Espion(nage)s 2.0 : entre vraisemblance et parodie
Résumés
Dans leur récent Origines de la pop culture, L. Artiaga et M. Letourneux s’amusent à souligner que “Buffy a détrôné Coplan” au Fleuve noir. Pourtant, la figure de l’infiltré continue à peupler la fiction contemporaine, en manifestant une distance plus ou moins affirmée quant aux codes du roman d’espionnage. Afin de cerner cette nouvelle donne, nous scrutons dans cet article les formes et enjeux de Bons baisers d’Europe (2023), roman à la fois réaliste et décalé de Philippe Mouche, en le comparant à Un espion en Canaan (2023) du romancier nord-irlandais David Park, ainsi qu’à quelques œuvres audiovisuelles. Après avoir sondé les conditions de reconfiguration du motif presque sclérosé de la guerre secrète, il s’agit d’interroger la plausibilité toute relative, dans le roman de Mouche, des circuits romanesques imageants, avant d’envisager les enjeux sociocritiques d’une écriture parodique qui surjoue et déconstruit tout à la fois divers codes du roman d’espionnage.
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- 1 Philippe Mouche, Bons baisers d’Europe, Arles, Actes Sud, 2023, <Gaïa>, p. 13. Dorénavant BBE.
Même les sceptiques le reconnaissent : il sait trouver les mots, comme si les mots étaient devenus une denrée rare, comme si le langage lui-même, effrayé par l’état du monde, s’était réfugié chez ma seule personne capable de lui donner sa vraie place. Un ambassadeur très spécial, qui ne met pas son extraordinaire connaissance des langues au service d’un pays en particulier. L’ambassadeur du Multilinguisme.1
- 2 Loïc Artiaga et Matthieu Letourneux, Aux origines de la pop culture, Paris, La Découverte, 2022, p (...)
- 3 Outre les romans qui creusent la veine initiée par Graham Greene dans Our Man in Havana (1959, trad (...)
- 4 Le film raconte la traque, en 2011, d’Oussama Ben Laden, en reprenant dans son titre le code milita (...)
1Dans leur récent Origines de la pop culture, Loïc Artiaga et Matthieu Letourneux s’amusent à souligner que “Buffy a détrôné Coplan” au Fleuve noir2. De fait, les fictions audiovisuelles semblent avoir remplacé les séries romanesques de Paul Kenny ou de Jean Bruce, dont il ne reste plus que les traces bouffonnes des films de Michel Hazanavicius ou de Nicolas Bedos — d’ailleurs, même James Bond meurt dans le dernier opus adapté par Cary Joji Fukunaga, contrairement à ce que suggère le titre Mourir peut attendre. Cette constatation était déjà partagée par Daniel Compère (Dictionnaire du roman populaire francophone, 2007), ou Claude Mesplède (Dictionnaire des littératures policières, 2003). Il n’empêche que l’inventaire, critique ou loufoque, des lieux de pouvoir reste caractéristique des fictions d’espionnage récentes3, où il s’actualise dans l’édification d’une agentivité particulière. Dans maintes fictions littéraires contemporaines, les infiltrés se mettent eux-mêmes en récit de manière fragmentaire, ce qui rappelle en partie les mises en abyme chères aux créateurs des films et séries afférents — où les images manquantes impliquent également une opacité préservée. Il n’est que de (re)visionner le Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow4 ou de songer au Bureau des légendes d’Éric Rochant, où même les vrais noms semblent faux.
- 5 Voici en quelques mots l’argument du livre : Fergus Bond, pseudonyme de Fayez Barawi et transposit (...)
- 6 Inspiré du roman éponyme de Gilles Perrault, le film de Michel Deville (1978) raconte la mise sous (...)
2Pour mieux cerner cette nouvelle donne, nous scruterons plus particulièrement les formes et enjeux d’un roman à la fois réaliste et parodique, qui peut être considéré comme une manifestation aussi emblématique que singulière de maintes fictions d’espionnage françaises intégrant des mises en abyme : il s’agit de Bons baisers d’Europe5 du romancier français Philippe Mouche (2023), précipité (en partie) burlesque de Dossier 516. Nous le mettrons en relation avec Un espion en Canaan (Spies in Canaan, 2023 également), du romancier nord-irlandais David Park, plus sérieux, mais fidèle aussi à un certain esprit de notre époque, comme le signale Frédérique Roussel :
- 7 Frédérique Roussel, “David Park, complément d’agents”, Libération, 10 février 2024, https://www.li (...)
Rapidement, le jeune homme réservé et appliqué est recruté par Ignatus Donovan, senior de la CIA […]. À la différence de l’agent de la CIA, admiré et détesté tout à la fois pour son impunité et sa brutalité, il est un témoin plus qu’un acteur de sa vie.7
- 8 Richard Saint-Gelais, Fictions transfuges, Paris, Le Seuil, 2011.
3Dans les deux cas, il s’agit moins d’autofictions (au sens où par exemple, John Le Carré s’inspire puissamment de sa propre carrière d’agent dans ses romans) que de fictions transfuges, selon la formule de Richard Saint-Gelais8, voire de fictions “circulantes”, qui, sous couvert d’une étiquette générique suffisamment lâche, déclinent des “spectrographies” socio-historiques facilitées par la figuration d’aventures interlopes — d’où l’intérêt de mettre ces deux romans en relation. Afin de rendre compte du contexte pop-culturel de Bons baisers d’Europe, nous adosserons également notre propos à l’analyse ponctuelle d’œuvres audiovisuelles (films, séries). Après avoir sondé les conditions de reconfiguration du motif presque sclérosé de la guerre secrète, il s’agira ainsi d’interroger la plausibilité toute relative, dans le roman de Mouche, des circuits romanesques imageants, avant d’envisager les enjeux sociocritiques d’une écriture parodique qui surjoue et déconstruit tout à la fois divers codes du roman d’espionnage.
Reconfigurations (semi— )décalées d’un motif en voie d’épuisement
- 9 Le récent ouvrage dirigé par Danièle Henky et Nadine Willmann, Lanceurs d’alerte : héros, déviants (...)
- 10 Pauline Blistène, “Le secret comme ordinaire : Le Bureau des légendes et la modification du regard (...)
