtout asiatiques), est la langue primaire de plus de 85 % des 1 250 000 Mauriciens (Baker & Kriegel 2013). Il est compris et parlé par la quasi-totalité d’entre eux. Avec la fondation de l’Akademi Kreol Repiblik Moris (‘Académie du créole de la République de Maurice’) en 2019, le créole mauricien a été cité officiellement comme langue nationale après un processus de normalisation actif, engagé entre 2004 et 2012 (p. ex. Carpooran 2014, 120‒122). La langue est pourtant encore stigmatisée par de grandes parties de la population en raison de l’ignorance de sa standardisation, de sa fonction de variété basse dans la diglossie et de sa connotation avec l’esclavage et/ou la communauté créole,7 etc. (Stein 2017, 185‒189).

  • 8 Les élèves mauriciens peuvent opter pour le créole mauricien ou pour l’arabe, le bhojpuri, l’hindi, (...)
  • 9 Non seulement est-il intéressant d’étudier le développement des langues ancestrales dans la société (...)

9Outre le français, l’anglais et le créole mauricien, beaucoup de Mauriciens ont aussi certaines compétences dans une ou plusieurs langues dites ‘ancestrales’ qu’ils apprennent aujourd’hui surtout à l’école.8 La valeur symbolique de ces langues est beaucoup plus élevée que leur valeur pratique qui se limite principalement aux contextes religieux (Eisenlohr 2018, 193). La transmission intergénérationnelle de ces langues diminue rapidement depuis des décennies, le bhojpuri étant la seule langue qui est encore parlée au quotidien par un pourcentage significatif de la population (Stein 2018, 284‒288).9

10Le plurilinguisme mauricien s’exprime avant tout dans des réalisations plurilingues (cf. aussi section 4) auxquels s’ajoute une variation diastratique (sociale) et diaphasique (stylistique) considérable :

  • 10 Traduction : « Les Mauriciens disposent souvent de vastes répertoires linguistiques. Ils les utilis (...)

« Mauritians often have large linguistic repertoires. They creatively draw on them in order to take stances, define situations, and to enact social, ethnic, and religious identifications in everyday life. [T]his is not just a matter of code-switching from one defined language to another, but also involves considerable register variation within the vernacular languages Mauritian Creole, Mauritian Bhojpuri, and French. Perhaps most significantly, there is considerable sociolinguistic variation in the way Mauritians use Mauritian Creole » (Eisenlohr 2018, 193‒194).10

11L’utilisation du répertoire linguistique composé d’au moins trois langues est essentielle pour des raisons rhétorico-pragmatiques ou celle liée à la négociation d’identités, ou encore pour le positionnement social dans de nombreux contextes (Ludwig et al. 2009, 197‒198).

  • 11 Le terme « communautarisme » renvoie à un mode de vie où l’on opère des choix d’inclusion et d’excl (...)

12En ce qui concerne la négociation des identités, l’enchevêtrement des aspects politiques, ethniques, culturels et religieux est également pertinent, comme le montre le processus de construction de la nation mauricienne, par exemple (Eisenlohr 2018). Deux concepts de politique sociétale se concurrencent, à savoir celui de « l’unité dans la diversité », insistant ainsi sur la diversité des communautés présentes et celui d’« un seul peuple, une seule nation », mettant en avant un modèle de société plus homogène. Le créole mauricien pourrait représenter un des éléments unificateurs de la société. Pourtant, le modèle promu aujourd’hui relève du premier type, basé sur le communautarisme.11 Toutefois, la dominance apparente de l’idéologie des langues ancestrales est plutôt celle d’idéologies religieuses (Eisenlohr 2018, 211‒212).

2.2 La situation générale au Canada

13Le Canada est une destination d’immigration populaire depuis de nombreuses années. À partir de sa confédération au XIXe siècle, l’immigration de masse de personnes jugées appropriées et capables à l’assimilation a été encouragée. Dans les années 1960, l’approche a été modifiée et le Canada a de plus en plus ouvert ses frontières pour les migrants venant du monde entier, surtout d’Asie. Depuis 1969, avec le préambule de la Loi sur les langues officielles et la Loi sur le multiculturalisme canadien (1988), « le Canada doit encourager la préservation et le renforcement du statut et de l’usage des langues étrangères » (Houle 2011, 3), même si la connaissance des langues officielles, l’anglais et le français (ce dernier surtout dans la province du Québec), est toujours demandée au cours de l’application à l’immigration (Elrick 2013).

  • 12 N’oublions pas, cependant, l’assimilation forcée des autochtones qui a précédé cette politique et s (...)

14Aujourd’hui, environ 230 000 nouveaux‑arrivants débarquent au Canada chaque année. Maintenant, 41,6 % de la population totale de 37 millions n’y sont pas nés ou ont au moins un parent qui n’y est pas né. Houle & Corbeil (2017, 53) confirment la présence de plus de 200 langues premières (L1), mais ils précisent que la langue la plus souvent parlée au foyer de plus de 88,6 % de la population est une des deux langues officielles (67,8 % anglais, 20,8 % français). Dans l’ensemble, la société canadienne est marquée par son histoire d’immigration et des traits d’une « idéologie pluraliste » en ce qui concerne la politique migratoire (Bourhis 2001, 11‒12), ayant formé son caractère multiethnique et super-diverse (Vertovec 2007).12 Cependant, les tensions persistantes entre le Canada anglophone et francophone et la discrimination rencontrée par les minorités linguistiques au niveau sociétale font l’objet de nombreuses études (p. ex. Bourhis & Carignan 2010).

15Selon Gugenberger (2018, 143‒150), certains facteurs favorisent l’utilisation et la transmission de langues de migrants, notamment une longue histoire d’immigration dans le pays d’accueil, une idéologie et une politique d’immigration intentionnelle largement favorables aux immigrants, un nombre élevé des migrants et des attitudes généralement positives de la société d’accueil envers eux. Si ces aspects sont largement couverts au Canada, on ne peut pas en déduire pour autant que le créole mauricien y persistera nécessairement pendant plusieurs générations. Il faudrait davantage étudier en profondeur les distances culturelle et linguistique du Canada et de l’île Maurice et observer la diaspora mauricienne.

La diaspora mauricienne au Canada

  • 13 Chiffre fourni par Statistique Canada (2016), composé de 16 935 personnes nées à Maurice et 9 325 p (...)
  • 14 Chiffre fourni par Linfo.re (2013), renvoyant à un article de Défimedia qui n’est plus en ligne.
  • 15 Estimation fournie par Shiv Seechurn, président de deux associations mauriciennes au Canada, dans u (...)

