Introduction
Texte intégral
1Cet ouvrage est issu des réflexions menées lors de la Journée d’Étude « Altérité et marginalité. La représentation des indigènes, Africains, et afro-descendants en Amérique latine, dans les Caraïbes et dans l’Atlantique noir » organisée à Aix-en-Provence le 22 mai 2018. Le projet est né à partir de la rencontre de deux chercheuses travaillant sur l’altérité : l’une sur la représentation des autochtones dans le roman centraméricain contemporain, l’autre sur la visualité de l’esclavage urbain dans la culture visuelle brésilienne au XIXe siècle. L’objectif de cette initiative était de mener une réflexion conjointe sur les formes que l’imaginaire d’altérité de et/ou depuis la marge peut prendre dans les représentations textuelles et visuelles en Amérique latine conçue au sens large, dans ses aires hispanophone, lusophone et francophone.
- 1 Voir Peter Wade, Race and ethnicity in Latin America, Londres, Pluto Press, 1997 ; voir aussi Vic (...)
- 2 Gaetano Ciarcia, « Impressions d’Europe », Gradhiva, no 3, 2006, p. 3.
- 3 Voir Roger Chartier, « Pouvoirs et limites de la représentation. Sur l’œuvre de Louis Marin », An (...)
- 4 Voir Amaryll Chanady, Entre inclusion et exclusion. La symbolisation de l’autre dans les Amérique (...)
- 5 Voir David Bindman, Ape to Apollo : Aesthetics and the Idea of Race in the Eighteenth Century, It (...)
- 6 Voir Alejandro de la Fuente, « Afro Latin American Art », in Afro-latin American Studies : an Int (...)
2Le constat de départ des réflexions qui suivent est que, dans le cas des sociétés latino-américaines, les figures de l’autochtone, de l’Africain et de sa descendance américaine, assument souvent le rôle de l’Autre1. Cette altérité forcée, car constituée à partir de la perspective européenne, s’impose dès les premiers contacts des Européens avec le « Nouveau Monde » par le biais de l’exhibition et du scrutin de ces groupes ethnico-culturels perçus sous le signe d’une « humanité bizarre2 », comme détentrice d’un paradigme culturel qui serait, lui, légitime et normatif. Cette élaboration radicale de l’Autre place la représentation et la parole de ces groupes dans une position marginale, et institue la marginalité dans un dialogue à la fois paradoxal et complexe avec l’altérité. La marginalité est en étroit rapport avec la notion de pouvoir, celui-ci élaboré à une échelle sociale par les instances qui détiennent la prérogative de production et d’utilisation des représentations (matérielles et subjectives)3. Ainsi, la stigmatisation de ces groupes les maintient hors des normes établies par les sphères hégémoniques du pouvoir, que ce dernier soit politique, culturel ou autre. Dans le champ de la littérature, la relégation de ces groupes dans le statut de l’Autre marginalisé se traduit, par exemple, par leur exclusion du « canon littéraire » national4. Dans celui des arts, deux tendances s’expriment : l’une constitue l’art, à l’instar de la discipline naissante de l’Anthropologie et celle de l’Histoire naturelle, comme un outil pour la construction hiérarchique d’un répertoire de la diversité humaine, vérifiable notamment dans les arts européens5 ; l’autre se réfère aux processus de créolisation, de syncrétisme, d’hybridité culturelle et artistique marqués par les contacts entre les pratiques culturelles et artistiques de différents groupes dans l’espace latino-américain6.
- 7 Voir John Beverley, Hugo Achúgar, Subalternidad y representación, Iberoamericana, Madrid, 2002.
- 8 Voir Walter Mignolo, Arturo Escobar, Globalization and the decolonial option, Londres/New York, R (...)
- 9 Voir Aníbal Quijano, « Colonialidad y modernidad/racionalidad », Perú indígena, no 13, 1992, p. 1 (...)
3La question du centre et du discours hégémonique à propos de l’Autre est le socle d’une réflexion postcoloniale7 dans les sciences humaines et sociales ainsi que dans les études littéraires et artistiques. L’émergence des théories postcoloniales puis le tournant décolonial8 initié à partir du travail du théoricien péruvien Aníbal Quijano9 ont permis l’émergence d’un travail de déconstruction des rapports de pouvoirs marqués par l’héritage colonial dans les sociétés latinoaméricaines multiculturelles contemporaines. Le concept de « colonialité du pouvoir » a permis de penser les modalités de perpétuation de la marginalisation des populations cantonnées au statut de l’Autre depuis l’époque coloniale et le racisme encore présent dans des sociétés où, pourtant, la multiculturalité est parfois reconnue dans la Constitution.
