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Érudits et philologues au XVIe siècle : éditer, étudier, transmettre les textes médiévaux. Introduction

Scholars and philologists in the 16th century: editing, studying and transmitting medieval texts. Introduction
Sabine Lardon

Résumés

Cette introduction présente les contributions de ce numéro, qui rassemble les actes du colloque international « Érudits et philologues (XVe-XVIIe siècles) : éditer, étudier, transmettre les textes médiévaux », organisé par Sabine Lardon (université Jean Moulin – Lyon 3 / IHRIM UMR 5317), à Lyon, les 6 et 7 juin 2024. Les contributions rassemblées interrogent les méthodes adoptées par les érudits et philologues du XVIe siècle pour éditer les textes médiévaux, présentent leurs actions de collecte et de conservation, dégagent l’apport des textes anciens dans leur réflexion sur les vicissitudes du temps et les interactions au sein d’une communauté scientifique. En ouverture finale, l’étude des principes d’édition des textes des troubadours par La Curne de Sainte-Palaye, au XVIIIe siècle, fournit en contrepoint le modèle d’une nouvelle approche philologique.

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Texte intégral

Contextualisation

1Paul Zumthor souligne la difficulté d’embrasser la philologie, à la fois dans son étendue et sa spécificité :

  • 1 Paul Zumthor, « Philologie », Encyclopaedia universalis, sur Universalis.edu [en ligne].

Dans son acception la plus générale, la philologie peut être considérée de trois points de vue : elle vise à saisir, dans leurs manifestations linguistiques, le génie propre d'un peuple ou d'une civilisation et leur évolution culturelle ; elle résulte de l'examen des textes que nous a légués la tradition en question ; elle embrasse non seulement la littérature, mais tout l'écrit. Dans la pratique, la philologie tend à se ramener à l'interprétation textuelle des documents1.

  • 2 Ibid.

Le Rinascimento italien puis la Renaissance française ont renouvelé son intérêt dès la fin du XIIIe siècle, avec la découverte de nouveaux manuscrits antiques d’abord, puis l’arrivée en Occident, suite à la chute de Constantinople en 1453, des savants byzantins, apportant de nouvelles méthodes de lecture2.

  • 3 D’après la notice étymologique du Portail CNRTL. Raoul de Presles (trad.), La Cité de Dieu, Jean Du (...)
  • 4 « Car soubz cest art qui est de treshault priz / Plusieurs savoirs y sont souvent compriz / C’est a (...)
  • 5 Antoine Furetière, Dictionaire Universel, 1690. D’après le Grand Corpus des dictionnaires [du 9e au (...)

2Ce n’est donc pas une coïncidence que le mot apparaisse à cette période, d’abord sous la forme « philozogie », en 1486, dans la Cité de Dieu de Raoul de Presles, au sens de « amour des belles lettres et études des sciences libérales3 », puis dans sa graphie moderne, en 1516, chez Jean Bouchet qui en fait une branche de la rhétorique4. En 1690, Furetière la définit, dans sa diversité, comme « une espece de science composée de Grammaire, de Rhetorique, de Poëtique, d'Antiquités, d'Histoires, et generalement de la critique et interpretation de tous les Auteurs, en un mot une litterature universelle qui s'étend sur toutes sortes de sciences et d'Auteurs5. »

  • 6 Alain Rey, Frédéric Duval, Gilles Siouffi, Mille ans de langue française histoire d’une passion, éd (...)
  • 7 Claude Fauchet, Recueil de l’origine de la langue et poesie françoise, ryme et romans. Plus les nom (...)