4Plus ironique que véhément, l’esprit frondeur qui préside à l’œuvre de Mouche amène l’écrivain à symétriser les jeux d’espion et les enjeux de pouvoir, en se refusant d’emblée à la tentation de la vraisemblance. Cela permet aux lecteurs d’apprécier l’exercice quasi-didactique d’une écriture uchronique, riche d’enseignements, mais aussi frappée d’in-existence — ce qui ne veut pas dire d’insignifiance. Une question se pose alors : la réinvention du roman d’espionnage passe-t-elle par la dérision systématique, ou se fonde-t-elle plutôt sur une ré-articulation des “engrammes” qui en ont fait la gloire, mais réarmés en fonction de notre actualité9 ? Cette dernière lecture semble en tout cas prévaloir à l’égard du multi-référencé Bureau des légendes : dans cette perspective, “la performativité de la série ne provien[drai]t pas tant de sa capacité à fixer les usages de ce langage [celui de l’espionnage] que de son aptitude à figer les spectateurs dans un certain usage de ce langage, permettant de se saisir d’une part cachée du politique et généralement absente de la conversation démocratique”10. Aussi ne sommes-nous pas surpris outre mesure par la désinvolture avec laquelle Mouche déconstruit l’esprit de sérieux inhérent à la figure topique de l’espion, pour faire surgir des pantins dérisoires aux affiliations burlesques :
Sur plusieurs photos on le voit dans un bar chic d’Holothur en train de discuter tranquillement avec un attaché culturel de l’ambassade russe. Il incarnait l’espoir du nationalisme, maintenant il est menacé d’une mise en examen pour complicité d’acte terroriste. Sa parole n’a plus aucune valeur. Politiquement, c’est un mort vivant. (BBE 277)
5Le seul fait de faire débuter le titre de son roman par la formule Bons baisers d’… le place d’emblée dans l’ironisation du célèbre Bons baisers de Russie, le film de Terence Young consacré à James Bond (deuxième de la franchise, 1963).
6Celles et ceux qui se souviennent d’Espion, lève-toi, un film franco-suisse d’Yves Boisset (1981), peuvent se remémorer les substrats tant formels qu’idéologiques qui présidaient, à l’époque de la Guerre froide, aux récits des confrontations secrètes entre nations caractéristiques de la fiction d’espionnage. En contrepoint, on peut ainsi mieux saisir le “pas de deux” qui se joue entre la fantaisie de Mouche et le réalisme (ou pseudo-réalisme) de Parks, par exemple ici :
- 11 David Park, Un espion en Canaan, trad. Cécile Arnaud, Paris, Quai Voltaire-La Table ronde, 2022, p (...)
Le prisonnier faisait ce que, supposais-je, tout prisonnier devait faire en pareil cas : il s’en tenait à une histoire qui minimisait son implication, livrait des informations déjà connues, sans s’éloigner de ce que son interrogateur avait besoin de savoir, mais sans faire de grandes révélations.11
- 12 Pierre Ancery, “‘L’École des espions’, d’Elsa Bennett : notre critique”, Télérama, 2024, disponibl (...)
7Mouche a ceci d’emblématique que le réalisme en demi-teinte du roman semble parfois dépassé et inopérant. Le personnage rappelle en ce sens les commentaires de Pierre Ancery, qui n’aime guère le téléfilm L’École des espions (2024) : “Cachée dans une forêt isolée et protégée par un impressionnant dispositif de sécurité, cette mystérieuse institution forme les futurs agents secrets de la République. […] Les vrais agents secrets qui tomberont sur cette École des espions risquent de bien rigoler”12. Pourtant scénarisée par le spécialiste Alain Bauer, cette fiction récente ne parvient pas à rendre compte — non pas du réel, car c’est impossible — mais au moins du “halo de vraisemblance” que l’on continue à attendre sur ce sujet.
- 13 Identité fictive, ou IFR : identité fictive renforcée. Dans Le Bureau des légendes comme dans Téhé (...)
- 14 Le réalisateur Éric Rochant est entouré de ses coscénaristes Camille de Castelnau, Emmanuel Bourdi (...)
- 15 On peut donc penser que la série tout entière est l’expolition de ce rappel – repéré par Yves Trot (...)
- 16 Yves Trotignon, op. cit., p. 15. On notera que cet ouvrage est le dernier de la collection consacr (...)
- 17 Initiales “polies” pour “connard de planqué”.
8De fait, les officiers traitants des clandestins, qui sacrifient leur vie privée en vivant eux aussi sous IF13, forment toujours le gros du casting des fictions d’espionnage. Il n’est que de rappeler l’oraison funèbre d’Henri Duflot (chef du “Bureau des légendes”, mort en mission, dans la série d’Éric Rochant14), qui entérine ce goût du noir que toutes partagent peu ou prou : “L’ombre est notre domaine, notre amie, dans la victoire comme dans la défaite”15. Ici, le lieu du secret comme du pouvoir, c’est le boulevard Mortier que, “[d]ans […] la communauté française du renseignement comme dans certains milieux spécialisés, on entend parfois [abrégé en] Mortier, du nom du boulevard du Nord-Est de Paris, là où est installée la DGSE”16. Par son ancrage fréquent dans ce lieu, Le Bureau des légendes ressemble beaucoup au roman de David Park, tourné davantage vers l’introspection et la mise en perspective que vers l’action pure (“— Donc tu es un CDP17, m’a-t-il dit, souriant toujours, pas un tueur surentrainé sur le point de partir seul dans la jungle ? — Eh non, mon domaine c’est les mots. Brasser du papier. Effectuer des transcriptions.” [EC 37]).
9En prenant un tout autre ton, le sensationnalisme de pacotille de Mouche, y compris dans son interrogation pince-sans-rire sur le “permis de tuer” implicitement conféré aux espions, joue sur nombre de clichés (sans forcément les rejeter) et vise à rappeler, en les rendant inopérantes, les prouesses des Bond, OSS 117, Coplan et autres Malko Linge — sans oublier le surnom “bestial” (l’Iguane) qui camoufle et révèle en même temps la carrure supposément hors-norme du héros tueur :
Comme les lecteurs-lectrices l’auront deviné, l’homme assassiné par l’Iguane faisait partie des services secrets de ce pays que, pour la commodité du récit, nous appellerons le Tichodrome. Son meurtre aurait dû rester sans grande conséquence, si l’on considère la vitesse à laquelle la police tichodrome a conclu à un règlement de comptes entre trafiquants de zrec, une variété locale de cocaïne. (BBE 33)
- 18 L’auteur a en effet confié au journal Libération son scepticisme quant à la gouvernance actuelle : (...)
