- 1 Voir, à ce propos, Y. Grelet et C. Vivent, « La course d'orientation des jeunes ruraux », Bref du (...)
- 2 « Présidentielles 2022 : les jeunes ruraux ne se sentent pas représentés, ni dans leurs préoccupat (...)
1Même si plusieurs enquêtes significatives ont été réalisées récemment1 [Amsellem Mainguy 2021 ; Coquard 2019 ; Lemêtre et Orange 2016 ; Renahy 2010], les jeunes vivant en milieu rural sont peu étudiés par les sciences sociales et demeurent un objet de recherche relativement sous-exploré [Lemêtre et Orange op. cit.]. Notons, par ailleurs, qu’il n’existe pas, à notre connaissance, de travaux en France portant spécifiquement sur la conscience écologique des jeunes ruraux. Parfois décrits comme opposés à l’urbanité et indifférents aux problématiques environnementales, ils restent encore peu pensés comme des acteurs et des actrices conscients des enjeux climatiques. Benoît Coquard2 affirme, suite aux élections présidentielles de 2022, que sur le plan des représentations, il existerait un mépris envers les classes populaires rurales, parfois associées à la figure du « plouc » ou du « beauf », dont la caricature serait « par nature » incompatible avec les valeurs portées par l’écologie. Il affirme qu’en retour, « certains ruraux répliquent (en endossant parfois sciemment la caricature qu’on fait d’eux) contre des mesures écologistes en raison de ce qu’elles incarnent à leurs yeux : un style de vie bourgeois et urbain qu’ils jugent “donneur de leçons” et contre lequel ils se définissent ».
Hugo (14 ans) avec sa sœur Julie (13 ans).
Dans la cour de la ferme familiale dans un hameau d’une quinzaine d’habitants (Est-Charente, août 2020).
Photo : Cédric Calandraud/Avec le soutien à la photographie documentaire du Centre national des arts plastiques et de la bourse Laurent Troude.
2Cette prétendue opposition à l’écologie mérite toutefois d’être discutée et ne va pas toujours dans le sens de nos résultats d’enquêtes. Ces derniers soulignent, dans la lignée des travaux du sociologue australien David Farrugia et de ses co-auteurs [2014], la « nature métrocentrique » de la plupart des approches théoriques de la jeunesse et des études contemporaines, à savoir une structuration basée avant tout sur des études urbaines ou métropolitaines. Nous le rejoignons également quand il invite à développer une sociologie de la jeunesse plus spatialisée. Notre recherche nous a conduits à considérer l’importance de cette spatialité dans la conscience écologique de jeunes ruraux et les différentes formes qu’elle peut revêtir. Nous présenterons ici des résultats relatifs aux jeunes souletins. La Soule, territoire pyrénéen relativement excentré et situé au Pays basque, possède une identité forte et des traditions culturelles très présentes, notamment chez les jeunes (danses souletines, pastorales, mascarades, jeux de rebot…).
- 3 Le Fonds d’expérimentation pour la jeunesse, mis en place par l’article 25 de la loi no 2008-1249 (...)
- 4 Voir la fiche synthétique Couples, familles, ménages en 2014, Insee, 2017 (<https://www.insee.fr/fr/statistiques/2862009>).
- 5 Nous remercions Mathilde Morin, Oryana Alcayaga et Aurélien Jourdan qui ont participé à la réalisat (...)
3Nous nous appuierons, dans cet article, sur les résultats de la recherche-évaluation des actions d’une association souletine œuvrant pour le maintien des jeunes sur le territoire, financée par le Fonds d’expérimentation pour la Jeunesse3. Notre protocole prévoyait une première partie quantitative avec la passation d’un questionnaire auprès des jeunes du territoire afin de comprendre leurs modes de vie, leurs aspirations et les regards qu’ils et elles portent sur leur territoire. Nous avons constitué dans ce cadre un échantillon de 226 jeunes individus âgés de 15 à 30 ans. Cela peut paraître peu mais correspond tout de même à 12,4 % des jeunes de 18 à 30 ans vivant en Soule d’après les données de 2014, qui sont une des rares sources disponibles pour ce territoire4. Dans une seconde phase, afin de pouvoir revenir sur les résultats marquants de l’analyse des questionnaires et approfondir certaines dimensions ciblées par notre enquête (conditions de vie, rapport au territoire, loisirs et activités, mobilité, engagement et rapport à l’environnement notamment), nous avons réalisé 37 entretiens semi-directifs5 avec des jeunes en Soule aux profils socio-démographiques très différents et présents sur le territoire (scolarisés, en emploi et sans emploi) mais aussi avec des jeunes ayant quitté temporairement, pour les études notamment, ou plus durablement, le territoire. Ces jeunes ont été sélectionnés dans le champ scolaire mais aussi par le biais d’observations participantes dans des lieux très fréquentés par les jeunes (fronton, bars, associations…). L’échantillon, composé à ce jour de 25 femmes et 12 hommes, ne nous permet pas réellement d’analyser l’effet de genre. L’article s’appuie plus particulièrement sur le volet qualitatif de notre enquête.
Guide d’entretien exploratoire des jeunes souletins et souletines.
4En ce qui concerne le rapport au territoire, la quasi-totalité des jeunes enquêtés affirment être fiers d’être Souletins ou Souletines. Les principales raisons qu’ils avancent sont, par fréquence d’apparition, la culture, le paysage, la beauté de la Soule ou encore la nature. L’environnement naturel semble donc étroitement lié au sentiment d’appartenance. Toutefois, malgré de fréquentes expériences de nature et l’omniprésence du cadre naturel, ces jeunes ont peu abordé spontanément les questions en lien avec le changement climatique ou l’écologie. Nous nous sommes donc questionnés sur le lien qui pouvait exister entre cette centralité de la nature au quotidien et la conscience écologique des jeunes souletins. Les expériences de nature favorisent-elles la conscience écologique de ces jeunes, comme le montrent les travaux anglo-saxons conduits sur le sujet [Bowers et al. 2021 ; Jaiswal et Bihari 2020 ; Rosa et al. 2018] ?