3Si cette science s’applique tout d’abord à l’étude des textes antiques, la particularité de la langue française est d’avoir connu une évolution suffisamment importante pour que les textes d’état de langue ancien se trouvent difficiles à comprendre quelques siècles plus tard. Comme le rappellent les auteurs de Mille ans de langue française, les évolutions linguistiques de l’Ancien au Moyen Français (entendu comme le français utilisé « de la seconde moitié du XIVe siècle au début du XVIe siècle ») font que les états de langue antérieurs sont perçus comme vieillis et que « les mention de l’obsolescence du "vieux langaige" se multiplient » aux XVe et XVIe siècles6. En 1581, Claude Fauchet, auteur de la première histoire de la langue et de la littérature françaises, le constate dès l’ouverture de Recueil de l’origine de la langue et poesie françoise, ryme et romans : « d’où vient que chacune langue a si peu d’estendue, et qu’il s’y trouve tel changement, qu’à peine nous pouvons entendre le langage de nos bisayeulx : de maniere que les anciens et nouveaux Jurisconsultes sont plus empeschez à dechifrer les mots des vieilles ordonnances, pancartes et tiltres, qu’à discourir de la police7 ? » Ce témoignage est précieux, dans la mesure où il atteste cette évolution de la langue (ici mesurée sur trois générations à peine, c’est-à-dire moins d’un siècle), mais rappelle également l’enjeu de pouvoir continuer d’accéder aux documents anciens. Or la difficulté de « dechifrer les mots » tient à l’évolution du lexique et de la syntaxe, mais également aux difficultés de lecture des manuscrits anciens.

4Le projet de ce colloque consacré aux érudits et philologues de l’ancien temps est né du travail en équipe consacré à l’historiographie des Serments de Strasbourg au XVIe siècle8, qui a dégagé l’intérêt des érudits de l’époque pour le texte de Nithard, et en particulier pour le passage relatif aux Serments de Strasbourg. L’initiateur de cette promotion est Claude Fauchet. Celui-ci possédait le manuscrit aujourd’hui coté BnF Latin 14663 de l’histoire de Nithard (copie du XVe s., dans laquelle le passage relatif aux serments est manquant) et il a pu consulter le manuscrit aujourd’hui coté BnF Latin 9768 (le seul complet et datant de la fin du Xe s. ou du début du XIe s.), grâce au chanoine Jean de Saint-André qui met sa bibliothèque à la disposition des érudits contemporains. Claude Fauchet a fait circuler ces serments en amont même de leur citation dans le Recueil en 1581 puis dans le Déclin de la Maison de Charlemagne (paru posthume en 1602), puisque dès 1576 Jean Bodin les cite dans Les Six livres de la République en mentionnant explicitement qu’il en doit la connaissance à Claude Fauchet « homme bien entendu et mesmement en nos antiquitez ». En 1585, dans son Histoire de France, l’historiographe des rois, Bernard de Girard du Haillan, les cite à son tour d’après Bodin et Fauchet. En 1589, Blaise de Vigenère cite encore les serments d’après Fauchet, dont il connait le Recueil, mais en donne une version qui lui reste propre et dans laquelle le serment en langue romane est attribué à Charles le Chauve (une variante qui n’est pas anodine comme le montrera Paola Cifarelli dans le présent volume). L’année 1588 marque un tournant dans l’histoire du texte puisque paraît à cette date la première édition de l’histoire de Nithard par Pierre Pithou. Cette édition princeps constitue ce qu’on peut considérer comme une vulgate du texte, dont la leçon va être retenue par Bonventura Vulcanius dans son De literis et lingua Getarum sive Gothorum en 1597 ou par Juste Lipse qui s’y réfère explicitement en 1599 dans une lettre adressée à Henri Schottio. En attestant l’existence d’une communauté scientifique attachée à la fois à la conservation des manuscrits de la période médiévale, à leur déchiffrement et à leur circulation, cette diffusion des Serments de Strasbourg à partir des années 1570 est ainsi à l’origine de ce projet consacré aux méthodes et pratiques des érudits et philologues de l’ancien temps9.

