Harry Mathews, agent double
Résumés
Comment faire taire une rumeur ? Confronté au soupçon d’appartenir à la CIA, et las de ne pouvoir convaincre quiconque du contraire, Harry Mathews décide, au début de l’année 1973, de prétendre être l’espion que tout le monde l’imagine être. Le récit qui en résulte décrit cette curieuse transformation où, de simples apanages parodiques, les éléments constitutifs du roman d’espionnage (infiltration, double-jeu, plans compliqués) finissent par fabriquer une vie de véritable espion, et contaminer l’écriture. Mathews interroge le statut du mensonge comme moyen de déjouer la normalité et la vraisemblance dans un monde saturé par le soupçon. Ma vie dans la CIA, traduction par l’auteur de My Life in CIA, constitue aussi une illustration de l’esprit oulipien de l’époque, et un hommage à Perec.
Plan
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- 1 Harry Mathews, My Life in CIA, Funks Grove, Dalkey Archive Press, 2005, p. 66.
- 2 Pour qui s’étonnerait de ne pas lire le titre My Life in the CIA, comme on dirait My Life in the FB (...)
1Peut-être s’interrogera-t-on, au premier coup d’œil, sur la présence dans le sommaire de ce dossier d’un article consacré à un roman initialement écrit en anglais par un écrivain états-unien. Qu’on se rassure : il a toute sa place au sein d’une réflexion générale sur le roman d’espionnage en langue française. Car si Harry Mathews a d’abord écrit My life in CIA1 dans la langue de Tom Clancy, il s’est ensuite chargé de le traduire lui-même (avec l’aide de son épouse l’écrivaine Marie Chaix) dans celle de Jean Bruce. Ainsi existe-t-il deux versions d’une même œuvre, l’une étant, au regard de l’autre, supposée détenir la même valeur auctoriale2.
- 3 Luc Boltanski, Énigmes et complots. Une enquête à propos d’enquêtes, Paris, Gallimard, 2023 [2012], (...)
2Puisque le texte repose sur le soupçon, vécu comme une infamie, de trahison vis-à-vis de son pays d’adoption (la France), et que tous les subterfuges liés au roman d’espionnage s’y trouvent mobilisés sur un mode tantôt sérieux, tantôt parodique, les choses, pour l’écrivain new-yorkais, ne peuvent demeurer simples. Elles se compliquent même diablement jusqu’à incarner cette “masse manquante de causalité” signalée par Luc Boltanski, et “sans laquelle les événements”, dans le roman d’espionnage, “deviennent incompréhensibles et absurdes”3.
3Ce roman traversé par diverses figures du double, dont nous nous attacherons à décrire la logique à partir de sa version française publiée chez P.O.L. en 2005, joue jusqu’à la contradiction sur les attendus du genre ; non pour offrir une version purement parodique du roman d’espionnage, mais pour augmenter, par effets de miroirs, deux paradoxes de la fiction postmoderne : celui, d’une part, incarné par le personnage référentiel pris dans les rets de son propre fantasme (un homme ordinaire veut devenir espion en sollicitant un attirail fictionnel approprié) et celui, d’autre part, représenté par un récit en pleine métaphore.
4Ce qui débute par une chronique autobiographique par un narrateur qui ne peut être cru, se transforme en un roman qui décroche les amarres de la vraisemblance pour devenir, aux yeux du lecteur, pure fantaisie.
“Tout le monde sait”
- 4 Harry Mathews, Ma vie dans la CIA, Paris, Gallimard, <Folio>, 2007 [P.O.L., 2005], p. 18. Dorénavant (...)
5Paris, 1973. La rumeur court avec insistance qu’Harry Mathews est un agent de la CIA. L’écrivain de nationalité états-unienne installé de longue date en France a beau clamer son innocence, rien n’y fait. Il semble même que plus il exprime publiquement son horreur à l’idée qu’on le croie capable d’agir pour le compte d’un pays dont il abhorre l’interventionnisme, plus augmente autour de lui la certitude de son implication active et rémunérée dans cette politique. “Tout le monde sait que tu es dans la CIA. Par définition tes opinions ne valent rien”, lui assène un ami français rencontré quelques années plus tôt lors d’un vernissage4.
6L’accusation sidère d’abord l’intéressé. Elle le rend, à force de lui être répétée, “malade” (MV 29) au point d’en concevoir “une amertume aussi futile que la jalousie elle-même” (MV 30). Sa plus grande ambition consistait, en s’installant en Europe, à jouer un rôle “dans la grande conspiration de subversion poétique” (MV 29) ; le voilà relégué au rang de traître politique en qui il est devenu impossible de faire confiance, et dont le crédit intellectuel et social est en passe d’être réduit à néant.
- 5 Michel-Louis Rouquette, “Le syndrome de rumeur”, Communications, 1990, n°52, passim.
7L’accusation reprend ce que la sociologie nous enseigne sur la question de la rumeur et, dans une certaine mesure, sur celle du complotisme5. Le sujet transmetteur se confond avec sa communauté (“tout le monde sait”), laquelle est ici constituée d’intellectuels français à l’anti-américanisme bien trempé. L’information relève quant à elle d’une connaissance supposément partagée, porteuse d’un constat transformé en évidence.
- 6 Luc Boltanski, op. cit., p. 275.