5Nous avons pu noter à cet égard le lien étroit à la nature de la plupart des jeunes interrogés, son inscription dans l’histoire familiale et la construction de soi, mais aussi les difficultés à se penser comme « écologistes », malgré des pratiques souvent vertueuses en matière d’environnement. Il nous paraît intéressant de mobiliser le concept de capital environnemental, que nous discuterons, car il propose de regrouper l’ensemble des investissements (socio-économiques, idéologiques, émotionnels, politiques, artistiques…) dans l’environnement, réalisés par des acteurs selon leurs représentations, intérêts et systèmes de valeurs spécifiques [Tommasi et al. 2017].
6Dans cette contribution, nous verrons d’abord les apports de la nature au quotidien, les expériences qui y sont liées, mais aussi la mise en comparaison avec les autres jeunes, surtout les urbains. Puis, nous analyserons la place de la nature au sein de la trajectoire familiale, tant en termes de transmission que d’autonomisation car parfois il existe un vrai décalage entre position parentale et juvénile. Enfin, nous proposerons dans une dernière partie une analyse de la place des parents dans le capital environnemental mais aussi dans la tension qui existe dans le rapport à l’écologie.
Données sociographiques des personnes enquêtées.
7Lors des entretiens, la nature apparaît très rapidement comme une caractéristique principale de la Soule. Elle semble apporter aux jeunes à la fois du calme, de la sérénité et de la liberté. Elle est également un endroit dans lequel nombre de répondants apprécient se retrouver seuls. L’acception de « la nature » en sociologie est multimodale. En effet, chaque culture en a une définition propre, comme invite à le penser Philippe Descola [2005]. Dans un autre registre, Bruno Latour entreprend d’introduire une dimension politique dans l’étude de la nature, dont la situation dépend aussi de processus historiques et sociaux [2004, 2015]. Ici, nous entendons la nature comme une perception subjective de la faune, la flore et les espaces dits « naturels ». Dans nos entretiens, la nature est par ailleurs souvent extériorisée et les jeunes n’ont pas toujours le sentiment d’en faire partie. En outre, elle est au cœur de ce qui nous intéresse ici, à savoir la constitution du capital environnemental, qui permet à la fois de considérer l’importance de la réalité matérielle des objets qui composent l’environnement terrestre et de s’interroger sur les formes d’objectivation de la relation des individus à la nature [Beaurain et al. 2017]. Comprendre la relation à la nature et les différentes expériences vécues par les jeunes ruraux nous permet donc de développer en partie cette notion de capital environnemental.
8À part deux individus, tous les jeunes ruraux enquêtés par entretien se disent très proches de la nature, avant tout car elle est très présente dans leur environnement et s’impose à elles et eux :
Mauléon, c'est presque la nature aussi […]. Il y a de la ferme tout autour, c'est de la nature. Donc en fait, moi je suis un peu tout le temps dans la nature. Donc qu'est-ce que c'est pour moi ? C'est un peu là où je suis tout le temps, donc […]. Je pense que peu importe, si tu vas en Soule, il y aura toujours quinze arbres autour de toi. Je regarde de tous les côtés, il y a du vert, il y a des collines. [Ekhi, lycéen, 16 ans, réside en Soule]
9Tous les jours, les jeunes souletins et souletines se confrontent, même malgré eux, au cadre naturel qui les entoure. Mauléon-Licharre, la « capitale » de la Soule selon les propos recueillis, est, elle-même, entourée de fermes, de forêts et de vallées. Plus largement, la nature s’ancre aussi dans leur quotidien, notamment au travail. C'est particulièrement le cas pour les enfants d’agriculteurs et d’agricultrices, plutôt nombreux et nombreuses en Soule, mais également pour d’autres, comme Arno (employé, 25 ans, réside en Soule) qui explique que : « vu que je suis facteur, je vais beaucoup en montagne, et partout, donc c'est un peu mon quotidien d'être… de passer dans les forêts ». De plus, pour la majorité d’entre eux, « sortir » dans la nature offre la possibilité d’exercer certaines activités comme la cueillette de champignons, la chasse ou la pêche :
C'est un prétexte pour sortir. J'aime bien être seul de temps en temps. Donc je fais un peu de pêche sportive du côté d'Iraty, mais sinon lundi là, j'ai été pêcher la dorade au lac d'Hossegor, je pars avec le bateau, je m'en vais sur le lac. Je suis très bien, seul . [Mathis, maçon, 30 ans, réside en Soule]
10Les espaces de nature peuvent être, comme pour Mathis, un prétexte à la solitude, au sens de Cécile Van de Velde [2018], à savoir un moment choisi ou subi dans lequel l’individu peut se retrouver seul, parfois même en étant accompagné. Nous pouvons rapprocher ce désir de s’isoler aux difficultés que rencontrent certains jeunes à trouver des cadres d’intimité sur le territoire, dans lequel certes les habitats sont dispersés malgré deux petites villes, mais où les gens se connaissent bien et se côtoient beaucoup. « C’est vrai qu’en Soule on ne peut pas avoir trop d’intimité », reconnait Eléa, lycéenne de 17 ans, résidante en Soule.
11La nature, centrale dans leur quotidien, peut donc être une ressource pour s’extraire de son identité publique, pour disparaître provisoirement de soi [Le Breton 2015] dans une période de construction identitaire individuelle et collective, d’autonomisation et dans un contexte où l’interconnaissance peut aussi être un poids.
12Enfin, les deux tiers des jeunes souletins et souletines que nous avons interrogés ont quitté (provisoirement ou définitivement) la campagne pour la ville, pour les études ou encore le travail. Certains, aujourd’hui néo-urbains, élaborent des stratégies pour se rapprocher de la nature, à travers l’alimentation, l’aménagement du logement ou des balades :
Du jardinage oui j’en ai fait, puisqu’on a un jardin chez mes parents. Donc, chaque année c’était le jardin […]. C’est des trucs tout bête, mais justement là vu que je suis sur Bordeaux c’est un peu compliqué le jardin. Je m’étais acheté des petits pots de basilic et ce genre de chose à faire pousser soi-même et, quand je les ai vus pousser le bout de leur nez, franchement j’étais trop contente. [Lucie, étudiante, 22 ans, réside à Bordeaux, née en Soule]
13En définitive, le rapport à la nature s’inscrit parfois durablement dans l’habitude, comme l’a défini Jean-Claude Kaufmann [2001], car certains reprennent volontairement d’anciennes pratiques et essaient de réintroduire le plus possible de la nature dans leur quotidien. Plusieurs jeunes aujourd’hui urbains – ou n’habitant plus en Soule – exportent, adaptent, inventent des expériences de nature, comme se balader dans des espaces perçus comme naturels en jardinant, en faisant des plantations sur leur balcon ou en privilégiant une alimentation locale. Alors, pour certains Souletins et Souletines d’origine, même quand ils ont quitté le territoire, la nature reste un fragment de leur définition de soi [Ricœur 1990], en ce sens qu’elle est parfois convoquée pour se raconter.
