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Jeux et enjeux de l’archive sonore dans On Nagra de Yann Paranthoën

Plays and issues of the sound archive in Yann Paranthoën’s On Nagra
Fanny Dujardin et Bastien Lambert

Résumés

À partir de l’exemple de Yann Paranthoën, célèbre « tailleur de sons » pour qui la radio était le lieu d’une expression singulière, nous posons la question suivante : que fait l’usage de l’archive sonore à l’écriture radiophonique ? Dans l’ensemble de son œuvre, on trouve des mises en abyme de l’acte d’enregistrement et de la situation d’écoute. Mais ces procédés culminent dans l’émission On Nagra (1987) où Paranthoën enquête sur l’histoire et les usages de l’enregistreur à bandes magnétiques. Il y multiplie des jeux sonores, donnant à entendre le son comme document et développant un régime documentaire critique. Apparaît alors une réflexion sur les conditions historiques et les pratiques professionnelles de l’archivage du monde. Par ailleurs, Paranthoën a assuré la transmissibilité de ses propres archives en conservant tous les rushes de ses émissions. À l’heure où ce fonds devient accessible, quelles pistes scientifiques et artistiques pouvons-nous penser ?

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Texte intégral

Introduction : Qu’est-ce qu’une archive radiophonique ?

  • 1 René Farabet, « Conversation dans le département des archives », in Bref éloge du coup de tonnerre (...)
  • 2 Créé par le producteur Alain Trutat, l’Atelier de Création Radiophonique est une émission laboratoi (...)
  • 3 Arlette Farge, Le goût de l’archive (Seuil, 1997).

1Dans un texte où il imagine une conversation entre un archiviste et un producteur de radio, René Farabet fait dire à ce dernier : « […] ce qui est inscrit sur la bande me fait prendre conscience de la “poussée des choses” dans le temps. Et je peux risquer de dire que le vrai travail de radio – qui est la mise en récit du monde – commence là où le son s’archive… ».1 Celui qui fut producteur de l’Atelier de Création Radiophonique2 (ACR) entre 1969 et 2001 souligne là que quelque chose de l’ordre de l’archive travaille le son enregistré et que la possibilité de l’écriture radiophonique est intimement liée à ce devenir-archive du son. Pourtant, ce que produit le documentariste radio quand il enregistre, ce n’est pas de l’archive à proprement parler. L’archive, pour être constituée comme telle, nécessite un regard second qui l’envisage comme trace, indépendamment de l’intention première qui a provoqué sa création : les archives judiciaires du XVIIIe siècle sont par exemple considérées par Arlette Farge comme les traces des voix inaudibles, alors que leur fonction première est de tenir registre des délits et litiges arbitrés par les tribunaux.3 Mais la possibilité d’une ressaisie toujours-déjà contenue dans le son enregistré est peut-être le propre du rapport au temps induit par les technologies d’enregistrement mécanique que sont la phonographie, la photographie et la cinématographie. En effet, comme l’écrit Pierre-Yves Macé :

  • 4 Pierre-Yves Macé, Musique et document sonore : enquête sur la phonographie documentaire dans les pr (...)

la part de réel que contient l’image (sonore ou visuelle) produite par un appareil d’écriture se donne à appréhender sous le régime d’une double temporalité qui, au présent de la saisie de l’image, conjoint le passé comme lieu d’origine du référent.4

  • 5 Ibid.
  • 6 Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville, Ici et ailleurs (Sonimage, 1976), 53 min.
  • 7 La « congélation des archives orales » a été reconnue en sciences sociales comme garante d’une méth (...)
  • 8 Kaye Mortley est une autrice radiophonique et productrice indépendante qui a collaboré à l’Atelier (...)
  • 9 Thomas Baumgartner, « Kaye Mortley, micro sensible », Mythologie de poche de la radio (France Cultu (...)

2C’est bien parce qu’il constitue la trace d’un événement passé que le document sonore est en quelque sorte prêt à « s’archiver » : « cette structure temporelle du présent-passé (présent-absent) rallie la phonographie au paradigme archivique ».5 Il y a donc dans le geste des documentaristes, comme dans celui des historiens et historiennes, l’appréhension d’un écart entre deux temporalités par la ressaisie d’une trace, à la différence que les premiers sont souvent les auteurs de cette trace. Le geste documentaire est à la fois enregistrement d’une réalité et usage différé de cette même matière dans un montage. Ainsi Jean-Luc Godard dans Ici et ailleurs6 revient-il sur ses propres images des combattants de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) à la lumière du massacre d’Amman, se demandant en substance : « Qu’avons-nous filmé ? » Les images des fedayins tournées quatre ans plus tôt apparaissent alors comme les archives d’un cinéaste aveuglé, contemplant sans le savoir une révolution vouée à l’échec. On pourrait ainsi considérer tout récit documentaire comme le retour – plus ou moins distancié, plus ou moins critique – d’un auteur sur ses propres archives. La question « qu’ai-je enregistré ? », constitutive de ce geste, prend davantage d’ampleur à mesure que passe le temps qui sépare la prise du montage et que « refroidit »7 l’enregistrement – selon Kaye Mortley,8 l’oubli de la situation d’enregistrement est même la condition de possibilité de la création9 – mais elle se pose en réalité pour tout travail de montage, qui consiste par définition à donner un sens à ce qui a été enregistré.

  • 10 Terme anglais employé dans le milieu professionnel de l’audiovisuel pour parler des épreuves de tou (...)
  • 11 Macé, Musique et document sonore, 36.
  • 12 Marine Beccarelli, « Mémoire des ondes. Les archives de la radio française », Sociétés & Représenta (...)
  • 13 Jacques Peuchmaurd, « Entrée sortie », in Pierre-Marie Héron (dir.), La radio d’art et d’essai en F (...)
  • 14 Lorine Carton-Amor et Juliette Chartier, « Route terre », voix de femmes de marins à Douarnenez, ré (...)
  • 15 Sophie Simonot, Vous êtes bien chez Sophie, série en 6 épisodes (Arte Radio, 2018).
  • 16 Marie Guérin, La chanson de Mehdi. Tube et mektoub, réal. Céline Ters, L’Expérience (France Culture (...)
  • 17 Manon Prigent, L’oreille aux portes. Dans les archives de Nicolas Frize à l’hôpital de Saint-Denis, (...)
  • 18 Adrien Chevrier, Nos silences, la cassette, l’arbre et l’enfant, réal. Gaël Gillon, L’Expérience (F (...)

3Si les documentaristes radiophoniques travaillent le plus souvent avec leurs propres rushes10 en devenir-archive, ils peuvent aussi donner à entendre des sons captés par d’autres, dans d’autres lieux et d’autres temps. Ces documents sont alors intégrés au récit en tant que sons exogènes et se donnent à entendre comme archives. Dans ce second cas, l’archive sonore s’apparente à une fenêtre ouverte sur une altérité spatio-temporelle qui redouble et exhibe la dualité inhérente à toute phonographie. Elle creuse une brèche entre le « niveau contemporain de l’œuvre » et un autre niveau « qui lui est ostensiblement antérieur ».11 En France, la première émission radiophonique à base d’archives sonores fut probablement celle proposée en 1948 par Jacques Peuchmaurd et Henri-François Rey, dans le cadre du Club d’Essai dirigé par Jean Tardieu : La Radio écrit l’histoire. Symptôme du souci de l’archive radiophonique qui émerge après-guerre,12 l’émission est composée de documents puisés à la Phonothèque de la Radiodiffusion française (RDF) donnant à entendre les voix de personnalités marquantes du siècle, comme des écrivains (Apollinaire lisant Le Pont Mirabeau) ou des hommes politiques (tels que Hitler ou Mussolini), accompagnées d’un commentaire. Selon Peuchmaurd, cette émission, diffusée une fois par mois pendant un an, a inauguré un genre audiovisuel nouveau : celui des « émissions de montage ».13 Dans les documentaires de création contemporains, contrairement aux émissions d’archives qui ont surtout une visée patrimoniale, la trace sonore fait souvent partie dans le cadre d’une investigation, que celle-ci soit biographique, sociale ou historique. Elle prend par exemple la forme d’archives radiophoniques permettant de retracer l’histoire d’un groupe social (les archives de la radio maritime de Douarnenez chez Lorine Carton-Amor et Juliette Chartier),14 de documents personnels dans un récit autobiographique (les messages du répondeur téléphonique de Sophie Simonot),15 d’un objet trouvé qui devient moteur d’une enquête (un vinyle de chansons des enfants des quartiers nord de Marseille pour Marie Guérin),16 ou encore de matériaux inédits qui permettent de revisiter l’œuvre d’un artiste (les archives de Nicolas Frize explorées par Manon Prigent,17 ou celles de Godard par Adrien Chevrier en compagnie d’Olivier Cadiot).18 Quel que soit son usage, la question esthétique et éthique de son usage dans une nouvelle écriture se pose.

  • 19 Yann Paranthoën assisté de Claude Giovannetti, On Nagra, il enregistrera, ACR (France Culture, 8  (...)

4Dans les années 1980, un auteur de l’ACR a proposé des dispositifs particulièrement inventifs de présentation de l’archive et du document sonore : il s’agit de Yann Paranthoën (1935-2005). Enregistreur et auteur passionné, il développe au cours de sa carrière une expression radiophonique singulière qui a fait sa renommée. En 1987, il consacre une double émission de quatre heures, On Nagra, il enregistrera,19 à l’histoire du Nagra, enregistreur à bandes magnétiques mis au point en 1952 par l’inventeur suisse Stefan Kudelski. Multipliant les procédés de mise en scène de l’enregistreur et de l’archive, la pièce est une démonstration de ce que l’archive fait à l’écriture radiophonique. Du point de vue esthétique, nous nous demanderons comment s’y organisent les rapports entre niveau contemporain et niveau antérieur, et comment la grammaire sonore donne à entendre un son comme document. Nous interrogerons également ce qu’On Nagra raconte de la matérialité de l’archive, des caractéristiques symboliques et sociales du geste d’enregistrement et de la mémoire produite par la trace radiophonique. Dans un premier temps, l’évocation du parcours de Paranthoën permettra de comprendre la genèse de cette expression radiophonique attentive aux jeux du document sonore, puis l’analyse de On Nagra illustrera comment la mise en scène de l’archive sonore participe d’une enquête sur le pouvoir de l’enregistrement et construit un régime documentaire critique. Enfin, à l’heure où le fonds Paranthoën devient accessible, nous évoquerons l’attention portée par le « tailleur de son » à la conservation et à la transmission de toute une vie de radio.

