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Autour du train

La fonction du train dans Hijo de hombre d’Augusto Roa Bastos

Gérard Gómez
p. 229-249

Résumés

La fonction du train dans Hijo de hombre – qu’elle soit structurelle, qu’elle serve à décrire les lieux ou les personnages, qu’elle mette en avant les élans patriotiques ou encore qu’elle révèle les croyances énigmatiques d’une collectivité – met en relation les différentes séquences narratives grâce à des effets d’analepse ou de prolepse.

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Index géographique :

Paraguay

Index chronologique :

XXe
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Texte intégral

  • 1 Augusto Roa Bastos, Hijo de hombre, Buenos Aires, Losada, Colección Novelistas de España y América, (...)
  • 2 Augusto Roa Bastos est né à Asunción, Paraguay, en 1917. Alors qu’il dirige le journal indépendant (...)
  • 3 Augusto Roa Bastos, Hijo de hombre, cit., page de présentation.

1L’action du roman Hijo de hombre1 (Fils d’homme), écrit et publié en 1960 par l’écrivain paraguayen Augusto Roa Bastos2 se déroule principalement dans deux villages du Paraguay, Itapé et Sapukai. Le récit s’étend de l’époque de la révolution agraire de 1912 jusqu’au milieu des années 1930, immédiatement après la Guerre du Chaco (1932-1935). Les habitants d’Itapé (où passe la voie de chemin de fer) vénèrent un Christ sculpté au XIXe siècle par un lépreux, planté au sommet d’une colline car l’Église a refusé de l’abriter. Quant aux habitants de Sapukai, ils sont à jamais marqués par les soulèvements agraires du début du XXe siècle et surtout par l’explosion d’un train chargé de dynamite dans la gare du village où attendaient civils et soldats. Cette histoire, qui embrasse plusieurs décennies de l’Histoire paraguayenne, s’articule autour de trois personnages messianiques, Gaspar Mora, Casiano Jara et Cristóbal Jara, et d’un narrateur fort ambigu, Miguel Vera. Elle a pour centre et pour raison d’être l’individu paraguayen chaque jour “crucifié” par la cruauté humaine et chaque jour “ressuscité” à l’espoir d’un meilleur lendemain3.

2Dans une très large partie d’Hijo de hombre le train a un rôle essentiel. Qu’il s’agisse du déroulement de l’histoire, de l’évolution des personnages ou de la position du narrateur, tous sont directement en rapport avec le chemin de fer à un moment ou à un autre du récit. Aussi le train a-t-il quatre fonctions dans cette œuvre : il organise les séquences et structure le roman ; il vise à décrire certains lieux et personnages ; il met en lumière une époque difficile dans l’histoire du Paraguay ; enfin, il illustre l’influence marquante des croyances vernaculaires sur la collectivité.

1. La fonction du train dans l’organisation de la structure du récit

  • 4 Cela est surtout vrai dans les six premières parties de l’œuvre puisque dans les quatre dernières s (...)
  • 5 Augusto Roa Bastos a ajouté à la dernière édition de 1984 une dixième section : Madera quemada. Il (...)

3La structure d’Hijo de hombre est complexe. C’est le train – ou les scènes dans lesquelles il apparaît – qui organise la construction de l’histoire4 ; toutefois, il faut souligner que la structure et la cohérence du récit ne sont pas linéaires. Effectivement, les neuf parties qui composent l’œuvre originale5 s’articulent selon un ordre qui bouleverse la chronologie de l’œuvre. Cette absence de linéarité s’appuie sur la thématique du train grâce à laquelle l’auteur peut soit avancer sur les rails du récit pour peu à peu le développer, soit s’arrêter momentanément dans sa narration, entrecoupant ainsi le fil de son histoire, pour détailler un événement auparavant simplement évoqué. Et pour nous, lecteurs, c’est comme si nous reprenions le train pour faire un voyage dans le passé et pour approfondir notre connaissance et notre compréhension des histoires ou des événements auparavant mentionnés.

4Les passages qui illustrent la première technique narrative dans le récit sont abondants. Par exemple, au début du roman, l’auteur décrit le tracé de la voie de chemin de fer du village d’Itapé :

  • 6 « Plus tard, le tracé de la voie du chemin de fer de Villa Encarnación est passé par là [...]. Avec (...)

Luego el tendido de las vías del ferrocarril a Villa Encarnación pasó por allí [...]. Con las vías el pueblo comenzó a desperezarse. El andén de tierra soltaba su aliento bajo los pies desnudos que lo trajinaban.6

5Un peu plus loin, il précise :

  • 7 « Aujourd’hui, les trains passent plus souvent. Il y a une gare neuve et un quai de ciment qui a fi (...)

Ahora los trenes pasan más a menudo. Hay una estación nueva y un andén de mampostería, que ha acabado por tomar otra vez el color de antes. Un ramal conduce a la fábrica de azúcar que se ha levantado sobre el río, no lejos del pueblo. Frente a la estación están los depósitos de una bodega y las tiendas de los turcos hacen doler los ojos con sus paredes que parecen bañadas en cal viva.7

6Enfin, trente pages après, Augusto Roa Bastos revient sur la voie ferrée d’Itapé pour décrire son évolution, mais aussi et surtout pour narrer le contexte politico-religieux du village :

  • 8 « La voie ferrée progressait, ouvrant une entaille rouge au versant de la vallée. Au-delà de la but (...)

Las vías férreas avanzaban sobre el tendido abriendo una roja rajadura por el valle. Después de rebasar el cerrito, ya se podían ver las puntas de los rieles centelleando en el campo. Itapé iba a desperezarse de su siesta de siglos, pero el pueblo volvía a dividirse en dos bandos irreconciliables haciendo que el jefe político y el cura recobraran su aflojado poder.8

7Les passages qui correspondent à l’autre technique narrative (celle qui consiste à revenir en arrière pour fournir au lecteur des informations complémentaires concernant des événements déjà connus) sont également nombreux. Par exemple, on assiste à l’arrivée du personnage du Docteur à la gare de Sapukai en 1917. À cette occasion, l’auteur en fait une première description :

  • 9 « – Voilà le Docteur ! disent les gens dans le petit matin, tandis que le bourg de Sapukai, couvert (...)

– ¡ Allá va el Doctor ! – dice la gente de mañanita cuando, envuelto en tierra y rocío, Sapukai gira lentamente hacia la salida del sol con su caserío aborregado en torno a la iglesia mocha, a las ruinas de la estación [...]. Las encías de fierro flotan en el aire temblequeando peligrosamente sobre los pilotes provisionales, cada vez que pasa el tren sobre el cráter [...]. En todas partes, alrededor, se notan tadovía los lengüetazos de la metralla, los vagones destrozados, restos de lava negra sobre la tierra roja, coágulos de la erupción.9

8Cependant, pour comprendre ce qui s’est réellement passé dans cette gare, il va falloir attendre dix pages. À ce moment-là, l’auteur fera un retour en arrière de cinq ans et atteindra ainsi 1912, année où se sont déroulées les révoltes agraires au Paraguay :

  • 10 « Ils pensaient évidemment tous à la révolte des paysans. Malgré les années, malgré la reconstructi (...)

Sin mirarse, todos pensaban sin duda en el levantamiento de los agrarios. Pese a los años, a las refecciones, al cráter por fin nivelado, las huellas no acababan de borrarse. Sobre todo, las que estaban dentro de cada uno. El penacho de fuego levantado por la bomba en la luctuosa noche del 1ro de marzo de 1912, había inmovilizado con su fogonazo la instantánea del desastre. Estarían viendo otra vez, de seguro, el convoy aprontado por los insurrectos al mando del capitán Elizardo Díaz, para caer por sorpresa sobre la capital con sus dos mil aguerridos expedicionarios, entre soldados de línea y campesinos [...]. Era la última carta de la revolución. Un verdadero golpe de azar, pero que aún podía dar en tierra con el poder central.10

9Ces quelques exemples montrent que la structure du récit s’organise selon une volonté d’en ordonner les éléments constitutifs en se fondant sur la thématique du train. Par ailleurs, les références spatio-temporelles contenues dans Hijo de hombre passent aussi la plupart du temps par le train. En effet, sa présence permet au lecteur de placer l’action dans un cadre déterminé et de situer une époque précise de l’histoire paraguayenne. Toutefois, le fait que le récit s’interrompe souvent pour procéder à un retour en arrière ou qu’il se projette dans l’avenir rappelle que Augusto Roa Bastos doit néanmoins se plier aux exigences du “temps littéraire” qui, même s’il se veut le reflet authentique de la réalité, n’est jamais qu’un temps reconstitué, artificiellement fabriqué.

