Jean Mainil, Il était une fois, ou deux… Le Conte de fées en héritage
Jean Mainil, Il était une fois, ou deux… Le Conte de fées en héritage, Paris, Classiques Garnier, 2022, 230 p.
Texte intégral
1Un genre intemporel, le conte de fées ? Les universitaires savent, depuis Teresa Di Scanno (1968), Mary Elisabeth Storer (1972) et Raymonde Robert (1982), qu’il n’en est rien et qu’avant d’être une histoire « allemande » (p. 9), ce genre littéraire longtemps tenu pour mineur a des origines « modernes » bien françaises — ce qui n’empêche nullement les intrigues développées au Grand Siècle par Perrault, Mme d’Aulnoy, Mlle Lhéritier, Mlle de La Force, Mme de Murat, etc. d’exploiter des motifs présents dans des collections antérieures, davantage en prise avec la tradition orale, comme celle de Straparole traduite en français dès le xvie siècle (p. 20 et p. 36) et de nouer d’intenses dialogues intertextuels au sein d’un cercle aristocratique essentiellement féminin (p. 36). Sans méconnaître ces rémanences étudiées de près depuis une dizaine d’années, le critique met l’accent sur la radicale nouveauté, sur un plan esthétique, des reformulations du Grand Siècle, quand bien même les protagonistes des histoires auraient de lointaines ascendances plus rustiques, napolitaines notamment avec Basile (p. 40 et p. 98).
2L’auteur de Madame d’Aulnoy et le rire des fées (2001) regarde plutôt en aval qu’en amont. Dans ses recherches récentes, il témoigne d’un intérêt prononcé pour l’histoire littéraire, avec une conscience aiguë de la puissance des recompositions textuelles du récit et de la moralité dans des éditions pour enfants du xixe siècle, ainsi que de la force de frappe des déclinaisons transmédiatiques du xxe siècle. L’évocation, en introduction, puis de nouveau en conclusion, des contaminations des adaptations Disney « After Charles Perrault » sur la réception contemporaine de textes classiques destinés originellement à des adultes avertis tient lieu de mises en garde pour l’enseignant d’aujourd’hui (sur Sleeping Beauty et Cinderella, p. 23-31). Par ailleurs, les origines historiques précises de la mode parisienne du conte merveilleux, inséparables d’une reconnaissance de la femme comme auteur et comme lectrice, sont rappelées de manière synthétique en ouverture de la première partie (p. 49-64).
3De fait, la firme Disney, si elle a puissamment façonné l’imaginaire occidental depuis les années 1950, n’est pas le seul acteur d’un processus d’adaptation mettant « le conte dans tous ses états » (selon le titre du collectif de F. Fix et H. Pernoud, 2018) — un sujet largement exploré par la critique récente (G. Béhotéguy, D. Peyrache-Leborgne, É. Jacquelin…, pour s’en tenir aux travaux français). Puisque Basile est cité, on pouvait, plus près de nous, penser à l’adaptation cinématographique de Matteo Garrone pour le grand public (2015) et, dans un registre plus exigeant, aux spectacles en napolitain d’Emma Dante (2019).
