Raphaël, migrant d’origine sud-américaine, avec son âne, en Ariège (juin 2020)
Raphaël a vécu en Amérique latine une vingtaine d'années avant d'arriver en France. Il est, ici, dans un pré à côté de la ferme partagée, où il réside en location depuis presque deux ans avec son épouse costaricienne et leur fille.
Photo : C. Gaille/Camigri-CNRS.
- 1 Voir le rapport Les mobilités résidentielles en France : tendances et impacts territoriaux, 2018, (...)
1Le peuplement, entendu à la fois comme l’état de répartition géographique de la population et l’action de peupler l’espace, est aujourd’hui une préoccupation centrale du fonctionnement des campagnes occidentales et de leur devenir. La trajectoire démographique des territoires ruraux, à la hausse ou à la baisse – régulière depuis les années 1970-1980 ou potentiellement modifiée par les crises récentes (financière, covid-19) –, s’accompagne souvent d’un dynamisme plus ou moins fort des activités économiques ou de la vie sociale. Par ailleurs, ce sont les installations résidentielles qui contribuent en majorité à la dynamique générale de population dans ces territoires1 [Pistre 2016] ; elles apparaissent donc comme un levier important pour inverser ou renforcer les tendances locales à la (dé)croissance.
- 2 Par exemple, 73 % des intercommunalités rurales – au sens du zonage rural produit par l’Insee – on (...)
- 3 Coordonné par David Lessault (CNRS, laboratoire Migrinter), ce projet a été financé par l’Agence n (...)
- 4 Le programme de ces journées organisées les 22 et 23 mai 2019 est accessible sur le site du projet (...)
2Les migrations résidentielles nationales comme internationales sont un facteur important de peuplement2. S’inscrivant dans le périmètre du projet de recherche Camigri3, ce dossier s’intéresse plus précisément aux installations récentes en provenance de l’étranger et à destination des campagnes surtout françaises. Il fait suite en particulier à des journées d’étude organisées en mai 2019 à l’Université de Poitiers où ont été discutés les « Dispositifs et initiatives d’installation de personnes en migration dans les campagnes »4. Les cinq articles du dossier constituent à la fois une valorisation écrite, augmentée et actualisée, d’une partie des communications de ces journées d’étude interdisciplinaires (géographie, sociologie, droit…), et la restitution d’une partie des enquêtes de terrain menées dans le cadre du projet Camigri.
- 5 Cet état de l’art succinct ne vise en aucune façon l’exhaustivité des publications récentes ou plu (...)
3Avant de présenter les objectifs du dossier et la richesse des différentes contributions, notons en premier lieu sa filiation – a minima thématique – avec d’autres dossiers publiés ces dernières années ou auparavant dans des revues scientifiques5.
- 6 Ce numéro publiait une partie des communications du xviiie colloque national de l’Association des (...)
- 7 La revue Hommes & migrations a également publié en 2013 un dossier consacré aux saisonniers et aux (...)
4Études rurales a déjà, en 1994, traité du sujet des étrangers dans les campagnes, dans le n°135-136 – coordonné par Henry Buller et intitulé « Être étranger à la campagne »6 – qui introduisait à la fois des analyses historiques et juridiques du phénomène et examinait son actualité en France essentiellement, sur le marché foncier ou dans l’agriculture. Le secteur agricole donna lieu ensuite à un numéro spécifique en 2008 de la revue sur la circulation internationale des travailleurs saisonniers (principalement originaires d’Afrique du Nord et d’Europe de l’Est, et employés dans des exploitations agricoles de France, Allemagne et Espagne), sur leurs conditions de vie et leur encadrement dans un contexte de transformation des systèmes de production, et d’évolution du cadre institutionnel européen7.
- 8 Depuis 2015, des revues spécialisées sur le monde rural ou des journaux professionnels y ont aussi (...)
5Plus récemment, la « crise migratoire » de 2015, le démantèlement de la jungle de Calais en octobre 2016, et la politique de dispersion mise en place vers les territoires ruraux ont contribué à un regain de publications scientifiques en français centrées sur l’étude des « exilés » ou « réfugiés ». En 2020, la Revue européenne des migrations internationales et la Revue de géographie alpine ont publié un dossier sur cette thématique8. La première traite en particulier des « spécificités de l’accueil (hors des grandes villes) dans les petits milieux d’immigration » et des enjeux de peuplement associés. La seconde aborde des problématiques et des populations sensiblement similaires mais dans le contexte plus spécifique des espaces de montagne.