10Passons maintenant aux fonctions proprement dites du train dans Hijo de hombre. Grâce à lui, l’auteur a pu entrelacer toute une série d’événements et les montrer sous un angle original en ce sens que le train permet à l’auteur de présenter des paysages, des personnages, un contexte historique emblématique et des faits énigmatiques. La voie de chemin de fer constitue donc un fil conducteur qui aide le lecteur à déceler la réalité paraguayenne des premières décennies du XXe siècle.

2. La fonction du train dans la description des lieux et des personnages

11Dans Hijo de hombre comme dans toute œuvre littéraire, la description des lieux et des personnages est un élément essentiel puisqu’elle participe à l’action et fait avancer l’intrigue. En outre, il est évident que les personnages qui apparaissent au fil du texte ne “vivent” dans le récit roanien que grâce aux données physiques, psychologiques et sociales qui les concernent. La volonté de la part d’Augusto Roa Bastos de conférer une dimension plus vraisemblable à chacun des personnages a donné naissance à toute une série de portraits dont on peut cerner les caractéristiques à travers le train. Concrètement, ce qui est significatif réside dans le fait que la description des lieux et la présentation des personnages coïncident la plupart du temps avec la présence du chemin de fer. Ajoutons que cette concomitance passe par la vision que le narrateur, Miguel Vera, a de l’époque de son enfance, alors qu’il effectuait un voyage en train du village d’Itapé à la capitale, Asunción. Racontant ce voyage, il décrit des paysages ou dépeint des lieux caractéristiques, voire folkloriques, en prenant toujours comme point de vue une gare ou un train en marche.

12Ainsi, les passages descriptifs sont assez nombreux ; les descriptions des gares et de leur agitation quotidienne sont très fréquentes et les portraits des personnages typiques qui y travaillent foisonnent. C’est le cas dans l’extrait qui suit, où l’on voit les vendeuses de chipas, véritables représentantes d’une couche sociale paraguayenne et représentatives du folklore national :

  • 11 « Sur le quai, la Damiana Dávalos nous attendait déjà avec son bébé, au milieu des gens massés dans (...)

En el andén nos esperaba ya la Damiana Dávalos con su crío, entre la gente que se iba aglomerando para la llegada del tren. Las chiperas comenzaban a trajinar con sus canastas repletas y las alojeras chapurreaban en sus puestos, fumando sus cigarros, en cuclillas ante sus latas y cántaros de refresco, cubierto de moscas y cavichuíes [...]. La pitada del tren hizo crecer de golpe el rumoreo. El zumbido del vapor aplastó las conversaciones, los gritos, el trajín. Las caras y las siluetas del andén se fueron borrando en una especie de cerrazón ácida. Chac..., chac..., chac... El convoy se alejó arrastrándose cada vez más rápidamente. Miraba atolondrado por la ventanilla. La estación se deslizaba hacia atrás. Todo parecía disparar hacia atrás en una creciente velocidad. El manchón de gente se fue achicando, achicando. Al rato, no fue más que un manchón de hormigas destiñéndose al sol.11

13Les souvenirs du narrateur-enfant ont pour vocation soit de montrer au lecteur le paysage qu’il voit défiler depuis le train en marche, ainsi que le prouve le passage suivant :

  • 12 « Les poteaux télégraphiques filaient de chaque côté de la voie, et plus loin, plus lentement, les (...)

A los lados de las vías pasaban corriendo los postes de telégrafo y más allá, un poco más lentamente, las casas, los ranchos, los árboles, los animales pastando en las últimas calles del pueblo, el corralón, el cementerio, pasaron persiguiéndose sin alcanzarse. Volteaban a lo lejos, como si la misma tierra diera vueltas alrededor del tren. El pueblo se enterró en el campo, detrás de los montes del Tebikuary.12

soit de révéler le caractère des autres passagers du train et de mettre en lumière certains aspects de la vie quotidienne des gens du peuple. En effet, après le départ, le narrateur ajoute :

  • 13 « Le train s’est arrêté. Comme à Itapé, les passagers montaient et descendaient en se bousculant da (...)

El tren se detuvo. Se repitió lo de Itapé. Los pasajeros subían y bajaban alborotando el pasillo. Del otro lado, sobre el andén, las vendedoras voceaban sus mercancías. En las caras de barro seco, bajo los canastos, los puchos humeaban en los graznidos de pájaro [...]. El sonido de la guitarra, también rajada en varias partes, subía como el zumbido de un mamangá y la crinuda cabeza volcada sobre la caja, marcaba un compás que sólo él debía sentir. Mientras el viejo tocaba, el chico lustraba los níqueles contra sus andrajos, después de pasarlos por la lengua.13

14Dès lors, après avoir planté le décor à l’intérieur du train, Augusto Roa Bastos donne la parole à ses personnages. Ce passage est fort intéressant en ce sens qu’il nous permet d’apprécier parfaitement les deux couches sociales qui caractérisent la société paraguayenne, une démarche que l’auteur adopte systématiquement tout au long du récit. Soulignons en passant que la musique que l’on entend dans le wagon qui va du village d’Itapé à Asunción est la voix sans paroles d’une conscience sociale très marquée par la culture musicale :

  • 14 « – Pauvres gens ! a dit Cuéllar. – On ne peut plus voyager tranquille, s’est plaint le propriétair (...)

– ¡ Así andan estos pobres ! – dijo Cuéllar. – Ya no se puede viajar tranquilo... – se quejó el estanciero kaazapeño –. Los trenes están apestados de mendigos y ladrones... manoteó rayando los ojos de todos con la piedra de su amelonado. –Sí – apoyó Núñez a su compañero –. Parece que han llegado a hacerse indispensables. Los grandes ladrones y criminales, sobre todo. Son los que mandan [...]. Entre el ruido de las ruedas sonaba apagada la música del viejo, sentado al fondo del vagón. Veíamos la cabeza caída sobre el pecho, la cadena atada con el alambre al diapasón.14

15Enfin, il faut également citer les personnages qui désirent prendre le train pour partir et s’engager dans une entreprise révolutionnaire. En effet, pour les insurgés du mouvement agraire de 1912, le train est synonyme d’exaltation et permettrait de voir la justice sociale s’établir quitte à perdre la vie dans la lutte :

  • 15 « – Vite, Natí ! crie-t-il sans desserrer les dents, avec dans le regard cette lueur de mort.– Qu’e (...)

– ¡ Pronto Natí ! – clama entre dientes, con esa luz mortecina en los ojos. ¿ Qué hay, che karaí ? – ¡ Ya va el tren ! – ¿ Qué tren ? – tiembla la voz angustiada. – ¡ Mañana caerá Asunción !... – ¡ Casiano ! – ¡ Vamos a atacar a sangre y fuego !... – insite tercamente el ronquido alucinado por entre los labios rotos. – Sí... – no se atreve a contradecirlo. – ¡ Vamos a luchar por un poco de tierra ! ¡ Por nuestra tierra ! – Sí... – Para que no sigan jugando con nosotros !... – la exaltación le crispa por entero –. ¡ Allá están los mandones ! ¡ Vamos a aplastarlos !...15

16Comme nous venons de le montrer, la description des lieux ou des paysages passe par la thématique du chemin de fer, et l’on pourrait en donner bien d’autres exemples. De plus, qu’il s’agisse des vendeuses de chipas, des musiciens, des personnages qui représentent la classe dominante ou la classe dominée du peuple, des insurgés ou des soldats, tous évoluent, à un moment ou à un autre, autour du train. Il est donc manifeste que le récit roanien a pour objectif de mettre en avant ce moyen de transport car c’est par lui que passeront systématiquement les images, les désirs – louables ou non –, les opinions et les sentiments. Autrement dit, à travers le train, l’individu paraguayen se voit confronté aux effigies d’une histoire qui, d’une certaine façon, le compromet dans un jeu de symboles et d’idéologies.

