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Le murmure de l’archive

The whisper of the archive
Loïc Bertrand

Résumés

L’article propose l’analyse détaillée d’une archive sonore de 1952, Le temps retrouvé, produite par Pierre Schaeffer dans le cadre d’une émission consacrée aux archives de la radio de la RTF, créées en 1945. Comment le fondateur de la musique concrète aborde-t-il la question de l’archive ? Quelles archives propose-t-il à l’écoute, quelles méthodes d’exposition et quelles pistes suit-il pour nous ouvrir les oreilles ou lire les traces que recèle l’archive ? En quoi l’archive sonore se distingue-t-elle de l’archive écrite ? Et comment l’archive s’inscrit-elle au cœur de la démarche propre à la musique concrète ? Telles sont quelques problèmes qui résonneront à l’écoute de l’archive et qui nous permettront de répondre à la question des usages artistiques des traces sonores, l’analyse étant relayée par les travaux d’historiens (Arlette Farge ou Carlo Ginzburg) ou de philosophes (Jacques Derrida ou Georges Didi-Huberman) sur l’archive.

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Texte intégral

Dans le murmure de milliers de mots et de phrases, on pourrait ne chercher que l’extraordinaire ou le résolument significatif. Ce serait sans doute un leurre ; l’apparemment insignifiant, le détail sans importance trahissent l’indicible et suggèrent bien des formes d’intelligence vive et d’entendements raisonnés se mêlant à des rêves manqués ou des désirs en friche.

Arlette Farge, Le Goût de l’archive (Seuil, 1989), 110-111.

Introduction : trace, archive, archivation

  • 1 Jacques Derrida, Trace et archive, image et art (INA, 2014), 49.
  • 2 Éric Ketelaar, « (Dé)Construire l’archive », Matériaux pour l’histoire de notre temps 82 (2006) : 6 (...)

1Pour se mettre à l’écoute de l’archive, il faudrait avant tout distinguer la trace de l’archive, deux concepts corrélés mais distincts, comme le rappelait Jacques Derrida : « Toute trace n’est pas une archive, mais il n’y a pas d’archive sans trace ».1 Ce qui sépare l’archive de la trace, c’est le processus de sélection et de conservation des traces, l’archivage. Or l’appel à communication de ce numéro spécial de la revue Filigrane pointe précisément l’écart entre la trace et l’archive. Il laisse ainsi entendre que la question des usages artistiques des traces sonores se joue peut-être dans cet écart. Aussi, la question peut se lire en deux sens : elle peut être considérée à partir du réemploi, du recyclage ou de l’incorporation d’archives dans des productions artistiques. Mais la question peut aussi se poser en amont, les usages artistiques des traces sonores intervenant dans le processus de sélection qui constitue l’archive, avant même que l’archive ne soit consignée, déposée ou archivée. C’est cette seconde piste que je tâcherai de suivre, en m’appuyant sur le concept d’archivation avancé par Derrida, qui élargit la problématique de l’archive. « Phase créatrice préalable » à l’archivage,2 l’archivation implique en effet une « pulsion d’archive » qui, avant même de conserver, ou pour conserver, se doit de détruire. Ces concepts seront mobilisés à l’écoute d’une archive sonore de 1952, l’enregistrement d’une émission radiophonique réalisée par Pierre Schaeffer, intitulée Le temps retrouvé, dont je proposerai une analyse détaillée avant de reposer la question des usages artistiques des traces sonores dans le cas de la musique concrète.

  • 3 Code du patrimoine, article L 211-1 (modifié en 2016).

2Mais qu’entendre au juste par « archive sonore » ? L’archive se définit généralement comme « l’ensemble des documents, y compris les données, quels que soient leur date, leur lieu de conservation, leur forme et leur support, produits ou reçus par toute personne physique ou morale et par tout service ou organisme public ou privé dans l’exercice de leur activité ».3 D’autres définitions précisent qu’il s’agit de documents hors d’usage, rassemblés, répertoriés et conservés pour servir à l’histoire d’une collectivité ou d’un individu. Dans les deux cas, le type de document, le support ou le mode d’inscription ne sont pas spécifiés, si bien qu’on peut d’abord supposer que les archives sonores forment une sous-catégorie de l’ensemble des archives. Nous pouvons pourtant nous demander si la nature « sonore » du document enregistré n’affecte pas la définition même de l’archive, originellement liée à l’écrit, au document écrit. Doit-on distinguer l’archive sonore de l’archive écrite et sur quels critères ?

Du document écrit au monument sonore

  • 4 Néologisme proposé par Jacques Derrida à partir d’une réflexion sur l’écriture pour désigner l’écar (...)
  • 5 En 1925, la décision d’étendre le dépôt légal des livres aux œuvres phonographiques et cinématograp (...)

3Une première différance4 peut être relevée : l’archive sonore se caractérise par une discontinuité entre le contenu archivable (sonore) et la structure archivante (support matériel pouvant varier), alors que pour l’archive écrite, les signes graphiques et leur support sont placés dans une relative continuité. L’expérience de l’archive est fort différente dans les deux cas. Avec l’archive écrite, je peux lire les signes qui se trouvent sur le support. Avec l’archive sonore, j’ai besoin d’un instrument pour lire des signes invisibles à l’œil nu et restituer les sons enregistrés. Cette différance redoublée emporte toute une série de conséquences qu’on ne peut détailler ici. Remarquons simplement que, malgré cette distinction, c’est l’archive écrite qui a historiquement fait modèle pour l’archive sonore.5 De même pour les archives de la radio (Radiodiffusion-télévision Française), dont la responsable Lise Caldaguès rappelait ainsi la mission en 1964 :

  • 6 Lise Caldaguès, in Pierre Schaeffer, Dix ans d’essais radiophoniques : du Studio au Club d’Essai, (...)

Il ne nous suffira pas d’accumuler un certain nombre d’enregistrements sonores, il nous faudra créer un organisme qui soit à l’affût de toutes les voix célèbres, de tous les bruits curieux et qui porte chaque jour ses représentants aux quatre coins du pays pour les capter et les enregistrer. Il faudra concevoir une phonothèque assez vaste pour recevoir, jour après jour, tous les éléments de ce journalisme sonore […]. Rien ne sera plus facile alors que de faire renaître ces sons au gré de nos désirs et de nos curiosités […]. Ce que les bibliothèques font depuis si longtemps, les phonothèques le feront ; elles seront à la fois un centre de recherches et de production et un conservatoire. Le son aura rejoint l’écrit dans les justes préoccupations des hommes.6

  • 7 Voir Charles Sanders Peirce, Écrits sur le signe (Seuil, 1978), 158.
  • 8 Jacques Derrida, Trace et archive, image et art (INA, 2014), 49.

4On peut s’étonner que l’archive sonore trouve ainsi son modèle dans l’écriture, puisque l’invention de la reproduction sonore, à la fin du XIXe siècle, est bien plus tardive que celle de l’écriture et qu’elle répond d’une tout autre technologie. Les techniques de reproduction se distinguent en effet des systèmes d’écriture par leur capacité à produire des traces singulières, des indices, qui se distinguent des signes de l’écriture des langues en ce qu’ils établissent un rapport de contiguïté et non de représentation avec ce qu’ils désignent.7 Les traces sonores, tout comme la photographie ou le cinéma, témoignent d’une présence effective mais différée, comme le rappelait Derrida : « C’est quelque chose qui part d’une origine mais qui aussitôt se sépare de l’origine et qui reste comme trace dans la mesure où c’est séparé du tracement, de l’origine traçante. C’est là qu’il y a trace et qu’il y a commencement d’archives. »8

  • 9 Ketelaar, « (Dé)Construire l’archive », 66.
  • 10 Arlette Farge, Le Goût de l’archive (Seuil, 1989), 18. Chez Barthes, l’effet de réel concerne le mo (...)

5Qu’elle soit sonore ou écrite, l’archive est avant tout une trace qui témoigne du passé. Au premier abord, le mode d’inscription ou le type de support semblent presque secondaires : « Seul le lien qui lie le document au contexte de création est essentiel ».9 « Trace brute de vie », l’archive provoque par suite ce que Arlette Farge appelle, après Roland Barthes, un « effet de réel » : « La parole dite, l’objet trouvé, la trace laissée deviennent figures du réel. Comme si la preuve de ce que fut le passé était enfin là, définitive et proche. Comme si, en dépliant l’archive, on avait obtenu le privilège de toucher le réel ».10 Or cet effet de réel est encore plus vif dans le cas de l’archive sonore. L’enregistrement sonore restitue en effet le temps vécu, le souffle de vie du passé, quand l’écriture n’en livre que des traces muettes (c’est au lecteur de restituer le souffle). Le mécanisme radiophonique ajoute encore à cet effet de réel, car il se met en prise directe avec le mécanisme psychologique :

  • 11 Schaeffer, Dix ans d’essais radiophoniques, 27.

Si le réalisme radiophonique est si efficace, c’est parce qu’il déclenche les ressources de notre champ des perceptions auditives : un simple stimulus, une allusion, un mélange ou une superposition et voici que, à l’image des quatre plateaux du tourne-disque et des potentiomètres du mélangeur, nos propres enregistrements intérieurs se déclenchent, nos impressions anciennes aussi, à différents niveaux.11

  • 12 Derrida, Trace et archive, image et art, 52 : « La trace n’est pas un objet, parce que justement el (...)

6Si l’archive donne ainsi l’impression de « toucher le réel », les traces qu’elle recèle perdent pourtant vite leur évidence. À l’examen, la trace n’est plus la preuve irréfutable d’une pure présence mais à l’inverse « l’objet de la disparition », l’indice d’une absence.12 Les traces sonores sont d’autant plus difficiles à saisir qu’elles se déploient dans un espace intangible :

  • 13 Schaeffer, Dix ans d’essais radiophoniques, 67.

