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Entretien

Entretien avec Marc Dugain

Propos recueillis par Alexandre Gefen
Marc Dugain et Alexandre Gefen

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Auteurs cités :

Marc Dugain
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Texte intégral

Né en 1957, l’œuvre de Marc Dugain se caractérise par une exploration attentive de l’histoire politique et des mécanismes du pouvoir, souvent à travers le prisme de l’espionnage et de l’intrigue géopolitique. Auteur notamment reconnu pour La Chambre des officiers (1998), Dugain s’est imposé comme une voix significative dans le roman d’espionnage contemporain avec des ouvrages tels que Une exécution ordinaire (2007) et la trilogie L’Emprise (2014-2017), qui dépeignent les coulisses du pouvoir soviétique puis russe, ainsi que les mécanismes d’influence et de contrôle des démocraties occidentales contemporaines. Son écriture se distingue par un réalisme sobre, nourri d’investigations documentées et par un intérêt marqué pour la psychologie des personnages confrontés aux dilemmes éthiques et moraux liés à l’espionnage. Dugain contribue ainsi à renouveler le genre du roman d’espionnage en France d’autant plus qu’il a été créateur en 2022 d’une collection dédiée au genre chez Gallimard « Espionnage ».

Alexandre Gefen : Quelle définition donnez-vous au roman d’espionnage ?

Marc Dugain : Je le vois comme un roman qui nous emmène dans les arcanes du monde parallèle, du monde invisible, celui auquel le commun des mortels n’a pas accès. Les services de renseignement sont là pour éclairer les décisions de l’exécutif sur une réalité qui n’est facilement accessible au premier abord. Les romans d’espionnage nous permettent de pénétrer ce monde interdit.

A.G. : Quel en serait le canon ou du moins vos lectures favorites ?

M.D. : John Le Carré reste le maître du roman d’espionnage. La difficulté de ce type de roman, c’est qu’il y a des individus qui ont exercé dans ce domaine mais qui ne maîtrisent pas les codes de l’écriture. Par ailleurs il existe des auteurs capables d’écrire des romans mais qui n’ont pas accès à ce qui fait le sel du genre. John le Carré réunissait les deux admirablement.

A.G. : Quelle différence faites-vous entre le roman historique et le roman d’espionnage, puisque vous semblez mêler les deux dans votre œuvre littéraire ?

M.D. : Chaque minute qui passe fait du roman d’actualité un roman historique. Si je mêle les deux c’est parce que j’ai été nourri par certaines affaires passées comme l’assassinat des Kennedy.

A.G. : Vos livres tournent souvent autour de la notion de secret historique, voire de complot, en quoi ces thèmes conditionnent votre écriture ?

M.D. : Aujourd’hui on parle de complotisme parce que les réseaux sociaux ont encouragé cette tendance à remettre en question toute information, toute vérité officielle, par réaction paranoïaque, par défiance contre le pouvoir et certaines élites. Le complotisme est l’ennemi de la vérité qui doit être révélée quand elle a été dissimulée sciemment. Il noie les véritables conspirations qui doivent être dénoncées pour que l’Histoire ne soit pas que le récit officiel de ceux qui la font. C’est une des réussites de la sphère internet d’avoir réussi à noyer la vérité dans une mer de complotistes amateurs. Le résultat c’est que l’investigation qui demande un travail considérable est discréditée par ces gens encouragés par le monde digital qui ne pousse plus à penser mais à réagir. Ce monde est celui où la vérité ne vaut pas plus que le mensonge, une faille morale mortelle pour une civilisation. Le trumpisme en est l’apogée.

A.G. : Un autre thème récurrent est celui du pouvoir et de ses acteurs, quels sont les enjeux littéraires pour un romancier d’un tel thème ?

M.D. : Le pouvoir est la question centrale du comportement humain. Chacun tend à vouloir prendre le pouvoir sur l’autre. L’histoire humaine est jalonnée de drames qui résultent de l’excès de pouvoir à travers la religion, l’économie, la politique. L’équilibre des pouvoirs est l’enjeu majeur des sociétés et conditionne sa survie. On vit en ce moment une période d’excès de pouvoir délirant de la part de deux puissances soumises à une conception du pouvoir qui fait fi de siècles de civilisation. C’est le retour à une forme de barbarie totalitaire. De quoi parler d’autre ? C’est la vraie question pour un romancier comme moi qui est venu à l’écriture tardivement poussé par une sorte de généalogie du traumatisme de la guerre de 14 décidée par quelques hommes de pouvoir menant des populations ignorantes et conditionnées à la haine de l’autre et à sa destruction.

A.G. : Pourquoi vos romans sont-ils souvent centrés sur les USA ou la Russie ?

M.D. : Parce que ces deux nations ont conditionné l’histoire que j’ai vécu depuis mon enfance avec la guerre froide puis la chute du mur et le retour de la menace Russe sur la démocratie, pendant que l’Amérique jouait la croisade du bien tout en envahissant sans raison avouable l’Irak pour aujourd’hui devenir la principale menace sur la démocratie.

A.G. : Pourriez-vous nous retracer brièvement l’histoire et les raisons de la création de la collection que vous avez lancé chez Gallimard ?

M.D. : J’ai créé la collection juste avant de quitter Gallimard pour essayer de créer en littérature le même engouement pour l’espionnage que celui généré par les séries mais en lui donnant plus de profondeur.

A.G. : Existe-t-il un public pour le genre en France ? Des auteurs potentiels qu’il faudrait attirer vers le genre ?

M.D. : Il existe un public incontestablement un public pour le genre mais probablement pas pour en faire un genre dédié. C’est la raison pour laquelle je viens de créer chez Albin Michel une collection au spectre plus large qui va s’appeler « L’envers du décor » qui est plus sur les coulisses des évènements majeurs que sur l’espionnage proprement dit, tout cela dans un contexte de surveillance généralisée qui a fait exploser les frontières habituelles de l’espionnage.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marc Dugain et Alexandre Gefen, « Entretien avec Marc Dugain »Revue critique de fixxion française contemporaine [En ligne], 30 | 2025, mis en ligne le 01 octobre 2025, consulté le 15 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/fixxion/15221 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14san

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Auteurs

Marc Dugain

Écrivain

Alexandre Gefen

CNRS

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