3. La fonction du train dans la description emblématique du contexte historique

17Il est également intéressant de voir comment l’omniprésence du train éclate en une multitude des scènes emblématiques visant à retracer les vicissitudes de ces individus paraguayens qui se sont battus à une époque particulièrement critique de leur histoire nationale, durant les trois premières décennies du XXe siècle. Au cours de cette période, on a assisté à un nombre impressionnant de guerres civiles : l’année 1904 a connu la première révolution agraire du pays ; les années 1906 et 1911 ont correspondu à des révoltes meurtrières ; en 1912, on a assisté à un nouveau mouvement révolutionnaire agraire et en 1922, 1923 et 1929 le pays a baigné dans un conflit interne sanglant. Ajoutons à cela la Guerre du Chaco, entre 1932 et 1935, qui a opposé le Paraguay à la Bolivie et qui a été la plus dévastatrice. Ainsi donc, le train se métamorphose sans cesse en “apparition”, devenant ainsi le centre qui polarise la vision emblématique du texte, bien au-delà des simples faits quotidiens.

18Si l’on regroupe les passages qui font état de cette exaltation emblématique du contexte historique, on s’aperçoit que la structure de l’œuvre s’appuie à nouveau sur le convoi ferroviaire pour véhiculer cette fois des descriptions et des témoignages historiques. Toutefois, si l’auteur s’est effectivement fondé sur des faits historiques tangibles, précisons que le rôle joué par le train est romancé et ne correspond en rien au rôle qu’il a joué dans l’histoire du Paraguay. Augusto Roa Bastos ne fait qu’utiliser le chemin de fer pour mettre en exergue une période historique particulièrement difficile.

19Citons quelques passages qui correspondent à ces moments critiques de l’histoire paraguayenne, tous présentés sous l’angle de la thématique du train. Le premier concerne directement la révolte agraire de 1912. Ici, Augusto Roa Bastos décrit la déflagration du convoi chargé d’explosifs envoyé par le pouvoir en place pour intercepter celui qui devait se diriger en sens contraire vers la capitale pour engager la lutte :

  • 16 « C’était alors que commandement de Paraguarí avait lancé la locomotive bourrée de bombes à la renc (...)

Fue entonces cuando el comando de Paraguarí lanzó la locomotora llena de bombas al encuentro del convoy rebelde. El choque no se produjo en pleno campo, como lo habían previsto los autores de la contramaniobra [...]. El gigantesco torpedo montado sobre ruedas, con su millar y medio de schrapnells alemanes, estalló en plena estación de Sapukai, produciendo una horrible matanza en la multitud que se había congregado a despedir a los revolucionarios.16

20Se conformant toujours à la structure narrative qu’il avait adoptée dès le départ, l’auteur revient, cent pages plus loin, sur cet événement, et décrit cette fois intégralement la collision entre les deux trains à la gare de Sapukai et la totalité de la scène tragique :

  • 17 « Le soulèvement agraire de 1912 était pratiquement vaincu quand, après une difficile retraite, les (...)

Cuando el levantamiento agrario del año 12 estaba prácticamente vencido, las guerrillas rebeldes, después de una azarosa retirada, se concentraron y atrincheraron en el recién fundado pueblo de Sapukai [...]. El capitán Elizardo Díaz, que había apoyado la rebelión de los campesinos con su regimiento sublevado en Paraguarí, tomó el mando de los insurrectos. Se apoderaron de la estación y de un convoy que estaba allí inmovilizado con su dotación completa. Ahora no les quedaba más que la vía férrea para intentar un último asalto contra la capital. En un plan desmesurado, desesperado como ése, sólo el factor sorpresa prometía ciertas posibilidades de éxito ; podía ser que el audaz ataque lograra desorganizar los dispositivos de las fuerzas que defendían al gobierno permitiendo tal vez su copamiento.17

21Un peu plus loin dans le texte, Augusto Roa Bastos apporte une touche finale en précisant :

  • 18 « Dans la nuit sans lune, la population était accourue en masse pour faire ses adieux aux hommes de (...)

En la noche sin luna, la población en masa acudió a despedir a los expedicionarios. La estación y sus inmediaciones bullían de sombras apelmazadas, en la exaltación febril de las despedidas [...]. De pronto, sobre el tumulto de las voces se oyó el retumbar del monstruo que se acercaba jadeando velozmente encrespado de chispas. Se hizo un hondo silencio que fue tragado por el creciente fragor de la locomotora. A los pocos segundos, el fogonazo y el estruendo de la explosión rompieron la noche con un vívido penacho de fuego [...]. Por Sapukai volvieron a pasar los trenes sin que sus pitadas provocaran siniestros escalofríos en los atardeceres rumorosos de la estación.18

22Le récit de la tragédie de Sapukai correspond aux circonstances historiques marquantes des années 1911 et 1912 où les libéraux et les conservateurs se disputaient le pouvoir. En 1912, le gouvernement musclé de Schaerer (1912-1916) a instauré un semblant d’ordre après de multiples confrontations avec les rebelles de la région de Paraguarí et du Guairá, confrontations abondamment décrites par l’auteur. Citons à titre d’exemple les passages où il évoque la situation inhumaine dans laquelle se retrouvent ces insurgés, dans un train arrêté à la gare du bourg d’Escobar, juste avant le village de Sapukai :

  • 19 « En arrivant à Escobar, la première gare après Sapukai, ils s’étaient rendu compte qu’ils avaient (...)

Al llegar a Escobar, la estación siguiente a la de Sapukai, se dieron cuenta de que iban enganchados a la cola del tren de pasajeros. El convoy se detuvo algunos instantes [...]. La tiniebla del vagón bullía con esos cuerpos y rostros anhelantes que se aplastaban contra las tablas [...]. Algunos arañaban y golpeaban las paredes del vagón desgañitándose en un salvaje clamor.19

23Cependant si, comme nous l’avons auparavant mentionné, ces faits historiques correspondent bien à la réalité, il n’en va pas de même pour le tracé du train. La construction du chemin de fer a commencé au Paraguay en 1854, le gouvernement de l’époque ayant engagé pour les travaux une équipe anglaise qui a relié la capitale à Luque, une petite ville éloignée d’une trentaine de kilomètres. Mais les travaux durent s’arrêter à cause de la Guerre de la Triple Alliance entre 1865 et 1870. Par la suite, l’ouvrage n’a que timidement avancé, et il fallut attendre 1911 pour que les anglais reprennent les choses en main et accélèrent la reprise des travaux. Ce qui revient à dire qu’en 1912 (date qui correspond à la description de l’explosion du convoi bondé d’explosifs dans la gare de Sapukai), les villages d’Escobar, de Sapukai – et à plus forte raison celui d’Itapé qui se trouve plus loin encore de la capitale – ne pouvaient avoir de gare. Par ailleurs, le tracé de la voie ferrée ne correspond pas à ce qu’il était à cette époque-là en ce sens que si le train partait effectivement d’Asunción et passait par les villes de Luque et de Paraguarí (d’où part, dans le récit, le train bondé d’explosifs), il ne traversait pas Itapé pour atteindre les villes de Villarrica et d’Encarnación, situées plus loin encore.

24Si Augusto Roa Bastos a déguisé la réalité géographique du Paraguay, probablement est-ce pour ne se heurter à la censure qui sévissait à cette époque contre les auteurs qui écrivaient sur l’histoire nationale. Mais cette démarche n’a pas été comprise, et il a été accusé d’avoir “déformé” la réalité. Son intention était pourtant de donner, à travers la thématique du chemin de fer, une image de la réalité en fonction d’un projet littéraire. Par ailleurs, la forme n’est rien d’autre que le fond qui remonte à la surface, disait Victor Hugo ; sans doute est-ce pour cela que Augusto Roa Bastos – grand admirateur de l’écrivain français – a précisé lors de la présentation de la dernière édition d’Hijo de hombre en 1984 :

  • 20 Ibidem, pp. 10-11.