14Vivre entouré d’arbres, de verdure et de montagne rend les expériences de nature plus accessibles et certains jeunes ont développé un rapport intime avec la faune, la flore et les espaces naturels, qu’ils évoquent en recourant au registre de l’esthétique :
J’aime bien juste écouter les chiens. Après aller me poster [dans le cadre de la chasse], tout ça, je trouverais peut-être un peu long, mais écouter les chiens, je trouve que c’est magnifique. Même la chasse à la palombe, c'est beau aussi. [Anaëlle, lycéenne, 18 ans, réside en Soule]
15La beauté des paysages souletins apparaît dans la quasi-totalité des entretiens, mais elle ne semble pas spécifique au territoire en lui-même, mais plutôt à sa perception, puisque nous retrouvons aussi cette dimension dans les travaux de Mélanie Gambino et Olivier Desmesures [2014], qui portaient sur le Périgord vert et une partie rurale du comté de Galway en Irlande.
16Même Anaëlle, qui n’est pas spécialement une adepte de la chasse, se dit séduite par l’environnement. Au même titre que d’autres, elle laisse place au registre des émotions pour définir ce que lui évoque la nature. Coralie, elle, parle de liberté :
Je pense qu'il y a une sensation de liberté. De ne pas être entre quatre murs, d'avoir un champ visuel assez large, et ne pas être restreint par des murs. Ça me procure du bonheur, ce sont des lieux dans lesquels je me sens bien. [Étudiante, 21 ans, réside en Soule]
17Pour Nora, étudiante de 24 ans vivant désormais à Paris, la nature renvoie à l’idée de calme, de sérénité : « c’est hyper apaisant, c'est hyper agréable. On adore… ». Dans nos entretiens, le sentiment à l’égard de la nature est très souvent positif et éminemment lié au corps, les personnes interrogées mobilisant le registre des sens pour expliquer ce qu’ils éprouvent :
Le jardinage c’est quelque chose que j’apprécie. Je suis à l’extérieur, je suis dehors, je suis tranquille. Je touche la terre, c’est sympa. Je suis tout le temps dehors, tout le temps pieds nus, je n’avais pas ça à Bordeaux. [Arthur, aide à la personne, 30 ans, vit en Soule]
18D’autres disent apprécier respirer l’« air frais », à l’image de Margaux, une lycéenne de 17 ans, résidant toujours au Pays basque. Malgré les très nombreuses manières de « ressentir » la nature, l’ouïe revient très souvent. Zoé (étudiante de 20 ans qui vit entre Bordeaux et la Soule) lui accorde une grande importance :
J'adore l'été, j'adore quand il n’y a pas un bruit, on entend tous les oiseaux chanter […]. Je ne pourrais pas vivre tout le temps dans la ville, constamment dans ce bouillon-là, qu'il y ait partout du monde, des gens, des travaux, les bruits.
19Alors qu’elle aborde son expérience en espace de nature, la jeune femme décrit son environnement sonore. Ce n’est pas tant le silence qu’elle apprécie, puisqu’elle se réjouit du chant des oiseaux, mais plutôt l’absence des hommes, des femmes et de leurs bruits. L’ouïe dispose donc d’une place privilégiée dans l’évaluation et la définition que font nos enquêtés du rapport à leur environnement, malgré la primauté de la vue en Occident [Le Breton 2006]. En fait, nombre de jeunes que nous avons rencontrés disent apprécier le « calme » des espaces de nature, se retrouvant d’une certaine manière, extraits des « nuisances », en l’occurrence sonores, provoquées par les autres, ici modélisées par « la ville, ce bouillon-là » selon Zoé.
20Quoi qu’il en soit, le rapport à la nature semble témoigner d’une forme de « topophilie » [Bachelard 1957], à savoir ici, le territoire de la Soule. Comme l’engagement dans des associations locales, le travail, la fête, la famille [Coquard op. cit.], la nature est ainsi une manière d’apprécier le territoire à condition, bien sûr, de le vivre positivement. En effet, si la quasi-totalité des jeunes que nous avons interrogés valorisent leur région, ils peuvent aussi se sentir enfermés à cause de l’interconnaissance :
Alors après le collège… J'ai eu un collège assez difficile à cause des gens et des moqueries, ce genre de chose et vu que ben c'est très petit je savais que j'allais me retrouver au lycée avec eux et donc je me suis dit je vais partir […]. J'avais toujours ce besoin d'aller voir ailleurs et de pas rester enfermée justement dans la Soule et dans tout ce domaine que je connaissais très bien. [Lucie, étudiante, 22 ans, vit entre Bordeaux et la Soule]
21Il est, par ailleurs, intéressant de noter que la nature n’est jamais citée, explicitement ou implicitement, comme élément négatif. Au contraire, elle aiderait parfois à vivre les aspects négatifs du territoire, comme l’explique Thomas :
Oui, c'est beau, c'est petit, c'est un peu… Ça pourrait être un peu étouffant, si je n’avais pas une soupape de… de départ à la montagne, au Béarn, mais en fait c'est un peu… Quand je suis… quand je quitte la Soule je suis content de la quitter, mais quand je reviens, je suis heureux de rentrer. [Agriculteur, 29 ans, réside en Soule]
22Au regard de cette proximité avec la nature, les jeunes comparent leurs modes de vie avec celui des autres, en particulier ici les urbains, certains discours témoignant à cet égard d’une perception binaire des aires géographiques :
J'ai l'impression qu'on a un rapport un peu plus proche à la nature, vu qu'on est... on vit avec. Alors que quand t'es… quand autour de toi, c'est que du béton et du goudron, t'as pas le même rapport à la nature que des gens qui vivent en campagne. [Arno, employé, 25 ans, réside en Soule]
- 6 Voir le rapport dirigé par É. Pautard, Société, nature et biodiversité, Regards croisés sur les re (...)