8Une telle modalité réflexive ne peut être contestée par celui qui en est la cible, d’autant qu’elle se trouve fortement associée à un contexte géopolitique où s’interpénètrent des quantités d’intérêts contradictoires : services des États, partis politiques, groupuscules internationalistes en guerre contre eux-mêmes et les institutions, artistes et écrivains plus ou moins affiliés à une idéologie universaliste. S’il n’est pas encore accusé d’appartenir à un vaste complot comme il en existe tant pendant la Guerre froide, Mathews n’en est pas moins perçu comme agent d’une organisation nationale hostile, réputée capable d’infiltrer les groupes, manipuler les individus et déstabiliser les opinions, mettant ainsi à mal la nature supposément pacifique et sincère des relations humaines6.
9Que Mathews soit un citoyen américain en plein cœur du Paris intellectuel renforce, au même titre que son aisance financière (il vit de rentes, fruit de l’héritage, vingt ans plus tôt, d’une grand-mère), le soupçon de double jeu. S’ajoute comme par malchance une inaptitude de plus en plus marquée à intervenir de manière féconde dans les débats intellectuels en cours. “J’avais bien aimé mes lectures de Roland Barthes, de Foucault, du premier Derrida […]. Pourtant, quand je discutais avec mes camarades français, j’apprenais que je ne les avais pas du tout compris. […] Au royaume du concept, j’avais l’impression d’être un plouc” (MV 67). Alors qu’il ne manifeste aucun désir de rentrer définitivement aux États-Unis, le voici victime d’ostracisme dans son pays d’adoption. De guerre lasse, il en vient à éviter les réunions de Français (MV 39), concluant qu’il n’y a “rien d’autre à faire que de me terrer” (MV 40).
10Mathews se retrouve rhétoriquement et socialement piégé. Comment prouver une fois pour toutes un fait invérifiable ? Pire à ses yeux, son statut d’écrivain risque d’être perçu comme une légende uniquement destinée à circuler dans les milieux culturels, intellectuels et diplomatiques afin de collecter les informations susceptibles d’intéresser son gouvernement. Son statut d’auteur d’avant-garde se trouve, dès lors, lui aussi menacé de disqualification. Car on ne peut, selon ses accusateurs, être véritablement écrivain et espion. Pour tenter de démontrer le contraire, Mathews met un jour au défi l’une de ses connaissances : “Pose-moi des questions sur des écrivains que tu aimes”. À la mention d’un poète britannique du XIXe siècle passé dans l’obscurité (Gerard Manley Hopkins), il récite de mémoire plusieurs passages en vers, démontrant à ses yeux son appartenance au seul camp de la littérature et des arts. “Je suis ravi que la CIA forme si bien ses hommes” (MV 36) , lui réplique-t-on, comme fin de non-recevoir.
11Si personne ne l’accuse de n’être pas l’auteur des livres qu’il a publiés, son activité littéraire se retrouve malgré tout, aux yeux de son entourage, au mieux reléguée au statut de simple passe-temps et dans le pire des cas assimilée à un subterfuge maléfique. Mathews doit se rendre à l’évidence : “Ma vie d’écrivain n’existait pratiquement plus. Mon troisième roman faisait le tour des éditeurs américains depuis quatre ans. Je n’étais pas près d’en commencer un autre” (MV 47). La question de rétablir un régime de vérité qui l’innocente et lui restitue en même temps sa qualité d’auteur indépendant le tourmente pendant plusieurs années. Elle finit par confiner à une légitime paranoïa. Impossible, semble-t-il, de se débarrasser de ce sparadrap dont on se charge de lui rappeler l’existence à force de sous-entendus, d’accusations directes et d’exclusions vexatoires.
Le paradoxe de l’espion
- 7 Artiste surréaliste, “éminence grise de l’édition française” selon René de Ceccattyn, Marie-Claude (...)
12En ce début d’année 1973, une solution finit pourtant par émerger. Elle n’est pas émise par l’auteur de Tintin, mais par l’épouse du fils du créateur de Babar, Marie-Claude de Brunhoff7. “Reconnais que tu es de la CIA”, conseille-t-elle. “Revendique-le” (MV 39). En endossant publiquement ce rôle, de Brunhoff enjoint son ami à parier sur un raisonnement d’apparence contre-intuitive : si se fatiguer à rappeler la vérité revient systématiquement à passer pour un dissimulateur, pourquoi dans ce cas, ne pas mentir ouvertement en abondant dans le sens des opinions forgées par la rumeur ? “Montre-leur qu’ils ont raison. Deviens le personnage. C’est gagnant à coup sûr”, lui recommande, un peu plus tard, un couple d’amis chiliens (MV 44).
- 8 La théorie des types logiques de Bertrand Russell tente d’éviter les contradictions qui surgissent (...)
13En les prenant au mot, ses détracteurs n’auront, pense-t-il, plus d’autre solution que de faire face à l’incohérence de leur raisonnement. Car il en est des aliénés comme des agents de l’étranger : affirmer “je suis fou” ou “je suis un espion” annule les conditions qui rendent crédibles de telles déclarations. “Niez être un agent, et on pensera sans doute que vous l’êtes. Dites que vous l’êtes et on saura que vous ne l’êtes pas. L’agent secret est utile tant qu’il reste secret” (MV 39). Ce raisonnement, qui se rapproche de la logique paradoxale, particulièrement des paradoxes performatifs et de la théorie de l’autoréférence, prend dans ce récit une dimension comique, mais d’un comique qui se veut au service de la rectification de la vérité8. “Deviens le personnage” : l’injonction est à la fois simple (deviens celui qu’on croit que tu es) et contradictoire (c’est la seule manière de démontrer que tu n’es pas cet homme-là).