C’est un rendez-vous dérisoire qu’offrent à l’historien comme à tout autre professionnel les archives sonores. Tandis qu’une bibliothèque se parcourt, que le livre se feuillette, et que la divergence des témoignages forme comme un garde-fou, la masse brute des sons enregistrés plonge l’auditeur dans le temps de l’événement et l’écrase d’une authenticité accablante.13

  • 14 Jacques Rancière, Figures de l’histoire (Presses universitaires de France, 2012), 26.

7L’archive sonore se distingue in fine de l’archive écrite comme le monument du document. Le document écrit est intentionnellement rédigé pour officialiser une mémoire, alors que le monument est ce qui garde mémoire par son être même, ce qui parle directement, par le fait que ce n’était pas destiné à parler : « le monument est ce qui parle sans mots ».14

  • 15 Chargée du service public de l’audiovisuel, la RTF est créé en 1949, en remplacement de la RDF (Rad (...)
  • 16 Lise Caldaguès dans Magie et vérité des sons 3/12 (1re diffusion le 24 juillet 1964) : https://www. (...)
  • 17 Le procédé rappelle le bloc magique (une feuille de celluloïd placée sur une feuille de cire), un s (...)

8Mais avant de se mettre à l’écoute de ces monuments singuliers, avant de se plonger dans la lecture des traces sonores, il faut dire quelques mots des archives de la radio, dont il sera ici question. Sans en faire l’historique, rappelons deux dates cruciales. Le Service des archives de la Radiodiffusion-télévision Française (RTF)15 est créé en 1945, soit plus de vingt ans après les premières émissions régulières de radio, débutées en 1922. Ce retard s’explique par le fait que la radio a d’abord été conçue (et peut-être encore aujourd’hui) comme un média de transmission. Jusqu’en 1945, les émissions se faisaient essentiellement en direct. Quelques enregistrements étaient ponctuellement réalisés, mais on ne gardait pratiquement rien, d’autant que les galettes de cire d’abeille utilisées jusqu’en 1940 pouvaient être effacées et réenregistrées.16 Les rares enregistrements sonores ainsi réalisés formaient donc des traces éphémères.17 En 1964, Lise Caldaguès remarquait d’ailleurs que l’esprit de conservation à la radio n’était toujours pas ancré dans les consciences : l’enregistrement sur bandes magnétiques ayant connu le même sort que les galettes de cire, puisque les bandes pouvaient elles aussi être effacées et réenregistrées. Concernant les supports des archives de la radio, Caldaguès reconnaît toutefois une « période heureuse », de 1934 à 1947, avec l’usage des disques souples. Ceux-ci n’étant pas réutilisables, la question de leur conservation se posait nécessairement : 100 000 disques souples seront ainsi intégrés aux archives de la radio dès leur fondation, en 1945. La question du support est donc cruciale, elle conditionne l’archive ainsi que la possibilité même des pratiques artistiques cherchant à travailler sur support, à partir de traces ou d’archives sonores. Il est d’ailleurs remarquable que la musique concrète, qui émerge en 1948, clôture en quelque sorte la « période heureuse » dont parle Caldaguès, en utilisant, manipulant ou détournant les disques souples qui commençaient alors à s’accumuler.

9Historiquement, il existe en tout cas une « contradiction » entre radio et conservation. Le concept d’archive de la radio n’a donc rien d’évident. Il rassemble deux choses distinctes : un principe d’archivage et un principe de transmission, l’idée de conservation étant appliquée à un média sonore qui est avant tout un « média du présent ». Comment cette apparente « contradiction » a pu donc être traitée ? Comment a-t-elle perduré et conditionné l’archive sonore radiophonique dans ses pratiques, archivistiques ou artistiques ? Une chose est sûre : elle se retrouve au cœur de la réflexion de Pierre Schaeffer dans Le temps retrouvé.

Le temps retrouvé

  • 18 Réalisée par Georges Godebert, produite et présentée par Pierre Schaeffer, enregistrée le 18 juin 1 (...)
  • 19 La même annonce ouvrait chaque épisode de l’émission.
  • 20 Pierre-Marie Héron, « 1952 : la première exposition sonore de la radio française », Fabula / Les co (...)
  • 21 Ibid.

10Le temps retrouvé,18 c’est le titre d’un épisode des « Archives sonores », la première émission radiophonique d’archives sonores à voir le jour en France, qui se présente comme une « exposition des archives et de la documentation sonore de la phonothèque centrale de la radiodiffusion française ».19 Diffusée sur les ondes de France-Inter au printemps et à l’été 1952,20 elle donnait carte blanche à des écrivains ou hommes de radio comme Phillipe Soupault, Blaise Cendrars ou Pierre Schaeffer. Organisée par la Direction générale de la radio d’État, l’émission avait pour mission de faire connaître le travail du service des archives de la radio, fondé en 1945, ainsi que de mettre en valeur ses archives. Sur les douze émissions enregistrées, seules quatre semblent avoir survécu.21

  • 22 Couramment employé dans les émissions radiophoniques, ce modèle d’alternance forme la trame du prem (...)

11Le temps retrouvé, c’est une archive sur les archives, une archive d’archives, une émission qui parle d’archives et pratique l’archive, en incorporant divers documents sonores. Schaeffer suit de fait un modèle qu’il applique dans nombre de ses productions radiophoniques, musicales ou sonores : l’écoute d’archives alterne avec leur commentaire.22 Il s’agit donc d’ouvrir l’archive par son écoute, de la déplier pour en faire apparaître différentes strates. Aussi, l’écoute n’est pas seulement un moyen d’analyser l’archive. Elle se prend elle-même comme objet. L’écoute de l’archive, c’est aussi une archive de l’écoute.

12L’archive en l’occurrence s’ouvre par l’évocation d’une trace, le sillon creusé par un instrument de labour : « Quand la charrue trace un sillon, on l’ensemence et on le ferme. Passez-y une seconde fois, vous n’avez guère de chance de retrouver la même odeur d’hiver, le pas des mêmes bœufs, le tour de rein qui vous pliait le jour déjà lointain des semailles. » Ce premier sillon, c’est l’image du « temps qui passe », celui de la vie, de la semence et de la fécondation universelle, qui ne se joue qu’une fois et ne revient jamais : « Le temps passe et nous nous en allons. » À côté de ce « temps qui passe », il y a « le temps passé, qui fripe les visages, vide les cœurs, fane les vies ». On l’appelle « le temps perdu », d’après un auteur célèbre dont Schaeffer ne mentionne tout d’abord pas le nom. L’émission s’ouvre donc par la mise en évidence de deux temps hétérogènes, un présent qui fuit sans cesse et un passé définitivement perdu.

13Mais le sillon, ce n’est pas seulement celui creusé dans la terre, c’est aussi celui gravé à la surface du disque, la trace qui contient un enregistrement sonore. Or ce sillon-là possède un pouvoir singulier, puisqu’en repassant dans le même sillon, on ramène à la vie le temps passé : « Les sillons de nos disques ne fécondent rien mais gardent jalousement, comme les pyramides leur momie, des parcelles de temps comme suspendues dans l’éternel. Qu’on fasse tourner ce disque et les bandelettes sautent, la momie se délivre, le rêve de Goethe, de Proust, se réalise. L’instant renaît, le temps est retrouvé. » Et Schaeffer d’ajouter : « Un des miracles de ce siècle, c’est que ce temps perdu est tout entier contenu dans des réservoirs de temps retrouvé qu’on appelle les discothèques. »

  • 23 Le temps retrouvé fait écho à une émission réalisée par Pierre Schaeffer le 6 août 1945, À la reche (...)

14Pour saisir les pouvoirs de l’enregistrement sonore, Schaeffer en appelle donc à la littérature, en reprenant à son compte le titre du dernier tome de Marcel Proust, À la recherche du temps perdu. Pourquoi cet emprunt ? Le temps retrouvé, c’est le moment où le narrateur réalise sa vocation d’écrivain grâce à la remémoration du passé, déclenchée par une série de petites sensations. La vue de pavés disjoints, le son d’une cuillère frappant une assiette ou la raideur d’une serviette font remonter des souvenirs redonnant au narrateur l’envie d’écrire sur son passé, sur ce « temps perdu » qu’il retrouve par petites touches. Or ces sensations défient la loi du temps opposant le passé au présent. Elles illustrent en ce sens le principe de la reproduction sonore, qui permet de revivre le passé comme présent. L’enregistrement sonore permet lui aussi d’isoler, d’immobiliser, de reproduire ou de revivre « un peu de temps à l’état pur », « des parcelles de temps comme suspendues dans l’éternel ».23

  • 24 Héron, « 1952 : la première exposition sonore de la radio française », § 16.
  • 25 Pierre Schaeffer, Essai sur la radio et le cinéma. Esthétique et technique des arts-relais 1941/194 (...)

15Schaeffer se montre certes très littéraire dans son propos,24 mais la littérature fonctionne ici comme un point de départ duquel l’ingénieur du son va s’éloigner pour penser la spécificité de l’archive sonore. Cet écart se trouve déjà explicité quand Schaeffer affirme que l’enregistrement sonore « réalise » le rêve de Proust. Il « accomplit » la littérature car il est bien plus habile à rendre les sensations, la moindre intonation, le moindre accent, la moindre respiration ou le moindre froissement de papier : « Pour décrire la moindre chose ou l’évoquer, le langage se perd en efforts interminables et le résultat est toujours décevant ».25 Le « pouvoir concret » de la radio ou du cinéma tient au contraire, selon Schaeffer, en la capacité de fixer les « formes sensibles » d’un objet ou d’un bruit, des détails que l’écriture littéraire ne peut saisir en tant que tels :

  • 26 Schaeffer, Essai sur la radio et le cinéma, 52-53.

