“J’ai voulu pointer des contradictions morales en faisant parler les corps.” Entretien avec Virginie Tournay
Texte intégral
Il faudrait sans doute espionner Virginie Tournay pour comprendre comment elle parvient à mener de front ses nombreuses activités. Directrice de recherches au CNRS (CEVIPOF/SciencesPo) en sciences du politique, médaille de bronze pour ses travaux dans le domaine de la sociologie des institutions, elle a exercé des fonctions d’expertise au sein du comité opérationnel d’éthique du CNRS et du comité scientifique du Haut Conseil des Biotechnologies. Elle est actuellement membre du comité scientifique de l’Office Parlementaire de l’Évaluation des Choix Scientifiques et Technologiques et de Futuribles International. C’est dire si elle est au fait des défis scientifiques et éthiques auxquels nos démocraties sont actuellement confrontées, et qu’elle ne se contente pas d’envisager au fil de ses recherches : Virginie Tournay a par ailleurs publié deux romans, dont le deuxième, Civilisation 0.0. (Glyphe, 2019), convoque une déclinaison intéressante du motif de l’espionnage. Empruntant à la science-fiction, son intrigue débute dans la France de 2062, où une intelligence artificielle nommée Li-La surveille et régule les comportements de l’ensemble de l’humanité – avant que la machine ne se grippe. Est-ce parce que Virginie Tournay se plaît à articuler recherche et création qu’elle a rejoint l’initiative “Red Team”, qui visait à imaginer les menaces susceptibles de fragiliser la France en rassemblant auteur·es, scénaristes, expert·es scientifiques et militaires ? C’est pour l’interroger à ce propos ainsi que, plus généralement, sur son rapport à l’espionnage, que la revue Fixxion s’est entretenue avec elle.
Chloé Chaudet : Merci à vous d’avoir accordé un entretien à Fixxion ! Votre roman de 2019, Civilisation 0.0., a attiré notre attention en raison de son articulation de la science-fiction et du motif de l’espionnage, qui se manifeste d’abord par un type de surveillance un peu particulier : celui exercé par une intelligence artificielle qui infiltre absolument tout – des panneaux de signalisation routiers aux connexions cérébrales des individus. Est-ce à dire que l’humanité paraît désormais moins menacée par les manœuvres géopolitiques ciblées des États que par une sorte d’espionnage généralisé, permis et alimenté par les nouvelles technologies ?
Virginie Tournay : Le motif de l’espionnage n’est pas abordé per se dans Civilisation 0.0, sa présence découle du ressenti de mes personnages, du sentiment d’être épiés et surveillés. Dans ce cadre, le rapport qu’ils entretiennent avec les objets numériques est complexe. Bien qu’ils soient totalement dépendants de ces médiations dans leurs moindres faits et gestes du quotidien de vie, elles n’atteignent pas le bien-être général d’une grande majorité des individus. Les inscriptions numériques font partie de leur identité, elles ne sont pas extérieures à leur être personnel. C’est pourquoi l’interface humain-machine constitue le cœur d’une gouvernementalité qui n’est pas jugée oppressante, ni même problématique sur un plan éthique par la grande majorité des individus occidentaux de 2062. En revanche, et comme le suggère la formulation de votre question qui renvoie au regard d’un observateur contemporain, nous avons spontanément tendance à rapprocher ce modèle de société de celui d’un monde orwellien où règnerait une surveillance de masse appuyée sur un cyber-espionnage généralisé. Nous associons à la montée en puissance du numérique une sorte d’instance de régulation surplombante ; aussi, du fait de l’emprise technologique, nous serions amenés à consentir collectivement à cet outil d’oppression sophistiqué. J’ai voulu éviter la facilité interprétative d’une aliénation sociale, en mettant plutôt l’accent sur l’inversion de nos repères normatifs : une vie entièrement sous le contrôle des grands algorithmes entraîne paradoxalement un sentiment de plus grande liberté pour la plupart des habitants de cette société du futur, ils se conforment sans difficultés aux indications que leur fournissent les objets connectés. Ils vivent ainsi en meilleure santé, plus longtemps et avec un accompagnement maximalisé face aux aléas de la vie lorsque la technologie ne peut pas (car elle ne pourra jamais tout anticiper ni prédire), à elle seule, résorber les maux. Ce sentiment de liberté ne témoigne pas d’une aliénation sociale, il résulte d’une situation objective de mieux-être ressentie par mes personnages.
