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Encore sur l’édition de 1533 des Œuvres de François Villon par Clément Marot, un premier classique de poche ?

Again on the 1533 edition of François Villon’s Œuvres by Clément Marot: a first pocket classic?
Olivier Delsaux

Résumés

En 1533, le poète Clément Marot publie, à la demande de François Ier, une nouvelle édition des œuvres de François Villon, accompagnée d’une préface et de notes. C’est vraisemblablement la première fois que s’affiche de manière aussi visible et engagée le travail érudit d’établissement d’une version correcte et non modernisée d’un texte français ancien. Se fondant sur un travail de recherche en cours sur la tradition imprimée de Villon, cet article reconsidère les intentions de Marot (à partir du prologue et du privilège) ainsi que ses pratiques d’établissement du texte (sources utilisées, choix des leçons, émendations, toilette du texte) et d’annotations. L’examen des pratiques et des principes éditoriaux de Marot permet d’envisager la manière dont les lettrés des années 1530 percevaient la valeur et le statut de ce patrimoine français ancien, notamment son état de langue.

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Texte intégral

Introduction

  • 1 Elle sera rééditée une douzaine de fois entre 1533 et 1542. En voici les principales, sans départag (...)
  • 2 Voir, notamment, M. Huchon, Le français de la Renaissance, Paris, PUF, 1998, p. 10.
  • 3 Sur cette question, voir notamment M. Guéret-Laferté et C. Poulouin (dir.), L’accès aux textes médi (...)

1Cet article entend présenter les résultats d’une recherche en cours sur la tradition imprimée de François Villon, et plus particulièrement sur les intentions et les pratiques de Clément Marot, responsable intellectuel de la dernière édition ancienne du poète, en 15331. Cette édition est loin d’être inconnue des chercheurs. Elle constitue un des évènements symboliques importants de cette décennie « mirabilis » de 1530 qui marquerait, pour la langue et pour la littérature, l’émergence de la Renaissance en France2. Cette édition est également un seuil important dans l’histoire des lettres françaises et de leur transmission, dans la mesure où elle témoigne d’un sentiment et d’une volonté, sinon de rupture, à tout le moins de mise à distance de la langue et de la littérature françaises médiévales3.

  • 4 Nouveau répertoire de mises en prose (XIVe-XVIe siècle), éd. M. Colombo Timelli et al., Paris, Clas (...)
  • 5 Sur ce point, voir déjà ce qu’en disait L. Cons, État présent des études sur Villon, Paris, Les Bel (...)

2Assurément, d’autres travaux de révision de textes français du Moyen Âge ont précédé cette édition ; l’on pensera, en particulier, aux modernisations et mises en prose de textes narratifs médiévaux qui se diffusent depuis le XVe siècle4. Cependant, il parait légitime de considérer l’édition Marot de Villon comme une première étape symbolique de la tradition philologique française5. De fait, la spécificité, voire la nouveauté, de la démarche de Marot consiste à se réapproprier un texte chronologiquement proche, sans chercher à le réécrire ou à le moderniser, mais, au contraire, en cherchant à le préserver, dans un souci de fidélité à la forme du texte ancien. En outre, et c’est sans doute le point le plus novateur, Marot assume et affiche clairement le travail éditorial, par un important dispositif péritextuel. Clément Marot éditant Villon inaugure bien la tradition critique et philologique des textes français.

  • 6 Sur cette question, M. B. Speer, « The Editorial Tradition of Villon’s Testament. From Marot to Ryc (...)
  • 7 F. C. Green, « Marot’s Preface to His Edition of Villon’s Works », Modern Philology, 22, n° 1, Aug. (...)

3L’édition Marot constitue le point de référence des éditions et des études érudites sur Villon du XVIe siècle à la fin du XIXe siècle, et ce jusqu’à l’édition A. Longnon de Villon en 1877, qui fut la première à ne plus prendre Marot comme base de son travail. À partir de la fin du XIXe siècle, l’édition Marot fut évincée au profit de l’édition princeps de 1489, puis des manuscrits, en particulier du manuscrit C, qui sert aujourd’hui de témoin de base aux éditions6. Paradoxalement, c’est à partir du XXe siècle que l’édition Marot fit l’objet de travaux scientifiques, dont témoigne la publication de plus d’une dizaine d’articles stimulants sur le sujet7. Privilégiant une perspective littéraire et le travail de Marot poète, ces travaux éclairent surtout les éléments lisibles que sont la préface et les notes marginales. Du reste, ceux-ci n’envisagent pas ou peu cette édition au sein de la tradition imprimée dont elle dépend largement ; en conséquence, le texte et le travail éditorial de Marot ont été nettement sous-exploités, en particulier d’un point de vue linguistique et philologique.

4Au vu du nombre et de la qualité des travaux antérieurs, cet article n’entend pas faire découvrir cette édition, mais plutôt offrir « un certain regard », « historiquement informé » par le témoignage de l’ensemble des incunables et post-incunables des œuvres de Villon, depuis la première édition conservée de Pierre Levet en 1489 jusqu’à l’édition Galliot du Pré de 1532.

  • 8 Pour un aperçu général de la tradition textuelle, outre les catalogues de manuscrits, incunables et (...)

5Pour des raisons de maniabilité et de faisabilité, dans le cadre de cet article, le corpus a été limité au corpus représentatif et symbolique qu’est le Testament. Ce dit d’environ 2 000 vers est conservé dans trois manuscrits « complets » du XVe siècle (les manuscrits A, C et F), dans une dizaine d’incunables et une dizaine de post-incunables – sans compter les fragments conservés dans des manuscrits et des imprimés de la fin du XVe et du XVIe siècle (par ex. Le jardin de plaisance et fleur de rhétorique)8.

6Après avoir présenté les intentions de Clément Marot telles que l’on peut les déduire du péritexte, nous confronterons celles-ci à ses pratiques afin de mieux comprendre la valeur et la fonction de ce premier monument de l’histoire de l’édition critique des textes français.

Le péritexte  

Les seuils d’ouverture

  • 9 Nous citons le texte de l’exemplaire Vienne, ÖNB, [38 K 126], disponible en ligne sur la bibliothèq (...)
  • 10 O. Delsaux et T. Van Hemelryck, « L’édition imprimée des textes médiévaux en langue française au dé (...)

7Le titre d’ouverture de l’édition de 1533 (« Les Œuvres de Françoys Villon de Paris, reveues et remises en leur entier par Clement Marot, valet de chambre du Roy9 ») vise à attirer le chaland par divers arguments de vente : la mise à disposition sous une même couverture de tous les poèmes authentiques connus de Villon, dans une version revue, le tout sous la caution du poète « officiel » de François Ier. La plus-value philologique – et marchande – de cette édition se trouve réaffirmée sur la page de titre, par un distique de Marot (« Peu de Villons en bon savoir / Trop de Villons pour decevoir »), qui a privilégié la qualité d’un texte intègre et intégral à la quantité d’un texte douteux. Cet affichage d’une révision d’un texte français du Moyen Âge est courant sur les pages de titre des imprimés depuis la fin du XVe siècle, y compris chez Galliot du Pré, sans qu’il soit nécessairement représentatif d’un travail effectif sur le texte quand, à l’inverse, des versions remaniées sont parfois publiées « silencieusement »10.

8Au recto du folio suivant, un huitain adressé par Marot « au Roy nostre souverain » – commanditaire avoué de cette révision – réaffirme le souci (partagé) de fournir une vraie connaissance des œuvres du poète :

Si en Villon on treuve encor à dire,
S’il n’est reduict ainsi qu’ay pretendu, *
À moy tout seul en soyt le blasme (Sire)
Qui plus y ay travaillé qu’entendu.
Et s’il est mieulx en son ordre estendu
Que par avant, de sorte qu’on l’en prise,
Le gré à vous en doyt estre rendu,
Qui fustes seul cause de l’entreprise (f. a2r)

9La forme versifiée (du distique et du huitain) parait inscrire d’emblée le travail de Marot dans une perspective poétique et, peut-être aussi, dans un certain commerce d’amitié et une intimité littéraire avec le roi ; l’on pourrait aussi y voir une manière discrète d’inclure ces poèmes dans une sphère d’intérêt curiale à laquelle Villon échappait jusque-là (voir infra).

Le privilège royal

  • 11 E. Armstrong, Before Copyrigth. The French Book-Privilege System 1498-1526, Cambrige, UP, 2002 ; Pr (...)

10Comme souvent chez Galliot du Pré (et d’autres libraires de l’époque), des extraits du privilège (royal) obtenu par le libraire sont reproduits avant la préface. S’agissant d’une œuvre ancienne, qui plus est déjà publiée, le récipiendaire du privilège se doit de justifier d’un travail éditorial (et de dépenses) méritant rémunération, et donc protection11. C’est le cas pour cette édition de Villon :

Supplie humblement Galiot du Pré, libraire juré de l’université, Qu’il vous plaise luy permectre faire imprimer et vendre les œuvres de feu Françoys Villon, puys nagueres à la diligence de Clement Marot valet de chambre du roy nostre sire, reveues, corrigées, et restituées à leur vraye intelligence : et ordonner deffenses estre faictes à tous qu’il apartiendra, qu’ilz n’ayent à imprimer ne vendre lesdictes œuvres selon la coppie dudict suppliant, jusques à deux ans aprés ensuivans, affin qu’il se puisse rembourser des impenses qu'il luy conviendra faire pour l’impression dudict livre. [21 septembre 1533] (f. a2r)

La préface allographe

  • 12 Sur ce type de discours à l’époque de Marot, voir notamment L’Acte éditorial. Publier à la Renaissa (...)

11En face de ce privilège – qui appartient plus qu’on ne le pense généralement au discours éditorial – apparait la préface allographe de Clément Marot, adressée « aux Lecteurs » et intitulée « Prologue » dans le titre courant (f. a3r-a6r). De telles préfaces allographes (énoncées par le traducteur, le réviseur, le compilateur ou le libraire) ne sont pas rares dans les éditions imprimées de textes médiévaux12.

L’œuvre

12Outre le rappel de la commande de François Ier, « cause et motif de ceste emprise », Marot y justifie son projet par une dette morale contractée envers l’un de ses modèles poétiques et il y défend l’intérêt intrinsèque de son œuvre, notamment auprès d’une nouvelle génération de jeunes poètes. Malgré un ton globalement louangeur, Marot reproche à Villon son ancrage dans la Ville, et non dans la Cour :

et ne fay doubte qu’il n’eust emporté le chapeau de laurier devant tous les poetes de son temps, s’il eust esté nourry en la court des Roys, et des Princes, là où les jugemens se amendent, et les langaiges se pollissent. (f. a4v)

  • 13 Voir D. Trudeau, Les inventeurs du bon usage : 1529-1647, Paris, Les éditions de Minuit, 1992 et Bo (...)
  • 14 G. Pinkernell, François Villon : biographie critique et autres études suivies d'une étude sur deux (...)

13À une époque où émergent les premiers travaux de codification et de standardisation du français, l’on serait tenté d’y voir les prémisses d’une norme langagière littéraire fondée sur l’usage de la Cour13, et acquise par induction et par immersion, expérience qui a totalement manqué à Villon, qui a fréquenté les milieux universitaires parisiens et dont la seule expérience de cour (à Blois auprès de Charles d’Orléans) fut un échec cuisant14.

14Cette qualification de Villon comme poète parisien est un point d’attention constant de Marot, et ce dès le titre (« Les œuvres de Françoys Villon de Paris ») :

m’esbahy (veu que c’est le meilleur poete Parisien qui se trouve) comment les imprimeurs de Paris, et les enfans de la ville, n’en ont eu plus grant soing […] (f. a2v).

15C’est dans cette perspective que Marot déplore ce qui est encore aujourd’hui un des grands écueils de la lecture et de l’édition du poète : l’identification des références extratextuelles, notamment dans la partie légataire :

Quant à l'industrie des lays qu'il feit en ses testamens, pour suffisamment la cognoistre et entendre, il fauldroit avoir esté de son temps à Paris, et avoir congneu les lieux, les choses, et les hommes dont il parle. (f. a4r)

Au-delà d’une difficulté réelle et légitime, n’y aurait-il pas là un rappel de ce qui sépare la poésie de cour moderne et atemporelle de la génération Marot, de celle de Villon ?

16La forme de l’œuvre entrave, en effet, la bonne lecture de l’œuvre, et là, Marot a également en tête la langue ancienne et non policée qu’est celle de Villon :

Et pour ce (comme j’ay dit) que je n’ay touché à son antique façon de parler […] et plusieurs autres incongruitez, dont estoit plain le langaige mal lymé d’icelluy temps. (f. a5r)

Le texte

  • 15 F. Rigolot, « La préface à la Renaissance : un discours sexué », Cahiers de l’Association internati (...)