10Par le biais de cette citation, on est invité à discerner, entre la teneur parodique du roman et le jugement suavement critique du narrateur-auteur, la figuration ironique d’un “pouvoir ridicule” — mais non moins puissant et retors18.
11Par ailleurs, pour revivifier des thèmes, schémas narratifs et figures un brin éculés (la belle espionne, le retournement de situation, la trahison, le tueur à gages, l’érotisme, le sadisme…), Mouche se pose en militant “européiste” de gauche plus qu’en thuriféraire du monde du renseignement. Si son expérience de journaliste lui fournit moult scénarios, ceux-ci sont nappés dans un “thrène” du désenchantement permanent et moqueur, rendu plus aisé par un recours léger à la dystopie. C’est sans doute le personnage de Julia Chanéac-White, amante franco-britannique du personnage de l’ambassadeur et collaboratrice précieuse, qui exprime le mieux la perception d’un monde décoloré que Mouche entend transmettre à ses lecteurs : “Les icônes adorées se racornissent dans le pittoresque, y compris les grands succès mondiaux. Le Songe d’une nuit d’été les bus à deux étages Jack l’Éventreur Sherlock Holmes Lady Di Harry Potter. Même les Monty Python, Yesterday et Satisfaction ont perdu une dimension. James Bond, à qui l’ambassadeur a emprunté son nom, n’est plus qu’un macho à flingue parmi d’autres” (BBE 45). Dans ce contexte diégétique, les “nouveaux admis” dans l’Europe, souvent traversés de traits dirimants — xénophobie, racisme ou nationalisme agressif — cherchent ainsi à faire assassiner l’ambassadeur, dont l’éloquence prophétique commence à fédérer des peuples qui ne se parlaient plus, voire se haïssaient. Volontairement simpliste, l’idéologie du roman l’apparente davantage à un plaidoyer orienté et situé qu’à une intrigue au sens haletant du terme, même si les tentatives successives de meurtre (et leurs échecs burlesques ou grandioses) redonnent un certain souffle aventureux à l’histoire “édifiante” de l’enfant traumatisé devenu multilingue.
À récit plausible, images (in)vraisemblables
12Lorsque la fiction actuelle s’empare dans une perspective réaliste du motif de l’espionnage, c’est rarement pour en montrer les aspects positifs, parce qu’ils sont indiscernables à court terme. En revanche, la rétrolecture de faits politiques est une dynamique singulièrement saillante. On le constate bien chez Mouche, où l’expérience vécue durant la guerre d’Irak s’articule au parcours de l’espion au centre du roman. La transversalité de ce type de souvenir crucifiant dans le roman d’espionnage contemporain se manifeste aussi par sa présence chez Park :
Quand je pense à Saigon, toutes ces années plus tard, ce n’est […] pas un montage de toutes les réalités politiques et militaires de ce funeste épisode de notre histoire nationale qui s’impose à moi, mais plutôt une femme qui me demande d’épouser sa fille, de la neige noire tombant d’un ciel bleu sans nuages, le regard d’un prisonnier croisant le mien un bref instant, la silhouette d’un papillon sur un auvent de toile. Douze espions sont partis en Canaan ; dix étaient méchants et deux étaient bons. (EC 179)
13La constante référence biblique chez Park renvoie les États-Unis à leur destinée salvifique contrariée, abimée par l’Histoire des conquêtes, des guerres, des abandons, des massacres ; le réel ici subsumé est aussi divers qu’un vol de papillon juxtaposé à la détresse d’un prisonnier politique, ou que des retombées toxiques salissant la beauté et la grâce du jour. Les regrets et les remords nourrissent ainsi nombre de récits d’espionnage “honteux” — ou à tout le moins porteurs de conscience déchirée et malheureuse.
- 19 Franck Philippon, Les espions de la terreur, France, M6, 2024.
- 20 Mathieu Suc, Les espions de la terreur, Paris, HarperCollins Poche, 2023.
- 21 Yves Trotignon, op. cit., p. 29.
14Si l’on revient au contexte français, et, mutadis mutandis, à la rétrolecture d’un autre fait politique (trouver et punir les auteurs des attentats de 2015), l’on peut aussi songer à une série récente qualifiée “d’hyperréaliste” : Les Espions de la terreur (2024)19, inspirée de l’essai éponyme de Mathieu Suc20. Assez semblable à la parangonique traque du Mossad après les assassinats d’athlètes à Munich, la narration s’attache surtout à expliquer la réunion (difficile) des deux agences françaises, la DGSI et la DGSE. Démonstrative et claire, cette œuvre donne encore une fois l’illusion du “vrai”, et satisfait à la curiosité latente de la population — en mentionnant par exemple l’existence d’un service secret de l’État islamique. Si le titre de la série est très ambigu (qui espionne qui ?), on rejoint en tout cas le propos d’Éric Rochant qui, interrogé sur France Culture en mai 2017, déclarait que “l’histoire du Bureau des légendes n’est pas réelle, mais elle est crédible”21.
- 22 Pauline Blistène, op. cit., p. 126.
15De fait, l’ambiguïté des fictions d’espionnage est qu’elles tendent en partie à éclairer les fonctionnements de services qui ne doivent surtout pas être éclairés “pour de vrai”, en tout cas selon Pauline Blistène pour qui “la DGSE est une administration, mais une administration à part, qui obéit à ses propres règles, et où ses employés sont quotidiennement confrontés au risque de mort, la leur propre et celle de leurs collègues”22. Thibaut de Saint-Maurice y insiste également :
- 23 Thibaut de Saint-Maurice, “Le Bureau des légendes ou comment restaurer la confiance dans un monde (...)