Civilisation 0.0 propose un récit de ce que serait la cohésion sociale au XXIe siècle en mettant l’accent sur son point de bascule anthropologique, marqué par l’essor des dispositifs de contrôle de la santé. Dans le roman, ce tournant s’exprime à travers l’arrivée massive de nano-objets embarqués dans le corps des individus, dont le principal intérêt est de fournir des données très précises de façon continue et en temps réel. D’une certaine manière, j’ai voulu pousser le modèle foucaldien aux extrêmes : l’intégration des outils connectés dans l’intimité biologique de chacun impacte tous les domaines de l’action publique qui nous sont familiers (environnement, transport, sécurité etc.), allant jusqu’à dissoudre ces démarcations thématiques. Ce qui se joue dans la santé rejaillit dans d’autres secteurs. Ainsi, la puce e-Guthrie, conçue dans un objectif médical, assure aussi dans Civilisation 0.0 la traçabilité énergétique de la consommation des citoyens, afin qu’ils soient assurés d’une redistribution équitable lors d’éventuelles perturbations de fourniture en électricité. Elle devient un élément essentiel de leur sécurité dans les transports et permet la mesure systématique de l’impact des polluants urbains. Cet objet numérique soulève des difficultés politiques, mais elles n’ont plus grand rapport avec nos inquiétudes actuelles autour de l’usage de nos données et la préservation de la vie privée. Elles sont perçues dans la deuxième partie du XXIe siècle comme de faux problèmes, comme le résultat de postures idéologiques ou de clivages partisans. C’est surtout la perception des inégalités sociales qui domine l’agenda des populations futures.
Avec leurs administrations vieillissantes, inadaptées à une guerre mondiale des données qui “horizontalize” de fait tous les secteurs d’activités, les États perdent rapidement la main face à la montée en puissance d’un néo-féodalisme numérique qui transforme radicalement les comportements collectifs. Vous pouvez être moralement opposé à l’ultralibéralisme et à la disparition des services publics au profit du secteur privé. Mais si vous recevez l’annonce d’un cancer et qu’en réponse à ce choc, les géants numériques proposent de vous greffer gratuitement une puce qui adapterait en continu votre traitement à vos paramètres biologiques, et vous encouragerait à pratiquer du sport avec pour seule contrainte le port de baskets sponsorisées par une grande marque, refuseriez-vous ? En résumé, j’ai voulu pointer des contradictions morales en faisant parler les corps. Ce roman est une histoire contrariée des principes moraux par l’expression organique des corps : le service rendu à l’individu, dans sa chair, est plus important pour lui que la nature de l’autorité qui contrôle ses données, plus important que toute morale politique. Aussi, pour répondre à votre question sur le contrôle perdu des États, la grille de lecture ne passe plus par les institutions de la modernité, il s’agit d’une guerre des données qui se joue (au moins) à l’échelle européenne et qui est mue par une intelligence artificielle nommée Li-La, laquelle optimise la sécurité biologique des populations.
C.C. : Cette régulation – que l’on pourrait percevoir comme un espionnage généralisé – s’accompagne-t-elle dans Civilisation 0.0. d’une meilleure résilience sociale ?
V.T. : Dans ce futur dont on ne sait plus vraiment s’il est ou non “objectivement” dystopique, les individus qui refusent le système au nom d’une vision passéiste de la liberté individuelle, ou qui jouent avec la e-Guthrie pour s’en affranchir, meurent plus tôt. Le primat donné au bien-être est contrebalancé par un double effet. Parce que le numérique dirige tous les instants de la vie individuelle et collective, il fragilise la société d’une façon extraordinaire : l’effondrement des infrastructures numériques fait basculer la société dans la barbarie en moins d’une quinzaine de jours. On assiste à un renversement brutal des intentionnalités. Par ailleurs, ceux qui ont refusé cette civilisation du numérique en créant des alternatives sociales apparemment harmonieuses, en dehors de tout réseau et de toute connectique impliquant un transfert de données, vivent dans le mensonge. Pire encore, ils exercent une forme d’oppression mettant à mal tant la sphère privée de chacun que la liberté de conscience.
Sur un fond de pessimisme social, le roman n’oppose en réalité aucune critique aux développements technologiques, lesquels ne sont pas mauvais en soi. Ils ne menacent pas le statut, ni l’autonomie de l’être humain, contrairement à certains messages véhiculés dans la science-fiction cyberpunk ou postapocalyptique. Le propos reste aussi très éloigné des thèses collapsollogiques d’un remplacement ou d’une continuité de l’humain par la machine avec ses relents transhumanistes. L’intégration du numérique dans l’intimité biologique de chacun n’améliore ni ne diminue la résilience sociale : elle en transforme la nature. Elle ne retire pas la liberté de choix, elle modifie le lien politique.
C.C. : À la suite de la rupture générale de la connectivité mondiale que vous imaginez dans votre roman, l’on se rend compte que les personnages les plus jeunes, qui ont grandi avec une intelligence artificielle omniprésente, l’associent (paradoxalement) le plus à une liberté absolue.