À la radio, le pouvoir de la voix sur un texte est illimité : il est courant d’entendre les meilleurs textes anéantis par une voix médiocre ou de découvrir un sens nouveau aux phrases les plus banales, de sorte qu’il faut bien penser que ce ne sont pas des textes que nous apporte la radio, mais un texte parlé, absolument concret, c’est-à-dire où la moindre intonation, le moindre accent, peut, non seulement déséquilibrer d’emblée l’ordonnance formelle de la phrase, mais changer le sens ou fausser l’intention […]. Il en est de même pour les accessoires ou les bruits : tel accessoire, insignifiant au théâtre, prend tout à coup dans le champ de la caméra une importance exceptionnelle. Il est d’usage courant de faire parler les aiguilles d’une montre, la fumée d’une cigarette ; de même, à la radio, la moindre respiration, le moindre froissement de papier, non seulement s’entendent, mais on s’attend à ce qu’ils signifient quelque chose.26

Pulsion d’archive

  • 27 Derrida : « L’archiviste n’est pas quelqu’un qui garde, c’est quelqu’un qui détruit », Trace et arc (...)

16Il n’y a pas que les disques pour archiver des sons. On conserve aussi « le temps perdu » sur des rubans sensibles, des galettes de cire ou des pellicules, tous ces supports étant extrêmement fragiles. Après avoir salué le travail de celles et ceux qui ont la charge de sélectionner, restaurer et conserver les archives sonores qui méritent un jour de revivre, Schaeffer poursuit : « Quant à moi, je ne saurais pas, je garderais tout, même les chutes, qui brûlent de temps en temps dans le jardin de ce Studio. » Schaeffer ne parle donc pas en archiviste, si l’on considère que l’archiviste n’est pas seulement quelqu’un qui garde, mais quelqu’un qui détruit, comme le souligne Derrida : « Il garde beaucoup, mais s’il ne détruisait pas, il ne garderait rien »27. Schaeffer est lui aussi bien obligé de faire le tri pour produire Le temps retrouvé. Il sélectionne donc, mais comme à rebours, car son attention se porte d’abord sur ce qui se trouve précisément exclu dans le processus habituel de sélection des archives de la radio : les chutes qu’on détruit par le feu dans les jardins du Studio d’essai.

  • 28 Jacques Derrida, Mal d’archive (Galilée, 2005), 23.

17Schaeffer met ainsi en évidence un versant de l’archive souvent oublié ou passé sous silence, ce que Derrida a appelé la « pulsion d’archive »28 : une pulsion de mort, de destruction ou de perte, qui semble contredire le principe de conservation mais qui en est pourtant constitutif, élargissant ainsi le concept de l’archive :

  • 29 Derrida, Trace et archive, image et art, 60-64.

Il n’y a pas d’archive sans destruction, on choisit, on ne peut pas tout garder. Là où on garderait tout, il n’y aurait pas d’archives. L’archive commence par la sélection, et cette sélection est une violence. Il n’y a pas d’archive sans violence. Cette violence n’est pas simplement politique au sens où elle attendrait qu’il y ait un État désignant des fonctionnaires qui ont compétence reconnue. Non, cette archivation a lieu déjà dans l’inconscient. […] Je sélectionne violemment ce dont je considère qu’il faut que ce soit répété, que ce soit gardé, que ce soit répété dans l’avenir. C’est un geste d’une grande violence. L’archiviste n’est pas quelqu’un qui garde, c’est quelqu’un qui détruit. Il garde beaucoup, mais s’il ne détruisait pas, il ne garderait rien. C’est quelqu’un qui prétend savoir ce qu’il faut détruire, ou disons ce qu’il faut laisser tomber […]. Le métier d’archiviste est un métier terrible. La pulsion d’archive est une pulsion terrible. C’est une pulsion destructrice, contrairement à l’image conservatrice qu’on en a […]. Alors cette archivation sélective, qui est toujours à la fois bénéfique et monstrueuse, les deux à la fois, c’est une chance et une menace, ça ne vaut pas seulement dans les institutions sociales et politiques, ça vaut dans l’inconscient, c’est ce qui se passe en nous. On garde des tas de choses, on sélectionne et on détruit. Pour garder, justement, on détruit, on laisse se détruire beaucoup de choses, c’est la condition d’une psyché finie, qui marche à la vie à la mort, qui marche en tuant autant qu’en assurant la survie. Pour assurer la survie, il faut tuer. C’est ça, l’archive, le mal d’archive.29

  • 30 Ibid., 61.

18Il n’est pas indifférent que Schaeffer pose ainsi, comme préalable à toute réflexion sur l’archive sonore, la destruction par le feu des bandes magnétiques, qui « brûlent mieux que des sarments de vigne », rappelant par là même que l’archive est vouée à sa perte, que sa survie n’est que momentanée. C’est parce que la trace est finie, parce qu’elle peut disparaître à tout moment, qu’on organise sa survie, qu’on l’archive : « L’archivation est un travail fait pour organiser la survie relative, le plus longtemps possible, dans des conditions politiques ou juridiques données, de certaines traces choisies à dessein ».30

19D’entrée, Schaeffer renverse donc la question de l’archive : il ne l’aborde pas en se demandant ce qu’il faut garder ou conserver, mais considère ce qui est détruit, effacé ou presque, mis à l’écart ou au rebut. À partir d’une pratique de l’archive radiophonique, Schaeffer semble ainsi préfigurer les réflexions de Derrida sur l’archive. Il s’en distingue pourtant sur un point crucial, car pour Derrida, suivant Freud, la pulsion d’archive est anarchivique. Elle est muette et ne laisse normalement pas de trace :

  • 31 Derrida, Mal d’archive, 24.

Elle est au travail, mais dès lors qu’elle opère toujours en silence, elle ne laisse jamais d’archive qui lui soit propre. Elle travaille à détruire l’archive : à la condition d’effacer mais aussi en vue d’effacer ses « propres » traces – qui ne peuvent plus dès lors être dites « propres ». Elle la dévore, l’archive, avant même de l’avoir produite au-dehors.31

  • 32 Derrida, Trace et archive, 60-61.

20La destruction à l’œuvre dans toute production d’archive opère avant que l’archive ne soit constituée au-dehors (l’archive est hypomnésique). Elle efface l’archive avant que celle-ci ne s’inscrive à l’extérieur, avant qu’elle ne soit consignée, car la violence de l’archive ne relève pas seulement d’un État. Elle opère dans l’inconscient : « Dans une seule personne, il y a ce que la mémoire garde ou ne garde pas, détruit ou ne détruit pas, refoule d’une manière ou d’une autre. Il y a donc constitution d’archives mnésiques là où il y a économie, sélection des traces, interprétation, remémoration, etc. ».32 La pulsion d’archive fait ainsi apparaître différentes topiques qui forment un « modèle archival » et commandent la censure, le refoulement ou la destruction de l’archive. Mais cette topologie permet aussi de comprendre comment il est possible d’archiver la pulsion d’archive, de faire apparaître cette pulsion muette qui ne laisse normalement pas de trace. Car la pulsion d’archive de Schaeffer, cette « pulsion irrésistible pour interpréter les traces, pour leur donner du sens et pour préférer telle trace à telle autre », prend justement le contrepied de l’archivage ayant cours au sein des archives de la radio, relançant par là même le processus d’archivation.

21Dans Le temps retrouvé, Schaeffer nous fait écouter des archives vouées à disparaître, sauvées in extremis par leur intégration dans une méta-archive. N’est-ce pas là déjà archiver la pulsion d’archive ? C’est un geste artistique, qui extrait les archives d’un circuit déterminé, sans les fondre toutefois dans une œuvre d’art. Schaeffer les expose l’une après l’autre, isolément, pour les écouter et les commenter. Aussi peut-on considérer que Le temps retrouvé témoigne en tant qu’archive d’un processus de disparition inhérent à toute archive : elle forme en ce sens une archive de l’anarchivique.

Hantologie sonore

  • 33 Schaeffer a parlé de « grain de la voix » bien avant Roland Barthes, dans le texte « La radio cherc (...)

22Mais de quelles archives s’agit-il au juste ? Pourquoi ont-elles été mises au rebut et pour quelles raisons Schaeffer choisit de les sauver ? Les premières archives écoutées, ce sont des extraits de voix de María Casarès, Pierre Freney ou Habib Benglia, qui ont participé aux aventures du Studio d’essai de la RTF, fondé en 1943. Comme le rappelle Schaeffer dans Le temps retrouvé, ces enregistrements ont dû être repris en raison d’un mauvais départ, d’un bruit de fond ou d’une erreur de diction. À l’écoute, ces « défauts » sont à peine audibles. Les enregistrements font davantage entendre le bruit des sillons, les « grains de voix »33 enregistrées plutôt que leur « contenu intelligible », mis au second plan grâce au montage de courts extraits, présentés hors contexte.

  • 34 Derrida, Mal d’archive, 142.
  • 35 Ibid., 141.