23Si à la fin du siècle dernier, la sociologie française pointait davantage une imbrication voire une confusion des espaces ruraux et urbains [Mathieu 1998], ce n’est pas réellement le cas sur notre terrain. Il y aurait d’un côté la campagne et son cadre, doté d’une nature bienveillante6, bien souvent encensée et, de l’autre, toujours dans cette logique dichotomique, l’imaginaire d’une ville et son paysage goudronné, bruyant et étriquant. En cela, cette perception rejoint celle de la quête « d’un territoire calme, à distance de la ville ressentie comme “agressive” » [Morin 2011 : 18]. À ce titre, beaucoup nous confient la nécessité qu’il y a à se retrouver régulièrement dans un cadre naturel, comme Aines, lycéenne de 18 ans, vivant en Soule, pour qui « c'est essentiel. C'est pour ça [qu’elle] préfère vivre ici que dans une grande ville ». Cette comparaison, récurrente dans nos entretiens, sous-entend souvent un sentiment de privilège d’habiter dans un espace rural :
Je pense qu’on a encore nous, en Soule, la chance d'être dans un endroit hyper privilégié, au niveau des montagnes et tout ça. [Nora, étudiante, 24 ans, originaire de la Soule et résidant à Paris]
24Pour Nora et plusieurs autres répondants, habiter en milieu rural, avec la proximité de la nature, de l’océan, des montagnes, ainsi que le calme et la tranquillité, serait une chance et présenterait des opportunités auxquelles les urbains n’auraient que peu accès. En effet, à la différence des « touristes » qui ne profitent que ponctuellement de l’environnement souletin, les jeunes interrogés disposeraient certes d’un accès, mais aussi de savoirs particuliers relatifs à la nature. Ils connaîtraient, par exemple, des champignons, des plantes, des animaux mais aussi des endroits singuliers, « moins connus » des visiteurs de passage :
Je connais vraiment toutes les montagnes. Les endroits qui ne sont pas forcément touristiques et que les gens ne connaissent pas, mais qui sont magnifiques quand même. [Esteban, étudiant, 21 ans, vit en Soule]
25Malgré le privilège que représenterait le fait de vivre au cœur de la nature, tous n’en profitent pas, comme Zoé (étudiante de 20 ans, vit en Soule), qui, quand on lui demande « Raconte-moi la dernière fois que tu t’es retrouvée dans un environnement naturel ? », répond que cela ne lui arrive pas souvent. Ce n’est donc pas parce que les jeunes interrogés apprécient, voire connaissent leur cadre naturel, qu’ils en profitent. Pour beaucoup, vivre proche des espaces naturels suffit à se présenter, s’affirmer voire s’opposer aux urbains qui en seraient trop éloignés.
26De cette opposition perçue par plusieurs jeunes, résulte une forme de critique à l’égard des citadins et génère parfois des généralisations :
Mais je pense qu'en ville, […] il y a cet effet de surconsommation, tant de choses inutiles. Je trouve qu'ici on vit plus simplement. On vit avec beaucoup moins de choses, de futilité. Et c'est surtout la nourriture. On se nourrit avec les trucs d'agriculture intensive, ou d'industrie qui travaillent avec des tonnes d'eau. Je veux dire, plus on va acheter des choses comme ça, plus ils vont continuer à produire et demander beaucoup d'énergie. Je me dis qu'en ville on est plus confrontés à tout ça. [Éva, commerçante, 28 ans, réside en Soule]
27La vie à la campagne serait, pour elle, plus sobre, favorisant une alimentation localisée et de proximité. Alors que le monde est entré dans l’anthropocène, les modes de vie en milieu rural seraient, pour nos enquêtés, au-delà d’un privilège, un modèle à suivre car plus respectueux de l’environnement et des producteurs. D’une certaine manière, la critique de ce qui est perçu comme le mode de vie urbain, pourtant envié, au moins à certains moments, par une partie des jeunes, peut être analysée comme une forme de renversement du stigmate [Goffman 1975], dont ils sont parfois porteurs. Ce stigmate serait celui d’une jeunesse enclavée, grandissant dans une ruralité disqualifiée [Mischi et Renahy 2008]. Valoriser son territoire, relever ses caractéristiques et ses avantages en mettant à distance le mode de vie urbain semble aussi être une façon de mieux le vivre et de s’y construire de façon positive. L’environnement est donc un « potentiel valorisable par les acteurs sociaux [dont] les inégales possibilités d’accès, de pratique, d’utilisation, déterminent des rapports de force et de domination entre acteurs » [Tommasi et al. op. cit. : 10]. Les jeunes que nous avons rencontrés ont souvent le sentiment d’être méprisés par une partie des urbains : « J’ai très envie de partir en ville mais je redoute beaucoup le changement. Grosse, bouseuse et citadine […] c’est un peu aussi la peur d’être ridicule », confie Albane (lycéenne, 17 ans, vit en Soule). Toutefois, quand il s’agit d’environnement, la plupart des jeunes ruraux pensent mieux maîtriser le sujet que les urbains, renversant ici la hiérarchie implicite : « Nous on est déjà beaucoup plus connectés à la nature, on a beaucoup plus un regard critique qu’eux. Hormis le fait qu’on circule en voiture, c’est là qu’on peut être assez pollueurs, je pense qu’on est beaucoup moins pollueurs que les gens des villes », explique Arthur (aide à la personne, 30 ans, vit en Soule). Même si, comme le soulignent Frédéric Richard, Greta Tommasi et Gabrielle Saumon [idem], ce sont souvent les groupes sociaux dominants qui produisent et s’approprient les rapports de force, nous pouvons observer, ici, que les rapports entre urbanité et ruralité peuvent, dans d’autres contextes et au moins provisoirement, être renversés. Ce point nous semble particulièrement important car il nuance en partie le poids des capitaux « classiques » et souligne l’importance de contextualiser, de situer les analyses et de penser l’articulation entre les facteurs sociaux et les expériences sociales.
28Plusieurs enquêtes montrent que la famille occupe une place centrale chez les classes populaires rurales [Reversé 2022 ; Amsellem-Mainguy op. cit. ; Coquard op. cit. ; Roche 2016]. Si elle est importante pour de nombreux groupes sociaux, elle représenterait au sein de ces mêmes classes populaires un lieu d’affection, de sociabilité et surtout le seul « filet de sécurité » pour des jeunes marqués par la vulnérabilité socioéconomique [Roche 2016]. Si F. Dubet [2014] aborde la jeunesse contemporaine comme une période de distanciation avec la famille au profit des relations amicales intragénérationnelles, nos observations brossent le portrait d’individus qui y sont fortement attachés et pour qui le sentiment d’appartenance au territoire lui est, en grande partie, lié.