16La diaspora mauricienne au Canada se compose d’entre 26 260 personnes13 et 60 000 familles14 ‒ nous considérons que le chiffre d’environ 35 000 personnes présente une estimation réaliste.15 Le Canada abriterait donc la quatrième plus grande diaspora mauricienne au monde après la Grande-Bretagne, la France et l’Australie, respectivement, mais le nombre d’interlocuteurs créolophones potentiels par rapport à la population totale et à la superficie du Canada reste peu important. Il est possible de tracer trois vagues de migration, à savoir la migration des années 1960 dans le sillage de l’indépendance, celle de la crise économique des années 1980 et celle des années 2000 à aujourd’hui, entraînée, entre autres, par l’établissement d’un programme de migration circulaire en 2010 (Fischer 2019, 99‒100). De la part de la société canadienne, il n’existe pas de biais négatif particulier à l’encontre des Mauriciens qui font cependant partie des dites minorités visibles. Les migrants transportent leur répertoire linguistique habituel composé d’au moins trois langues qu’ils se doivent de réadapter. En général, leurs compétences en anglais et français leur facilitent l’intégration dans le marché de travail, malgré les variétés diatopiques considérablement différentes.

  • 16 Toutefois, nous retrouvons dans la petite ville de Brandon au Manitoba une concentration de Maurici (...)

17Les Mauriciens sont éparpillés dans tout le Canada, mais il existe des lieux où la concentration est plus importante, à savoir dans les grandes villes telles que Montréal, Toronto, Ottawa, Vancouver et leurs alentours.16 L’implantation des Mauriciens au Canada ne s’est pas faite dans des quartiers particuliers, comme généralement dans les grandes villes en Amérique du Nord (p. ex. Chinatown ou Little Italy). Il s’agit donc très majoritairement d’un établissement solitaire (« insediamento solitario », Prifti 2014, 34), même si les Mauriciens fondent des associations culturelles et des organisations estudiantines pour se mettre en réseau au niveau municipal, provincial, fédéral et même global (Fischer 2019, 101). Parfois, cependant, ces associations reflètent dans une certaine mesure le communautarisme ethno-religieux mauricien (cf. supra).

  • 17 Traduction : « Si à Montréal, du moins chez les étudiants, on recherche un environnement anglophone (...)

18Selon Gugenberger (2018, 152‒162), ces facteurs tendent à plaider contre la conservation et la transmission à long terme de la langue primaire des Mauriciens. En effet, Miklavcic (1999, 193) remarque que les étudiants mauriciens essayent d’obtenir une présence quotidienne de l’anglais et du français à la fois : « If in Montreal, at least among students, an English environment is sought (university), in Toronto there is a strong need for French spaces ».17 C’est justement la concurrence de l’anglais et du français, qui sont à la fois les variétés hautes des « diglossies emboîtées » présentes à Maurice (Baggioni & Robillard 1990, 54‒55) et langues de promotion sociale au Canada, qui peut être ‘étouffante’ pour le créole mauricien. En outre, la distance linguistique entre les deux pays n’est pas très prononcée.

  • 18 Traduction : « Tout le monde s’accorde à dire qu’être mauricien, c’est parler Kreol ».

19Toutefois, il semble que nombreux sont les Mauriciens qui cherchent à établir des domaines dans lesquels ils peuvent faire usage de leur répertoire linguistique habituel qui comprend le créole mauricien. Ainsi, il a été démontré que le créole mauricien est utilisé entre Mauriciens au Canada, surtout par ceux de la première génération, et aussi dans la communication (souvent quotidienne) avec la famille et les amis restés sur l’île (Fischer 2019, 106). Quant à la génération parentale, Miklavcic (1999, 197) conclut : « Everyone agrees that being Mauritian means speaking Kreol ».18 La représentation correspondante répandue est que l’usage du créole mauricien appartient aux « vrais » Mauriciens (cf. section 4). En revanche, environ 25 % des interrogés de notre enquête menée parmi la première et la deuxième génération déclarent qu’il n’est pas important de savoir parler créole mauricien afin de se sentir mauricien (Fischer 2021). Nous pouvons toutefois constater que la langue créole a une certaine valeur pratique et surtout une valeur identitaire importante pour eux, même si le nombre croissant de locuteurs du créole mauricien au Canada est surtout dû aux nouveaux immigrants.

20Après ce survol des conditions générales du contact linguistique mauriciano-canadien, nous clarifions des concepts théoriques et présentons la méthodologie de notre étude.

3 Concepts théoriques et méthodologie

21L’analyse du développement des langues de migrants nécessite une approche particulière. Par conséquent, des théories telles que la linguistique migratoire (Gugenberger 2018) et la linguistique de migration pluridimensionnelle (Prifti 2014) sont apparues au cours des dernières années. Afin d’étudier les mécanismes de combinaison de traits linguistiques socialement et culturellement indexés dans le discours, Patzelt (2018, 154) propose que la linguistique migratoire et aussi la sociolinguistique de la diaspora visent la mise en œuvre d’une linguistique plus orientée vers le locuteur plutôt que vers la langue. C’est aussi dans cet esprit que Prifti (2014, 68) distingue entre le savoir linguistique idiomatique et réflexif des locuteurs. Il est important de considérer les deux côtés lorsqu’on traite de différentes générations, car on ne peut pas supposer que les compétences des migrants et de leurs descendants sont identiques. Inspirés, entre autres, par la linguistique perceptive, Bellonie & Pustka (2018) et Patzelt (2016) étudient les représentations des locuteurs dans des contextes créolophones. En effet, ces représentations sont étroitement liées avec la perception de la compétence linguistique et du comportement langagier. Pour répondre à la question de recherche, à savoir s’il existe de différences diagénérationnelles dans les représentations linguistiques qui se répercutent sur les pratiques langagières, nous présentons brièvement ce que nous entendons par « représentation » et comment nous divisons les générations. En outre, nous donnons une brève description du corpus sur lequel l’analyse est basée.

Les représentations

22Dans cet article, nous utilisons le terme de « représentation » au sens de Krefeld & Pustka (2010, 12) comme étant une forme de savoir (« form of knowledge », Gueunier 2003, 46) qui se situe dans le savoir linguistique du locuteur (« Sprecherwissen », Krefeld & Pustka 2010, 12). De telles représentations linguistiques peuvent être basées sur la perception et l’interprétation de réalisations linguistiques concrètes, mais elles sont en même temps influencées par des facteurs extralinguistiques et des attitudes. Les représentations phonologiques, syntaxiques et sémantiques, mais aussi celles liées aux langues et variétés, articulent les réalisations concrètes et elles permettent aussi leur compréhension (Krefeld & Pustka 2010, 11‒12).

  • 19 Pour plus de détails sur la notion d’« indexicalité », cf. p. ex. Silverstein (2003).

