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Comptes rendus critiques

Sylvette Larzul, Antoine Galland écrivain. De l’érudition orientale aux Mille et une Nuits

Association pour la Promotion de l’Histoire et de l’Archéologie Orientales, université de Liège, Mémoires no 15, Louvain, Paris, Bristol CT, Peeters, 2023, in quarto, 209 p., 11 planches
Jean-Paul Sermain
Référence(s) :

Sylvette Larzul, Antoine Galland écrivain. De l’érudition orientale aux Mille et une Nuits, Association pour la Promotion de l’Histoire et de l’Archéologie Orientales, université de Liège, Mémoires no 15, Louvain, Paris, Bristol CT, Peeters, 2023, in quarto, 209 p., 11 planches

Texte intégral

1La traduction, la composition et l’édition des Mille et une nuits par Antoine Galland, de 1704 à 1717, ont non seulement fait découvrir à la France, puis à l’Europe et enfin au monde, l’œuvre la plus populaire de la tradition arabe, ce qui a profondément modifié le domaine du conte de fées, avant qu’il ne s’élargisse avec les frères Grimm puis Andersen. Cette version créatrice est toujours appréciée et publiée en France, elle a servi pendant très longtemps d’intermédiaire exclusif d’autres langues, et les contes les plus populaires du recueil à l’échelle mondiale sont dus à la seule plume d’Antoine Galland. L’école orientaliste française, en deux vagues dans la première partie et dans la dernière partie du xixe siècle, a établi les sources du traducteur. Au siècle suivant, trois ouvrages ont pris pour objet l’intervention d’Antoine Galland et son travail littéraire de traduction, les choix de son style : Marcel Schwab,  L’auteur des Mille et une nuits : vie d’Antoine Galland (1964, livre inachevé) ; la thèse de Mohamed Abdel-Halim, Antoine Galland : sa vie son œuvre (1964) ; puis Georges May s’appuie sur ces deux textes pour une enquête intelligente, claire et élégante, résumée dans le titre de son ouvrage : Les Mille et une nuits d’Antoine Galland ou le chef-d’œuvre invisible (Paris, PUF, 1986). Ce livre a pris la question par sa face négative en examinant ce qui a empêché de reconnaître l’art de Galland et en proposant comme explication quatre hypothèses, mais sans regarder en quoi consiste cet art. C’est ce deuxième versant essentiel que considère aujourd’hui, presque quarante ans plus tard, Sylvette Larzul qui, profitant des acquis d’une recherche très riche qui a exhumé de nombreux manuscrits, a fourni une édition scientifique du texte (M. Couvreur chez Champion en 2016), a établi les liens multiples entre les Mille et une nuits et les traditions du conte oriental (en particulier U. Marzolph et R. van Leeuwen, The Arabian Nights Encyclopedia, ABC-CLIO, 2004) et, enfin, a précisé le rôle et la place du conteur syrien Diyâb qui a offert à Galland des sources orales pour terminer son recueil, avec en particulier la publication de la traduction de son journal (D’Alep à Paris. Les pérégrinations d’un jeune Syrien au temps de Louis XIV, trad. et annotation de P. Fahmé-Thiéry, B. Heyberger et J. Lentin, Arles, Sindbad-Actes Sud, 2015).

2L’hypothèse très simple de Sylvette Larzul qui sert de fil directeur à son livre est que,  au moment où le savant français reçoit le précieux manuscrit des 282 premières nuits, il est arrivé au terme d’une formation acquise non sans peine dans ses travaux successifs, il s’est hissé à la hauteur du chef-d’œuvre, il est prêt à en faire une traduction capable d’emporter l’adhésion et de compléter de façon de plus en plus originale le recueil dont les contours sont alors encore changeants.