Le parcours d’un « tailleur de son »

  • 20 Michel Follorou, « Check-up du Nagra IV-S 3328 », in Yann Paranthoën, l’art de la radio, dir. Chris (...)
  • 21 « L’espace du son », 18 décembre 1998, entretien sur Radio Canada, 23:30 : « Ce que j’appelle la sa (...)
  • 22 Bastien Lambert, Entretien avec Claude Giovannetti, 12 avril 2018 : « Les preneurs de son avaient l (...)

5Dans le film Check-up du Nagra IV-S 3328,20 réalisé à l’occasion d’une visite de l’usine Kudelski en Suisse, Yann Paranthoën a cette formule lapidaire : « le souffle, c’est la vie ». Il parle ici du bruit de fond engendré par la machine enregistreuse, souvent considéré comme un défaut à supprimer. Pour Paranthoën, ce souffle fait partie de ces « salissures »21 qui embellissent le son et en font un matériau vivant. La formule traduit à la fois son attachement profond à l’appareil qui l’a accompagné pendant toute sa carrière à Radio France et les enjeux existentiels qui habitent sa pratique quotidienne de la radio. Paranthoën disait volontiers que pour lui l’enregistrement sonore était comme « une façon de marcher, une façon d’être ».22 Au-delà de la fabrication de ses émissions, pour lesquelles il a enregistré des milliers d’heures de rushes, c’était une pratique quotidienne. Quelle est la genèse d’un rapport si intense à l’outil radiophonique et de cette obsession pour l’archivage du monde ?

Une « culture de haut-parleurs »

  • 23 Fañch Broudic, « Langue bretonne : un siècle de mutations », International Journal of the Sociology (...)
  • 24 Il utilise cette expression dans Wilfried Jaillard, « Yann Paranthoën », L’Œil électrique 6 (1999), (...)
  • 25 Serge Deraison, « Avec Yann Paranthoën » (Maison de la Radio, Paris, 1999), 43 min, https://deshays (...)
  • 26 Yann Paranthoën assisté de Claude Giovannetti, Un petit chariot pour la Grande Ourse (France Cultur (...)
  • 27 Deraison, « Avec Yann Paranthoën », 30 min.
  • 28 Voir la lettre d’Alain Trutat à Michel Pommier du 2 mars 1980, reproduite dans le mémoire de Lily C (...)
  • 29 Lambert, Entretien avec Claude Giovannetti, 2’30.
  • 30 Deraison, « Avec Yann Paranthoën », 1h06.

6Né en 1935 à l’Île-Grande dans les Côtes d’Armor, Yann Paranthoën est élevé chez sa grand-mère. Sa mère tient seule un café de l’île et son père adoptif est tailleur de pierre. À cette époque s’amorce la fin de la transmission intrafamiliale du breton23 – ainsi Paranthoën n’apprend-il pas la langue pendant son enfance, ce qu’il désignera plus tard comme un manque structurant. À 17 ans, il s’engage comme radariste dans la marine pour cinq ans, à l’issue desquels il part pour Paris en quête de travail. Après une période où il exerce des petits boulots, il entre « par hasard »24 à la Radiodiffusion-Télévision Française (RTF) en 1957. Il y est formé par compagnonnage aux côtés de preneurs de sons comme Jean Jusforgues ou de réalisateurs comme José Pivin et René Jentet. Il apprend alors le montage et la prise de son en « vol[ant] le métier »,25 comme il aime à le dire. Il travaille pendant dix ans comme opérateur du son avant de signer sa première émission en tant qu’auteur, Un petit chariot pour la grande Ourse26 en 1967. Il devient chef opérateur du son sur des émissions phares de la chaîne comme L’oreille en coin ou Les papous dans la tête. Il se présente comme autodidacte ayant « une culture de haut-parleurs »,27 c’est-à-dire une culture générale disparate issue de l’écoute des émissions sur lesquelles il travaille comme opérateur. Il rejoint par la suite l’Atelier de Création Radiophonique en tant que technicien et auteur. En 1980, après le succès de Questionnaire pour Lesconil, émission pour laquelle il reçoit le prix Italia, Alain Trutat, fondateur de l’ACR, milite auprès de la direction de la chaîne pour lui octroyer un régime d’exception : la mise à disposition d’une cellule à la Maison de la Radio où il pourra monter et mixer huit jours par mois ses propres émissions et une autorisation de cumul de salaire lui permettant d’être rémunéré comme auteur et comme technicien.28 Il continue ainsi à travailler pour diverses émissions tout en produisant ses propres pièces au rythme d’une ou deux par an. Paranthoën réalise également de nombreux enregistrements personnels, en famille ou en vacances, possédant son propre Nagra et ses micros. Comme le raconte Claude Giovannetti, sa collaboratrice et compagne, « à l’Île-Grande, chez ses parents, il ne restait jamais jusqu’au dessert, il avait toujours un enregistrement à faire ».29 Dans son village, il était « pratiquement allé chez tout le monde »30 pour y faire des prises de son. Il réalise aussi ce type d’enregistrement sans projet d’émission en Corse, sur l’île d’où est originaire la famille de Claude Giovannetti. Sur ses propres émissions, il travaille seul ou assisté de cette dernière, ce qui constitue une autre exception vis-à-vis de l’organisation du travail à France Culture, fondée sur une division des tâches entre auteur, chargé de réalisation, opérateur et preneur de son.

  • 31 « L’espace du son », 15 min : « Je vais écouter tous ces éléments sans faire de script, l’idée étan (...)
  • 32 Yann Paranthoën, Propos d’un tailleur de sons (Phonurgia Nova, 2002), 11.
  • 33 Selon Claude Giovannetti, il se sentait aussi étranger au milieu technique dans lequel il évoluait  (...)
  • 34 Jaillard, « Yann Paranthoën ».
  • 35 « Les intellectuels ont un parler très structuré, une logique de discours qui est dure à attraper a (...)
  • 36 L’or rose, travail d’équipe initié par Yann Paranthoën, diffusé dans Les après-midi de France Cul (...)
  • 37 Yann Paranthoën assisté de Claude Giovannetti et Andrew Orr, Lettres Ouvertes, ACR (France Cultur (...)
  • 38 Journaliste irlandais, Andrew Orr rejoint l’ACR en 1972. Il y amène un regard critique et politique (...)
  • 39 La Tour Eiffel B (1974) interroge les habitant.es de l’Île-Grande sur les récents événements, quali (...)
  • 40 Jaillard, « Yann Paranthoën ».

7Animé par la recherche d’un langage spécifiquement radiophonique, Yann Paranthoën développe une méthode basée sur l’ouïe et non sur l’écrit : il ne prend aucune note, écoute de nombreuses fois ses rushes et sélectionne les éléments qui l’intéressent uniquement par mémorisation.31 Vers la fin de sa carrière, il relie sa quête d’« expression radiophonique » à son parcours de transfuge, d’autodidacte, voire de « primitif »32 : « Je ne fonctionnais pas bien avec les gens qui m’entouraient, parce qu’en musique et en littérature, je n’avais pas les codes. Je me suis donc inventé un langage. »33 La plupart de ses émissions donnent à entendre les voix des « gens du peuple »34 – qui selon lui se prêtent particulièrement à l’expression radiophonique.35 Il s’intéresse notamment aux voix bretonnantes et réalise de nombreuses émissions qui ont pour décor l’Île-Grande36 ou plus généralement la Bretagne.37 Dans La Tour Eiffel B, co-réalisé avec Andrew Orr,38 il soutient l’idée que la défense des langues minoritaires est profondément politique.39 Dans les années 1990, il affirme également que l’invention d’un langage radiophonique (qu’il qualifie d’« acte révolutionnaire ») n’est pas sans rapport avec l’interruption de la transmission du breton dans sa famille.40 Paranthoën conçoit son rôle comme celui de participer, sinon à la protection, du moins à la sauvegarde des traces des cultures populaires qui sont en passe de disparaître. Son geste documentaire possède donc une double fonction, esthétique et mémorielle. Il vise à créer des archives orales à destination du futur, au risque d’être reconnu par les personnes qu’il enregistre comme un présage de mort – comme il en témoigne dans un entretien avec Serge Deraison :

Yann Paranthoën : Il y a ce regard parfois de personnes âgées qui se disent « toi tu viens me voir parce que tu sais que j’en ai plus pour longtemps ». Et c’est vrai que je dis souvent que c’est un peu l’Ankou, la charrette de la mort. Dès que tu graves, c’est mort.

Serge Deraison : Le Nagra, charrette de la mort ?

Y. P. : […] Il y a une légende qui dit en Bretagne que le prochain mort est annoncé par un des morts précédents, qui conduit une charrette qui vient le chercher. C’est la faucille, la mort.

S. D. : Entre l’enregistrement et la mort il y a un parallèle ?

  • 41 Deraison, « Avec Yann Paranthoën », 1h05.

Y. P. : Oui, c’est un moment de vie qui ne reviendra plus, dont va essayer de faire un spectacle sonore après… Le plus important pour moi dans la gravure, au-delà du spectacle sonore qu’on fait après en montage et mixage, c’est la mémoire. Ça serait ça, le plus important de ce qu’on fait. La mémoire. Graver la mémoire.41

  • 42 Voir Descamps, L’historien, l’archiviste et le magnétophone, 151-176.
  • 43 Ibid., p. 177-222.
  • 44 Expression utilisée dans l’émission pour désigner les salariées chargées du nettoyage à la Maison d (...)
  • 45 Yann Paranthoën, assisté de Claude Giovannetti, Lulu, ACR (France Culture, 1er mai 1988), 120 min.