23Étant donné l’indexicalité sociale présumée,19 les signes linguistiques utilisés par un acteur permettent de le contextualiser et d’évoquer ses valeurs sociales. Par conséquent, il est possible que différentes variétés, dont certaines ne sont interprétées comme telles que par des caractéristiques isolées ou des ensembles de caractéristiques, soient associées à des types de personnes ou de comportements au cours d’un processus d’enregistrement (Agha 2007). Ces registres sont socialement stratifiés, leur valeur dépendant du contexte social respectif (Spitzmüller 2013, 265‒267 ; Blommaert 2005, 73). Ainsi, en contexte mauricien, la réalisation palato-alvéolaire des fricatives alvéolaires typiques en créole mauricien (p. ex. cr. maur. mesaz [mesaʒ] versus [mesaz], fr. ‘message’), peut indiquer que le locuteur parle un « créole francisé ». Celui-ci peut d’un côté impressionner des interlocuteurs peu instruits, mais de l’autre, il peut avoir un effet grandiloquent et inauthentique sur des locuteurs puristes.

24Il est important de tenir compte du rapport entre les compétences linguistiques et leur perception, les représentations, le comportement langagier et discursif et sa perception et le positionnement social et identitaire. Dans nos analyses, nous nous y approchons justement à l’aide d’observations du comportement langagier et des énoncés relatifs à la variation diasystématique, les pratiques langagières et méta-pragmatiques.

Les générations

25Analyser des dynamiques diagénérationnelles exige une définition de ce que nous entendons par « génération » dans le cadre de ce travail. En sociologie comme en linguistique migratoire, on a l’habitude de différencier entre les personnes nées dans le pays d’origine (« première génération », G1) qui sont donc les véritables « migrants » et leurs enfants nés dans le pays d’accueil (« deuxième génération », G2). Leurs enfants, petits-enfants donc de la G1, font partie de la « troisième génération » (G3), etc. Toutefois, le classement des enfants accompagnant leurs parents migrants ne fait pas l’unanimité. Rumbaut (2004 ; 2012) les appelle la « one-and-a-half generation » (G1.5). Leurs expériences dépendent extrêmement de la période de la vie dans laquelle la migration a eu lieu :

  • 20 Traduction : « Les enfants d’âge préscolaire (âgés de 0 à 5 ans à l’arrivée) n’ont pratiquement auc (...)

« Pre-school children (ages 0‒5 at arrival) retain virtually no memory of their country of birth, are too young to have learned to read or write in the parental language in the home country, and are largely socialized in the host country; they typically learn the new language without an accent, and their educational experiences and adaptive outcomes are most similar to the native-born second generation. Primary-school-age children (ages 6‒12) typically arrive having learned to read and write in the mother tongue at schools abroad [n.d.a. : ce n’est pourtant pas le cas pour Maurice], but their education is completed in the host country; classic “1.5ers,” they are most likely to adapt flexibly between two worlds and to become fluent bilinguals. Adolescents (ages 13‒17 at arrival) may or may not come with their families of origin and either attend secondary schools after arrival or, in the older ages, may go directly into the workforce; their experiences and adaptive outcomes are closer to the first generation of young immigrant adults than to the native-born second generation. » (Rumbaut 2012, 982).20

26Nous assumons cette distinction et suivons donc Rumbaut (2004, 1167) en traitant les enfants de 0 à 5 ans qui accompagnent leurs parents de G1.75 (car plus proche de la G2), les enfants entre 6 et 12 ans comme G1.5 et les adolescents entre 13 et 17 ans comme G1.25 (car plus proche de la G1).

  • 21 Si cette classification (G1.5, G1.75 et G2 prises ensemble) est sans aucun doute utile dans la plup (...)

27Se basant sur les observations dans plusieurs contextes migratoires, Prifti (2014, 31) propose une division de la première génération (G1) en deux catégories : la catégorie « active » (a) englobe les personnes d’environ 13 à 50 ans au moment de la migration qui sont le plus souvent professionnellement actives et la catégorie « passive » (p) des personnes plus âgées au moment de la migration. En revanche, Prifti classe tous les enfants plus jeunes de 13 ans dans la G2.21

  • 22 D’ailleurs : Un enfant d’un Mauricien (G1, locuteur de créole mauricien) et d’une canado-mauricienn (...)

28Quant à la deuxième génération (G2), il convient aussi de tenir compte des différences entre les enfants issus d’unions « exogames » et ceux dont les deux parents partagent la même origine (« endogame », Houle 2011, 9). Houle (2011) explique que l’intensité de la transmission de la langue d’origine est beaucoup plus élevée dans les unions endogames. Il est probable qu’elle diminue encore si, dans les relations exogames, le père et non la mère est d’origine étrangère (voire ici mauricienne).22

29Dernièrement, il est important de tenir compte de la durée de résidence de la personne dans la société d’accueil et du lieu de résidence. Nous marquons donc nos exemples dans la section 4 par des signes consistant de la génération (G1, G1.25, G1.5, G1.75, G2), de la catégorie (a/p, endo/exo), du sexe et d’initiales (pour la distinction précise). En outre, nous fournissons l’âge (approximatif), le lieu et la durée de la résidence au Canada entre parenthèses.

Le corpus

30Le corpus à la base de l’étude en cours a été constitué entre 2018 et 2020 dans le but de recueillir des données principalement qualitatives mais aussi partiellement quantitatives sur (a) les connaissances linguistiques (compétences linguistiques et connaissances méta-linguistiques), (b) le comportement linguistique, (c) le produit linguistique et (d) l’interrelation entre langue et identité au sein de la diaspora mauricienne au Canada. Pour cette raison, une combinaison de différentes méthodes de collecte de données a été choisie, consistant en un questionnaire sociolinguistique en ligne à forte couverture et des enregistrements audio. Ces dernières comprennent à la fois des conversations semi-dirigées sur des thèmes liés à la migration et les langues des participants et des énoncés spontanés sur des thèmes très variés issus de l’observation participante. À ce propos, nous nous sommes rendus, entre autres, dans 21 familles et à 9 rencontres mauriciens (bals, messe, assemblée, etc.) dans les villes de Montréal, Toronto, Ottawa-Gatineau, Brandon et Regina et leurs alentours. Alors que les questionnaires ne nous fournissent que des données émiques qui sont le résultat de la perception et de l’(auto‑)évaluation des répondants, les enregistrements audios nous permettent d’adopter une perspective étique qui est souvent plus proche de la réalité.

  • 23 51 ♀, 50 ♂ ; 66 G1, 11 G1.5, 7 G1.75, 15 G2 et deux conjoints canadiens ; 16 personnes âgées de 0‒1 (...)
  • 24 Pour encore plus de détails sur la composition du corpus (la prise de contact, le contenu exact du (...)