4Le thème qui donne son titre (un rien facétieux) à l’ouvrage est véritablement abordé dans une série d’études de cas intitulées « métamorphoses », disposées selon deux grands ensembles. Dans la première moitié de l’ouvrage (jusqu’à la p. 112), est évoquée l’écriture palimpseste des auteurs louis-quatorziens. Alors que la place ménagée à Giambattista Basile semblait devoir être réduite au vu du propos introductif (p. 40-41), inévitablement, il revient sur le devant de la scène avec la référence à « Le Tre Fate » convoqué à propos des « Enchantements de l’éloquence » (p. 67, « Métamorphoses du conte I »). Ce long texte sophistiqué de Mlle Lhéritier avait, on s’en souvient, été mentionné par Marc Fumaroli, qui le premier l’avait comparé au bref conte des « Fées » de Perrault (1982). Ce récit opposant Blanche à Alix pourrait bien, selon J. Mainil, s’apparenter à un plaidoyer pour la lecture, dont les effets seraient plus efficaces pour fabriquer une jeune fille civile et éloquente qu’un don magique (p. 83). C’est là une manière, pour le critique, de revenir sur un dossier ouvert dès 2004 concernant l’apologie de la femme savante chez Perrault et surtout chez sa « complice » Mlle Lhéritier, avec la publication d’un article séminal sur les Œuvres mêlées ou Bigarrures ingénieuses de 1695-1696 (« Mes amies les Fées », Féeries, no 1, 2004). Dans la « Métamorphose du conte » suivante, Basile fait encore retour à propos de « la triple identité » (p. 92) d’une héroïne napolitaine, française (Mlle de La Force) et allemande (Grimm), à savoir Petrosinella/Persinette/Rapunzel, un matériau idéal pour examiner les variations et les décalages qui se font jour à mesure que les conventions esthétiques et les préoccupations socio-culturelles changent (p. 100), comme le critique l’avait déjà montré dans sa contribution sur « Persinette en Allemagne » (Féeries, no 9, 2012).
5La seconde grande partie de l’ouvrage se concentre sur trois « Métamorphoses » de textes devenus classiques, susceptibles d’être repris pour un public juvénile lors du « tournant éducatif » du xixe siècle (p. 115-210). Ainsi du récit de « La Chatte blanche » de Mme d’Aulnoy, réédité pour les dames (dans la « Bibliothèque des dames », 1881) ou pour les enfants (dans une édition sélective réalisée par Mlle Guerrier de Haupt, 1868) ; de la transmission problématique du « Petit Chaperon rouge » — déjà abordée dans une contribution de 2017 — dont l’édition de Hetzel de 1862 donne un exemple parlant en l’amputant de sa moralité et, ce faisant, de son sens (suggère le critique p. 177), au moment où le conte de Grimm commence à être connu en France ; enfin, des versions de « La Belle au bois dormant » revues et corrigées, par exemple par F. Fertiault (1817), un conte aux origines médiévales dont la longueur, la structure en deux parties et la morale défient les adaptateurs puritains. Car si les histoires fabulées façonnent notre mémoire collective, encore faut-il — nous rappelle à bon droit J. Mainil — les étudier à chaque fois sous la forme spécifique que lui a donnée tel auteur, quand on s’intéresse à la naissance de ce genre littéraire.
6L’ouvrage, d’une lecture fluide, est assorti d’une bibliographie succincte qui, dans la droite ligne de l’essai, privilégie l’histoire littéraire aux questions théoriques ou poétiques. Curieusement, la rubrique « Études » voit apparaître, au milieu d’essais critiques récents, les Entretiens sur les contes de fées de Pierre de Villiers (1699). Des sous-rubriques auraient été plus appropriées, aussi bien pour le xviie que pour le xixe siècle. Quant aux prédécesseurs italiens, il est dommage que Basile soit uniquement cité pour sa traduction française par Françoise Decroisette (1995), alors que les spécialistes se reportent à l’édition bilingue (napolitain-italien) de Michele Rak (2003). Quant à la traduction par Louveau-Larivey des Piacevoli Notti, il convient de ne pas se limiter à l’édition, fort commode, mais « arrangée », parue chez Corti (1999), là où elle est disponible ailleurs dans la version connue de Perrault et de ses contemporaines (P. Jannet [1857], Kraus reprints, 1982). Car c’est précisément l’apport de ce type d’ouvrages : affirmer nettement que, si « le conte s’est drapé d’habits nouveaux » (p. 213), ceux-ci correspondent à des textes précis, écrits dans des langues et dans des styles déterminés.
Pour citer cet article
Référence électronique
Patricia Eichel-Lojkine, « Jean Mainil, Il était une fois, ou deux… Le Conte de fées en héritage », Féeries [En ligne], 19 | 2023, mis en ligne le 11 septembre 2023, consulté le 16 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/feeries/5203 ; DOI : https://doi.org/10.4000/feeries.5203
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