Navigation – Plan du site

AccueilDossiers35Flaubert, Baudelaire et quelques ...Flaubert, Byron et le romantisme ...

Flaubert, Baudelaire et quelques figures romantiques

Flaubert, Byron et le romantisme français

Nobuyuki Hirasawa

Résumés

Cet article vise à mettre en lumière l’évolution esthétique de Flaubert, à partir de son changement d’opinion sur Lord Byron et le byronisme romantique. Dans sa correspondance et ses œuvres de jeunesse, le poète britannique lui sert tantôt de modèle, tantôt de contre-modèle. Si la posture byronienne était le modèle à suivre dans les œuvres de jeunesse, c’est à l’encontre du lyrisme byronien que Flaubert a élaboré l’esthétique de l’impartialité, lors de la conception de son premier chef-d’œuvre Madame Bovary. En analysant les rapports ambivalents qu’entretient Flaubert avec Lord Byron et le byronisme romantique, nous envisageons ainsi de jeter la lumière sur la continuité et la discontinuité entre le romantisme et la littérature du Second Empire que représente Flaubert.

Haut de page

Texte intégral

ByronAfficher l’image
Crédits : Domaine public (Wikimedia Commons)
  • 1 Voir notamment Jean Bruneau, Les débuts littéraires de Gustave Flaubert 1831-1845, Paris, Armand Co (...)
  • 2 Gustave Flaubert, Correspondance, éd. Jean Bruneau et Yvan Leclerc, Paris, Gallimard, « Bibliothèqu (...)
  • 3 Lettre à Louise Colet, 16 janvier 1852 ; Corr. II, p. 31.
  • 4 Lettre à Louise Colet, 27 mars 1852 ; Corr. II, p. 61-62.

1Flaubert et Byron : un tel rapprochement pourrait surprendre les lecteurs d’aujourd’hui. S’il existe une abondante littérature sur les rapports entre Flaubert et d’autres grandes figures du romantisme, telles que Goethe et Hugo, la critique littéraire tend à méconnaître l’influence du poète britannique sur l’auteur de Madame Bovary, à l’exception de quelques études consacrées à ses œuvres de jeunesse1. En fait, pour ne pas ignorer cette influence, il suffit d’avoir seulement feuilleté sa correspondance2. Lorsque Flaubert explique à ses correspondants ses propres conceptions littéraires, il définit bien souvent sa position en se référant au poète britannique. Dès sa jeunesse, il est surtout fasciné par la modernité des poèmes lyriques de Byron. Dans la lettre fameuse du 16 janvier 1852, Flaubert parle ainsi de sa conception du « livre sur rien », en se référant à l’histoire de l’art qui s’affranchit progressivement des règles et des contraintes, depuis « les poèmes de vingt mille vers des Indiens jusqu’aux jets de Byron3 ». S’il admire ainsi le libre essor du lyrisme byronien, il présente cependant celui-ci comme contre-modèle de son idéal esthétique d’impersonnalité : « il n’y [a] rien de plus faible que de mettre en art ses sentiments personnels. […] Cela réussit une fois dans un cri, mais quelque lyrisme qu’ait Byron par exemple, comme Shakespeare l’écrase à côté, avec son impersonnalité surhumaine4. » L’auteur du Pèlerinage de Child Harold sert ainsi à Flaubert tantôt de modèle, tantôt de contre-modèle dans sa correspondance, lorsqu’il aborde des questions importantes de l’esthétique et de l’éthique de l’art.

  • 5 Edmond Estève, Byron et le romantisme français : essai sur la fortune et l’influence de l’œuvre de (...)
  • 6 Paru dans le Constitutionnel du n° 269 (26 sept. 1865) au n° 336 (2 déc. 1865).

2Cela s’explique, du moins partiellement, par un grand prestige dont jouissait alors le poète anglais dans le milieu littéraire français. Comme le remarque Edmond Estève dans son ouvrage synthétique, Byron et le romantisme français, Byron constituait avec Goethe et Shakespeare l’une des références majeures pour les générations romantiques de 1820 et de 1830 : « Tous, de Lamartine à Théophile Gautier, de Stendhal à Alfred de Musset, de Vigny à Théodore de Banville, d’Alexandre Dumas à George Sand, quand ils n’ont pas imité les attitudes de l’illustre Anglais, copié ses tirades, accueilli ses inspirations, ont du moins proclamé unanimement, comme une vérité d’évidence sa royauté littéraire5. » Comme partisans du byronisme français, nous pourrons citer, entre autres, deux poètes illustres : Lamartine et Musset. Lamartine, poète du Lac, tout à fait étranger à l’aspect satirique des œuvres byroniennes, n’a pourtant pas caché son admiration pour le poète anglais, en lui consacrant le poème L’Homme (1820) et l’article biographique la Vie de lord Byron6 (1865). Quant à Musset, ce poète surnommé Byronnet, ou Mademoiselle Byron, il s’est passionné pour la poésie byronienne au sortir de sa jeunesse. Et il a écrit ses poèmes comme Namouna (1831), en s’inspirant des poèmes de l’illustre Anglais. Dans La Confession d’un enfant du siècle (1836), Musset avoue son enthousiasme suscité par la lecture du poète britannique.