14Si en adoptant une telle approche, la logique du soupçon ne se trouve toujours pas renversée, une autre, plus terre à terre, se chargera de rétablir les faits. Mathews est en effet en passe de devenir un si mauvais personnage d’espion, aux méthodes si éloignées des vraies pratiques en cours (ou de l’idée que le tout un chacun s’en fait), qu’il sera impossible de lui prêter la moindre affiliation officielle avec l’agence de renseignement la plus puissante du monde occidental. Et si, malgré tout, il se trouvait encore quelques individus “sceptiques pour soupçonner la ruse” (MV 39) , quelle que soit la nature de celle-ci, ce doute ne pourra que nourrir l’équivoque sur son identité supposée. De sorte, conclut-il, que cette stratégie reste malgré tout la plus prometteuse pour rétablir la vérité sur ce qu’il est vraiment : un Américain de gauche, expatrié dans un milieu de gauche, qui execre la politique impérialiste de son pays d’origine (MV 39).
15Dans tous les cas, à affirmer fièrement être espion, profession secrète s’il en est, et en agissant comme tel, ou comme on suppose qu’il faille agir, le jugement d’autrui à son encontre s’en trouve renversée. L’initiative permet au narrateur de reconquérir une forme d’agency dont la rumeur l’a dépouillé, tout en regagnant ce qu’il estime être le trait le plus essentiel de sa personnalité : le goût du jeu et de l’expérimentation. “Ainsi”, résume Mathews, “me suis-je laissé séduire par cette nouvelle Idée” — avant d’aller la célébrer en allant voir Le grand blond avec une chaussure noire, qui “se révéla plus drôle qu’on ne l’espérait” (MV 46).
- 9 En ce sens, la décision de Mathews se rapproche du personnage principal de City of Glass de Paul Au (...)
16Mathews convoque un code référentiel qui participe moins du mensonge que de la fiction, et à l’intérieur de la fiction, moins de la bonne foi au service d’un réel incontestable que d’un pari sur les pouvoirs révélateurs de l’ambivalence et de la ruse. Que se passe-t-il lorsqu’au lieu de nier être espion, on ne feint pas de l’être, mais par un redoublement de la rhétorique, on feint de feindre de l’être ? Comment réorganiser son existence pour parvenir à devenir un “personnage” (le terme est utilisé par Brunhoff) facilement reconnaissable — jusqu’à la parodie — ? et qui puisse endosser les traits et les intentions qu’on lui prête 9 ?
- 10 Jean Baudrillard, Amérique, Paris, Le livre de Poche, 1991 [1986], <Biblio Essais>, p. 107.
17Mathews fait le pari qu’une telle initiative est possible. Ce faisant, il compte sur les attendus français en matière de projection culturelle américaine et sur l’espionnage américain en particulier. Il décide de se présenter sous un jour qui mélange l’ingéniosité (il sait beaucoup de choses) et l’aveuglement (il est incapable de se dissiumuler longtemps). L’espion qui venait de New York que Mathews se prépare à devenir illustre le “consensus de simulation”10 propre à ce qu’on attend, à Paris, d’un représentant de la société nord-américaine. Les Français se croient en guerre idéologique contre l’Amérique ? Ils imaginent leur état, leurs partis, leurs réseaux professionnels et intellectuels infestés par des agents n’ayant d’autre but que de mettre à mal leur raison d’être et de saboter leurs efforts ? L’auteur de Cigarettes se fera un plaisir de confirmer leurs propres penchants paranoïaques.
18Pour commencer, il se fixe quelques règles simples, comme sorties du manuel du parfait espion : ne jamais nier être de la CIA (il sait à présent quels effets peut provoquer une attitude inverse), se donner quand cela est nécessaire un air suspect, et apprendre le jargon du métier. S’agissant de l’élaboration d’une couverture convenable, l’idée lui vient (sur une piste de ski) de créer une agence de voyages spécialisée. Pour éviter des complications bureaucratiques propres à l’administration française, il l’adosse à Locus Solus, la revue littéraire d’avant-garde créée une douzaine d’année plus tôt. “Dès que tu commenceras à diriger les opérations, tu prendras ton pied. Et assez tôt, quoi qu’il arrive, tout finira en fumée et tu seras tiré d’affaire”, s’entend-il dire par ses amis chiliens (MV 45).
- 11 Luc Boltanski, op. cit., p. 275.
- 12 Ibid., p. 222.
19Cette entrée sous légende contraint Mathews à renoncer à tout autre projet qui lui aurait semblé à présent “un essai lamentable pour remplir les heures creuses” (MV 48). Désormais, c’est sa vie quotidienne, chaque fois qu’il quitte l’espace intime de son appartement, qui doit prendre les atours d’un récit aux contours mystérieux ou rien n’échappe “à la médiation des appareils et des États”11. Mais à l’inverse de ce que propose d’habitude le roman d’espionnage, qui redistribue les éléments du réel “entre, d’un côté, une réalité de surface, apparente, mais partiellement ou complètement illusoire, et, de l’autre, une réalité profonde, cachée, mais réelle”12, il revient à la réalité de surface (faire croire de manière extravagante qu’il est espion) de modifier la réalité profonde (le fait malheureusement improuvable qu’il ne l’est pas). Pour cela, il dispose d’un modèle de fiction, quitte à y piocher les traits les moins crédibles : “J’enjolivais continuellement mon nouveau personnage. Dans ma poche je portais un bout de craie rose et parfois je m’arrêtais dans une rue écartée pour gribouiller un signe énigmatique sur un mur” (MV 66).
