Marie-Thérèse Lacombe, Pionnières ! Les femmes dans la modernisation des campagnes de l’Aveyron, de 1945 à nos jours
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Marie-Thérèse Lacombe, Pionnières ! Les femmes dans la modernisation des campagnes de l’Aveyron, de 1945 à nos jours. Rodez, Les Éditions du Rouergue, 2009, 192 p. et 24 reproductions hors texte.
1Échappant à une approche disciplinaire, l’ouvrage de Marie-Thérèse Lacombe ne manquera pas de retenir l’attention. Militante de la JACF (Jeunesse agricole catholique féminine), l’auteure était l’épouse d’un important dirigeant syndical né dans le Ségala et devenu président de la FNSEA de 1986 à 1992 : Raymond Lacombe. Des témoignages recueillis auprès de plus d’une centaine de femmes et de quelques hommes fondent l’ouvrage. Des publications de mouvements ruraux de l’Aveyron et des rapports syndicaux ont pu être utilisés comme une seconde matière. Enfin, des documents d’une remarquable qualité illustrent les aspects des mutations du monde agricole jusque vers les années 1980, mais il aurait été utile de les dater. Que le lecteur ne s’attende pas à lire un texte soumis aux critères des travaux académiques.
2Reflet d’un engagement, ce qui en fait un témoignage à part entière, le propos donne à voir ce qu’était la vie des filles et femmes d’exploitants au moment où la France connaissait une véritable croissance et une nouvelle urbanisation. L’image d’une France rurale immobile se voit ici sérieusement discréditée. Même à petite échelle, des décisions sans importance ont débouché sur de profondes mutations dans les fermes. Ainsi se trouvent interrogés le concept de « révolution agricole » et la contribution des femmes, chrétiennes en l’occurrence, aux changements qu’ont connus les exploitations.
3La période, qui va de 1945 à nos jours, est traitée en 6 chapitres, couvrant notamment les années 1950-1970, période de croissance générale et d’optimisme social. En 1945, l’Aveyron rural rappelle celui des années 1900. L’autorité écrasante du père se lit dans la rareté des échanges au sein des familles. La religion y occupe une place centrale. Le travail règle l’existence. Les tâches féminines sont présentées par le menu, ce qui atteste la maigre autonomie dont les femmes disposent. De fait, en 1945, c’est là leur lot en de très nombreuses régions. L’Église catholique perçoit encore les femmes comme les garantes de la morale dans les foyers. Avec l’accord et l’appui de l’Église, certaines femmes trouvent également les moyens d’agir grâce à une vie associative. De leur côté, les garçons estiment qu’une fille de qualité doit « avoir de la religion sans être bigote ». Ils valorisent la pudeur, la discrétion, la joie et l’énergie autant que la réserve, l’obéissance et la capacité à « tenir un dedans » et à travailler avec ardeur. Or, les jeunes filles du début des années 1950 dénoncent le regard qui les enferme dans une position subalterne.
4Dans ce contexte, la JACF porte et encadre les aspirations au changement. La description du conservatisme social des campagnes aveyronnaises de 1945 donne d’ailleurs plus de relief à l’engagement qui accompagne ce mouvement. Née dans le sillage de la Jeunesse agricole catholique (1929), la JACF se maintient sous Vichy, loin des interdits qui frappent d’autres mouvements. Après guerre, elle promeut une société chrétienne moderne. L’auteure ne dit rien ici du contraste entre ce projet et celui que défendent d’autres structures plus combatives, ce que le lecteur ne peut écarter.
5D’ailleurs, si les campagnes de l’Aveyron se montrent de longue date craintives à l’égard des forces de gauche, l’idée de progrès n’en est pas pour autant absente. La JACF prépare ses adhérentes à œuvrer, en tant que mères et épouses, dans la vie du foyer et du village. Réunions, formations et congrès sont organisés. Des brochures sont diffusées. Les curés veillent à l’empreinte chrétienne. Les rassemblements des jeunes ruraux sont retentissants, comme le Congrès de la jeunesse rurale de Rodez, qui, en 1954, réunit 15 000 militants. L’État est sollicité pour rénover l’enseignement, les pratiques et les structures agricoles, mais aussi l’habitat rural. Beaucoup de militantes se heurtent cependant aux réticences de leur père et de curés inquiets d’activités qui perturbent l’ordre des choses. Au fond, dans une société pourtant très conservatrice, la JACF apprend aux femmes à prendre des responsabilités et à vivre une certaine autonomie.