  • 7 La lecture de Byron par le protagoniste des Mémoires d’un fou rappelle ce goût du jeune Flaubert po (...)
  • 8 Gustave Flaubert, Portrait de Lord Byron, dans Œuvres de jeunesse, op. cit., p. 38-39. Il faut néan (...)
  • 9 Alfred de Musset, « Fragment d’un livre à publier », Revue des deux mondes, septembre 1835, quatriè (...)
  • 10 Alfred de Musset, La Confession d’un enfant du siècle, dans Œuvres complètes en Prose, texte établi (...)

3C’est dans ce contexte romantique que le jeune Flaubert a lu les œuvres du poète britannique7. Le nom de Byron apparaît dans ses écrits dès l’année 1835, alors qu’il n’était qu’un écolier de 13-14 ans. La première occurrence se trouve dans le Portrait de Lord Byron qu’il a composé à la fin de sa cinquième. Dans ce devoir scolaire, il a brossé le portrait d’un poète anglais légendaire, en récupérant certains clichés romantiques : poète de « violentes passions », un « athée » antisocial et cynique, un martyr pour la « liberté » des peuples… Tout cela se résume enfin dans une phrase emblématique : « Lord Byron, c’était le fils du siècle8. » Or, il est révélateur qu’à la date même où composait Flaubert son Portrait de Lord Byron, Musset publiait, dans la Revue des deux mondes du 15 septembre 1835, l’analyse de la génération romantique qui sera le deuxième chapitre de La Confession d’un enfant du siècle9. Les pages contiennent le passage où Byron est invoqué avec Goethe comme « les deux plus beaux génies du siècle10 ». Si le jeune Flaubert appelle Byron « fils du siècle », Musset, quant à lui, trouve chez Byron un symptôme de l’époque, aboutissant à la « maladie du siècle ». Cet accord suggère que le jeune Flaubert apprécie le lyrisme de Byron sous l’influence de l’école de Musset.

  • 11 Voir la lettre à Guy de Maupassant, 21 octobre 1879 ; Corr. V, p. 727.

4D’où vient son attitude ambivalente envers le poète britannique. Lorsque Flaubert invoque Byron, soit comme modèle, soit comme contre-modèle, il s’agit de se positionner implicitement par rapport à ses aînés. Comme le constate Edmond Estève, dès 1835, le byronisme a commencé à décliner et le romantisme avec lui. Sous le Second Empire, la nouvelle école réaliste sera formée sur leurs ruines, nouvelle école dont l’auteur de Madame Bovary est considéré, malgré son refus de l’étiquette11, comme le chef de file. Si Flaubert mentionne Byron d’un ton élogieux dans sa jeunesse, à partir des années 1845-1850, son appréciation est souvent nuancée. Cette période correspond à un tournant littéraire du jeune Flaubert, étape importante pour celui qui va devenir l’auteur de Madame Bovary. Analyser les rapports ambivalents que Flaubert entretient avec Byron et le byronisme français revient donc à réexaminer la continuité et la discontinuité entre le romantisme français et la littérature du Second Empire.

Le lyrisme du désenchantement ? : byronisme du jeune Flaubert

  • 12 Edmond Estève, op. cit., p. 4-5 : « Le fond du byronisme peut se définir d’un mot : c’est l’individ (...)
  • 13 Gustave Flaubert, Les Mémoires d’un fou, op. cit., p. 477.
  • 14 Lettre à Ernest Chevalier, 24 février 1839 ; Corr. I, p. 37.
  • 15 Lettre à Ernest Chevalier, 13 septembre 1838 ; Corr. I, p. 28.

5Dans son étude globale sur l’influence de Byron en France, Edmond Estève a défini le byronisme romantique par un individualisme effréné et le dédain de toutes lois et de toutes limites contraignant le sujet12. Le jeune Flaubert est fasciné avant tout par cette « individualité puissante » du Lord Byron, cette individualité qui donne un arrière-goût amer et pathétique à son lyrisme rebelle. Affirmer son « indépendance d’esprit13 » et remettre en cause toutes les conventions et les codes moraux, au risque même de froisser l’opinion publique : une telle posture byronienne convient à la sensibilité romantique du jeune Flaubert. En effet, il écrit à cette époque : « […] si jamais je prends une part active au monde ce sera comme penseur et comme démoralisateur. Je ne ferai que dire la vérité mais elle sera horrible, cruelle et nue14. » Sur ce point, le jeune Flaubert trouve chez Byron son modèle à suivre : « Vraiment je n’estime profondément que deux hommes : Rabelais et Byron les deux seuls qui aient écrit dans l’intention de nuire au genre humain et de lui rire à la face15 ».

  • 16 George Gordon Byron, Caïn, Œuvres de lord Byron, traduction de M. Amédée Pichot, Paris, Furne, 1830 (...)
  • 17 Gustave Flaubert, Smar, dans Œuvres de jeunesse, op. cit., p. 543.
  • 18 Ibid., p. 552.
  • 19 Ibid., p. 552-553.
  • 20 Ibid., p. 557-558 ; cf. George Gordon Byron, Caïn, op. cit., p. 289.
  • 21 Gustave Flaubert, Smar, op. cit., p. 589.