29À l’image des jeunes en général, la famille demeure un pilier central pour les Souletins et Souletines. Nous venons de le voir, le lien au territoire passe, certes par l’importance du cadre naturel et de la culture basque, mais aussi, de façon plus globale, par la question de l’attachement, comme l’explique Lucile. Quand on lui demande de préciser les raisons principales de son attachement à la Soule, elle répond :
Déjà, j'ai pratiquement toute ma famille qui vit ici, et je me dis aussi que la proximité avec eux, ça me… Je pense que ça doit aussi me donner un lien avec la Soule. [Lycéenne, 18 ans, vit en Soule]
30La proximité avec la famille élargie semble jouer aussi un rôle important, comme le précise Magalie :
J’ai l’impression quand même que les jeunes sont… déjà, souvent dans les familles souletines, les enfants, les petits-enfants, vivent dans la même maison ou à proximité de la maison des grands-parents, donc on grandit avec eux, donc forcément il y a un lien, c’est pas comme… je sais pas, en ville j’ai l’impression que c’est plus… […]Voilà, donc déjà il y a ça, et puis oui par la langue, forcément… on se sent plus proches de personnes âgées, elles sont tout de suite hyper contentes quand elles entendent du basque venant de la bouche des jeunes, forcément ça leur fait plaisir et ça leur donne plus envie aussi d’échanger. [Étudiante, 19 ans, vit entre Bordeaux et la Soule]
31Nous pouvons noter ici, comme nous avions pu le faire dans des enquêtes précédentes auprès des jeunes descendants de migrants [Barthou 2013], que la langue et la proximité permettent de « faire famille ». Cette inscription familiale passe également par les activités pratiquées, souvent liées à la nature.
32Précisons tout de suite que l’enquête par questionnaire nous a permis de voir que chez nos répondants les activités les plus pratiquées sont : passer du temps sur les réseaux sociaux (55,5 % le font tous les jours) ; surfer seul sur Internet (49,3 %) ; écouter de la musique (46,9 %) ; être avec des amis (38,4 %) et visionner des séries télévisées (37 %). Néanmoins, près d’un quart des jeunes enquêtés déclare pratiquer des activités basques (pelote, danse et chants basques, mascarades…), dont un tiers au moins une fois par semaine. Nous pouvons, par ailleurs, noter que ce sont les plus âgés qui sont le plus engagés dans ces activités puisque 51,3 % des 26 ans et plus les pratiquent régulièrement, quand ils ne sont que 41,8 % des moins de 16 ans.
33Au-delà de ces résultats, la quasi-totalité des jeunes interrogés attestent pratiquer des activités de nature en famille par choix, parfois pour passer du temps avec leurs proches, pour faire plaisir et, plus rarement, par obligation. Les activités de nature principalement pratiquées sont le jardinage, la cueillette de champignons, la pêche et la chasse, cette dernière l’étant moins et demeurant très genrée car elle concerne essentiellement des hommes de notre échantillon.
34Certains ont commencé ces activités dans l’enfance et les perçoivent souvent comme un passage obligé, très ritualisé, au sens d’E. Goffman, qui définit les rituels comme « des actes dont le composant symbolique sert à montrer combien la personne agissante est digne de respect, ou combien elle estime que les autres en sont dignes » [1974 : 21]. Au regard de notre terrain, la pratique des activités de nature s’inscrit souvent dans une démarche collective, le plus souvent familiale.
Quand j’étais plus petite la pêche oui, voilà, (hésitation) bon je pense que c'est, pas un passage obligé, mais je pense que tout le monde passe un peu par la case pêche. Oui voilà, quand on est petit, c’est toujours aller au gave, pas forcément les truites, et la chasse un peu moins, même si je connais une fille qui elle chasse. [Magalie, étudiante, 19 ans, vit en Soule]
Souvent ce sont mes parents qui veulent aller voir s'il y a des cèpes ou non. Du coup, souvent on part tôt le matin, et on va jusqu'en début d'après-midi. Souvent c'est en famille, donc avec mon père, ma mère et mon frère. Ma sœur un peu moins parce qu'elle est plus jeune. [Coralie, étudiante, 21 ans, vit entre Bordeaux et la Soule]
35Ces activités pratiquées en famille ont pour beaucoup un caractère d’évidence, comme le souligne Émilie :
Beh… le jardinage et la cueillette de champignons, c'est parce que j'ai toujours eu ça dans ma famille, mes grands-parents, c'est des… enfin ils ont un grand jardin. Donc ça me fait du bien, ça me change un peu. [Travailleuse sociale, 30 ans, née en Soule et vit en Belgique]
36Néanmoins, la plupart d’entre eux déclarent ne pas pratiquer seuls ces activités mais acceptent volontiers de le faire en famille, à l’image de Mélissa :
Et le jardinage, moi très peu, je sais que ma famille oui, et du coup, quand je suis avec eux, j'y vais un peu, mais sinon, toute seule, non. [Étudiante, 22 ans, née en Soule, vit en Espagne]
De la pêche oui, quand j'étais petite, avec mon grand-père, je faisais. Puis on faisait de la barque un peu. Après, parfois, on va cueillir les champignons quand c'est la saison. Donc on fait un peu de marche aussi. Bon, ce n'est pas que ça me plaît de cueillir les champignons, c'est d'être avec mes grands-parents. C'est ça qui me plaît surtout. [Aines, lycéenne, 18 ans, vit en Soule]
37On voit bien dans les propos d’Aines que certains jeunes apprécient particulièrement le fait d’être en famille et que l’activité, dont les parents sont souvent à l’initiative, n’est pas centrale. Beaucoup y trouver un intérêt et apprécient particulièrement de consommer ce qu’ils ont cueilli :
[La] cueillette de champignons quand c'est la saison, parce qu'on a une petite forêt à côté de la maison. Du coup, avec mon grand-père on y va et on va manger après les champignons. Voilà il n'y en a pas beaucoup. Du coup, quand on en a, on est heureux. Oui c’est satisfaisant. Parce que même si on les achète et tout, ça n'a pas le même goût. Puisqu’ici, c'est normal d'aller à la cueillette aux champignons. Bon, là, avec mon grand-père et ma mère, depuis toujours, on fait ça là. [Carl, lycéen, 17 ans, vit en Soule]
38Certaines activités, en particulier quand elles sont assimilées au travail, sont parfois vécues comme une vraie contrainte :
Du coup, la dernière fois que je me suis retrouvée dans la nature c'était sûrement avec mon père, pour aller chercher ses brebis là […]. Non, je n’aime pas ça. En fait, à l'aider, tout ça, ça ne me dérange pas. Faire. Mais je vois tout le côté derrière aller chercher les brebis. Ça, ça m'énerve. Je n’aime pas les animaux. [Aurore, lycéenne, 16 ans, vite en Soule]
39Notons ici que même quand cela ne leur plaît pas, certains jeunes jouent le jeu et acceptent d’aider leurs parents, en dépit parfois du dégoût. Une étude [Crockett et al. 2000] a montré que la participation des jeunes au travail dans l’exploitation contribuait à l’amélioration des relations familiales, à la maturité personnelle et à l’estime de soi. Toutefois, si cette aide est perçue sur le mode de la coercition, elle engendre un ressentiment voire des formes d’hostilité entre générations, ce que nous remarquons également.