17Contrairement aux autres préfaces allographes de l’époque, qui s’intéressent surtout au propos, aux sources, au statut, à la fonction ou à la portée de l’œuvre qu’elles ouvrent15, celle de Marot se singularise et innove en ce que la majorité des propos du préfacier se focalisent sur le travail proprement éditorial. Marot se préoccupe surtout – c’est d’ailleurs sur ces mots que s’ouvre la préface – de l’état incorrect du texte disponible, tel qu’il a été transmis par les imprimeurs ignorants :

Entre tous les bons livres imprimez de la langue Françoise ne s'en veoit ung si incorrect ne si lourdement corrompu, que celluy de Villon. (f. a2v)

Et marqué par une pensée du déclin, Marot incrimine davantage les imprimés récents que les imprimés anciens :

Ainsi pour vray l’ay je trouvé aux vieilles impressions, et encorez pis aux nouvelles. (f. a3r)

  • 16 Sur ce point, J. Cerquiglini-Toulet, « Clément Marot et la critique littéraire et textuelle », ar (...)

18Cette obsession de la corruption du texte parsème tout le prologue, en variant les registres métaphoriques (vestimentaire, médical)16 :

Et si quelq’un d’aventure veult dire que tout ne soit racoustré ainsi qu’il appartient, je luy respons dès maintenant, que s’il estoit autant navré en sa personne, comme j’ay trouvé Villon blessé en ses oeuvres, il n’y a si expert chirurgien qui le sceust penser sans apparence de cicatrice (f. a5v-a6r)

Tant y ay trouvé de broillerie en l’ordre des coupletz et des vers, en mesure, en langaige, en la ryme, et en la raison […] le sens [en est] grandement corrompu […]  (f. a2v)

La mention de l’ordre, du sens et de la raison témoignerait-elle d’une évolution dans les conceptions et les évaluations de l’œuvre littéraire dans les années 1530 ?

Les sources

19Face à cette œuvre et à ce texte difficiles, Marot propose et oppose un projet philologique d’amélioration du texte disponible, estimant que son édition offrira une version meilleure et plus intègre :

a esté reduict notre Villon en meilleure et plus entiere forme qu’on ne l’a veu de noz aages (f. a4r)

20Dans son esprit, le projet est orienté vers le texte original et originel et l’intention de l’auteur :

Voylà comment il me semble que l’autheur l’entendoit (f. a4r)

J’ay prins peine de les refaire au plus près (selon mon possible) de l’intencion de l’autheur. (f. a5r)

21Pour ce faire, Marot se fonde sur trois types de sources : la tradition directe des imprimés (en privilégiant les états anciens considérés comme meilleurs) ; la tradition indirecte, orale ; son intuition de poète et d’éditeur :

partie avecques les vieulx imprimez, partie avecque l’ayde des bons vieillards qui en savent par cueur, et partie par deviner avecques jugement naturel. (f. a4r)

  • 17 Sur les héritages de Marot, E. Delvallée, Poétiques de la filiation. Clément Marot et ses maîtres : (...)
  • 18 Sur cette question, voir Le poète et son œuvre. De la composition à la publication, éd. J.-E. Girot (...)

22Il n’y a pas nécessairement lieu de douter de cette tradition orale. En parlant des « bons vieillards », Marot pourrait avoir en tête son père génétique Jean Marot ou son père spirituel Jean Lemaire de Belges17. En outre, le recours à la tradition orale de textes connus par cœur est vraisemblable pour des « morceaux de bravoure » ou des ballades, qui ont d’ailleurs circulé sous forme de fragments dans des livres-anthologies. Néanmoins, il s’agit sans doute aussi de mettre en évidence, à nouveau, une poétique de la tradition et de l’héritage, marquant la supériorité de l’ancien sur le nouveau ; peut-être également, du privilège donné à une transmission privée et curiale sur la transmission publique et savante qu’est l’imprimerie18.

  • 19 O. Delsaux et T. Van Hemelryck, « L’édition imprimée des textes médiévaux », art. cité ; R. Adam et (...)

23Par ailleurs, la critique s’est souvent étonnée que Marot ne mentionne pas de source manuscrite alors que les privilèges et préfaces allographes de l’époque insistent souvent sur l’utilisation de vieux manuscrits ; il est vrai, souvent dans le cadre de la publication de textes narratifs anciens, où le caractère ancien et obsolète du manuscrit de base appuie d’autant plus la révision, et aussi l’intérêt d’une matière ancestrale19. L’on ne peut exclure que Marot ait utilisé l’un ou l’autre manuscrit, mais peut-être a-t-il considéré que ces versions manuscrites médiévales étaient moins fiables et moins avouables que les imprimés. Pour Marot, le manuscrit de poésie ne relevait-il pas d’une sociabilité curiale à laquelle avait échappé Villon. Comme d’autres lettrés de l’époque, Marot aurait-il préféré avouer des sources secondaires et anecdotiques, omettant, voire dissimulant sa source principale ?

Le travail éditorial

24À aucun moment, Marot ne conçoit son travail comme une réécriture de l’œuvre originale ; il veut conserver et préserver l’œuvre de Villon :

sans avoir touché à l’antiquité de son parler, à sa façon de rimer, à ses meslées et longues parentheses, à la quantité de ses sillabes, ne à ses couppes, tant feminines que masculines : esquelles choses il n’a suffisament observé les vrayes riegles de françoise poesie (f. a4v)

Il refuse ainsi d’intervenir sur la langue, les rimes, le déroulé du discours, le compte des syllabes ou encore les césures devenues archaïques à son époque (principalement les césures épiques et lyriques). Estimait-il une adaptation inutile, illégitime, impossible ? Cherche-t-il à reléguer Villon à un certain passé, en donnant une « belle mort » à une certaine tradition poétique, qu’il se réapproprie et dépasse ?

25Si l’œuvre n’est pas touchée, Marot propose bien une réfection du texte dégradé, corrigeant les erreurs dues à la transmission, donc ce qui n’est pas imputable à l’auteur (toujours dans ce souci du respect de l’intention de l’auteur) :

Oultre plus, les termes et les vers qui estoient interposez, trouverez reduictz en leurs places ; les lignes trop courtes, alongées ; les trop longues, acoursies ; les motz obmys, remys ; les adjoustez, ostez. (f. a5v)

  • 20 C. Thiry, « Une esthétique de la traduction vers le moyen français ? », La traduction vers le moyen (...)

26Si ce respect de l’œuvre, en particulier la forme et la langue originales, est une évidence pour les éditeurs d’aujourd’hui, ce positionnement par rapport au texte ancien en langue vernaculaire parait novateur. On ne l’observe en tout cas pas pour les publications imprimées de textes narratifs du Moyen Âge, qui proposent souvent – et l’avouent – des modernisations, des réécritures et des émendations importantes, principalement guidées par l’ancienneté de la langue et le caractère désuet de la forme narrative versifiée20. Le cas de révisions de la langue de textes poétiques en français médiéval parait plus pertinent pour notre corpus ; on l’observe dans l’édition du Roman de la Rose, précisément publiée par Galliot du Pré et qu’étudie P. Mounier dans ce présent numéro :

  • 21 Roman de la Rose, Paris, Galliot du Pré, 1526, prologue allographe, exemplaire Munich, BSB, 2° P.O. (...)

reintegrer et en son entier remettre le livre [...] pour laquelle chose restituer en meilleur estat et plus expediente forme pour l’intelligence des lecteurs et auditeurs […] l’ay corrigié au moins mal que j’ay pu, y adjoustant les quottations des plus principaulx notables et auctoritez venant à propos […] qui nouvellement l’a faict imprimer aprés avoir veu sa correction, tant du mauvais et trop ancien langaige sentant son inveteré commencement et origine de parler, que de l’imparfaicte quantité des mettres, tous quasi corrompuz21.

  • 22 Voir O. Delsaux et T. Van Hemelryck, « L’édition imprimée », p. 235-238.

27Face à cette tradition de modernisation de la langue ancienne22, Marot parait inaugurer en 1533 un nouveau positionnement des « modernes » face aux corpus médiévaux : une certaine déférence face à une langue morte, que l’on regarde avec une certaine curiosité. Cette fidélité aux formes linguistiques anciennes s’observe dans deux autres éditions de textes historiques parues chez Galliot du Pré :

  • 23 Révision des Annales de Nicole Gilles, Paris, Galliot du Pré, 1533, préface allographe, exemplaire (...)

Quant au stile et maniere d’escrire de l’auteur, qui à la verité sent un peu son vieillard, il fit grande conscience d’y rien changer afin de laisser veoir aux lecteurs la difference qu’il y a entre les antiques et modernes23

  • 24 Révision des Mémoires de Philippe de Commynes, 1552, préface allographe, exemplaire Paris, BnF, Rés (...)

je n’ay voulu mettre en texte ny en marge certains vieux mots et quelques phrases, ou manieres de parler, presque autant aagées, qui se rencontrent au vieil exemplaire, ayant le plus souvent, « chastoy » pour « chastiment », « Venu que fut » pour « Quand il fut venu » et leurs semblables, comme pareillement je n’ay voulu en oster quelques autres qui se pourroyent mieux dire maintenant, pour ne faire trop de compte de l’antiquité et pour ne la desestimer aussi plus que de raison24.

  • 25 L’on rappellera que Marot écarte des « œuvres » de Villon telles qu’elles ont été éditées par Galli (...)

28Outre l’émendation des erreurs de copie et d’impression, Marot avoue dans sa préface avoir modifié l’ordre des pièces, en suivant – comme aujourd’hui – l’ordre chronologique de rédaction (toujours donc cette orientation vers l’auteur et sa biographie), plaçant le Lais avant le Testament (alors qu’il était placé après dans les éditions antérieures)25 :

Finablement, j’ay changé l’ordre du livre : et m’a semblé plus raisonnable de le faire commencer par le petit testament, d’autant qu'il fut faict cinq ans avant l’autre. (f. a5v)

29Il précise aussi avoir annoté le texte, par des astérisques pour les vers manquants refaits :

Après, quant il s’est trouvé faulte de vers entiers, j’ay prins peine de les refaire au plus près (selon mon possible) de l’intencion de l’autheur : et les trouverez expressement marquez de ceste marque. * (f. a5r)

et des notes marginales pour éclairer le sens des vers :

[…] je vous ay exposé sur la marge avecques les annotacions, ce qui m’a semblé le plus dur à entendre, laissant le reste à voz promptes intelligences. (f. a5r)

La promotion littéraire

30Au vu de plusieurs déclarations de la préface, cette édition commandée par François Ier semble bien jouer un rôle dans la défense et l’illustration de la langue française et de son patrimoine :

le temps, qui tout efface, jusques icy ne l’a [i.e. Villon] sceu effacer. Et moins encor l’effacera ores et d’icy en avant, que les bonnes escriptures françoises sont et seront myeulx congneues et recueillies que jamais. (f. a5r)

  • 26 G. Defaux, « Trois cas d’écrivains éditeurs dans la première moitié du XVIe siècle », art. cité ; J (...)

Comme l’ont souligné G. Defaux et J. Balsamo26, le geste de Marot participe à la fondation d’une littérature et à la construction d’un premier canon de Classiques français.

  • 27 Voir aussi les contributions du dossier Relire Villon: Lais, Testament, Poésies diverses, éd. F. Vi (...)

31Les syntagmes utilisés ailleurs dans le prologue pour caractériser l’œuvre de Villon (« belles fleurs », « belles couleurs », « bons livres ») confirment l’inscription de cette édition dans un projet de plus grande ampleur de fixation des « Belles-Lettres » françaises27 :

Entre tous les bons livres imprimez de la langue Françoise ne s’en veoit ung si incorrect ne si lourdement corrompu, que celluy de Villon (f. a3r)

qu’ilz [les jeunes poetes] cueillent ses sentences comme belles fleurs […] qu’ilz contrefacent sa veine, mesmement celle dont il use en ses Ballades, qui est vrayement belle et heroique (f. a4v)

Le reste des oeuvres de nostre Villon […] est de tel artifice, tant plain de bonne doctrine, et tellement painct de mille belles couleurs (f. a4v)

Dans ce tableau, le passé littéraire parait un héritage à faire fructifier, grâce à la publication d’éditions fidèles et valables, telles que celle-ci. Et Marot voit lui-même son édition comme un seuil : « ores et d’icy en avant ».

  • 28 J. Dufournet, Villon et sa fortune littéraire, Paris, G. Ducros, 1970.
  • 29 C. Thiry, « Marot, éditeur de Villon », art. cité ; J. Cerquiglini-Toulet, « À la recherche des pèr (...)

32Cette (re-)qualification de l’œuvre de Villon, notamment sa veine « belle et héroïque », témoigne aussi d’un désir de détacher le poète de la tradition comique du bon follastre qui était la sienne à la fin du XVe siècle et au début du XVIe siècle, et dont témoigne notamment l’utilisation qu’en fait Rabelais à l’époque même où Marot édite Villon28. L’édition de 1533 donnait désormais une place de choix à Villon dans la littérature française et le faisait entrer dans le canon littéraire des bons auteurs à imiter, d’où il avait jusque-là été « oublié »29.

Les pratiques d’édition du Testament

33Au-delà du projet et des intentions de Marot, déjà largement commentées par la critique, il convient d’observer les pratiques effectives de Marot dans son édition et leur cohérence avec les principes énoncés.

La mise en livre

  • 30 J. Balsamo, « La collection des anciens poètes », art. cité.