V.T. : J’ai interrogé le rapport au numérique de différentes générations dans un futur voulu relativement proche, et les types de conflits que cela pouvait engendrer. Le roman fait se côtoyer quatre générations ayant des postures idéologiques divergentes dans leur manière de saisir le monde, avec tout autant de variations sur ce qui constitue pour eux l’utopie de la société idéale. La génération actrice de mai 1968 n’est plus présente physiquement, mais elle a laissé des traces. Ce sont les amoureux du livre, du sexe libre et de la non-surveillance ; vient ensuite la génération dite des “papelards” regroupant les centenaires de 2060, dernière mémoire vivante de la fin du XXe siècle. Ces résistants à la puce e-Guthrie voient dans l’imperfection de leurs corps et dans l’indétermination de leurs paramètres biologiques la marque de leur liberté dans son expression la plus pure. Ils ont cette “allure frêle de la vieillesse avancée, une expression rhapsodique qu’ils ne semblent devoir qu’à leur propre constitution”. Certains se dédient corps et âme au bichonnage d’anciennes voitures de luxe telles que les Bugattis, qui symbolisent dans la deuxième moitié du XXIe siècle un véritable objet diabolique du fait de la dépendance de ces véhicules aux hydrocarbures. Dans cette génération, on trouve aussi les anciens membres fondateurs de l’Olympe, ce Comté où l’on vit en reclus, à la marge de toute connectivité, boycottant tous dispositifs de “mémoire vive” et de circulation des données. Le niveau de développement technologique est comparable à celui du début des années 1980, un peu avant la généralisation des ordinateurs personnels.
Puis arrive la génération du personnage-narrateur, Noah, qui a une cinquantaine d’années au moment de l’effondrement des infrastructures numériques. Ambigu dans sa sexualité, ce personnage est traversé par les contradictions du féminisme. Cette génération est la plus clivée car ses membres ont expérimenté la puce e-Guthrie à compter seulement de leur majorité, aussi le souvenir du papier est plus ou moins tenace. Ce sont des individus plutôt technophiles, mais avec de fortes réserves quant aux promesses liées à l’économie des big data. Ils ne sont résolument pas des techno-solutionnistes. Le narrateur est un personnage qui voyage dans toutes les dimensions de la vie – spatiale, temporelle, symbolique etc. – en mettant à l’épreuve sa propre histoire, jusqu’à toucher son être. Il cherche et il se cherche. On peut y voir quelques similitudes avec la quête de Zénon, personnage de Marguerite Yourcenar dans L’œuvre au noir qui décrit les pérégrinations de ce médecin alchimiste humaniste dans un XVIe siècle en proie aux violences sectaires et religieuses.
Et enfin, la dernière génération est incarnée par de jeunes gendarmes, d’une vingtaine d’années, qui correspond à une population totalement numérisée dans l’économie techno-temporelle du roman. Elle ne comprend pas les anciennes manières de faire comme conduire soi-même un véhicule, se rendre à un bureau de vote, ou ouvrir un livre. Un recueil de papier est perçu comme une accumulation de connaissances statiques, et se voit donc condamné à l’inutilité, dans un monde où la survie repose sur la réception immédiate de données sans cesse changeantes et des solutions algorithmiques instantanées. Équipée dès la naissance d’une e-Guthrie qui trace toutes les données biologiques, civiles et socio-économiques, cette génération ne peut envisager la liberté sans cette traçabilité qui constitue la condition d’une intégration sociale, l’assurance d’une bonne santé et d’une sécurité maximale. Si l’on envisage ce roman comme une expérience de pensée normative, on constate l’inversion des valeurs associées à nos libertés publiques et à la liberté de conscience. Le concept même d’espionnage disparaît pour la plus jeune génération puisqu’il n’y a plus de séparation entre le domaine privé et le domaine public.
C.C. : Sans trahir la fin de Civilisation 0.0., on y note l’évocation de deux types d’espionnage : d’une part, celui, totalisant, lié à l’intelligence artificielle ; d’autre part, les stratégies de manipulation et de surveillance plus ciblées orchestrées par des membres de “L’Olympe”. Leurs manigances et leurs visées démiurgiques – au diapason avec le nom de cette communauté restée à l’écart du monde numérique – s’avèrent problématiques, comme si les deux types d’espionnage que vous décrivez se répondaient.