- 10 « […] le seul facteur commun à toutes les victimes était leur appartenance à un groupe ethnique d (...)
- 11 Marta Casaús Arzú, « Las expresiones de odio y racismo en la opinión pública guatemalteca durante (...)
4Plusieurs événements récents confirment en effet que si la multiculturalité est reconnue dans les discours officiels, le processus d’interculturalité, lui, est loin d’être véritablement encouragé de façon pérenne. Par exemple, au Guatemala, où les populations autochtones représentent plus de 40 % de la population totale, les débats récents autour du procès de l’ex-dictateur Efraín Ríos Montt jugé en 2013 pour le génocide du peuple maya Ixil pendant son mandat de 1982 à 1983 prouvent la difficulté à reconnaître la parole des autochtones et leur souffrance. Malgré le rapport de la Comisión para el Esclarecimiento Histórico de l’ONU qui concluait en 1999 que « […] el único factor común a todas las víctimas era su pertenencia a un determinado grupo étnico y […] que dichos actos fueron cometidos “con la intención de destruir total o parcialmente” a dichos grupos10 », et la condamnation de Ríos Montt en 2013, la sentence pour génocide fut finalement annulée quelques semaines après la fin du procès pour vices de forme. Non seulement le procès met en valeur l’impossibilité pour le Guatemala de reconnaître l’existence d’un racisme d’État lors du conflit armé, mais il a aussi été l’occasion de réveiller, dans la société guatémaltèque, les expressions de racisme et de haine des classes supérieures ladinas envers les indios à qui elles niaient le droit au témoignage et à l’accusation. De nombreux témoignages publiés dans la presse pendant toute la durée du procès niaient non seulement la réalité du génocide mais présentaient les accusations des témoins autochtones comme des attaques venues de l’extérieur perpétrées contre les véritables « nationaux », les ladinos, les non-indigènes. Dans certains articles, la violence de l’État, lorsqu’elle était reconnue, pouvait être justifiée par la nature même des victimes11.
- 12 Voir João José Reis, « Slaves as Agents of History : a Note on the New Historiography of Slavery (...)
5Il s’agit donc ici de s’interroger sur les formes combinatoires de l’imaginaire, de l’altérité et de la marge, cette dernière appréhendée en tant que lieu de production et thème de représentation, dans les contextes culturels, artistiques, sociaux et historiques de ces sociétés. À travers des allers-retours entre ces diverses aires géographiques et culturelles, il est question également d’analyser les stratégies développées pour représenter l’altérité et la marginalité depuis un espace hégémonique, qu’il soit discursif, institutionnel, culturel, ou symbolique. Dans cet horizon thématique, la réflexion conceptuelle sur les notions telles qu’identité, marginalité, créolité, africanité et indigénisme vise à comprendre la récupération esthétique, sociale et historique des mythes des origines, des représentations du monde, des cosmologies autochtones, de la mémoire de l’esclavage12 et de la déportation des Africains vers les Amériques, entre autres. Tout ceci a pour but de faire émerger les schémas archétypaux de l’imaginaire de l’altérité dans la réécriture des faits historiques et sociaux depuis la perspective des marges ainsi que par le biais de l’étude des rapports entre la parole et le pouvoir.
- 13 Voir Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, PUF, 1960.
- 14 Lucian Boia, Pour une histoire de l’imaginaire, Paris, Les Belles Lettres, 1998, p. 33.
- 15 Voir Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962.
- 16 Cédric Audebert, Elisabeth Cunin, Odile Hoffmann et Christian Poiret, « Altérité et rapports à l’ (...)