31Le groupe des participants ne devait pas être limité afin d’obtenir une idée globale. C’est pourquoi le corpus comprend des personnes de toutes les générations mentionnées ci-dessus, indépendamment de leur âge, de leur sexe, de leur classe socio-économique, de leurs compétences dans les différentes langues en question, de leur lieu de résidence au Canada, de la durée de leur séjour ou de leur participation active dans la communauté mauricienne. Pour l’analyse détaillée, ces facteurs extralinguistiques jouent cependant un rôle important. Les participants étaient libres de choisir la/les langue(s) qu’ils souhaitaient utiliser tout au long du processus de collecte des données. Au total, 101 personnes ont été enregistrées23 et 284 questionnaires ont été remplis. Une vingtaine des personnes avait rempli le questionnaire avant l’enregistrement (la disposition à se rencontrer y a été interrogée).24

4 Analyse

32Après ces considérations théoriques et méthodologiques, nous nous proposons d’analyser les représentations linguistiques articulées par la G1 et la G2, leurs causes et leurs conséquences à l’aide de notre corpus, en nous basant, entre autres, sur des énoncés récurrents. Est-ce qu’il existe de différences en ce qui concerne les compétences en créole mauricien dans la perception des interrogés ? Quels effets ont-elles sur les représentations répandues et celles-ci à leur tour sur le comportement langagier ? Nous supposons l’existence de dynamiques diagénérationnelles à cet égard dans la diaspora mauricienne au Canada, comme elles ont été constatées dans d’autres contextes diasporiques créolophones (p. ex. Patzelt 2016).

Évaluation des compétences de la deuxième génération par la première génération

33Dans son rapport concernant la transmission des langues d’immigrants au Canada en 2006, Houle (2011) compare différents groupes linguistiques, y compris « le créole », sans pourtant différencier entre les langues créoles (probablement surtout jamaïcain et haïtien) :

« Chez certains groupes linguistiques (néerlandais, italien, créole et tagalog) la transmission de la langue maternelle des mères aux enfants de moins de 18 ans, soit comme langue maternelle, soit comme langue parlée le plus souvent ou régulièrement à la maison, ne dépasse pas les 20 %. Par contre, l’intensité de cette transmission est très élevée chez les groupes arménien, pendjabi, chinois, perse, turque, bengali et ourdou, où elle excède 70 %. Par ailleurs, pour certaines langues, par exemple le portugais, le grec, le créole et l’hindi, les pourcentages de ceux déclarant parler la langue sont beaucoup plus élevés que ceux les déclarant comme langue maternelle ou langue parlée à la maison » (Houle 2011, 5, mise en gras par MF).

  • 25 Cependant, Mutz (2017, 304) précise que le nombre de données de son corpus est trop insignifiant po (...)

34Cette observation est aussi valable pour le créole mauricien au Canada. Alors que 83,8 % des interrogés (98 sur 117) indiquent qu’ils transmett(rai)ent le créole mauricien à leurs enfants, la transmission se limite souvent à la compétence passive (cf. Tableau 1). Tandis que les parents jugent la compréhension du créole mauricien plutôt bien pour 70,8 % (34 sur 48 évaluations), la compétence active n’est jugée plutôt bonne que pour 47,9 % (23 sur 48) des enfants. Il faut cependant retenir que ce dernier chiffre comprend 10 évaluations d’enfants nées à Maurice (que l’on pourrait classer donc dans les G1, G1.25 et G1.5). Si nous excluons les évaluations de ces locuteurs (16 au total) afin de ne considérer que la G2, les chiffres baissent à 65,6 % (21 sur 32) qui comprennent plutôt bien et 40,6 % (13 sur 32) qui parlent plutôt bien le créole mauricien selon leurs parents. Nous pouvons donc constater des parallèles entre les enfants canado-mauriciens et les enfants canado-haïtiens dans l’étude de Mutz & Patzelt (2018, 268)25 en ce qui concerne les compétences plutôt bonnes (passive : 80 % pour le créole haïtien, 71 % pour le créole mauricien ; active : 50 % pour le créole haïtien, 48 % pour le créole mauricien).

35Un possible échec dans la transmission apparaît dans le fait que 14,6 % (7 sur 48) démentent les compétences passives et 22,9 % (11 sur 48) les compétences actives de leurs enfants en créole mauricien, alors que seuls 5,1 % des Mauriciens interrogés excluent catégoriquement une transmission de cette langue. Ces chiffres divergent néanmoins notablement de ceux de l’étude de Mutz & Patzelt (2018, 268) vu que les parents haïtiens indiquent que leurs enfants ont toujours au moins de faibles compétences actives (50 %) ou passives (20 %). En revanche, les compétences d’anglais et de français sont jugées beaucoup plus élevées.

  • 26 Tous les pourcentages ont été arrondis.

Tableau 1 : Évaluation par les parents mauriciens des compétences linguistiques de leurs enfants26

Σ = 48 évaluations

Créole Mauricien

Français

Anglais

comprendre

parler

comprendre

parler

comprendre

parler

très bien

18 (37,5 %)

13 (27,1 %)

29 (60,4 %)

26 (54,2 %)

38 (79,2 %)

37 (77,1 %)

bien

10 (20,8 %)

4
(8,3 %)

8 (16,7 %)

7 (14,6 %)

0
(0 %)

1
(2,1 %)

assez bien

6 (12,5 %)

6 (12,5 %)

3
(6,3 %)

5 (10,4 %)

4
(8,3 %)

3
(6,3 %)

un peu

4
(8,3 %)

8 (16,7 %)

1
(2,1 %)

2
(4,2 %)

1
(2,1 %)

1
(2,1 %)

quelques mots

3
(6,3 %)

6 (12,5 %)

1
(2,1 %)

1
(2,1 %)

1
(2,1 %)

2
(4,2 %)

pas du tout

7 (14,6 %)

11 (22,9 %)

6 (12,5 %)

7 (14,6 %)

4
(8,3 %)

4
(8,3 %)

  • 27 Traduction : « c’est en anglais tout le temps ».

36Bien que nous ne disposions que de données très limitées pour la troisième génération (7 évaluations de petits-enfants), les réponses montrent une impression unanime : les grands-parents mauriciens indiquent que leurs petits-enfants au Canada ne comprennent et ne parlent qu’au maximum quelques mots (2 sur 7), voire pas du tout le créole mauricien (5 sur 7). Cela nous rappelle, dans une certaine mesure, les observations de Mannick (1987, 53) au Royaume-Uni, où il constate que pour la G3 « it is English all the way ».27 Pourtant, Goodchild (2013, 115) déconseille à juste titre la généralisation, car certains groupes de pairs peuvent agir comme des catalyseurs et les « quelques mots » mentionnés ici peuvent encore se développer en compétences actives.

37Les observations dans différentes familles canado-mauriciennes au cours de notre séjour de recherche nous permettent de vérifier la perception des parents indiquée dans le questionnaire. Tant les enfants issus d’unions exogames (exemple (1)) que ceux issus d’unions endogames (exemples (2) ; (3)) refusent généralement de parler créole mauricien invoquant le manque de fluidité. La plupart d’entre eux confirment cependant avoir des compétences passives. Les personnes n’en ayant pas sont rares dans la deuxième génération, comme ce garçon issu d’une relation exogame (cf. exemple (1)) :

(1) G2-exo-♂-ZF

(4 ans, Manitoba)

Traduction :

Enquêteur (E) :

mo trouv twa

Je te vois 

ZF :

what ?