- 13 Nous soulignons. Maxime Decout et Jochen Mecke, “La littérature contemporaine aux prises avec le me (...)
20“À moins de s’appeler Quichotte”, écrivent par un heureux hasard Maxime Decout et Jochen Mecke dans leur introduction au dossier consacré au mensonge et à la mauvaise foi, “tout le monde sait (…) qu’une fiction ne peut pas réellement mentir”13. Dans le cas de Mathews, à ce stade de son récit, “jouer à l’espion” (MV 58) relève clairement d’une “comédie” (MV 133) nourrie par une “imagination surchauffée” dont le lecteur partage les péripéties en toute connaissance de cause. Plutôt s’inventer une vie caricaturalement palpitante que de s’escrimer à justifier le caractère innocent et parfaitement banal de la sienne. Cette posture, au lieu de l’éloigner du réel, lui apporte au contraire “un soulagement presque charnel” (MV 133) qui n’est pas sans relation avec les expérimentations mises en place par la plasticienne Sophie Calle. Mathews se sait et se veut être en train de réaliser une performance. Tant qu’il ne se met pas lui-même à croire à son propre simulacre, évitant ainsi de succomber au complexe incarné par le héros de Cervantès, il ne risque, se dit-il, rien de grave.
- 14 Christine Montalbetti, Le voyage, le monde et la bibliothèque, Paris, Presses universitaires de Fra (...)
- 15 Ibid.
21Sans expérience de première main, et pour cause, sur la manière de se comporter, notre espion en herbe n’a pas d’autre solution que de se tourner lui aussi vers des modèles culturels établis dans l’imaginaire collectif. Or “les livres n’étaient pas très utiles, à part quelques romans […]. D’autres auteurs cherchaient surtout à rudoyer la CIA plutôt qu’à expliquer son fonctionnement” (MV 49). Ce n’est pas tant le réel, dans ce cas, qui se trouve déficient aux yeux de Mathews, mais bien l’imagination trop stéréotypée de ses contemporains, véhiculée par des récits produits de manière industrielle sans grand souci de véracité ni de cohérence. “Le recours paradoxal à la fiction comme instrument du réel”, rappelle Christine Montalbetti dans Le voyage, le monde, la bibliothèque, est “commun à l’ensemble de la littérature référentielle”14. Un tel mouvement de confiscation de l’imaginaire créatif “consiste dans le postulat de l’insuffisance du réel à fournir la matière d’un texte populaire”15. Dans cette nouvelle existence, où il s’agit de faire de son mieux “pour imaginer à quoi ressemblait une vie secrète”, est-il raisonnable, se demande Mathews, de “faire confiance à un romancier ?” (MV 49).
22Voilà donc Mathews réduit à “faire de [son] mieux pour imaginer une vie secrète” (MV 49), quitte à surjouer son attitude et ses actions. À chaque fois qu’il pénètre dans un lieu public, il prend soin d’en faire d’un coup d’œil un état des lieux précis. Sur le chemin le ramenant chez lui, il change plusieurs fois de trottoir. Il s’initie aux “techniques d’évitement” lorsqu’il se déplace en automobile (allant jusqu’à louer un véhicule pour s’entraîner). Il se met à boire de l’eau minérale dans les soirées, ce qui ne manque pas de le faire remarquer.
- 16 Jean Echenoz, Lac, Paris, Minuit, 1989, p. 53.
23Bientôt, il apprend que son comportement suscite la curiosité, et qu’une connaissance l’a pris en filature. Dès lors, il s’assure que cette surveillance se reproduise selon un principe censé lui donner la supériorité de savoir observé (MV 55) en offrant à son “témoin vedette” le spectacle de sa nouvelle vie (MV 54). Dans cette manière d’agir, Mathews n’est pas loin de la description donnée par Jean Echenoz, dans Lac, d’un personnage jouant à “faire le détective” : “Et je te saute du taxi devant l’entrée d’un métro, puis d’un autre taxi dans un autre métro, et je te bondis dans la rame au dernier moment sur le quai juste avant la fermeture des portes”16.
- 17 Ibid., p. 93.
24Sur ce mode imitatif à tendance grotesque, Mathews doit tout de même nourrir régulièrement des “révélations” (MV 141) d’apparence sérieuse sur divers trafics transfrontaliers et autres opérations d’influence dont il s’affirme le détenteur exclusif. Bientôt, selon le principe mimétique qui le rapproche du jeune projectionniste incarné par Buster Keaton dans Sherlock Jr. et que décrit Christine Montalbetti dans son essai, il lui semble non seulement jouer son rôle de manière de plus en plus convaincante aux yeux d’autrui (on cesse de le narguer [MV 66]), mais il se convainc d’être désormais en mesure de se comporter réellement comme un espion à ses propres yeux (MV 61). Ce complexe du projectionniste se manifeste “chaque fois que le personnage du voyageur, qui relève d’une logique référentielle, croit parcourir des univers fictionnels”17. Or, note le narrateur de Ma vie dans la CIA, “je jouais mon propre jeu, en privé, et m’y sentais en sécurité. Mon regard sur le monde commençait à changer, en particulier sur le réseau d’intellectuels dynamiques qui comptait une grande partie des gens que je connaissais” (MV 67).
- 18 La dimension érotique du roman n’est pas négligeable. Dans les faits biographiques, elle coïncide e (...)