6La figure de l’Autre se construit comme un individu, un personnage ou une communauté considérée à partir d’une perspective qui l’oppose à un « je » qui formule le discours (textuel ou visuel). Pour Lucian Boia, dans son histoire de l’imaginaire13, l’Autre est toujours observé « par le filtre déformant de l’imaginaire14 ». La notion d’altérité appréhendée dans une dialectique du connu et de l’inconnu, du moi et de l’Autre, détermine différentes structures de l’imaginaire quelles que soient les formes variables et distinctes que celui-ci peut assumer (par exemple, les mythes fondateurs ou l’idée d’un paradis perdu, deux formes assez fréquentes dans les imaginaires latino-américains ou de la diaspora africaine). Le constat de la différence de l’Autre, qu’elle soit minime ou radicale, peut le placer au-delà de l’humanité, dans une radicalité qui le figure comme un être divin ou animal. En effet, l’Autre, considéré dans une perspective d’identité (ou d’universalité15) et d’altérité, est placé hors du périmètre de ce que l’on identifie comme « humain ». Les notions de l’Autre et de la marge entretiennent donc des liens étroits dans la représentation des sociétés latino-américaines. En effet, cette aire géographique et culturelle présente un champ privilégié pour l’analyse et l’étude de l’imaginaire de l’altérité et, par conséquent, de la production culturelle et intellectuelle dite « marginale ». Une histoire partagée, notamment en ce qui concerne la colonisation européenne, la domination et l’exploitation des populations natives ainsi que les mémoires diasporiques, – conséquences majeures de l’esclavage des Africains –, caractérise les différents espaces de l’Amérique latine. Ce contexte historique et social partagé marque profondément la représentation de cet individu, de ce personnage ou de cette communauté perçus comme différents, comme autres. Il en est de même pour le lieu de production discursive (textuelle ou visuelle) et pour le terme utilisé pour désigner les populations descendantes des populations précolombiennes : autochtones, aborigènes, Indiens, Indigènes, ou encore les populations afrodescendantes, les Noirs, les Africains-américains, ou les Afro-latino-américains. Une tentative de circonscription de ces identités par une terminologie qui change par ailleurs d’une société américaine à l’autre, voire d’un groupe socio-culturel à l’autre. Ces processus de catégorisation des groupes ethnico-culturels, qu’ils soient opérés par ces groupes eux-mêmes ou par d’autres qui se posent comme les instances hégémoniques à l’intérieur de ces sociétés, questionnent les liens entre les diverses démarches de catégorisation et l’histoire de la colonisation, de l’esclavage et de la racialisation. Le renouveau de ces catégories, à titre d’exemple la réappropriation des termes qui dans les premiers usages sont issus des contextes racistes par la subversion de ces sens, met en lumière la diversité des « logiques d’altérisation16 » en Amérique latine et les Caraïbes. Ces deux pôles de catégorisation de l’Autre : l’un institué par le producteur de ce discours hégémonique et l’autre par la subversion, la réappropriation ou l’élaboration des catégories sont abordés dans deux sections de cette publication. Les modalités de la stigmatisation des populations autochtones et afro-descendantes sont étudiées dans celle intitulée « L’altérité radicale : la construction hégémonique de l’Autre » de ce numéro. L’autre tendance se retrouve dans la section « Nous sommes l’Autre : les réappropriations de l’altérité ».
- 17 José Bengoa, La emergencia indígena en América latina, Santiago du Chili, Fondo de Cultura Económ (...)
- 18 José Bengoa, « ¿Una segunda etapa de la Emergencia Indígena en América Latina? », Cuadernos de An (...)
- 19 Ibidem, p. 7.
- 20 Emilio Del Valle Escalante, « Teorizando las literaturas indígenas contemporáneas : Introducción (...)
- 21 Eduardo de Assis Duarte, « Por um conceito de literatura afro-brasileira », Literafro, [En ligne] (...)
- 22 Voir Antonio Cândido, « O direito à literatura », Vários Escritos, São Paulo, Duas Cidades, 2004, (...)