6De fait, dans les années 1950, hors l’enseignement ou l’aide rurale, peu de voies s’ouvrent aux femmes. Nombre d’entre elles gagnent Paris, Toulouse, Montpellier. Des pages intéressantes décrivent leur installation grâce aux réseaux aveyronnais. Celles qui restent au village reçoivent le soutien du Mouvement familial rural, fondé en 1946. Elles animent des associations familiales. Mieux formées, elles lisent Foyer rural, Clair Foyer, un mensuel féminin, et Le Rouergat, une publication locale. Les deux premiers magazines sont publiés par le Mouvement familial rural, le troisième est d’empreinte plus religieuse. Tous parlent du quotidien et de la famille : la mode, le jardinage, les arts ménagers, l’actualité. Toutefois, certains sujets demeurent tabou : la cohabitation des générations, la sexualité et la maternité. La sexualité et la maternité sont plus difficiles à traiter. Ouvert en 1963, le planning familial aveyronnais, animé par quelques femmes et quelques chrétiens progressistes, reste bien isolé et faible.
7Cela dit, sous la pression des femmes, les foyers deviennent plus confortables, à commencer par la cuisine et la salle de bains. Dans les cours des immeubles, on dissimule le fumier, on tient les animaux à l’écart, on plante. Même les villages se font propres et participent aux concours des villages fleuris. Dans la foulée, on restaure d’anciennes constructions. Attirer des vacanciers peut accroître les ressources d’un ménage. Les femmes militent pour ouvrir des chambres d’hôtes. À la différence de leur mère, elles conquièrent un espace d’indépendance et participent aux décisions qui engagent l’exploitation. Petit à petit et avec ténacité, les femmes obtiennent de réels changements et viennent à bout des réticences de leurs époux. Une discrète émulation accompagne cette transformation des foyers.
8Dans les deux derniers chapitres de son ouvrage, Marie-Thérèse Lacombe note que les femmes de la JACF ont été favorables aux CUMA qui, en permettant d’outiller une exploitation, réduisent le travail physique des femmes : une remorque d’épandage pour le fumier élimine le travail pénible effectué avec une simple fourche. En 1966, la première CUMA française de femmes est constituée en Aveyron. Onze partenaires achètent un motoculteur, puis une machine à plumer les volailles, puis un hachoir électrique. L’esprit mutualiste est à l’œuvre. Ayant obtenu la reconnaissance des leurs, les femmes d’agriculteurs osent enfin revendiquer le statut d’agricultrice. Ce qui demandera de la patience.
9L’un des éléments les plus stimulants pour la réflexion est la description, via les entretiens retranscrits, de ces multiples occasions d’agir, sans coup d’éclat, pour que changent les conditions de vie. C’est une forme d’engagement qui a coexisté avec d’autres, évoqués par l’auteure, et sur lesquels le lecteur aimerait avoir plus de détails, comme le militantisme qui naît autour de la question du Larzac à la fin des années 1960. Preuve d’un ouvrage intéressant, la dernière page ne se termine pas sur l’idée que tout est lu : demeurent des questions qui sont l’aiguillon du chercheur.
10Fabien Gaveau
11Francis Pomponi et Jean-Jacques Usciati, De Bastelica à Bastelicaccia. L’homme et l’espace en Corse du Sud. Ajaccio, Éditions Alain Piazzola, 2006, 231 p.