8En cela, Paranthoën est en phase avec son temps puisque les années 1980 sont marquées par l’émergence d’une nouvelle manière de faire de l’histoire, tournée vers le temps présent : « l’histoire orale ».42 On assiste à une réactualisation des campagnes de collecte de voix, d’abord tournées vers les témoins de la Seconde Guerre mondiale avant de se généraliser à d’autres situations et événements historiques. Il ne s’agit plus de collectes folkloriques, comme au début du XXe siècle, mais de collectes historiques, attentives aux témoins directs des événements, longtemps exclus des méthodes historiographiques. Par ailleurs, dès les années 1970, les archives départementales commencent à accumuler des enregistrements sonores dans une approche ethnographique du local, notamment tournée vers les populations rurales, maîtrisant peu ou pas l’écrit, et dont les modes de vie subissent des transformations importantes.43 Dans les années 1980-1990, ce sont aussi des institutions (comme la Sécurité sociale et l’armée) ou des entreprises qui lancent des campagnes de collectes de voix de leurs salariés ou anciens salariés pour documenter leur propre histoire. Paranthoën réalise quant à lui en 1988 un portrait de Lucienne Virgoulay, « ouvrière de nettoyage »44 à la Maison de la Radio45.

Questionnaire pour Lesconil et la recherche d’un dialogisme sonore

  • 46 Yann Paranthoën, assisté de Claude Giovannetti, Questionnaire pour Lesconil, ACR (France Culture, 2 (...)
  • 47 Le World Soundscape Project vise à étudier l’environnement acoustique et donne naissance à une disc (...)
  • 48 Le terme de bobino (aussi orthographié bobinot ou bobineau) désigne une bande magnétique sur laquel (...)

9L’émission Questionnaire pour Lesconil46 permet de comprendre comment l’usage artistique de l’archive participe du développement d’une « culture de haut-parleurs » et de la conception de l’enregistrement comme langue car Paranthoën y réalise pour la première fois une mise en abyme du document sonore. La pièce est une étude du paysage sonore du petit port breton de Lesconil, qui fait suite à une première enquête réalisée dans ce même village par Raymond Murray Schafer en 1975 pour le World Soundscape Project.47 L’émission donne à entendre la vie sonore du lieu et la manière dont les habitants sont liés à leur environnement par l’écoute. Son point de départ est un entretien avec Murray Schafer réalisé par le journaliste Pierre Tardy. Avant de se rendre sur place, Paranthoën découpe cet entretien en plusieurs séquences qu’il copie sur des bobinos48 et emporte avec lui dans un carton où il inscrit au feutre « Questionnaire pour Lesconil ». Son projet est d’interroger les habitants à partir de ces fragments de la voix du chercheur et compositeur canadien qui décrit son enquête sur les sons du village. Lors du tournage, Paranthoën emporte deux magnétophones, l’un dédié à la prise de son et l’autre à la lecture du bobino contenant la voix de Murray Schafer. Puis il invite les habitants à écouter les paroles du chercheur et à y réagir. Il enregistre alors leurs réponses sur le deuxième magnétophone.

  • 49 La notion de voix off est discutable en radio, puisque, comme le souligne Kaye Mortley (à travers l (...)
  • 50 Macé, Musique et document sonore, 36.

10Le dispositif du Questionnaire consiste donc à utiliser le magnétophone et la bande magnétique pour générer une nouvelle parole à enregistrer, autrement dit, à créer des situations de parole à partir de la machine enregistreuse elle-même. Cette médiation de l’archive permet à Paranthoën de créer un dialogue entre chercheur et habitants sans passer par la reformulation de la pensée du chercheur dans des questions qu’il poserait lui-même. Dans le montage de l’émission, il confère à la voix de Murray Schafer un double statut, extra- et intradiégétique. Seul son étranger au paysage sonore de Lesconil, cet entretien devient une voix off49 qui structure le récit en fonction des différents moments de la journée – le documentaire est en cela fidèle à la méthodologie du chercheur. Mais l’archive est aussi présente matériellement dans la situation d’enregistrement – on entend d’ailleurs à plusieurs reprises le « clac » du Nagra au moment où la bande s’arrête. L’archive est mise en scène comme un objet autour duquel on s’attable et que l’on discute. Il y a donc ici une contestation de l’autorité de l’archive : le document sonore n’a pas « force de loi »50, pas plus que la parole du chercheur. Au contraire, il est un matériau qui doit être rapporté sur le terrain, remis en circulation, rediscuté.

11Le geste de Paranthoën peut s’interpréter comme un parti pris en faveur des enquêtés de Murray Schafer à qui il donne droit de réponse, tout autant que comme un dispositif expérimental qui correspond à sa quête d’une écriture spécifiquement sonore. Au-delà de l’usage citationnel classique de l’archive, Paranthoën en propose un usage « dialogique » au sens où il opère une connexion entre deux catégories de personnes et deux espaces-temps, donnant lieu à un dialogue différé. Dans ce documentaire, la « recherche » de Paranthoën s’effectue uniquement dans un langage sonore, sans médiation de l’écrit et l’intertextualité par laquelle se fabrique la pensée devient proprement sonore. Par ailleurs, la mise en scène de l’archive va de pair avec la mise en abyme de l’enregistrement, un procédé qui devient récurrent et de plus en plus explicite dans l’œuvre de Paranthoën. La présence de l’archive en tant qu’archive matérielle dans le niveau contemporain du documentaire participe à faire entendre à l’auditeur qu’il entend et à lui faire prendre conscience des ressorts de l’écriture radiophonique.

  • 51 Yann Paranthoën assisté de Claude Giovannetti, Le Vélo de Fausto Coppi, premier volet de Hommage à (...)

12Dans toute la suite de son œuvre, Paranthoën reprend et développe ces dispositifs de présentation du document sonore et de la machine enregistreuse. On peut citer par exemple l’ouverture de sa dernière pièce, Le Vélo de Fausto Coppi.51 On y entend dès les premières secondes la manipulation d’un magnétophone à bandes puis une voix en italien diffusée par le haut-parleur intégré, immédiatement suivie de la voix d’une traductrice, en français et en son direct. La voix de la traductrice s’arrête, reprend et commente le texte au fur et à mesure que la bande se déroule, témoignant de la volonté de l’auteur de rendre vivant l’exercice délicat de la traduction radiophonique. Mais la pièce où les jeux sur le document sonore prennent le plus d’ampleur est On Nagra, émission de 1987 en forme d’éloge dédiée au Nagra, l’outil de travail dont le nom provient du verbe « il enregistrera » en polonais.

On Nagra : la radio à l’écoute d’elle-même

13On Nagra, il enregistrera est une enquête radiophonique d'une durée de quatre heures sur l’invention et les usages de cette machine qui archive le monde. L’émission commence par un voyage en Suisse à la rencontre de Stefan Kudelski. L’inventeur raconte l’histoire de sa machine, énumérant ses versions successives et leurs caractéristiques, bientôt rejoint par d’autres utilisateurs qui témoignent de leurs propres usages des différents Nagras. L’histoire de la machine enregistreuse se raconte aussi à travers l’écoute des sons qu’elle a capturés. C’est alors la grande Histoire qui apparaît en arrière-plan, avec des archives tout aussi diverses que les tout premiers tests du jeune Kudelski enregistrant le bourdon de Notre-Dame, des expéditions en altitude ou dans les profondeurs, le couronnement de la reine Élisabeth II ou les funérailles de René Cotty, la voix de Louis-Ferdinand Céline, une allocution de la guerre d’Algérie, le discours d’inauguration de la Maison de la Radio, une interview de Lionel Jospin mais aussi des enregistrements ethnographiques (Donatien Laurent en Bretagne), des « impressions de voyage » (José Pivin au Cameroun), des enregistrements pédagogiques à destination de personnes non voyantes, etc. On rencontre dans la pièce divers professionnels du son (bruiteurs, sondier pour le théâtre ou le cinéma, radio-reporter, actrice de publicités, chef opérateur de radio…) que Paranthoën interroge sur leurs souvenirs d’enregistrement et leur rapport à l’outil. La conversation se tisse autour de la réécoute de sons enregistrés ou d’archives manquantes que l’on imagine (par exemple quand Kudelski évoque des usages plus confidentiels du Nagra tels que l’espionnage ou les écoutes sous-marines). L’analyse de la pièce révèle les stratégies d’écriture qui permettent de mettre en scène le document sonore, mais aussi de brouiller la distinction entre archive et enregistrement contemporain. Le documentaire ne se borne pas à représenter l’archive dans sa matérialité : il crée le sentiment du devenir-archive du son enregistré. Par ailleurs, On Nagra constitue une enquête, profane et ludique, sur les processus d’archivation du réel par le son. Dans une démarche proche de celle d’un chercheur, Yann Paranthoën parcourt l’histoire d’un objet technique, de ses usages et des esthétiques qui résultent de ces emplois, proposant une appréhension critique du son enregistré.

Un portrait de la machine à archiver le monde

14Au premier plan se tient le Nagra, dont l’émission dresse un portrait dithyrambique. Le premier ressort de cet éloge est la personnification de l’objet, cité au générique au même titre que les auteurs de la pièce : « On Nagra, il enregistrera, par Claude Giovannetti, Yann Paranthoën, et le Nagra 4S 3328 ». La représentation du Nagra comme un objet d’exception apparaît dès la première scène où Yann Paranthoën se fait contrôler dans le train en direction de Lausanne, parce qu’il n’a pas déclaré son matériel d’enregistrement. Le contrôleur, ignorant sans doute qu’il est enregistré et considérant le Nagra comme un objet tout à fait banal, se montre totalement indifférent aux tentatives de Paranthoën de lui faire prendre conscience de l’importance de la mission :

[Bruit de fond du train en marche ponctué d’annonces du commandant de bord en italien]

Contrôleur : Vous ne l’avez pas fait prendre en charge ?

Paranthoën : Euh… c’est-à-dire ?

Contrôleur : Bah faut le faire prendre en charge dans un bureau de douane intérieur.

Contrôleur 2 : Je vais aussi contrôler ce que vous avez comme marchandise. Qu’est-ce que c’est comme marchandise ?

Paranthoën : C’est un Nagra, un appareil d’enregistrement.

Contrôleur : Juste un appareil ?