23Après l’écoute de ces premiers extraits de voix, Schaeffer reprend : « Voilà, c’est vivement fait. Tout est brûlé. Tout est consumé. Il est fini le feu de joie dans le jardin couleur d’automne. » La remarque peut s’entendre en deux sens : la simple écoute des archives les consumerait en les rejouant ; ou bien les chutes en question ont effectivement été brûlées, après avoir été réenregistrées pour l’émission. Schaeffer souffre en tout cas d’un « mal d’archive ». Il se porte vers l’archive d’un désir nostalgique, « un désir irrépressible de retour à l’origine, une nostalgie du retour au lieu le plus archaïque du commencement absolu »34 (la fondation du Studio d’essai), là où l’archive se dérobe et s’anarchive, là où elle se confond avec l’origine de ce qu’elle a perdu en l’enregistrant. Privilégiant ainsi la mémoire vive, Schaeffer se livre à une anamnèse autobiographique et institutionnelle, si bien qu’on ne sait plus de quelles archives il s’agit : celles de Schaeffer ou celles de la radio, celles de l’institution ou celles du fondateur du Studio d’essai ? Où faire passer la limite ? Un « trouble de l’archive » fait écho au « mal d’archive » : « Le trouble des secrets, des complots, de la clandestinité, des conjurations mi-privées mi-publiques, toujours à la limite instable entre le public et le privé, entre la famille, la société et l’État, entre la famille et une intimité encore plus privée que la famille, entre soi et soi ».35 Schaeffer illustre parfaitement ce trouble. Et s’il choisit de sauver ces archives, c’est aussi qu’elles se confondent avec sa propre mémoire, ses propres archives. C’est pourquoi il veut les conserver, d’autant plus si ces voix sont celles de disparus : « J’espère qu’on ne brûle pas dans ces bobines un essai même raté, une phrase même tronquée, de ceux qui n’en pourront plus dire jamais, de ceux qui ne sont plus et parmi ceux-là, que j’aimais, Louis Salou par exemple » :

[voix de Louis Salou]

« Le peu qu’on vous en dit vous brouille le reste qu’on vous tait

Certes l’évidence… mais déjà j’ai trop parlé, seul le silence… »

  • 36 Schaeffer écrit : « Si l’on s’approche du micro, à quelques centimètres, l’auditeur a l’impression (...)

24Ce n’est pas seulement la voix d’un disparu qui hante ici Schaeffer. C’est un énoncé performatif, qui laisse entendre autrement le mal d’archive, à travers une ellipse ou une phrase tronquée après le mot de silence… Mais lorsque Schaeffer reprend la parole, ce n’est plus sur le ton de la confidence, ce n’est plus d’une voix soufflée, chuchotée.36 Il parle d’un ton plus assuré, comme s’il avait changé de plan, qu’il était sorti de la sphère privée, de l’espace du dedans : « Comment cacherais-je mon émotion ? Voici des voix qui ne sont plus, que le disque seul retient encore avec cet incroyable souffle de vie que les machines redonnent aux morts. Les morts parlent et se rassemblent les dispersés.

  • 37 Derrida, Mal d’archive, 142.

25Schaeffer change donc de topique : il n’est plus dans la confidence et l’intimité. L’écoute n’est plus tendue vers le fantasme de l’origine. Elle n’est plus portée par la mémoire vive de l’instant où l’archive n’était pas encore archive mais se confondait avec « la pression du pas qui laisse sa marque encore vivante sur un support, une surface, un lieu d’origine ».37 Schaeffer prend ses distances avec la nostalgie de l’origine pour reconnaître la spectralité de l’archive, l’hantologie de l’archive. Détournant le mot de Derrida, on dira que l’hantologie manifeste ici l’ontologie d’une trace à la fois audible et invisible, issue du passé et qui hante le présent. On le sait, la radio est le médium hantologique par excellence puisqu’elle fait entendre des voix sans visages, des voix fantomatiques qui hantent le présent.

26L’hantologie déconstruit le concept d’ontologie. Elle défait l’absolu de l’origine, elle la dédouble, tout en répondant au concept d’anthologie : deux aspects de l’archive qui structurent Le temps retrouvé. Car en resuscitant les voix les plus diverses, de tous les temps, de tous les lieux, il est possible de « rassembler les dispersés », ce qui implique tout un travail de découpage et de remontage d’archives. Aussi, les archives sonores de la radio ressuscitent plus que des voix, des dialogues, des ambiances, des bruits ou des plans sonores, autant d’éléments qui font partie de la « mise en onde » radiophonique, ravivant une question qui hante encore Schaeffer en 1952 : est-ce que la radio est un art ?

Du style radiophonique au cristal de temps

  • 38 Schaeffer, « L’art radiophonique », conférence du Centre d’Étude Radiophonique, le 22 février 1944, (...)

27La question de l’archive sonore débouche donc sur celle de l’art, puisque l’art, c’est aussi une question de traces, une certaine économie de traces. Schaeffer repose ainsi, de biais, la question de l’art radiophonique : « Que serait la littérature si l’imprimerie n’existait pas ? Les œuvres n’existeraient que par tradition orale. Il n’y aurait pas de bibliothèque. Mais qu’est-ce que lire si on n’est pas capable de relire ? Qu’est-ce qu’une œuvre si elle ne flotte que de bouche à oreille ? La musique elle-même, sans partition, existe à peine… » De même, la radio aurait besoin d’archives pour devenir un art. Schaeffer l’avait souligné dès 1944, dans une de ses premières conférences sur l’art radiophonique, où il pointait le manque d’un service d’archives et la difficulté de rassembler les traces des premiers essais d’art radiophonique (comme ceux de Fernand Divoire ou de Carlos Larronde), si bien qu’il n’y avait pas de véritables œuvres à discuter ou à analyser, les documents trouvés étant fragmentaires et n’ayant pas valeur d’œuvre mais seulement d’exemples sonores.38

28Schaeffer s’est vite écarté de l’idée d’un art radiophonique pour s’attacher à ce qui fait le style radiophonique. Il y revient dans Le temps retrouvé, en estimant qu’on souffre d’un malentendu. On est habitué à écouter la radio pour ce qu’elle raconte, sans s’interroger sur la manière dont elle raconte. Or c’est justement là que se pose la question du style : « Existe-t-il en radio la même différence qu’en littérature où la façon de traiter le sujet est essentiellement un phénomène littéraire, plus que le sujet ? » Pour répondre à la question, Schaeffer va emprunter un exemple tiré de l’information et non plus de la dramatique radiophonique, en faisant cette remarque préliminaire : on écoute en général qu’une seule fois la radio, et on ne fait alors que participer à un événement ordinaire, tandis qu’on devrait l’écouter plusieurs fois : « On devrait se servir du disque comme d’un livre, si on voulait faire de la radio un art, si on voulait goûter ses œuvres et découvrir qu’il y a un phénomène de radio comme il y a un phénomène littéraire. » Mais pourquoi est-ce l’information qui se trouve ici convoquée alors qu’il s’agit de considérer les possibilités d’un art radiophonique ? C’est que l’information est l’exemple type du matériau radiophonique : elle ne s’écoute normalement qu’une fois et elle met en rapport avec le cours des événements ordinaires. Qu’adviendrait-il alors si on en répétait l’écoute ? Cette répétition changerait-elle la perception des événements ? Schaeffer nous convie alors à une expérience, un exercice d’écoute.

  • 39 Le document source est intitulé Libération de Paris : barricades places de la République, enregistr (...)
  • 40 Pierre Schaeffer, Machines à communiquer 1. Genèse des simulacres (Seuil, 1970), 95.

29Sans être introduite par aucun commentaire, l’archive suivante commence de manière abrupte. Un bruit assourdissant, une série de coups de feu, puis une voix : « Ils sont sur les boulevards de Beaumarchais… » C’est un radioreportage de Pierre Crenesse sur la Libération de Paris, durant les journées historiques du 19 au 26 août 194439. En direct sur les barricades, Crenesse interroge les combattants FFI (Forces Françaises de l’Intérieur) qui font face aux Allemands. L’archive est bien différente des enregistrements de voix qui précédaient. Ici, le micro est branché sur le réel. La radio témoigne en temps réel ou presque (certains reportages de Crenesse ont été diffusés quelques jours après leur enregistrement) de l’histoire en train de se faire. Or c’est cette actualité qui fait pour Schaeffer le style radiophonique par excellence : « Ce n’est pas ce qui se passe qui nous intéresse, mais le fait nu qu’il se passe, en ce moment même, quelque chose. »40

  • 41 Ibid., 96.
  • 42 Ibid.

30Schaeffer reste donc attaché à l’idée d’une radio de transmission, une radio du direct qui serait une archive vivante. Mais si la radio retransmet l’événement dans l’instant même, elle est bien forcée de le rendre tel quel,41 avec toutes ses imperfections, les aléas du direct ou autres éléments perturbateurs témoignant justement du style radiophonique : « Ces personnalités qui bafouillent, ces figures qui hésitent, ces péripéties hors sujet, ces interventions incongrues, voilà bien la réalité, la vraie, celle dont le rythme nous surprend. »42 Pour Schaeffer, il existe donc deux domaines radiophoniques bien distincts :

  • 43 Ibid., 98-99.

celui de l’événement, à l’instant où il se passe, avec ses bavures, ses lacunes, ses boursouflures, les irrégularités de son rythme et de son intérêt, qui est le domaine propre de la radio ; et celui de la retransmission (au mieux) ou de l’imitation (au pire) des genres les plus divers […], du lyrisme au journalisme. Autrement dit, la radio ne s’exprime que là où l’art fait défaut, et l’authenticité lui manque dès qu’interviennent les artifices d’une mise en forme pourtant nécessaire.43

  • 44 Derrida écrit : « Singularité irremplaçable d’un document à interpréter, à répéter, à reproduire, m (...)

31On comprend pourquoi, dans sa recherche du style radiophonique, Schaeffer repart du radioreportage, du document brut, de l’actualité et du direct. Mais il fait alors face à un dilemme de taille. Car comment la singularité irréductible d’un instant vécu peut s’accorder avec la nécessité de sa reproduction ou de sa mise en forme artistique ?44

32Schaeffer soulève une question relative à toute archive : comment l’écoute d’un document, dans sa répétition même, peut-elle maintenir la singularité de son objet, ou son aura ? Appliquée au sujet de l’information, la question semble pourtant devoir être reformulée. Comment l’écoute répétée d’un radioreportage peut-elle transformer la perception de son contenu, ordinaire ou prosaïque, pour lui donner une dimension poétique, sinon artistique ?