Pratiquer le roman d’espionnage, c’est aussi découvrir un vocabulaire professionnel spécifique : “droit d’en connaître”, “clandé”, “veilleur” “voir des rats bleus”, “casser des jambes”. La série [Le Bureau des légendes] ne se borne pas à mettre ces mots ou ces expressions dans la bouche de ses personnages, mais elle nous en apprend l’usage en nous en faisant partager la forme de vie qui permet d’en comprendre pleinement l’usage et les règles.23
- 24 Yves Trotignon, op. cit., p. 45.
16Alors ce sera une plongée “au bleu de méthylène”, où certains aspects sont bien perçus, et donnent l’illusion du réel — sans l’être, car, à titre d’exemple, “le terme de légende désigne dans le monde du renseignement l’ensemble des éléments constituant l’identité fictive (IF) d’un membre d’un service engagé dans une mission longue. Dans le cas d’une mission de plus courte durée, on parle plus aisément de couverture”24. On notera toutefois que les objectifs de Mouche et de Park n’obéissent en rien au diktat de transparence : l’Irlandais écrit l’histoire d’un remords et d’une rédemption, et le Français tire à boulets rouges sur les hypocrisies et les ratages des institutions européennes, tout en souhaitant plus que tout que dans son roman au moins, on parvienne à cette fédération linguistique, à cette communauté de destin qui, pour le héros rescapé et génial, parait être l’idéal.
17En donnant à son héros le pseudonyme de Fergus Bond, Mouche déconstruit et réarticule les imaginaires du renseignement en pochade crépusculaire — même si la citation suivante est à mettre dans la bouche d’un adversaire du personnage :
Pendant un quart de siècle, il a pourtant vécu parmi les migrants, les mendiants, les sans-papiers, les sans-emploi, les sans-domicile, de tout un continent. Mais les “sans” ne sauraient prétendre à faire partie du vrai peuple, celui qui rapporte gros, qui peut faire la différence dans les urnes. En passant directement de la fange à l’élite, Bond a bafoué ce peuple-là. (BBE 82)
18Dans la mesure où l’ancien apatride mutique est devenu un orateur hors catégorie qui, telle une rock star, va de ville en ville pour prêcher l’entente, l’accueil et la tolérance, sa violente mise en cause par les médias (stipendiés) ou les adversaires politiques (souverainistes) en fait une cible et un symbole qui, dans le tissu citatif du roman, renvoie aussi bien à Greta Thunberg qu’à James Carville. L’improbable, l’invraisemblable n’a donc aucune importance puisqu’il est la condition d’une proposition utopique de renouvellement et de fraternité.
- 25 Ibid, p. 99. Cette apostrophe désigne Batman dans le film de Christopher Nolan Batman : The Dark K (...)
19Cela dit, il y a peut-être au moins une conséquence réelle à la persistance du motif de l’espionnage dans les créations contemporaines : sous l’influence de ces récits — romans ou fictions audiovisuelles —, une masse de jeunes recrues du véritable renseignement se risquent à remplir leur “formulaire d’enterrement”, autrement dit, de choisir à leur tour le monde des “clandés” pour vivre dans l’ombre de cet univers du mensonge et du faux-semblant propre à l’espion (“Because he is not our hero. He is a silent guardian, a watchful protector. A dark knight”25). Ce sens du devoir “malgré tout”, cette fascination pour un monde somme toute opaque et souvent terne, David Park les formule de façon plus lyrique, dans un passage succédant à la remémoration douloureuse de la fin de Saigon, et du total abandon où les Américains ont dû laisser leurs alliés vietnamiens : “Et je vois, à la place, la colonne de fumée se fondre dans le cloître sombre de la nuit jusqu’à ne faire plus qu’un, car au moment où il traverse, le vent le disperse aux éléments, sous ces mêmes étoiles qui observent sans ciller notre fin à tous” (EC 231). La teneur quasi élégiaque (voire philosophique) du passage rejoint, dans son lyrisme discret, mais affirmé, la tonalité générale, très littéraire, de la méditation de Park sur la vanité de toute chose et singulièrement de l’Histoire. Or, le romantisme du danger, et peut-être même des causes perdues, anime aussi les recrues qui entrent dans la carrière “pour de vrai”, pourtant abreuvées de récits désenchantés, mais plus puissants dans leurs accents mortifères que les prouesses rutilantes des espions sexy et surarmés…
20Le roman de Philippe Mouche sonde en tout cas avec malice l’envers du décor, la bureaucratie tatillonne, les ambitions sauvages, l’horreur du consensus. Certes, la systématicité du procédé (la gauche multiculturelle, c’est bien, la droite, toujours haineuse et xénophobe, c’est mal) ne s’embarrasse pas des ambiguïtés qui font le charme du texte de Park. Mais Bons baisers d’Europe participe, même à son corps défendant, de la grande narration qu’une société se tient à elle-même, en érigeant par exemple de nouveaux modèles d’identification féministe (Julia est bisexuelle, ce qui n’est pas fréquent pour une “Bond Girl”), et transnationale : l’européisme devient une forme du possible acté, non comme une utopie bureaucratique barbante, mais comme un idéal de paix et de justice.
Des enjeux sociocritiques de la parodie
21La post-réalité ne s’en invite pas moins dans le roman de Mouche, exactement comme dans l’actualité la plus contemporaine. Les “vérités alternatives” semblent beaucoup amuser l’ancien journaliste, qui montre dans son roman comment les réseaux sociaux ré-arrangent les faits, aidés par une presse peu scrupuleuse (“Le Démon de l’actu”), noyée sous des torrents de désinformations et incapable d’assurer vraiment le “fact-checking” des nouvelles. D’une victime, on fait un criminel, d’un attentat un complot, d’une parole sincère un tissu d’absurdités :
Et la réalité, ce qui tombe sous le sens, c’est que Fergus Bond, migrant apatride et ennemi des peuples, utilise ses fonctions d’ambassadeur du Multilinguisme pour mener un vaste complot contre les nations, allant jusqu’à recruter des tueurs sanguinaires avec l’évidente complicité de l’OTAN. (BBE 247)
- 26 Rappelons qu’étymologiquement “légende” vient de l’adjectif verbal “legendus”, “qui doit être lu”.
22En écho avec cet évidement sémiotique généralisé, le visuel de couverture de Bons baisers d’Europe joue sur le souvenir des traits qui caractérisaient James Bond en reproduisant le smoking et l’arme, mais cette fois vides de toute présence humaine : il n’en reste que la silhouette, que la “légende”26 préservée de ses codes iconiques. Le reste a disparu, comme si l’identification définitoire de l’agent s’était dissipée dans le non-sens, le non-être, la brume des choses sympathiquement révolues.