34Marot et/ou l’imprimeur de son édition ont peu touché à la mise en livre et à la mise en page. À l’instar des éditions antérieures de Villon au XVIe siècle et d’autres rééditions des « œuvres » de poètes du XVe siècle dans les années 1530, en particulier chez Galliot du Pré30, ses poésies sont imprimées dans un petit format (in-8°), à une colonne par page, sans illustration et en lettres romaines (sur ce dernier point, ce n’est le cas que depuis 1532) ; en revanche, Marot reprend la pratique, abandonnée depuis les éditions de la fin du XVe siècle de Villon, de séparer les huitains par une ligne vierge.

  • 31 Sur les titres de l’édition Marot, voir surtout les articles cités de M. Lazard et P. Chiron.

35Les titres présents dans l’édition princeps de Pierre Levet (pour la plupart absents des manuscrits) et communs à la vulgate imprimée sont repris par Marot et souvent étoffés et recontextualisés au-delà de la simple mention « Ballade / Autre ballade » (par ex. vers 1378, 1692, 1968). Surtout, de nombreux titres sont ajoutés (par ex. vers 89, 793, 1668). Ces titres (qui sont pour la plupart encore ceux utilisés par la critique et sous lesquels les ballades sont connues ordinairement) mettent davantage en lumière le sens et la structure du texte, contribuant à isoler ce qui était peut-être déjà et ce qui en tout cas deviendra des morceaux d’anthologie, en particulier les ballades insérées. Limitons-nous ici à quelques exemples31.

36Le titre donné par Marot (désormais M dans les exemples cités) à la ballade pour prier Notre-Dame vise à recontextualiser le poème en regard des circonstances présumées de la rédaction, peut-être aussi dans un souci d’universaliser le dit de Villon :

  • 32 Sauf mention contraire, nous citons la vulgate imprimée d’après l’imprimé Paris, Pierre Levet, 1489 (...)

Autre ballade (T, 873 I et al.32)
Ballade que Villon feit à la requeste de sa mere, pour prier Nostre Dame (M).

37Il procède de même pour la ballade dite des pendus, où Marot souligne plus nettement la dimension autobiographique du texte, et hélas gâche l’effet d’attente et de piège de Villon (qui dévoile très tardivement que le nous qui s’adresse aux vivants renvoie à des pendus) :

Epitaphe dudit Villon (I et al.)
Epitaphe en forme de ballade, que feit Villon pour luy et pour ses compaignons s’attendant estre pendu avec eulx (M).

  • 33 Sur cette question, voir notamment l’introduction à l’édition des épitres par G. Berthon et J.- C.  (...)

Ce raccrochage des pièces aux détails de la vie de l’auteur s’inscrit tant dans la poétique de Marot – l’exemple cité met d’ailleurs en évidence cette valeur centrale de la poétique marotique qu’est l’amitié et le compagnonnage33 – que dans sa politique éditoriale orientée vers l’intention de l’auteur.

38Enfin, l’on notera que c’est Marot qui « crée » ou, à tout le moins, « canonise » le désormais ultracélèbre triptyque sur l’Ubi sunt, en précisant la thématique des ballades (identifiant au passage la parodie linguistique qu’est la 3e ballade) et en soulignant leur parenté :

Ballade – Ballade – Ballade (T, 329-412)
Ballade des dames du temps jadis, suyvant le propos precedent – B. des seigneurs du temps jadis – B. en vieux langage françois (M).

Les notes marginales

  • 34 Sur la pratique des notes dans les textes français de la fin du Moyen Âge, S. Lefèvre, La magie du (...)

39En regard du ou des vers expliqués, Marot a fait insérer de courtes notes. En moyenne, l’on en trouve une par huitain, avec de fortes disparités d’un huitain à l’autre. L’on note également une tendance à voir le nombre de notes décroître au fil du texte, ce qui pourrait, dans certains cas, induire une lecture continue, au fil de laquelle des points déjà expliqués précédemment ne le sont plus, ou alors sous la forme de simple rappels (voir infra le cas des formes déclinées)34.

40Ces notes ne fournissent pas véritablement de commentaire de Marot sur son propre travail philologique, mais constituent essentiellement un travail de glose et de paraphrase du texte. Elles sont déjà une manière de montrer l’altérité du monde et de la langue de Villon, tant en synchronie qu’en diachronie.

Les notes clarificatrices

41Globalement, la plupart des notes (dans les citations ci-dessous identifiées par M+ pour notes de Marot) visent à faciliter la lecture des vers (donnés ici dans la leçon de Marot). C’est le cas quand elles déploient des formules elliptiques, qui reconnaissent aussi la densité du texte :

Escript l’ay l’an soyxante et ung (T, 81 M)
M+ : Mil quatre cens soixante et ung.

Et de ce prest estre à toute heure .’ (T, 1741)
M+ : Et de ce prest, etc. Prest à mourir.

42Elles peuvent aussi contribuer à clarifier le sens par la paraphrase de métonymies :

S’evesque il est seignant les rues (T, 7)
M+ : Seignant les rues, faisant le signe de la croix par les rues.

Sanson en perdit ses lunettes (T, 631)
M+ : Ses lunettes, ses yeulx.

Sinon en la grille de Mehun (T, 1633)
M+ : La grille de Mehun, la prison où Villon fut mys.

ou l’identification du référent d’un pronom :

Et icelles qui s’enclinoient (T, 1752)
M+ : Et icelles, fault entendre icelles testes ;

Aux autres ne fault qui ne quoy (T, 247)
M+ : Aux autres, à ceulx qui sont entrez en cloistres.

ou d’un nom :

Je luy envoye ces sornettes (T, 1824)
M+ : Ces sornettes, ce present livre.

43Quelques notes identifient des personnages, des lieux ou des habitudes du Paris dans lequel et pour lequel écrit Villon :

Si tu n’as tant que Jacques Cueur (T, 285)
M+ : Jaques Cueur, grant argentier de France.

Dames à rebrassez colletz (T, 309)
M+ : L’habit des dames du temps de Villon.

Sans faillir chés la maschecroue (T, 1053)
M+ : La maschecroue, une rostisseuse ou poullailliere du temps.

À Maubuay sa gorge arrouse (T, 1076)
M+ : La fontaine Maubuay.

Cependant, de telles notes sont rares et peu systématiques, soit qu’il s’agit de références qui échappaient déjà un demi-siècle après Villon, soit que ces aspects de l’œuvre n’intéressaient pas Marot, et qu’il les jugeait indignes de ce poète, de la poésie en général et des lecteurs de son édition.

Les gloses lexicales

44La majorité des notes visent à aider à la compréhension de mots ou de groupes de mots. Par leur répétition en marge du texte, ces notes ont pu également être une manière de se détacher d’une langue jugée trop ancienne :

Car de lire je suys faitard (T, 36 + v. 1251)
M+ : Faitard, paresseux, qui tard faict sa besongne.

De pouvre et de petite extrace (T, 274)
M+ : Extrace, origine.

Homme, ne te doulouse tant (T, 283)
M+ : Ne te doulouse, ne te plains.

Et je remains vieille chenue (T, 486)
M+ : Je remains, je demeure.

Et qui me vouldroit ledanger (T, 571)
M+ : Ledanger, blasmer.

Et voult devenir moulier (T, 643)
M+ : Moulier, femme.

Et qui les bat, ou fiert, fol est (T, 1320)
M+ : Fiert, frappe.

  • 35 Sur le lexique de Villon, voir A. Burger, Lexique de la langue de Villon, Genève, Droz, 1957.

Comme on le voit, ces notes lexicales concernent très souvent des mots à la rime, où, par commodité, Villon a parfois choisi des formes rares ou déjà archaïques (voire régionales) à son époque35. Souvent, Marot fournit la forme plus commune, puis la glose :

Pour bouter et fourrer sa mouse (T, 1074 : douze : talemouse : arouse) M+ : Sa mouse, sa moue, son museau.

Pour ce qu’il est linget et flou (T, 1112 : Jehan le Lou)
M+ : Flou, flouet, delicat.

J’ordonne moy qui suys bon miege (T, 1140 : piege)
M+ : bon miege, bon mire, bon medecin.

45Marot note aussi des acceptions particulières :

Je leur tends eau, frommage, pain et fruict (T, 1597)
M+ : Je leur tends, je leur presente.

Assavoir mon sy ses fillettes (T, 590)
M+ : Icy s’entend des filles de joye.

  • 36 D. Bertrand, G. Proust et F. Rouget, Index des « Œuvres » de Clément Marot, Paris, Champion, 2002.

46Il est difficile d’évaluer avec précision la vitalité de ces mots à l’époque de Marot, faute d’indices surs de fréquence. Néanmoins, la plupart des termes glosés n’apparaissent pas dans les œuvres de Marot36 et ils sont rares dans le dictionnaire de Huguet et dans le corpus « 16e siècle » de la base de données Frantext. Il s’agit par ailleurs de mots du fonds ancien du français médiéval. Au vu de sondages (qu’il conviendrait d’approfondir) dans les répertoires du Dictionnaire du moyen français et dans la Base de français médiéval, certains des mots-sources étaient, déjà à l’époque de Villon, assez rares et moins fréquents que des formes concurrentes (par ex. extrace v. 274, moulier v. 643, mouse v. 1074, miege v. 1140).

Les notes morphosyntaxiques

47Marot propose des mises au point morphosyntaxiques sur des formes anciennes choisies par Villon pour le compte des syllabes ou pour la rime, comme :

- l’élision du possessif féminin ma :

De force aussy par m’ame voire (T, 60)
M+ : Par m’ame, par mon ame.

- l’emploi d’une forme synthétique du comparatif :

Prince amoureulx, des amans le greigneur (T, 966)
M+ : le greigneur, le plus grant.

- la formule figée se m’aist Dieux :

Je me jugeasse ainsi m’aid Dieux (T, 124)
M+ : Ainsi m’aid Dieux, Ainsi m’aide Dieu.

48Marot note l’emploi de ilz pour le pronom sujet féminin pluriel :

Mais ilz seront de sainct Estienne (T, 1915)
M+ : Ilz pour elles.

  • 37 Sur ce changement linguistique, S. Lardon et M.-C. Thomine-Bichard, Grammaire du français de la Ren (...)

Il semble considérer ailleurs cet emploi comme une erreur et il la corrige, sans le mentionner37 :

Ne furent ilz femmes honnestes (T, 592)
M+ : Ne furent pas femmes (M) ;

Ilz aymoiënt en lieu secret (T, 603)
M+ : Elles aym. (M).

49Un cas est à ce point troublant pour lui qu’il le développe dans son prologue. Il s’agit de la déclinaison, qu’il décrit comme l’emploi du pluriel pour le singulier :

Et pour ce (comme j’ay dit) que je n’ay touché à son antique façon de parler […] comme ly Roys, pour le Roy, homs pour homme, compaing pour compaignon, aussi force pluriers pour singuliers, et plusieurs autres incongruitez, dont estoit plain le langaige mal lymé d'icelluy temps. (f. a5r)

Il ne parait pas comprendre qu’il s’agit d’une déclinaison et il ne relie pas ces formes à leur correspondant latin en -s :

Et fusse ly sainctz Apostolles (T, 124)
M+ : Ly sainctz apostoles, le pape. Et se trouve tousjours icy le plurier pour le singulier, à l’antique.

Le beau nez ne grant ne petiz (T, 497)
M+ : Plurier pour singulier.

Nez courbé, de beaulté loingtains (T, 513)
M+ : Plurier pour singulier.

S’aucunement tu n’es lettrez (T, 1711)
M+ : Pluriers pour singuliers, à la mode antique.

  • 38 Ibid., p. 30-31.

Cette façon d’envisager la variation en -s des noms correspond aux conceptions de Meigret et Ramus38.

50Des notes repèrent certaines constructions remarquables, telles que :

- l’emploi de combien comme adverbe coordonnant :

Combien au plus fort de mes maulx […] Dieu […] me monstra une bonne ville (T, 97)
M+ : Combien, toutesfoys.

- la construction directe d’un complément de verbe marquant la destination de l’action :

Pour luy, foy que doy mon baptesme (T, 42)
M+ : Foy que doy mon baptesme, à mon baptesme.

- la forme archaïque d’une locution impersonnelle d’estimation :

S’il luy plaist, et il luy est bel (T, 1932)
M+ : S’il luy est bel, S’il luy semble beau.

51Ponctuellement, Marot attire l’attention sur une phrase désarticulée par les nombreuses incidentes de Villon :

Le dict du sage (tres beaulx dictz) / Favorable (et bien en puis mais) / Qui dit, esjouys toy mon filz (T, 209-211)
M+ : Tres beaulx dictz, qui est ung tres beau dict. Prenez garde (lecteurs) à ceste parenthese.

52D’autres notes tâchent d’éclairer les pratiques de versification, qu’il s’agisse de cas où le compte des syllabes repose sur un traitement de e central vraisemblablement archaïque ou désormais douteux pour lui :

En l’an de mon trentiesme ëage (T, 1)
M+ : Il faict eage trissilabe comme peage, si faict Le romant de la rose [référence au v. 2 du Roman de la Rose].

Mais quoy .’ je fuyoyë l’escole (T, 205)
M+ : Fuyoye trissillabe [la note pourrait marquer, moins probablement, la diérèse de la base verbale].