33Pour répondre à ces questions, Schaeffer décrit l’impression que laisse l’écoute répétée de l’archive sur la Libération de Paris, en la comparant à l’image d’une plaque photographique qui se serait développée très lentement : « Le jour où on a passé ce reportage, c’était un événement. Quelque temps après, c’était un souvenir, on était sensible au climat dramatique, et puis ensuite on s’est attaché à un tout petit fragment, à une parcelle qui a semblé briller au fond de ce disque. C’est cette réflexion terminale, ce propos absolument inattendu, dont l’accent faubourien est inimitable, ce : “On y passe en affaire”. » Schaeffer repasse alors le fragment en question, l’enregistrement sonore (l’expression et le rire qui suit) d’un combattant anonyme, qui clôt le reportage de Crenesse.

  • 45 Voir les « Notes sur l’expression radiophonique », in Machines à communiquer 1 (Seuil, 1970), 106 e (...)

34L’écoute répétée transforme donc la perception de l’archive : elle la façonne au point où l’écoute s’y trouve incorporée, comme une autre couche de l’archive, venant relancer le processus d’archivation. L’écoute de l’archive, c’est aussi une archive de l’écoute, l’écoute comme archive. Car l’écoute, comme l’archive, opère par tri et sélection. Schaeffer documente son écoute, manipule les archives, et ce qu’il relève fait directement écho à ses recherches sonores, radiophoniques ou musicales. L’écoute répétée de l’archive opère en effet un déplacement, un glissement, ici gradué en trois temps (événement/souvenir/fragment), s’écartant peu à peu du sujet principal, du récit ou de l’événement enregistré pour se recentrer sur des détails anodins, des accents ou des bruits de fond qui prennent soudain un nouveau relief.45 C’est la même opération qui est à l’œuvre dans l’écoute de l’archive sur la Libération de Paris et que Schaeffer explicite en ces termes : « La recherche du temps perdu n’est donc pas un souci de puriste. Dans le temps retrouvé, il y a des perles et ce ne sont pas des poèmes exquis, ce sont des détails, ce sont des riens, ce rire un peu gras, cet accent. Et voilà la vie plus vraie que lorsqu’elle se déroulait. Cadrée comme par une caméra et cristallisée comme un corps pur. » Le temps retrouvé, ce n’est donc pas la simple reproduction du passé, c’est la transformation de ce passé et la transfiguration du réel.

Une épistémologie du détail

  • 46 Arlette Farge, Le Goût de l’archive (Seuil, 1989), 97.

35L’écoute répétée de l’archive transforme l’événement en déplaçant l’attention sur une série de détails, un rire, un accent ou un bruit, qui prennent un nouveau relief et transfigurent le réel. Le temps retrouvé passe donc par le recentrement sur le détail. Or ce déplacement n’est pas anodin au regard de l’archive. Il rappelle ce que Arlette Farge écrit dans Le Goût de l’archive. Plus on travaille l’archive, plus on se penche sur des détails anodins : « Les événements sont minuscules, les incidents plus qu’ordinaires, les personnages communs et les archives collectées à leur sujet ne sont que des fragments. »46

  • 47 Ibid., 100-101.
  • 48 Ibid., 102.
  • 49 Ibid., 125.

36Travailler ainsi sur le détail, le minuscule ou le quasi-imperceptible questionne d’abord la notion d’événement en histoire. Considérer le détail, c’est déplacer l’événement, abandonner les grands événements et les grands hommes pour s’intéresser à ce qui ne faisait pas événement : « L’événement est aussi cette expression morcelée de l’être, livrée comme trace, souvenir, amnésié en même temps qu’accompagné de l’écho des vibrations du monde qui l’entoure ».47 L’attention au détail participe d’une histoire non événementielle, d’une micro-histoire, qui se détourne des grands récits pour percevoir la démesure du singulier, pour construire de nouveaux objets du savoir, comme le peuple, les masses ou les discours. Farge considère ainsi que les mots de l’archive font événement. Les « façons de parler » créent de l’événement, car elles sont « un langage en actes ».48 C’est le cas des « formes d’expressions populaires ».49 Et celle que retient Schaeffer (« On y passe en affaire »), typique de l’argot parisien de l’époque, en donne un bel exemple, d’autant qu’elle fait entendre un « accent faubourien inimitable ».

  • 50 Ibid., 59.
  • 51 Voir Schaeffer, Machines à communiquer 1, 100.

37Il y a donc une continuité de méthode entre l’archive écrite et l’archive sonore, lorsque la lecture ou l’écoute se recentre sur des détails : « Par moments, l’archive miniaturise l’objet historique […] elle isole comme le ferait un microscope l’exercice des passions personnelles. »50 Les techniques de reproduction visuelles ou sonores sont autant de moyens pour isoler, observer ou analyser des détails. Mais le cadre de la caméra, le gros plan cinématographique ou le microphone, qui opère comme un microscope,51 vont plus loin : elles permettent de saisir des détails que l’écriture ne peut fixer, des traces sonores, un accent ou un rire qui font la singularité, la signature inimitable d’un être à un moment donné.

  • 52 Ibid., 103.
  • 53 Voir Sigmund Freud, Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient (Gallimard, 1988), 100.
  • 54 Voir Machines à communiquer 1, 106. Schaeffer s’appuie sur la distinction faite par Paul Valéry ent (...)
  • 55 Schaeffer, Machines à communiquer 1, 108.

38Le recentrement sur le détail ne répond donc pas seulement à un changement d’échelle. Deux opérations au moins y sont en jeu, définies par Schaeffer lorsqu’il s’attache aux pouvoirs du microphone : grossissement et séparation.52 On pourrait aussi parler de condensation,53 mais c’est peut-être le terme de cristallisation qui serait ici le plus approprié, car il indique une transformation de la matière sonore. Sous ce terme, Schaeffer répond en outre au dilemme auquel il faisait face entre l’actualité, qui ne s’écoute normalement qu’une fois, et l’œuvre d’art, dont on doit pouvoir répéter l’écoute. Après expérience, l’écoute répétée du radioreportage transforme bien le contenu informationnel. L’événement se déplace pour faire apparaître, à travers un détail, une matière sonore nouvelle, le langage dans sa réalité sonore concrète. Cette cristallisation marque une transformation dans la perception du matériau sonore, un changement de la valeur accordée aux sons, transformation qui renvoie donc à un changement de régime d’écoute et à une esthétique que Schaeffer a explicitée à maintes reprises, à partir de la distinction entre prose et poésie. Plutôt que de présenter les images ou les sons comme des signes abstraits au service d’un discours (prose), le micro les isole pour mettre en évidence leur forme sensible (poésie).54 Ce sont des opérations poétiques qui sont ainsi appliquées à l’écoute de l’archive, le « cristal de son » étant ce à partir de quoi la poétique précipite.55

  • 56 Georges Didi-Huberman, « L’aporie du détail », in Devant l’image (Minuit, 1990), 274.
  • 57 Ibid., 276.
  • 58 Ibid., 280.
  • 59 Ibid., 291.

39L’attention au détail ne relève donc pas d’une simple phénoménologie. Il renvoie à une esthétique et à une épistémologie, mise en lumière par Georges Didi-Huberman. Pour ce dernier, le détail recouvre trois opérations distinctes : s’approcher (on entre dans le détail comme dans une intimité épistémique), découper (la taille qui met en morceaux), et faire le compte (la somme ne pouvant plus se faire qu’en passant par le détail).56 Dans le champ conceptuel des sciences de l’observation, le statut épistémologique du détail est celui d’une disjonction du sujet de la connaissance, renvoyant à un conflit entre la minutie du détail descriptif et la clarté du dispositif interprétatif.57 Selon Didi-Huberman, le regard détaillé parvient à délier la matière de la forme.58 L’aporie du détail, c’est quand la finesse descriptive débouche sur une perte de contrôle, quand l’opacité matérielle renverse toute mimésis pour rendre sensible une « durée tremblante », des « extases de temps ».59

Paradigme indiciaire

  • 60 Farge, Le Goût de l’archive, 88.

40La question du détail nous emmène bien loin : elle emporte toute une épistémologie, qui concerne les sciences de l’observation, l’histoire ou l’histoire de l’art. Mais elle répond d’abord, pour ce qui nous occupe, à la question que pose tout traitement de l’archive. Comment décider entre l’essentiel et l’inutile, le nécessaire et le superflu ? La question intervient durant le processus de sélection de l’archive ainsi que dans sa lecture, son écoute ou son interprétation. On se trouve alors dans une situation comparable à celle décrite par Didi-Huberman : un non-savoir, l’incertitude de la connaissance approchée. Ainsi selon Farge, il n’y a pas de bonne méthode : « La démarche est en fait semblable à celle du rôdeur, cherchant dans l’archive ce qui y est enfoui comme trace positive d’un être ou d’un événement, tout en restant attentif à ce qui fuit, ce qui se soustrait et se fait, ce qui se remarque comme absence. »60 Le détail, c’est aussi cela : la trace positive qui marque comme une absence.

  • 61 Carlo Ginzburg, « Signes, traces, pistes. Racines d’un paradigme de l’indice », Le débat, n° 6 (198 (...)

41L’archive, c’est un système de traces qui appelle une méthode de lecture des traces. La démarche du rôdeur que mentionne Farge fait référence au travail de l’historien Carlo Ginzburg. Pionnier de la micro-histoire, Ginzburg a montré que l’attention au détail appartenait à un paradigme indiciaire61 qui a pénétré le champ des sciences humaines à partir de la fin du XIXe siècle et que la réflexion sur les archives sonores gagnerait à considérer, les techniques de reproduction visuelle ou sonore appartenant de fait au paradigme indiciaire.