5Dans le présent volume, les contributions de Pascale Mounier et d’Olivier Delsaux permettent de confronter deux éditions datant du premier tiers du XVIe siècle, à valeur quasi-inaugurale pour l’histoire de la tradition critique et philologique : celle du Romant de la roze parue en 1526 chez Galliot du Pré et confiée par ce dernier à un éditeur anonyme (Pascale Mounier) et celle des œuvres de Villon par Clément Marot, parue chez le même imprimeur en 1533, mais commandée par François Ier (Olivier Delsaux). Ces deux éditions s’inscrivent dans un contexte culturel qui prône l’idée d’un progrès de la civilisation et de la langue (Pascale Mounier) et d’une suprêmatie du modèle de la cour royale (Olivier Delsaux). Ce contexte va dès lors guider les choix de l’éditeur, confronté à un état de langue ancien (celui du Romant de la roze) ou non aulique (dans le cas de Villon). Si ces deux éditions, parues chez le même imprimeur-libraire (voire qui ont pu être toutes deux attribuées au même éditeur, Marot) possèdent un apparat paratextuel promotionnel et explicatif (page de titre travaillée, privilège, préface), elles n’adoptent pour autant pas les mêmes choix éditoriaux. Les deux œuvres sources, par-delà leurs différences et leurs dates, présentent des problématiques communes : corruption du texte au fil de la tradition éditoriale, difficulté linguistique due à l’évolution de la langue et incohérences métriques (avec des vers devenus hypométriques par exemple du fait de l’évolution de la prononciation). Si les deux éditeurs sont conscients d’être confrontés à un état du texte désormais fautif, leur intention n’est pas strictement identique : l’éditeur du Romant de la roze confronte certes des témoins (au moins deux) afin de corriger le texte, mais il cherche avant tout à le rendre lisible aux lecteurs contemporains, tandis que Marot souhaite restituer le texte d’origine occulté par une tradition fautive.

6Dès lors, l’édition de 1526 adopte un apparat typographique favorisant le repérage (illustrations, intertitres), un système hiérarchisé de notes destinées à signaler ou à élucider des références notables (« quottations », « nota », manuscules) et une démarche de transcription qu’on pourrait qualifier d’hybride. L’éditeur modernise ponctuellement la graphie, le lexique et la morphosyntaxe à un niveau microstructuel (adjectif, pronom, négation, temps…), mais il conserve ponctuellement des graphies anciennes (comme « baulde ») et intervient moins au niveau macrosyntaxique (construction des phrases et ordre des mots), d’où finalement une langue qui n’est ni celle de la source, ni celle de son temps. L’édition marotique de 1533 se démarque en inaugurant une pratique nouvelle, qui se caractérise par le souci de restituer la langue de l’auteur, la confrontation de plusieurs sources manuscrites ou imprimées, un apparat critique marginal important, le développement de signes typographiques (comme l’usage des parenthèses) et de notes destinées majoritairement à éclairer un état de langue devenu difficile à comprendre. Là où les modernisations introduites par l’éditeur de 1526 fournissent pour la critique d’aujourd’hui le témoignage implicite de l’évolution de la langue, le travail de Marot l’explicite aussi bien par l’éclairage préfaciel que par les notes explicatives. Les gloses témoignent ainsi des usages morphosyntaxiques désormais obsolètes, voire incongrus (comme la perte de la déclinaison du nom, l’absence d’un pronom, la forme ilz du féminin, le comparatif synthétique greigneur, etc.) ou encore des évolutions de prononciation (comme le traitement du e central, qui affecte la métrique, ou la prononciation ouverte du e en a, en particulier en position tonique).

7Ces entreprises éditoriales, menées au sein de l’officine de l’imprimeur-libraire Galliot du Pré, permettent donc de transmettre et de restituer les œuvres littéraires du passé dans le but d’illustrer la culture française, mais également de témoigner, en creux, des progrès et du raffinement de la langue et de la cour de leur temps, dans un contexte de guerres et de rivalité culturelle avec l’Italie.

8Dans la seconde partie du siècle, dans un contexte désormais de guerres intestines, de tensions politiques autour du trône de France et de défense des positions gallicanes, les enjeux se déplacent. Paru en 1581, le Recueil de l’origine de la langue et poesie françoise, Ryme et Romans. Plus les noms et sommaires des œuvres de CXXVII. poetes François, vivans avant l’an M. CCC. consacre cette « volonté fervente de glorification nationale » en constituant la première histoire littéraire de la France. Alexandra Pénot s’intéresse ici au livre II du Recueil, intitulé « Les noms et sommaire des œuvres de CXXVII. poetes françois, vivans avant l'an M. CCC. » et qui constitue une véritable anthologie de la littérature médiévale. Claude Fauchet s’est assigné la mission de sauver ces œuvres de l’oubli, traquant les manuscrits anciens jusque dans les officines des imprimeurs, en acquérant plusieurs ou les consultant par le biais d’un large réseau d’érudits et amis (parmi lesquels Jacopo Corbinelli, Antoine Matharel, Henri de Mesmes, Estienne Pasquier, Pierre Pithou, Nicolas Le Fèvre lui-même ami proche de Pithou ou encore Jean de Saint-André, chanoine de Notre-Dame, qui lui permet de consulter le manuscrit contenant l’histoire de Nithard que Pithou éditera quelques années plus tard). Retenant les textes dont l’auteur est identifié, Claude Fauchet les « transcrit » (c’est le terme qu’il emploie) dans un souci de fidélité, afin d’en reproduire la langue, et les annote en marge ou dans le texte (même si le nombre de notes décroit au fil du volume), en particulier afin d’expliquer les mots désormais obscurs, voire d’éclairer leur origine, dégageant ainsi les liens linguistiques et culturels entre France et Italie.

