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Comptes rendus critiques

Nathalie Grande, Conteuses du xviie siècle. Sexe, genre et contes de fées

Saint-Étienne, Presses universitaires de Saint-Étienne, 2024
Patricia Eichel-Lojkine
Référence(s) :

Conteuses du xviie siècle. Sexe, genre et contes de fées. Anthologie présentée et éditée par Nathalie Grande, Saint-Étienne, Presses universitaires de Saint-Étienne, 2024.

Texte intégral

1S’inscrivant dans la lignée de travaux académiques (M. E. Storer, N. Jasmin, R. Robert, É. Lemirre, A. Defrance…) et d’éditions (la « Bibliothèque des génies et des fées » chez H. Champion) qui, depuis plus de vingt ans, ont contribué à remettre en question le statut de « représentant prototypique du genre » qu’a conféré à Perrault un incontestable « triomphe historiographique » dont on connaît le revers — l’occultation de la dimension fortement féminine de la création et de la réception des contes mitonnés dans les salons aristocratiques parisiens (p. 14) —, l’anthologie des Conteuses du xviie siècle, au sous-titre un rien provocateur, ou accrocheur, paru dans une collection universitaire au titre explicite (« La Nouvelle Cité des dames »), rendra grand service au public et particulièrement aux enseignants souhaitant faire apprécier la variété des talents d’autrices plus (Mme d’Aulnoy) ou moins (Mme d’Auneuil) connues. Pour cet usage, l’enseignant n’avait jusqu’ici à disposition, en format de poche, que l’anthologie succincte de Julien Marsay parue en 2023 dans « La Petite Bibliothèque Payot » sous un titre légèrement racoleur (Finette Cendron et autres contes féministes, 157 p., choix de cinq textes).

2Le travail réalisé par Nathalie Grande est d’une autre ampleur. Ce volume compact (460 p., sept autrices représentées) est introduit par une préface de douze pages, très claire et maîtrisée, qui synthétise l’essentiel des recherches savantes sur les textes en question. Le choix d’introduire chaque nouvelle autrice (Mlle L’Héritier, Catherine Bernard, Mme d’Aulnoy, Mlle de La Force, Mme de Murat, Catherine Durand, Mme d’Auneuil) par une présentation substantielle de quinze à trente pages nous fait découvrir, dans un style allègre, des familles traversées par l’histoire des persécutions anti-protestantes (Catherine Bernard, Mlle de La Force) et des vies aux péripéties parfois fort romanesques (le mariage inégal de Mlle de La Force, rompu par son beau-père !). Des productions de ces autrices, on apprend qu’elles sont loin de se limiter au genre merveilleux (avec la publication d’Histoires, de Mémoires, de pièces satiriques, d’œuvres dramatiques, de nouvelles historiques ou galantes, de Bigarrures…), qu’elles prennent éventuellement un tour scabreux et caustique (Catherine Durand) et que, si elles ne sont pas passées à la postérité, elles ont été saluées par le Mercure galant (Mme d’Auneuil, p. 430), ont bénéficié d’une vraie reconnaissance (Mme de Murat) et sont moins rapidement tombées dans l’oubli qu’on aurait pu le croire. Enfin, le soin apporté aux liminaires (note sur l’établissement du texte, chronologie, bibliographie sélective) et à l’édition des textes témoigne d’un souci de rendre ces contes du Grand Siècle accessibles tout en les contextualisant, sans rien sacrifier à l’exigence intellectuelle.