25De fait, des éléments relatifs à l’espionnage s’immiscent progressivement dans l’existence du nouvel espion. Ses activités attirent rapidement l’attention de plusieurs individus aux divers accents et nationalités, dont un certain Patrick Burton-Cheyne qui devient bientôt un intime. On propose à Mathews de remettre en mains propres des documents en Italie. On verse dans son verre une drogue qui lui fait perdre momentanément conscience lors d’une soirée mondaine rassemblant industriels, diplomates et agents de tous poils. À la suite de circonstances proprement acabrantes, il se retrouve témoin d’une réunion du groupe d’extrême droite Ordre nouveau dirigée par un certain Zendol. Par un sculpteur “dit cinétique” (MV 182-183), ami de sa première épouse, Niki de Saint-Phalle, il fait fabriquer une fausse chambre de compression de turbine d’un véritable Tupolev écrasé plus tôt sur le territoire français. Des femmes lui trouvent un charme qu’il croyait, la quarantaine entamée, avoir perdu18.
26Il devient ainsi un faux agent à plein temps, entouré d’une aura qui lui donne l’impression qu’on le prend enfin au sérieux, pour la raison paradoxale qu’il lui semble se mouvoir au milieu d’un roman propre au genre. Le premier objectif de son plan est donc achevé (qu’on le prenne pour un espion) ; il lui faut, dès lors, trouver les moyens que la seconde partie s’accomplisse (qu’on le prenne pour un faux espion).
“Mon jeu devait cesser.”
- 19 Luc Boltanski, op. cit., p. 288.
27La suite de ce récit peut être aisément devinée. La nouvelle vie de Mathews “dans” la CIA, conçue d’abord comme un moyen de se disculper d’une telle assignation, finit par prendre un tour de plus en plus réel dans un récit qui, lui, s’enrichit de péripéties de plus en plus romanesques. À ceci près qu’elles se déroulent dans un environnement social et politique dominé, d’une part, par la croyance en un mensonge généralisé envers la démocratie libérale (opinion partagée par tous, y compris par ses thuriféraires), et d’autre part, par la certitude intellectuelle du “peu de réalité de la réalité”19.
28Un tel renversement du crédit ne peut se faire, dans la fiction, que face à la croyance de n’avoir jamais affaire à une réalité construite, ce qui condamne l’opinion à ne pouvoir saisir que la représentation de cette réalité, voire la représentation de sa représentation (MV 289). Ainsi l’espion amateur se retrouve-t-il à nouveau piégé, mais d’une manière diamétralement opposée à sa situation de départ : à force de montrer qu’il appartient bien à la CIA, certains ont fini par le croire. On exige, dès lors, qu’il monte “en première ligne” (MV 221) et qu’il participe à des opérations de plus en plus dangereuses. Il prend alors conscience d’avoir été, sur presque toute la ligne, utilisé par ceux-là mêmes qu’il croyait tromper sur un mode ludique. Le subterfuge de Mathews gagne en crédibilité aux yeux des individus qu’il fréquente au fur et à mesure que son récit perd, aux yeux du lecteur, son caractère véritablement autobiographique.
29Le groupe avec lequel il est entré en contact en Italie se trouve être à l’origine d’un attentat mortel. Des photos le montrant en train de communiquer avec un membre d’Ordre Nouveau l’incriminent sans détour. Un autre cliché l’affiche “en compagnie d’un des gardes du corps de Le Pen” (MV 257) quelques mois seulement après la création officielle du Front National. Les membres d’une cellule révolutionnaire allemande, convaincus de sa participation à la mort d’une de leurs militantes (“la bombe était d’un type souvent fourni par la CIA” [MV 249]), autorise son élimination physique. Sans le vouloir, mais en le cherchant quand même un peu, le voilà transformé en cible à abattre. “Mais nom de Dieu qu’est-ce que vous faisiez là ?” (MV 257), lui assène “Laurent”. “Il ne vous faut pas perdre un instant avant de disparaître de la surface de la terre. […] Monsieur Mathews, vous êtes dans de sales draps” (MV 261).
30Notre héros doit donc, de toute urgence, démanteler son organisation fictive et trouver refuge dans la maison qu’il possède dans le Vercors. “En tant qu’agent secret, tu as ici l’endroit idéal pour te terrer” (MV 230) , lui signale son ami Burton-Cheyne qui l’accompagne, avant de disparaître tout à fait dans la nature. Mais déjà il est trop tard : Mathews a fini par devenir, aux yeux d’une demi-douzaine de services officiels ou de groupuscules politiques de tous bords, le “bouc émissaire” (MV 259). Recruté nolens volens par des organismes d’extrême droite, il lui est désormais impossible de se disculper, car de la même manière qu’il est impossible de nier être espion, “on ne peut pas ‘dé-recruter’ un agent […] Il n’y a personne qui vous aidera à sortir de ce pétrin” (MV 259).
31Ma vie dans la CIA débute donc comme la relation d’une expérience avérée. Le lecteur tend à adhèrer au sous-titre du volume, qui désigne clairement ce qu’il a entre les mains comme “une chronique de l’année 1973”. Le récit se poursuit en une aventure aux péripéties joyeuses inventées sur un modèle de référence bricolé pour la circonstance, mais qui somme toute peut s’entendre comme une mise en scène joyeuse, construite sur le principe du paradoxe. Dans la troisième partie du récit, le personnage prend conscience qu’il se trouve impliqué dans des machinations qui le dépassent, et qui le mettent en danger de mort.