- 9 Des ouvrages collectifs sont aussi parus durant la même période. Ils mettent l’accent sur la compa (...)
6Notons aussi que la littérature scientifique en langue anglaise sur les migrations internationales dans les campagnes est particulièrement dynamique depuis les années 2000. Deux revues ont notamment publié des numéros spéciaux sur le sujet, d’abord Population, space and place [2008], et plus récemment Journal of rural studies [2018]. Elles ont adopté une acceptation englobante et diversifiée des formes migratoires contemporaines à destination des « non-metropolitan areas » : les « labour migrants » surtout en agriculture y sont étudiés en Grande-Bretagne, en Pologne ou en Norvège, mais aussi les « lifestyle migrations » en Espagne, au Portugal ou en Suède et, de manière plus transversale, des situations locales de « rural cosmopolitism » en Australie ou en Irlande9.
7Le présent dossier s’inscrit, à plusieurs titres, dans la lignée de ces productions françaises et internationales récentes, en étudiant notamment les dynamiques agricoles et les transformations rurales au prisme des migrations internationales. Il s’en distingue, en revanche, quelque peu en accordant une place centrale à l’étude des acteurs et des dispositifs d’installation.
8Trois des cinq articles du dossier portent sur des dynamiques migratoires liées à l’agriculture. Camille Hochedez et David Lessault analysent la présence de saisonniers agricoles bulgares dans la région de Loudun (Vienne), sous l’angle des enjeux d’hébergement et dans un contexte d’installation de plus en plus pérenne de ces travailleurs. Anne Lascaux étudie comment certains ouvriers agricoles marocains de la « huerta provençale » (Bouches-du-Rhône) deviennent, eux-mêmes, entrepreneurs sur place, et contribuent à reproduire les rapports de domination qu’ils ont précédemment subis. Paula Dolci s’intéresse à l’installation de néos-agriculteurs en Sardaigne et en Tuscia, de nationalités italienne ou étrangères, en analysant la façon dont ils mobilisent des ressources (sociales, numériques…) pour s’ancrer localement. Ces articles rejoignent aussi un questionnement actuel sur le rôle de l’activité agricole comme « une ressource pour la circulation ou l’ancrage des migrants » [Darly et al. 2021].
9Dans la lignée des objectifs du projet Camigri, ce dossier thématique s’efforce ensuite de rapprocher des littératures scientifiques souvent segmentées – les études rurales d’une part, les études migratoires de l’autre. Du point de vue de l’analyse des campagnes, l’intérêt est au moins double. Premièrement, à la suite de plusieurs auteurs qui ont parlé de globalisation des campagnes [Mormont 2009] ou de global countryside [Woods 2007], il s’agit de considérer que le fonctionnement rural est de plus en plus marqué par des influences globales, au sens strict de la financiarisation du système économique mondialisé ou, plus largement, d’une très grande interpénétration des espaces par-delà les spécificités et régulations nationales [Ghorra-Gobin et Reghezza-Zitt 2016]. Si on peut considérer que la globalisation des campagnes est relativement ancienne du fait de l’internationalisation du secteur agricole, elle semble plus inédite en termes démographiques, à commencer par le poids et la composition des flux migratoires. La forte diversification des nationalités recensées dans les territoires ruraux français depuis les années 1990 en est, par exemple, un révélateur [Fromentin et Pistre 2021]. Deuxièmement, l’étude des populations étrangères dans les campagnes permet de réinterroger des problématiques majeures des études rurales. Comme mentionné précédemment, la question de l’habitat – celui, par exemple, des travailleurs agricoles saisonniers – en est une, la pauvreté ou la multifonctionnalité des campagnes en sont d’autres, à travers les conditions de vie des migrants les plus précaires ou l’articulation d’enjeux patrimoniaux, touristiques, culturels… pouvant impliquer des acteurs aux expériences (y compris internationales) variées. Citons aussi la thématique des sociabilités rurales qui est particulièrement analysée dans ce dossier par William Berthomière, Bénédicte Michalon et Christophe Imbert en Ariège, à travers l’étude des acteurs institutionnels et non institutionnels qui participent aux actions de soutien aux exilés.