Autre chastel n’ay ne fortresse (T, 869)
M+ : Fortresse pour forteresse, par sincope.

ou que la note éclaire ou évalue des choix appelés par la rime :

Ne à cheval, las et comment don (T, 174 : quelque don)
M+ : Don, pour donq, par trop grand licence poetique.

Bottez, housés, com pescheurs d’oystres : en cloistres […]  (T, 237-239)
M+ : D’oystres, d’huystres.

Les notes évaluatrices

53On le voit dans ce dernier exemple, si beaucoup de notes encadrent de façon neutre le texte, certaines paraissent qualifier l’œuvre de Villon. Ainsi, quelques notes isolent des passages qui lui paraissent remarquables, notamment par leur dimension exemplaire :

[Exemplum d’Alexandre et du pirate Diomède] (T, 129)
M+ : Notez ceste hystoire bien appropriée.

Necessité faict gens mesprendre (T, 167)
M+ : Notez.

Hé Dieu se j’eusse estudié / Ou temps de ma jeunesse folle (T, 201-202)
M+ : Notez jeunes gens.

54Surtout, quelques-unes donnent à lire ce que l’on pourrait considérer comme des jugements esthétiques :

Mes jours s’en sont alez errant / Comme, Job dit, d’une touaille / Et des filetz, quant tisserant / Tient en son poing ardente paille (T, 217-221)
M+ : Tres belle comparaison.

Aux grans maistres Dieu doint bien faire (T, 241)
M+ : Icy Villon reitere artificiellement ce qu’il a dit au precedent couplet.

[longue description contrastée de la Belle Heaumière, jeune et belle, puis vieille et laide] (T, 509)
M+ : Villon, avecques grant artifice, reprent icy par contraires tout ce qu'il a dit aux deux coupletz precedens.

L’on pourrait y voir une manière de souligner la qualité littéraire de l’œuvre de Villon et, comme le proposent les lettrés du XVIe siècle, de détacher l’usage singulier du français dans le champ littéraire, d’un usage ordinaire purement vernaculaire. De telles notes ont pu également attirer l’attention de jeunes poètes sur des formes et des procédés poétiques et rhétoriques remarquables et méritant d’être imités ; la fonction pédagogique de ces notes rejoint l’aveu par Marot dans sa préface qu’il a beaucoup appris à la lecture de Villon.

55D’autres commentaires de Marot ancrent nettement Villon dans un passé mis à distance, en qualifiant certains usages et pratiques :

Dames à rebrassez colletz (T, 309)
M+ : L’habit des dames du temps de Villon.

Mon long tabart en deux je fends (T, 1294)
M+ : Tabart, une manteline de alors.

Chaussans (sans meshaing) fauves bottes (T, 1974)
M+ : Fauves bottes, la belle chausseure d’alors.

  • 39 Sur ce point, voir P. Fouché, Phonétique historique du français, t. I, Paris, Klincksieck, 1952, p. (...)

56Surtout, Marot qualifie certains usages linguistiques de Villon, notamment l’ouverture en a de certains e ouvert (en particulier en position tonique)39 :

Filz d’ange portant diademe (T, 298, autres mots à la rime : l’ame / lame / femme)
M+ : Dyademe, fault prononcer dyadame, à l’antique ou à la parisienne ;

Or firent (selon ce decret) / Leurs amys et bien y appert (T, 601-602)
M+ : Fault dire appart, et non appert, à l’usaige de Paris.

Mais quoy .’ s’on l’oyt vessir ne poirre (T, 1100)
M+ : Poirre, peter, et fault prononcer poarre, à la parisienne.

Si luy plaist il ung tantinet (T, 1109)
M+ : Ung tantinet, ung peu, et ne se dit gueres hors Paris.

Que luy donray je, que ne perde .’ (T, 1356)
M+ : Le parisien dit parde, et non perde.

Pour lui, la langue de Villon est archaïque et locale, apprise naturellement et non acquise par une acclimatation curiale. On retrouve donc encore cette insistance sur l’ancrage urbain et parisien de Villon, pratiquant une langue « sous influence » :

Où est il .’ Où est son tayon .’ (T, 379)
M+ : Tayon, pere grant en langage picard, duquel Paris tenoyt plus lors que à present.

Foy que doy Brelare Bigod (T, 1585)
M+ : Brelare Bigod, en angloys, Dieu et Nostre Dame, et appert icy que du temps de Villon restoit encore à Paris quelque mot des Angloys qui avoient passé par là.

57Cette variation géographique de la langue de Villon semble aussi parfois envisagée par un prisme social. Pour Marot, le Paris de Villon est bien la Ville, sans la Cour ou le Palais :

Et y courust toute ma terre […] le bastard de la Barre […] Bonnes seront pour tenir serre (T, 770-775)
M+ : Fault prononcer tarre pour terre, et sarre pour serre, à cause du terrouer.

Cent solz, s’ilz demandent prins oué : Cudoé (T, 1340)
M+ : La commune de Paris ne dit ou, ne qui, mais oué et quié.

58Enfin, deux notes pourraient marquer une évaluation normée et disqualifiante de la qualité, sinon de la langue, à tout le moins des formes de Villon :

Et ung enfer, où damnez sont boulluz (T, 897)
M+ : Boulluz, boilliz est le vray françoys.

De ce ne me puys je revencher (T, 191)
M+ : Revencher, revenger est le vray terme.

59C’est peut-être le cas aussi pour ce jugement sur une licence graphique à la rime (alors qu’il s’agit en réalité d’un usage du verbe perir) :

Qui saulva ce qu’Adam perit (T, 797)
M+ : Perit, pour perdit, mais il ne se peut dire.

Les astérisques

60Marot note dans sa préface que les vers manquants qu’il aurait suppléés sont marqués par un astérisque :

Après, quant il s’est trouvé faulte de vers entiers, j’ay prins peine de les refaire au plus prés (selon mon possible) de l’intencion de l’autheur : et les trouverez expressement marquez de ceste marque. * 

  • 40 T, v. 89, 93, 413, 673, 910, 990, 1266, 1406, 1474, 1507, 1628, 1720.

La dizaine de vers marqués comme tels dans le Testament proposent un texte qui ne diffère pas de la tradition imprimée et pour lesquels l’on n’observe pas de variante majeure par rapport au texte de la tradition manuscrite (et en tout cas, pas de lacune)40. Il est donc difficile de savoir ce que Marot entendait par là et d’évaluer le travail éditorial qu’il a pu accomplir.

  • 41 Dans les strophes qu’ouvrent les vers marqués, l’on notera que : aux vers 414, 1272 et 1508, Marot (...)
  • 42 Par exemple, le huitain qui suit le triptyque du temps jadis (v. 413) et les dons à Jehan Cornu, (v (...)

61Malgré tout, l’on remarquera que toutes ces notes (sauf une) sont placées devant le premier vers d’un huitain. Elles ont donc pu marquer et caractériser non pas un vers, mais une strophe : un passage que Marot aurait jugé particulièrement corrompu, peu recevable et/ou peu compréhensible (faulte désignant alors une erreur, un écart autant qu’un manque) et où il aurait dû intervenir plus que de coutume, peut-être en ayant recours à son intuition (« j’ay prins peine de les refaire »). Conforterait cette hypothèse le seul astérisque au milieu d’une strophe (v. 93), déjà marquée au premier vers (v. 89) : il s’agit précisément du huitain cité par Marot dans sa préface pour expliquer sa méthode éditoriale en juxtaposant deux versions du même huitain. Le vers marqué est hypermétrique dans la tradition imprimée (« Travaille mes lubres sentemens »), mais refait par Marot (rejoignant la leçon du manuscrit C) : « Travail mes lubres sentemens. » (cf. section suivante) Néanmoins, en dehors de ce cas, les strophes que marque l’astérisque ne paraissent pas présenter de façon systématique et remarquable de faiblesse ou d’intervention particulières, si ce n’est une proportion importante de leçons singulières ou à tout le moins qui s’écartent des imprimés les plus récents41. L’on notera également que ces strophes marquées par l’astérisque correspondent aujourd’hui à des passages périlleux du Testament, pour lesquels la critique moderne n’a pas toujours pu proposer de lecture globale concluante42. La densité et l’obscurité de ces passages a, il est vrai, pu conduire à des flottements et des erreurs dans la transmission, ce qu’a déjà pu constater Marot.

62Enfin, l’on ne peut exclure une part de jeu et un clin d’œil de sa part, voire un désir d’effacer les traces de son travail. De fait, il emploie cet astérisque devant l’incipit de son prologue et, surtout, en regard de la revendication de son travail de révision dans le dizain adressé au roi de France : « Si en Villon on treuve encor à dire, / S’il n’est reduict ainsi qu’ay pretendu *. »

Les sources

63Afin d’évaluer au mieux le travail de Marot sur le texte, il convient au préalable de mieux cerner les sources qu’il a pu utiliser, bien que la question reste hypothétique dans la mesure où Marot affirme se baser aussi sur la tradition orale (qui nous échappe très largement) et sur son jugement personnel (qui nous échappe encore davantage).

64Dans les faits, Marot ne précise pas ses sources (au-delà de la mention laconique des « vieulx imprimez »). Malgré tout, dans sa préface, Marot propose, pour « exemple et tesmoing » de son travail, la double transcription du huitain des vers 89 à 96 du Testament. Dans un premier temps, il le transcrit tel qu’il l’a trouvé dans les imprimés contemporains, puis il le donne dans sa version. Le texte des « mauvais imprimés » présente des difficultés dans le compte des syllabes (ci-après, nous signalons par [+1] ou [-1] les vers hyper- ou hypométriques) et pour le sens (ainsi, les formes verbales travaille et monstrent ne présentent pas de sujet clair) :

Et, pour vous en faire preuve, me suys advisé (lecteurs) de vous mettre icy ung des coupletz incorrectz du mal imprimé Villon, qui vous sera exemple et tesmoing d’ung grant nombre d’autres autant broillez et gastez que luy, lequel est tel :

Or est vray qu’aprés plainctz et pleurs = I et al.
Et angoisseux gemissemens = I et al.
Aprés tristesses et douleurs = I et al.
Labeurs et griefz cheminemens = I et al.
Travaille mes lubres sentemens [+1] = I et al.
Aguysez ronds, comme une pelote [+1] = Galliot du Pré, 1532
Monstrent plus que les comments [-1] = I et al.
En sens moral de Aristote = Galliot du Pré, 1532

Or est vray qu’aprés plainctz et pleurs = I et al.
Et angoisseux gemissemens = I et al.
Aprés tristesses et douleurs = I et al.
Labeurs et griefz cheminemens = I et al.
Travail mes lubres sentemens = ms. C
Aguysa (ronds comme pelote) = mss ACF
Me monstrant plus que les comments = Trépperel, 1495
Sur le sens moral d’Aristote = mss AC

La version de Marot témoigne d’un travail minutieux sur le texte, modifiant des points de détail comme une préposition, une forme verbale ou un déterminant. Elle montre également que Marot a connu la version publiée par Galliot du Pré l’année précédente et, surtout, des leçons exclusivement conservées aujourd’hui par des manuscrits. Élargissons l’enquête.

Les imprimés

  • 43 M. Lazard, « Clément Marot, éditeur et lecteur de Villon », art. cité, p. 12 ; C. Thiry, « Marot, é (...)
  • 44 Sans pour autant privilégier la leçon de Galliot, qu’il ne suit pas toujours, même quand elle offre (...)

65Dans son ensemble, et comme l’a déjà souligné la critique43, Marot suit la leçon de la vulgate imprimée quand elle s’écarte de la leçon offerte par les manuscrits, notamment dans les cas – peu discutables – d’omissions ou d’interversions (de strophes ou de vers). Au sein de cette tradition imprimée, bien qu’il les juge plus corrompues que les éditions anciennes, Marot connait et conserve parfois la leçon des imprimés les plus récents (à partir des éditions parisiennes de Nyverd de 1520 et 1525)44 :

Chien Cherberus à quatre testes (T, 636 I et al.)
à
troys testes (M + leçon des imprimés à partir de l’édition Nyverd de 1520).

Et qu’est ce mourray je sans coup ferir (T, 955 I et al.)
Et qu’est ce cy.’ mourray je sans coup ferir [+1] (M + imprimés postérieurs à Nyverd 1520).

Item donne à saint Denis / Hesselin esleu de Paris (T, 1014-1015 I et al.)]
à sire Denys (M + leçon des imprimés à partir de l’édition Nyverd de 1520).

66Néanmoins, comme il l’avouait dans la préface, Marot a eu recours aux « vieulx imprimez » et l’examen de ses variantes montre qu’il connaissait la leçon commune des incunables antérieurs à 1495 :

Qui beaulté eust trop plus que humaine (T, 335 I et al. + M)
beaulté
est trop (leçon des imprimés à partir de l’édition Trepperel de 1497).

Soy jeune fille souhaicter (T, 455 I et al. + M)
vers omis (ibidem) ;

Item donne à maistre François (T, 1214 I et al. + M)
maistre Jehan François [+1] (ibidem).

  • 45 Ce que suggérait M. Lazard, « Clément Marot, éditeur et lecteur de Villon », art. cité, p. 11-12.