- 27 Séminaire animé par Sylvain Bourmeau, journaliste, professeur associé à l’Université Paris 1-Panth (...)
- 28 L’ensemble de ces remarques est à consulter sur le site https://bibliothequekandinsky.centrepompido (...)
23Dans cette perspective, il faut se remémorer une séance exceptionnelle du séminaire du groupe de recherche Démoséries, intitulée “Fiction, espions et culture populaire” (Paris-Panthéon-Sorbonne, 11 octobre 202227), et où intervenaient Jonna Mendez, ancienne officier de la CIA et responsable de son département déguisement, Anna Slafer, vice-présidente des expositions et collections au Musée international de l’espionnage à Washington (D.C.), ainsi que l’universitaire Pauline Blistène. Lui succéda le 13 octobre la séance inaugurale du séminaire collectif “Esthétique(s) du secret”, co-organisé avec le Centre Pompidou et la Bibliothèque Kandinsky (séance intitulée “L’art de la dissimulation : déguisements et gadgets”). On a alors tout su sur “la dissimulation comme procédé, chez l’espion ou l’artiste” (!) convoquant “[p]erruque, costume, rouge à lèvres empoisonné, stylo piégé […]”, mise en scène en compagnie d’Anna Slafer et de l’artiste (visuel) français Brice Dellsperger28. Pourquoi ce rappel ? Pour souligner la passion toujours vive que le motif de l’espionnage, qu’il subisse un traitement fantaisiste ou réaliste, ne manque pas de soulever — alimentant par là imaginaires, fictions dérivées et marqueurs romanesques de clandestinité, même par le détour anémiant de la dystopie que rencontre le roman de Mouche.
24À ce titre, Bons baisers d’Europe a pour spécificité de convoquer un univers plus swiftéen qu’orwellien, ce qui lui confère une originalité manifeste : le danger que représentent les pays plus ou moins inféodés aux Russes (qui comptent parmi les “grands méchants” permanents au sein des romans d’espionnage) se manifeste par la découverte d’agents doubles aussi malhabiles qu’hargneux, et dont la couverture ne résiste pas une seule minute à un œil un peu exercé : les méchants sont stupides, les bons sont malins. On sent bien à cette évocation “tintinesque” que la subtilité d’un Dov Alfon n’est pas de mise ici : “Il explore le contenu des poches et examine les faux passeports établis au nom d’un couple de nationalité holothurienne, les Shwaartz, ce qui confirme qu’il s’agit en réalité d’agents tichodromes” (BBE 89). Le choix délibéré de la pochade (et de la géographie fantaisiste) évacue ainsi la charge d’angoisse qui émane des romans sérieux de Graham Greene ou de Pierre Nord, tout en préservant les grandes “briques narratives” du genre : peinture originelle du cadre, irruption d’un événement exceptionnel, révélation, opposants, adjuvants, leurres, zone grise — en somme, tout ce qui constitue dans une certaine mesure l’armature diégétique du roman policier, à laquelle s’articulent, chez Greene, Nord comme chez Mouche, les intrigues politico-internationales caractéristiques de la fiction d’espionnage.
25De ce point de vue, Bons baisers d’Europe affiche une différence de degré plus que de nature, puisqu’au-delà des interactions inter-étatiques, se noue une intrigue plus “privée” : les tentatives de meurtres sur la personne de Fergus échoueront-elles, et si oui, pourquoi ? Si le roman d’espionnage canonique concerne en règle générale des États plus que des affaires privées, Mouche mixe les deux : haine privée de la tueuse “Lapis-lazuli” (et de son amant Jorg Langhendries) pour Fergus, et affrontements internationaux autour de la structuration supranationale européenne. L’auteur ne renonce pas toutefois à quelques rappels conventionnels, intersigne rieur des anciennes “jamesbonderies” ; il mentionne par exemple le flegme de son héros — flegme réputé typiquement britannique, et par là même marque de fabrique de Ian Fleming : “Fergus affiche le flegme dont son réservoir semble toujours plein” (BBE, 80). En bon ancien journaliste de Libération et de La Gueule ouverte Philippe Mouche choisit encore et toujours la parodie.
26On le constate singulièrement dans le passage suivant, qui oppose un vieux briscard du crime, l’Iguane, à une jeune recrue du renseignement, chargé de pister Julia, l’amante de Fergus. Tout se résume à une anecdote de l’arroseur arrosé, ou du suiveur suivi, mais avec un luxe de détails moqueurs sur la “jeunesse européenne”, suiviste et arrogante, qui se croit originale et qui n’est que mimétisme dérisoire :
L’iguane a vite repéré le jeune type qui a pris l’attachée de presse en filature à sa sortie de l’Opéra. Il porte les signes de reconnaissance d’une bonne partie de la jeunesse européenne : vêtements recyclés, bijoux en bois, badges arc-en-ciel, casquette végétale et masque vert et or, les couleurs des Terrestres. C’est précisément le côté passe-partout de la tenue qui a attiré l’attention. (BBE 180)
- 29 L’auteur du roman éponyme est Antoine Dominique.
27La seule mention du nom animalisé rappelle les anciens “Gorilles” (Le gorille vous salue bien, film de Bernard Borderie29, 1958), ou le plus sinistre “Serpent” (surnom du tueur en série français Charles Sobhraj). On peut aussi songer au “Squale” (surnom de Bernard Squarcini, ancien patron du renseignement intérieur), ou encore à divers clandestins dont les caractéristiques physiques (ici, un nez coupé) ou mentales animalisent la désignation, avec crainte, mépris, stigmatisation et, peut-être, secrète envie. L’Iguane a d’ailleurs une face réellement reptilienne, ce qui fait de son surnom un rappel âpre du passé, où il fut victime de son propre père avant que de devenir assassin professionnel. Mais tout tueur qu’il soit, il épargnera la vie de Fergus, parce que celui-ci lui adressera la parole dans sa langue maternelle, l’holothurien ! On le retrouvera d’ailleurs à la fin du roman, devenu référent politique lors de la dernière conférence de l’ambassadeur.