3Pour les étapes de la formation d’écrivain de Galland, elles sont résumées dans les titres des différents chapitres. La double culture de Sylvette Larzul, en littérature française et en langue et littérature arabes, et son attention fine et subtile à la lettre des textes lui permettent de voir et de nous expliquer comment travaille Galland, de repérer ce qu’il fait de ses originaux, comment il les rend, les adapte, les réorganise et même les transforme, au point que le traducteur devient un véritable auteur. Le point de départ du chapitre 1, « un savant “en langues orientales” », porte sur les contributions érudites de Galland en particulier dans l’achèvement et l’édition de la Bibliothèque orientale de d’Herbelot. Sylvette Larzul se demande si les difficultés à éditer ses travaux de traduction ou de collecte dans ce champ l’ont amené à prendre en compte la nouvelle relation que les grands écrivains de son temps ont nouée avec leur public. Le chapitre 2 évoque le goût de Galland pour les « lettres modernes », ses lectures et ses contacts avec des hommes de lettres. Galland tente de transmettre des images de l’Orient qu’il fréquente par ses voyages et ses lectures en se tournant vers les petits genres et les formes brèves. Le chapitre 3 en vient à son bref essai De l’origine et du progrès du café (Caen, 1699) dont la prodigieuse érudition est mise au service d’« une subtile satire de l’autorité centrale et du clergé » (p. 68) et, « et va et vient entre ici et ailleurs » (p. 61). Le chapitre 4 traite des « ouvrages de morale », avec une traduction, Les Fables indiennes, morales et politiques de Bidpaï, dont Sylvette Larzul compare le manuscrit autographe avec une édition d’un turquisant du xixe siècle, André Royer. Elle juge la version de Galland « pesante » pour conserver les répétitions et les tournures de l’original, ce qui aurait entraîné le refus par Barbin de la publier et aurait servi de leçon à Galland pour ses entreprises ultérieures. Pour les Paroles remarquables, les bons Mots et les Maximes des Orientaux, texte publié en 1694 et plusieurs fois réédité, Galland va au-devant des goûts contemporains en forgeant un recueil d’apophtegmes trouvés dans les manuscrits et dans une douzaine d’ouvrages persans, turcs et arabes. Il les fait entrer dans un genre familier en Occident mais complètement étranger à l’Orient : « Son dessein est de donner au lecteur de brèves anecdotes s’achevant par un bon mot, un trait piquant […]. » (p. 83) Il parvient à doter « d’une cohérence nouvelle » ces fragments par « l’adoption d’une forme familière au lecteur », un « choix thématique », « une langue claire débarrassée des ornements du style oriental, tout comme d’une syntaxe latinisée déjà archaïque » (p. 103). Le chapitre 5 est consacré au traitement par Galland de ses voyages : « De la relation savante au récit d’aventures » (p. 104). Le journal du premier voyage de 1672-1673 est « une sorte de carnet de notes », tandis que le Voyage fait au Levant (1679-1680) prend la forme de lettres. Le manuscrit du Voyage à Smyrne n’est édité qu’à la fin du xixe siècle et associe l’exposé historique au compte-rendu du témoin. L’Histoire de l’esclavage d’un marchand de Cassis, à Tunis, elle aussi publiée tardivement, en 1809, complète la formation de Galland : il se sert du récit oral qui lui a été fait et le transforme en un texte à la première personne faussement attribué à son informateur et animé de « procédés romanesques » et de traits comiques. Il opèrera de manière analogue avec les histoires d’Ali Baba et d’Aladdin. Ce texte constitue ainsi la dernière étape préparatoire à l’entreprise qui commence en 1701 avec l’arrivée d’un manuscrit parmi les plus anciens d’une première partie du recueil comportant 282 nuits et qui dure jusqu’à la mort de Galland en 1715. Le manuscrit comporte la partie la plus stable du recueil qui en assure l’identité avec le récit-cadre et une série d’histoires enchâssées. Les développements possibles de l’œuvre sont alors variables, ils se caractérisent par le choix de récits « étonnants » (‘ajib) et « étranges » (gharib) et une langue hétérogène intermédiaire entre l’arabe classique et les langues vernaculaires. Le manuscrit ne comporte pas les « Voyages de Sindbad » que Galland a déjà traduits et qu’il va intégrer au recueil en les coupant en nuits, mais d’autres manuscrits contiennent déjà ces voyages extraordinaires. Sylvette Larzul décrit avec acuité la « traduction libre » des manuscrits par Galland qui tient compte de l’horizon d’attente des lecteurs et de leurs goûts. Il supprime les nombreuses répétitions et ne conserve des poèmes que le contenu s’il fait partie de l’histoire ; il ajoute par contre des explications ou des paraphrases qui ont valeur de commentaire, de façon à éviter les notes ; il subsume ce qui est trivial ou grossier, rarement obscène, dans des formules abstraites ou générales. Sylvette Larzul remarque aussi que chemin faisant Galland préserve certaines images ou des évocations des décors luxueux : il entend restituer dans une certaine mesure la tonalité orientale de l’univers des contes. Tout indique que Galland partirait d’une traduction assez proche de l’original pour ensuite la corriger dans une optique littéraire moderne. Il « n’hésite pas à déplacer et à redistribuer les éléments du texte », il développe les notations psychologiques, les transitions, les nuances (p. 148). Quand il ne dispose plus de nouveaux contes manuscrits et se voit attribuer par son libraire des contes pris à un rival, Galland doit trouver une autre voie. Elle lui est ouverte par Hannâ Diyâb, mieux connu depuis la publication en 2015 de son récit de voyage, un Syrien de passage à Paris qui vient raconter à Galland des histoires de tradition orale arabe qui circulent librement alors dans son pays. L’orientaliste note dans son journal des résumés et, dans son désarroi, y revient et se met à en rédiger des versions écrites assez étendues.