7Ce dialogisme des pôles opposés ponctue toutes les études présentes dans cette œuvre. En effet, la perspective développée cherche à rendre compte principalement de comment ces « Autres marginalisés » développent des stratégies pour conquérir une voix et une visibilité dans les espaces culturels, artistiques mais aussi politiques de ces pays. Si la marginalité leur est imposée par ceux qui occupent une position hégémonique, il est cependant essentiel d’analyser comment les autochtones, les Africains et les Afro-descendants peuvent réinvestir leur identité pour se soustraire à cette stigmatisation et occuper ou créer un nouvel espace pour se représenter et représenter la société. En effet, José Bengoa parle d’« émergence indigène17 » pour qualifier la prise de conscience ethnique progressive dans laquelle les organisations indigènes et les ONG jouent un rôle important et qui apparaît, selon son étude, dans les années 1980. C’est cette prise de conscience qui explique l’émergence de soulèvements portant des revendications ethniques tels que celui de l’Equateur en 1990 ou le soulèvement des zapatistes au Chiapas (Mexique) en 1994. Plus récemment, une deuxième phase de cette émergence a commencé à la faveur de l’accès de certains leaders autochtones à des fonctions politiques gouvernementales, comme ce fut le cas avec l’élection d’Evo Morales en Bolivie en 2006, ou locales, au niveau municipal dans divers pays d’Amérique latine18. Si l’élément central de la première phase, selon Bengoa, était la notion d’autonomie des peuples autochtones, la deuxième phase, elle, se caractérise par une rénovation de la notion de citoyenneté dans laquelle être à la fois membre du peuple indigène et de la nation ne présente aucune contradiction19. Au niveau littéraire, la littérature produite par des auteurs et autrices se revendiquant d’une identité indigène bénéficie de plus en plus de visibilité et mène à une rénovation de la critique littéraire20. Par exemple, plusieurs prix littéraires dédiés aux literaturas indígenas ont vu le jour récemment, c’est le cas du Premio Continental « Canto de América » de Literatura en Lenguas Indígenas fondé en 1998 ou encore du Premio de Literaturas Indígenas de América depuis 2013. De même, l’obtention du Prix National de Littérature du Chili par un auteur mapuche, Elicura Chihuailaf, en 2020, est un signal assez encourageant de la reconnaissance grandissante, bien qu’encore partielle, des expressions artistiques des autochtones. Dans ce domaine, de nombreuses initiatives émergent comme une riposte aux situations d’exclusion et de violence subies par les populations indigènes et afro-latino-américaines. Au Brésil, depuis une vingtaine d’années, les réflexions critiques sur l’élargissement du corpus littéraire mènent à la discussion sur l’invisibilité des auteurs et des œuvres issus de ce que l’on appelle désormais la « Littérature afro-brésilienne », dont la production se développe maintes fois dans des circuits marginaux, mais pourtant toujours en dialogue avec la littérature brésilienne « canonisée21 ». La conceptualisation d’une branche particulière à l’intérieur de la littérature brésilienne qui rend compte du vécu social des populations afro-brésiliennes incarne une double dimension qui est abordée par l’écrivaine afro-brésilienne Conceição Evaristo sous le terme de escrevivência (dans une traduction libre, « le vécu par l’écrit » ou « l’écrit du vécu »). Cette possibilité de s’émanciper par l’art constitue dans cette perspective une dimension essentielle de la lutte contre le racisme, la violence structurale de l’État, mais principalement la fruition de la littérature et des arts22 se présente comme un droit essentiel qui a été nié, à l’instar de tant d’autres, à ces populations.
8Afin de respecter au mieux l’ambition initiale du projet qui vise à favoriser un regard croisé sur les processus d’altérité concernant les autochtones et les Afro-descendants, l’organisation de ce numéro suit une logique thématique plutôt que générique ou géographique. Nous souhaitons remercier ici tous les auteurs, de divers horizons, de nous avoir accompagnés dans ce processus qui nous permet aujourd’hui de publier cet ouvrage, caractérisé par la diversité des approches, des expressions artistiques étudiées et des aires géographiques et temporelles concernées. Nous remercions aussi chaleureusement les membres du comité scientifique qui nous ont apporté leur expertise dans l’organisation de ce numéro.