Paranthoën : Bah il y a les micros qui l’accompagnent mais en fait on fait une émission sur le Nagra […] l’objet de l’émission c’est le Nagra lui-même, on fait un travail sur le Nagra.

Contrôleur : C’est pas le problème que ce soit un Nagra ou n’importe quoi, nous on s’en fout. C’est une marchandise, il faut que ce soit identifié dans un bureau de douane.

  • 52 On Nagra – première génération, 8 min.

Paranthoën : Oui, oui.52

  • 53 Ibid., 1h55.
  • 54 On Nagra – deuxième génération, 16 min.
  • 55 Ibid., à partir de 1h29, Stefan Kudelski : « Alors on a fait une série d’appareils de reportage et (...)
  • 56 Notamment dans l’émission Jeux de mains, disparition du toucher dans les métiers d’art, Radio Libre(...)
  • 57 Intervention publique à l’école d’audiovisuel d’Aubagne, enregistrement privé, 2e cassette, date in (...)
  • 58 Dans On Nagra – deuxième génération, Cathy Berberian exprime cette idée à 1h36 : « D’abord, je sera (...)

15Cette altercation quelque peu comique est en réalité préméditée et provoquée par Paranthoën, qui savait que le voyage ferait l’objet d’un contrôle douanier et a cherché à créer une scène dont le Nagra serait le sujet principal. Elle installe l’idée que le Nagra est bien plus qu’un objet : un quasi-personnage. Tout au long de l’émission, les interviewés expriment un rapport affectif intense avec la machine, à l’instar de Michel Créis, qui le décrit comme un enfant (« Quand je l’ai acheté j’étais pas marié. C’est comme un enfant. [...] Je l’emmenais avec moi en vacances, il avait sa place comme un passager, il fallait vraiment faire attention, comme un bébé. »)53, ou de Catherine Cellier qui en fait un ami (« C’est comme un ami fidèle. Il ne nous a jamais lâchés. Il est toujours par terre, derrière le siège de mon mari. »).54 Cette affectivité vis-à-vis du Nagra se loge aussi dans le contact avec la machine : Leila Djitli, reporter pour L’oreille en coin, le considère « comme une deuxième peau ». Paranthoën représente l’enregistrement comme un acte physique et une pratique artisanale. La fabrique de l’archive sonore résulte d’un savoir-faire impliquant le corps et les sens (l’ouïe mais aussi le toucher) du preneur de son, autrement dit, un acte artisanal. L’éloge du Nagra participe d’une défense de l’analogique contre le numérique, où la prégnance du toucher disparaît. Dans la dernière partie de l’émission, on devine les prémices de ces changements technologiques,55 que Yann Paranthoën s’attache à documenter dans d’autres émissions56 et contre lesquels il s’insurge au tournant des années 2000,57 notamment parce qu’ils sont le résultat de pressions purement économiques.58 Néanmoins, la question de la pérennité des archives sonores est posée dans l’émission par Stefan Kudelski, qui pointe la fragilité du support analogique :

  • 59 Ibid., 1h36 à 1h39.

La bande magnétique se garde vingt ans, trente ans, quarante ans peut-être, comme un film, mais c’est tout. Par contre, si vous avez un enregistrement numérique, il est relativement facile de le transporter sur un support minéral, par exemple une céramique, et ça c’est une chose intéressante à faire. Là il faudrait qu’on trouve des institutions qui ont intérêt à conserver pendant des millénaires des enregistrements, sons ou images. [...] Cela ne nous appartient pas de décider, les historiens doivent conserver, c’est aux auditeurs de l’an 3000 de décider s’ils veulent écouter ou pas.59

  • 60 L’Institut national de l’audiovisuel, créé en 1975, est un établissement public ayant pour vocation (...)
  • 61 Beccarelli, « Mémoire des ondes », 186.

16Malgré l’éloge de la machine analogique, une inquiétude quant à la conservation de l’archive sonore s’exprime ici. La réflexion de Kudelski anticipe par ailleurs les campagnes de numérisation des archives des années 1990 – notamment le plan de sauvegarde et de numérisation (PSN) mené à l’Institut national de l’audiovisuel60 (INA) à partir de 1999,61 et peut-être témoigne-t-elle du questionnement de Paranthoën quant à ses propres archives.

  • 62 On Nagra – deuxième génération, Stefan Kudelski,1h19.

17L’émission met l’accent non seulement sur les qualités matérielles et pratiques du Nagra (robustesse, maniabilité…), mais aussi sur les mythologies associées au geste d’enregistrement et l’aura qui entoure la machine. Le magnétophone apparaît comme un objet doté d’une fonction magique faisant de l’enregistrement « un rite, presque un rituel ».62 Michel Créis raconte son émotion le jour où il a reçu son Nagra :

  • 63 On Nagra – première génération, 1h48.

J’étais très très impressionné, très ému. C’était une fête pour moi, ça représentait quelque chose d’important. C’est l’entrée dans un univers, faire partie d’une confrérie. C’est un peu comme si l’appareil faisait la fonction. Le fait d’avoir un Nagra […] c’était un peu comme un adoubement pour les chevaliers. On donne une épée et là moi j’avais mon Nagra, enfin j’allais pouvoir enregistrer. Ce n’est pas du tout la même chose que d’enregistrer avec un autre appareil.63

  • 64 Ibid., 10 min 41.

18Ainsi, le Nagra est un objet qui permet à celui qui le porte d’accéder à un statut social et à une identité professionnelle. La phrase de Kudelski insérée dans les dernières secondes du premier volet peut tout aussi bien s’appliquer à Paranthoën lui-même : « C’est ma vie, que voulez-vous ? Toute ma carrière professionnelle était finalement autour de cet appareil. » Mais il est aussi l’opérateur de moments suspendus, sacralisés par l’enregistrement. La réécoute d’une archive s’accompagne ainsi d’un mélange d’excitation et de solennité lié au sentiment de l’unicité du moment enregistré. On pourrait avancer que la quête de l’auteur relève ici d’une forme de fétichisme de l’archive, car le son enregistré est l’objet d’un désir et d’une curiosité insatiables. Dans le même temps, Paranthoën déjoue l’esprit de sérieux qui pourrait découler de cet éloge de l’enregistrement par des jeux sonores incessants : coupes inattendues, rembobinages et superpositions. Il a donc une manière d’être dupe sans l’être du pouvoir magique du son enregistré, et surtout de souligner que l’essentiel du travail créatif qui procurera une émotion esthétique à l’auditeur se joue après l’enregistrement. Comme il le dit, la technique « ne peut rien pour l’essentiel. L’essentiel étant le montage, le mixage, la démarche, la poésie du travail, ce qu’on essaie de faire passer ».64

En quête d’archives

19À rebours des « émissions de montage » décrites par Peuchmaurd, Paranthoën ne puise pas les archives qui composent la pièce dans une phonothèque, mais va les chercher chez des particuliers. Par conséquent, ce ne sont pas des archives classées et référencées, mais des documents privés, plus susceptibles d’être égarés. La pièce joue d’ailleurs sur le suspense lié à l’incertitude de la trouvaille. On entend souvent les protagonistes parler d’enregistrements perdus ou fouiller dans leurs affaires avant de parvenir à retrouver la bobine désirée –par exemple, lorsque Paranthoën et Giovannetti arrivent chez Kudelski :

  • 65 Ibid., 19 min 50.

J’en ai beaucoup ici de ces choses-là, mais ça c’est les toutes premières, mais il faudrait que je cherche… […] il faudrait que je fasse de l’ordre dans ces bandes… je n’y touche presque jamais, mais j’ai par contre des bandes plus… là y’a le bourdon de Notre-Dame, c’est un enregistrement que j’avais fait, j’ai eu un prix pour ça. Je ne sais pas où est l’original.65

20Puis on entend une archive qui n’est pas l’enregistrement orignal de Kudelski mais celui d’une émission dans laquelle a été diffusé son reportage. Le fameux bourdon n’intervient qu’au bout de quelques minutes, après d’autres éléments : une voix de journaliste qui contextualise l’enregistrement, une voix off qui égrène les dates des premiers enregistrements amateurs, et des commentaires de Kudelski, tissés de bruits d’avance accélérée sur la bande. Paranthoën donne ainsi à entendre le travail de recherche qui précède l’écoute d’une archive.

  • 66 Cette tradition prend racine dans les premiers usages du radioreportage qui se développent dans les (...)
  • 67 Jacques Derrida, Mal d’archive : une impression freudienne (Galilée, 1995), p. 34.
  • 68 Parnathoën évoque ailleurs l’idée « d’une chaîne de radio qui traiterait tous les sujets, y compris (...)
  • 69 On Nagra, deuxième génération, 1h14.

21La logique de l’enquête est d’abord historique : il s’agit de reconstituer chronologiquement l’histoire du Nagra et de faire entendre les enregistrements les plus anciens possibles réalisés avec l’appareil. Des sons dont la visée première était de documenter le présent (exploits sportifs, événements historiques et politiques) deviennent sous la main de Paranthoën des archives témoignant de l’histoire du Nagra lui-même. Petit à petit, l’enquête se confond avec un inventaire des usages de l’enregistrement : usage ethnographique, journalistique, pédagogique, archivistique, militaire… Pour chaque protagoniste, il s’agit de comprendre les motivations de son geste d’enregistrement, grâce à la réécoute commentée de quelques archives personnelles. Les passages consacrés à la présence du Nagra dans l’expédition suisse de la montée de l’Everest de 1952 témoignent par exemple du désir de documenter la culture locale (selon l’alpiniste Raymond Lambert) mais aussi de constituer l’ascension en exploit par son enregistrement.66 En ce sens, on peut dire avec Derrida que « l’archivation produit autant qu’elle enregistre l’événement ».67 L’acte d’enregistrement prépare l’inscription de l’ascension comme événement dans une mémoire collective – et la présence de cette archive dans l’émission en est la preuve. En l’occurrence, le Nagra, n’ayant pas supporté les basses températures, est finalement resté au camp de base, et on entend seulement les préparatifs et l’interview du Sherpa qui mène l’expédition. Mais davantage que l’exploit, ce qui intéresse Paranthoën c’est l’inouï, le son inédit pour lui-même : « Et qu’est-ce qu’on aurait entendu si vous aviez eu le Nagra avec vous à 150 mètres du sommet de l’Everest ? », demande-t-il à l’alpiniste. Histoire du Nagra et du son enregistré, l’émission témoigne aussi du rêve de son auteur d’une histoire aurale, entièrement racontée à travers les sons.68 Plus loin dans l’émission, la même question est posée à Neil Armstrong : « Mais il n’y a pas de son sur la lune ? »69

22On peut donner un autre exemple d’usage du Nagra et de l’archive sonore avec l’ethnologue Donatien Laurent, auteur de collectes de voix en Bretagne depuis le milieu des années 1950. Pour celui-ci, le Nagra représente un moyen nouveau de recueillir des chants pour ensuite les analyser. Il raconte que l’autonomie du Nagra (débarrassé du « fil à la patte » des anciens enregistreurs) permet d’enregistrer de nouvelles catégories de personnes :

  • 70 On Nagra, première génération, 1h21.