Quoi

E :

mo pe trouv twa | mo pe trouv twa

Je te vois, je te vois 

ZF :

hum ? | what did you just say ?

Hein ? Qu’est-ce que tu viens de dire ? 

E :

pa pe konpran ?

Tu ne comprends pas ?

ZF :

what are you saying like that ?

Qu’est-ce que tu dis là ? 

E :

to pa pe konpran ?

Tu ne comprends pas ? 

ZF :

hum ?

Hein ?

(2) G2-endo-♂-RG

(14 ans, Québec)

Traduction  :

but | i can | i can | i can understand creole | but i can’t talk ‘cause | my mother did not want me | to learn creole | […] that’s why | yeah | (.) | but i do understand creole

« Je peux comprendre le créole, mais je ne peux pas le parler car ma mère ne voulait pas que je l’apprenne. […] C’est pour cela, ouais. Mais, je comprends le créole ».

(3) G2-endo-♂-MP (26 ans, Québec)

Explication :

c’est [sœœʁ] | euh | c’est [sœœʁ] que | c’est plus le [fʌn] | qu’un | quand [tsi] connais la langue de | de où t/ | bein où | tes [paʁã] viennent | [tsɛ] | c’est | moi | personnellement | je comprends très bien le créole | y [ɔ] quand même des expressions | [ãkauʁ] que je | [ʃpɔsœœʁãkauʁ]| mais moi je comprends très bien | quand mes [paʁã] | i’ parlent | i’ parlent [tut] le temps ensemble | puis | parler aussi | j’suis capable | mais | [jɔãkauʁynptsItʒɛin ] qui m’[ãpɛIʃ] de parler

Il parle en français québécois. Quelques caractéristiques sont représentées ici par le biais d’une orthographe adaptée, p. ex. : <i’> au lieu de <ils> et signes IPA au lieu de graphèmes où cela s’applique (Reinke & Ostiguy 2016).

Les représentations du créole mauricien parlé par la G2 au Canada

38Les évaluations ci-dessus basées sur la perception montrent que le créole mauricien de quelques membres de la G2 est jugé « (très) bon » par la G1. Par conséquent, il faut s’attendre à ce que cela se reflète dans le comportement linguistique de la G2 et que les locuteurs partagent cette représentation. Pourtant, si les jeunes Canadiens aux racines mauriciennes parlent créole mauricien dans la mesure où ils sont capables de et disposés à converser et à se faire enregistrer en créole mauricien, c’est très souvent parce qu’ils ont passé une partie de leur enfance ou de leur jeunesse à l’île Maurice :

(4) G2-endo-♂-AJ (18 ans, Québec)

Traduction :

AJ : mo’nn ne isi | lerla | mo’nn retourn enn ti moman moris | […] mo ti ena sink an mo rapel kan mo ti moris

Je suis né ici. Puis, je suis retourné à Maurice pendant un petit moment. J’avais 5 ans, je m’en rappelle, quand j’étais à Maurice

E : e | komie letan to ti laba

Et combien de temps étais-tu là-bas

AJ : parey | enn an | […] me sof ki | mo’nn retourn ase fréquemment moris

Pareil [que toi], un an. Mais je retourne à Maurice assez fréquemment

(5) G1.75-♀-EM (12 ans, depuis 8 ans au Manitoba)

Traduction :

E : kan to’nn vinn isi | ki laz to ti ena ?

Quel âge avais-tu quand tu es venue ici ? 

EM : katr an | de-mil-dis | lerla mo ti real moris | de-mil-douz | mo’nn revini de-mil-kinz

Quatre ans, en 2010. Puis, je suis encore allée à Maurice en 2012. Je suis revenue [au Canada] en 2015 

(6) G2-endo-♂-RG (14 ans, Québec)

Traduction / Explication:

but | he learns | because he went to mauritius | one time more than me | and he learned | with his cousins

« Mais lui, il apprend [n.d.a. : le créole] parce qu’il est allé à Maurice une fois de plus que moi. Et là, il l’a appris avec ses cousins ».
Il parle sur son frère cadet, G2-endo-♂-LG (12 ans, Québec).

39Puisque la représentation d’un ‘bon’ créole mauricien est évoquée (cf. Tableau 1), nous supposons aussi l’existence d’un ‘mauvais’ créole mauricien parlé par la G2. Effectivement, la représentation la plus souvent mentionnée est celle du « kreol barok » (fr. ‘créole sommaire’), mais celle du « kreol grosie » (fr. ‘créole grossier’) est évoqué également :

(7) G2-endo-♂-AJ (18 ans, Québec)
zot kreol wi | zot kreol inpe koumadir kave | inpe bizar | enn laksan inpe koumadir zot | zot laksan ‘inn rouye barok inpe

Traduction :
« Leur créole [n.d.a. : des locuteurs de G2], oui… Leur créole est un peu, tu sais quoi, un peu bizarre. Un accent un peu comme si l’accent serait rouillé un peu sommaire ».

(8) G1-a-♂-RJ (~28 ans, depuis 10 ans en Ontario)
apre ena | ena bann saki | kouma dir | zot ‘inn ne isi | zot kreol inpe barok | right ? | kouma dir like | broken creole | zot pa konn tou mo | easy like i do

Traduction :
« Puis, il y a ceux qui sont nés ici. Leur créole est un peu sommaire, n’est-ce pas ? Comme un mauvais créole. Ils ne connaissent pas tous les mots aussi facilement que moi. »

(9) G1-a-♂-CG (~35 ans, depuis 5 ans au Québec après 7 ans en Angleterre)
me zot ena enn laksan | me zot laksan | pa plis | plis | pa plis rafine | plis inpe grosie

Traduction :
« Mais ils [n.d.a. : les locuteurs de G2] ont un accent. Mais leur accent est moins raffiné, plutôt un peu grossier ».

40Sur la base des déclarations relatives aux réalisations linguistiques des locuteurs de G2, le « kreol barok » peut être décrit comme une variété émergente marquée par l’apparition d’une certaine hybridité. Les locuteurs identifient deux traits particulièrement perceptibles : a) « laksan » (fr. ‘l’accent’), renvoyant apparemment à des traits phonétiques (p. ex. (7), (9), (11)) et b) le manque de lexique créole qui conduit aux emprunts ou aux interférences (p. ex. (8), (10)). Ces caractéristiques « hybrides » sont ainsi enregistrés comme un emblème de la G2 (cf. Agha 2007).

41Nous soulignons que le locuteur de l’exemple (11) qui fait lui-même partie de la G2 se refuse de se compter parmi ce groupe (par conséquent, il parle de « bann-la », fr. ‘ils’) étant donné qu’il a passé plusieurs années de son enfance à l’île Maurice et que son créole ne montre pas les traits mentionnés. Pourtant, dans l’exemple, il essaie d’imiter les caractéristiques phonétiques de la deuxième génération de créolophones.