6Dans les œuvres de jeunesse de Flaubert, cette posture de « penseur-démoralisateur » se traduit par une forme de scepticisme lyrique : la remise en cause, souvent douloureuse, des conceptions théologico-morales consolantes comme la bonté de Dieu et la Providence, la récompense du bien, la punition du mal, l’immortalité de l’âme, etc.… Si cette posture de « penseur-démoralisateur » caractérise la portée critique de toutes ses œuvres de 1838-1840, elle est sans doute incarnée de manière exemplaire par la figure de Satan dans Smar. Dans ce mystère rédigé en 1838-1839, le jeune Flaubert a repris la figure du Satan romantique. Et il a essayé une réécriture d’une scène du Caïn de Byron, intitulée The Abyss of Space, scène dans laquelle Lucifer amène son interlocuteur dans l’espace, et lui fait découvrir le néant de toute la création, condamnée aux souffrances à perpétuité. La ressemblance des deux textes est assez frappante : comme le Lucifer byronien a profité de « la soif de la science16 » de Caïn pour l’emmener dans un voyage interstellaire, le Satan flaubertien entraîne sa victime dans l’espace en lui promettant l’accès à la « vraie science » de l’infini17. Comme dans le texte de Byron, ce voyage spatial a pour but de désorienter le protagoniste croyant. Devant l’espace infini, Satan révèle ainsi à Smar que cette immensité n’est soumise qu’à la loi de la souffrance : « Oh ! si tu étais assez grand pour tout voir, tu verrais que tout n’est qu’une larme ! Si tu pouvais tout entendre, tu n’entendrais qu’un seul cri de douleur : c’est la voix de la création qui bénit son Dieu18. » En accusant Dieu d’avoir suscité la création pour la torturer, il incite alors Smar à se révolter contre ce tyran céleste19. La dialectique du Satan flaubertien et celle du Lucifer byronien se rejoignent ici. Pour eux, la souffrance est la condition humaine telle que l’homme la reçoit de la main de Dieu. Ils remettent en cause la distinction ordinaire du bien et du mal, loi prescrite par un Dieu tyrannique, qui n’est qu’une chimère destinée à masquer une tendance naturelle à la servitude volontaire20. Dès lors, les rôles traditionnels sont inversés : l’ami des hommes, celui qui les appelle à s’émanciper de la tyrannie du Tout-Puissant, c’est le diable, cette figure du « révolté » contre l’ordre divin et la morale commune. La figure du diable romantique semble ainsi renouer avec l’émancipation du sujet pensant, qui est à la fois l’objectif et la promesse des Lumières. Voilà pourquoi dans Smar, lorsque Satan a proclamé la victoire sur l’Église effondrée, « les philosophes battaient des mains21 ». Si chez Flaubert, ce lien reste ainsi implicite, chez Byron, la tentation satanique est décrite par Lucifer lui-même comme une émancipation de la raison et du for intérieur :

  • 22 George Gordon Byron, Caïn, op. cit., p. 316.

Vous devez à la pomme fatale un présent qui peut être nommé bon... votre raison... ne la laissez pas maîtriser par des menaces tyranniques qui voudraient la forcer à croire contre l’évidence de tout sens extérieur et de tout sens intime : pensez et souffrez... Créez-vous un monde intérieur dans votre cœur, où le monde extérieur ne pourra prévaloir […]22.

  • 23 Ibid., p. 304.
  • 24 Ibid., p. 315.

7Cependant, comme en témoigne la coordination des deux impératifs « pensez et souffrez », la figure du diable romantique n’est que le faux symbole des Lumières. Car, tout en promettant au protagoniste la science de l’infini, ce promoteur perfide des Lumières, ne lui dévoile que le néant de toute science. Dans Caïn de Byron, le pauvre protagoniste s’exclame ainsi à propos de l’arbre de science : « Arbre menteur !… car nous ne savons rien : il promettait la science… au prix de la mort, il est vrai, mais la science du moins ! Que sait l’homme23 ? » La vraie science consistant à se connaître soi-même, Lucifer lui répond ironiquement : « Et voilà quelle doit être la somme de toute science humaine… apprendre le néant de la nature mortelle24. »

  • 25 Gustave Flaubert, Smar, op. cit., p. 559.
  • 26 Ibid., p. 556.
  • 27 Ibid., p. 557.

8Le « néant », c’est aussi la vérité « horrible, cruelle et nue » que veut mettre au jour le Satan flaubertien, cette incarnation du « penseur-démoralisateur ». Comme le Lucifer byronien, le Satan flaubertien montre à sa victime le néant de la science : « Eh bien, la science, c’est le doute, c’est le néant, c’est le mensonge, c’est la vanité25 », car « la vérité est une ombre, l’homme tend les bras pour la saisir, elle le fuit, il court toujours26 ». Malgré la promesse des Lumières, la science n’aboutissant à rien, l’homme connaîtra seulement sa propre finitude devant l’Infini inconnaissable : « Dis-moi, jamais tu n’as senti ta volonté s’arrêter à de certaines limites et ne pouvoir les franchir, tes larmes couler, la tristesse inonder ton âme, le mystère apparaître et t’envelopper27 ? » N’ayant plus d’appui théologique, la conscience libérée devient ainsi une conscience douloureuse. Pour le jeune Flaubert comme pour Byron, la liberté absolue de penser, c’est paradoxalement la prise de conscience du manque de fondement et de l’instabilité permanente de notre existence. Dans leurs élans lyriques, ils chantent ainsi tous deux le désenchantement des générations postrévolutionnaires et la promesse manquée des Lumières, dont le Satan ou le Lucifer leur semble la meilleure figuration.