67Il est possible de cibler davantage les incunables connus de Marot. Ainsi, celui-ci rejoint souvent la leçon singulière de l’incunable Paris, G. Bineault de 149045, avec un nombre et un type de rencontres qui semblent exclure la coïncidence :

Que ma pouvre amë ait lïeu / Vers luy de qui tiens corps et ame (T, 51 I et al.)
pouvre
priere ayt lieu (M + Bineault).

Qui suma ce qu’Adam perit (T, 797)
Qui saulva ce qu’Ad. (ibidem).

En ma bouce quatrë années (T, 1033)
En ma bourse quatre havées (ibidem).

  • 46 Voir aussi vers 1043, 1203, 1213, 1254, 1598, 1761.

Et tinetes en vin de buffet [+1] (T, 1131)
Qui les cuit en vin (M), Et cuites en vin de b. (ibidem)46.

Les manuscrits

  • 47 Phénomène déjà repéré dans C. Thiry, « Marot, éditeur de Villon ».

68En outre, Marot utilise des leçons uniquement attestées aujourd’hui par les manuscrits conservés du Testament. Il s’agit de leçons semblables à celles des manuscrits A, C ou F, combinés ou isolés, selon un véritable panachage47. Bien que l’on puisse parfois parler de coïncidences ou d’erreurs polygénétiques et/ou réversibles où Marot aurait pu soupçonner lui-même la leçon des manuscrits à partir de la vulgate imprimée, ce n’est pas toujours le cas :

Des miens le moindre je dy voir / De me desadvouer s’avance / Sens et naturel devoir [-1] (T, 181-183 I et al.)
Oublyans naturel devoir (M + mss ACF).

Angenoulx est plus ancïen (T, 1360 I et al.)
Genevoys est plus ancïen (M + ACF).

Au moins dittes en ce verset (1891 I et al.)
Gallans, dictes (M + ms. A).

  • 48 Voir aussi vers 251-252, 291, 297, 423-424, 494, 553-554, 682-684, 1307, 1312, 1527, 1785.

À vesves et à marïottes (1982)
À marmousetz et marïottes (M + ms. A)48.

  • 49 Voir aussi les vers 1351-1355.

69Le nombre élevé de rencontres et le caractère peu prédictible des leçons de Marot parait exclure le hasard ou l’intuition, d’autant plus quand ces indices se concentrent sur un passage, comme ici aux vers 873-909 de la ballade pour prier Notre-Dame49 :

Soubz lesquelz biens ame ne peut perir (I et al.)] 
Sans lesq. […]  pe. merir (M + mss ACF).

[…]
Ou que eustes au cler Theophilus (I et al.)
Ou comme il feit au clerc (M + mss ACF)

[…] 
Femme je suis vïeille et ancïenne (I et al.)
je suis pouvrette et anc. (M + mss ACF)
Ne rien ne sçay oncques lectre ne leuz (I et al.)
Qui riens ne scay (M + mss ACF)
Au monstier vois dont suis parochïenne (I et al + M)
Paradis voy où sont herpez et luz (I et al.)
Paradis painct, où (M + mss ACF)
Enfer où dampnés sont boulluz [-2] (I et al.)
Et ung enfer, où (M + mss. ACF)
[…] 
Vous portastes doulce vierge princesse (I et al.)
port. vierge digne prin. (M + mss. ACF).

Il semble vraisemblable que Marot ait travaillé à partir d’un imprimé ou d’un manuscrit perdu aujourd’hui, comme le confirment les deux endroits du Testament où Marot propose un huitain absent de la tradition imprimée, mais présent dans les manuscrits (v. 1006-1013 [M + mss ACF] et 1768-1775 [M + mss AC]), avec des variantes propres à Marot.

70Peut-être par une confiance accrue – voire excessive – dans la valeur de son modèle, à leçon égale (de notre point de vue) entre la vulgate imprimée et la tradition manuscrite, Marot privilégie souvent cette dernière :

Femme je suis vïeille et ancïenne / Ne rien ne sçay oncques lectre ne leuz (T, 893-894)
Qui riens ne scay (M + mss ACF) ;

Mais sur rossin gros et reffait (T, 1145 I et al. + mss CF)
sur roen gros (M), sur rouan (ms. A) ;

Et les os declinënt en pouldre (T, 1765 I et al. + mss C)
Leurs os sont declinez en pouldre (M + ms. A).

Les leçons singulières

71Dans de nombreux lieux du texte, Marot propose une leçon singulière, que n’attestent ni les imprimés ni les manuscrits conservés (et à des endroits où le texte de la vulgate imprimée était bon et où une émendation n’était pas nécessairement attendue) :

Et se conscience me remort / Par sa grace pardon m’accorde (T, 111-112)
Et si
ma coulpe me remord (M) ;

Katherine la bouchïere (T, 551 [mss : la bourcïere)
Katherine l’esperonniere (M) ;

Car au pas conquesté celle a / Que tant regna roy de Cecille (T, 1374-1375)
celle a / Present René roy de Cecille (M).

72Il peut s’agir soit de traces d’un témoin (manuscrit ou imprimé, monographique ou polygraphique) consulté par Marot soit d’interventions de Marot sur le texte, et qui nuanceraient son vœu de fidélité absolue aux ipsissima verba de l’auteur répété dans la préface. Lorsque la leçon singulière de Marot est d’une valeur et d’une qualité équivalentes à celle de la tradition manuscrite et imprimée (en tout cas, la leçon-source n’est pas déficiente et la leçon-cible ne parait pas fondamentalement meilleure), il parait plus difficile de penser à une intervention personnelle de Marot :

Oncques ne fist telz jugemens (T, 1548)
Ne feit d’aussi beaulx jugemens (M) ;

Ung pouvre petit escolier / Qui fut nommé François Villon (T, 1887-1888)]
Jadis nommé (M) ;

  • 50 Voir aussi les vers 1859-1860, 1872-1873.

Pour tous les matins les torcher (T, 1227)
Pour chascun matin les t.50.

73Suivait-il alors un modèle qu’il considérait comme meilleur et à privilégier ? L’hypothèse est d’autant plus plausible quand la leçon de Marot semble moins bonne :

Car à ce force le contraint (T, 430)
Car à ce
faire le co. (M) ;

Pour eulx je feisse petz et roites / Je ne puis, car je suis assis (T, 1988-1989)
Voulentiers, si ne fusse assis (M).

74Dans notre enquête à peine ouverte ici sur les sources de Marot – qui pourtant détermine la valeur à donner à ses leçons pour l’édition de Villon aujourd’hui –, la leçon Marot du vers 1486 mérite d’être mentionnée. Le texte propose deux leçons pour l’adjectif à la rime :

N’en comptassent une bise toustée (T, 1486 I et al. + mss)
N’en mangeassent
bise croustée frottée (M).

Ce doublon révèle-t-il un travail de collation proposant des leçons alternatives ? S’agit-il d’une glose lexicale mal comprise par l’imprimeur ?

Le travail éditorial

  • 51 Il conviendrait également de s’interroger sur les cas où Marot a conservé la vulgate imprimée alors (...)

75Que les leçons de l’édition de Marot qui divergent de la tradition imprimée, en particulier récente, viennent d’un autre témoin que son témoin de référence (imprimé ou manuscrit, conservé ou perdu) ou de son jugement, la question est intéressante pour l’histoire des textes, mais il n’en demeure pas moins que Marot a fait le choix de s’écarter de la vulgate et de ne pas la suivre. Que peut-on présumer de ses motivations dans ces cas51 ?

76L’intervention de Marot est attendue dans le cas où les imprimés offraient des erreurs facilement détectables et corrigeables. Cela concerne notamment les nombreux vers faux apparus et maintenus dans la tradition du mal imprimé Villon :

De telle ne d’autre sydere (T, 299 I et al.)
De estoille ne d’au. (M + mss ACF).

Quant ilz voient ces pucellettes / En admenez et à requoy (T, 447-448 I et al.)
pucellettes / Endemenées et à recoy (M).

Je ne sçay s’à tous est si rebelle [+1] (T, 930 I et al.)
Ne sçay (M).

Certes deux dames le m’ont apris [+1] (T, 1061 I et al.)
Car deux (M).

Item à Michault Cudoé [-1] (T, 1338)
Item, et à Mi. (M).

  • 52 Voir aussi vers 1678 et 1824.

Que leur vault avoir chevance [-1] (T, 1737)
Que leur vault avoir eu chev. (M)52.

Lexique et morphosyntaxe

77Des variantes de l’édition Marot recoupent l’intention de certaines notes, ce qui pourrait confirmer qu’il s’agit parfois d’interventions et de choix d’éditeur. Il a ainsi – peut-être inconsciemment – écarté certains archaïsmes lexicaux :

Bien est voir que j’ay aymé [-1] (T, 193)
est
vray que (M).

Seigneur lasse ne l’est il més (T, 290)
Seigneur helas ne l'est il mais (M).

78Il écarte certains traits morphosyntaxiques qu’il a pu juger archaïques, comme l’emploi :

- de la conjonction hypothétique se :

Non fais se bien le scet entendre (T, 19)
fais
si bien (M).

Se d’amer t’estranges et reboute (T, 573)
Si d’aymer (M).

- d’une locution temporelle redondante :

Et rient lors quant bourse pleure (T, 580)
lors que bo. (M).

- de formes épicènes, remplacées par des formes analogiques :

Ceulx qui donc me font tel opresse (T, 119-120)] me font telle oppresse (M).

Mon pere n'eust oncq grant richesse (T, 275)
grand’ (M).

Sans plus grans letres en cercher (T, 1288)
grandes lettres cercher (M).

- de qu’i pour qu’il :

Parler n’en oit on qui ne rie (T, 1220)
qu’il ne (M + mss ACF).

- de la contraction ou pour au :

Que je suivoye ou temps jadis (T, 226)
au t. (M)

Et ou nombril d’une coleuvre vive (T, 1443)
au n. (M)

- l’emploi d’autres temps que le conditionnel pour marquer l’irréel :

Simple sera de l’espargner (T, 1032)
seroit (M).

S’il me dit que je le baisasse (T, 480)
S’il me disoit que le baisasse (M).

- l’absence de pronom personnel sujet (dans des contextes divers) :

Si ne craings avoir despendu (T, 185)
Si ne crains
je avoir despendu (M).

Qui noircist les gens quant sont mors (T, 1723)
Qui noircist gens quant ilz sont morts (M).

Institue gens de bien tres (T, 1940)
Je institue, gens de bien, tres (M).

79D’autres variantes relèvent davantage de choix idiosyncratiques que de tendances du français du début du XVIe siècle, comme le choix des prépositions :

Tant que je suys en mon plain sens (T, 75)
à
mon (M).

Vivans en paix et en requoy (T, 242)
et à recoy (M).

Qu’à son hostel de cochons gras / M’apatella une sepmaine (T, 1155-1156)
Qu’en son (M + mss ACF).

Quant de sonner est à son erre (T, 1907)
est en son (M).

80L’on remarque aussi des choix qui pourraient s’inscrire dans un souci de régularisation de la langue tels que :

- le lissage des modes dans les juxtapositions :

  • 53 Voir aussi vers 1701.

Mieulx vaut vivre soubz gros bareaux / Pouvre qu’avoir esté seigneur / Et pourry soubz riches tumbeaulx (T, 286-288)
vivre […] Et
pourrir so. (M + mss)53

- la réticence aux redondances pronominales :

D’en plus parler je m’en desiste (T, 373)
D’en […] je
me de. (M + mss ACF).

Dessus son nez luy en fais ung escript (T, 1609)
Dessus le nez (M).

- les réserves face à une coordination par parataxe  :

Qui n’y laissast linge, drappelle (T, 709)
linge
et drappelle (M).

- les choix de nombre contraires à la logique du sens :

Il donna tout chascun le scet / Tables, treteaulx, pain, corbillon (T, 1889-1890)]
Table, tr. (M + ms. C).

Sans les estuis mes grans lunettes (1733)
(Sans l’estuy) mes grandes lunettes (M).

On n’y voit couronne ne ceptres (T, 280)] couronnes ne sceptres (M).

Discours

81De façon générale, Marot entend clarifier la lecture et les enchainements de propositions, par exemple :

- en recourant à des coordonnants sémantiquement plus marqués :

Et l’Eglise nous dit et compte (T, 29)
Mais l’E. (M + incunable Trépperel 1495).

  • 54 Voir aussi vers 1319 et 1948.

Jusque à l’entrée de vieillesse / Qui son partement m’a cellé (T, 171-172)
Car son (M) ; Ilz ne veullent nulz eschançons / De soy verser chascun se peine (T, 255-256)] Car de verser (M)54.

- en hiérarchisant davantage une énumération :

Institue gens de bien tres / Phelippe Brune noble escuier / Et l’autre son voisin d’empres / Si est maistre Jacques Raguier / Et l’autre maistre Jacques James (T, 1941-1944)
Le second, son voysin d’emprés / Nommé ma. Ja. Ra. / Et le tiers, maistre Ja. (M).