10Cette dernière mention souligne plus globalement l’attention première accordée dans le dossier aux jeux d’acteurs et aux dispositifs qui contribuent à l’installation ou à la vie au quotidien des personnes en migration. En considérant leurs capacités d’action, de mobilisation de ressources, les migrants eux-mêmes sont au cœur d’une majorité des analyses empiriques – des saisonniers qui s’ancrent, des ouvriers qui entreprennent, des urbains qui changent de vie –, et se dessinent des relations internes déjà multiples, de collaboration ou de compétition, d’expérimentation collective ou d’individualisation des pratiques… La plupart des articles portent aussi – ou essentiellement – sur des acteurs et des moyens d’action concomitants aux migrations. C’est en particulier le cas de celui d’Anne-Cécile Hoyez qui traite de l’organisation des acteurs médicaux et sociaux impliqués dans la prise en charge des demandeurs d’asile en Bretagne. Elle y décrit avec précision la mise en place d’un réseau régional de soins et analyse les interactions entre professionnels et patients dans des territoires déjà peu dotés en structures de santé. Sur la base de riches enquêtes de terrain, l’ensemble des articles présente une analyse située des acteurs et des dispositifs selon les caractéristiques des campagnes concernées : des plaines agricoles peu denses, des périphéries urbaines sous pression ou encore des massifs montagneux vallonnés.
11En complément des objectifs du dossier et de la présentation des exemples étudiés, intéressons-nous maintenant aux principaux questionnements qui traversent les différents articles. Trois se dégagent particulièrement autour d’un même principe pour le dossier dans son ensemble : interroger la diversité du fait migratoire dans les campagnes (dispositifs, populations, enjeux) et son fonctionnement « imbriqué ».
12Un premier ensemble de questionnements découle de l’approche par les acteurs et les dispositifs. En préambule, on peut déjà s’interroger sur leur degré de cloisonnement, notamment par type de migration. Qu’est-ce que cela révèle de la manière de gérer le présent voire le devenir des territoires ruraux ? Pour les cas d’étude du dossier et les dispositifs institutionnalisés, les analyses confirment plutôt la segmentation des actions, par exemple le dispositif national d’accueil des exilés (Berthomière et al.) ou les dispositifs d’hébergement ordinaires des saisonniers agricoles étrangers (Hochedez et Lessault).
13Pour autant, les articles mettent tous en lumière la place centrale de l’« informalité » dans l’installation et l’accompagnement des personnes en migration dans les campagnes. Elle apparaît d’abord essentielle au fonctionnement de dispositifs établis : c’est le « bricolage » entre acteurs afin de mettre en place une pluralité de solutions pour le suivi de santé des demandeurs d’asile (Hoyez) ou pour leur « faire accepter le rural » après orientation « par l’État et ses agents » (Berthomière et al.). Dans ces deux cas également, le rôle des particuliers et des associations dans le fonctionnement effectif de l’accueil souligne comment « l’hospitalité en actes » [Gourdeau 2019] a grandement contribué à la prise en charge des exilés après 2015, à partir de sociabilités rurales préexistantes ou en en créant de nouvelles. Ensuite, les initiatives informelles individuelles ou collectives constituent le socle central voire unique d’autres installations migratoires. Le dossier le montre surtout pour le secteur agricole : dans la « huerta provençale », elles constituent un véritable « tremplin » pour les entrepreneurs marocains précaires, par exemple à travers l’exploitation première de friches délaissées par leurs propriétaires (Lascaux). Dans le Loudunais, des particuliers ont proposé de nouvelles formes d’hébergement des saisonniers – de leur propre initiative ou en lien avec les employeurs –, qui ont eu tendance à supplanter les dispositifs (plus) officiels (Hochedez et Lessault). En Sardaigne et en Tuscia, les néo-agriculteurs ont recours à une multitude de pratiques informelles – pour l’accès à la terre, pour se former, pour la commercialisation des produits… – dans le but de s’ancrer localement, et de pérenniser leur activité et leur projet de vie (Dolci). Ainsi, dispositifs formels et initiatives informelles sont souvent articulés, mais la diversité des formes migratoires récentes à destination des campagnes montre aussi qu’elles sont nombreuses à échapper aux dispositifs institutionnalisés – par choix, par stratégie ou encore par défaut.