- 30 Rien à voir, évidemment, avec l’éprouvant Les espions de H. G. Clouzot (1957), tout sauf parodique
- 31 On notera que le colonel Rémy a participé à l’écriture du scénario, ce qui re-légitimise d’une cer (...)
- 32 Cécile Marchand Ménard note toutefois que “[l]e quatrième volet des aventures des agents placardi (...)
28À l’évidence, les romans d’espionnage parodiques (et les films afférents) n’ont jamais manqué30, et l’on peut presque dire qu’ils sont un indice international de légèreté et d’autodérision, où la production française a toute sa place. Dans Télérama, Aurélien Ferenczi commentait par exemple avec alacrité le film de Claude Chabrol intitulé Marie-Chantal contre le docteur Kha (1965) : “Chabrol s’est amusé à truffer son script de fausses pistes et de faux semblants, jouant avec les codes habituels du cinéma d’espionnage (agents-doubles, coïncidences calculées, trahisons en tout genre) pour mieux les parodier”. Quant à la série des trois “Monocles”, avec Paul Meurisse (originellement écrite par le colonel Rémy), elle illustre déjà la veine burlesque et semi-parodique qui fera la renommée de son réalisateur, Georges Lautner31. De leur côté, les Britanniques continuent à développer un regard distancié sur le monde de l’espionnage en s’intéressant notamment à leurs “vieux” espions, comme le manifeste par exemple l’adaptation Slow Horses32 (2022), version télévisée de la série de romans Jackson Lamb (également appelée Slough House) de Mick Herron.
- 33 Le prurit d’écriture qui gagne de nombreux anciens agents (Richard Vollange, Jean-François Lhuillie (...)
- 34 À la façon de Dominique Maingueneau (voir Le discours littéraire. Paratopie et scène d’énonciation, (...)
29En adoptant une perspective plus sociologique que strictement littéraire, l’on pourrait presque dire, avec Jacob Lévi Moreno, que le droit à “l’auto-regard” (des espions parlant du renseignement) n’est ni possible, ni souhaitable. De fait, on note souvent dans la fiction son déguisement en “hétéro-regard”, comme si les services étaient vus du dehors, et investigués par un quasi-néophyte, le Candide obligé, sur le modèle d’une des héroïnes de Bons baisers d’Europe : “Elle sait seulement que l’Histoire s’est remise en marche, et que plus rien ne l’arrêtera” (BBE 286). La négociation entre le bien-connu d’une société et ses extrapolations plus fantaisistes et plus sinistres trouve, dans le cadre générique de l’histoire d’espions, une facilitation diégétique. Il n’est bien sûr nullement question de transformer Philippe Mouche en ancien agent des “services”, mais simplement de souligner qu’une belle floraison de récits33, de confidences ou même de fictions obéissent à ce principe du camouflage (parfois complaisant) d’expériences nécessitant une transposition — disons — cosmétique. C’est pourquoi le Fergus Bond de Mouche ou le Michael Miller de Park incarnent le moins mal possible l’un des aspects fragmentaires du renseignement humain, et laissent entr’apercevoir comment fonctionnent les lieux de pouvoir des organisations instituées en Europe paratopique34, comme aux États-Unis de l’après-guerre du Vietnam.
30De ce point de vue, les deux romans invitent à scruter ce qui se sait de divers États bien réels, eux, qui semblent plus que d’autres avoir du mal à rompre avec les vieux démons : Grèce, Hongrie et Pologne pourraient bien avoir servi de modèles. Fictions au carré (car comment écrire innocemment après Paul Kenny et Gérard de Villiers, qui ont parcouru toute la gamme des situations de clandestinité “à la papa” ?), ces récits paraboliques racontent en ce sens comment l’espionnage parle toujours/déjà d’autre chose — comme l’indique la quatrième de couverture d’Un espion en Canaan en soulignant que “dans la lignée de Joseph Conrad ou de Graham Greene, David Park fait de l’espionnage cette école mélancolique des rédemptions impossibles”. Que le roman de Mouche soit une charge féroce contre les extrêmes droites européennes, et que celui de Park témoigne d’un long adieu aux fantômes du Vietnam s’impose comme une quasi-évidence : l’image manquante, celle d’une transparente relation aux arcanes décisionnels, ne sera jamais offerte ; à sa place, une réflexion ironique et douloureuse à la fois réarme le sens critique du lecteur et rédime les oubliés de l’Histoire. Ainsi, ce n’est pas tout à fait à la co-construction d’un “fait”, démocratique ou anti-démocratique, que les fictions dont il a été question — au premier chef celle de Mouche — procèdent, mais plutôt à la mise en intrigue d’un “état d’histoire”, envisagé en lien avec les institutions et les collectifs à travers lesquels s’est exprimée sa singularité.
31***
32Quand s’achève un certain temps de l’épique (James Bond, SAS), vient le retour au “chronos”, c’est-à-dire au traitement raisonné des affaires courantes (déjà mis en scène de manière critique par Le Carré) ainsi qu’au dérisoire, propre aux sociétés désillusionnées sur elles-mêmes. Le roman de Mouche n’en souligne pas moins leur impression (et leurs fantasmes) de puissance. Il ne tait pas non plus le fait qu’elles sont constamment confrontées, sans solution, à leur part obscure :
33Ils [une bande de jeunes antisémites extrémistes, les Aigles] avaient l’habitude de harceler une bande de jeunes de leur âge qu’ils n’appelaient jamais autrement que les youpins. Au début l’Iguane ignorait ce que ça voulait dire, puis il avait compris. Parmi les nombreux groupes que les Aigles haïssaient, les youpins occupaient une place à part, transversale, ils étaient de toute nationalités, de toutes les classes sociales, de toutes les époques, on pouvait les pointer du doigt partout et tout le temps. Des objets de détestation idéaux. (BBE 130)
- 35 On lira Yves-Charles Zarka, “Peut-on se débarrasser de la raison d’État ?”, Le Débat, vol. 99, no 2 (...)
- 36 Le personnage du journaliste Hubert de Saint-Prix lui doit beaucoup.