Pour moi, c’était fabuleux de pouvoir aller chez des gens qui n’avaient pas l’électricité. Pour moi, les meilleurs informateurs étaient des monolingues qui vivaient dans des maisons au sol en terre battue sans l’électricité. Les gens les plus éloignés de notre époque c’était forcément des gens qui avaient conservé une mémoire et une intelligence d’un autre âge. Il fallait que je puisse les atteindre.70

  • 71 Voir Pascal Cordereix, « Ferdinand Brunot et les Archives de la parole : le phonographe, la mort, l (...)

23Si les collectes de voix rurales existent dès le début du XXe siècle, avec par exemple Les Archives de la parole de Ferdinand Brunot,71 le Nagra permet de réduire la perturbation induite par l’enregistrement en se rendant à domicile. L’archive sonore est aussi particulièrement adaptée à une nouvelle approche des chants et des cultures orales décentrées de l’écriture, comme le souligne encore Donatien Laurent :

  • 72 On Nagra, première génération, 1h25.

Une culture orale c’est une culture vivante, c’est une culture qui est toujours en mouvement, qui est en recréation perpétuelle, qui se réajuste. Une culture qui fait usage de l’écrit réserve sa vérité pour l’écrit et puis oralement dit n’importe quoi, alors que pour des gens de culture orale, la parole est extrêmement importante. Il faut que la parole soit vraie.72

24Ce témoignage résonne avec la démarche de Paranthoën, pour qui l’expression radiophonique vient suppléer à une culture bretonne dont il a manqué. Au fil de l’émission, le Nagra apparaît ainsi comme un outil qui élargit l’horizon des journalistes, des anthropologues, des créateurs et de bien d’autres professionnels encore. Il serait trop long d’énumérer ici tous les usages de l’archive, car poursuivant infatigablement le fil rouge de l’évolution de la machine enregistreuse, l’enquête de Paranthoën se présente comme un répertoire à visée exhaustive des multiples usages de celle-ci pour l’archivation du son entre les années 1950 et 1980.

La mise en scène du document sonore

  • 73 Marie-Jeanne Zenetti, « L’effet de document : diffractions d’un réalisme contemporain », in Un art (...)
  • 74 Ibid.

25Au fil des rencontres avec les protagonistes, On Nagra devient une pièce musée, ou plutôt un grenier à sons, un capharnaüm sonore, où s’exposent des archives de tous ordres. Pour mettre en récit cette enquête qui progresse à travers les sons des autres, Paranthoën invente des dispositifs de présentation du son comme archive. Il multiplie les mises en abyme et jeux sonores, orchestrant des changements de niveaux, de registres, de temporalité, à travers lesquels l’enregistrement ne cesse de se signaler comme objet matériel, dans ce que l’on peut décrire avec Marie-Jeanne Zenetti comme un « effet de document ».73 En effet, l’écriture de Paranthoën ne vise pas à créer l’illusion du réel (par opposition à ce que Roland Barthes avait nommé l’« effet de réel »), mais à « exhibe[r] le document en tant que forme ».74 Paranthoën met par-là en évidence le caractère médié de la représentation sonore du monde, sa « transitivité indirecte » pour reprendre l’expression de Marie-Jeanne Zenetti. On peut relever trois dispositifs (parfois combinés dans une même séquence) qui permettent de mettre l’archive en scène :

  • Le commentaire sur enregistrement. Il s’agit d’une situation dans laquelle l’auteur d’une archive est amené à réécouter son propre son et à en parler. Ce dispositif de re-présentification de l’archive démontre le pouvoir évocateur du son enregistré, sa capacité à faire resurgir les souvenirs du sujet écoutant et à provoquer une parole. On peut citer les premières minutes de la pièce où Paranthoën se présente à l’homme de radio Samy Simon et annonce : « Je voudrais vous faire entendre un son qui vous appartient, que j’ai retrouvé. » Samy Simon, étonné, se prête à l’écoute se montre rapidement touché : « Vous me rappelez un vieux souvenir, ça m’émeut, parce que je retrouve les intonations… » Il s’agit de l’enregistrement de l’abattage d’un arbre de soixante mètres en pleine forêt primaire (le lieu n’est pas précisé) accompagné d’appels magiques destinés aux esprits de la forêt. Tout en écoutant, Samy Simon commente le déroulement de l’action, jusqu’au moment de la chute, où il préfère garder le silence : « Là je me tais, j’incube en ce moment et je laisse écouter le son parce qu’il est plus éloquent que moi. » La superposition de sa voix et du son, ainsi que les déictiques (« voilà », « là », etc.) révèlent qu’il commente la bande tout en l’écoutant. En termes de dispositif technique, cette scène nécessite deux magnétophones et un casque : l’écoute de l’archive au casque par Samy Simon permet à Paranthoën d’enregistrer séparément sa voix pour retravailler au montage la superposition avec l’archive.

    • 75 Par exemple quand il fait entendre la voix de Michel Arvilov – « directeur technique dans les début (...)
    • 76 Ibid., 24 min 49.

    L’enregistrement réenregistré. Un son enregistré est lu sur un magnétophone et réenregistré par un autre magnétophone. Dans le second enregistrement, on entend l’archive, dans une qualité différente puisqu’au son original se mêle du bruit : le bourdonnement de la machine en marche, l’écho de la pièce dans laquelle ont lieu la diffusion, la coloration apportée au son par le haut-parleur. Au montage, Paranthoën joue avec les deux niveaux d’enregistrement, passant librement de l’enregistrement réenregistré au son initial. Dans une même séquence, un son peut ainsi changer de statut plusieurs fois. Par exemple dans la séquence avec Donatien Laurent, les chants recueillis sont écoutés pendant le tournage sur le magnétophone de l’ethnologue, mais on entend ce dernier annoncer à Paranthoën qu’il va lui confier ses bandes originales. Dans le montage, les deux matières (enregistrement réenregistré et son direct des bandes) sont placées en alternance tout au long de la scène. Ces enregistrements réenregistrés peuvent aussi être des interviews que Paranthoën a tournées pour l’émission, et qu’il fait entendre à un autre protagoniste pour recréer du dialogue.75 Dans ces jeux de matières, les niveaux de lecture du document sonore semblent interchangeables à l’infini. Paranthoën brouille ici les conventions d’écriture radiophonique qui voudraient qu’un son soit assigné à un statut fixe (soit il est archive, soit il est contemporain) et semble suggérer par ces renversements sonores le devenir-archive de tout son enregistré – la séquence du « bourdon de Notre-Dame » se termine d’ailleurs par une mise en parallèle de l’archive de Kudelski de 1952 et du tintement du guet de la cathédrale de Lausanne enregistré par Paranthoën en 1986.76

    • 77 On Nagra – première génération, à partir de 1h09.
    • 78 On peut citer la fin du son de la manifestation contre le Code de nationalité où on entend même la (...)

    Les bruits de la technique comme matériaux d’écriture. Dernier ressort de l’« effet de document », les sons de manipulation du Nagra (bruits de micro, changement de bandes, touches de lecture du son, rembobinage, etc.) et les bribes de langage phatique qui accompagnent l’enregistrement (« je lance le son », « est-ce que ça marche ? »), loin d’être considérés comme des parasites, sont des éléments de l’écriture sonore à part entière. Ces petits sons, souvent employés comme signes de ponctuation qui marquent le début ou la fin d’une archive, participent à la mise en abyme permanente du son dans l’émission. Des distorsions temporelles (accélération ou rembobinage) sont aussi données à entendre. Elles occasionnent des variations de hauteur dans une esthétique presque burlesque en décalage avec le caractère solennel de certaines archives (par exemple, l’interview de Louis-Ferdinand Céline, l’enterrement de René Coty ou l’allocution de Paul Delouvrier, délégué général du gouvernement en Algérie en 1959).77 Ces bruits propres aux opérations de lecture participent à désamorcer l’autorité des archives et à présenter le Nagra comme une ludique machine à remonter le temps. D’un point de vue narratif, l’accélération permet aussi de condenser le temps de l’archive : elle signale sa longueur sans avoir à en passer par une écoute intégrale. Il devient ainsi possible de donner à entendre en un temps resserré un plus grand nombre de sons. Dans le même ordre d’idées, une archive est souvent coupée cut, c’est-à-dire sans fondus.78 Résulte de ces distorsions temporelles et ruptures une esthétique du zapping qui permet de créer une vue d’ensemble d’une période historique et des multiples représentations médiatiques qui y coexistent.

26Ces jeux stylistiques révèlent ainsi la multiplicité des modes de lecture possibles de l’archive et la complexité du rapport au temps qu’elle induit. Dans un double mouvement, Paranthoën désacralise l’archive sonore en la montrant comme objet à manipuler à l’infini et fait l’éloge de sa capacité à faire ressurgir la mémoire. Finalement, l’exclamation « quel retentissement ! » prononcée par Samy Simon serait peut-être une clef de la pensée de l’archive dans On Nagra : l’archive sonore résonne au présent, autant par son existence que par son contenu. Une fois encapsulé, ce bloc de mémoire peut encore « retentir » des années après. Cette capacité de l’enregistrement à traverser le temps est au cœur de la démarche de l’auteur.