V.T. : Dans cette expérience de pensée, j’ai voulu montrer qu’à partir du moment où notre intimité corporelle est transgressée par des dispositifs techniques de régulation, nos valeurs politiques et nos principes de cohésion sociale sont eux-mêmes éprouvés. L’intégration de la e-Guthrie déplace, voire abolit, les frontières de l’intime et donc, modifie ce qui est susceptible de la transgresser. Dès lors, l’idée d’espionner, au sens de collecter clandestinement des informations sur quelqu’un ou quelque chose, n’a pas la même signification selon les générations de personnages et leurs choix de vie (monde hyperconnecté ou Comté de l’Olympe). Quand la puissance publique est structurée dans, par et avec les géants du numérique, l’espionnage tel qu’on l’envisage avec nos référentiels n’est pas du tout saisi comme totalitaire par les personnages bien insérés dans la société hyperconnectée. C’est plutôt le contraire : la collecte souterraine et continue de données portant sur le fonctionnement biologique leur parait rassurante. Cette tendance nous est-elle si étrangère aujourd’hui, quand on pense, par exemple, à la façon dont nous gérons nos propres interactions avec les industries culturelles et les plateformes qui détiennent une connaissance précise de nos activités en ligne et habitudes de loisirs ? Intellectuellement, nous comprenons qu’une part de notre intimité est transmise à ces institutions privées souvent situées bien au-delà de nos frontières, mais dans la pratique, quand nous alimentons notre historique de navigation en ligne, quand nous sélectionnons un type précis de séries sur une plateforme de divertissement, nous ne ressentons aucune violation dans notre chair. Ce sentiment de sécurité est d’ailleurs très lié au caractère plus ou moins contraignant que nous associons à l’autorité qui gouverne nos données : nous acceptons plus facilement d’être géolocalisés par un taxi Uber, mais beaucoup moins quand l’autorité qui recueille nos données appartient à la puissance publique. Cette posture n’a pas de réel fondement objectif sinon le fait que nous associons historiquement la dimension autoritaire d’un régime politique à l’appareil d’État. Nous ne sommes pas (encore ?) sensibles aux scénarios cyberpunks qui intègrent la vie électronique dans la réalité, tant charnelle que politique, des populations, et surtout qui envisagent une géopolitique sans États. Neuromancien (1984) de William Gibson, le fondateur du cyberpunk, figure le délitement de l’assise des États-nations par une matrice transnationale, continûment nourrie des données de mégacorporations. La sensation d’être espionnée varie considérablement selon la culture matérielle des populations. Dans nos espaces labiles de conflictualité, il est fort à parier que la notion de données sensibles soit amenée à évoluer, voire à disparaître, compte tenu de la capacité des algorithmes à structurer de l’information à partir de données dispersées et apparemment sans rapport les unes avec les autres. Les pratiques, voir le motif même de l’espionnage, sont sérieusement mis à l’épreuve par la numérisation de la société, et cette mise à l’épreuve n’est pas uniquement technologique, elle est aussi normative. En effet, que veut dire espionner quand la collecte systématique de vos données intimes participe à la cohésion sociale ?
Dans le cas d’un gouvernement autoritaire comme celui de l’Olympe, la notion de clandestinité est ressentie de façon plus aiguë car le consentement au recueil d’informations n’est jamais de mise. Cet univers politique est plus proche des histoires classiques d’espionnage, en lien avec des personnages qui tentent de maintenir hors de portée des éléments de leur sphère privée que des adversaires tentent de leur extraire, par des moyens plus ou moins complexes. Retirer des informations secrètes dans un monde qui fonctionne selon les modalités du XXe siècle est une opération de collecte intentionnelle et transgressive pour la vie privée des personnes concernées, alors que dans la société hyperconnectée, le profilage et la traçabilité font partie de la cohésion sociale.
C.C. : Dans le prolongement de la question précédente, voyez-vous des articulations entre votre projet littéraire – celui de votre roman de 2019 – et les “études surveillancielles” (dont l’une des représentantes les plus connues est Shoshana Zuboff) ?
