Mary M. Burke, Race, Politics, and Irish America. A Gothic History
Mary M. Burke, Race, Politics, and Irish America. A Gothic History, Oxford, Oxford University Press, 2023, 272 p.
Texte intégral
1L’ouvrage fondateur de Noel Ignatiev, How the Irish Became White, publié en 1995 (et toujours pas traduit en français), avait mis en lumière la manière dont les Irlandais aux États-Unis ont franchi la « ligne de couleur » (« color line ») en se désolidarisant des Afro-Américains. Mary M. Burke vient compléter cette histoire avec un éclairage nouveau et transdisciplinaire : partant de la littérature gothique (irlandaise et américaine), elle mobilise les outils des études critiques de la race, des études féministes et queer, et interroge l’historiographie pour comprendre ce que « Irish » signifie aux États-Unis. Elle livre ainsi non pas tant une histoire mais un récit renouvelé et « gothique » de la manière dont les Irlandais sont devenus blancs (et se sont donc intégrés aux structures du pouvoir).
2Cinq chapitres (re)constituent ce récit gothique de manière diachronique. Le chapitre 1 analyse la présidence Jackson (1829-1837) comme le moment d’affirmation de la virilité, masculinité et blanchité des Scots-Irish qui incarnent alors la quintessence de l’Américain au point d’être les « vrais » natifs : ils étaient Américains avant même de quitter l’Irlande, ayant déjà fait l’expérience de la frontière. Pourtant, la figure de Jackson agit comme un spectre gothique (à la Hans Blumenberg, ce que l’autrice ne revendique pas). Francis Scott Fitzgerald, Edgar Allan Poe et Eugene O’Neill furent hantés par ce spectre qui rappelait aux Scots-Irish américains la position d’envahisseur des Ulster Scots irlandais (voire leur précédente origine dans la frontière anglo-écossaise), ce que Burke appelle le « Scots Irish Gothic ». Ce spectre terrorisait littéralement Henry James, Burke analysant l’Irlandais de placard (« closeted Irish ») en lui à la suite de Colm Tóibín dans The Master (2004) dans le chapitre 2. En effet, à l’instar des presbytériens d’Ulster post-1798, James voulait oublier ses origines irlandaises, de la même manière qu’il taisait son homosexualité. Dans cette optique, les Irlandais catholiques d’immigration post-Famine, pas complètement blancs (off-white), représentaient un danger de contagion (raciale, sexuelle et culturelle), risquant de faire vaciller la whiteness récemment acquise des Scots-Irish. Le chapitre 3 contraste le rapport à leur Irishness de O’Neill et de Fitzgerald. Si le premier l’explorait avidement pour formuler une critique sans concession du refus de ses semblables à forger une solidarité avec les autres opprimés (notamment les noirs), le second cherchait à l’effacer de sa propre conscience mais elle hante toute son œuvre. Le chapitre 4 explore les romans de plantation. Frank Yerby (1916-1991), Afro-Américain et Scots-Irish, et William Faulkner présentent ce monde disparu sans aucune nostalgie, contrairement à Margaret Mitchell. Dans ces romans, les Irlandais reproduisent aux États-Unis le laboratoire colonial irlandais : de la Plantation de l’Irlande aux plantations du Sud d’avant-guerre, les deux genres littéraires qui leur correspondent sont en réalité le même. La dernière étape dans le blanchiment des Irlandais catholiques aux États-Unis a eu lieu avec Grace Kelly. Son mariage médiatique avec le prince Rainier de Monaco en 1956 a permis à l’imaginaire collectif américain (et mondial) d’assimiler complètement Amérique et Irlandais, effaçant la laideur simiesque initiale des Irlandaises et Irlandais catholiques (les « Pat » et les « Bridget ») pour lui substituer la blondeur glaciale synonyme de « classe », ouvrant ainsi la voie à l’élection de John Fitzgerald Kennedy à la présidence. Ce « mariage blanc » (« white wedding ») fait l’objet du dernier chapitre. Burke y souligne le lien consubstantiel entre la construction de la race aux États-Unis et la société du spectacle, ainsi que les industries du cinéma et de la mode. L’épilogue replace le récit de la « dynastie » Kennedy dans le genre gothique (qui a remplacé la romance médiévale de la nouvelle Camelot), mais avec des interprétations différentes entre les républicains, qui placent au cœur du récit la décadence morale des Kennedy, et les démocrates, pour qui ils sont les victimes innocentes d’une sinistre conspiration.
3Burke propose ainsi un ouvrage stimulant qui explore non pas tant le rapport politique des Irlandais à la race (on peut noter une interprétation erronée à propos des Fitzgibbon, p. 53 et 56) mais la construction de l’identité raciale dans l’imaginaire collectif. En creux (puisqu’il n’y a pas de conclusion), elle raconte l’histoire d’un possible non advenu d’une solidarité entre Afro-Américains et Irlando-Américains, que s’étaient plu à imaginer Yerby et O’Neill et qu’Obama a incarné un bref moment. Mais, ayant abandonné le parti démocrate lorsque Kennedy a soutenu la lutte pour les droits civiques, les Irlando-Américains en ont voulu autrement avec Donald Trump, les mèmes sur les « esclaves irlandais » et le mouvement Blue Lives Matter, qu’ils ont massivement soutenus. On peut regretter que Burke n’ait cependant pas davantage mobilisé les études sur la mémoire pour comprendre pourquoi, même si cela affleure dans son ouvrage.
Pour citer cet article
Référence papier
Mathieu Ferradou, « Mary M. Burke, Race, Politics, and Irish America. A Gothic History », Études irlandaises, 48-2 | 2023, 131-132.
Référence électronique
Mathieu Ferradou, « Mary M. Burke, Race, Politics, and Irish America. A Gothic History », Études irlandaises [En ligne], 48-2 | 2023, mis en ligne le 06 novembre 2023, consulté le 10 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/etudesirlandaises/17649 ; DOI : https://doi.org/10.4000/etudesirlandaises.17649
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