  • 28 Gustave Flaubert, Étude sur Rabelais, dans Œuvres de jeunesse, op. cit., p. 536.

9Dans son Étude sur Rabelais (1838-1839), rédigée presque à la même date que Smar (1839), le jeune Flaubert a mis en rapport le lyrisme byronien et la crise postrévolutionnaire, d’une manière plus explicite. Dans ce texte, il écrit ainsi que si la Révolution française a amélioré les conditions matérielles d’existence, les questions morales sont loin d’être résolues. Malgré la satisfaction des besoins physiques, « l’âme […] s’abîme dans le scepticisme universel, dans cet ennui morne qui a pris notre race au berceau ». Le jeune Flaubert se déclare alors contre la prétention des Lumières comme le protagoniste des Mémoires d’un fou : « Et tant que vous n’aurez pas comblé cet éternel gouffre béant que l’homme a en lui, je me moque de vos efforts, et je ris à mon aise de vos misérables sciences qui ne valent pas un brin d’herbe28. » Or, aux yeux de Flaubert, c’est Lord Byron qui a le mieux réussi à exprimer ce vide existentiel des générations postrévolutionnaires :

  • 29 Ibid., p. 529-530. Pour Flaubert, Lord Byron restera le poète d’une époque de crise morale. D’où la (...)

[…] dans les sociétés vieillies, quand la satiété est venue à tous, que le doute a gagné tous les cœurs et que toutes les belles choses rêvées, toutes les illusions, toutes les utopies, toutes les théories sont tombées feuille à feuille, arrachées par la réalité, la science, le raisonnement, l’analyse, que fait le poète ? Il se recueille en lui-même ; il a de sublimes éclairs d’orgueil et des moments de poignant désespoir ; il chante toutes les agonies du cœur et tous les néants de la pensée. Alors toutes les douleurs qui l’entourent, tous les sanglots qui éclatent, toutes les malédictions qui hurlent résonnent dans son âme que Dieu a fait vaste, sonore, immense, et en sortent par la voix du génie pour marquer éternellement dans l’histoire la place d’une société, d’une époque, pour écrire ses larmes, pour ciseler la mémoire de ses infortunes (de nos jours c’est Byron29).

  • 30 Aux yeux de Flaubert, Rabelais est « un Luther dans son genre » dans la mesure où il a battu en brè (...)

10À cet égard, Byron est comparable à Rabelais30, dans la mesure où ils sont tous deux les écrivains d’une époque de crise – la Révolution et la Réforme –, qui dévoilent « la vérité horrible, cruelle et nue » du genre humain. Cela explique sans doute pourquoi le jeune Flaubert a écrit dans sa lettre déjà citée du 13 septembre 1838 qu’il n’estime vraiment que « Rabelais et Byron les deux seuls qui aient écrit dans l’intention de nuire au genre humain et de lui rire à la face ».

  • 31 Alfred de Musset, La Confession d’un enfant du siècle, dans Œuvres complètes en Prose, texte établi (...)
  • 32 Si Musset considère ainsi Byron comme poète du siècle désenchanté, une telle interprétation de Byro (...)
  • 33 Lettre à Louise Colet, 25 septembre 1852 ; Corr. II, p. 164.
  • 34 Gustave Flaubert, Les Mémoires d’un fou, op. cit., p. 468 : « Je vais donc écrire l’histoire de ma (...)

11Un tel byronisme du jeune Flaubert témoigne de sa filiation au byronisme romantique des années 1830, comme celui de Musset. Comme on l’a déjà constaté, aux yeux de l’auteur de La Confession d’un enfant du siècle, Byron est l’un des « plus beaux génies du siècle » qui ont consacré leur vie « à rassembler tous les éléments d’angoisse et de douleur épars dans l’univers31 ». Pour lui aussi, la poésie byronienne est ainsi profondément liée à la crise de la conscience postrévolutionnaire32. Comme nous l’avons suggéré, Flaubert aurait lu ce passage de Musset sur Byron, publié dans la Revue des deux mondes du 15 septembre 1835, lors de sa rédaction du portrait de Lord Byron. Même si le futur Flaubert renie sa dette, il n’en avoue pas moins, dans la lettre du 25 septembre 1852, sa passion d’autrefois pour la poésie de Musset : « […] Musset m’a excessivement enthousiasmé autrefois, il flattait mes vices d’esprit : lyrisme, vagabondage, crânerie de l’idée et de la tournure [...]33. » Cette lecture de Musset ayant laissé des traces dans Smar (1838-1839) comme dans Les Mémoires d’un fou34 (1838), il est naturel de relier le byronisme du jeune Flaubert au byronisme de Musset. À cette époque-là, le jeune Flaubert n’est lui-même qu’un des épigones du romantisme frénétique, comme son aîné Alfred le Poittevin.

L’anti-byronisme de Flaubert, ou rejet du lyrisme romantique ?