- 10 Par exemple, dans le Loudunais ou les Pyrénées ariégeoises, régions étudiées dans ce dossier, ce s (...)
14Un autre ensemble de questionnements porte sur les populations migrantes et, plus précisément, sur leur répartition spatiale. Le constat de départ est celui révélé par les travaux sur le « cosmopolitisme rural » [Woods 2018], c’est-à-dire d’une grande diversité d’origines géographiques internationales aujourd’hui recensées dans beaucoup de territoires ruraux10. La question principale, qui en découle, est celle de la co-présence : comment les différentes formes migratoires s’organisent-elles localement ? Sont-elles liées au quotidien, s’entrecroisent-elles ?
15Sur ce point, la littérature scientifique sur la gentrification rurale a déjà montré l’existence de « linked migrations » (« migrations liées ») aux États-Unis, par l’association de migrations d’aménité internes et de migrations de travail en provenance des pays sud-américains [Nelson et Nelson 2011]. On peut aussi citer l’association de migrations de retraités et d’artisans du bâtiment, surtout britanniques, dans la France de l’Ouest. Ce dossier souligne ici deux points saillants : d’une part, différents profils de population cohabitent déjà dans la plupart des formes migratoires, que ce soit parmi les demandeurs d’asile orientés vers les mêmes territoires et centres d’accueil, ou parmi les saisonniers agricoles – par exemple, dans le Loudunais, avec le recours à une main-d’œuvre des pays d’Europe de l’Est et d’Afrique du Nord (Hochedez et Lessault) ; d’autre part, certains contextes ruraux révèlent des « rencontres » entre formes migratoires. C’est particulièrement le cas dans le dossier en Ariège à travers l’implication de « néos » dans les actions de soutien aux « exilés » (Berthomière et al.).
16Enfin, ces formes de co-présence dans les campagnes contemporaines posent, plus largement, la question des interactions des populations migrantes avec les territoires d’accueil concernant les ressources territoriales – plus ou moins adaptées à telle ou telle migration – et celle des migrations qui contribuent diversement à faire évoluer ces territoires [Arfaoui 2020].
17Le troisième ensemble de réflexions qui traversent les articles du dossier porte plus précisément sur les liens aux territoires sous l’angle du peuplement. Le dossier met déjà en lumière la diversité des domaines concernés (logement, emploi…), en montrant notamment que le peuplement recouvre certes de forts enjeux liés à l’installation – au sens du début de l’implantation dans un territoire – mais aussi à l’accompagnement au quotidien et sur la durée des personnes en migration : que ce soit pour se déplacer dans des territoires peu denses, pour accomplir des démarches administratives ou pour assurer un suivi de santé. De ce point de vue, le fait de ne pas avoir de véhicule, la barrière de la langue ou le besoin de soins « hérité » de la trajectoire migratoire tendent à souligner la spécificité des dispositifs formels ou des initiatives informelles nécessaires pour assurer le fonctionnement de la dynamique de peuplement. Pour autant, ces différents enjeux recouvrent largement des problématiques qui dépassent les seules populations migrantes : celle de la précarité sociale dans de nombreuses campagnes, de la mobilité dans les territoires les moins denses, des équipements en services publics a minima des petites centralités rurales… Pour certaines formes migratoires – de néo-paysans par exemple (Dolci) –, la question de la spécificité de ces populations n’a quasiment pas lieu d’être, tant elles sont parties prenantes de processus alimentés à la fois par des migrations internes et internationales, sans grandes différences.
18Emmanuelle Bonerandi [2008] posait la question « d’étrangers d’un autre genre » à propos de l’accueil de demandeurs d’asile à la campagne dans les années 2000. Comme développé dans ce dossier, elle mérite assurément d’être prolongée et élargie dans la période actuelle, pour penser de manière plus englobante et moins cloisonnée les migrations internationales dans les campagnes, à travers les dispositifs d’action, les populations impliquées ou les enjeux de peuplement associés.