L’auteur peut, dans la mesure où il est lui-même un lecteur, modifier indéfiniment la réalité et son texte sans lui faire perdre sa nature originelle, en l’enrichissant au contraire de subtiles variations [...]. Ainsi deviennent possibles l’aventure des métamorphoses des livres, publiés ou inédits, qui poursuivent la recherche de leur identité, exactement comme le fait l’homme pendant toute sa vie, et l’aventure du mystérieux ajustement de deux abstractions : le fond et la forme.20

25Force est de constater qu’Augusto Roa Bastos s’inscrit, avec Hijo de hombre, dans le courant littéraire du début des années 1960 à partir desquelles on a pu discerner chez de nombreux écrivains latino-américains une tendance à s’orienter vers la rupture du pacto mimético, autrement dit vers le passage d’une écriture réaliste (de souche plutôt naturaliste ou indigéniste) à une écriture de fiction.

4. La fonction du train dans la description énigmatique des faits

  • 21 Augusto Roa Bastos, Datos para una ficha, in Crisis, n° 14, Buenos Aires, Juillet 1974, p. 75. « J’ (...)

26Les allusions à des événements fantastiques passent toujours par le convoi ferroviaire, contrairement aux descriptions des lieux, des personnages ou des faits historiques, où le train joue, certes, un rôle important, mais ne constitue pas pour autant l’unique technique descriptive. Ces allusions à des faits énigmatiques sont effectuées par le biais d’un wagon-fantôme. En effet, le chemin de fer dans Hijo de hombre n’est pas représenté par un train mobile, mais bel et bien par un wagon statique, ce qui nous plonge au cœur de la collectivité paraguayenne fortement influencée par les croyances mystiques vernaculaires. Et en ce sens, nous pensons que c’est bien la fonction la plus complète qu’assume le train dans la mesure où c’est elle qui se rapproche le plus de la réalité paraguayenne décrite par l’auteur, qui souligne à ce propos : « Entendí que siempre a mí lo que me interesaba más que los hechos concretos, que los hechos reales que se pueden narrar en una historia, en un estudio o en un ensayo, era el hallazgo de mitos reveladores »21. Précisons que ce point est essentiel pour saisir véritablement le rôle énigmatique que joue le train dans l’œuvre. Les premières allusions au wagon-fantôme s’effectuent en ces termes :

  • 22 « Il [le Docteur] a également soigné, à la même époque, un lunatique atteint de la fièvre tierce qu (...)

Por aquella época atendió también y curó a un lunático enfermo de terciana, que habitaba uno de los vagones destrozados por la explosión, en compañía de su mujer y de un hijo de corta edad [...]. Ese vagón fue el que más tarde parecía alejarse misteriosamente por el campo sobre ruedas de fuego. Claro, una leyenda, otro rumor más, de los que viboreaban entre esa pobre gente a la que el infortunio había echado en brazos de la superstición.22

  • 23 « Autour de la cabane abandonnée s’agitent les fantômes aux chairs liquéfiées qui vont boire au rui (...)

En torno al tabuco abandonado se agitan los fantasmas muermosos que van a beber al arroyo. Fuera de ellos, una paz, una inmovilidad casi vegetal, se extiende sobre la tierra negra de Costa Dulce. Sólo el destrozado vagón parece seguir avanzando, cada vez un poco más, sin rieles, no se sabe cómo, sobre la llanura sedienta y agrietada. Tal vez el mismo vagón del que arrojaron años atrás al Doctor, de rodillas, sobre el rojo andén de Sapukai, en medio de las ruinas.23

27À partir de ce moment, l’auteur “mystifie” l’arrivée du personnage du Docteur, une arrivée en train pourtant décrite jusque-là sous un angle purement historique. Il s’est d’abord attaché à expliquer pourquoi cet homme, de nationalité russe, a fui les bolcheviques après la révolution d’octobre 1917. Nous voyons donc que si la première arrivée en train du personnage à la gare de Sapukai (page 53) vise à présenter le contexte historique, la deuxième allusion (page 71) illustre une autre fonction du train : celle qui permet de mettre en évidence le rôle que jouent les croyances autochtones sur le narrateur et sur les autres personnages. Par ailleurs, l’auteur a encore recours à la technique qui consiste à revenir sur un événement déjà évoqué pour le développer. En effet, il faudra attendre la page 97, soit quarante quatre pages après la première allusion historique de l’arrivée du Docteur et vingt pages après l’allusion “mystifiée” à cet événement, pour connaître l’histoire de ce personnage :

  • 24 « Quand le train s’est arrêté au milieu des ruines, ils l’ont fait descendre à coups de poing et de (...)

Cuando el tren se detuvo ante las ruinas, lo echaron a empujones y a patadas. Cayó de rodillas sobre el andén, sangrando por la nariz y por la boca, llena la cara de moretones, la camisa rota por los tironazos.24

28Comme nous l’avons dit, l’axe énigmatique - pour ne pas dire fabuleux - du récit se fonde sur le wagon-fantôme de Sapukai. C’est un wagon qui, à la page 73, semble se déplacer par la seule force des bras des lépreux autochtones voulant à tout prix le rapprocher le plus possible de la colline d’Itapé où se situe le Christ crucifié sculpté par le personnage de Gaspar Mora, également lépreux :

  • 25 « Le wagon des Amoité continuait d’avancer imperceptiblement. Peut-être les lépreux aidaient-ils se (...)

El vagón de los Amoité seguía avanzando imperceptiblemente. Tal vez los leprosos ayudaban a los tres moradores a empujarlo. Cuando lo estaba por averiguar el jefe político también murió de muerte natural con los auxilios de la santa religión.25

29Ce passage, qui passe par le fil conducteur du train, constitue un excellent exemple de syncrétisme religieux, l’un des fondements de l’altérité culturelle paraguayenne. Comme nous le savons, les rapports entre chaque culture du Paraguay, à savoir la culture espagnole et la culture guarani, se sont d’abord fondés sur la religion et il est clair que l’emprise religieuse catholique a eu une influence sur la population guarani. Néanmoins, ce qui est significatif dans cet acte de pousser un wagon vers un Christ crucifié est que le “sens littéraire” roanien est porté par des symboles pleins de poésie, comme ce Christ taillé par le lépreux, un Christ rebelle, fils d’homme, dont on attend une Rédemption plus sociale que spirituelle.

30Notons au passage la subtilité du titre de l’ouvrage : Augusto Roa Bastos n’oppose pas seulement l’expression “Fils d’homme” à la citation biblique “Fils de Dieu”, mais suggère surtout le fait que Dieu est la création de l’Homme, une façon de nous renvoyer au Christ sculpté par Gaspar Mora, le lépreux qui, d’une certaine façon, prendra un nouveau visage (comme dans les faits relatés dans la Bible) sous l’apparence d’un autre personnage qui participera aussi à l’exode du wagon-fantôme : Cristóbal Jara, dit Kirito, autrement dit, Christ en langue guarani. En effet, c’est ce wagon qui, à la page 159, fait office de maison à la famille Jara, une maison-wagon qui avec le temps se transformera en un refuge fantomatique et inquiétant :

  • 26 « Oui, c’était la seule façon d’expliquer que l’homme, la femme et l’enfant, au retour de la planta (...)

Sólo así se podía explicar que el hombre, la mujer y el niño al regreso del yerbal, al cabo de su inconcebible huida por páramos de suplicio y de muerte, hubieran logrado refugiarse primero en el vagón, convertirlo en su morada, en su hogar, y luego empujarlo lentamente por el campo sin que nadie lo advirtiera.26

31C’est aussi ce wagon qui, après l’explosion du convoi bondé de rebelles, se retrouve comme par enchantement sur d’autres rails à des centaines de mètres de là, quasiment intact. On peut lire à la page 160 :

  • 27 « Nous avons vu les wagons détruits. L’un d’eux se trouvait à plusieurs centaines de mètres de la g (...)