V.T. : La notion de capitalisme de surveillance développée par Shoshana Zuboff est très intéressante parce qu’elle renvoie à l’idée d’une marchandisation généralisée des données personnelles facilitée par l’outil numérique, au détriment de nos structures démocratiques établies sur le fondement de l’État de droit. Je souscris à son approche sans associer de responsabilité morale à la technologie, ni même à son usage. Civilisation 0.0 est paradoxalement beaucoup plus pessimiste car il ne laisse aucune échappatoire aux personnages, quel que soit le niveau d’intégration technologique dans leur environnement : le social reste mortifère et décevant dans la capacité individuelle des personnages à s’émanciper d’une structure qui paraît toujours viciée dans ses fondations. Personne n’est en mesure d’échapper à la critique extérieure, et tous paraissent – chacun avec des symptômes différents – inadaptés à la société de la seconde moitié du XXIe siècle. Même le narrateur est ambivalent. Au début du roman, il est en proie à la dépression, spectateur de sa déchéance sur laquelle il ne sait comment intervenir. Il fait ensuite l’objet de diverses sollicitations, sans réellement parvenir à se prendre en main. Moralement, il n’y a pas d’issue, seulement une ligne de crête sociale dont la principale caractéristique est son instabilité continuelle. Cette expérience de pensée invite à réfléchir de façon pragmatique à la façon dont le pouvoir doit être organisé pour que l’homme continue de se penser comme élément d’une société. L’enjeu est de savoir, quel que soit le niveau d’intégration technologique dans la société, ce qui doit à tout prix être préservé dans notre organisation politique pour que chaque citoyen conserve ce sentiment d’appartenir à une commune humanité et envisage toujours de partager activement un destin commun.
C.C. : Êtes-vous vous-même une consommatrice régulière de romans et de fictions, notamment d’espionnage ?
V.T. : Tout en ayant conscience des différences épistémologiques entre l’écriture scientifique et romanesque, j’ai réalisé récemment que je consommais exactement, avec la même approche, fictions, essais et ouvrages de sciences sociales. Je m’inscris toujours dans une posture d’enquête, à la recherche de signaux faibles. La démarche intellectuelle du chercheur suppose nécessairement une mise en procès de la connaissance : elle part du constat implicite d’une étrangeté des phénomènes, lesquels nécessitent une attention particulière afin d’être interprétés et compris en s’abstenant de toute prédiction ou élucubration sur des devenirs plus ou moins plausibles. Évidemment, la fiction nous place dans un autre rapport au temps et à la connaissance, car elle n’a pas le souci du vrai au sens restreint du terme, elle n’est pas réfutable comme peut l’être un énoncé scientifique. Elle n’a pas à démontrer l’existence des aliens ou de la bonté humaine. Ce n’est pas son propos, ce qui lui donne un charme certain ; mais son maniement reste inconfortable pour le chercheur. En même temps, elle nous fait prendre conscience de certaines barrières morales qui nous caractérisent, y compris dans le domaine scientifique. La servante écarlate de Margareth Atwood décrit une mécanique brutale de basculement de la société nord-américaine qui passe d’une démocratie libérale à un régime théocratique où les femmes se trouvent réduites à leur fonction procréative. En science politique, nous avons un champ d’études, la “transitologie”, qui porte attention aux processus conduisant les régimes autoritaires (Amérique latine, Moyen Orient) vers la démocratie. Avec la fiction, on prend conscience qu’il est bien plus délicat d’analyser les points de bascule amenant à l’abandon, parfois brutal, de nos démocraties, pour des régimes moins sympathiques. Des essais scientifiques existent, mais ils restent peu nombreux à ce jour (je songe à Peter Turchin, Le chaos qui vient, par exemple).
J’aime beaucoup les romans qui constituent des expériences de pensée (au sens large du terme), décrivant une situation apparemment absurde comme aboutissement d’une situation sociologique “plausible”. L’humour des nouvelles d’Isaac Asimov, et son récit A voté est une véritable analyse de la représentation politique à l’heure des interfaces humain-machine. Les satires sociales comme L’ordinateur du paradis de Benoît Duteurtre, ou les textes inclassables de Haruki Murakami (sa trilogie 1Q84) sont pour moi des chefs d’œuvre au sens où la société est elle-même espionnée par l’écrivain. Concernant l’écrivain japonais, nous ne sommes jamais certains de ce qui compose la réalité, si ce qui est perçu existe ou correspond à l’imaginaire des personnages. L’auteur pratique un espionnage des sens par les sens. En plus, il convie le lecteur à faire de même ! Dans un genre très différent, propre au Nouveau roman, La modification de Michel Butor, écrite à la seconde personne du pluriel, assigne au lecteur une casquette d’enquêteur. On suit les transformations graduelles du cheminement de pensée d’un individu parti rejoindre sa maîtresse à Rome depuis la gare de Lyon. Progressivement, il renonce au changement en vue duquel il était parti. Et cette transformation est corrélée à l’examen minutieux d’une portion circonscrite de l’espace d’un wagon de train qui amène le personnage (et donc le lecteur) à des digressions infinies mobilisant des ressentis anciens. Ce parti-pris narratif oblige le lecteur à espionner ses sens par ses propres sens, comprenant tout ce qui compose le mouvement intérieur se déroulant, parfois à son insu. Il rend plus vivant le rapport pluridirectionnel du sujet à la temporalité. Surtout, l’utilisation en contexte du pronom “vous” remet en cause l’objectivité que tout individu souhaite accoler à la restitution de son histoire personnelle en établissant des semblants de linéaments causaux. Comme dans La servante écarlate, la problématique, c’est-à-dire ce que je veux espionner, ce sont les points de bifurcation à l’origine des changements, qu’il s’agisse d’un système politique ou d’une trajectoire biographique. Dans tous les cas, nous sommes plongés dans un voyage romanesque hyperréaliste qui présuppose une pluralité des manières de percevoir et de se saisir du monde qui nous entoure.