32L’événement le plus marquant de cette année-là (le meurtre du président du Chili Salvador Allende et le coup d’État militaire co-orchestré par la CIA) lui fait prendre conscience de l’absurdité de son rôle. “J’étouffais de honte, de honte ‘patriotique’. De honte personnelle aussi. Cela dépassait mon ancienne fragilité devant les événements publics. Avec ou sans preuve, n’importe qui réfléchissant un tant soit peu croirait à l’implication de la CIA. Cela voulait dire : moi” (MV 237). Le piège de la réalité se referme alors sur notre agent amateur : “Mieux valait passer pour idiot que complice. J’étais en tout cas idiot de penser que je pouvais jouer à l’espion sans en payer le prix” (MV 237).
33En tant que narrateur, Mathews ne se ment pas à lui-même. Il n’est donc véritablement ni un Don Quichotte ni même, malgré une tendance à lui ressembler au début de ses aventeures, un “Sherlock Jr.”. En revanche, il modifie les conditions de son récit pour le faire changer subrepticement de nature. Ce n’est pas l’auteur qui change d’état (de narrateur d’un récit autobiographique à un personnage d’auto-fiction), ni la fiction qu’il invente pour s’en dédouaner (de victime d’une rumeur à agent zélé qu’on l’accuse d’être), mais Ma vie dans la CIA qui devient, à mi-chemin, œuvre d’imagination.
34La dernière partie du roman fonctionne en effet sur le mode classique du roman d’espionnage, et sans doute en référence directe aux Trente-neuf marches de John Buchan. Les paysages de l’Écosse sont remplacés par ceux du Vercors, que Mathews traverse à pied dans l’espoir de rejoindre un lieu plus sûr. Après avoir déjoué les intentions meurtrières de Zendol, le responsable d’Ordre nouveau, et survécu à une chute qui l’a laissé inconscient, Mathews est pris en charge par un couple de bergers avec lesquels, une fois remis de son accident, il participe à la transhumance de leur troupeau. En se dépouillant progressivement de ses atours fictionnels, le narrateur y gagne en profondeur psychologique et en expérience : “Traversant des villages je regardais les gens ordinaires, des gens qui se couchaient dans des lits et s’ennuyaient au travail et entre eux, et je me sentais un dieu dans ce monde de marionnettes” (MV 299). L’ultime phrase du roman, qui décrit une conversation entendue par hasard lors d’un séjour à Berlin en 1991, soit près de trente ans après les faits racontés dans Ma vie dans la CIA, rétablit d’un dernier coup de reins l’équivoque propre au roman postmoderne. À un interlocuteur qui l’interroge sur le sort de “Mathews”, une personne d’apparence renseignée annonce qu’il a été “expédié en Mandchourie. La solution dite liquide”. “J’avais tout entendu”, conclut le narrateur. “Il n’y avait pas le moindre doute que cet homme disait la vérité” (MV 314).
L’Oulipo, nid d’espions ?
- 20 “(J’avais incorporé cette variante entretenant l’espoir improbable que quelqu’un en relation avec l (...)
35Un autre fait marquant définit la vie parisienne d’Henry Mathews au début des années 1970 : son intégration à l’Ouvroir de littérature potentielle. Rapidement, il décide de mettre à profit son expérience d’écriture sous contraintes au service de son propre subterfuge d’espion. L’invention de son affiliation à la CIA prend, dès le début, une dimension littéraire d’autant plus originale que le caractère “pratique” (MV 74) de sa mise en scène illustre une réflexion sur les potentialités du langage et de la fiction. Dans le cadre de ses activités de “spécialiste des voyages” (sa couverture), il imagine pour un groupe de touristes américains souffrant de dyslexie profonde un itinéraire en train et en car jusqu’au fin fond de l’URSS, dont les horaires de départ peuvent se lire dans les deux sens (12 h 21, 15 h 51, etc.). Cette présentation, en plus d’intéresser un public innocent, est effectuée dans l’espoir d’attirer quelques curieux liés au monde du renseignement20.
36Le caractère palindromique de l’itinéraire proposé rend compte d’un désir de stabilité textuelle si fort que toute possibilité d’erreur de lecture s’en trouve exclue. En même temps, l’exposé a pour objet d’incorporer, sur le plan géopolitique, une part de soupçon qui peut, selon celui qui l’écoute, s’interpréter comme une vaste plaisanterie ou au contraire le signe d’une véritable provocation : le voyage prévoit la visite de villes interdites aux touristes étrangers. “Projet très nerveux”, le prévient un homme “vêtu d’un costume noir et d’une chemise en nylon blanche” (MV 83). Peu après, Mathews conçoit d’élaborer une vraie-fausse carte de l’URSS sur laquelle figureraient l’emplacement “des usines, des laboratoires et des réseaux de communication du complexe sibérien” (MV 124) inventé pour l’occasion à partir d’un tracé qui tient davantage de la Carte du Tendre que de données géographiques de toutes les manières falsifiées par les autorités soviétiques pour tromper ses ennemis. Il confie à une tisseuse la tâche d’insérer ces informations en filigrane d’un châle fabriqué pour l’occasion.
37En multipliant ces initiatives, Mathews prend un plaisir chaque jour augmenté à impliquer d’autres personnes (amis, amantes, connaissances) dans une fiction aux épisodes de plus en plus improbables sur un mode véridiquement oulipien, montrant en cela son adhésion à l’esprit des membres “originels” qui reprochent aux plus récents “de prendre le groupe trop au sérieux” (MV 159). Et lorsque plus tard, un membre du Parti Communiste Français finit par l’interpeler pour révéler son affiliation à une “organisation fondamentalement opposée” aux intérêts “de la classe ouvrière française” (MV 160) , notre héros, croit être enfin arrivé à ses fins : “C’était trop beau pour être vrai. Ce que j’avais si souvent redouté allait se produire, sauf que maintenant c’était comme si mon souhait le plus vif allait être exaucé. Le Parti communiste allait m’identifier comme agent américain” (MV 161). Au lieu de quoi, un homme “au visage aigri” lui assène : “Monsieur Matiouze appartient à quelque chose qui s’appelle l’Ouvroir de littérature potentielle”, un “gang de formalistes cyniques, qui “ignorent complètement la dialectique de l’histoire” (MV 160-161).