Vimos los vagones destrozados. Uno estaba a más de mil varas de la estación en un desvío, como si hubiera volado por el aire para caer allí, casi entero [...]. Así se habrían habituado a ver el vagón sin verlo, durando con su presencia fantasmal donde ya no estaba. Salvo que la explosión lo hubiera hecho volar para dejarlo allí, enclavado a leguas y leguas de la vía muerta.27

  • 28 ROA BASTOS Augusto, « Entretiens » in Caravelle, Cahiers du Monde Hispanique et Luso-Brésilien, n°  (...)

32Dans ces deux derniers exemples, Augusto Roa Bastos démontre à travers ce thème du train que l’essentiel n’est pas forcément de donner une cohérence externe au récit - et encore moins d’être fidèle aux clichés ou aux images logiques, objectives -. Ce qui est important, au contraire, c’est de pouvoir accorder à la fiction, à l’hallucination narrative, la possibilité d’adopter sa propre logique des événements, sa propre cohésion fictive ; c’est ce que l’auteur paraguayen appelle « la réalité imaginaire perçue à travers la fonction symbolique du langage »28.

33C’est encore ce wagon-fantôme qui, selon les habitants de Sapukai, a fini par se déplacer tout seul en s’enfonçant dans la jungle de la région du Guairá, défiant ainsi toutes les lois naturelles. En effet, on lit à la page 167 :

  • 29 « J’ai eu un choc quand le wagon m’est apparu tout d’un coup dans une clairière de la forêt, là où (...)

Lo malo fue que el vagón apareció de golpe en un claro del monte, donde menos lo esperaba. En la sesgada luz que se filtraba entre las hojas avanzó lentamente hacia nosostros, solitario y fantástico. Primero vi las ruedas semihundidas entre los yuyos, los grandes troncos morados de mazaré que calzaban los ejes impidiendo que ellas se hundieran del todo en el limo vegetal. Luego la carcomida estructura creció de abajo hacia arriba cubierta de yedra y de musgo. El abrazo de la selva para detenerlo era tenaz, como tenaz había sido la voluntad del sargento para traerlo hasta allí. Por los agujeros de la explosión crecían ortigas de anchas hojas dentadas. Vi las plataformas corroídas por la herrumbre, los pasamanos de bronce leprosos de verdín, los huecos de las ventanillas tejidos de ysypós y telarañas.29

34Il est intéressant d’observer comment l’auteur profite de l’apparition du wagon-fantôme pour décrire en même temps la nature sauvage de la région paraguayenne du Guairá dans toute sa splendeur. Ceci est important car on s’aperçoit que même s’il tente, à travers Hijo de hombre, de rompre avec ce pacto mimético (auquel nous faisions allusion précédemment), il ne peut se défaire de la littérature dite descriptive, et l’influence qu’a eue sur lui l’écrivain Horacio Quiroga est ici aisément décelable. Si, comme nous le soulignions auparavant, l’intention d’Augusto Roa Bastos était de forger une “image de la réalité” en fonction d’un projet littéraire, il est néanmoins certain que la réalité environnante dans l’œuvre est souvent transformée par le lyrisme et l’imagination. Ce qui compte, ce n’est pas tant la vérité des faits décrits que leur magie naturelle. La thématique du train dans Hijo de hombre permet ainsi de saisir les influences littéraires qu’a pu subir l’auteur pour en faire une approche renouvelée.

35Enfin, à la page 181, c’est à nouveau ce wagon qui finit par devenir une curiosité locale visitée par les touristes tant son histoire énigmatique a fait le tour des contrées lointaines :

  • 30 « Ce Cristóbal Jara, c’était un brave garçon [...]. Il emmenait de temps en temps dans mon camion d (...)

Ese Critóbal Jara era un buen muchacho [...]. De vez en cuando solía llevar también en el camión a los turistas y cajetillas que vienen aquí para conocer el vagón metido en el monte [...]. Ese vagón transportado sin rieles, hace veinte años, por Casiano Jara, el padre de Cristóbal, es el recuerdo de la otra insurrección. Usted sería un rapaz entonces, pero debe haber oído hablar de ella, ¿ verdad ? Ese vagón es la curiosodad del lugar...30

36Nous constatons grâce à ce dernier exemple, que le train, jadis synonyme de volonté révolutionnaire et d’espoir s’est transformé en wagon statique, sorte de pièce de musée. En outre, il s’impose non seulement comme un référent constant aux phénomènes surnaturels mais aussi comme un mythe symbolique. Le wagon s’avère être ici le centre qui polarise la vision symbolique imposée par l’auteur, vision dont la fonction est de faire apparaître le sens secret, le mystère du récit. Ce wagon-mythe, de surcroît, se présente comme étant le symbole d’une résistance à laquelle a collaboré toute la collectivité de Sapukai. De plus, le mythe transforme le wagon en un axe à travers lequel convergent de multiples forces : celle de la narration, celle de la perspective collective et celle où les différentes lignes spatio-temporelles coïncident.

37Cependant, Augusto Roa Bastos ne veut pas s’enfermer dans cette seule optique. Pour que son œuvre se fonde sur une structure dichotomique, il va s’employer à montrer tous les phénomènes surnaturels par l’intermédiaire du wagon et, pour que le récit s’équilibre, il donnera à sa “réalité imaginaire” une explication concrète, cartésienne. En effet, après avoir décrit à plusieurs reprises le wagon comme une véritable entité fantasmagorique, le narrateur, Miguel Vera, s’évertuera à expliquer ces hallucinations et donnera une série d’hypothèses rationnelles.

38Toutefois, il est frappant de noter que le narrateur ne livre pas son opinion d’un seul bloc ; il le fait au contraire progressivement, passant de l’étonnement à la suspicion, pour en arriver à une critique sévère (qui cache en réalité un discours politique) non seulement de la famille Jara qui a séjourné de longues années à l’intérieur du wagon, mais aussi de l’ensemble de la population de Sapukai. Ceci est intéressant car il est possible de percevoir à travers la fonction énigmatique du train l’évolution de certains personnages, en l’occurrence celui du narrateur. Ainsi, on peut lire à la page 157 :

  • 31 « J’avais du mal à concevoir le voyage du wagon sur cette étendue sèche et craquelée que les pluies (...)

Me costaba concebir el viaje del vagón por esa planicie seca y cuarteada, que las lluvias del invierno y el desborde del arroyo transformaban en pantano. Se me hacía cuesta arriba imaginarlo rodando sobre rudimentarios rieles de madera, arrastrado más que por una yunta de bueyes o dos y tres aun cuatro yuntas en las lomadas, por la terca, por la indemoniada voluntad de un hombre que no cejó hasta meterlo, esconderlo, hasta incrustarlo literalmente en la selva. Es decir sí ... podía tal vez concebir el viaje alucinante del vagón sobre la llanura ; un viaje sin rumbo y sin destino, al menos en apariencia razonables.31

39Dans ce passage l’étonnement du narrateur est manifeste. Toutefois, ce dernier ne discrédite pas in extenso les intentions et l’acharnement de la famille Jara, mystifiés par l’auteur à travers le train. Néanmoins, plus loin dans le récit (page 158), il tient des propos plus vifs et assure :

  • 32 « Oui, je pouvais comprendre tout cela en forçant un peu mon imagination [...]. Ce que je ne pouvai (...)

Todo esto podía entender forzando un poco la imaginación. Lo que no podía entender era que el robo del vagón primero y el viaje después - ambas cosas se implicaban - pasaran inadvertidos. Ese viaje lentísimo e interminable tuvo forzosamente que haber llamado la atención ; tuvo que haber transmitido su locura - como lo hizo con la mujer - a un número cada vez mayor de gente, pues era demasiado absurdo para que el vagón pudiera avanzar o huir tranquilamente a campo traviesa sin que nadie hiciese algo para detenerlo ; el jefe político, el juez o el cura, cada cual en su jurisdicción, puesto que hasta de brujería se habló.32

40Comme pour conclure sa critique, il ajoute :

  • 33 « Certes, le wagon ne servait plus à rien ; ce n’était qu’un tas de ferraille rouillée et de bois p (...)