(10) G1-a-♂-SM (42 ans, depuis 10 ans au Manitoba)
ena boukou zanfan koz kreol | li koz (.) si enn fraz ena dis mo | set mo angle | trwa mo kreol

Traduction : « Quand ils parlent créole, dans une phrase de dix mots, beaucoup d’enfants emploient sept mots en anglais et trois mots en créole ».

(11) G2-endo-♂-AJ (18 ans, Québec)
we to kone nou sort moris | nou [koʊz] kreol | be parey | fode pa nou bliye nou [kiltijæː] | (.) bann-la koz koumsa | koumsa inpe komik | enn laksan bien komik

Traduction : « Oui, tu sais, nous venons de Maurice. Nous parlons créole. De la même façon, nous ne devons pas oublier notre culture. Ils parlent comme ça. Un peu drôle. Un drôle d’accent ».

Explication : Dans la première partie, il essaye d’imiter la G2. Il utilise alors le pronom « nou ».

42En effet, ces représentations sont partiellement confirmées par les locuteurs de G1.75 et G2 :

(12) G1.75-♀-KN (8 ans, depuis au moins 4 ans au Québec)
ena kout mo plis abitie avek franse | ena kout | mo bliye di- | mo pa konn bann mo an kreol | […] mo dir li an franse

Traduction :
« Parfois je suis plus habituée au français. Parfois, j’oublie di-. Je ne connais pas quelques mots en créole […] je le dis en français. »

(13) G2-end-♀-CT (17 ans, Québec)
pi | on parle presque jamais créole | pi on a un accent | qui n’est pas créole | on n’a pas un | on a un accent [kɔ̃] parle créole | […] c’est juste que | on parle mal

43Lorsqu’une génération entière commence à intégrer des éléments du français québécois ou de l’anglais canadien dans leur façon de parler créole, l’émergence de variétés canadiennes du créole mauricien est possible (cf. les observations de Patzelt 2016 sur le créole haïtien en Guyane ou de Hebblethwaite 2000 p. ex. aux États-Unis). Dans notre questionnaire, des répondants de la G1 ont mentionné des exemples que nous avons également entendu à plusieurs reprises pendant notre séjour de recherche (p. ex. « mo blond », fr. québ. ma blonde, cr. mau. mo trannsink/girlfrenn, fr. ‘ma copine’). Au lieu d’encourager la G2 à parler le créole mauricien malgré une prononciation différente et de possibles innovations lexicales, les locuteurs de G1 s’en amusent généralement (cf. exemple (14)). Le « kreol barok » de la G2 est ainsi hiérarchiquement classé en dessous du « bon créole » emblématique de la G1 (cf. section 3). Ce fait peut mener à une insécurité linguistique de la part des locuteurs de la G2 qui sont « gênés » (cf. exemple (3)) et préfèrent de ne pas parler créole mauricien du tout. Ainsi, cette représentation peut être une raison importante parmi certainement de nombreuses autres pour le déclin du créole mauricien dans la G2 :

  • 28 Nous rappelons encore que ce locuteur s’identifie à la G1 et qu’il a vécu à l’île Maurice pendant s (...)

(14) G2-endo-♂-AJ (18 ans, Québec)28
nou pran bokou nisa [il rit] | avek zot aksan […] nou kone ki zot ena enn laksan | zot kone ki nou kone ki zot ena enn laksan inpe | inpe rouye

Traduction :
« Nous nous moquons beaucoup de leur accent. […] Nous savons qu’ils ont un accent. Et eux, ils savent que nous savons qu’ils ont cet accent légèrement rouillé ».

(15) G2-endo-♂-MP (26 ans, Québec)
t’sais en même temps | on sait si’ parlent de toi

Conflit entre représentations et comportement linguistique de la G1 au Canada

44Étant donné l’enregistrement de l’hybridité comme emblème de la G2 et la dévalorisation de leur comportement linguistique comme défectif et objet de moquerie, il est intéressant d’analyser le comportement langagier de la G1. À ce propos, il convient de regarder encore une fois la situation dans la société de départ : nous pouvons décrire le plurilinguisme mauricien par une distinction dichotomique. Alors que l’idée du plurilinguisme additif accorde aux locuteurs la disposition de plusieurs systèmes linguistiques séparables qu’ils emploient selon les exigences du contexte, le concept du plurilinguisme intégratif met en avant l’hybridité élevée d’un répertoire linguistique (Patzelt 2016, 323). À notre avis, les deux concepts cohabitent à Maurice et s’y concurrencent dans le sens qu’il existe un décalage entre représentations et pratiques. Alors que le plurilinguisme intégratif domine dans la pratique des Mauriciens et que les variétés interlectales sont fréquentes, dans les représentations l’idée de variétés linguistiques catégorisées et bien séparées l’une de l’autre est prépondérante. Pendant que Patzelt (2016, 322‒323) observe une tendance vers un plurilinguisme intégratif parmi les personnes nées en Guyane comme terre d’accueil, la situation plurilingue à l’île Maurice permet d’établir ce concept au niveau pragmatique dans la société d’origine (cf. section 2). Il convient de s’interroger sur les comportements langagiers et réactions des Mauriciens habitués à cette pratique lorsque la société d’accueil ne la permet plus au même degré.

  • 29 Nous avons mis en gras les éléments lexicaux identifiables comme n’étant pas créole mauricien.

45Effectivement, nous avons rencontré maintes personnes de la G1 au Canada dont nous pourrions classer le produit linguistique dans la catégorie de « kreol barok », vue la quantité d’éléments anglais ou français dans leurs discours.29 Certes, le degré de mélange est plus flagrant quand l’anglais est employé (p. ex. (16)), mais il s’affiche aussi pour le français (p. ex. (17)) :

(16) G1-a-♂-RJ (~28 ans, en Ontario depuis 10 ans)
to kone ki mo pe mean | i guess | it’s a comfort thing | you know what i mean | like | as long as people-la pe | dimounn-la pe konpran ki to pe mean | that’s what matters | right

Traduction :
« Tu sais ce que je veux dire ? Je suppose que c’est une question de confort, tu vois ce que je veux dire ? Comme, tant que les gens comprennent ce que tu veux dire, c’est ce qui compte, n’est-ce pas ? »

(17) G1-a-♀-BE (35 ans, au Québec depuis 3 ans)
c’était drôle | hein | parski | culturellement | nou ti | nou très mauriciens | nou ti get fim indien | (.) | fer roti kan lapli | tousa la nou ti fer | nou ti reprodwir tousa la | (.) | mais la langue | français | c’était | c’est | c’était très francisé

Traduction :
« C’était drôle, hein. Parce que nous étions très mauriciens culturellement. Nous regardions des films indiens, nous faisions des rotis [plat mauricien] quand il pleuvait. Nous faisions tout cela. Nous le reproduisions. Mais la langue : français. C’était très francisé. »

46Il serait pourtant difficile d’expliquer ce comportement linguistique par un manque de pratique du créole dans la diaspora. Bien au contraire, G1-a-♀-BE confirme qu’elle ne devait et ne voulait parler que français pendant sa jeunesse à l’île Maurice, visant l’émigration depuis un très jeune âge. Il s’agit donc, plutôt, d’une fossilisation prémigratoire d’un « créole francisé », fortement marqué par l’alternance codique, qui était nécessaire afin de se positionner socialement à Maurice. Dans le contexte du plurilinguisme mauricien, un tel comportement linguistique serait donc peu surprenant. L’exemple (17) confirme que les conditions cadres et les facteurs prémigratoires sont essentiels pour les analyses en linguistique migratoire.