  • 62 Ibid., 8.
  • 63 Ibid., 9
  • 64 Ibid., 11.
  • 65 Sigmund Freud, Le rêve et son interprétation (Gallimard, 1989), 53.

42Très brièvement : à quoi renvoie ce paradigme indiciaire ? Selon Ginzburg, les méthodes développées par Giovani Morelli62 pour authentifier des peintures de maître, celles de Sherlock Holmes dans les romans policiers de Conan Doyle ou celles que Sigmund Freud développa pour la psychanalyse ont en commun de se recentrer sur l’examen de détails apparemment insignifiants.63 Dans Le Moïse de Michel-Ange, Freud explique que la technique médicale de la psychanalyse cherche à deviner par des traits dédaignés ou inobservés, les choses secrètes, cachées ou ignorées. Les détails habituellement jugés comme dépourvus de sens, triviaux ou bas, témoignent des moments où la vigilance se relâche pour laisser place à des traits personnels qui échappent au contrôle de la conscience individuelle.64 Dans la lecture de l’inconscient, le « détail obscur » se fait ainsi le substitut de l’idée essentielle.65 Selon Jacques Rancière, cette méthode du détail peut se pratiquer de deux manières :

  • 66 Jacques Rancière, « Des divers usages du détail », in L’inconscient esthétique (Galilée, 2001), 58- (...)

Il y a d’une part le modèle de la trace que l’on fait parler, où on lit l’inscription sédimentée d’une histoire […]. Mais il y a aussi l’autre modèle, qui voit dans le détail « insignifiant » non plus la trace permettant de remonter un processus, mais la frappe directe d’une vérité inarticulable, s’imprimant sur la surface de l’œuvre en déjouant toute logique d’histoire bien agencée, de composition rationnelle des éléments.66

  • 67 Schaeffer, Machines à communiquer 1, 102.

43On retrouve là les deux pôles de l’archive : l’effet de réel qui témoigne d’une pure présence et le trouble où nous laisse toute interprétation de traces ou d’indices. S’il mobilise dans sa pratique ces deux manières de faire, Schaeffer appartient en tous cas au paradigme indiciaire. Lorsqu’il explicite les pouvoirs du micro, il semble osciller entre Sherlock et Freud. Le micro, qui fonctionne comme une loupe, révèle d’abord « les imperfections de la composition ou de la voix, des défauts d’interprétation ou de conception : là où le comédien, le musicien ou l’écrivain a manqué de sérieux dans l’exercice de son art ».67 Mais l’examen des détails révèle bien plus qu’un défaut de maîtrise :

  • 68 Ibid., 101.

J’écoute l’enregistrement. De quoi témoigne-t-il ? Du rythme que j’ai bien ou mal pris ? De cet instant où ma vigilance s’est relâchée, où n’étant plus tout entier à ce que je disais, j’ai cru pouvoir faire illusion ? Si ce n’était que cela ! Cette voix qu’au premier essai j’entends comme celle d’un autre, est-ce la mienne ? Surprise cruelle. Terreur superstitieuse. Cet ami dont j’entends à présent la voix que je croyais si familière, l’avais-je méconnu ? Cette intonation, de sa part, me surprend, m’inquiète presque. Et ce rire…68

  • 69 Sigmund Freud, L’inquiétante étrangeté et autres essais (Gallimard, 1985), 221.
  • 70 Didi-Huberman, Devant l’image, 192.
  • 71 Ibid., 308.

44Les détails de l’enregistrement sonore ne témoignent pas seulement des imperfections, des défaillances ou des défauts de l’artiste. Les indices qu’il rassemble ouvrent à quelque chose de plus fondamental : une altérité au cœur du sujet, approchant ce que Freud a appelé l’inquiétante étrangeté (Unheimlich, ce qui est à la fois familier et dissimulé).69 L’indice devient alors symptôme, un accident qui déchire la représentation, à commencer par la notion de « moi » ou de « conscience ».70 C’est donc un autre éclat de rire que celui qu’on entendait dans l’archive sur La Libération de Paris. Si ce dernier mettait au second plan le « message » ou la « communication », il fonctionnait encore comme indice là où le symptôme semble advenir ici comme une pure énigme, « une entité sémiotique à double face : entre l’éclat et la dissimulation ».71

Musique concrète

  • 72 Sur toutes ces questions, je me permets de renvoyer au livre de l’auteur sur la Symphonie pour un h (...)

45Pierre Schaeffer, qui produit l’émission Le temps retrouvé en 1952, a forgé le concept de musique concrète peu de temps auparavant. Après les Études de bruits (1948), il signe d’autres compositions sonores en 1950 et fonde en 1951 le Groupe de recherche de musique concrète (GRMC), qui deviendra en 1958 le Groupe de recherches musicales (GRM). Si les débats autour de cette nouvelle musique sont vifs, une chose est sûre : la musique concrète travaille à partir de supports, de documents ou d’archives qui sont utilisés comme matériaux pour la création sonore. L’enregistrement n’est plus pensé comme un simple moyen de reproduction technique. Il permet de produire un contenu sonore original, en travaillant, découpant et modifiant les traces sonores enregistrées ou en y appliquant des procédures spécifiques.72

46Dans sa constitution même, la musique concrète pose donc la question des usages artistiques des traces sonores. Le temps retrouvé prend ainsi un nouveau relief. Si l’émission n’est pas une œuvre musicale, elle témoigne néanmoins d’une pratique de l’archive qui a conditionné l’émergence de la musique concrète. Aussi, on pourrait se demander dans quelles mesures les procédures que Schaeffer explicite dans Le temps retrouvé ont pu informer les procédures inaugurales de la musique concrète. On en reviendra donc à l’exemple classique de la boucle sonore, où l’on découvrira que le fragment isolé et répété brille du même éclat que le fragment sonore perçu à l’écoute de l’archive sur la Libération de Paris.

  • 73 Pierre Schaeffer, À la recherche de la musique concrète (Seuil, 1952), 40.
  • 74 Ibid., 41.

47Les premiers essais de sillon fermé sont réalisés sur disque souple à partir de documents, d’enregistrements, d’archives ou de chutes mises au rebut. Dans l’Étude pathétique (1948), par exemple, c’est un toussotement qui se trouve ainsi mis en boucle. Le sillon fermé permet d’isoler de tout matériau, quelle que soit sa nature, un « fragment sonore », un « éclat de son », qui peut être répété et écouté en boucle, conduisant à une transformation de l’écoute. Alors que la spirale du disque est « la réalisation matérielle » et « l’affirmation du temps qui passe, qui est passé, qui ne reviendra jamais »,73 le sillon fermé n’a plus de début ni de fin. Il n’est plus inscrit dans un temps linéaire ou un développement discursif. Ce n’est plus la restitution du passé mais son éclatement, un « cristal de temps » qui échappe au langage musical et annonce le concept de l’objet sonore.74

  • 75 Ibid., 40.

48Les opérations ici en jeu sont donc très proches de celles qui se trouvent mobilisées dans Le temps retrouvé où l’écoute répétée de l’archive aboutissait à isoler un fragment sonore. Cette convergence se repère dans les termes employés par Schaeffer. Le mot de cristallisation avancé au sujet de l’archive sur la Libération de Paris (le fragment était « cristallisé comme un corps pur ») fait directement écho au terme de « cristal de temps », utilisé par Schaeffer pour qualifier la boucle sonore dans À la recherche d’une musique concrète : « Dès que le sillon « se sera mordu la queue », il aura isolé un « fragment sonore » qui n’aura plus ni début ni fin, un éclat de son isolé de tout contexte temporel, un cristal de temps aux arêtes vives, d’un temps qui n’appartient plus à aucun temps ».75

49Il y a donc une convergence de méthode entre les procédures propres à la musique concrète et les opérations explicitées dans Le temps retrouvé. Historiquement, la pratique de l’archive radiophonique précède les trouvailles de la musique concrète et il existe un continuum entre les productions musicales et les productions radiophoniques réalisées par Schaeffer et ses collègues. Aussi pourrait-on rouvrir l’archive classée « musique concrète » pour la reconsidérer à partir d’un examen de l’archive, d’une pensée de l’archive et de ses usages, telle que Le temps retrouvé en donne l’exemple. Alors semble se dessiner une autre boucle : À la recherche de la musique concrète fait précisément écho À la recherche du temps perdu.

50On pourrait ainsi considérer que les procédures inaugurales de la musique concrète répondent à une question dérivée de l’archive, où s’articulent les deux faces de l’archive, la trace brute d’un temps vécu et sa reproduction, avec en fond la même question qui hante Schaeffer dans Le temps retrouvé : qu’est-ce qui permet de sauver le temps vécu dans sa répétition même ? Qu’est-ce qui garantit qu’il soit maintenu dans sa pulsation originelle à travers la réitération de son écoute, sans tomber dans une reproduction mécanique conduisant à la perte de son aura ? D’une certaine manière, la boucle répond à cette question. Plus encore, la boucle répond à cette « pulsion d’archive », au « mal d’archive », en déplaçant les termes du problème. Car l’aura n’est plus alors l’origine perdue qui ne peut être saisie ou reproduite : c’est ce qui se constitue à travers l’écoute médiatisée et répétée de l’archive. La pulsion d’archive se trouve en tout cas inscrite au cœur de la musique concrète : celle-ci requiert l’archive, elle ne peut s’en passer, mais elle ne peut non plus se passer de ce qui échappe à l’archive, de ce qui ne peut être enregistré ou fixé : la frappe du réel, l’éclat de l’instant vécu. Le cristal de temps, comme le temps retrouvé, répondent à ce dilemme apparemment insurmontable.