Es cierto que el vagón ya no servía para nada ; no era más que un montón de hierro viejo y madera podrida. Pero el hecho absurdo estribaba en que todavía podía andar, alejarse, desaparecer, violando todas las leyes de propiedad, de gravedad, de sentido común.33

41Tous ces exemples nous mettent devant un fait sur lequel nombreux critiques littéraires se sont penchés, à savoir que pour mieux saisir l’approche littéraire d’Augusto Roa Bastos, il faut se fier au principe essentiel suivant : pour conceptualiser une problématique donnée, l’auteur s’appuie sur un événement ou un personnage précis (dans Yo el Supremo, son œuvre phare, il fait référence à José Gaspar Rodríguez de Francia, le dictateur paraguayen du XIXè siècle) ou encore sur un objet, une chose, une matière, voire un aliment (nous faisons ici allusion au fameux oignon du conte “Contar un cuento” de l’ouvrage El Baldío) etc. Dans Hijo de hombre, nous l’avons compris, c’est le train qui tient ce rôle et c’est autour de lui que l’œuvre s’harmonise, que les faits s’enchaînent et que les personnages sont décrits. On constate que cet axe sert aussi à attribuer aux événements ou aux personnages qui tournent autour de lui un double visage, une double perspective.

42En effet, le narrateur Miguel Vera, après avoir douté des phénomènes étranges concernant le wagon, tranche définitivement et donne une explication nette et précise ; explication d’ailleurs très intéressée dans la mesure où il tente en réalité de convaincre les habitants de Sapukai du mal fondé du jugement des anciennes autorités du village (le chef politique, le juge et même le curé) car il aspire lui aussi à prendre les rennes du pouvoir dans la région. Pour cela, quoi de mieux que reprendre la polémique autour du train et de donner une explication logique, inattaquable. Effectivement, à la page 159, il donne sa solution au problème :

  • 34 « Au commencement, l’homme et la femme durent œuvrer à la faveur de la double obscurité, celle du v (...)

En un principio el hombre y la mujer habrían trabajado al amparo de la doble oscuridad, la del estupefacto y aplastante vacío, la de las noches sin luna [...]. Con ceras silvestres encolaban cocuyos a los bordes de las ruedas para encarrilarlas sobre la almadía de quebracho. Ahora podía imaginarme la sonrisa implacable del hombre al ver voltear las ruedas en las tinieblas con las pestañas parpadeando por las motas fosfóricas de las muás. De esas ruedas untadas de fuego fatuo habría salido la leyenda de que el vagón estaba embrujado [...]. Durante el día, daba la impresión de estar siempre inmóvil ; lo que se deslizaba o parecía a los ojos de los demás sería la tierra, como en lenta erosión de las barrancas.34

43Cette explication cartésienne n’a pas pour seul but de montrer une réalité, elle vise aussi à faire passer un discours politique à travers lequel le narrateur (certainement membre du Parti Liberal) tente d’aller contre l’influence qu’a eue naguère la famille Jara (adhérant sans doute au Parti Colorado) sur les habitants du village de Sapukai. C’est ainsi qu’il ajoute plus loin à la page 160 :

  • 35 « Le wagon n’avait pas volé [...]. Et arrivé en terre sauvage et déserte, rôdeurs, vagabonds, paria (...)

Pero el vagón no voló [...]. Y ya en la tierra salvaje y desierta, merodeadores, vagabundos, parias perseguidos y fugitivos, hasta los leprosos de la colonia fundada por el médico ruso, habrían ayudado al hombre, a la mujer y al chico a empujar el vagón para compartir un instante ese simulacro de hogar que avanzaba por la llanura o retrocedía hacia el pasado, sin rumbo, sin destino.35

44Il est manifeste, à travers ces exemples qui ont tous pour axe central le train, que la structure du récit a pour objectif de mettre en avant des espaces binaires où l’opposition-fusion “réel-imaginaire” donne au récit une très forte charge symbolique. En outre, ces espaces binaires représentés par le train s’appuient sur une réalité conflictuelle, réalité qui reflète le contexte dimorphe paraguayen caractérisé par une pluricontextualité culturelle. Serait-ce alors le but d’Augusto Roa Bastos de faire passer cette pluricontextualité par le biais du train ? C’est en tout cas à travers ce moyen de transport que l’écrivain met en relief les nombreux facteurs socioculturels et politiques déstabilisateurs et bien souvent synonymes de troubles et d’injustices. Enfin, on pourrait également se demander si l’auteur ne veut pas tout simplement montrer que la société paraguayenne a toujours évolué dans un contexte où les dominés (dans ce cas, la famille Jara, habitant le wagon-fantôme) se sont construits au miroir - des dominants (on fait ici allusion au narrateur Miguel Vera).

45En définitive, grâce au train, la structure du récit s’est organisée de telle manière qu’elle a permis une vision multiple des temps et des espaces ce qui, en fin de compte, a déterminé la perception de la réalité paraguayenne. Autrement dit, le train de la vie quotidienne a été perçu par le fonctionnement emblématique et énigmatique de toute une collectivité altérée d’un point de vue culturel. Par ailleurs, même si la “réalité ferroviaire” a été romancée par l’auteur, force est de constater que la réalité historique (celle de la violence, des symboles et des croyances) a conditionné l’errance de la plupart des personnages. A travers le train, Augusto Roa Bastos a retracé l’histoire non pas d’un pays, mais d’une obsession, et c’est pourquoi Hijo de hombre continue à être une histoire de fantasmes, incroyable et absurde, et qui n’est peut-être toujours pas finie car dans le grondement du wagon-fantôme roanien on peut encore entendre ces dernières paroles : l’homme a deux naissances : l’une quand il vient au monde, l’autre quand il meurt...

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Notes

1 Augusto Roa Bastos, Hijo de hombre, Buenos Aires, Losada, Colección Novelistas de España y América, 1960, 325 p. (Les traductions présentées en Notes de bas de page correspondent à la traduction française établie par François Máspero, édité par les Editions du Seuil en 1995).

2 Augusto Roa Bastos est né à Asunción, Paraguay, en 1917. Alors qu’il dirige le journal indépendant El País, la guerre civile paraguayenne de 1947 l’oblige à s’expatrier en Argentine où, pour survivre, il exerce tous les métiers. À la suite d’un coup d’État militaire argentin, il s’exile en France et enseigne à l’Université de Toulouse-Le Mirail, où il est docteur honoris causa. Les œuvres Hijo de hombre (1960), El Baldío (1966) et Yo, el Supremo (1974) l’ont propulsé au sommet de la littérature latino-américaine. En effet, il fait aujourd’hui partie des très grands écrivains de la seconde moitié du XXe siècle et son œuvre est une réflexion rarement égalée sur l’histoire de l’Amérique latine. En 1989, il a reçu le prix Cervantes, la plus haute distinction des lettres hispano-américaines.

3 Augusto Roa Bastos, Hijo de hombre, cit., page de présentation.

4 Cela est surtout vrai dans les six premières parties de l’œuvre puisque dans les quatre dernières sections, le train est remplaçé par un autre moyen de transport : le camion-citerne qui approvisionnait en eau les soldats paraguayens durant la Guerre du Chaco. En effet, ce dernier aura, d’une certaine manière, la même fonction que le train, et les différentes séquences s’organiseront et évolueront autour de lui puisque ce moyen de transport a joué un rôle notoire dans l’histoire du Paraguay.

5 Augusto Roa Bastos a ajouté à la dernière édition de 1984 une dixième section : Madera quemada. Il précise dans la présentation de sa dernière édition : « Corriger et changer un texte déjà publié s’est révélé une expérience stimulante. En réfléchissant aux grands exemples de cette pratique transgressive, j’ai constaté qu’un texte ne se cristallise pas une fois pour toutes et qu’il n’est pas forcément voué, comme les plantes, à un sommeil végétal. Un texte vivant continue à vivre et évolue » (Augusto Roa Bastos, Fils d’homme, Note de l’auteur, Paris, Seuil, 1984, p. 10).

6 « Plus tard, le tracé de la voie du chemin de fer de Villa Encarnación est passé par là [...]. Avec la voie ferrée, le bourg a commencé à se réveiller. Le quai de terre exhalait son haleine sous les pieds nus qui le foulaient » (p. 18).