27Par ailleurs, cette mise en scène permanente du son comme document s’accompagne d’une réflexivité sur l’écriture radiophonique, présentée comme un exercice non seulement technique, mais stylistique. Paranthoën emprunte successivement différentes esthétiques radiophoniques en fonction du modèle de Nagra dont il est question (l’enregistrement ethnographique ou la publicité pour le Nagra III, le reportage pour le Nagra IS, etc.). Il va jusqu’au pastiche dans la séquence « the SN on the moon » traitant du rôle du Nagra SN (série noire) dans les expéditions de la NASA. La séquence est montée comme une série policière dans laquelle Paranthoën et Giovannetti cherchent à savoir si des sons ont été tournés lorsque Neil Armstrong a posé le pied sur la lune. Une autre question intervient rapidement : celle de l’usage du Nagra par les renseignements américains (« je me suis laissé dire que c’était une commande de la CIA, est-ce que c’est une bonne information ? », demande Paranthoën) et de son implication dans la surveillance de la population et dans l’espionnage (l’appareil était destiné « au renforcement de la loi » selon Kudelski), ce qui renforce le mystère autour du Nagra SN. Entre les coups de téléphone qui rythment l’enquête, la voix off scande des intertitres évoquant un feuilleton (« First strip. À la recherche de Mrs Griffin, public relations officer à Washington », « Second strip. Mrs Griffin rappelle », « À suivre… »). Les intermédiaires se succèdent et la petite équipe finit par avoir Armstrong au téléphone. Mais la conversation est déceptive car celui-ci n’a pas connaissance de tels enregistrements. La voix off annonce alors « the end », suivie d’une musique de générique. Jouant le jeu jusqu’au bout, Paranthoën et Giovannetti enregistrent cette séquence avec un Nagra SN, ce qui lui donne une couleur particulière, avec davantage de souffle.

28Avec autodérision, l’écriture exhibe son artificialité. Elle apparaît comme un artefact, produit d’une histoire technique, sociale et culturelle. On peut ainsi dire, avec une expression de Marie-Jeanne Zenetti, que Paranthoën adopte un « régime critique » d’utilisation de l’archive :

  • 79 Zenetti, « L’effet de document ».

Le […] régime […] critique mobilise le document moins comme une trace que comme un artefact et comme un signe, qui mérite d’être observé en tant que représentation construite, et non plus seulement en tant qu’il donne accès à un référent qui lui préexisterait. Les documents y apparaissent comme des éléments de ce réseau de discours dans lequel nous naviguons sous le nom de réel. [...] Dans cette perspective, il s’agit moins d’accéder à des faits que d’interroger des gestes : tenter de comprendre ce que nous faisons en manipulant les documents, comment nous construisons à travers eux un réel pensé comme tissus de représentations.79

  • 80 Ibid.
  • 81 Eric Ketelaar, « (Dé) Construire l’archive », Matériaux pour l’histoire de notre temps 82, n° 2 (20 (...)
  • 82 Sophie Wahnich « Faire archives », in L’Avenir du passé : art contemporain et politiques de l’archi (...)

29Ainsi, sous couvert de retracer l’histoire du Nagra et de ses usages, la pièce traite de la mise en récit de la réalité par le médium radiophonique. Quand Zenetti parle de « critique », elle ne désigne pas un « scepticisme généralisé » mais une interrogation sur la fabrique des représentations : « il s’agit davantage de réagencer les discours, de mettre en scène la pulsion de documentation qui caractérise notre manière d’être au monde ».80 Ainsi, la perspective critique de la pièce n’est pas contradictoire avec son caractère élogieux à l’égard du Nagra. Au contraire, à l’émerveillement devant la machine correspond un rapport curieux au foisonnement de ses modes d’emploi comme moyen expressif. Dans une enquête sur les pratiques d’enregistrement, Paranthoën dresse un inventaire des manières d’utiliser le Nagra, en fonction de la personnalité, de la sensibilité, mais aussi de l’ancrage professionnel du preneur de son, ou encore du projet politique dans lequel se trouve pris l’enregistrement. Là encore, loin de naturaliser l’archive sonore, il démontre que « l’archivage est un “régime de pratiques” variable selon le temps et le lieu ».81 Par la contextualisation de chaque enregistrement, il met en lumière ce qui le motive, ce qui conditionne sa réalisation et les fonctions qui lui sont attribuées (scientifique, patrimoniale, esthétique, pédagogique, militaire, etc.). Par ailleurs, en citant le discours de Paul Delouvrier sur l’Algérie ou l’enquête sur l’implication du Nagra dans la conquête spatiale, Paranthoën pose la question de ce que fait l’archive sonore au récit de l’Histoire. Mais à nouveau, ce sont moins les événements historiques qui sont interrogés que la collision des temporalités et le sentiment de l’histoire dont est pris l’auditeur d’une archive sonore. L’archive est ici considérée « comme la trace non d’un événement, mais d’une boucle du temps ».82

Conclusion : Ouvrir les archives de Yann Paranthoën

  • 83 Une galette est une bande magnétique grand format, d’une heure environ lorsqu’elle est enregistrée (...)
  • 84 Une amorce est une bande plastique fixée au début et à la fin d’une bande magnétique pour en permet (...)
  • 85 Lambert, « Entretien Claude Giovannetti », 2h19.

30L’actualité récente du fond Paranthoën est l’occasion d’observer la cohérence entre la démarche du « tailleur de son » telle qu’elle se présente dans son œuvre, et en particulier dans On Nagra, et la manière dont il a préparé la conservation de ses propres enregistrements. Après le décès de Yann Paranthoën en février 2005, l’ensemble de ses bandes magnétiques de travail ont été réunies par sa compagne Claude Giovannetti. Ce fonds, déposé en novembre 2023 aux Archives départementales des Côtes d’Armor, contient tous les enregistrements de l’auteur (de terrain ou studio) conservés dans leur état d’origine, de nombreuses versions de ses émissions originales, réductions ou montages alternatifs, mais aussi des éléments séparés qui témoignent des différentes phases de fabrication. Ces éléments de travail habituellement disposés sur des bobinos empilés sur des pics en bois pendant la phase de mixage ont été regroupés sous forme de galettes83 par Paranthoën à la fin de sa vie. La galette intitulée « Éléments Le Temps des Seigneurs » est par exemple une compilation de seize fragments sonores montés en préparation d’un mixage futur : des bribes de voix, enregistrées en mono, d’une durée variant entre 3 et 50 secondes, ainsi que des chutes d’ambiances évacuées du mixage final. Les voix sont séparées par des amorces84 de couleurs qui servaient de repères visuels au moment du mixage. Les respirations sont systématiquement rendues silencieuses – leur durée est respectée mais le son enregistré est remplacé par une amorce de même durée. Tous les sons ont été réunis par l’auteur pour que sa manière de « fabriquer » des émissions puisse être comprise par d’autres : « Il me disait qu’il aurait aimé qu’on montre ses pics, parce que pour lui c’était la physionomie de l’émission »,85 témoigne Claude Giovannetti.

31L’accès à ce fonds représente une opportunité exceptionnelle d’entamer une analyse précise des usages de l’auteur, et même plus largement de rendre compte de certaines pratiques de l’époque de la création sur bande magnétique à Radio-France (1967-2005). Le flux de production de la radio publique n’a permis que très rarement la sauvegarde des enregistrements originaux, qui étaient souvent jetés ou détruits. Kaye Mortley témoigne notamment du fait qu’il n’existe aujourd’hui à sa connaissance plus aucun rush des émissions de René Farabet, qui, à l’encontre de Yann Paranthoën, enregistrait toujours avec un ingénieur du son de France Culture. Elle raconte qu’il n’y avait pas de conservation systématique et organisée des archives à l’ACR :

  • 86 Lambert, « Entretien avec Kaye Mortley », 7 septembre 2023.

Certaines des archives les plus rares, les plus précieuses datant des premières années de l’Atelier de Création étaient gardées – mal ou pas du tout identifiées – dans une armoire dans le bureau d’Alain Trutat. Lorsqu’il est parti, elles ont très probablement été transférées à l’INA. Quant aux archives « courantes », certaines étaient stockées dans les armoires de la toute petite cellule 271, seul lieu de travail fixe de l’ACR, jusqu’au jour où, faute de la place, il fallait les remplacer par des « archives » fraîchement arrivées.86

  • 87 Exemple du « Phare des Roches-Douvres », émission de 120 minutes, dont la réduction de 45 minutes p (...)

32De plus, les réalisateurs montaient (c’est-à-dire coupaient) la plupart du temps directement l’enregistrement original. Du fait de son double statut de technicien et d’auteur, ainsi que de la mise à disposition d’une cellule pour travailler sur ses projets personnels, Yann Paranthoën pouvait organiser lui-même la copie de ses rushes, le montage, le mixage, puis la copie des mixages, et même prévoir plusieurs versions de la même émission en fonction du contexte d’écoute (diffusion à l’antenne, rediffusion, écoute publique, rencontre pédagogique, demande de diffusion pour des radios étrangères…).87

33La numérisation du fonds Yann Paranthoën aura lieu dans le studio du Logelloù, centre de création musicale à Penvénan en Bretagne, en partenariat avec les Archives départementales des Côtes d’Armor, qui gèrent le stockage des supports analogiques à long terme et l’archivage électronique. Une autre piste se présente devant les archives de Paranthoën : celle de les ouvrir à des artistes sonores, compositeurs ou documentaristes. Un programme de résidence est envisagé, sous forme d’appel à projets au Logelloù. Cela pose évidemment de nombreuses questions éthiques et déontologiques : pourquoi faire entendre des sons que Yann Paranthoën lui-même n’a pas choisis pour une émission ? Comment rendre accessibles les archives en tant qu’étapes d’un travail et non œuvre finie ? Comment l’artiste invité peut-il respecter le geste de preneur de son, tout en assumant ses propres choix ?

  • 88 Lambert Bastien, Carte postale de Centuri. À l’écoute des bandes corses de Claude Giovannetti et Ya (...)
  • 89 Ibid., 39 min 29.