  • 30 Nous référons au modèle d’acculturation linguistique de Gugenberger (2018). Elle distingue entre le (...)

47De même, pour le comportement linguistique de G1‑a‑♂‑RJ (cf. exemple (16)), nous pouvons supposer des raisons de négociation d’identités, comme présentée dans Gugenberger (2018) et dans Mutz & Patzelt (2018) : en employant de l’alternance codique, le locuteur affiche ses compétences dans les deux langues (anglais et créole mauricien). Il montre ainsi une identité intégrative, composée justement d’éléments mauriciens et canadiens comme expression du « tiers-espace ».30 Il est intéressant d’observer que ce locuteur considère apparemment l’exploitation de son répertoire linguistique comme un atout, alors qu’il l’interprète comme un défaut pour les locuteurs de la G2 (cf. exemple (8)). Il est peu surprenant que des locuteurs mauriciens de la G1 au Canada montrent des traits du plurilinguisme intégratif quant à la sélection fonctionnelle d’éléments linguistiques, comme ils le font généralement à Maurice. En revanche, nous ne pouvons pas constater une acceptation croissante de leur part des variétés interlectales émergeantes d’autres groupes, à savoir du groupe G2.

5 Conclusion

48Nous avons démontré dans cet article l’existence de dynamiques diagénérationnelles concernant le créole mauricien au Canada à l’aide d’une analyse de la perception des compétences et du comportement linguistique de la G2 par la G1 qui répercutent dans les représentations et influencent, en fin de compte, le comportement linguistique de locuteurs de la deuxième génération. Effectivement, –selon la perception de la G1 et nos propres observations– la compétence active du créole mauricien diminue de manière significative dans la génération née au Canada (G2) par rapport à la G1, malgré un fort désir de transmission. Cette dynamique est confirmée par l’évaluation de la G2 par la G1, mais aussi par l’auto-évaluation de la G2 dans les questionnaires et dans les enregistrements. Une autre dynamique diagénérationnelle en résulte et peut être observée dans des représentations. Les différences entre autoreprésentations et hétéro-représentations (Krefeld & Pustka 2010, 15) deviennent apparentes dans la première génération, et elles sont à leur tour transmises à la G2. En effet, alors que la G1 enregistre un créole mauricien plus ou moins influencé par les langues canadiennes comme emblème de la G2 et qu’ils le jugent plutôt « sommaire » ou « mauvais », ils pratiquent eux-mêmes des variétés linguistiques contenant des éléments d’autres langues, à savoir du français (mauricien et québécois) et de l’anglais (mauricien et canadien). Ces produits linguistiques, en revanche, ne sont pas considérés comme étant défectifs par la G1 ou la G2. Dans ses autoreprésentations, la G2 semble reprendre l’emblème enregistré par la G1, à savoir que leur façon de pratiquer le créole mauricien est insuffisante. Une possible réaction est la limitation de l’usage du créole mauricien à des contextes très occasionnels et l’assimilation aux exemples canadiens au lieu de l’intégration dans les communautés créolophone et canadienne (Gugenberger 2018). Une des maintes questions qui surgissent serait : comment la G1 et la G2 qui ne dispose finalement que de la G1 au Canada comme modèle à suivre font-elles la distinction entre les mélanges acceptables et inacceptables ? Afin d’y répondre, l’emploi de la méthode de décisions sur l’acceptabilité serait utile (Patzelt 2018, 154‒155).

49Enfin, les caractéristiques linguistiques auxquelles les participants attachent leurs représentations sont l’accent et le lexique. Nous pensons être capables d’en dériver une hypothèse pour une étude plus approfondie : Dans les représentations de la G1, la différenciation entre un créole mauricien ‘pauvre’ dit « barok » et un créole mauricien ‘authentique’ jugé « bon » se fera beaucoup moins à l’aide du lexique employé qu’à l’aide de la phonologie, la phonétique et la syntaxe. Ainsi, l’intégration d’un élément lexical du français québécois prononcé avec un accent créole mauricien serait-elle davantage acceptée que l’intégration d’un élément lexical du français mauricien prononcé avec un accent québécois ?

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Notes

1 Lorsque nous utilisons le masculin générique dans cette publication, nous incluons tous les genres et vous prions de ne pas nous en tenir rigueur.

2 Plusieurs termes sont fréquemment utilisés pour les variétés de ce type. Mutz & Patzelt (2018, 250) parlent de langues en mouvement ou, suivant Stehl (2011), de langues in motu. Il est aussi possible de parler de variétés exogènes ou allochtones lorsqu’elles sont utilisées en dehors du territoire d’origine (c’est-à-dire, quant aux langues créoles, l’endroit où elles sont nées à l’époque coloniale ou postcoloniale). Les termes langue de migrants ou langue d’immigrants (p. ex. Houle 2011) sont aussi communs. Dans une perspective diachronique, il est souvent question de langues d’héritage (heritage languages).

3 Nous précisons que la notion de « diaspora » est employée ici dans un sens très large renvoyant à une communauté partageant la même origine allochtone sans que ses membres soient nécessairement impliqués activement dans la construction de cette communauté. Il est sous-entendu que les membres ont une conscience de leur origine allochtone commune. D’autres critères souvent cités en sociologie ne s’appliquent pas forcément dans le contexte de notre article (p. ex. une cause catastrophique, une migration forcée ou la marginalisation sociale, cf. Cohen 2008, 17).

4 Les chiffres varient extrêmement pour des raisons différentes, comme p. ex. l’inclusion/l’exclusion des descendants pendant le recensement, l’auto-évaluation des interrogés ou l’intention du statisticien (Fischer 2019, 100‒101). Jahangeer-Chojoo (2018, 11) estime un minimum de 250 000 personnes (chiffre le plus récent).

5 Les différents types de migrations (Zimmermann 2009, 135) dans le contexte mauricien étaient : la migration en colonie, l’esclavage et la migration pour des raisons économiques ou politiques.

6 Gugenberger (2018, 163) distingue des ‘facteurs spécifiques de groupe’ et des ‘facteurs individuels’ (« gruppenspezifische und individuelle Faktoren ») qui sont directement ou indirectement liés à la langue ou extralinguistiques.

7 À Maurice, on appelle ‘Créoles’ les personnes d’origine mixte et/ou d’origine africaine de foi chrétienne.