  • 35 Il faut cependant remarquer que dans les années 1838-1839, le jeune Flaubert a déjà essayé de dépas (...)
  • 36 Victor Hugo, William Shakespeare [1864], Œuvres complètes, Critiques, Paris, Robert Laffont, 1985, (...)
  • 37 Lettre à Louise Colet, 23 octobre 1846 ; Corr. I, p. 396-397 : « […] il y a deux classes de poètes. (...)
  • 38 Lettre à Louise Colet, 27 mars 1852 ; Corr. II, p. 62.
  • 39 Lettre à Louise Colet, 25 septembre 1852 ; Corr. II, p. 163.
  • 40 Flaubert a ainsi modifié son opinion esthétique sur Byron et sur le byronisme français de 1830. Cel (...)
  • 41 Lettre à Louise Colet, 25 septembre 1852 ; Corr. II, p. 164.

12Byron et le byronisme français ont fourni au jeune Flaubert à la fois une vision sur le monde contemporain et un modèle éthique d’écrivain. L’écriture au premier jet, le manque de plan solide, qui caractérisent souvent ses écrits de jeunesse, témoignent aussi de l’influence esthétique du poète britannique et de ses émules français. Dès 1845, Flaubert nuançait pourtant son estime pour Lord Byron, en dénonçant le caractère trop personnel de son lyrisme et son impuissance à représenter l’univers dans sa totalité35. Dans la lettre du 23 octobre 1846, Flaubert a ainsi comparé le lyrisme byronien avec l’impersonnalité de Shakespeare, cet « homme océan36 » et il accorde sa préférence au dernier37. Dans la lettre du 27 mars 1852, Flaubert a repris ce parallèle entre Shakespeare impersonnel et Byron lyrique, en critiquant la faiblesse de « se chanter soi-même38 ». Lord Byron, poète favori du jeune Flaubert, est ainsi détrôné par son grand compatriote Shakespeare. D’ailleurs, il n’aura pas été le grand poète du siècle, comme Flaubert l’écrit dans la lettre du 25 septembre 1852 : « Il n’y en a eu qu’un [grand poète] en ce siècle, c’est le père Hugo39. » En déclassant ainsi Lord Byron dans son échelle de jugement esthétique40, Flaubert a également liquidé son vieux compte avec Musset, ce poète surnommé Mademoiselle Byron, qui l’a « excessivement enthousiasmé autrefois ». Quelque admiration qu’il ait pour lui, écrit-il, l’auteur de La Confession d’un enfant du siècle n’en reste pas moins un poète de « second rang41 ».

  • 42 Ibid., p. 163. Ce jugement dévalorisant mérite certes d’être nuancé, compte tenu du contexte épisto (...)

13Le jeune Flaubert a bien vu que l’esthétique byronienne de Musset – le lyrisme du « moi », l’écriture au premier jet et le manque de plan solide – ne permet pas d’écrire une vraie « œuvre » littéraire : « Personne n’a fait de plus beaux fragments que Musset, mais rien que des fragments ! pas une œuvre ! Son inspiration est toujours trop personnelle, elle sent le terroir, le Parisien, le gentilhomme42 ».

14Ce sont d’ailleurs les mêmes défauts que Flaubert trouve dans ses propres œuvres de jeunesse, comme il l’a écrit à propos de La Tentation de 1849 dans sa lettre des 31 janvier-1er février 1852 adressée à sa maîtresse Louise Colet :

  • 43 Lettre à Louise Colet, 31 janvier-1er février 1852 ; Corr. II, p. 40-41.

Ce bon Saint Antoine t’intéresse donc ? Sais-tu que tu me gâtes avec tes éloges, pauvre chérie. C’est une œuvre manquée. Tu parles de perles. Mais les perles ne font pas le collier ; c’est le fil. J’ai été moi-même dans Saint Antoine le saint Antoine et je l’ai oublié. C’est un personnage à faire (difficulté qui n’est pas mince).
[…] Tout dépend du plan. Saint Antoine en manque ; la déduction des idées sévèrement suivie n’a point son parallélisme dans l’enchaînement des faits. Avec beaucoup d’échafaudages dramatiques, le dramatique manque43.

15Dans le roman, les personnages doivent se construire par la narration au fur et à mesure du développement des intrigues. Pour l’écrivain, il s’agit donc de bien méditer sur le plan, surtout l’enchaînement des faits concrets, pour construire d’une façon objective un personnage, au lieu de se mettre en scène comme Lord Byron dans le Pèlerinage de Child Harold.

  • 44 Lettre à Louise Colet, 27 mars 1852 ; Corr. II, p. 62. À propos de Lord Byron, Victor Hugo a déjà c (...)

16C’est là que le jeune Flaubert a trouvé la faiblesse du lyrisme de type byronien et la cause de sa propre incapacité créatrice, dont il s’est souvent plaint dans sa correspondance. Dans sa lettre du 27 mars 1852 à Louise Colet, Flaubert donne ainsi ce conseil à sa maîtresse : dans l’art, la mise en scène de soi est « quelque chose d’anti-artistique, d’anti-plastique, d’anti-humain, d’antipoétique par conséquent, quelque talent de mots d’ailleurs que l’on y mette ». Car, cette « éternelle figure insipide » du poète « ne peut même se constituer nettement, faute de détails précis qui lui manquent toujours à cause des travestissements qui la déguisent44 ».