7 « Aujourd’hui, les trains passent plus souvent. Il y a une gare neuve et un quai de ciment qui a fini par retrouver la couleur d’autrefois. Un embranchement mène à la raffinerie de sucre qui a été construite sur la rivière, non loin du bourg. Devant la gare se trouvent un entrepôt et les boutiques des Turcs, dont les murs blessent les yeux, tant ils semblent badigeonnés de chaux vive ».

8 « La voie ferrée progressait, ouvrant une entaille rouge au versant de la vallée. Au-delà de la butte, on pouvait déjà voir les rails scintiller dans la campagne. Itapé allait se réveiller de sa torpeur séculaire, mais le bourg se divisait à nouveau en deux clans irréconciliables, permettant ainsi au chef politique et au curé de récupérer leur pouvoir affaibli ».

9 « – Voilà le Docteur ! disent les gens dans le petit matin, tandis que le bourg de Sapukai, couvert de terre et de rosée, tourne lentement vers le soleil levant, avec ses maisons peureusement serrées autour de l’église décapitée et des ruines de la gare [...]. Chaque fois que le train passe au-dessus du cratère, les éclisses flottent dans le vide, en tremblant dangereusement entre les piliers provisoires [...]. Partout alentour on peut voir les coups de langue de la mitraille, les wagons déchiquetés, des traces de lave noire sur la terre rouge, caillots laissés par l’éruption » (p. 53).

10 « Ils pensaient évidemment tous à la révolte des paysans. Malgré les années, malgré la reconstruction et le cratère enfin nivelé, les traces ne pouvaient en être effacées. Surtout celles qui restaient en chacun. Le panache de feu soulevé par la bombe en cette nuit de deuil du 1er mars 1912 avait fixé, dans son flamboiement, comme une photo instantanée du désastre. Ils revoyaient sûrement le convoi organisé par les insurgés sous le commandement du capitaine Elizardo Díaz pour prendre la capitale par surprise, avec ses deux mille combattants aguerris, soldats de métier et paysans mêlés [...]. C’était la dernière chance de la révolution. Un coup de dé, mais qui pouvait encore mettre à terre le pouvoir central » (p. 63).

11 « Sur le quai, la Damiana Dávalos nous attendait déjà avec son bébé, au milieu des gens massés dans l’attente du train. Les marchandes de chipas promenaient leurs paniers remplis et les vendeuses d’aloja étaient à leur poste, bavardant en fumant leur cigare, accroupies devant leur bidons et leurs jarres de boisson couverts de mouches et de guêpes [...]. Le brusque coup de sifflet du train a augmenté le vacarme. Le bruit des jets de vapeur a couvert les conversations, les cris, le tumulte. Les visages et les silhouettes du quai se sont effacés peu à peu dans une sorte de brouillard épais et âcre. Tchac... tchac... tchac... Le convoi s’est éloigné en prenant de la vitesse. Déconcerté, je regardais par la fenêtre. La gare glissait vers l’arrière. Tout semblait disparaître derrière nous, de plus en plus vite. La tache que formaient les gens a rapetissé, rapetissé. Bientôt elle n’a plus été qu’une tache de fourmis pâlissant au soleil » (pp. 83-85).

12 « Les poteaux télégraphiques filaient de chaque côté de la voie, et plus loin, plus lentement, les maisons, les ranchos, les arbres, les animaux qui passaient dans les dernières rues du bourg, le petit corral, le cimetière sont passés en se poursuivant sans se rattraper. Ils basculaient dans le lointain, comme si la terre tout entière pivotait autour du train. Le bourg s’est enfoncé dans la campagne, derrière les forêts de Tebikuary » (p. 85).

13 « Le train s’est arrêté. Comme à Itapé, les passagers montaient et descendaient en se bousculant dans le couloir. Sur le quai, les vendeuses criaient leurs marchandises. Elles lançaient leurs croassements et, sous les paniers, la fumée des mégots montait de leurs visages de boue séchée [...]. La musique de la guitare s’élevait comme le bourdonnement d’une guêpe, et la tête aux crins hirsutes penchée sur la caisse marquait une mesure qu’il devait être seul à connaître. Pendant que le vieux jouait, le gamin astiquait les pièces de nickel sur ses loques après les avoir léchées » (pp. 89-90).

14 « – Pauvres gens ! a dit Cuéllar. – On ne peut plus voyager tranquille, s’est plaint le propriétaire de Kaazapá. Les trains sont infestés de mendiants et de voleurs... Il gesticulait en envoyant les reflets de sa pierre-melon dans les yeux de tout le monde. – Oui. – Núñez voulait soutenir son compagnon. – On dirait bien qu’ils ont réussi à se rendre indispensables. Surtout les grands voleurs et les criminels. Ce sont eux qui commandent [...]. La musique assourdie du vieux assis au fond du wagon se perdait dans le fracas des roues. Nous voyions sa tête inclinée sur sa poitrine, le diapason accroché à la chaîne avec un fil de fer » (p. 92).

15 « – Vite, Natí ! crie-t-il sans desserrer les dents, avec dans le regard cette lueur de mort.– Qu’est-ce qu’il y a, che Karaí ? – Le train va partir ! – Quel train ? questionne la voix angoissée. – Demain, Asunción sera à nous !... – Casiano ! – À l’attaque ! On va la mettre à feu et à sang... Les mots sifflent, hallucinés, entre les lèvres éclatées. – On va se battre pour un bout de terre ! Notre terre ! – Ou.... – Pour qu’ils cessent de se moquer de nous !.– L’exaltation crispe tout son corps. – Les patrons sont là-bas ! On va les écraser !... » (p. 144).

16 « C’était alors que commandement de Paraguarí avait lancé la locomotive bourrée de bombes à la rencontre du convoi des rebelles. Le choc ne s’était pas produit en rase campagne comme les auteurs de la contre-manœuvre l’avaient prévu [...]. La torpille géante montée sur roues, avec mille cinq cents shrapnells allemands dans le ventre, avait explosé en pleine gare de Sapukai, faisant un horrible carnage dans la foule qui s’était rassemblée pour dire au revoir aux combattants » (p. 64).

17 « Le soulèvement agraire de 1912 était pratiquement vaincu quand, après une difficile retraite, les guérillas rebelles se concentrèrent et se retranchèrent dans le bourg tout récent de Sapukai [...]. Le capitaine Elizardo Díaz, qui avait soutenu la rébellion des paysans avec son régiment insurgé à Paraguarí, prit le commandement des révoltés. Ils s’emparèrent de la gare et d’un convoi qui s’y trouvait immobilisé en parfait état de marche. Il ne leur restait plus désormais que la voie ferrée pour tenter un dernier assaut contre la capitale. Dans un plan aussi fou, aussi désespéré que celui-là, seul le facteur surprise offrait quelque chance de réussite ; une attaque audacieuse pouvait parvenir à désorganiser le dispositif des forces qui défendaient le gouvernement et, peut-être, à le disloquer » (p. 164).

18 « Dans la nuit sans lune, la population était accourue en masse pour faire ses adieux aux hommes de l’expédition. La gare et ses abords grouillaient d’ombres massées dans l’exaltation fiévreuse du départ [...]. Soudain, au-dessus du tumulte des voix, on entendit le halètement du monstre qui arrivait à toute vitesse dans un nuage d’étincelles. Un profond silence se fit, qui fut rempli par le fracas grandissant de la locomotive. Quelques secondes plus tard, l’éclair et le coup de tonnerre de l’explosion déchiraient la nuit, suivis d’un fulgurant panache de feu [...]. Les trains finirent par repasser à Sapukai, sans que leurs coups de sifflet provoquent des frissons lugubres dans l’agitation vespérale de la gare ».

19 « En arrivant à Escobar, la première gare après Sapukai, ils s’étaient rendu compte qu’ils avaient été accrochés en queue du train de voyageurs. Le convoi s’était arrêté quelques instants [...]. Les ténèbres du wagon étaient en ébullition, avec tous ces corps et ces visages haletants qui s’écrasaient contre les planches [...]. Certains griffaient et frappaient les parois du wagon en poussant des clameurs sauvages » (p. 187 et p. 191).