9En 1588, le juriste et érudit Pierre Pithou, auquel s’intéresse Sophie Glansdorff, constitue pour sa part un corpus de documents historiques antérieurs à l’an 1000 (de 708 à 990), publié sous le titre Annalium et Historiae Francorum ab anno Christi DCCVIII ad annum DCCCCXC scriptores coaetanei XII. (et réédité en 1594). Se donnant pour règle « de ne publier que des textes inédits et écrits peu de temps après les événements », Pierre Pithou choisit d’y rassembler entre autres la première édition du récit de Nithard (datant du IXe siècle) contenant les Serments de Strasbourg ainsi que des Annales de Fulda qui couvrent la période de 714 à 901. À défaut d’être impartiaux (loyales envers Louis le Germanique, les Annales de Fulda sont particulièrement hostiles à Charles le Chauve), ces témoignages viennent fournir des informations sur la période qui suit le récit de Nithard. Ce souci de collecte amène Pithou à les faire précéder d’une série d’annales couvrant les années 697 à 713 (non signalées dans la table des matières), mais également à y interpoler ponctuellement deux ajouts relatifs aux années 714 et 715. S’il est l’un des rares érudits de l’époque capable de déchiffrer et de transcrire des manuscrits aussi anciens de la période carolingienne, le souci de Pithou n’est donc pas d’en donner une édition véritablement scientifique ni de les commenter, mais de constituer des recueils de documents témoins (annales et chroniques) afin de dresser un panorama historique le plus complet possible d’une époque.

10Tandis que les Annalium et Historiae Francorum ab anno Christi DCCVIII ad annum DCCCCXC scriptores coaetanei XII. de Pithou livrent en 1588 la première édition complète de l’histoire de Nithard sous le titre Nithardi Angilberti filii Karoli Magni imp. ex Bertha filia nepotis. De dissentionibus filiorum Lodhuuici Pii ad annum usque DCCCXLIII. [843] Libri quatuor, une autre version intégrale en a été établie la même année, dans un manuscrit aujourd’hui conservé à la Médiathèque de Troyes Champagne Métropole (ms. MTCM 3203), longtemps attribué à Pierre Pithou et auquel Courtney M. Booker a consacré en 2010 une étude de référence. Bien qu’attestée par un descendant de Pithou, Louis de Rosanbo, en 1929, sur la base d’une mention manuscrite ajoutée en tête du document, l’attribution à Pithou n’était pas sans poser plusieurs problèmes. Cet élégant manuscrit, comportant épître dédicatoire, notes et index, diffère de fait des manuscrits de travail de Pithou qui ont pu être conservés, et le nom même de « Pithou » y est mentionné en marge pour signaler les variantes par rapport à l’édition de 1588. Courtney M. Booker en propose dès lors une réattribution, suite à la découverte d’une lettre du juriste Claude de Marteau (érudit, poète et collectionneur de manuscrits) à son beau-frère Pierre de L’Estoile le 1er janvier 1588, évoquant un petit livre qui l’accompagnait en présent. Si le nom de Nithard n’est pas mentionné, la description concorde : il s’agit de la copie d’un ancien manuscrit possédé par Jean de Saint-André (que Marteau connaissait bien), réalisé à la commande de Charles le Chauve et évoquant les conflits des rois et frères carolingiens. La transcription du texte témoigne de la capacité des érudits de l’époque de déchiffrer des manuscrits anciens (ici datant de la fin du Xe s. ou du début du XIe s.), mais également des difficultés rencontrées : les notes et marginalia signalent les variantes par rapport à la leçon de « Motta » (Charles de La Mothe, dont la copie est inconnue à ce jour) et Pithou (dans son édition de 1588). Elle témoigne également des leçons que les érudits du temps entendent tirer des événements passés : l’entente et la paix que les rois carolingiens ont pu établir après trois années de luttes fratricides sont à espérer pour la France, alors ravagée par les guerres de Religion.