- en identifiant le référent des pronoms personnels :

C’est viande ung pou plus pesante / Que duvet n’est plume ne liege / Elle est bonne à porter tente / Ou pour user en quelque siege / S’ilz estoient prins à ung piege / Ces mastins qu’ilz ne sceussent courre (T, 1134-1139)
Mais s’il prenoit
les loups au piege / Et ses mastins ne sceussent courre (M).

82Si le texte des imprimés antérieurs présentait des signes de ponctuation depuis les premiers incunables Levet (avec une augmentation significative dans l’édition Galliot du Pré de 1532), le texte de Marot multiplie et diversifie encore davantage les signes. Ainsi, son texte de Villon est le premier à présenter des parenthèses, destinées à marquer les nombreuses incidentes, et ainsi clarifier la structure et la hiérarchie des constituants de la phrase, reliant plus immédiatement les éléments du prédicat :

Au psaultier prens (quant suys à mesme) / (Qui n’est de beuf de cordoen) / Le verset escript le septiesme (T, 45-47 M) ;

Dont suys (tant que mon cueur vivra) / Tenu vers luy me humilier (T, 85-86 M).

Je plaings le temps de ma jeunesse / Auquel j’ay (plus qu’autre) gallé (T, 169-170 M).

83Des points d’interrogation distinguent les nombreuses phrases interrogatives qui relancent et animent le discours chez Villon :

Mais quoy .’ ce sera doncq par cueur (T, 35 M).

Mais que veulx tu .’ de ma fortune (T, 145 M).

Mais où sont les neiges d’antan .’ (T, 356 M).

84Marot emploie également des apostrophes typographiques pour marquer l’absence d’un e central pour des raisons métriques :

Ne du tout fol, encor’ ne sage (T, 3 M).

Sy pry’ au benoist filz de Dieu (T, 49 M).

Et saches qu’en grand’ pouvreté (T, 150 M).

85Son édition marque aussi un emploi accru des majuscules, qui distinguent la plupart des noms propres :

À Douay ou à Lysle en Flandre (T, 40 M).

Et Loys le bon Roy de France (T, 56 M).

Et comme le noble Rommant / De la Rose dit et confesse (T, 113-114 M).

86Quant aux graphies, il est délicat d’identifier la part de Marot dans les choix, d’autant plus vu notre ignorance quant au modèle précis qu’il a utilisé. Globalement, on observe une tendance à davantage utiliser des graphies étymologisantes « traditionnelles » que dans les imprimés antérieurs :

On ne les ayme que pour l’eure (T, 578)
pour
l’heure (M).

Petiz et grans et beaulx et laitz (T, 308)
laidz (M).

Celluy qui pert vent et alaine (T, 315
perd (M).

Tousjours vieil cinge est desplaisant (T, 439)
singe (M).

En ung parfond puis se noya (T, 638)
ung profund p. (M).

Versification

87Des leçons singulières de Marot témoignent de choix de prosodie. Qu’il s’agisse :

- d’adapter des diérèses (semble-t-il selon un principe étymologique) :

Ung homme nommé Dyomedes (T, 130)
Ung hom nommé
Dïomodes (M + mss ACF).

Prens encre plume et papïer (T, 789)
Prens tost encre, plume et papier (M + mss AF).

- d’éviter un e central numéraire devant un monosyllabe à initiale vocalique :

Në à cheval las comment don (T, 174)
Ne à cheval las, et comment don (M).

Voirë ou que vive sans vie (T, 987)
Voire ou que je vive sans vie (M).

Item donnë à frere Baulde (T, 1190)
Item je donne à fr. (M + mss ACF).

Dedans trentë ou quarante ans (T, 1391)
Dedans vingt, trente, ou quarante ans (M).

- d’atteindre une rime plus riche :

Si bien parlans si bien chantans (T, 227 : gallans)
Si bien
chantans, si bien parlans (M + mss ACF).

Prince amoureux, des amans le meilleur (T, 966 : seigneur)
des amans le greigneur (M + mss ACF).

- d’éviter une césure lyrique :

Je m’en risse s’enfant sceusse marcher (T, 960)
J’en
risse lors, s’enfant sceusse marcher (M).

Si luy jure qu’il tiendra pour l’escot (T, 1605)
Si luy promects qu’ilz tiendront pour l’escot (M).

88Un cas de modification métrique est assorti d’une note. Au vers 295, Marot s’étonne de la prononciation pour lui irrégulière, mais assez courante au XVe siècle, de th(e)ologien :

Aux theologïens le remectz (T, 295 I et al. + M et mss ACF)
M
+ : Theologiens est de cinq sillabes, mais icy est quadrisillabe.

Le monosyllabisme du début du mot lui semble d’autant plus gênant qu’au vers 811 il a corrigé le texte de la tradition pour l’éviter et maintenir theologie en quatre syllabes (sacrifiant le e central final) ; d’où la note :

Qui n’estes en theologie maistre (T, 811 I et al. et mss ACF)
Qui
n’es en thëologie (M) et M+ : Theologie, de iiii sillabes.

89Ce cas témoigne également des difficultés qu’il y a à saisir les intentions de Marot et les principes de sa méthode. En témoignent aussi les deux leçons singulières suivantes. Au vers 117, Marot pourrait vouloir éviter la répétition simpliste de vieil et l’allitération facile en v :

Quant on le voit vieil en vieillesse (T, 117)
Tant qu’il soit meury par vieillesse (M).

90En revanche, aux vers 313-314, il parait avoir précisément recherché l’effet de répétition du morphème mort :

Et mourut Paris et Helaine / Quiconques meurt, c’est à douleur (T, 313-314)
Et meure Paris ou Helene / Quiconques meurt,
meurt à douleur (M + mss AC).

  • 55 Voir par exemple vers 361-364, 702, 1092, 1389.
  • 56 Par exemple vers 540 ou 897.

91Ces « incohérences » pourraient s’expliquer par le fait que Marot suit là son modèle. Elles montrent aussi que tous les choix de Marot ne sont pas « heureux », comme le montrent les lectiones faciliores qu’il introduit dans son texte55, auxquelles s’ajoutent quelques coquilles (peut-être dues à l’imprimeur)56.

Conclusion

  • 57 J. Cerquiglini-Toulet, « Clément Marot et la critique littéraire et textuelle », en particulier p (...)
  • 58 Voir supra note 25.

92Bien qu’il faille replacer l’édition Marot des œuvres de Villon dans son contexte et la juger selon les habitudes de l’époque et les moyens qu’il avait à sa disposition, l’on peut à juste titre considérer que Marot met en œuvre une véritable démarche philologique. En effet, et J. Cerquiglini-Toulet l’a déjà théorisé, son édition témoigne d’une véritable pensée philologique57. D’où ce souci de l’attribution, et cette orientation permanente vers l’intention de l’auteur, ce refus de publier le recueil apocryphe des repues franches et les ballades en jargon58 (indignes de sa poétique), la recontextualisation autobiographique des titres ou encore la réorganisation des textes dans l’ordre de leur rédaction. D’où ce soin placé dans la distanciation et la recontextualisation historiques d’un texte original replacé et lu dans son contexte. D’où la volonté de préservation d’une œuvre originale sauvegardée dans sa forme ancienne, assortie d’un métatexte éditorial limité aux marges et aux titres. D’où, aussi et paradoxalement, l’objectif de restitution du texte originel, par l’émendation des erreurs de transmission. D’où, également, le désir de clarifier, par des notes paraphrastiques et des marques de ponctuation nombreuses et diversifiées. D’où, enfin, une pensée du déclin, qui accorde plus de crédit aux témoins les plus anciens.

  • 59 Voir notamment G. Ouy, « Paris, l’un des principaux foyers de l’Humanisme en Europe au début du XVe(...)
  • 60 Ce qui n’est pas le cas des pratiques d’éditions de textes français de Simon de Plumetot, O. Delsau (...)

93Certes, une telle méthode philologique n’est pas neuve en France et l’on observe déjà de telles pratiques de rassemblement, de sélection, d’édition et d’annotation avec l’avènement du Premier Humanisme français dans le Paris de 140059, mais dans ce cas-ci la restitution d’une œuvre dans son intégrité et son intégralité vise un texte en langue vernaculaire, et surtout elle est assumée et affichée comme telle par l’éditeur60.

94La richesse de l’édition Marot tient à ce qu’en même temps qu’elle inaugure la tradition philologique française, elle est aussi le bel ouvrage d’un poète qui inscrit son travail dans un projet littéraire de fondation d’un monument poétique. De fait, pensée comme la défense et l’illustration d’un texte, d’un auteur et d’une certaine tradition poétique, elle élève Villon au rang d’un auteur prestigieux qui mérite une restitution dans toute sa pureté. Comme les éditions de poche des textes « classiques » français aujourd’hui, Marot entend donner accès à un auteur consacré du patrimoine, en guidant le lecteur, en facilitant la lecture (y compris sa prononciation et sa diction), en réorientant sa réception, en ouvrant l’œuvre à un lectorat plus large et nouveau. L’édition Marot fait de Villon un Classique et il était donc naturel que son édition servît à lire Villon jusqu’à la fin du XIXe siècle, tant dans des éditions monographiques que dans des anthologies.

95En dépassant le cas de la seule édition Marot, celle-ci rappelle l’importance d’étudier la tradition longue d’une œuvre médiévale, tant les imprimés que les manuscrits tardifs, souvent relégués aux oubliettes de l’édition critique moderne. Dans le cas présent de Villon, cette tradition « semi-directe » pourrait permettre d’identifier des témoins perdus, bien utiles pour éclairer l’établissement de son œuvre, et d’autant plus bienvenus vu la qualité et la quantité limitées des manuscrits de son œuvre. De manière plus globale, les témoins tardifs témoignent de la circulation, de la réception, de la lecture et de l’interprétation de l’œuvre. Les hommes et les femmes qui ont continué à transmettre Villon au seuil de l’imprimerie ont pu comprendre des mots, des tours ou des habitudes aujourd’hui peu ou mal connus ; certaines de leurs propositions peuvent constituer des solutions, sinon pour éditer, à tout le moins pour lire Villon et elles mériteraient d’être prises en compte dans l’annotation actuelle de ses poèmes. Par ailleurs, à l’instar des notes et de certaines interventions de Marot, ces témoins tardifs permettent de recueillir des indices quant aux variations du français, dont témoignent par ailleurs les ouvrages de codifications contemporains.

  • 61 L’édition d’A. Thuasne (Paris, Champion, 1923) est la dernière à noter systématiquement les variant (...)
  • 62 L’on citera, entre autres, l’exemplaire de l’édition Galliot du Pré de 1532 collationnée par Gilles (...)

96Dans une telle perspective, il semblerait légitime de réintégrer les variantes singulières de l’édition Marot dans l’apparat critique des éditions scientifiques de Villon, d’où il a été évincé au moins61 depuis l’édition de référence d’Albert Henry et Jean Rychner dans les années 1970. Même au-delà des témoins manuscrits et imprimés des XVe et XVIe siècles, il conviendrait de reprendre le fil des travaux érudits et bibliophiles de l’Ancien Régime ; ceux-ci ont pu avoir accès à des témoins ou à des états de témoins perdus et ils ont pu mieux comprendre le texte que nous62.

97Bref, malgré les travaux remarquables sur ce témoin incontournable de la Renaissance française, l’édition Marot de Villon recèle encore (d’où l’ouverture de notre titre…) de nombreux mystères et pose d’innombrables questions. L’édition critique de son travail, appuyée sur une étude de la tradition manuscrite et imprimée antérieure, semble nécessaire.

Haut de page

Annexe

Texte de référence

Les Œuvres de Françoys Villon de Paris, reveues et remises en leur entier par Clement Marot valet de chambre du Roy.
Distique du dict Marot
Peu de Villons en bon savoir
Trop de Villons pour decevoir.

On les vend à Paris en la grant salle du Palais, en la bouticque de Galiot du Pré, [1533].

Nous citons d’après l’exemplaire Vienne, Österreichische Nationalbibliothek [*38.K.126], disponible en ligne sur la bibliothèque digitale de l’ÖNB (https://onb.digital/​result/​10878E49).

L’édition de ce péritexte de Marot est également fournie par Gérard Defaux, (Clément Marot, Œuvres complètes, éd. Gérard Defaux, Paris, Classiques Garnier, 1990, t. II, p. 775-778) et Jacqueline Cerquiglini (François Villon, Œuvres complètes, éd. Jacqueline Cerquiglini, coll.  Laëtitia Tabard, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2014, p. 424-428).

Principes de transcription

La ponctuation et l’orthographe ont été respectées, avec les adaptations d’usage suivantes : dissimilation du i et du j, du u et du v ; transcription du s long par un s court ; développement des abréviations et de l’esperluette ; introduction de l’apostrophe ou agglutination suivant l’usage moderne ; distinction des homonymes a / à, ça / çà, ou / où, la / là ; accentuation des finales, pénultièmes et antépénultièmes -é, -és, -ée, -ées ou –ès (ès, dès, après) ; respect de l’usage ou non des majuscules. Quelques notes ont été ajoutées entre crochets afin de faciliter la compréhension du texte.