34Tout bien considéré, qu’une société qui prône la transparence et la vertu s’accommode (forcément ?) d’isolats opaques et résistant à toute investigation, est — et n’est pas — un paradoxe terminal, car il y a, selon Pauline Blistène, du “secret professionnel” là comme ailleurs, et la raison d’État couvre de son manteau lieux étranges et gestes disruptifs : secret-défense35 ! Or, puisant largement dans son expérience de journaliste36, Mouche retrace, à travers son panel de personnages loufoques ou touchants, une histoire en accéléré du Parlement européen — qu’il appelle “l’huitre enceinte” —, de ses intrigues et ses haines. Empruntant à une forme canonique du passé (le récit d’espionnage flamboyant et sans scrupule d’un Occident encore sûr de son bon droit) des ressorts conventionnels, il les déconstruit en dénonçant les réflexes actuels menant à un narcissisme invétéré et à un snobisme bien-pensant, tout en portant accusation contre la Fédération de Russie, “envahisseur rendu fou par son propre imaginaire”, ayant “récapitulé tout ce que les guerres doivent à la folie patriotique, de l’héroïsme sans calcul à l’abjection la plus noire” (BBE 226).
35Mais, débarrassé des clowns sinistres d’Holothurie et du Tichodrome, Fergus Bond laisse ultimement résonner un message d’espoir et de confiance : “Le seul imaginaire viable, à long terme, est celui qui réussira à englober toute la communauté humaine. C’est cela qu’il faut dire aujourd’hui, à cet endroit précis du monde, et je le dirai” (BBE 226-227).
Note de fin
1 Philippe Mouche, Bons baisers d’Europe, Arles, Actes Sud, 2023, <Gaïa>, p. 13. Dorénavant BBE.
2 Loïc Artiaga et Matthieu Letourneux, Aux origines de la pop culture, Paris, La Découverte, 2022, p. 172.
3 Outre les romans qui creusent la veine initiée par Graham Greene dans Our Man in Havana (1959, trad. : Notre agent à La Havane) comme ceux de Luc Chomarat, L’espion qui venait du livre (2023), de Hugh Laurie, The Gun Seller (1996, trad. : Tout est sous contrôle, 2009), de Mark Haskell Smith, Mémoires (2024) ou de Jonathan Coe, Expo 58 (2013), on citera aussi, par exemple, les séries Au service de la France (Jean-François Halin, Claire Lemaréchal et Jean-André Yerlès, réalisée par Alexandre Courtès et Alexis Charrier, France, Arte, 2015-2018) et, bien entendu, le déjà commenté Bureau des légendes.
4 Le film raconte la traque, en 2011, d’Oussama Ben Laden, en reprenant dans son titre le code militaire indiquant le déclenchement de l’assaut final (“Minuit et demi”) – l’officier traitant étant une femme, Maya.
5 Voici en quelques mots l’argument du livre : Fergus Bond, pseudonyme de Fayez Barawi et transposition drolatique de plus connu James Bond, est un ancien migrant irakien, devenu muet à cause de la bombe qui a détruit sa maison. Il décide alors d’apprendre toutes les langues de l’Europe (il en pratique 24), et devient ainsi ambassadeur du multilinguisme au sein d’un Parlement européen utopique (ou plutôt dystopique). En effet, deux peuples ont récemment rejoint l’Europe, les Tichodromes et les Holothuriens, et ils amènent avec eux violence, xénophobie et rejet haineux de l’autre. Furieux de voir que Fergus commence à répandre un idéal de paix et de fraternité, ils décident de le faire assassiner par un tueur à gages, l’Iguane. Mais ce dernier va renoncer à ce contrat, car lui-même a été défiguré par son propre père, antisémite devenu fou… Pour compléter ce résumé, on peut lire l’article qui lui est consacré dans Le Monde : https://www.lemonde.fr/livres/article/2023/04/30/bons-baisers-d-europe-de-philippe-mouche-l-homme-au-verbe-d-or_6171583_3260.html. Consulté le 9 novembre 2024.
6 Inspiré du roman éponyme de Gilles Perrault, le film de Michel Deville (1978) raconte la mise sous pression, par des services secrets – ou plutôt par une officine “étrangère” mal identifiée – d’un diplomate français. Mais l’issue tragique relance les cartes : il se suicide, laissant libre la perspective d’un “Dossier 52”.
7 Frédérique Roussel, “David Park, complément d’agents”, Libération, 10 février 2024, https://www.liberation.fr/culture/livres/david-park-complement-dagents-20240210_USUB42YHP5CP3AHRKW25WJ6LHY/. Consulté le 9 novembre 2024.
8 Richard Saint-Gelais, Fictions transfuges, Paris, Le Seuil, 2011.
9 Le récent ouvrage dirigé par Danièle Henky et Nadine Willmann, Lanceurs d’alerte : héros, déviants ou sentinelles de la démocratie ? (Association PU de Strasbourg, 2023) envisage ainsi une forme actuelle de déterritorialisation du renseignement humain.
10 Pauline Blistène, “Le secret comme ordinaire : Le Bureau des légendes et la modification du regard”, A contrario, 2018, no 26, p. 130.
11 David Park, Un espion en Canaan, trad. Cécile Arnaud, Paris, Quai Voltaire-La Table ronde, 2022, p. 95. Dorénavant EC. On notera que le titre vient d’une légende biblique : “Les Israélites sont partis du mont Sinaï et ils ont traversé le désert de Parân pour arriver à un endroit appelé Kadèsh. Là, Jéhovah a dit à Moïse : ‘Choisis douze hommes, un homme par tribu. Envoie les espionner Canaan, le pays que je vais donner aux Israélites’. Moïse a donc choisi douze hommes. Il leur a dit : ‘Allez en Canaan pour voir si c’est un pays plein de bons fruits et de bons légumes. Allez voir si les habitants sont faibles ou forts et s’ils vivent sous des tentes ou dans des villes’. Les douze espions sont alors partis pour Canaan. Parmi eux, il y avait Josué et Caleb” (Nombres 13:1–14:38 ; Deutéronome 1:22-33 ; Psaume 78:22 ; Hébreux 3:17-19). Les premières pages du roman de David Park nous permettent d’avoir un aperçu de l’enfance du narrateur : il reçoit une éducation presbytérienne donnée par “des parents dévoués mais austères” qui lui apprennent que si “Douze espions sont partis en Canaan, / Dix étaient méchants et deux étaient bons”. On comprend très vite que David est l’un des deux “bons espions”, ainsi que son chef, car si les douze émissaires, à leur retour, s’accordent sur la fertilité du territoire, dix déplorent l’importance des forces ennemies et deux seulement font assez confiance en Dieu pour croire en la victoire. Mais Saigon, puis la frontière mexicaine, ont remplacé la terre biblique, et les “élus” sont bien plus difficiles à repérer…
12 Pierre Ancery, “‘L’École des espions’, d’Elsa Bennett : notre critique”, Télérama, 2024, disponible sur <https://www.telerama.fr/television/l-ecole-des-espions-d-elsa-bennett-notre-critique_cri-7034111.php>. Consulté le 9 novembre 2024.