11Mais alors que les dissensions des fils de Louis le Pieux offrent un miroir du temps troublé, leur glorieux aïeul Charlemagne, en tant que figure fondatrice de la dynastie et de la renaissance carolingiennes, fournit pour sa part un modèle national prestigieux, sur un plan à la fois politique, linguistique et culturel. Paola Cifarelli rappelle à ce propos les analyses de Franco Simone sur l’importance de la mythographie pour défendre le trône de France, d’où l’image de l’« Hercule Gallois », l’exaltation d’un glorieux passé carolingien (à travers le parallèle avec Charlemagne en particulier) et la reprise de la formule « reditus regni Francorum ad stirpem Karoli » permettant « de soutenir une action politique destinée à garantir le retour à l’ordre à travers l’exaltation des vieilles traditions gallicanes, susceptibles de fournir une arme idéologique pour résister au Pape et prendre les distances de la Ligue ». L’Annotation « De l’Ancienne langue gauloise » que Blaise de Vigenère ajoute à partir de 1582 à sa traduction du De Bello Gallico de César (parue en 1576) et augmentée en 1589 de nouvelles gloses, témoigne de cette volonté. Qu’il s’agisse d’expliquer l’origine de la langue française, de louer « le Roman ou François » plus pur et poli que le « cathelan-provençal » (plus éloigné de la cour), de citer les Serments de Strasbourg (en étant le seul à attribuer le segment en langue romane à Charles le Chauve) ou d’illustrer le potentiel de la langue française, déjà contenu dans les textes anciens (comme une Vie de Charlemagne du XIIe siècle qu’il sélectionne dans le Recueil de Fauchet), Blaise de Vigenère place l’histoire de la littérature et de la royauté françaises sous l’égide de la figure tutélaire de Charlemagne, afin de légitimer l’avénement de Henri IV en 1589 en l’inscrivant dans une succession héritaire du trône de France.

  • 10 Comme mentionné supra, Alexandra Pénot rappelait que Fauchet retenait quasi exclusivement des texte (...)

12Tandis donc que Blaise de Vigenère fréquente et utilise l’œuvre de Fauchet pour construire sa propre démonstration, Antoine Loisel, qui entretient des liens d’amitié avec Fauchet (tout en étant également un proche de Pithou), lui rend pour sa part hommage, en 1594, dans un petit opuscule que présente Silvère Menegaldo, les Vers de la mort. Par Dans Helynand, religieux en l’abbaye de Froid-mont, Diocese de Beauvais, en l’an m.cc. Juriste, historien, antiquiaire, Loisel salue le « pere et restaurateur de tant d’anciens Poetes François » en lui dédiant cet ouvrage, que Fauchet avait écarté de son Recueil en raison de l’anonymat de son auteur10 et dont il lui avait dès lors confié le manuscrit. Bien que ce dernier soit défectueux, Loisel choisit de le transcrire scrupuleusement (jusque dans la reproduction d’un passage manquant ou de strophes incomplètes), en l’accompagnant d’un bref glossaire afin d’illustrer « la naifveté de l’ancien Roman François ». Pour autant, tout en comprenant relativement bien la plupart des termes, il commet également des erreurs ou approximations (comme pour la forme greigneur glosée par « meilleure » au lieu de « plus grande »). L’épître préfacielle s’attache tout particulièrement à attribuer ces Vers de la Mort à Hélinand de Froidmont en s’appuyant entre autres sur le témoignage de Vincent de Beauvais. Elle permet dès lors à Loisel d’illustrer ce faisant la grandeur du Beauvaisis, dont il est originaire et auquel il consacrera des Mémoires.