Plus largement, j’aime les livres qui parlent à mon regard, qui sont “visuels à mes yeux”, c’est-à-dire qui accordent une attention particulière à nos expériences ordinaires, quel que soient leur statut – fiction ou ouvrage scientifique. Dans mon travail de recherche, je me suis intéressée à la manière dont les arts nous font voir ce qui ne peut pas être vu, en envisageant notamment l’exposition de l’infiniment petit du monde vivant (cellules souches, OGM, nano-objets). J’admets ne pas avoir d’autres classements. Cela peut paraître parfois un peu angoissant, mais cela laisse aussi un grand choix des possibles.
C.C. : Lorsque l’on s’intéresse aux fictions d’espionnage, une absence est aussi récurrente que regrettable : celle des autrices. La géopolitique serait-elle (toujours) affaire d’hommes – que ce soit dans le domaine de la création ou dans celui de la recherche ?
V.T. : C’est une réalité statistique, mais l’affirmation des femmes dans ce domaine est en nette progression. Il est vrai que mes intérêts de recherche et mes activités de création m’ont amenée à travailler dans des milieux qui étaient souvent à dominante masculine, mais je n’ai jamais souffert de discrimination, ni même ressenti une plus faible écoute dans mes prises de parole par rapport à celles de mes homologues masculins. Il faut donc avancer comme on est, sans être impressionnée ou gênée par ce constat statistique, qui est – on le sait – loin d’être définitif. Pour ma part, j’ai toujours refusé de penser la construction de mon identité professionnelle en fonction de mon appartenance sexuelle ou genrée. Je refuse catégoriquement cette essentialisation. L’inspiration créative et scientifique prend ses racines dans l’histoire de chacun, et résulte d’un long cheminement individuel dont la complexité est irréductible. Et c’est tant mieux. De là réside tout l’intérêt de l’échange collectif. La reconnaissance de cette mécanique humaniste universelle devrait donner à chacun une détermination à la fois ferme et tranquille, combative si besoin est, de prendre sereinement sa place, c’est-à-dire avec confiance.
C.C. : Pour poursuivre cette interrogation d’ordre genré en revenant à l’intrigue de Civilisation 0.0., l’attention portée aux conséquences sur les femmes de la surveillance généralisée y est frappante.
V.T. : Dans le roman, la surveillance généralisée est un miroir des luttes féministes. Quel que soit leur rapport à l’outil numérique (dépendant, absent ou contre-dépendant), les femmes sont engagées dans un combat continu et sans fin. Le combat féministe est socialement nécessaire, mais structurellement décevant : il doit être continuellement renouvelé, génération après génération, année après année, car les acquis ne sont jamais définitifs. La technologie peut accompagner ce combat mais elle n’offre aucune solution ni progrès. En effet, la maîtrise des symptômes du vieillissement du corps, qu’il s’agisse d’en gommer les stigmates par la technique, ou de le moraliser par une hygiène écologique, ne fait qu’exacerber la tension entre l’accomplissement de la femme dans la sphère publique et son impossible abandon dans la sphère privée. Les alternatives sont ainsi posées. Dans un monde entièrement numérisé, tout est sous contrôle de la e-Guthrie, donc il n’y a plus d’espace privé, tandis que le Comté de l’Olympe place les femmes sous l’emprise de la topique romantique de Dame Nature. Le retour rigoureux à une candeur du naturel prime, si bien que la femme est vouée à occuper une place particulière dans la société. On assiste dans les deux cas à une forte moralisation publique des pratiques privées. Autre aspect : la négation des différences biologiques par les avancées technologiques ou l’introduction d’une porosité dans la binarité sexuelle ne permettent pas non plus de restaurer une égalité entre homme et femme, ni aux femmes de s’épanouir différemment. La réforme “Vie de la seconde chance” pour toutes, que j’imagine adoptée en 2028 sous la pression des féministes technophiles, permet aux femmes de devenir des hommes (les “fommes”) pour leur permettre d’avoir des enfants en seconde partie de vie. Cela ne les rend pas plus heureuses…
C.C. : Nous aimerions en savoir un peu plus sur votre implication dans la “mission Red Team” qui a été “décidée à l’été 2019 par l’Agence de l’innovation de Défense (AID) avec l’État-major des armées (EMA), la Direction générale de l’armement (DGA) et la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) dans le cadre du Document d’orientation de l’innovation de Défense”.