- 21 “la plus tonique, la plus hilarante, la plus intense et la plus satisfaisante des amitiés que j’aie (...)
38Plus que son appartenance à l’Oulipo, c’est l’amitié avec Georges Perec que Mathews met en scène dans ce roman21. L’auteur de La disparition apparaît à divers points du récit en tant qu’auditeur sincère et amusé des expérimentations fictives et pratiques de son ami. Il confirme la nature parodique de l’entreprise en exprimant une confiance dans le pouvoir de la subversion comique. Ce qui relève du complot objectif, dans lequel le narrateur se trouve progressivement pris, est au fond le résultat d’une blague de potache, certes fabriquée pour s’extirper d’un piège social déplaisant, mais qui ne peut se réaliser que dans l’intention de s’amuser soi-même et de faire rire autrui. Il en vient à espérer que toute la suite de ses aventures relève du plus pur canular : “Je m’y étais laissé prendre : grâce à eux je courais à travers la France comme un chat trempé” (MV 274).
- 22 David Bellos, op. cit., p. 482.
- 23 Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance, Paris, Gallimard, p. 1993 [1975], <L’Imaginaire>, p. 173.
39Mais l’installation de Mathews dans le Vercors, puis sa fuite à pied à travers les montagnes pour échapper à un dangereux individu renverse à nouveau la tonalité du récit : enfant, Perec a trouvé refuge dans la même région afin d’éviter sa déportation dans les camps nazis. “Mathews”, écrit David Bellos dans sa biographie de Perec, “vivait une grande partie de l’année dans une maison qu’il possédait près de Lans-en-Vercors, dans les Alpes, à la lisière de la forêt, à l’est de la route qui part vers Villard. Cette route, [Georges] l’avait parcourue à pied, dans l’autre sens, un jour de 1944, et cette maison était aujourd’hui celle d’Harry, il avait dû l’avoir devant les yeux, ce jour-là, pendant des heures”22. Dans W ou un souvenir d’enfance, Perec raconte que c’est sans doute l’arrivée des Allemands à Villard qui a provoqué sa fuite avec sa grand-même sur cette route rejoignant Villard-de-Lans de Lans-en-Vercors. “Il nous fallut tout un après-midi pour parcourir les sept kilomètres”23.
- 24 Jean-François Duclos, “Le livre du rire et de l’oubli : Le mot sablier de Dumitru Tsepeneag”, Revue (...)
40S’il faut en croire l’adage souvent invoqué en matière de traduction, la véritable trahison à laquelle Mathews est susceptible de s’être rendu coupable, au point de mériter le titre d’agent double, c’est bien celle-là : être demeuré un écrivain en perpétuel équilibre entre deux pays, deux cultures et deux langues, et surtout entre deux modes d’appréhension de la réalité. Ce statut, il le revendique en actes, puisqu’il lui permet de présenter, pour deux lectorats linguistiquement différents, de chaque côté de l’océan Atlantique, deux manières de concevoir la même ambivalence linguistique et politique. En cela, il diffère du transfuge forcé, comme celui vécu par Dimitru Tsepeneag (autre auteur publié par P.O.L) dont Le mot sablier incarne de manière plus brutale — et plus douloureuse — l’incapacité d’être lu dans sa langue maternelle24. Le sablier devient ce goulot d’étranglement par lequel doit passer toute la première partie de l’existence d’un homme que les circonstances enjoignent de choisir de camp.
41La phrase des Confessions de Saint-Augustin en exergue à Ma vie dans la CIA propose un modèle herméneutique encore ouvert, capable voire avide de contradiction, et qui préfère à la logique exclusive de la doctrine les diverses manières d’appréhender la vérité du monde. Elle semble, dans ce volume, mise au service de cette question : jusqu’où mentir et se dissimuler pour qu’enfin, “investi de la plus haute autorité”, on finisse par accepter que circule, dans les mots et les gestes, une “pluralité” des interprétations “plutôt que de proposer une signification unique assez claire pour exclure toutes les autres”.
42Dans la version française du roman de Mathews, affirmer “la vérité” a pour conséquence de passer pour “un piètre menteur” (MV 28) ; dans la version anglaise du même passage, c’est avoir “mal menti” (“lied badly”) qui provoque l’exclusion du personnage du cercle de la confiance. Côté français, la vérité maintient encore son statut idéal, quasi platonique ; côté anglais, elle prend une tournure plus pragmatique et relative, puisqu’il n’est de vérité que crue. Imaginée comme contrepoids à la crédulité générale, l’approche du narrateur de Ma vie dans la CIA finit par contaminer le récit lui-même, qui dès lors se conforme à un modèle narratif attendu jusqu’à en adopter bien plus que le goût et la couleur, sa matière irréductiblement paranoïaque et équivoque. La force du narrateur tient dans sa capacité de s’extraire d’une telle nasse à peu près exempt d’aigreur et de ressentiment.