3D’emblée, le double enjeu de l’entreprise est indiqué dans la préface. Il s’agit d’abord d’étendre et d’approfondir notre connaissance du renouvellement générique procuré, autour de 1690-1700, par un type de narration en prose aux prétentions modestes (un « petit genre ») s’écartant aussi bien des copieux romans de chevalerie que des nouvelles brèves arrimées, sinon au vrai, du moins au vraisemblable. Rendre hommage aux initiatrices de cette mode littéraire passe par une lecture fine de productions stylistiquement diverses, dont l’éditrice scientifique montre qu’elles sont souvent teintées d’humour et d’audace ; qu’elles témoignent d’un goût littéraire pour les jeux de langage, pour les archaïsmes, pour les vers insérés, pour la surenchère féerique ou pour le double discours ; qu’elles convoquent, malgré un ton frivole, des références issues de la culture philologique, mythologique ou médiévale… Les lecteurs pourront, s’ils souhaitent approfondir, se reporter aux éditions savantes complètes pour retrouver dans leur cadre d’origine ces contes extraits de recueils (Mme d’Aulnoy, Catherine Bernard, Catherine Durand) où, à la différence des Contes ou Histoires du temps passé de Perrault, des récits-cadres se chargent de préciser la situation de contage et d’orienter la réception — ce que prend soin de signaler l’anthologie le cas échéant (p. 396).

4Il s’agit ensuite de porter notre attention sur le contenu imaginaire latent de ces histoires aux schémas d’initiation topiques utilisant, mais aussi déconstruisant des stéréotypes genrés. Les présentations de chaque section donnent ainsi lieu à de véritables analyses littéraires mettant en relief les lignes de force des textes. Sont ainsi soulignés les dénouements malheureux, la dimension symbolique de certains objets (la quenouille de verre), la disqualification des figures masculines, les quêtes héroïques au féminin, la vision pessimiste des rapports entre les sexes, les critiques du mariage forcé, de la tutelle masculine et des lois morales fondées sur le code de l’honneur, les éloges de l’éducation des filles dans la tradition des Précieuses, les scénarios érotiques fantasmatiques, la thématique de la coercition, les inversions de stéréotypes romanesques et de modèles conventionnels (chez Catherine Durand notamment). Avec finesse, l’éditrice note la variété des postures, sans occulter les échos désenchantés, voire misogynes, de certains récits (Catherine Bernard, p. 101), ou encore l’effet procuré par la subtile reformulation de proverbes communs (Mlle L’Hériter, p. 45).

5Dans le contexte de la querelle des Anciens et des Modernes où se fait jour un intérêt pour des motifs lointainement hérités du folklore, l’émergence d’une nouvelle poétique sur fond de création collective, la tentation du parodique ou de l’allégorique, la rivalité avec Perrault, la question de la moralité du conte, le rapport plus ou moins distancié à l’Antiquité classique suscitent des commentaires éclairants dans plusieurs sections (à propos de Catherine Bernard p. 92‑99, de Catherine Durand p. 391, de Mme de Murat p. 354, de Mme d’Auneuil p. 435…). L’aisance de l’éditrice à circuler entre les multiples intrigues des contes et des nouvelles contemporaines et à opérer des parallèles (p. 357) facilite aussi la tâche du lecteur cherchant à se repérer dans ce foisonnant maquis.

6Quant aux inspirations italiennes occasionnellement évoquées (Straparola, Basile), les mentions restent parfois allusives — ainsi p. 40, à propos de l’emprunt possible de Mlle L’Héritier (L’Adroite princesse ou les aventures de Finette) à un conte de Basile, une note aurait pu préciser la référence à « Licarda la Sage » (Le Conte des contes, III, 4). Dans ce même conte de Mlle L’Héritier, la tension entre le raffinement et le sordide (p. 46) invitait à un parallèle avec la poétique de Basile, même si les chemins menant à la connaissance de l’œuvre du Napolitain dans le Paris des années 1690 restent une énigme non résolue.

7Comme il se doit pour une édition tout public, les notes infrapaginales sont réduites à l’essentiel. Ce travail remarquable est quasiment sans tache (une seule coquille a été repérée, p. 18 : « L’heureuse peine » est attribuée par lapsus à Mme d’Aulnoy au lieu de Mme de Murat).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Patricia Eichel-Lojkine, « Nathalie Grande, Conteuses du xviie siècle. Sexe, genre et contes de fées »Féeries [En ligne], 21 | 2025, mis en ligne le 10 juin 2025, consulté le 07 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/feeries/7246 ; DOI : https://doi.org/10.4000/1449q

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Auteur

Patricia Eichel-Lojkine

Le Mans Université
patricia.lojkine@univ-lemans.fr

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