40Ces activités de nature, inscrites dans les modèles familiaux, ne sont pas toujours partagées par les jeunes qui, en grandissant, décident de s’en affranchir, soit parce qu’elles ne leur plaisent pas soit parce qu’elles ne sont pas en adéquation avec leurs valeurs. L’autonomisation propre à la période de jeunesse, comme l’ont bien montré de nombreux sociologues, semble aussi passer par ces activités réinvesties et réappropriées en l’absence des parents.
41Nos répondants mettent explicitement en avant la logique de transmission qui prévaut à la plupart des activités pratiquées en famille :
C'est un peu à l'ancienne, comme ma mère je fais les conserves, je n'achète rien qui n'est pas préparé par moi. J'achète mes œufs à la ferme, les canards à la ferme, j'achète le thon à la criée. Après je fais toutes mes conserves. Je n'achète quasi rien au supermarché. Et je fais beaucoup de choses moi-même, le cochon... Après, mes parents sont agriculteurs. Donc circuit court. […] Quand avec une copine on a fait nos canards pour l'année, on nous a pris pour des vieilles. C'est très identifié pour les vieux, c'est nos parents qui faisaient ça. [Éva, commerçante, 28 ans, vit en Soule]
42Il s’agit parfois d’une transmission des pratiques et des comportements mais aussi du rapport à la nature en ruralité :
Moi, j'adore les bêtes, après, on a des brebis et des vaches, donc avec les agneaux, tous les soirs je vais faire les travaux avec ma mère, je donne le biberon aux agneaux. J'adore aller les chercher dans le champ, enfin ça c'est moi. Après, voilà, j'ai été éduquée dans ça aussi, donc, y en a qui ne pourraient pas aimer, mais pour moi, c'est mon… enfin pas mon quotidien parce que je ne suis pas tout le temps-là, mais j'adore ça. [Zoé, étudiante, 20 ans, vit entre Bordeaux et la Soule]
43Lucie explique aussi qu’elle accompagnait son père à la chasse plus jeune, qu’elle va régulièrement ramasser des champignons et qu’elle jardine tous les ans car ses parents ont un jardin. Elle aime la nature, prend du plaisir dans ces activités utiles et économiques :
En fait y’a une vraie sensation de savoir faire quelque chose et puis derrière, par exemple que ce soit le jardinage ou la cueillette de champignon ou la chasse même si je ne la fais pas, en fait derrière y’a une question d’utilité aussi. Et voilà, le jardin, c’est vrai que nous quand on a le congélateur qui est plein de fruits et légumes, etc. c’est des coûts en moins. [Étudiante, 22 ans, née en Soule et vit à Bordeaux]
44Si l’inscription familiale est bien présente, les jeunes ne semblent pas prêts à toutes les pratiquer, notamment la chasse :
Le jardinage et la cueillette de champignons, c'est parce que j'ai toujours eu ça dans ma famille, mes grands-parents, c'est des… enfin ils ont un grand jardin. Donc ça me fait du bien, ça me change un peu. Et la pêche et la chasse… […] Je ne sais pas, je n'aime pas trop ce truc de tuer des animaux… j'ai des potes qui en font et je ne comprends pas trop, mais je respecte. [Rires] C’est un peu dur. [Émilie, travailleuse sociale, 30 ans, née en Soule, vit en Belgique]
La chasse je suis contre parce que j’aime trop les animaux, pour moi c’est barbare. Mon père et mon frère sont chasseurs et je ne supporte pas. [Sarah, étudiante, 30 ans, vit en Soule]
Mais la chasse ouais, je suis un peu contre, mais il y a des gens qui pensent qu'on devrait l'interdire. Ici, ce serait un peu compliqué. [Ekhi, lycéen, 16 ans, vit en Soule]
45D’autres refusent catégoriquement la plupart des activités de nature dans leur dimension collective et préfèrent celles qui sont plus solitaires, à l’image de Laure :
La chasse et la pêche ça ne m'intéresse pas, je laisse les hommes le faire. Cueillette de champignons, je n'ai pas de patience et je n’ai pas d’œil pour ça, alors ça m'intéresse pas. Et le jardinage, pour moi, c'est une corvée, le jardinage, ma mère en fait mais moi je ne supporte pas ça. [Laure, 22 ans, étudiante, née en Soule]
46La nature est donc l’espace des activités familiales, des apprentissages, de la transmission de pratiques, mais aussi de formes d’autonomisation et de mise à distance. Elle renforce ainsi la construction de soi et de sa singularité. F. de Singly [2010] explique bien que se délester, pour une part, de la dimension filiale permet de dessiner les contours du pouvoir de soi sur soi, mais que faire ses propres choix n’exclut pas d’inclure, après coup, des pratiques expérimentées soit dans la famille d’origine, soit dans la relation conjugale. Aussi, cette centralité de la nature dans la construction de soi juvénile n’est pas toujours directement associée à une dimension écologique chez nos répondants, même si leurs pratiques (jardinage, élevage de poules ou autres animaux, cueillette de champignons, préparation de conserves en bocaux…) peuvent y être associées et constituent, de fait, une partie importante de leur capital environnemental. Nous retiendrons ici la définition de l’écologie au sens de l’écologisme, à savoir une attention particulière à la nature, aux équilibres biologiques et à la protection de l'environnement.