12Bousculant les cadres chronologiques académiques, les auteurs exposent, dans une étude microrégionale d’histoire rurale, comment une vallée côtière corse, celle du Prunelle et de la Gravone, proche d’Ajaccio, est restructurée, dans le temps long, par le dynamisme d’une communauté villageoise : Bastelica. La poussée qu’exercent ses exploitants vers le littoral, lieu de transhumance l’hiver et de céréaliculture l’été, fait naître une installation permanente, à savoir Bastelicaccia, lieu qui accède au statut de commune en septembre 1863. Ce mouvement suscite concurrences et tensions avec les autres communautés de la vallée et Ajaccio, cité génoise établie au XVe siècle. Par-delà l’exemple qu’illustre cette commune, l’ouvrage restitue des cheminements à l’œuvre ailleurs dans l’île. Il invite à réfléchir aux mécanismes d’appropriation de l’espace par des groupes humains, et invite à réfléchir aussi à la reconfiguration des territoires. De fait, l’idée se dessine que les autorités seigneuriales ou régaliennes, quelles qu’elles soient, ne sont pas seules à produire des territoires. Les actions quotidiennes contribuent largement à les façonner et à les faire accepter, au prix de rapports de force parfois douloureux.
13Cette conquête est présentée sous la forme de 4 grands ensembles chronologiques : le premier concerne l’essor du village jusqu’au XVIIe siècle ; le deuxième, « la Guerra dei confini », concerne le XVIIIe siècle ; le troisième porte sur les mutations à l’œuvre au XIXe siècle ; et le dernier traite de l’érection en commune de Bastelicaccia, initialement une annexe de Bastelica. Des phénomènes complexes s’ajoutent pour expliquer les mutations de l’espace organisé par Bastelica. Si l’accent est mis sur les années qui vont de 1730 à 1870, c’est que la Corse connaît un long conflit, qui débute avec la révolte contre Gênes, et qui se poursuit avec sa difficile prise en main par la France. Ce contexte général est important pour comprendre comment les communautés d’exploitants se sont saisies de certaines occasions pour défendre leurs intérêts et étendre leur emprise.
14La trame de l’étude s’appuie sur la géographie religieuse de la vallée au XVe siècle, afin de présenter la dynamique qui anime des exploitants organisés en petits groupes dans le cadre d’un habitat dispersé. Poussés à se rapprocher à partir du XVe siècle, ces quartiers demeurent constitutifs de fortes identités qui se mêlent aux solidarités nouvelles, matérialisées par l’émergence de vastes paroisses, telles Bastelica ou Cauro. Blotties sur les contreforts de la vallée, à distance de la plage, ces communautés exploitent en premier lieu des pâturages d’altitude dont la maîtrise assoit la puissance des éleveurs. La plaine côtière prend pourtant de l’importance en devenant une dépendance agricole, indispensable à une économie agraire désormais confrontée à une hausse démographique. Toutefois, les tensions entre les communautés et l’insécurité qui se développent au cours du XVIe siècle poussent les habitants de Bastelica à construire des habitats fortifiés pour garantir leur emprise sur les terrains de bord de mer. Ces lieux se transforment progressivement en habitats permanents, excroissances des communautés d’altitude.
15La création du préside d’Ajaccio (place forte établie par Gênes pour asseoir sa domination sur la Corse), doté de terres côtières, induit une vive concurrence avec les habitants des villages de montagne. La défense des droits d’usage et des emprises foncières donne lieu à des conflits de plus en plus âpres. Les instances judiciaires, génoises puis françaises, ne parviennent pas à les résoudre. D’ailleurs, à partir du XVIIe siècle, les concessions privées de terres octroyées à des Ajacciens par les autorités coloniales se font aux dépens des groupes d’altitude. Le mouvement s’accompagne d’usurpations de terres que marquent de nouveaux enclos. Ainsi, dans ces régions, l’usage habituel d’exploitation des terres et le pacage hivernal des Bastelicais sont entravés.
16Durant la guerre d’indépendance, qui débute en 1730, la question devient si problématique que les paysans s’en prennent aux possesseurs de terres d’Ajaccio, qu’ils soient originaires de Gênes ou de Corse. L’arrivée des Français après 1768 aggrave la situation. Les nouvelles autorités décident de lever la carte des communautés de l’île, de manière à ce que les revendications des habitants se limitent au seul ressort de leurs villages d’appartenance. De fait, en 1770, une ordonnance interdit le libre parcours, pour faciliter la culture dans les zones littorales les plus fertiles, près d’Ajaccio. Les cahiers de doléances de 1789 témoignent du profond rejet d’une évolution qui menace à ce point l’équilibre de l’activité pastorale.