34De son vivant, Paranthoën avait déjà initié des échanges de matière sonore avec des compositeurs. Ceux-ci avaient par exemple donné lieu à deux pièces en miroir : Portrait d’Irène Zack (1998) de Paranthoën et Un portrait sans visage (2010) de Christian Zanesi, réalisées à partir des mêmes rushes. La présence d’autres sons que l’auteur souhaitait transmettre à des musiciens témoigne aussi du désir que ces archives de toute une vie de radio demeurent accessibles et vivantes. En mars 2024, une émission a vu le jour à partir de bandes magnétiques confiées par Claude Giovannetti à Bastien Lambert. Carte postale de Centuri88 donne à entendre ces sons tournés par Paranthoën lors des vacances passées en Corse avec sa compagne. On y reconnaît le style et les obsessions du preneur de son, notamment dans les interviews de marins qui ne sont pas sans rappeler ceux de Lesconil. Ces sons n’entraient pas dans un projet d’émission, ils étaient dédiés à Claude Giovannetti : « Il m’a dit au bout d’un moment : “mais ces sons ils sont pour toi”. Et… c’est un beau cadeau qu’il m’a fait, enfin… dont je n’ai absolument rien fait. Sauf que si, les bandes sont encore là. »89 L’émission prend alors le relais, faisant revivre les étés corses et la présence du « tailleur de son ». Son écriture radiophonique est à la fois un modèle et un sujet. Mais le regard d’un tiers sur ces archives permet aussi d’élargir le tableau et de raconter le couple Paranthoën-Giovannetti.

35Dans cette traversée de l’œuvre de Paranthoën, jusqu’à ses plus récentes reprises, l’archive sonore apparaît donc comme un matériau d’écriture fondamentalement double, pris entre la temporalité de l’enregistrement et celle de l’écoute contemporaine. Du rapport construit entre ces deux temporalités naissent une esthétique ainsi qu’une visée qui peut être scientifique, patrimoniale ou critique. Invitant à un raffinement de la narration par des jeux multiples, l’archive ressaisie par une expression sonore raconte quelque chose de notre manière de mettre en boîte le présent, pensant sauver quelque chose de l’oubli, dans l’espoir que quelqu’un, plus tard, en fasse quelque chose. Le geste d’auteur qui consiste à écrire avec les archives d’un autre est alors indissociable d’une réflexion sur l’acte d’enregistrement et d’un exercice de fascination mélancolique.

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Bibliographie

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Notes

1 René Farabet, « Conversation dans le département des archives », in Bref éloge du coup de tonnerre et du bruit d’ailes (Phonurgia nova, 1986/1994), 95.

2 Créé par le producteur Alain Trutat, l’Atelier de Création Radiophonique est une émission laboratoire où se développe la création sonore à France Culture, entre 1969 et 2011. France Culture est la chaîne culturelle du groupe de radio nationale publique Radio France, auparavant Radiodiffusion française (RDF) jusqu’en 1949, puis Radiodiffusion-télévision française (RTF) jusqu’en 1964, et Office de Radiodiffusion-télévision française (ORTF) jusqu’en 1975. Le siège de France Culture est situé à la Maison de la Radio et de la Musique, surnommée « maison ronde », à Paris.

3 Arlette Farge, Le goût de l’archive (Seuil, 1997).

4 Pierre-Yves Macé, Musique et document sonore : enquête sur la phonographie documentaire dans les pratiques musicales contemporaines (Presses du réel, 2012), 36.

5 Ibid.

6 Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville, Ici et ailleurs (Sonimage, 1976), 53 min.

7 La « congélation des archives orales » a été reconnue en sciences sociales comme garante d’une méthode scientifique rigoureuse, notamment par la sociologue Dominique Schnapper à partir des années 1980. Le respect d’un temps de repos du témoignage enregistré vise « à refroidir une mémoire que chacun s’attache à reconnaître comme encore (trop) chaude » et « permet de soustraire l’écriture de l’histoire à la tyrannie des témoins », Florence Descamps, L’historien, l’archiviste et le magnétophone : de la constitution de la source orale à son exploitation (Institut de la gestion publique et du développement économique, 2005), 151-176.

8 Kaye Mortley est une autrice radiophonique et productrice indépendante qui a collaboré à l’Atelier de Création Radiophonique de France Culture et réalisé des émissions pour des radios européennes, notamment en Allemagne, en Grande-Bretagne ou en Finlande, ainsi que pour l’Australian Broadcasting Corporation.

9 Thomas Baumgartner, « Kaye Mortley, micro sensible », Mythologie de poche de la radio (France Culture, 17 août 2011), 34 min.

10 Terme anglais employé dans le milieu professionnel de l’audiovisuel pour parler des épreuves de tournage ou enregistrements bruts avant la phase de montage.

11 Macé, Musique et document sonore, 36.

12 Marine Beccarelli, « Mémoire des ondes. Les archives de la radio française », Sociétés & Représentations 49, n° 1 (2020) : 182, https://doi.org/10.3917/sr.049.0181.

13 Jacques Peuchmaurd, « Entrée sortie », in Pierre-Marie Héron (dir.), La radio d’art et d’essai en France après 1945 (Centre d’étude du XXe siècle de l’Université Paul Valéry, 2006), 33.

14 Lorine Carton-Amor et Juliette Chartier, « Route terre », voix de femmes de marins à Douarnenez, réal. Annabelle Brouard, L’Expérience (France Culture, 10 juillet 2023), 58 min.

15 Sophie Simonot, Vous êtes bien chez Sophie, série en 6 épisodes (Arte Radio, 2018).

16 Marie Guérin, La chanson de Mehdi. Tube et mektoub, réal. Céline Ters, L’Expérience (France Culture, 2 décembre 2021), 1h07.

17 Manon Prigent, L’oreille aux portes. Dans les archives de Nicolas Frize à l’hôpital de Saint-Denis, réal. Annabelle Brouard, L’Expérience (France Culture, 13 octobre 2019), 58 min.

18 Adrien Chevrier, Nos silences, la cassette, l’arbre et l’enfant, réal. Gaël Gillon, L’Expérience (France Culture, 31 juillet 2021), 58 min.

19 Yann Paranthoën assisté de Claude Giovannetti, On Nagra, il enregistrera, ACR (France Culture, 8 mars et 15 novembre 1987), 240 min.

20 Michel Follorou, « Check-up du Nagra IV-S 3328 », in Yann Paranthoën, l’art de la radio, dir. Christian Rosset (Phonurgia Nova, 2009).

21 « L’espace du son », 18 décembre 1998, entretien sur Radio Canada, 23:30 : « Ce que j’appelle la salissure, c’est la vie. C’est-à-dire, comme j’enregistre toujours en extérieur, y a des sons sales, qu’on appelle sales d’ailleurs je sais pas pourquoi, mais qui font partie de la vie, donc toutes les salissures m’intéressent. Et c’est vrai que les nouvelles techniques ont tendance à éliminer l’érosion, ce que j’appelle l’érosion, c’est les rides. »

22 Bastien Lambert, Entretien avec Claude Giovannetti, 12 avril 2018 : « Les preneurs de son avaient leur couleur. Yann c’était la présence, c’était le grain, c’était une matière. Il disait que [la prise de sons], c’est une façon de marcher, c’est une façon d’être. »

23 Fañch Broudic, « Langue bretonne : un siècle de mutations », International Journal of the Sociology of Language, 223 (14 septembre 2013) : 721, https://doi.org/10.1515/ijsl-2013-0041.

24 Il utilise cette expression dans Wilfried Jaillard, « Yann Paranthoën », L’Œil électrique 6 (1999), http://oeil.electrique.free.fr/article.php?numero=6&articleid=230.

25 Serge Deraison, « Avec Yann Paranthoën » (Maison de la Radio, Paris, 1999), 43 min, https://deshays.net/paranthoen-interview. Nous remercions Daniel Deshays pour le partage de cette archive.

26 Yann Paranthoën assisté de Claude Giovannetti, Un petit chariot pour la Grande Ourse (France Culture, 25 décembre 1967), 33 min.

27 Deraison, « Avec Yann Paranthoën », 30 min.

28 Voir la lettre d’Alain Trutat à Michel Pommier du 2 mars 1980, reproduite dans le mémoire de Lily Conaërt, « Le documentaire à L’ACR » (mémoire de master, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2019), 212.

29 Lambert, Entretien avec Claude Giovannetti, 2’30.

30 Deraison, « Avec Yann Paranthoën », 1h06.

31 « L’espace du son », 15 min : « Je vais écouter tous ces éléments sans faire de script, l’idée étant là encore de ne pas passer par l’écrit traditionnel, parce que si je fais un script, je vais penser que je possède et que j’ai en mémoire tout ce qu’il y a sur la bande. Et donc je commence à faire un montage qui n’est pas physique, c’est-à-dire je prends pas les ciseaux tout de suite, et je réécoute énormément, et dans la mémoire, il va se faire une première sélection en quelque sorte, c’est-à-dire que ma mémoire va retenir des passages. Et si la mémoire retient ces passages, ça veut dire que peut-être il faut aller voir de ce côté et s’attarder un peu. »

32 Yann Paranthoën, Propos d’un tailleur de sons (Phonurgia Nova, 2002), 11.

33 Selon Claude Giovannetti, il se sentait aussi étranger au milieu technique dans lequel il évoluait : « Yann disait qu’il n’était pas technicien [...]. Il y a des règles pour les techniciens preneurs de son que Yann transgressait sans même le vouloir, c’est parce qu’il ne pouvait pas faire autrement. » Entretien avec Claude Giovannetti, 12 avril 2018, 10’46.

34 Jaillard, « Yann Paranthoën ».

35 « Les intellectuels ont un parler très structuré, une logique de discours qui est dure à attraper au montage. Je préfère les voix qui ont des gueules. Elles sont plus porteuses, elles ont des couleurs. Quand on est en montage, on a l’impression d’avoir une matière dans les mains, pas juste un discours. » Jaillard, « Yann Paranthoën ».

36 L’or rose, travail d’équipe initié par Yann Paranthoën, diffusé dans Les après-midi de France Culture (France Culture, 3 avril 1973), 65 min ; Cortège à Enez-Veur, ACR (France Culture, 4 mai 1975), 57 min ; Les Vacances de Monsieur Polmar (France Culture, 11 mars 1979), 140 min.