C. Marot au Roy nostre souverain

Si en Villon on treuve encor à dire,
S’il n’est reduict ainsi qu’ay pretendu, *
À moy tout seul en soyt le blasme (Sire)
Qui plus y ay travaillé qu’entendu.

Et s’il est mieulx en son ordre estendu
Que paravant, de sorte qu’on l’en prise,
Le gré à vous en doyt estre rendu,
Qui fustes seul cause de l’entreprise.

À Monsieur le Bailly de Paris, ou son lieutenant

Supplie humblement Galiot du Pré libraire juré de l’université, Qu’il vous plaise luy permectre faire imprimer et vendre les œuvres de feu Françoys Villon, puys nagueres [récemment] à la diligence de Clement Marot valet de chambre du Roy nostre sire reveues, corrigées, et restituées à leur vraye intelligence : et ordonner deffenses estre faictes à tous qu’il apartiendra, qu’ilz n’ayent à imprimer ne vendre lesdictes œuvres selon la coppie dudict suppliant jusques à deux ans après ensuivans, affin qu’il se puisse rembourser des impenses [dépenses] qu’il luy conviendra faire pour l’impression dudict livre : et vous ferez bien.

Il est permis avec les deffenses ce que requiert ledict suppliant. Faict le xxi. Septembre, mil cinq cens xxxiii. [1533].

I. Morin.

Clement Marot de Cahors, valet de chambre du Roy, aux Lecteurs S[alut] [titre courant « Prologue »]

Entre tous les bons livres imprimez de la langue Françoise ne s’en veoit ung si incorrect ne si lourdement corrompu, que celluy de Villon : et m’esbahy (veu que c’est le meilleur poete Parisien qui se trouve) comment les imprimeurs de Paris, et les enfans de la ville, n’en ont eu plus grant soing. [J]e ne suys (certes) en rien son voysin : mais pour l’amour de son gentil entendement, et en recompense de ce que je puys avoir aprins de luy en lisant ses œuvres, j’ay faict à icelle ce que je vouldroys estre faict aux myennes, si elles estoient tombées en semblable inconvenient. Tant y ay trouvé de broillerie [confusion] en l’ordre des coupletz et des vers, en mesure, en langaige, en la ryme, et en la raison, que je ne scay duquel je doy plus avoir pitié, ou de l’œuvre ainsi oultrement gastée, ou de l’ignorance de ceulx qui l’imprimerent. Et pour vous en faire preuve, me suys advisé (lecteurs) de vous mettre icy ung des coupletz incorrectz du mal imprimé Villon, qui vous sera exemple et tesmoing d’ung grant nombre d’autres autant broillez et gastez que luy, lequel est tel.

Or est vray qu’après plainctz et pleurs
Et angoisseux gemissemens
Après tristesses et douleurs
Labeurs et griefz cheminemens
Travaille mes lubres sentemens
Aguysez ronds, comme une pelote
Monstrent plus que les comments
En sens moral de Aristote.

Qui est celluy qui vouldroit nyer le sens n’en estre grandement corrompu ? Ainsi pour vray l’ay je trouvé aux vieilles impressions, et encorez pis aux nouvelles. Or voyez maintenant comment il a esté r’abillé, et en jugez gratieusement.

Or est vray qu’après plainctz et pleurs
Et angoisseux gemissemens
Après tristesses et douleurs
Labeurs et griefz cheminemens
Travail mes lubres sentemens [tristes sentiments]
Aguysa (ronds comme pelote)
Me monstrant plus que les comments [commentaires]
Sur le sens moral d’[A]ristote.

Voylà comment il me semble que l’autheur l’entendoit, et vous suffise ce petit amendement, pour vous rendre advertiz de ce que puys avoir amendé en mille autres passaiges, dont les aucuns me ont esté aysez, et les autres tresdifficiles : toutesffoys, partie avecques les vieulx imprimez, partie avecques l’ayde des bons vieillards qui en savent par cueur, et partie par deviner avecques jugement naturel, a esté reduict nostre Villon en meilleure et plus entiere forme qu’on ne l’a veu de noz aages, et ce sans avoir touché à l’antiquité de son parler, à sa façon de rimer, à ses meslées et longues parentheses, à la quantité de ses sillabes, ne à ses couppes, tant feminines que masculines : esquelles choses il n’a suffisament observé les vrayes riegles de françoise poesie, et ne suys d’advis que en cela les jeunes poetes l’ensuyvent, mais bien qu’ilz cueillent ses sentences comme belles fleurs, qu’ilz contemplent l’esprit qu’il avoit, que de luy apreignent à proprement descrire [écrire], et qu’ilz contrefracent sa veine, mesmement celle dont il use en ses Ballades, qui est vrayement belle et heroique. Et ne fay doubte qu’il n’eust emporté le chapeau de laurier devant tous les poetes de son temps, s’il eust esté nourry en la court des Roys, et des Princes, là où les jugemens se amendent, et les langaiges se pollissent. Quant à l’industrie des lays qu’il feit en ses testamens[,] pour suffisamment la cognoistre et entendre, il fauldroit avoir esté de son temps à Paris, et avoir congneu les lieux, les choses, et les hommes dont il parle : la memoire desquelz tant plus se passera, tant moins se cognoistra icelle industrie de sez lays dictz. Pour ceste cause qui vouldra faire une œuvre de longue durée, ne preigne son soubgect sur telles choses basses et particulieres. Le reste des œuvres de nostre Villon (hors cela) est de tel artifice, tant plain de bonne doctrine, et tellement painct de mille belles couleurs, que le temps, qui tout efface, jusques icy ne l’a sceu effacer. Et moins encor l’effacera ores et d’icy en avant, que les bonnes escriptures françoises sont et seront myeulx congneues et recueillies que jamais.

Et pour ce (comme j’ay dit) que je n’ay touché à son antique façon de parler, je vous ay exposé sur la marge avecques les annotacions, ce qui m’a semblé le plus dur à entendre, laissant le reste à voz promptes intelligences, comme ly Roys, pour le Roy : homs pour hommes, compaing pour compaignon : aussi force pluriers pour singuliers, et plusieurs autres incongruitez, dont estoit plain le langaige mal lymé d’icelluy temps.

Après quant il s’est trouvé faulte de vers entiers, j’ay prins peine de les refaire au plus près (selon mon possible) de l’intencion de l’autheur : et les trouverez expressement marquez de ceste marque. * Affin que ceulx qui les sauront en la sorte que Villon les fist, effacent les nouveaulx pour faire place aux vieulx.

Oultre plus, les termes et les vers qui estoient interposez, trouverez reduictz [remis] en leurs places : les lignes trop courtes, alongées : les trop longues, acoursies : les motz obmys, remys : les adjoustez, ostez : et les tiltres myeulx attiltrez.

Finablement, j’ay changé l’ordre du livre : et m’a semblé plus raisonnable de le faire commencer par le petit testament, d’autant qu’il fut faict cinq ans avant l’autre.

Touchant le jargon [argot], je le laisse à corriger et exposer aux successeurs de Villon en l’art de la pinse et du croq.

Et si quelq’un d’aventure veult dire que tout ne soit racoustré ainsi qu’il appartient, je luy respons dès maintenant, que s’il estoit autant navré en sa personne, comme j’ay trouvé Villon blessé en ses œuvres, il n’y a si expert chirurgien qui le sceust penser sans apparence de cicatrice : et me suffira que le labeur qu’en ce j’ay employé, soit agreable au Roy mon souverain, qui est cause et motif de ceste emprise, et de l’execution d’icelle, pour l’avoir veu voulentiers escouter, et par tresbon jugement estimer plusieurs passages des œuvres qui s’ensuyvent.

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Notes

1 Elle sera rééditée une douzaine de fois entre 1533 et 1542. En voici les principales, sans départager les publications autonomes, y compris contemporaines, et les publications conjointes : à Lyon en 1537 (François Juste) ; à Paris, en [1540] (Denis Janot, Gilles Corrozet, Jean Longis, Jean Macé, François Regnault, Jean André, Nicolas Gilles) ; Paris, en 1542 (Alain Lotrian, Ambroise Girault, Gilles Corrozet, Jean Longis, Arnould et Charles L’Angelier, Guillaume Le Bret). Nos premiers sondages indiquent que ces éditions n’introduisent pas de variante significative et ne modifient pas le travail éditorial de Marot, en particulier la préface et les notes marginales. Il conviendrait de procéder à une étude plus approfondie de ces rééditions, notamment concernant la mise en page en corrélation avec la question du format.

2 Voir, notamment, M. Huchon, Le français de la Renaissance, Paris, PUF, 1998, p. 10.

3 Sur cette question, voir notamment M. Guéret-Laferté et C. Poulouin (dir.), L’accès aux textes médiévaux de la fin du Moyen Âge au XVIIIe siècle, Paris, Honoré Champion, 2012 ; J.-M. Le Gall, Défense et illustration de la Renaissance, Paris, PUF, 2018 ; O. Halévy, « L’invention de l’archaïsme : illustration linguistique et langage ancien autour de 1550 », Stylistique de l’archaïsme, éd. L. Himy-Piéri et S. Macé, Bordeaux, PU, 2010, p. 121-150.

4 Nouveau répertoire de mises en prose (XIVe-XVIe siècle), éd. M. Colombo Timelli et al., Paris, Classiques Garnier, 2014.

5 Sur ce point, voir déjà ce qu’en disait L. Cons, État présent des études sur Villon, Paris, Les Belles Lettres, 1936, p. 28.

6 Sur cette question, M. B. Speer, « The Editorial Tradition of Villon’s Testament. From Marot to Rychner and Henry », Romance Philology, 31 (1977), p. 344-361.

7 F. C. Green, « Marot’s Preface to His Edition of Villon’s Works », Modern Philology, 22, n° 1, Aug. 1924, p. 69-77 ; S. G. Nichols, « Marot, Villon and the Roman de la Rose. A Study in the Language of Creation and Re-Creation », Studies in Philology, 63, n° 2, April 1966, p. 135-143 et 64 n° 1, January 1967, p. 25-43 ; M. Lazard, « Clément Marot, éditeur et lecteur de Villon », Cahiers de l’AIEF, 32, 1980, p. 7-20 ; C. Dop-Miller, « Clément Marot et l’édition humaniste des œuvres de François Villon », Romania, 112 (1991), p. 217-242 ; J. Cerquiglini-Toulet, « Clément Marot et la critique littéraire et textuelle : du bien renommé au mal imprimé Villon », Clément Marot « prince des poètes françois », 1496-1996, éd. G. Defaux et M. Simonin, Paris, Champion, 1997, p. 157-164 ; Ead., « Marot et Villon », Villon et ses lecteurs, éd. J. Dufournet, Paris, Champion, 2005, p. 19-31 ; G. Defaux, « Trois cas d’écrivains éditeurs dans la première moitié du XVIe siècle : Marot, Rabelais, Dolet », Travaux de littérature, 24 (2001), p. 91-118 ; J. Balsamo, « La collection des anciens poètes français de Galliot du Pré (1528-1533) », L’analisi linguistica e letteraria, 8 (2000), p. 179-194 ; P. Chiron, « L’édition des Œuvres de Villon annotée par Clément Marot, ou comment l’autorité vient au texte », Littératures classiques, 64 (2007), p. 33-51 ; S. Baddeley, « Marot éditeur de Villon », Le passé à l’épreuve du présent. Appropriations et usages du passé du Moyen Âge à la Renaissance, Paris, PUPS, 2008, p. 375-390 ; C. Thiry, « Marot, éditeur de Villon », Villon entre mythe et poésie, Paris, Champion, 2011, p. 281-290.

8 Pour un aperçu général de la tradition textuelle, outre les catalogues de manuscrits, incunables et imprimés anciens, voir la bibliographie de R. Sturm, François Villon. Bibliographie und Materialien, Munich, Saur, 1990 et celle de P. Morabito publiée dans G. A. Brunelli, François Villon, Milan, Marzorati, 1961 ; voir également W. G. C. Bijvanck, Specimen d’un essai critique sur les œuvres de François Villon. Le petit testament, Leyde, De Breuk & Smits, 1882 ; F. Lecoy, « Notes sur le texte ou l’interprétation de quelques vers du Testament de Villon », Romania, 80 (1959), p. 493-514 ainsi que les introductions philologiques des éditions A. Henry et J. Rychner, Genève, Droz, 1974, 1977 et 1985 (Textes littéraires français) et J. Cerquiglini-Toulet (Paris, Gallimard, 2014). Sur la tradition imprimée, G. Frank, « The Sources of the Oldest Known Edition of Villon », Romania, 196, 1923, p. 587-591 ; D. M. Stewart, « The Status of the Versions of Villon’s Testament », Studies in Medieval French presented to Alfred Ewert, Oxford, UP, 1961, p. 150-164 ; J. Rychner, « Observations sur les textes incunables du Testament de Villon. I. L’édition de Jean Dupré, Lyon, vers 1490 », Études de langue et de littérature du Moyen Âge offertes à Félix Lecoy, Paris, 1973, p. 529-539 et Id., « Observations sur les textes incunables du Testament de Villon. II. L’édition de Germain Bineaut, Paris, 1490 », Linguistique française, philologie et littérature médiévales. Mélanges offerts à Paul Imbs, Strasbourg, 1973, p. 615-620.