17Or, au lieu de se déguiser en personnage, il faut se positionner comme observateur à l’égard de ses personnages et bien calculer les effets de leurs portraits auprès du public :

  • 45 Lettre à Louise Colet, 5-6 juillet 1852 ; Corr. II, p. 127-128.

La passion ne fait pas les vers. – Et plus vous serez personnel, plus vous serez faible. J’ai toujours péché par là, moi ; c’est que je me suis toujours mis dans tout ce que j’ai fait. – À la place de saint Antoine, par exemple, c’est moi qui y suis. La tentation a été pour moi et non pour le lecteur. Moins on sent une chose, plus on est apte à l’exprimer comme elle est (comme elle est toujours, en elle-même, dans sa généralité, et dégagée de tous ses contingents éphémères). Mais il faut avoir la faculté de se la faire sentir. Cette faculté n’est autre que le génie. Voir. – Avoir le modèle devant soi, qui pose45.

18Flaubert appelle « génie » cette faculté d’« avoir le modèle devant soi » ; car, malgré la métaphore picturale, ce modèle à représenter n’existe pas avant son portrait. Représenter, c’est inventer. Il s’agit de construire de nouveaux personnages concrets, en rassemblant sous forme de types des personnalités que l’on trouve dans le monde extérieur, comme Flaubert l’écrit dans la lettre du 25 septembre 1852 à Louise Colet :

  • 46 Lettre à Louise Colet, 25 septembre 1852 ; Corr. II, p. 164.

Ce qui distingue les grands génies, c’est la généralisation et la création. Ils résument en un type des personnalités éparses et apportent à la Conscience du genre humain des personnages nouveaux. Est-ce qu’on ne croit pas à l’existence de D[on] Quichotte comme à celle de César ? Shakespeare est quelque chose de formidable sous ce rapport. Ce n’était pas un homme, mais un continent46.

  • 47 Sur l’histoire et l’enjeu de cette notion, voir Delphine Jayot, « Le Bovarysme selon Jules de Gault (...)

19De ce point de vue, il n’est pas anodin que Flaubert soit devenu un auteur immortel avec Madame Bovary, son premier chef-d’œuvre où il a réussi à créer un personnage, comparable à Don Quichotte : Emma, type de femme adultère. Dans sa correspondance, il a souvent souligné qu’il a totalement inventé ce personnage et qu’il n’y a rien mis ni de ses sentiments ni de son existence. Si la capacité créatrice de l’écrivain se mesure à l’illusion que suscite sa création, Flaubert est en droit de s’en vanter. Car, comme on le sait, son héroïne a donné naissance à la notion philosophico-psychologique de bovarysme. Sous la plume de Jules de Gaultier, cette notion est appliquée à l’interprétation de la réalité sociale et historique, comme si le personnage flaubertien était une personnalité réelle qui vivait dans la France du XIXe siècle47.

  • 48 Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, 30 mars 1857 ; Corr. II, p. 697.

20Avec la création de cette héroïne, Flaubert a rompu, dans une certaine mesure, avec le lyrisme byronien. Sur ce point, il est intéressant de réviser la genèse du personnage, dont Flaubert a parlé dans son échange épistolaire avec Mademoiselle Leroyer de Chantepie. Au contraire de sa correspondante mystique, qui se compare avec l’héroïne flaubertienne, Flaubert répond que la tragédie de son personnage, totalement inventée, n’a rien à voir avec la souffrance religieuse qu’elle a éprouvée dans la vie réelle. Il lui concède cependant une certaine proximité avec Emma, en avouant que dans la conception initiale du roman, l’héroïne était « une vierge, vivant au milieu de la province, vieillissant dans le chagrin et arrivant ainsi aux derniers états du mysticisme et de la passion rêvée48 ». En effet, comme en témoigne la lettre du 4 juin 1850 à Louis Bouilhet, Flaubert avait initialement trois plans possibles, dont les sujets portent sur l’amour mystique : « I° Une nuit de Don Juan », « 2° l’histoire d’Annubis, la femme qui veut se faire baiser par le Dieu », « 3° mon roman flamand de la jeune fille qui meurt vierge et mystique entre son père et sa mère, dans une petite ville de province[…] ». Flaubert s’inquiète pourtant de la « parenté d’idées » entre ces trois plans :

  • 49 Lettre à Louis Bouilhet, 14 novembre 1850 ; Corr. I, p. 708.

Ce qui me turlupine, c’est la parenté d’idées entre ces trois plans. Dans le premier l’amour inassouvissable sous les deux formes de l’amour terrestre et de l’amour mystique. Dans le second, même histoire, seulement on s’y baise et l’amour terrestre est moins élevé en ce qu’il est plus précis. Dans le troisième, ils sont réunis dans la même personne, et l’un mène à l’autre ; mon héroïne seulement en crève de masturbation religieuse après avoir exercé la masturbation digitale49.

  • 50 Lettre à Louise Colet, 27 mars 1852 ; Corr. II, p. 62.
  • 51 Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, 30 mars 1857 ; Corr. II, p. 697. Nous soulignons.