V.T. : La Red Team est une équipe qui réunissait des auteurs de science-fiction, des professionnels de la BD, des designers et des graphistes. Notre mission était d’imaginer ce qui serait susceptible de menacer la France de demain (horizon 2030-2060) en explorant, en expérimentant différentes voies du futur. Nous avons fonctionné par cycles, par saisons, qui duraient environ 6 mois, jusqu’à l’été 2023. Nous sommes partis d’une démarche de fiction spéculative fondée sur le concept du “et si”. Que se passerait-il si toutes nos infrastructures techniques numériques s’effondraient ? Que se passerait-il sur un plan collectif, si chacun était en mesure de modifier la perception de la réalité comme il le souhaite ? Dans l’idée de spéculation, il ne s’agissait pas simplement d’extrapoler les futurs mais de partir d’une discipline de questionnements. On organisait nos idées via des brainstormings, on produisait des embryons de scénarios, de construction de mondes et ensuite, on les testait avec des militaires. C’était un exercice de co-construction passionnant, je dirais même de double co-construction. D’une part, ce processus d’écriture collective a mobilisé plusieurs auteurs : nous étions donc dans une logique bien différente de l’écrivain qui fabrique seul sa fiction. Nous avons produit des artefacts et des petites vidéos pour rendre nos scénarios concrets. Cela nous a obligés à nous confronter à l’univers de l’image, au monde des designers. D’autre part, c’était un processus itératif au sens où nous avons confronté nos scénarios à l’épreuve du réel.
Cela s’est fait de deux manières complémentaires. Tout d’abord, l’université Paris Sciences & Lettres (PSL) nous a donné accès à des experts pour rendre nos scénarios tangibles. Pour vous donner un exemple, dans le scénario “P-Nation (Nation-Pirate)”, nous avons imaginé une nation post-territoriale, une nation vivant sur l’eau, regroupant des apatrides et des migrants climatiques par suite d’une montée des eaux. L’université nous a alimentés en spécialistes de l’histoire de la piraterie, de petits réacteurs nucléaires ou de la pisciculture pour imaginer comment une telle population pourrait se nourrir et fabriquer de l’énergie. Ensuite, le ministère des Armées, en lien avec l’Agence Innovation Défense, a organisé des “learning expeditions” dans différentes unités militaires. Cela nous a permis de saisir la dimension expérientielle, le vécu des militaires et l’esprit d’engagement sur le terrain. Je crois que cette dimension expérientielle est fondamentale pour produire des scénarios narratifs plutôt que des rapports. On construit des mondes, donc l’idée c’est aussi de faire parler les corps, d’inclure les motivations, le niveau émotionnel, les limites et les dépassements physiques dans les paramètres de la conflictualité.
C.C. : La “mission Red Team” a-t-elle facilité l’articulation de vos divers centres d’intérêt ?
V.T. : Oui, ce travail, appuyé sur la fiction, m’a apporté un regard complémentaire dans mes travaux de prospective pour au moins deux raisons. La première est que nous sommes dans un monde de plus en plus interconnecté. Cela nous donne un accès infini à l’information et, en même temps, le moindre battement d’aile de papillon, le moindre scandale ou la moindre perturbation, peuvent le déstabiliser irrémédiablement. Toute prospective scientifique se fait donc aujourd’hui sur des temps très courts. La fiction spéculative peut être un outil complémentaire pour explorer les futurs. Dans le projet Red Team, nous avons essayé de conserver un cône de vraisemblance scientifique, tout en sachant que nous étions souvent à l’extrême limite de celui-ci. On a imaginé des pirates du futur qui refuseraient d’être inféodés aux États-nations à travers un puçage systématique. On ne peut pas dire que cela va arriver mais il n’y pas d’impossibilité scientifique à mettre en place un puçage électronique.
L’autre intérêt est le potentiel créatif de ce type de démarche. Nous avons toujours produit des univers restant cohérents pour le sens commun, même si le sens commun qui découle de nos fictions n’a plus rien à voir avec le nôtre. On peut jouer avec de multiples paramètres et créer de nouvelles esthétiques sociales. Pour vous donner un exemple qui me vient en tête en dehors du travail de la Red Team : dans un univers où la vitesse lumière ralentirait jusqu’à passer en dessous de la vitesse du son, on entendrait les paroles des gens avant de voir leurs lèvres bouger. On change les règles du jeu mais on garde la cohérence. Cela donne des modèles de société assez inattendus, révélant une esthétique sociale imprévisible.