9La première section de cet ouvrage, « L’altérité radicale : la construction hégémonique de l’Autre », se consacre à un retour temporel aux premières étapes de la construction de l’altérité en Amérique latine à travers les productions culturelles des Européens sur les populations indigènes, telles que celles évoquées par Mathilde Mougin avec son analyse des œuvres de deux voyageurs français au XVIe siècle, Jean de Léry, et au XVIIe siècle, Marc Lescarbot. L’auteure revient sur la projection des mythes européens dans les œuvres des deux voyageurs français analysées en tant que formes de domination symboliques sur ces populations. Elle met en lumière la façon dont ces premières images des Amériques contribuent à la création d’un discours hégémonique, symbolisé par la littérature viatique, qui se projette sur les représentations ultérieures de populations indigènes. L’autre article de cet axe met en lumière justement ce processus d’élaboration d’une altérité radicale de l’Indigène. Fabio d’Almeida montre à travers une œuvre des arts visuels brésiliens la mythification du personnage natif dans la culture brésilienne du XIXe siècle, créant l’archétype littéraire et visuel majeur du Romantisme brésilien qu’est la figure de l’Indien héroïque et martyr. L’article de Carla C. Francisco revient également sur la façon dont les élites locales s’approprient les discours hégémoniques qui « altérisent » les populations natives et africaines dans une période où les anciennes élites coloniales cherchent à intégrer le monde « civilisé » à la suite des processus des indépendances. L’auteure offre une analyse comparatiste de deux œuvres lithographiques, l’une d’origine argentine et l’autre brésilienne, qui formulent toutes les deux un discours visuel sur le travailleur citadin noir dans les années 1830. Celles-ci constituent une période essentielle pour les sociétés et cultures sud-américaines. D’abord, elles signifient une nouvelle étape dans le long processus des constructions des identités nationales. Ensuite, la mise en place du procédé lithographique pose les bases du développement de la culture visuelle populaire et de masse dans la région.
10La deuxième section, intitulée « La marginalité spatio-culturelle resignifiée : un vecteur de reconquête identitaire » explore la dimension spatiale de la marginalisation, que celle-ci soit concrète, à travers, par exemple, la relégation des populations dans les périphéries des grandes villes latino-américaines, ou subjective, les espaces marginaux auxquels sont cantonnés certains groupes sociaux. Ainsi, l’article de Cristiane Lage de Matos et Claudia dos Santos Geraldo, à travers l’étude du cinéma afro-brésilien de Jefferson De, fait des allers-retours entre deux dimensions de la spatialité : l’une concrète liée aux conditions sociales de la vie dans la banlieue de São Paulo et l’autre subjective en rapport avec ce que signifie avoir une identité assignée ou revendiquée comme périphérique. À travers l’analyse de la production artistique d’Astrid Liliana Angulo Cortés en Colombie, Johanna Carvajal González souligne le profond hiatus entre la considération des Afrocolombiens dans l’espace institutionnel, qui progresse au rythme des évolutions internationales engagées par l’ONU et celui de l’espace imaginaire de la société colombienne, encore profondément contaminé par une vision colonialiste. Ce que postule l’auteure c’est qu’en replaçant des visages et des corps noirs dans les espaces physiques et abstraits associés aux noirs par une perception raciste (le corps noir exploité dans l’espace domestique de Negro Utópico, le corps noir face au corps blanc de la série Negra Menta), l’artiste utilise son propre vécu pour transgresser à la fois le racisme et la misogynie de la société. Après la subversion par l’espace corporel, c’est par le jeu de deux espaces littéraires que Pauline Franchini étudie dans son article les représentations de l’altérité dans la littérature de l’écrivain brésilien Moacyr Scliar. En confrontant sa production destinée à la jeunesse et celle pour le lecteur adulte, l’auteure met en exergue la reconfiguration des messages transmis par Scliar : si dans les romans pour les adultes, juifs et indigènes partagent la même histoire de persécution, la visée didactique de ses romans jeunesse fait disparaître ce parallélisme pour insister davantage sur la morale à tirer du vécu des peuples amérindiens. Cependant, tout comme dans l’article qui précède l’artiste transforme l’espace domestique en déguisement, Pauline Franchini souligne que toute la littérature de Scliar, quel que soit le lectorat visé, montre le personnage indigène dans son déguisement perpétuel « d’Indien » tel que perçu par l’imaginaire collectif, à travers un jeu carnavalesque.