20 Ibidem, pp. 10-11.

21 Augusto Roa Bastos, Datos para una ficha, in Crisis, n° 14, Buenos Aires, Juillet 1974, p. 75. « J’ai vite compris qu’au-delà des événements concrets – que l’on peut transcrire dans un histoire, une étude ou un essai –, c’est la recherche des mites révélateurs qui m’a toujours intéressé ».

22 « Il [le Docteur] a également soigné, à la même époque, un lunatique atteint de la fièvre tierce qui habitait un wagon dévasté par l’explosion avec sa femme et son enfant en bas âge [...]. C’est ce wagon qui, plus tard, semblait s’être mis à se déplacer mystérieusement à travers champs, sur des roues de feu. Une légende, bien sûr, une rumeur de plus, de celles qui circulent parmi ces pauvres gens que le malheur avait jetés dans les bras de la superstition » (p. 71).

23 « Autour de la cabane abandonnée s’agitent les fantômes aux chairs liquéfiées qui vont boire au ruisseau. A part eux, une paix, une immobilité presque végétales règnent sur la terre noire de Costa Dulce. Seule, semble-t-il, la carcasse du wagon continue à progresser lentement, on ne sait comment, dans la plaine assoiffée et craquelée. C’est peut-être de ce même wagon que le Docteur, il y a des années, a été expulsé et jeté à genoux sur le quai rouge de Sapukai, au milieu des ruines ».

24 « Quand le train s’est arrêté au milieu des ruines, ils l’ont fait descendre à coups de poing et de pied. Il est tombé à genoux sur le quai, le nez et la bouche ensanglantés, le visage couvert d’hématomes, la chemise arrachée ».

25 « Le wagon des Amoité continuait d’avancer imperceptiblement. Peut-être les lépreux aidaient-ils ses habitants à le pousser. Au moment où il allait décider une enquête, le chef politique est mort à son tour de mort naturelle, muni des sacrements de l’Eglise ».

26 « Oui, c’était la seule façon d’expliquer que l’homme, la femme et l’enfant, au retour de la plantation, au bout de cette fuite inconcevable à travers les déserts de la torture et de la mort, avaient réussi d’abord à se réfugier dans le wagon et à en faire leur demeure, leur foyer, puis à le déplacer lentement dans la campagne sans que personne n’y prenne garde ».

27 « Nous avons vu les wagons détruits. L’un d’eux se trouvait à plusieurs centaines de mètres de la gare, sur une voie abandonnée, comme s’il avait volé dans les airs pour retomber là, presque intact (...) On s’était ainsi habitué à voir le wagon sans le voir, son fantôme prolongeant sa présence là où il n’était plus. A moins que l’explosion ne l’ait fait voler dans les airs pour le poser là, à des lieues et des lieues de la voie morte ».

28 ROA BASTOS Augusto, « Entretiens » in Caravelle, Cahiers du Monde Hispanique et Luso-Brésilien, n° 17, Toulouse, Université de Toulouse-Le Mirail, 1971, p. 213.

29 « J’ai eu un choc quand le wagon m’est apparu tout d’un coup dans une clairière de la forêt, là où je m’y attendais le moins. Il s’avançait lentement à notre rencontre, solitaire et fantastique, dans la lumière oblique qui filtrait à travers les feuilles. J’ai vu d’abord les roues à moitié enfoncées dans l’herbe, les longs troncs violets de mazaré sous les roues, empêchant celles-ci de disparaître tout entières dans l’humus. Puis la masse vermoulue s’est dressée, couverte de lierre et de mousse. L’étreinte de la forêt pour le retenir était aussi puissante que l’avait été la volonté du sergent pour l’amener jusque-là. Dans les fentes de la carcasse poussaient des orties aux larges feuilles dentelées. J’ai vu les plates-formes rongées de rouille, les rampes de cuivre lépreuses de vert-de-gris, les trous des fenêtres obstrués de lianes et de toiles d’araignées ».

30 « Ce Cristóbal Jara, c’était un brave garçon [...]. Il emmenait de temps en temps dans mon camion des touristes et des bourgeois qui viennent par ici pour voir le wagon perdu dans la forêt [...]. Ce wagon transporté sans rails il y a vingt ans par Casiano Jara, le père de Cristóbal, c’était un souvenir de l’autre insurrection. Vous deviez être un gamin à l’époque, mais vous avez quand même dû entendre parler, non ? Ce wagon était la curiosité locale ... ».

31 « J’avais du mal à concevoir le voyage du wagon sur cette étendue sèche et craquelée que les pluies d’hiver et les crues de la rivière transformaient en marécage. Je devais faire un effort pour l’imaginer roulant sur des rails de bois rudimentaires, tiré par une paire de bœufs, ou deux, trois et même quatre dans les côtes, du fait de la volonté obstinée, folle, d’un homme qui n’avait pas lâché prise avant de l’avoir introduit, caché, littéralement incrusté dans la jungle. Si pourtant ... peut-être pouvais-je parvenir à concevoir le voyage hallucinant du wagon sur la plaine : un voyage sans but, sans destination, du moins apparemment raisonnables ».

32 « Oui, je pouvais comprendre tout cela en forçant un peu mon imagination [...]. Ce que je ne pouvais pas comprendre, c’était que le vol du wagon d’abord, le voyage ensuite – les deux choses étant indissociables – aient pu passer inaperçus. Ce voyage très lent, interminable, ne pouvait qu’attirer l’attention ; l’homme avait donc dû communiquer sa folie à un nombre toujours plus élevé de gens – comme il l’avait communiqué à sa femme –, car il était trop absurde que le wagon ait pu ainsi se déplacer ou fuir tranquillement à travers la campagne sans que personne ne fasse quelque chose pour l’arrêter : le chef politique, le juge ou le curé, chacun dans son domaine, puisqu’on avait même parlé de sorcellerie ».

33 « Certes, le wagon ne servait plus à rien ; ce n’était qu’un tas de ferraille rouillée et de bois pourri. Mais l’absurdité résidait dans le fait qu’il ait pu rouler, s’éloigner, disparaître, en violant toutes les lois de la propriété, de la pesanteur, du sens commun ».

34 « Au commencement, l’homme et la femme durent œuvrer à la faveur de la double obscurité, celle du vide stupéfait et écrasant, celle des nuits sans lune [...]. Ils se servaient de cire sauvage pour coller des lucioles sur le bord avant d’engager celles-ci sur la glissière de quebracho. Je pouvais imaginer le sourire farouche de l’homme quand il voyait tourner les roues dans les ténèbres, et le clignement de ses paupières sous l’éclat phosphorescent des couronnes d’insectes lumineux. Ce sont ces roues enduites de feu follet qui donnèrent naissance à la légende du wagon ensorcelé. Dans la journée, le wagon donnait l’impression de rester immobile ; ce qui glissait ou semblait glisser, aux yeux des autres, c’était la terre, comme dans la lente érosion des berges des rivières ».

35 « Le wagon n’avait pas volé [...]. Et arrivé en terre sauvage et déserte, rôdeurs, vagabonds, parias pourchassés et fugitifs, jusqu’aux lépreux de la colonie fondée par le docteur russe, avaient aidé l’homme, la femme et l’enfant à le pousser, pour partager un instant ce simulacre de foyer qui progressait dans la plaine ou reculait vers le passé, sans but, sans destination ».

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Gérard Gómez, « La fonction du train dans Hijo de hombre d’Augusto Roa Bastos »Cahiers d’études romanes, 10 | 2004, 229-249.

Référence électronique

Gérard Gómez, « La fonction du train dans Hijo de hombre d’Augusto Roa Bastos »Cahiers d’études romanes [En ligne], 10 | 2004, mis en ligne le 15 janvier 2013, consulté le 14 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/etudesromanes/2902 ; DOI : https://doi.org/10.4000/etudesromanes.2902

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Auteur

Gérard Gómez

Aix-Marseille Université, CAER (Centre Aixois d’Etudes Romanes), EA 854, 13090, Aix-en-Provence.

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