Cécile Benoit, Livres rêvés. Merveilles de l’écriture et de la lecture dans le conte de fées (1690-1788)
Cécile Benoit, Livres rêvés. Merveilles de l’écriture et de la lecture dans le conte de fées (1690-1788), Paris, Honoré Champion, coll. « Les Dix-huitième siècles », 2023, 492 p.
Texte intégral
1Livre dont les personnages s’animent dans « Le Rameau d’or » de Mme d’Aulnoy (p. 43), luxueux volume qui pousse un cri de douleur lorsqu’on en déchire une page chez Mlle de Lubert (p 43), tours emplies de grimoires magiques : telle est la matière enchantée de l’ouvrage de Cécile Benoit, tiré d’une thèse préparée sous la direction de Jean‑Paul Sermain. Non que l’étude porte exclusivement sur la mise en scène de l’objet livresque et des pratiques de lecture chez les conteuses et conteurs. Comme l’annonce le sous-titre, il s’agit plus largement d’étudier les « manifestations de l’écrit » (p. 12) : les échanges épistolaires, les inscriptions ornant les objets magiques (p. 324), les arbres qui deviennent supports d’écriture (p. 374) y ont leur place. Les métaphores de la lecture ne sont pas délaissées, de l’image du grimoire du monde (p. 83) à la chiromancie (p. 247). Le risque encouru est celui d’une certaine dispersion du propos, mais Cécile Benoit défend la cohérence de ces « merveilles de l’écriture et de la lecture », qu’elle propose de regrouper sous la catégorie englobante de « pratiques lettrées » (p. 13). Elle entend montrer que ce « thème » (p. 16), qu’on gagne plutôt à envisager en termes de travail sur des scènes topiques et sur des dispositifs énonciatifs, est au cœur de la réflexivité ironique volontiers inhérente au conte, et participe à la quête de légitimité qui marque le genre féerique de la fin du xviie siècle à la fin du xviiie siècle.
2L’ouvrage repose sur de patientes typologies qui permettent d’envisager les différentes implications des pratiques lettrées : nature des livres et des échanges épistolaires, matérialité de la lecture et de l’écriture, enjeux idéologiques et poétiques. La démonstration s’appuie sur des travaux de référence consacrés aux représentations de la lecture dans la fiction des xviie et xviiie siècles (en particulier ceux de Nathalie Ferrand et Sandrine Aragon), en même temps que certaines catégories volontairement anachroniques sont mobilisées : un livre magique imaginé par Mlle de Lubert est qualifié de « livre interactif » (p. 43), la notion de « lecteur empêché » (p. 100) est empruntée à la bibliothéconomie (il n’est pas question, en revanche, des travaux récents sur la bibliothérapie). Lecture solitaire et lecture collective sont distinguées, de même que la lecture diurne et la lecture nocturne qui « brouille la frontière entre le rêve et la réalité » (p. 225). Il est fait mention de livres prêtés, de livres volés, de livres censurés et de livres détruits (p. 105). Il n’est pas rare, comme Cécile Benoit le reconnaît (p. 24), que les « pratiques lettrées » dans les contes se prêtent à des typologies assez similaires à celles qui peuvent être établies au sujet des romans. Aussi l’ouvrage intéresse-t-il particulièrement quand la spécificité du traitement merveilleux est interrogée et démontrée. La circulation épistolaire connaît ainsi des métamorphoses féeriques lorsque le Petit Poucet recourt aux bottes de sept lieues pour acheminer le courrier (p. 157), ou quand chez Mme d’Auneuil des missives sont magiquement téléportées (p. 163).
3Ce travail embrasse un vaste ensemble de contes, connus ou moins connus : en termes de mise en scène de la lecture, les œuvres de Perrault se révèlent moins emblématiques que le conte de Mlle de La Force cité au seuil de l’étude, ou qu’un texte sur le plaisir de la lecture comme « Les Enchantements de l’éloquence » de Mlle Lhéritier. D’autres genres sont évoqués pour restituer aux écrits féeriques leur « vieux magasin » (p. 449), ou pour mettre en perspective les usages lettrés dans les contes. Le propos peut à cet égard être jugé rapide : les romans de Marivaux, Prévost et Lesage sont qualifiés de « réalistes » (p. 53), Malebranche est réduit à la formule — apocryphe — sur la « folle du logis » (p. 201), le discours de Rousseau sur la lecture est simplifié (p. 254‑255). Les analyses n’en sont pas moins inspirantes quand Cécile Benoit montre comment le conte, en « véhiculant une image surannée, nostalgique du livre », se crée « une légitimité rêvée, idéalisée » (p. 47). C’est une « conscience poétique des auteurs » (p. 328) que les variations scripturaires mettent au jour. À ce titre, l’étude des stratégies auctoriales, qu’il s’agisse des paratextes ou du statut de l’autocitation dans les contes d’Aulnoy (p. 429), est éclairante. Cet ouvrage utile donne les moyens de penser, à partir des riches textes qu’il sollicite, une magie de l’écriture et de la lecture.
Pour citer cet article
Référence électronique
Nicolas Fréry, « Cécile Benoit, Livres rêvés. Merveilles de l’écriture et de la lecture dans le conte de fées (1690-1788) », Féeries [En ligne], 21 | 2025, mis en ligne le 10 juin 2025, consulté le 06 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/feeries/7280 ; DOI : https://doi.org/10.4000/1449r
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