11La troisième section, qui s’intéresse à « L’altérité conquérante : l’affirmation littéraire de la figure autochtone », s’ouvre avec l’article d’Émilie Boyer qui analyse deux romans centraméricains dans lesquels la langue indigène et le langage de l’indigène rencontrent la langue hégémonique : le castillan. L’espace linguistique du roman est donc pénétré par l’Autre au même titre que les personnages autochtones vivent un déplacement géographique important : dans l’exil pour l’un, dans l’espace urbain pour l’autre. À travers l’évocation des difficultés intra et extra littéraires que suppose ce bilinguisme dans le roman centraméricain contemporain, Émilie Boyer met en valeur le caractère subversif de ce bilinguisme pour un lectorat majoritairement ignorant en matière de langues autochtones. Dans l’article suivant, c’est dans la littérature équatorienne que Flor Urrestarazu analyse les processus d’auto affirmation des peuples kichwa et shuar. Elle démontre comment, à travers le discours poétique, les auteurs autochtones répondent à l’homogénéisation issue du discours hégémonique par la diversité et la complexité des identités autochtones réaffirmées via une démarche décoloniale. Enfin, à partir de la classification établie par le critique Iván Carrasco et de l’étude de la poésie de l’auteur Mapuche Leonel Lienlaf, l’article de Solène Méhat vient clore cette section en présentant l’altérité comme une « renégociation » rendue possible par le biais du développement de formes hybrides. L’auteure démontre comment, par un double mouvement d’adresse au Chilien non-Mapuche, puis de revendication d’une identité alternative, l’identité Mapuche, Lienlaf invite à l’élaboration, à travers la rencontre littéraire, d’une collectivité englobant la partie hégémonique et la partie marginalisée de la société chilienne. L’auteure ne manque cependant pas de souligner que ce dialogue ne reste possible qu’à partir du moment où cette création est « validée » par les normes hégémoniques, à travers les institutions littéraires ou la perpétuation d’une vision hégémonique des autochtones.
12La section intitulée « Nous sommes l’Autre : les réappropriations de l’altérité » termine de mettre en valeur la révision critique entamée, dans les études latino-américaines, sur les œuvres fondatrices des études de l’altérité dans cette aire géoculturelle, ainsi que le mouvement de réappropriation de l’altérité mené par les populations marginalisées dans les domaines des arts et de la littérature. L’article de Thomaz Carneiro Simões s’inscrit dans la démarche de révision évoquée alors que les analyses de Fernando Stefanich et Marine Cellier se situent dans l’axe des réappropriations de l’altérité. Thomaz Carneiro Simões revient à un classique des études sociales brésiliennes sur la présence africaine dans le pays, Casa Grande e Senzala (Maître et Esclaves) de Gilberto Freyre. Il revisite l’argument polémique à propos d’un métissage harmonieux développé par Freyre à partir de l’analyse de la métaphore de la « noblesse » des Africains déportés au Brésil. Celle-ci prendrait part dans un processus antinomique qui est en réalité l’un des fondements de l’écriture hétérodoxe de Freyre. Dans son article, Fernando Stefanich expose l’originalité que représente la bande dessinée Patorozú, dans une Argentine marquée par la crise politique et identitaire au début du XXe siècle et où la représentation des indigènes s’appuie sur l’opposition civilisation-barbarie. Dans un tel contexte, la création de Quinterno prend le contre-pied des représentations hégémoniques en construisant un membre du peuple tehuelche comme la figure d’un « contre-ethnotype » compensateur. L’article de Marine Cellier, qui clôt ce numéro, analyse l’ambiguïté de ce processus de réappropriation de l’altérité, notamment lorsque celle-ci participe à un dialogisme entre le besoin exprimé par certains groupes d’« ethniciser » les héros nationaux et, dans l’autre axe, la récupération politique de ces « nouveaux » héros nationaux, ce qui peut mener à une nouvelle essentialisation. L’auteure discute ces questions à travers l’exemple de la nationalisation des héros caribéens et du rôle de l’art dans la (dé)construction de ces représentations nationales.
13Enfin, la section « Débats critiques », coordonnée par Carlo Baghetti, prolongera les débats menés dans cet ouvrage en proposant un compte-rendu de Ecrire l’espace des Amériques : représentations littéraires et voix de femmes amérindiennes (2019) de Rita Olivieri-Godet, suivi d’un entretien avec l’auteure.
Notes
1 Voir Peter Wade, Race and ethnicity in Latin America, Londres, Pluto Press, 1997 ; voir aussi Victorien Lavou (éd.), Les Noirs et le discours identitaire latino-américain, Perpignan, Presses universitaires de Perpignan, 1997.