L’archive muette

  • 76 Voir Andrea Cavazzini, « L’archive, la trace, le symptôme. Remarques sur la lecture des archives », (...)
  • 77 L’anthologie a connu des remaniements importants entre la première édition sur disques LP de 1953 e (...)

51L’écoute détaillée de l’archive Le temps retrouvé est donc riche d’enseignements. Elle répond à la question des usages artistiques des traces sonores en identifiant des procédures spécifiques, relatives à l’archive, qui ont pu informer la méthode de la musique concrète. Elle permet aussi de dégager des éléments pouvant servir plus généralement à l’écoute et à l’analyse des archives sonores. Ainsi s’est dessinée une approche symptomatologique de la lecture des archives, s’attachant à saisir les traces (indices ou symptômes) d’une réalité que recèle l’archive mais qui s’y trouve en même temps dissimulée.76 Pour la mettre à l’épreuve, je voudrais appliquer cette méthode à l’écoute d’une autre archive, tirée des Dix ans d’essais radiophoniques, anthologie qui, à l’image de l’émission Le temps retrouvé, rassemble toutes sortes d’archives sonores (dramatiques, poésies, documentaires ou essais de musique concrète) en vingt montages de vingt minutes chacun pour lesquels Schaeffer a exploré plusieurs centaines d’émissions conservées grâce aux soins du Service phonographique de la RTF.77

  • 78 Jacques Perriault, « Entretien avec Pierre Schaeffer », Culture technique 24 (1992) : 259.
  • 79 Voir le livret des Dix ans d’essais radiophoniques, 72.

52Les Dix ans d’essais radiophoniques (d’abord édités en 1952) répondaient au désir d’archiver ce qui, à la radio, entre 1942 et 1952, n’avait souvent été qu’effleuré et risquait de se perdre. Le but de Schaeffer était de « transformer ces produits à la fois futiles et fugaces en quelque chose de plus consistant, de plus durable ».78 C’est là encore une pulsion d’archive qui se trouve donc en jeu. Après l’analyse de l’émission Le temps retrouvé, mon attention s’est plus particulièrement portée sur les reportages ou les documentaires. Une archive a finalement retenu mon attention : la dernière du quatrième disque (Le plein temps ou le temps des poètes), qui clôt le coffret, intitulée « Sourds et muets ». L’archive comporte comme seule indication de source : Document UNESCO.79 Aucune note, aucun commentaire ne viennent l’éclairer. La première question qui se pose alors est celle de la sélection : pourquoi Schaeffer a-t-il retenu cette archive ? De quoi se fait-elle la trace ? Une première écoute renseigne sur le contenu de l’archive et justifie la source référencée : c’est l’enregistrement d’un exercice de diction donné à des élèves sourds et muets, tenus de répéter une série de phrases lues par un éducateur et tirées des principes de la Déclaration universelle des droits de l’homme (Unesco, 1948).

53Mais que vient faire là cette archive ? Pourquoi Schaeffer l’a-t-il sélectionnée et incorporée à l’ensemble des Dix ans d’essais radiophoniques ? La première manière de répondre à cette question est d’ordre historique. Avant leurs usages comme médias de masse, les techniques de reproduction sonore ont pu être utilisées comme moyens d’éducation ou de rééducation. L’Institut de phonétique de l’Université de Paris, associé aux Archives de la Parole de la Sorbonne (les premières archives sonores en France), incluait ainsi la correction de la prononciation pour les étrangers ; la phoniatrie ou rééducation du système phonatoire après maladie, blessure ou chirurgie ; et la rééducation de la parole pour les sourds-muets.80 L’Institut disposait de toute une panoplie d’instruments permettant de visualiser ou de reproduire les sons de la parole, utilisés pour l’éducation des malentendants. Les Archives de la Parole contiennent ainsi, à côté de l’enregistrement de voix célèbres ou des langues régionales, des exercices comparables à ceux que l’archive des Dix ans d’essais radiophoniques donne à entendre.81

  • 82 Farge, Le Goût de l’archive, 39.
  • 83 L’ONU n’a reconnu que très récemment la langue des signes.

54L’archive fait ainsi apparaître ce qui dans l’histoire de l’enregistrement sonore est souvent mis de côté, ignoré, voire oublié. Car cet exercice de diction met aussi en évidence la violence de l’archive. Faire parler les sourds-muets, ce n’est pas seulement mettre les moyens techniques de reproduction au service d’une finalité pédagogique : c’est un programme qui répond à une méthode spécifique, l’oralisme. Développé pour enseigner la langue orale aux sourds-muets, l’oralisme s’oppose à la langue des signes employée par les malentendants. Elle s’impose en France dans un contexte particulier, celui de la troisième République, marquée par le développement de l’instruction publique, l’école obligatoire et l’enseignement du français comme langue unique. Après le congrès de Milan, en 1880, la langue des signes est interdite en France, au même moment où sont réprimées les langues régionales. En son fonds, l’archive qui clôt les Dix ans d’essais radiophoniques pourrait donc être rapprochée des archives judiciaires examinées par Farge : la parole retenue est contenue au cœur d’un système politique et policier.82 L’archive n’est pas un simple moyen d’enregistrer et de conserver, mais un moyen pour analyser, mesurer, contrôler et discipliner. L’archive est nomologique, elle établit une norme : avant de parler français, le fait même de devoir parler. Elle impose une norme en enregistrant ce qui lui échappe (comme les langues régionales). En ce sens, il est à la fois troublant et logique qu’elle en appelle à la Déclaration universelle des droits de l’homme.83

55L’écoute détaillée de l’archive est en effet troublante. On entend l’un après l’autre les élèves répéter différents articles de la Déclaration universelle. Le premier s’en sort bien, le second moins, le troisième encore moins bien, et puis avec le suivant, la phrase répétée n’est plus du tout reconnaissable : la langue se perd complètement. L’énoncé disparaît pour faire entendre quelque chose d’incompréhensible, d’inarticulé, d’indistinct, une « anomalie » qui fait pourtant écho aux opérations poétiques établies par Schaeffer pour dégager de tout discours une « forme sonore ». La musique concrète se place ainsi du côté de l’anomalie. C’est sans doute une autre raison pour laquelle cette archive a été retenue par Schaeffer. Elle trace une filiation ambiguë de la musique concrète, celle-ci étant à la fois du côté de l’archive et du côté de ce qui lui échappe ou lui résiste. Mais ce n’est pas tout. Car on entend, dans le court silence qui suit l’essai infructueux de l’élève malentendant, en arrière-fond mais distinctement, un rire étouffé, celui sans aucun doute d’un membre de l’équipe d’enregistrement ou des éducateurs présents, quelqu’un en tous cas qui est du côté de la norme, car ce dont il (c’est le rire d’un homme) se moque, c’est à l’évidence de l’anomalie, du sujet de l’anormalité.

56Ce rire étouffé, c’est un détail qui prend la dimension d’un symptôme et constitue dans l’écoute de l’archive un point de renversement, en ce qu’il démasque le pouvoir. Que ce rire soit étouffé (c’est quelqu’un qui pouffe de rire) n’est pas anodin : son auteur s’autorise certes à rire, mais il sait aussi qu’il doit en quelque sorte se retenir, se dissimuler, atténuer sa réaction (peut-être espérait-il ainsi ne pas être enregistré). Si la norme suppose non seulement une discipline mais une morale (la Déclaration universelle), le rire même étouffé en dévoile pourtant l’hypocrisie, puisqu’il tourne en ridicule la prétention à l’universel du discours ou du texte légitimant la volonté de faire parler les sourds-muets.

  • 84 Carolyn Birdsall and Viktoria Tkaczyk, « Listening to the Archive: Sound Data in the Humanities and (...)
  • 85 Derrida, Mal d’archive, 103.

57Mieux qu’aucun murmure,84 cette archive forme une archive de l’anarchive. On peut y déceler les traces de ce que l’archive cherche à effacer : l’arbitraire de la norme et la violence de l’archive, qu’un détail suffit à démasquer. L’archive laisse par ailleurs entendre, comme en creux, tel un symptôme, entre éclat et dissimulation, ce qui est proprement inarchivable pour l’archive sonore : la langue des signes, les gestes et les corps indisciplinés des élèves malentendants. L’archive forme en ce sens un archétype de l’anarchivique sonore, qui permet d’« analyser à travers l’apparente absence de mémoire ou d’archive toutes sortes de symptômes, signes, figures, métaphores et métonymies qui attestent, au moins virtuellement, une documentation archivale là où “l’historien ordinaire” n’en identifie aucune ».85

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Bibliographie

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Héron, Pierre-Marie. « Dix ans d’essais radiophoniques, de Pierre Schaeffer : les éditions de 1954 et de 1962 », RadioMorphoses 9 (2023), https://doi.org/10.4000/radiomorphoses.3720.

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Schaeffer, Pierre. Essai sur la radio et le cinéma. Allia, 2010.

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Notes

1 Jacques Derrida, Trace et archive, image et art (INA, 2014), 49.

2 Éric Ketelaar, « (Dé)Construire l’archive », Matériaux pour l’histoire de notre temps 82 (2006) : 66.

3 Code du patrimoine, article L 211-1 (modifié en 2016).

4 Néologisme proposé par Jacques Derrida à partir d’une réflexion sur l’écriture pour désigner l’écart, l’altérité ou l’extériorité irréductible affectant la plénitude du signe.

5 En 1925, la décision d’étendre le dépôt légal des livres aux œuvres phonographiques et cinématographiques a mené à la fondation, en 1938, de la Phonothèque nationale. D’abord installée au Musée de la Parole, qui prolongeait les Archives de la Parole (1911), la Phonothèque nationale constituait une annexe de la Bibliothèque nationale, aujourd’hui devenue le département de l’audiovisuel de la BnF.