13Ces érudits ont ainsi ouvert la voie des études médiévales. D’autres après eux poursuivront, explorant d’autres pistes. C’est le cas de Jean‑Baptiste de La Curne de Sainte‑Palaye, membre de l’Académie des Inscriptions, dont Laure-Anne Caraty présente la méthode en guise d’ouverture finale à ce volume. Ce lecteur de Claude Fauchet, auteur d’un Dictionnaire historique de l'ancien langage François (1875-1882) et d’un Recueil de poètes françois avant 1300, travaille à partir de 1727 sur la poésie des troubadours. Inaugurant une nouvelle approche philologique, il confronte pas moins de 21 manuscrits témoins. La mise en page des Recueils en fournit le résultat en proposant une transcription moderne en pleine page, des scolies (littéraires, linguistiques ou stylistiques) en marge de gauche, des variantes et notes philologiques en marge de droite. Cette confrontation ne vise toutefois pas à dégager le meilleur témoin, mais à transmettre un texte compréhensible aux lecteurs contemporains selon les attentes désormais de l’époque.

  • 11 Étienne Pasquier, Les Recherches de la France, éd. Marie-Madeleine Fragonard et François Roudaut, P (...)

14Qu’il s’agisse donc d’un éditeur anonyme au service d’un imprimeur-libraire, d’un poète de cour, valet de chambre du roi, de juristes, historiens et antiquaires, les érudits de la Renaissance élaborent des méthodes d’étude et de transcription des anciens textes médiévaux français. Ils nous fournissent de premiers exemples d’éditions scientifiques (comme c’est le cas pour l’éditeur de 1526, pour Marot ou encore pour Loisel), fondées sur la confrontation de témoins, sur la recherche de principes de transcription du texte plus ou moins respectueux de l’original, selon leur objectif propre, et sur l’ajout d’un paratexte critique (épître préfacielle, titre, illustration, annotations, glossaire). Ce travail livre ainsi de précieux témoignages de l’évolution de la langue française et de la conscience qu’en ont les érudits de l’époque. En 1584, Blaise de Vigenère fournira une alternative à la transcription fidèle ou à la modernisation relative en donnant la première édition bilingue d’un texte médiéval : L'Histoire de Geoffroy de Villehardouyn, mareschal de Champagne et de Roménie, de la Conqueste de Constantinople par les barons français associez aux Vénitiens, l'an 1204, d'un costé en son vieil langage et de l'autre en un plus moderne et intelligible, par Blaise de Vigenère (rééditée en 1585), choix qui remporte l’adhésion d’Étienne Pasquier, ainsi que le souligne Silvère Menegaldo11. Au cours du siècle, les humanistes ont donc su innover et mettre en place des principes philologiques et éditoriaux qui défrichent la voie des éditions scientifiques, explorant des pistes diverses.

15Parallèlement les historiens et antiquaires sauvent les manuscrits de l’oubli aussi bien en les collectant et en les acquérant qu’en les transcrivant et en recueillant leur contenu. Fauchet et Pithou en sont parmi les plus illustres représentants. Loués et admirés par leur contemporain et encore consultés plusieurs siècles plus tard (dont par La Curne de Sainte-Palaye), ils ont une maitrise peu commune à leur époque du déchiffrement des textes anciens (remontant à la période carolingienne et aux premiers témoignages de la langue française).

16Par-delà toutefois leur intérêt pour ces textes anciens, littéraires ou historiques, ces érudits sont tous animés d’une ardeur nationaliste (faisant l’éloge de la langue et de la littérature françaises, glorifiant le pouvoir du roi et le rayonnement de la cour) ou de la volonté de mettre les enseignements du passé au service du temps présent. C’est pourquoi les travaux de ces érudits et philologues témoignent de l’importance des milieux culturels (éditoriaux, comme l’officine de l’imprimeur-libraire Galliot du Pré, ou curiaux) et des réseaux scientifiques de l’époque : Claude Fauchet, Pierre Pithou, Jean de Saint-André, Claude de Marteau, Pierre de L’Estoile, Charles de la Mothe, Estienne Pasquier (la liste n’étant pas exhaustive) se connaissent, se lisent, échangent manuscrits ou informations, constituant une communauté de chercheurs active et soudée. Par le biais des études qui vont éclairer les différentes facettes de leurs activités de recherches, ce volume cherche ainsi à rendre hommage à ces érudits et philologues, à ces collègues d’un autre temps.