8 Les élèves mauriciens peuvent opter pour le créole mauricien ou pour l’arabe, le bhojpuri, l’hindi, le mandarin, le marathi, l’ourdou, le tamil ou le télougou. Nous précisons que l’arabe et le mandarin n’ont jamais été des langues primaires des immigrés. En revanche, un certain nombre de Sino-mauriciens parlaient et parlent le hakka (Eisenlohr 2018, 193‒194).

9 Non seulement est-il intéressant d’étudier le développement des langues ancestrales dans la société mauricienne, mais aussi dans la diaspora mauricienne. Cette question ne fait pas l’objet de notre étude, mais au Canada, il semble que ces langues disparaissent rapidement au sein de la communauté mauricienne.

10 Traduction : « Les Mauriciens disposent souvent de vastes répertoires linguistiques. Ils les utilisent de manière créative pour prendre position, définir des situations et mettre en œuvre des identifications sociales, ethniques et religieuses dans la vie quotidienne. Il ne s’agit pas seulement de passer d’une langue définie à une autre, mais aussi de varier considérablement les registres dans les langues vernaculaires que sont le créole mauricien, le bhojpuri mauricien et le français. De manière peut-être plus significative, il existe une variation sociolinguistique considérable dans la manière dont les Mauriciens utilisent le créole mauricien ».

11 Le terme « communautarisme » renvoie à un mode de vie où l’on opère des choix d’inclusion et d’exclusion sur des bases ethno-identitaires. Cela concernerait les différentes communautés ethno-religieuses à l’île Maurice, dont quatre sont explicitement nommées dans la constitution mauricienne : une communauté hindoue, une communauté musulmane, une communauté sino-mauricienne et la population générale qui devrait inclure tous ceux qui n’appartiennent pas aux trois premiers groupes (Mauritius National Assembly 2016, 68). En revanche, au sein de la population, on retrouve plus de catégorisations différentes, à savoir une communauté indo-mauricienne, sino-mauricienne, franco-mauricienne, créole, hindoue, tamoule, musulmane ou chrétienne, etc.

12 N’oublions pas, cependant, l’assimilation forcée des autochtones qui a précédé cette politique et s’est poursuivie jusqu’en 1996, par exemple à l’aide des écoles résidentielles, ainsi que les séquelles et la discrimination qui se font encore sentir aujourd’hui.

13 Chiffre fourni par Statistique Canada (2016), composé de 16 935 personnes nées à Maurice et 9 325 personnes d’origine mauricienne.

14 Chiffre fourni par Linfo.re (2013), renvoyant à un article de Défimedia qui n’est plus en ligne.

15 Estimation fournie par Shiv Seechurn, président de deux associations mauriciennes au Canada, dans un message privé sur Facebook le 7 janvier 2019.

16 Toutefois, nous retrouvons dans la petite ville de Brandon au Manitoba une concentration de Mauriciens particulièrement élevée par suite du recrutement de l’industrie de la viande.

17 Traduction : « Si à Montréal, du moins chez les étudiants, on recherche un environnement anglophone (université), à Toronto, il y a un fort besoin d’espaces francophones ».

18 Traduction : « Tout le monde s’accorde à dire qu’être mauricien, c’est parler Kreol ».

19 Pour plus de détails sur la notion d’« indexicalité », cf. p. ex. Silverstein (2003).

20 Traduction : « Les enfants d’âge préscolaire (âgés de 0 à 5 ans à l’arrivée) n’ont pratiquement aucun souvenir de leur pays de naissance, sont trop jeunes pour avoir appris à lire ou à écrire dans la langue parentale dans le pays d’origine, et sont largement socialisés dans le pays d’accueil ; ils apprennent généralement la nouvelle langue sans accent, et leurs expériences éducatives et leurs capacités d’adaptation sont très similaires à ceux de la deuxième génération née dans le pays. Les enfants d’âge primaire (6 à 12 ans) arrivent généralement après avoir appris à lire et à écrire dans la langue maternelle à l’étranger [n.d.a. : ce n’est pourtant pas le cas pour Maurice], mais leur éducation est complétée dans le pays d’accueil ; membres de la génération 1.5 classiques, ils sont les plus susceptibles de s’adapter avec souplesse entre deux mondes et de devenir des bilingues courants. Les adolescents (âgés de 13 à 17 ans à l’arrivée) peuvent ou non venir avec leur famille d’origine et fréquenter des écoles secondaires après leur arrivée ou, pour les plus âgés, entrer directement dans la vie active ; leurs expériences et leurs capacités d’adaptation sont plus proches de la première génération de jeunes adultes immigrés que de la deuxième génération native ».

21 Si cette classification (G1.5, G1.75 et G2 prises ensemble) est sans aucun doute utile dans la plupart des cas, nous sommes convaincus qu’en matière d’identité, il peut faire une différence que la personne soit née dans un pays ou un autre, même si elle n’a aucun souvenir de sa vie et de son enfance dans ce pays.

22 D’ailleurs : Un enfant d’un Mauricien (G1, locuteur de créole mauricien) et d’une canado-mauricienne (G2, sans connaissances passives du créole mauricien) serait-il issu d’une relation endogame ou exogame ? En linguistique de migration, nous considérons que les questions de langue sont plus importantes que le fait que l’origine est la même.

23 51 ♀, 50 ♂ ; 66 G1, 11 G1.5, 7 G1.75, 15 G2 et deux conjoints canadiens ; 16 personnes âgées de 0‒12, 9 de 13‒18, 20 de 19‒30, 39 de 31‒50 et 17 de plus de 50 ans issues des communautés créole, hindoue, musulmane, sino-mauricienne et tamoule.

24 Pour encore plus de détails sur la composition du corpus (la prise de contact, le contenu exact du questionnaire, etc.), cf. Fischer (2019, 96‒99).

25 Cependant, Mutz (2017, 304) précise que le nombre de données de son corpus est trop insignifiant pour être généralisé.

26 Tous les pourcentages ont été arrondis.

27 Traduction : « c’est en anglais tout le temps ».

28 Nous rappelons encore que ce locuteur s’identifie à la G1 et qu’il a vécu à l’île Maurice pendant son enfance.

29 Nous avons mis en gras les éléments lexicaux identifiables comme n’étant pas créole mauricien.

30 Nous référons au modèle d’acculturation linguistique de Gugenberger (2018). Elle distingue entre les stratégies assimilante, intégrative, oscillante et séparative par rapport aux langues de la société d’accueil. Pour les Mauriciens au Canada, cf. Fischer (2019 ; 2021).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Magnus Fischer, « Dynamiques diagénérationnelles du créole mauricien en situation diasporique au Canada », Études créoles [En ligne], 38 | 1-2 | 2021, mis en ligne le 01 juin 2022, consulté le 14 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/etudescreoles/729 ; DOI : https://doi.org/10.4000/etudescreoles.729

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Auteur

Magnus Fischer

Université de Brême / Universität Bremen
Fischerm[at]uni-bremen.de

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Droits d’auteur

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