6 Lise Caldaguès, in Pierre Schaeffer, Dix ans d’essais radiophoniques : du Studio au Club d’Essai, 1942-1952 (Phonurgia Nova/Ina, 1989), 18.

7 Voir Charles Sanders Peirce, Écrits sur le signe (Seuil, 1978), 158.

8 Jacques Derrida, Trace et archive, image et art (INA, 2014), 49.

9 Ketelaar, « (Dé)Construire l’archive », 66.

10 Arlette Farge, Le Goût de l’archive (Seuil, 1989), 18. Chez Barthes, l’effet de réel concerne le mode descriptif dans le réalisme littéraire et plus exactement le « détail insignifiant ».

11 Schaeffer, Dix ans d’essais radiophoniques, 27.

12 Derrida, Trace et archive, image et art, 52 : « La trace n’est pas un objet, parce que justement elle dit quelque chose de l’absence de la personne qui est passée par là avant et qui n’est plus là ».

13 Schaeffer, Dix ans d’essais radiophoniques, 67.

14 Jacques Rancière, Figures de l’histoire (Presses universitaires de France, 2012), 26.

15 Chargée du service public de l’audiovisuel, la RTF est créé en 1949, en remplacement de la RDF (Radiodiffusion Française), pour répondre en outre à l’essor de la télévision.

16 Lise Caldaguès dans Magie et vérité des sons 3/12 (1re diffusion le 24 juillet 1964) : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-nuits-de-france-culture/dans-le-secret-des-archives-sonores-de-radio-france-avec-lise-caldagues-9929208 (5’).

17 Le procédé rappelle le bloc magique (une feuille de celluloïd placée sur une feuille de cire), un système qui accueille les perceptions mais n’en recueille aucune trace durable, de sorte qu’il peut s’offrir à chaque perception nouvelle comme une feuille vierge. Voir Jacques Derrida, L’écriture et la différence (Seuil, 1967), 329-330 et Mal d’archive, 37.

18 Réalisée par Georges Godebert, produite et présentée par Pierre Schaeffer, enregistrée le 18 juin 1952 et diffusée le 21 juin 1952 : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/audio/phz03001361/archives-sonores-le-temps-retrouve.

19 La même annonce ouvrait chaque épisode de l’émission.

20 Pierre-Marie Héron, « 1952 : la première exposition sonore de la radio française », Fabula / Les colloques, Mémoire audiovisuelle de la littérature : https://doi.org/10.58282/colloques.9179.

21 Ibid.

22 Couramment employé dans les émissions radiophoniques, ce modèle d’alternance forme la trame du premier scénario de la Symphonie pour un homme seul.

23 Le temps retrouvé fait écho à une émission réalisée par Pierre Schaeffer le 6 août 1945, À la recherche du temps qui passe, diffusée à l’occasion de la Conférence de la Paix, en août 1946. Le montage mêlant documents historiques, témoignages ou fictions, faisait apparaître la multiplicité des temps vécus en se basant sur l’ubiquité de la radio.

24 Héron, « 1952 : la première exposition sonore de la radio française », § 16.

25 Pierre Schaeffer, Essai sur la radio et le cinéma. Esthétique et technique des arts-relais 1941/1942 (Allia, 2010), 53.

26 Schaeffer, Essai sur la radio et le cinéma, 52-53.

27 Derrida : « L’archiviste n’est pas quelqu’un qui garde, c’est quelqu’un qui détruit », Trace et archive, 62.

28 Jacques Derrida, Mal d’archive (Galilée, 2005), 23.

29 Derrida, Trace et archive, image et art, 60-64.

30 Ibid., 61.

31 Derrida, Mal d’archive, 24.

32 Derrida, Trace et archive, 60-61.

33 Schaeffer a parlé de « grain de la voix » bien avant Roland Barthes, dans le texte « La radio cherche des voix. La radio attend des œuvres », Comoedia, 11 juillet 1942.

34 Derrida, Mal d’archive, 142.

35 Ibid., 141.

36 Schaeffer écrit : « Si l’on s’approche du micro, à quelques centimètres, l’auditeur a l’impression d’être habité par cette voix qui prend une ampleur obsédante : c’est le très gros plan. Si l’on baisse la voix en s’éloignant à peine, voici le ton des confidences et toutes les nuances de la persuasion », Dix ans d’essais radiophoniques, 45.

37 Derrida, Mal d’archive, 142.

38 Schaeffer, « L’art radiophonique », conférence du Centre d’Étude Radiophonique, le 22 février 1944, INA archives.

39 Le document source est intitulé Libération de Paris : barricades places de la République, enregistré le 23/08/1944 (archive INA, PHD86069508). On pourra aussi écouter une série d’autres reportages de Crenesse : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/19-25-aout-1944-la-liberation-de-paris-a-la-radio.

40 Pierre Schaeffer, Machines à communiquer 1. Genèse des simulacres (Seuil, 1970), 95.

41 Ibid., 96.

42 Ibid.

43 Ibid., 98-99.

44 Derrida écrit : « Singularité irremplaçable d’un document à interpréter, à répéter, à reproduire, mais chaque fois dans son unicité originale, une archive se doit d’être idiomatique, et donc à la fois offerte et dérobée à la traduction, ouverte et soustraite à l’itération et à la reproductibilité technique ». Mal d’archive, 141.

45 Voir les « Notes sur l’expression radiophonique », in Machines à communiquer 1 (Seuil, 1970), 106 et s. Sur ce déplacement, je me permets de renvoyer à l’article de l’auteur, « Musique concrète and the Aesthetic Regime of Arts », in Rancière and Music (Edinburgh University Press, 2020).

46 Arlette Farge, Le Goût de l’archive (Seuil, 1989), 97.

47 Ibid., 100-101.

48 Ibid., 102.

49 Ibid., 125.

50 Ibid., 59.

51 Voir Schaeffer, Machines à communiquer 1, 100.

52 Ibid., 103.

53 Voir Sigmund Freud, Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient (Gallimard, 1988), 100.

54 Voir Machines à communiquer 1, 106. Schaeffer s’appuie sur la distinction faite par Paul Valéry entre prose et poésie dans « Poésie et pensée abstraite », Variété V (Gallimard, 1944).

55 Schaeffer, Machines à communiquer 1, 108.

56 Georges Didi-Huberman, « L’aporie du détail », in Devant l’image (Minuit, 1990), 274.

57 Ibid., 276.

58 Ibid., 280.

59 Ibid., 291.

60 Farge, Le Goût de l’archive, 88.

61 Carlo Ginzburg, « Signes, traces, pistes. Racines d’un paradigme de l’indice », Le débat, n° 6 (1980) : 3-44.

62 Ibid., 8.

63 Ibid., 9

64 Ibid., 11.

65 Sigmund Freud, Le rêve et son interprétation (Gallimard, 1989), 53.

66 Jacques Rancière, « Des divers usages du détail », in L’inconscient esthétique (Galilée, 2001), 58-59.

67 Schaeffer, Machines à communiquer 1, 102.

68 Ibid., 101.

69 Sigmund Freud, L’inquiétante étrangeté et autres essais (Gallimard, 1985), 221.

70 Didi-Huberman, Devant l’image, 192.

71 Ibid., 308.

72 Sur toutes ces questions, je me permets de renvoyer au livre de l’auteur sur la Symphonie pour un homme seul, de Pierre Henry et Pierre Schaeffer (Contrechamps, 2021).

73 Pierre Schaeffer, À la recherche de la musique concrète (Seuil, 1952), 40.

74 Ibid., 41.

75 Ibid., 40.

76 Voir Andrea Cavazzini, « L’archive, la trace, le symptôme. Remarques sur la lecture des archives », L’Atelier du Centre de recherches historiques 5 (2009) : https://journals.openedition.org/acrh/1635.

77 L’anthologie a connu des remaniements importants entre la première édition sur disques LP de 1953 et celle de 1964. Voir Pierre-Marie Héron, « Dix ans d’essais radiophoniques, de Pierre Schaeffer : les éditions de 1954 et de 1962 », Radiomorphose, n° 9 (2023), https://doi.org/10.4000/radiomorphoses.3720.

78 Jacques Perriault, « Entretien avec Pierre Schaeffer », Culture technique 24 (1992) : 259.

79 Voir le livret des Dix ans d’essais radiophoniques, 72.

80 Marianne Deraze et Xavier Loyant, « Représenter la parole. Autour des premiers appareils de laboratoire de l’Institut de phonétique de Paris », Revue de la Bibliothèque nationale de France 48 (2014), 18.

81 Écoutez par exemple : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1281141.

82 Farge, Le Goût de l’archive, 39.

83 L’ONU n’a reconnu que très récemment la langue des signes.

84 Carolyn Birdsall and Viktoria Tkaczyk, « Listening to the Archive: Sound Data in the Humanities and Sciences », Technology and Culture 60, n° 2 (April 2019): 6.

85 Derrida, Mal d’archive, 103.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Loïc Bertrand, « Le murmure de l’archive »Filigrane [En ligne], 29 | 2024, mis en ligne le 29 novembre 2024, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/filigrane/2145 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12siz

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Auteur

Loïc Bertrand

Loïc Bertrand est chercheur, enseignant et écrivain. Il vit actuellement à New York et enseigne à l’Institut français de Manhattan. Ses recherches portent en outre sur le son dans les arts, la littérature et les médias, en particulier à la radio et au cinéma. Il a soutenu une thèse sur l’archéologie des arts sonores (Université Paris Cité, 2020), est l’auteur d’un livre sur la Symphonie pour un homme seul, de Pierre Henry et Pierre Schaeffer (Contrechamps, 2021) et publiera prochainement aux éditions MF un livre sur le film aveugle Week-end (Walter Ruttmann, 1930) et la conception d’un « art sonore photographique ».

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