43Cette force a non seulement la capacité de retourner l’autobiographie et la chronique en roman, mais encore de substituer un genre à un autre afin de maintenir la confusion, elle-même amplifiée par l’acte d’autotraduction. Un tel geste est révélateur du texte lui-même qui, sur un mode tantôt sérieux, tantôt grotesque, sature l’espace de figures bifides. L’anagramme bilingue, la figure de l’image cachée, le quiproquo et plus encore l’attitude générale du narrateur face au soupçon dont il tente par tous les moyens de se nettoyer testent jusqu’au risque de la déchirure les liens entre la réalité et la fiction. Ma vie dans la CIA commence par un problème biographique (comment faire pour qu’on cesse de soupçonner l’auteur d’être un agent américain à Paris), puis réalise une expérience paradoxale (faire taire la rumeur en lui donnant raison), avant de déployer toutes les conséquences attendues d’un tel geste dans le cadre du roman d’espionnage (le faux espion se prend les pieds dans les complications qu’il a lui-même engendrées). La confusion s’en trouve augmentée jusqu’à remettre en cause la grammaire de la vraisemblance. Or n’est-ce pas le propre de l’espion de faire vivre cette compulsion humaine fondamentale consistant, par le hasard, la ruse ou le jeu, à mélanger vérité et fiction ?
Note de fin
1 Harry Mathews, My Life in CIA, Funks Grove, Dalkey Archive Press, 2005, p. 66.
2 Pour qui s’étonnerait de ne pas lire le titre My Life in the CIA, comme on dirait My Life in the FBI, un exergue auto-cité de la version états-unienne du roman (et absente, pour une raison évidente, dans sa version française) précise que l’article défini the est exceptionnellement omis devant cet acronyme : “The first thing to remember is that nobody connected with the Agency calls it the CIA. It’s plain CIA.”
3 Luc Boltanski, Énigmes et complots. Une enquête à propos d’enquêtes, Paris, Gallimard, 2023 [2012], <Folio Essais>, p. 256.
4 Harry Mathews, Ma vie dans la CIA, Paris, Gallimard, <Folio>, 2007 [P.O.L., 2005], p. 18. Dorénavant MV.
5 Michel-Louis Rouquette, “Le syndrome de rumeur”, Communications, 1990, n°52, passim.
6 Luc Boltanski, op. cit., p. 275.
7 Artiste surréaliste, “éminence grise de l’édition française” selon René de Ceccattyn, Marie-Claude de Brunhoff, décédée en 2007, fut l’amie de Georges Perec, Julio Cortázar et Edmund White (Le Monde, 9 avril 2007).
8 La théorie des types logiques de Bertrand Russell tente d’éviter les contradictions qui surgissent quand une affirmation se réfère à elle-même, en interdisant l’auto-référence dans un même cadre logique.
9 En ce sens, la décision de Mathews se rapproche du personnage principal de City of Glass de Paul Auster. Après avoir reçu plusieurs appels téléphoniques de la part d’un interlocuteur souhaitant parler au détective Paul Auster, Quinn, qui n’est ni Paul Auster ni détective mais un écrivain de romans policiers, confirme être cet homme et accepte de mener l’enquête. Après avoir nié être espion, Mathews affirme l’être. Mathews comme Quinn endossent un modèle de figure littéraire.
10 Jean Baudrillard, Amérique, Paris, Le livre de Poche, 1991 [1986], <Biblio Essais>, p. 107.
11 Luc Boltanski, op. cit., p. 275.
12 Ibid., p. 222.
13 Nous soulignons. Maxime Decout et Jochen Mecke, “La littérature contemporaine aux prises avec le mensonge et la mauvaise foi”, Revue critique de fixxion française contemporaine, n° 22, 2021, consulté le 15 octobre 2024. URL : http://journals.openedition.org/fixxion/295
14 Christine Montalbetti, Le voyage, le monde et la bibliothèque, Paris, Presses universitaires de France, 1997, <Écriture>, p. 66.
15 Ibid.
16 Jean Echenoz, Lac, Paris, Minuit, 1989, p. 53.
17 Ibid., p. 93.
18 La dimension érotique du roman n’est pas négligeable. Dans les faits biographiques, elle coïncide essentiellement avec la rencontre de Mathews avec Marie Chaix, qui deviendra son épouse.
19 Luc Boltanski, op. cit., p. 288.
20 “(J’avais incorporé cette variante entretenant l’espoir improbable que quelqu’un en relation avec les services de renseignements serait dans l’assistance)” (MV 80)
21 “la plus tonique, la plus hilarante, la plus intense et la plus satisfaisante des amitiés que j’aie jamais connue, et connaîtrai sans doute jamais avec un homme.” Cité par David Bellos, Georges Perec. Une vie dans les mots, Paris, Seuil, 1994, <Bibliographie>, p. 469. Voir également Harry Mathews, Le verger, Paris, P.O.L., 1986.
22 David Bellos, op. cit., p. 482.
23 Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance, Paris, Gallimard, p. 1993 [1975], <L’Imaginaire>, p. 173.
24 Jean-François Duclos, “Le livre du rire et de l’oubli : Le mot sablier de Dumitru Tsepeneag”, Revue critique de fixxion française contemporaine, n° 3, 2011 consulté le 15 octobre 2024. URL : http://journals.openedition.org/fixxion/4516
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Référence électronique
Jean-François Duclos, « Harry Mathews, agent double », Revue critique de fixxion française contemporaine [En ligne], 30 | 2025, mis en ligne le 01 octobre 2025, consulté le 14 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/fixxion/15023 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14saj
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