47Quand on interroge les jeunes sur les questions relatives à l’environnement et les pratiques familiales, plusieurs soulignent rapidement que leurs parents sont, dans leurs gestes quotidiens, sensibles à sa préservation, sans pour autant se considérer comme « écologistes » ou prétendre « produire bio ».
48Recourir au terme de « capital environnemental » nous permet d’analyser la diversité des engagements individuels ou collectifs sur les questions écologiques et de montrer l’influence des autres capitaux existants dans ces engagements, dans les pratiques concrètes qu’ils génèrent et dans les distinctions qu’ils structurent [Beaurain et al. op. cit.]. La possibilité de considérer les dynamiques sociales à la fois sous l’angle de la reproduction de rapports de domination/exclusion, mais aussi comme l’expression de valeurs ou formes d’attachement attribuées à l’environnement par les individus [idem], nous semble particulièrement intéressante. Elle permet, en effet, de penser également les conflits qui peuvent survenir entre les engagements individuels et les façons de les surmonter. Toutefois, nous avons pu noter que la place de la famille reste encore peu explorée, alors qu’elle joue un rôle essentiel. Elle peut en effet inciter, freiner ou même constituer un modèle repoussoir dans les représentations et les pratiques juvéniles en lien avec l’environnement. Une majorité des jeunes pensent que les pratiques familiales sont plutôt respectueuses de l’environnement :
Moi je dis, il n'y a pas besoin qu'on soit certifié avec un label bio. Par exemple mes parents, ils ne sont pas certifiés bio. Mais enfin c'est tout comme. […] À part un peu d'engrais qu'ils mettent dans les champs. Après les animaux ils sont à l'air libre… [Esteban, étudiant, 21 ans, vit en Soule]
Ma famille, mes grands-parents, je pense qu'ils ne le font pas consciemment, mais eux […] ils recyclent l'eau de pluie, tu vois. Et au niveau des déchets aussi, en même temps, ils ont tout dans leur jardin donc voilà. Les emballages il n’y en a presque pas. [Émilie, travailleuse sociale, 30 ans, née en Soule, vit en Belgique]
49Il ressort de notre enquête que les jeunes que nous avons rencontrés valorisent les pratiques vertueuses de leurs parents, alors que ces derniers peuvent être opposés aux partis écologistes ou dubitatifs à propos du changement climatique. C’est particulièrement sensible chez les enfants d’agriculteurs. Yanis explique :
Mes parents sont agriculteurs, mais ils sont très terre à terre. Donc ok, il y a le réchauffement climatique, mais est-ce que c'est vraiment dû… Est-ce que ce n'est pas un cycle de la vie ? Il y a eu une ère glaciaire, est-ce que ce n'est pas la planète elle-même qui s'autorégule ? […] Moi, je ne suis pas écolo. Je fais le minimum, je trie les ordures, les cartons, les poubelles, le verre, tout ça. Mais je ne vais pas aller manifester pour la planète et pour fermer les centrales nucléaires. [Yanis, métier intellectuel et artistique, 29 ans, vit en Soule]
50Ce point nous semble particulièrement intéressant car le terme même d’écologie peut être très déprécié en milieu rural. En effet, il est souvent associé à un jugement porté sur eux par les « habitants des villes » et à une remise en cause de leurs pratiques. À ce titre, plusieurs jeunes sont très critiques vis-à-vis des partis politiques écologistes alors qu’ils se perçoivent eux-mêmes comme respectueux de l’environnement et plutôt sensibilisés aux enjeux qui en découlent.
51D’autres perçoivent néanmoins dans les pratiques de leurs parents, qu’ils considèrent comme aussi vertueuses, un argument économique plus qu’écologique :
C'est vrai que mon père, oui. Par exemple, pour l'eau et l'électricité, il est assez sévère sur ça. Enfin ça va. Mais après je pense que c'est plus pour les factures que pour que pour la planète. [Eléa, lycéenne, 16 ans, vit en Soule]
52Pour beaucoup cependant, les questions d’écologie sont très rarement discutées en famille et leurs parents n’y semblent pas particulièrement sensibilisés. Même si, comme nous l’avons vu précédemment, ces derniers peuvent initier leurs enfants à des activités respectueuses de l’environnement, ils freinent parfois la mise en place de certaines pratiques écologiques.
A niveau de la maltraitance [animale], je ne suis pas très engagée, je suis d'accord en soi, je ne suis pas contre et tout ça. Je ne suis pas végane, je ne suis pas végétarienne, je ne mange pas beaucoup de viande de base et j'essaie d'en manger moins maintenant. Mais bon, je vis encore chez mes parents. Peut-être que quand je serai étudiante, je me mettrai à la cuisine végane. [Albane, lycéenne, 17 ans, vit en Soule]
53D’autres jeunes, en revanche, qui semblent plus engagés et informés, amènent leurs parents à adopter des pratiques plus écologiques, dans une logique de socialisation inversée :
Je suis tout ce qu’il [Hugo Clément, journaliste] dit et c’est vrai que quand je vois les chiffres… Ça m'affole un peu et du coup, j'en parle avec mes parents […]. Par exemple, je sais que mes parents ne sont pas végétariens, mais ils ont diminué énormément et, quand ils vont acheter de la viande, ça va être, pas de la viande industrielle des trucs comme ça… […] On évite de prendre deux voitures quand il faut se déplacer, on en prend qu'une, enfin des trucs comme ça quoi. [Mélissa, étudiante, 22 ans, née en Soule, vit en Espagne]
54Ces jeunes plus engagés ne sont pas nécessairement les plus favorisés de notre échantillon, même s’ils sont souvent étudiants ou diplômés du supérieur.