4L’édition récente du manuscrit de Diyâb montre ses qualités. Paul Horta a voulu en faire l’auteur secret de ce deuxième volet des Nuits de Galland dans Marvellous Thieves. Secret authors of the Arabian Nights (Cambridge [Mass.] et Londres, Harvard UP, 2017). Si Diyâb a vraisemblablement donné de bonnes versions d’une tradition orale vivante de son temps, encore faut-il prendre en compte la différence de nature entre ce type d’actualisation fugace et une rédaction littéraire capable de séduire le monde entier. Sylvette Larzul montre ce qu’elle doit aux talents propres à Galland, à ses expériences multiculturelles, à l’environnement de grands auteurs et à ses pratiques d’écrivain, dans ses différents ouvrages et particulièrement dans la traduction des manuscrits réunis jusqu’alors des Mille et une nuits. Pour glisser des contes venus d’une autre source à la suite des huit premiers tomes, Galland devait « maintenir une certaine unité et une certaine homogénéité avec ce qui précédait » (p. 160). Il déploie ainsi en détail le monde oriental en puisant dans le souvenir de ce qu’il a vu et dans les textes qu’il a lus, ou en reprenant certains éléments antérieurs de sa traduction. Il tend à expliciter les intentions morales des nouvelles histoires (p. 167). Il explique soigneusement les motifs des actions ou des attitudes curieuses (p. 171). Il développe les analyses psychologiques (p. 172), multiplie les touches d’humour ou d’esprit comique et il assure l’unité de l’ensemble par « un phrasé classique et l’emploi d’un vocabulaire épuré » (p. 173). Aussi Sylvette Larzul rejoint Ulrich Marzolph (p. 159) : « Il faut mettre au compte de Galland le fait d’avoir rendu les Mille et une nuits célèbres [mais] c’est par l’addition des contes de Diyab qu’elles sont devenues immortelles. » Avec eux, Galland aura fait un chemin analogue à celui de La Fontaine avec les fables d’Ésope.

5C’est une belle aventure qui a conduit le savant Galland à devenir un écrivain et à léguer au monde un ouvrage universel. En la racontant et en faisant revivre ses péripéties, c’est une belle histoire que nous offre Sylvette Larzul. Voici les derniers mots de son livre (p. 178) : « Ainsi le goût des contes, une proximité bienveillante avec le monde ottoman, la connaissance des lettres françaises, un talent manifeste pour raconter, et, dans une moindre mesure, un penchant pour les pensées morales mais aussi le sens de l’humour, toutes ces richesses diverses qu’il portait en lui ont agi en synergie pour engendrer un chef d’œuvre inattendu, fait à plaisir : Les Mille et une nuits. »

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Pour citer cet article

Référence électronique

Jean-Paul Sermain, « Sylvette Larzul, Antoine Galland écrivain. De l’érudition orientale aux Mille et une Nuits »Féeries [En ligne], 19 | 2023, mis en ligne le 11 septembre 2023, consulté le 12 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/feeries/5194 ; DOI : https://doi.org/10.4000/feeries.5194

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Jean-Paul Sermain

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