17Au sortir de l’Empire, le problème reste entier. Les préfets procèdent alors à la liquidation des biens communaux pour remplir les caisses de l’État. Aucun dédommagement n’est envisagé pour les habitants bénéficiaires des droits d’usage sur les terres ainsi mises en vente. La situation se fait encore plus dure en 1824, avec une tentative d’interdiction de la vaine pâture. N’atteignant pas son but, la mesure est obstinément affirmée jusqu’à la promulgation de la loi du 22 juin 1854. Dès lors, les communautés, comme celle de Bastelica, s’organisent contre la loi, qui sape un élément jugé indispensable à l’élevage. La résistance met en mouvement des réseaux d’intérêts et des clientèles parfois animés par l’esprit de clan.
18Certes, une commune comme celle de Bastelica possède toujours les biens communaux de la montagne pour l’élevage. Toutefois, l’accroissement du troupeau ovin au XIXe siècle, lié à la croissance démographique, rend intenable cette seule ressource. La « faim » de pâturages conduit à de nouvelles transhumances d’où jaillissent de nouvelles tensions intercommunales. En outre, le communal est davantage perçu comme produisant les ressources pour assurer des dépenses d’équipement. Sous la pression préfectorale, des redevances sont établies sur le pacage dans les espaces communaux. De forts clivages naissent au sein des villages où des pâtures sont affermées au bénéfice d’un seul.
19Enfin, la lutte de la communauté de Bastelica concerne la défense de ses forêts contre les Domaines, mouvement engagé dès les années 1830. Partout en Corse, c’est la « transaction Blondel » du milieu du siècle, qui définit quelle part de la forêt peut demeurer au service de la commune tout en cherchant à restreindre les droits d’usage, et quelle part doit être placée au service exclusif de l’administration supérieure. Quant aux dernières terres maîtrisées par Bastelica sur la côte, elles font l’objet d’un nouvel aménagement dans les années 1830. Après l’édification d’une chapelle au hameau de Bastelicaccia, les habitants s’organisent dans l’autonomie vis-à-vis du bourg origine. L’idée germe alors d’ériger en commune ce hameau. C’est l’œuvre des années 1850, en relation avec des travaux d’assainissement de la plaine côtière.
20La présente étude éclaire donc les mécanismes impliqués dans les mutations des espaces collectifs en Corse. Les relations entre le statut, le mode d’appropriation et les modes de jouissance de la terre sont présentées avec beaucoup de finesse. Chacun pourra avoir une description rigoureuse de la manière dont les droits d’usage ont été redessinés sous la pression d’acteurs qui, parfois appuyés par les autorités supérieures, ont pensé leur intérêt aux dépens des communautés de montagne. En outre, une riche documentation illustre l’impact des mutations démographiques sur la gestion des terres à long terme.
21Donnant à lire nombre de documents d’archives commentés dans leur contexte local, régional et national, l’ouvrage mérite d’être également salué pour la qualité de son appareil critique. Une cartographie signifiante appuie chaque étape de la démonstration, permettant au lecteur de saisir le processus qui se déploie sur plusieurs siècles. La bibliographie ajoute encore à l’intérêt de cette lecture. Il ne reste qu’à souhaiter que de tels travaux, appuyés sur le local, sans enfermement aucun, se multiplient pour renouveler l’approche d’une île que de très longs conflits ont façonnée.
Pour citer cet article
Référence électronique
Fabien Gaveau, « Marie-Thérèse Lacombe, Pionnières ! Les femmes dans la modernisation des campagnes de l’Aveyron, de 1945 à nos jours », Études rurales [En ligne], 185 | 2010, mis en ligne le 13 août 2012, consulté le 05 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/etudesrurales/9194 ; DOI : https://doi.org/10.4000/etudesrurales.9194
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