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Notes

1 Paul Zumthor, « Philologie », Encyclopaedia universalis, sur Universalis.edu [en ligne].

2 Ibid.

3 D’après la notice étymologique du Portail CNRTL. Raoul de Presles (trad.), La Cité de Dieu, Jean Du Pré et Pierre Gérard, 1486, vol. I, livre IV, exposition du ch. xi, f. 1r, col B (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k110643s/f301.item) : « Philozogie vault autant en son interpretacion comme estude ou amour de raison ». Pour une édition scientifique moderne : La Cité de Dieu de saint Augustin traduite par Raoul de Presles (1371-1375). Livres IV et V. Édition du manuscrit BnF, fr. 22912, vol. 1, t. 2, Olivier Bertrand (dir.), Paris, Honoré Champion, 2015.

4 « Car soubz cest art qui est de treshault priz / Plusieurs savoirs y sont souvent compriz / C’est assavoir science historialle / La naturelle et aussi la moralle / Philosophie, et l’entropologie / Geographie, et la philologie. » Jean Bouchet, Le Temple de bonne renommee, et repos des hommes et femmes illustres , trouve par le Traverseur de voies perilleuses, en plorant le tresregrette deces du feu prince de Thalemont, unique filz du chevalier et prince sans reproche, Paris, Galliot Du Pré, 1516,f. 64r. Numérisé sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k704684/f140.item.

5 Antoine Furetière, Dictionaire Universel, 1690. D’après le Grand Corpus des dictionnaires [du 9e au 20e siècle], Classiques Garnier Numérique.

6 Alain Rey, Frédéric Duval, Gilles Siouffi, Mille ans de langue française histoire d’une passion, éd. revue et augmentée, Perrin, 2011, « Aux Origines du français », « Les Serments de Strasbourg », p. 150-153, en particulier p. 153 pour la citation.

7 Claude Fauchet, Recueil de l’origine de la langue et poesie françoise, ryme et romans. Plus les noms et sommaires des œuvres de CXXVII. poetes François, vivans avant l’an M. CCC., livre I, chapitre 1, p. 2.

8 En ligne sur Corpus EVE : émergence du vernaculaire en Europe. https://journals.openedition.org/eve/1569.

9 Sur ces questions, l’on pourra consulter : Accès aux textes médiévaux de la fin du Moyen Âge au XVIIIe siècle, dir. M. Guéret-Laferté et C. Poulouin, Paris, Champion, 2012. Penser/peser le Moyen Âge entre XVe et XVIIe siècle : parcours de recherche, dir. Maurizio Busca et Piero Andrea Martina, Studi Francesi, Anno LXIII, fasc. II maggio-agosto 2019. Les Lettres médiévales à l’aube de l’ère typographique, dir. Renaud Adam, Jean Devaux, Nadine Henrard, Matthieu Marchal, Alexandra Velissariou, Paris, Classiques Garnier, 2020. Antiquités, Recherches et Bibliothèques. La naissance de l’histoire littéraire en France dans la seconde moitié du XVIe siècle, dir. S. Geonget, S. Menegaldo et T. Uetani, Paris, Champion, 2025. La culture médiévale à la Renaissance (Rouen, 2-4 octobre 2024), Colloque international organisé dans le cadre de la SFDES par Adeline Desbois-Ientile, Nicolas Le Cadet et Sandra Provini, Actes à paraitre.

10 Comme mentionné supra, Alexandra Pénot rappelait que Fauchet retenait quasi exclusivement des textes attribués.

11 Étienne Pasquier, Les Recherches de la France, éd. Marie-Madeleine Fragonard et François Roudaut, Paris, Champion, 1996, p. 1083, cité par Silvère Menegaldo (art. note 17).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Sabine Lardon, « Érudits et philologues au XVIe siècle : éditer, étudier, transmettre les textes médiévaux. Introduction »Corpus Eve [En ligne], 4 | 2025, mis en ligne le 01 août 2025, consulté le 07 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/eve/2531 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14jzq

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Auteur

Sabine Lardon

Sabine Lardon est professeure de langue française du XVIe siècle à l’université Jean Moulin – Lyon 3.

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

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