2 Gaetano Ciarcia, « Impressions d’Europe », Gradhiva, no 3, 2006, p. 3.
3 Voir Roger Chartier, « Pouvoirs et limites de la représentation. Sur l’œuvre de Louis Marin », Annales, Histoire. Sciences sociales, no 2, 1994, p. 407-418.
4 Voir Amaryll Chanady, Entre inclusion et exclusion. La symbolisation de l’autre dans les Amériques, Éditions Champion, Paris, 1999 ; voir aussi Dante Liano, « Occidente, canon y literatura hispanoamericana », Caravelle, no 100, 2013, p. 81-99.
5 Voir David Bindman, Ape to Apollo : Aesthetics and the Idea of Race in the Eighteenth Century, Ithaca, NY, Cornell University Press, 2002 ; voir aussi Anne Lafont, « How Skin Color Became a Racial Marker : Art Historical Perspectives on Race », Eighteenth-Century Studies, vol. 51, no 1, 2017, p. 90.
6 Voir Alejandro de la Fuente, « Afro Latin American Art », in Afro-latin American Studies : an Introduction, Cambridge, Cambridge University Press, 2018, p. 354.
7 Voir John Beverley, Hugo Achúgar, Subalternidad y representación, Iberoamericana, Madrid, 2002.
8 Voir Walter Mignolo, Arturo Escobar, Globalization and the decolonial option, Londres/New York, Routledge, 2010 ; voir aussi Linda Tuhiwai Smith, Decolonizing methodologies. Research and indigenous peoples, Londres, Zed Books Ltd., 1999.
9 Voir Aníbal Quijano, « Colonialidad y modernidad/racionalidad », Perú indígena, no 13, 1992, p. 11-20.
10 « […] le seul facteur commun à toutes les victimes était leur appartenance à un groupe ethnique déterminé et […] que de tels actes furent commis dans l’intention de détruire totalement ou partiellement ces mêmes groupes. », Comisión para el Esclarecimiento Histórico, Guatemala memoria del silencio. Conclusiones y recomendaciones, Guatemala, UNOPS, 1999, p. 49. La traduction est celle des auteures.
11 Marta Casaús Arzú, « Las expresiones de odio y racismo en la opinión pública guatemalteca durante el juicio por genocidio contra el general Ríos Montt », Interdisciplina, vol. 2, no 4, 2014, p. 97-120.
12 Voir João José Reis, « Slaves as Agents of History : a Note on the New Historiography of Slavery in Brazil », Ciência e Cultura (SBPC), vol. 51, no 5/6, 1999, p. 437-445.
13 Voir Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, PUF, 1960.
14 Lucian Boia, Pour une histoire de l’imaginaire, Paris, Les Belles Lettres, 1998, p. 33.
15 Voir Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962.
16 Cédric Audebert, Elisabeth Cunin, Odile Hoffmann et Christian Poiret, « Altérité et rapports à l’espace des populations « noires » : regards croisés entre l’Europe et les Amériques », Diasporas, no 21, 2013, p. 173.
17 José Bengoa, La emergencia indígena en América latina, Santiago du Chili, Fondo de Cultura Económica, 2000.
18 José Bengoa, « ¿Una segunda etapa de la Emergencia Indígena en América Latina? », Cuadernos de Antropología Social, no 29, 2009, p. 7-22.
19 Ibidem, p. 7.
20 Emilio Del Valle Escalante, « Teorizando las literaturas indígenas contemporáneas : Introducción », A Contra Corriente, vol. 10, no 3, 2013, p. 1-20.
21 Eduardo de Assis Duarte, « Por um conceito de literatura afro-brasileira », Literafro, [En ligne], 2011, s. p.
22 Voir Antonio Cândido, « O direito à literatura », Vários Escritos, São Paulo, Duas Cidades, 2004, p. 169-191.
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Émilie Boyer et Carla C. Francisco, « Introduction », Cahiers d’études romanes, 43 | 2021, 7-16.
Référence électronique
Émilie Boyer et Carla C. Francisco, « Introduction », Cahiers d’études romanes [En ligne], 43 | 2021, mis en ligne le 20 janvier 2022, consulté le 16 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/etudesromanes/12973 ; DOI : https://doi.org/10.4000/etudesromanes.12973
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page