9 Nous citons le texte de l’exemplaire Vienne, ÖNB, [38 K 126], disponible en ligne sur la bibliothèque digitale de l’ÖNB (https://onb.digital/result/10878E49). Dans toutes les citations concernées, c’est nous qui détacherons par les italiques. Pour les principes de transcription et une saisie complète du paratexte, se reporter à l’annexe à la fin de cette étude.

10 O. Delsaux et T. Van Hemelryck, « L’édition imprimée des textes médiévaux en langue française au début du seizième siècle. Le cas de Galliot du Pré (1512-1560) », Early Printed Narrative Literature in Western Europe, éd. B. Besamusca, E. de Bruijn et F. Willaert, Berlin, De Gruyter, 2019, p. 189-240.

11 E. Armstrong, Before Copyrigth. The French Book-Privilege System 1498-1526, Cambrige, UP, 2002 ; Privilèges d’auteurs et d’autrices en France (XVIe - XVIIe siècles). Anthologie critique, éd.  M. Clément et E. Keller-Rahbé, Paris, Classiques Garnier, 2017.

12 Sur ce type de discours à l’époque de Marot, voir notamment L’Acte éditorial. Publier à la Renaissance et aujourd’hui, éd. B. Ouvry-Vial et A. Réach-Ngô, Paris, Classiques Garnier, 2010 ; Le Discours du livre. Mise en scène du texte et fabrique de l’œuvre sous l’Ancien Régime, A. Arzoumanov, A. Réach-Ngô et T. Tran, Paris, Classiques Garnier, 2011.

13 Voir D. Trudeau, Les inventeurs du bon usage : 1529-1647, Paris, Les éditions de Minuit, 1992 et Bon usage et variation sociolinguistique. Perspectives diachroniques et traditions nationales, éd. W. Ayres-Bennett et M. Seijido, Paris, ENS Éditions, 2013.

14 G. Pinkernell, François Villon : biographie critique et autres études suivies d'une étude sur deux rondeaux de Marie de Clèves, Heidelberg, Winter, 2002.

15 F. Rigolot, « La préface à la Renaissance : un discours sexué », Cahiers de l’Association internationale des études françaises, 1990, p. 121-135 ; F. Bouchet, « Du prologue médiéval au discours préfaciel de la Renaissance. Éléments de continuité et de rupture entre manuscrits et premiers imprimés », Poétique, 186 (2019), p. 195-214.

16 Sur ce point, J. Cerquiglini-Toulet, « Clément Marot et la critique littéraire et textuelle », art. cité.

17 Sur les héritages de Marot, E. Delvallée, Poétiques de la filiation. Clément Marot et ses maîtres : Jean Marot, Jean Lemaire et Guillaume Cretin, Genève, Droz, 2021. Sur cette question, voir aussi J. Cerquiglini-Toulet, « Clément Marot et la critique littéraire et textuelle », art. cité, p. 160.

18 Sur cette question, voir Le poète et son œuvre. De la composition à la publication, éd. J.-E. Girot, Genève, Droz, 2004.

19 O. Delsaux et T. Van Hemelryck, « L’édition imprimée des textes médiévaux », art. cité ; R. Adam et al., Les lettres médiévales à l’aube de l’ère typographique, Paris, Classiques Garnier, 2020.

20 C. Thiry, « Une esthétique de la traduction vers le moyen français ? », La traduction vers le moyen français, éd. C. Galderisi, Turnhout, Brepols, 2007, p. 7-22 ; M. Colombo Timelli, « Translateur, traducteur, auteur. Quelle terminologie pour quelle(s) identité(s) dans les prologues des mises en prose », Quand les auteurs étaient des nains, éd. O. Delsaux et T. Van Hemelryck, Turnhout, Brepols, 2019, p. 277-294.

21 Roman de la Rose, Paris, Galliot du Pré, 1526, prologue allographe, exemplaire Munich, BSB, 2° P.O. gall. 24 d, f. S²v.Voir aussi le prologue allographe des Œuvres feu maistre Alain Chartier […] nouvellement imprimées, reveues et corrigiées oultre les precedentes impressions, Paris, Galliot du Pré, 1529, exemplaire Paris, BnF, Rés. Ye 34, col. a2 d.

22 Voir O. Delsaux et T. Van Hemelryck, « L’édition imprimée », p. 235-238.

23 Révision des Annales de Nicole Gilles, Paris, Galliot du Pré, 1533, préface allographe, exemplaire Vienne, ÖNB, 58 A 19, f. a2r.

24 Révision des Mémoires de Philippe de Commynes, 1552, préface allographe, exemplaire Paris, BnF, Rés. Fol. LA16 9, f. a3r  nous ajoutons les guillemets. Sur cette édition, J. Dufournet, « Denis Sauvage et Commynes. La première édition des Mémoires », Convergences médiévales. Épopée, lyrique, roman. Mélanges offerts à Madeleine Tyssens, éd. Nadine Henrard, Paola Moreno et Martine Thiry-Stassin. Bruxelles 2001, (Bibliothèque du Moyen Âge 19), p. 161-171.

25 L’on rappellera que Marot écarte des « œuvres » de Villon telles qu’elles ont été éditées par Galliot du Pré en 1532, à la fois les ballades en jargon et le recueil des repues franches (recueil apocryphe mettant en scène des tours joués par le personnage Villon).

26 G. Defaux, « Trois cas d’écrivains éditeurs dans la première moitié du XVIe siècle », art. cité ; J. Balsamo, « Une institution littéraire de la Renaissance : la boutique de libraire », Travaux de littérature, 19 (2006), p. 75-95, en particulier p. 83.

27 Voir aussi les contributions du dossier Relire Villon: Lais, Testament, Poésies diverses, éd. F. Vigneron, Acta Litt&Arts. Colloques, séminaires et dossiers en ligne, 14 (27 décembre 2020), http://ouvroir-litt-arts.univ-grenoble-alpes.fr/revues/actalittarts/623-relire-villon-lais-testament-poesies-diverses.

28 J. Dufournet, Villon et sa fortune littéraire, Paris, G. Ducros, 1970.

29 C. Thiry, « Marot, éditeur de Villon », art. cité ; J. Cerquiglini-Toulet, « À la recherche des pères : la liste des auteurs illustres à la fin du Moyen Âge », Modern Language Notes, vol. 116, n° 4, Sep. 2001, p. 630-643.

30 J. Balsamo, « La collection des anciens poètes », art. cité.

31 Sur les titres de l’édition Marot, voir surtout les articles cités de M. Lazard et P. Chiron.

32 Sauf mention contraire, nous citons la vulgate imprimée d’après l’imprimé Paris, Pierre Levet, 1489 (siglé I), collationné avec tous les imprimés connus (et al.).

33 Sur cette question, voir notamment l’introduction à l’édition des épitres par G. Berthon et J.- C. Monferran, Paris, Gallimard / Nrf Poésie, 2021.

34 Sur la pratique des notes dans les textes français de la fin du Moyen Âge, S. Lefèvre, La magie du codex. Corps, folio, page, pli, cœur, Paris, Les Belles Lettres, 2023 ; S. Le Briz et G. Veysseyre, « Les notes marginales du manuscrit Paris, BNF, fr. 1648 : quand un clerc glose le Pèlerinage de l’Âme de Guillaume de Digulleville », Le Pèlerinage de l’âme de Guillaume de Digulleville (1355-1358). Regards croisés, éd. M. Bassano, E. Dehoux, C. Vincent, Turnhout, Brepols, 2014, p. 21-37 ; Marges et marginalia, du Moyen Âge à aujourd’hui, Travaux issus de la journée d’étude des jeunes chercheurs Enc-Ephe du 16 juin 2016, https://www.chartes.psl.eu/sites/default/files/atoms/files/volume_marges_2020_0.pdf.

35 Sur le lexique de Villon, voir A. Burger, Lexique de la langue de Villon, Genève, Droz, 1957.

36 D. Bertrand, G. Proust et F. Rouget, Index des « Œuvres » de Clément Marot, Paris, Champion, 2002.

37 Sur ce changement linguistique, S. Lardon et M.-C. Thomine-Bichard, Grammaire du français de la Renaissance. Étude morphosyntaxique, Paris, Classiques Garnier, 2009, p. 75.

38 Ibid., p. 30-31.

39 Sur ce point, voir P. Fouché, Phonétique historique du français, t. I, Paris, Klincksieck, 1952, p. 353-353.

40 T, v. 89, 93, 413, 673, 910, 990, 1266, 1406, 1474, 1507, 1628, 1720.

41 Dans les strophes qu’ouvrent les vers marqués, l’on notera que : aux vers 414, 1272 et 1508, Marot corrige une lectio facilior des imprimés du XVIe siècle ; aux vers. 679 et 1722, sa leçon singulière permet de supprimer l’hypermétrie du vers dans la tradition imprimée ; aux vers 992 et 1510, Marot remplace le mot à la rime, et l’appauvrit ou la supprime ; au vers 1273, il modernise amans en amoureux ; le vers 1476 présente une forte diffraction ; au vers 1514, Marot retrouve une leçon propre aux manuscrits.

42 Par exemple, le huitain qui suit le triptyque du temps jadis (v. 413) et les dons à Jehan Cornu, (v. 990), au jeune Marle (1266), aux frères Perdrier (1406), à mademoiselle de Bruyères (1508).

43 M. Lazard, « Clément Marot, éditeur et lecteur de Villon », art. cité, p. 12 ; C. Thiry, « Marot, éditeur de Villon », art. cité.

44 Sans pour autant privilégier la leçon de Galliot, qu’il ne suit pas toujours, même quand elle offre une leçon plausible (voir v. 155, 159, 276, 448, 495, 615, 1194, 1195). Certes, l’édition de Marot est publiée par le libraire-imprimeur de l’édition de 1532. Cependant, contrairement à ce qu’ont parfois trop vite conclu certains travaux, rien n’indique que Marot ait plus particulièrement suivi cette version. Du reste, Marot devait déjà être occupé à son édition quand parut l’édition de 1532 et il n’est pas à exclure que Galliot du Pré ne soit intervenu que très tardivement dans le processus de publication de l’édition Marot.

45 Ce que suggérait M. Lazard, « Clément Marot, éditeur et lecteur de Villon », art. cité, p. 11-12.

46 Voir aussi vers 1043, 1203, 1213, 1254, 1598, 1761.

47 Phénomène déjà repéré dans C. Thiry, « Marot, éditeur de Villon ».

48 Voir aussi vers 251-252, 291, 297, 423-424, 494, 553-554, 682-684, 1307, 1312, 1527, 1785.

49 Voir aussi les vers 1351-1355.

50 Voir aussi les vers 1859-1860, 1872-1873.

51 Il conviendrait également de s’interroger sur les cas où Marot a conservé la vulgate imprimée alors qu’elle présentait des erreurs absentes des manuscrits conservés. On pensera par exemple au sort donné à la ballade de conclusion du Testament, limitée dans M et dans la tradition imprimée à la 1re strophe (1996-2003).

52 Voir aussi vers 1678 et 1824.

53 Voir aussi vers 1701.

54 Voir aussi vers 1319 et 1948.

55 Voir par exemple vers 361-364, 702, 1092, 1389.

56 Par exemple vers 540 ou 897.

57 J. Cerquiglini-Toulet, « Clément Marot et la critique littéraire et textuelle », en particulier p. 163-164.

58 Voir supra note 25.

59 Voir notamment G. Ouy, « Paris, l’un des principaux foyers de l’Humanisme en Europe au début du XVe siècle », Bulletin de la Société de l’Histoire de Paris et de l’Ile-de-France (années 1967-1968), 1970, p. 71-98 ; O. Delsaux, « L’escripvain, le bibliophile et le philologue. Le manuscrit en moyen français comme lieu d’échanges à la cour », Cultures courtoises en mouvement, éd. I. I. Arseneau et Fr. Gingras, Montréal, 2011, p. 262-276.

60 Ce qui n’est pas le cas des pratiques d’éditions de textes français de Simon de Plumetot, O. Delsaux, « Simon de Plumetot et sa copie des poésies d’Eustache Deschamps. Une édition génétique au début du XVe siècle ? », Revue d’Histoire des textes, vol. 9, 2014, p. 273-350 et vol. 10, 2015, p. 1-50.

61 L’édition d’A. Thuasne (Paris, Champion, 1923) est la dernière à noter systématiquement les variantes de l’édition Marot.

62 L’on citera, entre autres, l’exemplaire de l’édition Galliot du Pré de 1532 collationnée par Gilles Ménage (Paris, BnF, Tolbiac [Rés. Ye 1296]) ou le projet (resté à l’état manuscrit) d’édition des œuvres de Villon par Nicolas Langlet Dufresnoy (Paris, BnF, Arsenal [2948]).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Olivier Delsaux, « Encore sur l’édition de 1533 des Œuvres de François Villon par Clément Marot, un premier classique de poche ? », Corpus Eve [En ligne], 4 | 2025, mis en ligne le 01 août 2025, consulté le 05 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/eve/2114 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14jzj

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Auteur

Olivier Delsaux

UCLouvain Saint-Louis Bruxelles
olivier.delsaux[at]uclouvain.be

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