C.C. : Dans quelle mesure vos recherches nourrissent-elles votre création – et inversement ?
V.T. : À partir du moment où votre matériau de travail, c’est l’humain, il revient toujours en filigrane la question de ce qui unit, de ce qui agite, de ce qui trouble, voire désunit la cohésion sociale. Quand vous faites plier une société en lui injectant des ingrédients indigestes (populisme, totalitarisme religieux, puritanisme etc.), va-t-elle ou non se briser ? Recherche et création sont intimement liées. Je pense que la raison (au sens de démarche scientifique) et l’imagination (au sens d’un rapport au merveilleux, ou tout au moins d’un certain niveau de transgression du réel) sont indissociables car la raison sert à construire et à organiser les connaissances, tandis que l’imagination sociale sert à construire et à organiser la vie en société. Ces notions n’ont simplement pas le même statut épistémologique, ni la même fonction sociale. De fait, elles n’ont pas à être mises en concurrence.
C.C. : Si le champ de la recherche-création se développe de plus en plus au sein de l’université française (et au-delà), il pourrait sembler a priori plus difficile pour une politologue – en comparaison avec une spécialiste de littérature, par exemple – d’articuler ses réflexions théoriques à une création artistique. Qu’en pensez-vous ?
V.T. : En tant qu’analyste de la vie sociale et politique, je sais que ce qui entraîne l’adhésion des électeurs, ce n’est pas le choix rationnel, mais c’est la capacité perçue qu’aura un responsable politique à incarner un pays. Cette incarnation répond à des logiques nourries par des mythes, des eschatologies et des symboles (républicains, royalistes, paganistes, autres imaginaires politiques etc.). La compréhension de cet imaginaire collectif crée à la fois la proximité, l’intimité et la magie de la représentation politique. Votre question me fait penser au travail de mon collègue Nicolas Nova, brutalement décédé, qui voyait le monde numérique et toutes les entités qui le peuplent comme un système mythologique en devenir. Si nous ne percevons plus dans les forêts, les montagnes et les lacs, des créatures de contes de fées, il montre dans son archéologie du numérique que nos ordinateurs et nos téléphones injectés d’intelligence artificielle, autrement dit, tous nos objets connectés, concentrent notre mythologie moderne. La recherche scientifique et la création, au sens d’une exploration des futurs mettant à l’épreuve les sociétés, ont toujours été consubstantielles chez moi – la fiction étant juste une modalité plus ludique pour comprendre et expérimenter le monde qui nous entoure. Cela étant, il est fondamental dans ce type d’exercice de conserver une vigilance épistémologique : l’écriture romanesque ne fait pas du Nostradamus, elle peut mettre en lumière l’épaisseur sociologique de futurs plausibles (comme l’inversion des valeurs sociales ou morales de personnages selon leurs générations), que les études scientifiques ne peuvent pas aborder, faute de matériaux à disposition.
Le plus difficile pour moi est de passer d’un format d’écriture obéissant à la démarche scientifique à un récit faisant état d’un monde imaginaire ayant une cohérence d’ensemble.
Dans le premier cas, vous devez parvenir à objectiver, à mettre à distance l’univers social que vous analysez afin d’en donner une lecture univoque, tout au moins aboutie dans vos observations. Votre travail est placé sous le regard des critères scientifiques reconnus par la communauté de vos pairs.
Dans le second cas, il s’agit d’inventer des univers disposant de règles propres et de transmettre des émotions au lecteur sans avoir à vous en expliquer ; libre à lui de les colorier, de les soupeser, de les craindre ou de les enchanter. Ma liberté de créer est indissociable d’une communauté de lecteurs dont les contours ne sont pas fixés a priori. À cette liberté du destinataire s’articule la liberté de l’auteur, dont j’aime en particulier user pour varier les foyers de perception. Au début de Civilisation 0.0, le narrateur interne correspond à l’algorithme Li-La, qui est l’actant principal à l’intérieur du récit. Celui-ci s’efface au moment de la panne informatique mondiale pour laisser place à Noah qui devient progressivement, au fur et à mesure de la neutralisation des systèmes connectés, et en passant du “il” au “je”, le personnage principal. Dans l’épilogue, Li-La revient, mais sous un autre mode de narration. Il est très grisant d’écrire une histoire avec des personnages dont les traits comportementaux vous échappent – foi de politologue !
Pour citer cet article
Référence électronique
Virginie Tournay et Chloé Chaudet, « “J’ai voulu pointer des contradictions morales en faisant parler les corps.” Entretien avec Virginie Tournay », Revue critique de fixxion française contemporaine [En ligne], 30 | 2025, mis en ligne le 01 octobre 2025, consulté le 18 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/fixxion/15239 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14saq
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