21Comme Flaubert l’écrit ici, l’analogie des trois plans est trop visible. Il s’agit toujours d’une recherche de l’absolu inatteignable par l’intermédiaire de l’amour, sous quelque forme que ce soit. À cet égard, ces trois plans ne sont pas assez éloignés des œuvres mystiques de jeunesse, comme Smar et La Tentation de 1849, dont le lyrisme romantique témoigne de l’inspiration byronienne ; les trois héroïnes elles aussi restent trop proches de l’« éternelle figure insipide50 » créée par les poètes lyriques romantiques. Trop idéalisées, elles restent abstraites et manquent de détails précis… C’est ainsi qu’après avoir choisi l’histoire flamande, Flaubert entrevoyait dans l’exécution de ce plan « de telles difficultés » qu’il n’a pas osé. Il n’en a gardé que « tout l’entourage » de l’héroïne mystique (« paysages et personnages assez noirs »), c’est-à-dire le décor et la situation extérieure. Et, pour rendre « l’histoire plus compréhensible et plus amusante », il faut qu’il ait « inventé une héroïne plus humaine, une femme comme on en voit davantage51 ». Ce passage témoigne bien de l’importance du rôle que la création de l’héroïne a joué dans l’évolution esthétique de Flaubert, qui cherchait alors une nouvelle esthétique d’impartialité à l’opposé du lyrisme byronien.

En guise de conclusion…

  • 52 Lettre à Louise Colet, 25 octobre 1853 ; Corr. II, p. 457.
  • 53 Cela revient à dire que Flaubert aurait échoué à résoudre la contradiction des deux tendances qu’il (...)

22Dans une lettre à Louise Colet, Flaubert évoque le rapport paradoxal qui unit son tempérament et son écriture : « Il y a quelque chose de faux dans ma personne et dans ma vocation. Je suis né lyrique, et je n’écris pas de vers52. » Ce paradoxe est applicable au rapport ambivalent que Flaubert entretient avec le lyrisme byronien. Par son tempérament, il est né byronien, mais dans son écriture, il n’écrit plus à la manière du poète britannique depuis la rédaction de sa Bovary. Dans le texte définitif de Madame Bovary, le grotesque des mœurs de province a ainsi supplanté le lyrisme byronien de la conception initiale. En même temps, Emma, ce type de « femme adultère », s’est substituée à la figure anti-plastique du poète lyrique et romantique. Est-ce le triomphe du principe du grotesque sur le principe du lyrique53, comme on l’a constaté dans le dénouement de Smar ?

  • 54 Charles Baudelaire, « Madame Bovary par Gustave Flaubert », dans Œuvres complètes, texte établi, pr (...)
  • 55 Ibid., p. 81.
  • 56 Ibid., p. 83.
  • 57 Ibid., p. 84.
  • 58 Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, 18 mars 1857 ; Corr. II, p. 691 : « Madame Bovary n’a r (...)
  • 59 Lettre à Louise Colet, 9 décembre 1852 ; Corr. II, p. 204.

23En fait, la question est un peu plus complexe qu’on le croit, à cause de l’ambivalence du personnage Emma. Comme l’écrit Baudelaire dans son article, cette femme adultère, en réalité, « est très sublime dans son espèce, dans son petit milieu et en face de son petit horizon54 ». Selon l’auteur des Fleurs du mal, bien que Flaubert ait choisi un sujet banal pour son roman de mœurs, il « n’a pas pu ne pas infuser » son « sang viril » dans « les veines de sa créature », lorsqu’il a élaboré le personnage de son héroïne : « pour ce qu’il y a en elle de plus énergique et de plus ambitieux, et aussi plus rêveur, madame Bovary est restée un homme55. » Ces qualités dites viriles ne sont-elles pas aussi celles du poète byronien ? Baudelaire n’a certes pas nommé ici Byron, mais il a trouvé chez l’héroïne de Flaubert, du moins, le portrait d’un « poète hystérique56 » qui « poursuit l’Idéal57 ». Or, il n’y a rien d'étonnant à ce qu’un lecteur perspicace comme Baudelaire ait pu découvrir la palpitation du sang lyrique de l’auteur sous l’impassibilité impersonnelle du roman, car l’impersonnalité de Flaubert ne signifie point l’effacement complet de soi ; le « Moi » de l’auteur, au lieu de s’effacer, circule dans l’univers romanesque et « on le sent partout58 », comme le Dieu « présent partout, et visible nulle part59 » dans sa création.

Haut de page

Notes

1 Voir notamment Jean Bruneau, Les débuts littéraires de Gustave Flaubert 1831-1845, Paris, Armand Colin, 1962 ; Gisèle Séginger, Naissance et métamorphoses d’un écrivain : Flaubert et les Tentations de Saint-Antoine, Paris, Honoré Champion, « Romantisme et modernités », 1997 ; Taro Nakajima, Entre croyance et savoir : les figures religieuses de Flaubert, Presses universitaires de Strasbourg, « Formes et Savoirs », 2021.

2 Gustave Flaubert, Correspondance, éd. Jean Bruneau et Yvan Leclerc, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1973-2007, 5 vol. Nous utilisons désormais l’abréviation, Corr.