13 Identité fictive, ou IFR : identité fictive renforcée. Dans Le Bureau des légendes comme dans Téhéran, on voit qu’à chaque interaction, les agents donnent systématiquement un autre nom que le leur, même le temps d’une simple conversation.
14 Le réalisateur Éric Rochant est entouré de ses coscénaristes Camille de Castelnau, Emmanuel Bourdieu et Cécile Ducrocq, assistés de Duong Dang-Thaï, Elena Hassan, Juliette Senik et Corinne Garfin. S’y joignent Jacques Audiard, Olivier Dujols, Thomas Bidegain, Valentine Milville, Hippolyte Girardot, Raphaël Chevènement, etc.
15 On peut donc penser que la série tout entière est l’expolition de ce rappel – repéré par Yves Trotignon dans l’épisode 8 de la saison 3, “Adieu à Socrate”. Voir Politique du secret, regards sur Le Bureau des légendes, Paris, Presses universitaires de France, 2018, p. 150. Précisons que Socrate était le nom de code de Duflot.
16 Yves Trotignon, op. cit., p. 15. On notera que cet ouvrage est le dernier de la collection consacrée aux séries par Jean-Baptiste Jeangène Vilmer depuis 2012.
17 Initiales “polies” pour “connard de planqué”.
18 L’auteur a en effet confié au journal Libération son scepticisme quant à la gouvernance actuelle : “Mais ce président amateur d’âme française […] voudrait exclure du récit une partie de celles et ceux qui l’ont sauvé, au profit d’un autre groupe plaisamment appelé Les Républicains, dont le principal fait d’armes est d’avoir refusé de participer au sauvetage de la République. ” Voir Philippe Mouche, “La Ve République, une dystopie qui s’ignore”, Libération, 13 juillet 2024, disponible sur <https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/la-ve-republique-une-dystopie-qui-signore-par-philippe-mouche-20240713_RMQHL6RGYRFWBM4JYFAF3CQQQU/>. Consulté le 9 novembre 2024.
19 Franck Philippon, Les espions de la terreur, France, M6, 2024.
20 Mathieu Suc, Les espions de la terreur, Paris, HarperCollins Poche, 2023.
21 Yves Trotignon, op. cit., p. 29.
22 Pauline Blistène, op. cit., p. 126.
23 Thibaut de Saint-Maurice, “Le Bureau des légendes ou comment restaurer la confiance dans un monde incertain ?”, Revue internationale de philosophie, vol. 3, n° 301, 2022, p. 89-104, disponible sur <https://www.cairn.info/revue-internationale-de-philosophie-2022-3-page-89.htm>. Consulté le 14 août 2024.
24 Yves Trotignon, op. cit., p. 45.
25 Ibid, p. 99. Cette apostrophe désigne Batman dans le film de Christopher Nolan Batman : The Dark Knight.
26 Rappelons qu’étymologiquement “légende” vient de l’adjectif verbal “legendus”, “qui doit être lu”.
27 Séminaire animé par Sylvain Bourmeau, journaliste, professeur associé à l’Université Paris 1-Panthéon-Sorbonne. Voir https://www.demoseries.eu/events/seminaire-exceptionnel-fiction-espions-et-culture-populaire; consulté le 9 novembre 2024.
28 L’ensemble de ces remarques est à consulter sur le site https://bibliothequekandinsky.centrepompidou.fr/seminaire-esthetique-du-secret. Consulté le 9 novembre 2024.
29 L’auteur du roman éponyme est Antoine Dominique.
30 Rien à voir, évidemment, avec l’éprouvant Les espions de H. G. Clouzot (1957), tout sauf parodique.
31 On notera que le colonel Rémy a participé à l’écriture du scénario, ce qui re-légitimise d’une certaine façon ces pochades loufoques.
32 Cécile Marchand Ménard note toutefois que “[l]e quatrième volet des aventures des agents placardisés du MI-5 s’ouvre […] sur un ton bien plus personnel et émouvant.” (“La série d’espionnage vise (encore) le cœur”, Télérama, disponible sur <https://www.telerama.fr/series-tv/slow-horses-saison-4-sur-apple-tv-la-serie-d-espionnage-vise-encore-le-c-ur_cri-7034243.php>. Consulté le 9 novembre 2024.)
33 Le prurit d’écriture qui gagne de nombreux anciens agents (Richard Vollange, Jean-François Lhuillier…) exaspère prodigieusement les directeurs successifs de la DGSE ou de la DGSI, comme Alain Juillet ou Bernard Emié.
34 À la façon de Dominique Maingueneau (voir Le discours littéraire. Paratopie et scène d’énonciation, Paris, Armand Colin, 2004), nous entendons par “paratopique” le surgissement d’une Europe partiellement imaginaire, où des pays nommés Tichodrome et Holothurie font leur entrée en amenant avec eux des relents racistes et judéophobes.
35 On lira Yves-Charles Zarka, “Peut-on se débarrasser de la raison d’État ?”, Le Débat, vol. 99, no 2, 1998, p. 27-33, et Alain Dewerpe, Espion. Une anthropologie du secret d’État contemporain, Paris, Gallimard. 1994.
36 Le personnage du journaliste Hubert de Saint-Prix lui doit beaucoup.
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Référence électronique
Isabelle-Rachel Casta, « Espion(nage)s 2.0 : entre vraisemblance et parodie », Revue critique de fixxion française contemporaine [En ligne], 30 | 2025, mis en ligne le 01 octobre 2025, consulté le 09 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/fixxion/14938 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14sai
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