37 Yann Paranthoën assisté de Claude Giovannetti et Andrew Orr, Lettres Ouvertes, ACR (France Culture, 28 décembre 1975), 120 min.

38 Journaliste irlandais, Andrew Orr rejoint l’ACR en 1972. Il y amène un regard critique et politique. Il quittera l’ACR en 1981 pour fonder Radio Nova avec Jean-François Bizot.

39 La Tour Eiffel B (1974) interroge les habitant.es de l’Île-Grande sur les récents événements, qualifiés par la presse nationale d’attentats et revendiqués par le FLB (Front de Libération de la Bretagne). L’explosion d’une antenne-relais qui coupe pendant trois semaines toute transmission télévisuelle sonne comme un point d’interrogation lancée à l’ORTF sur la place des langues minoritaires au sein de ces programmes. À travers cette enquête, ils participent à la défense de la culture bretonne et déjouent le traitement médiatique sensationnaliste d’un attentat par la mise en relief de positions divergentes et complexes.

40 Jaillard, « Yann Paranthoën ».

41 Deraison, « Avec Yann Paranthoën », 1h05.

42 Voir Descamps, L’historien, l’archiviste et le magnétophone, 151-176.

43 Ibid., p. 177-222.

44 Expression utilisée dans l’émission pour désigner les salariées chargées du nettoyage à la Maison de la Radio,

45 Yann Paranthoën, assisté de Claude Giovannetti, Lulu, ACR (France Culture, 1er mai 1988), 120 min.

46 Yann Paranthoën, assisté de Claude Giovannetti, Questionnaire pour Lesconil, ACR (France Culture, 23 mars 1980), 140 min.

47 Le World Soundscape Project vise à étudier l’environnement acoustique et donne naissance à une discipline nouvelle que Murray Schafer appelle l’« écologie sonore », dont il pose les principes dans son ouvrage de 1977, The soundscape: our sonic environment and the tuning of the world. L’enquête menée à Lesconil fait partie d’une enquête plus large intitulée Five Villages Soundscapes menée en Europe par Murray Schafer et ses collègues Howard Broomfield, Bruce Davis, Peter Huse, et Jean Reed. Voir https://www.sfu.ca/sonic-studio-webdav/WSP/FVS/fvs.html et https://www.sfu.ca/sonic-studio-webdav/WSP/FVS/fvs2.html (consulté le 28 août 2024).

48 Le terme de bobino (aussi orthographié bobinot ou bobineau) désigne une bande magnétique sur laquelle sont enregistrés des sons en prévision d’un montage ou d’une diffusion.

49 La notion de voix off est discutable en radio, puisque, comme le souligne Kaye Mortley (à travers les mots de Michel Butor) : « À la radio, toutes les voix sont off, de l’autre côté de l’horizon. » Cependant, il est fréquent de parler de voix off pour désigner une voix extradiégétique, dont la qualité acoustique est neutre, par opposition aux interviews et aux voix en situation. Voir Kaye Mortley, La tentation du son (Phonurgia Nova, 2013), p. 29.

50 Macé, Musique et document sonore, 36.

51 Yann Paranthoën assisté de Claude Giovannetti, Le Vélo de Fausto Coppi, premier volet de Hommage à Fausto Coppi, monté en 2004, diffusion posthume par Antoine Chao sur France Inter le 3 juillet 2022, 26 min.

52 On Nagra – première génération, 8 min.

53 Ibid., 1h55.

54 On Nagra – deuxième génération, 16 min.

55 Ibid., à partir de 1h29, Stefan Kudelski : « Alors on a fait une série d’appareils de reportage et autres, mais maintenant nous sommes à fond dans la vidéo et dans le son numérique. »

56 Notamment dans l’émission Jeux de mains, disparition du toucher dans les métiers d’art, Radio Libre (France Culture, 22 janvier 2000), 150 min.

57 Intervention publique à l’école d’audiovisuel d’Aubagne, enregistrement privé, 2e cassette, date inconnue, 6’43 : « Il y a tout un monde qui bascule et ça n’a pas été démocratique, enfin il y a pas eu d’échanges. On a changé le métier du son, les outils, sans en parler à ceux qui les utilisent. Et je trouve ça regrettable. »

58 Dans On Nagra – deuxième génération, Cathy Berberian exprime cette idée à 1h36 : « D’abord, je serai tenté d’être exaspéré par tout ça. Parce qu’après tout on était arrivé à un bon niveau, non ? C’est un coup commercial, c’est évident. »

59 Ibid., 1h36 à 1h39.

60 L’Institut national de l’audiovisuel, créé en 1975, est un établissement public ayant pour vocation première de collecter, d’archiver et de conserver les productions audiovisuelles de Radio France comme des autres organismes audiovisuels publics.

61 Beccarelli, « Mémoire des ondes », 186.

62 On Nagra – deuxième génération, Stefan Kudelski,1h19.

63 On Nagra – première génération, 1h48.

64 Ibid., 10 min 41.

65 Ibid., 19 min 50.

66 Cette tradition prend racine dans les premiers usages du radioreportage qui se développent dans les années 1930, voir Cécile Méadel, « De l’épreuve et de la relation. Genèse du radioreportage », Politix. Revue des sciences sociales du politique 19 (1992) : 87-101, https://doi-org.lama.univ-amu.fr/10.3406/polix.1992.1530.

67 Jacques Derrida, Mal d’archive : une impression freudienne (Galilée, 1995), p. 34.

68 Parnathoën évoque ailleurs l’idée « d’une chaîne de radio qui traiterait tous les sujets, y compris les informations de façon radiophonique » où le journalisme aurait pour principe de « faire vivre l’événement par le son », dans Paranthoën, Propos d’un tailleur de sons, op. cit., p. 25.

69 On Nagra, deuxième génération, 1h14.

70 On Nagra, première génération, 1h21.

71 Voir Pascal Cordereix, « Ferdinand Brunot et les Archives de la parole : le phonographe, la mort, la mémoire », Revue de la BNF 48, n° 3 (2014) : 5-11, http://doi.org/10.3917/rbnf.048.0005.

72 On Nagra, première génération, 1h25.

73 Marie-Jeanne Zenetti, « L’effet de document : diffractions d’un réalisme contemporain », in Un art documentaire : enjeux esthétiques, politiques et éthiques, dir. Frédéric Pouillaude et Aline Caillet (Presses universitaires de Rennes, 2017), hal-02008416.

74 Ibid.

75 Par exemple quand il fait entendre la voix de Michel Arvilov – « directeur technique dans les débuts » – à Paul Tavernier – preneur de son, chargé des retransmissions au Sénat et à l’Assemblée nationale dans les années 1950 puis journaliste à Radio Luxembourg. On Nagra, – première génération, 1h06

76 Ibid., 24 min 49.

77 On Nagra – première génération, à partir de 1h09.

78 On peut citer la fin du son de la manifestation contre le Code de nationalité où on entend même la bande qui s’arrête à 57 min 20 dans On Nagra – deuxième génération.

79 Zenetti, « L’effet de document ».

80 Ibid.

81 Eric Ketelaar, « (Dé) Construire l’archive », Matériaux pour l’histoire de notre temps 82, n° 2 (2006) : 68.

82 Sophie Wahnich « Faire archives », in L’Avenir du passé : art contemporain et politiques de l’archive, dir. Giovanna Zapperi (Presses universitaires de Rennes ; École nationale supérieure d’art de Bourges, 2016), 18, cité par Aline Caillet, L’art de l’enquête : savoirs pratiques et sciences sociales (Mimésis, 2019), 125.

83 Une galette est une bande magnétique grand format, d’une heure environ lorsqu’elle est enregistrée à 38 cm/s.

84 Une amorce est une bande plastique fixée au début et à la fin d’une bande magnétique pour en permettre la lecture.

85 Lambert, « Entretien Claude Giovannetti », 2h19.

86 Lambert, « Entretien avec Kaye Mortley », 7 septembre 2023.

87 Exemple du « Phare des Roches-Douvres », émission de 120 minutes, dont la réduction de 45 minutes pour Radio-Canada, ainsi que le montage original sont présents dans le fonds Paranthoën.

88 Lambert Bastien, Carte postale de Centuri. À l’écoute des bandes corses de Claude Giovannetti et Yann Paranthoën, réal. Gilles Mardirossian, L’Expérience (France Culture, 23 mars 2024), 57 min. Voir https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-experience/carte-postale-de-centuri-a-l-ecoute-des-bandes-corses-de-claude-giovannetti-et-yann-paranthoen-3603687.

89 Ibid., 39 min 29.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Fanny Dujardin et Bastien Lambert, « Jeux et enjeux de l’archive sonore dans On Nagra de Yann Paranthoën », Filigrane [En ligne], 29 | 2024, mis en ligne le 29 novembre 2024, consulté le 07 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/filigrane/1920 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12siv

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Auteurs

Fanny Dujardin

Fanny Dujardin est doctorante et documentariste. Depuis 2019, elle mène une thèse de recherche-création sur le documentaire sonore comme « écriture avec les voix des autres » à Prism (Aix-Marseille Université). Elle a codirigé le numéro 32 de La Revue Documentaires intitulé « Un monde sonore ». Elle réalise des créations sonores en collectif (avec Copie Carbone), en binôme (L’échappée avec Claire Messager en 2021) ou seule. Son dernier documentaire, Prologue pour un récit d’arrivée, évoque le sort réservé aux mineurs exilés sur le territoire français. Il a reçu le prix Petites Ondes au festival Longueur d’Ondes 2023.

Bastien Lambert

Bastien Lambert est documentariste et musicien. Il produit des émissions pour L’Expérience de France Culture, notamment Retour à La Hague sur l’imaginaire du risque nucléaire dans le Cotentin et Carte postale de Centuri autour des bandes magnétiques de Yann Paranthoën et Claude Giovannetti. Il est référent pour la numérisation du fonds privé Yann Paranthoën, qui débutera à l’automne 2024. Il est engagé dans un projet de marche pluridisciplinaire dans le Tōhoku (Japon) sur la côte ravagée par le tsunami de 2011, avec Sophie Houdart (anthropologue), l’association F93 et Alexandre Schubnel (géophysicien).

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