55Il existe parfois une rupture familiale sur certaines questions. Si les jeunes pensent souvent que les générations précédentes sont responsables de la situation climatique, une petite partie d’entre eux concède que les adultes ou leur famille n’en sont pas conscients :
En fait mes parents, ils ne sont pas habitués à… Enfin ils font quand même le tri ou des trucs comme ça. Mais, en fait, ils croient que c'est nous maintenant… Enfin que c’est les répercussions de ce que nous on fait. Je leur explique que la pollution, c'est les déchets que vous avez jetés il y a 50 ans, 80 ans quoi. Et ça, ils n'arrivent pas à s'en rendre compte. Après, je suis affecté par les enjeux environnementaux et climatiques. Oui, j’essaye de ne pas polluer. [Esteban, étudiant, 21 ans, vit en Soule]
56Yanis explique, lui, que ses grands-parents sont, en revanche, bien conscients des risques liés notamment aux pesticides :
Mes parents sont agriculteurs, donc tout ce qui est pesticides, tout est ultra-réglementé. Les paysans en sont conscients qu'il y a eu des dérives, qu'ils ont flingué des ruisseaux, des poissons, ils l'admettent. Mon grand-père a 86 ans, et il dit que c'est sûr que ce genre de produit, il ne fallait pas s'en renverser sur les doigts. Quand ils mettaient des produits pour les rats, forcément, c'était dégueulasse. Ça allait contre l'environnement. C'est complètement admis que dans les années 1970-1980 c'était catastrophique. [Métier intellectuel et artistique, 29 ans, vit en Soule]
57Clara, elle, a le sentiment que sa famille ne se sent pas directement concernée :
C’est vrai que mes parents pas vraiment, mais je pense que les jeunes sont quand même plus inquiets parce que ça nous concerne plus, vu que c'est nous, la génération future, qui allons vivre les changements climatiques. Mais je pense que les adultes ou les personnes âgées sont beaucoup moins inquiètes. [Lycéenne, 15 ans, vit en Soule]
58Une minorité souligne, enfin, que leurs proches se désintéressent du changement climatique. À la question « est-ce que tes proches sont inquiets à l’égard de la planète ? », voici leur réponse :
Je pense pas assez. Je pense que mon père est inquiet sans être inquiet, mais mon père est un adorateur de la nature, il est fan de ça, dès qu’il va dans la nature il ramasse des déchets et ce genre de chose […]. Après dans mes proches, mon copain, mes potes, etc., je crois qu’ils s’en foutent un peu [rires]. C’est triste à dire […]. Je crois qu’ils se disent que leurs actions à eux ne vont pas changer les choses et que ça ne sert à rien de faire des efforts parce que rien ne va changer. [Lucie, étudiante, 22 ans, vit entre Bordeaux et la Soule]
Mes proches inquiets ? Non, pas du tout. Pas ma famille en tout cas. À part ceux qui sont en médecine, ceux qui ont un avis un peu plus ouvert. Mais sinon, mes parents n'en ont rien à foutre. [Sarah, étudiante, 30 ans, vit en Soule]
Mes parents, ils ont une autre forme de vertu, mais ils savent que la voiture… à chaque fois que je les vois, moi, je leur dis « ta caisse qui est au diesel et tout » Voilà. Ok, moi je ne bouffe pas bio et je fais pas mon jardin mais je suis en vélo. [Léo, cadre, 29 ans, né en Soule, vit à Paris]
59Il est intéressant de noter ici que Léo a conscience de ses propres limites mais aussi de celles de ses parents, illustrant bien la capacité d’autonomisation et de responsabilisation face à la situation environnementale que nous retrouvons chez plusieurs jeunes interrogés.
60Cette partie nous a permis de voir que les représentations et le système de valeur juvéniles peuvent produire des engagements ou positionnements différenciés. Ils soulignent aussi l’importance de situer ces engagements, qu’ils soient conscients ou encore impensés.
- 7 Voir le rapport Il est temps de faire une première analyse, Collectif Quantité Critique coordonné (...)
61S’il semble exister un relatif consensus sur le rapport et les activités liées à la nature, la chasse marquant néanmoins un clivage entre certains jeunes et leurs parents, l’évaluation de pratiques et des comportements respectueux de l’environnement semble parfois dessiner quelques tensions entre parents et enfants en milieu rural. Il ne s’agit toutefois pas de penser les générations comme des catégories homogènes comme le soulignent les travaux de Yann Le Lann et son équipe7 qui affirment qu’il n’existe pas de consensus sur l’écologie chez les 18-30 ans. Les jeunes adoptent quelques pratiques spécifiques visant à limiter leur impact sur l’environnement (mobilités quotidiennes et achats de produits reconditionnés par exemple) mais leurs consommations seraient moins « vertueuses » à différents égards. Il existe par ailleurs, des positionnements très différents aussi au sein de la jeunesse, le rapport à la nature des jeunes ruraux devant être pensé comme étroitement lié aux représentations qu’ils ont de leur territoire. Comme P. Descola, nous pensons qu’il est essentiel d’analyser conjointement « les contraintes universelles du vivant et les habitudes instituées, la nécessité où les hommes se trouvent d’exister comme des organismes dans des milieux qu’ils n’ont façonnés qu’en partie et la capacité qui leur est offerte de donner à leurs interactions avec les autres entités du monde une myriade de significations particulières » [2002 : 15].
62Les jeunes se construisent dans une période fortement marquée par les problèmes environnementaux comme le changement climatique et son accélération, ce qui pourrait, en partie, expliquer à la fois un regard [Héritier 2004] différent de celui de leurs parents, mais aussi le fait que ces problèmes puissent devenir un enjeu dans la construction du soi juvénile et dans la tension entre proximité et distance avec la famille. Enfin, le capital environnemental, regroupant à la fois les investissements idéologiques culturels mais aussi socio-économiques et politiques, nous semble ici être un concept heuristique, car il permet de nuancer un prétendu « clivage générationnel » face à la situation climatique en considérant la capacité des acteurs à s’en distancier. Ce capital peut certes relever de la culture locale, de l’attachement plus ou moins fort au territoire, à ses parents et à leurs pratiques, mais il agrège aussi des dimensions économiques, de subsistance par exemple, et politique, que les répondants soient opposés aux partis écologistes, engagés en faveur de la défense de l’environnement ou plus simplement au quotidien dans des gestes écologiques. C’est l’articulation entre cette pluralité de facteurs qui constitue des dotations en capital environnemental différenciées, dessinant ainsi une diversité de trajectoires juvéniles dans le rapport à la nature.
63Il nous semble important de comprendre aussi la place des actions et des pratiques pouvant être considérées comme respectueuses de l’environnement quand elles sont peu visibles et pas toujours pensées comme telles par les acteurs eux-mêmes, du fait des logiques de distinction. La dignité écologique n’étant le monopole ni des populations fortunées [Grossetête 2019] ni urbaines. Le rapport à la nature apparaît fortement médiatisé à la fois par des représentations culturelles, idéologiques mais également familiales et sociales.