3 Lettre à Louise Colet, 16 janvier 1852 ; Corr. II, p. 31.

4 Lettre à Louise Colet, 27 mars 1852 ; Corr. II, p. 61-62.

5 Edmond Estève, Byron et le romantisme français : essai sur la fortune et l’influence de l’œuvre de Byron en France de 1812 à 1850, Paris, Hachette, 1907, p. v-vi.

6 Paru dans le Constitutionnel du n° 269 (26 sept. 1865) au n° 336 (2 déc. 1865).

7 La lecture de Byron par le protagoniste des Mémoires d’un fou rappelle ce goût du jeune Flaubert pour le poète britannique : « Je me nourris donc de cette poésie âpre du Nord qui retentit si bien, comme les vagues de la mer, dans les œuvres de Byron. Souvent j’en retenais des fragments entiers à la première lecture et je me les répétais à moi-même comme une chanson qui vous a charmé et dont la mélodie vous poursuit toujours. Combien de fois n’ai-je pas dit, le commencement du Giaour : ‘‘Pas un souffle d’air…’’ ou bien dans Child-Harold : ‘‘Jadis dans l’antique Albion’’ et ‘‘Ô mer je t’ai toujours aimée’’. La platitude de la traduction française disparaissait devant les pensées seules comme si elles eussent eu un style à elles sans les mots eux-mêmes » (Gustave Flaubert, Les Mémoires d’un fou, Œuvres de jeunesse, éd. Claudine Gothot-Mersch et Guy Sagnes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2001, p. 477). La traduction de Byron en six volumes, publiée en 1830 par Amédée Pichot, figure à l’inventaire de la bibliothèque de Flaubert. D’après sa Correspondance, Flaubert a d’ailleurs tenté de lire des poèmes de Byron en anglais. Il écrit ainsi dans une lettre du 11 octobre : « J’apprends l’anglais, j’y travaille et dans 3 à 4 mois on m’assure que je pourrai lire Shakespeare et au bout d’un an Byron qui est tout ce qu’il y a de plus difficile en anglais. » (Lettre à Ernest Chevalier, 11 octobre 1838 ; Corr. I, p. 30). Sans doute, lit-il la version originale de Byron au cours de l’année 1847, lorsqu’il écrit à son ami d’enfance Ernest Chevalier : « Je continue mon grec, je lis Théocrite, Lucrèce, Byron. Saint Augustin et la Bible, voilà pour le moment les historiettes que je m’inculque dans le cerveau. » (Lettre à Ernest Chevalier, 23 février 1847 ; Corr. I, p. 440). Le fait que Byron figure ici aux côtés d’auteurs latins, grecs et religieux, sans mention de traduction, suggère fortement qu’il le lisait alors dans le texte anglais, conformément à son projet de jeunesse.

8 Gustave Flaubert, Portrait de Lord Byron, dans Œuvres de jeunesse, op. cit., p. 38-39. Il faut néanmoins souligner que ce Portrait de 1835-1836 ne contient aucune allusion aux écrits de Byron, ni aux héros byroniens. Selon l’édition Pléiade, cela suggère que Flaubert ne connaissait pas encore les œuvres du poète anglais lors de sa rédaction. En outre, la Correspondance nous manque entre le 12 septembre 1835 et le 15 mars 1837, ce qui ne nous permet pas de déterminer à quelle date, ni par quel biais Flaubert découvrit Byron (Ibid., p. 1223). En tout cas, dès le printemps 1837, ses œuvres lui étaient suffisamment familières pour qu’il envisage de prêter à Chevalier un « Byron » appartenant à la bibliothèque d’Alfred Le Poittevin, son aîné : « Je ne connais guère de ga[r]s qui ait un Byron. Il est vrai que je pourrais prendre celui d’Alfred » (Lettre à Ernest Chevalier, 24 mars 1837 ; Corr. I, p. 22). Cette mention est significative, car elle montre que Flaubert ne possédait alors aucun ouvrage de Byron. C’est sans doute son meilleur ami, Alfred Le Poittevin, qui lui en prêta un.

9 Alfred de Musset, « Fragment d’un livre à publier », Revue des deux mondes, septembre 1835, quatrième série, t. III, p. 732-747.

10 Alfred de Musset, La Confession d’un enfant du siècle, dans Œuvres complètes en Prose, texte établi et annoté par Maurice Allem et Paul Courant, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1960, p. 73 : « Or, vers ce temps-là, deux poètes, les deux plus beaux génies du siècle après Napoléon, venaient de consacrer leur vie à rassembler tous les éléments d’angoisse et de douleur épars dans l’univers. Goethe, le patriarche d’une littérature nouvelle, après avoir peint dans Werther la passion qui mène au suicide, avait tracé dans son Faust la plus sombre figure humaine qui eût jamais représenté le mal et le malheur… […] Byron lui répondit par un cri de douleur qui fit tressaillir la Grèce, et suspendit Manfred sur les abîmes, comme si le néant eût été le mot de l’énigme hideuse dont il s’enveloppait. »

11 Voir la lettre à Guy de Maupassant, 21 octobre 1879 ; Corr. V, p. 727.

12 Edmond Estève, op. cit., p. 4-5 : « Le fond du byronisme peut se définir d’un mot : c’est l’individualisme, hautain, irréductible, absolu. […] La nature avait déposé en lui [Byron] les germes d’une individualité puissante : passions fougueuses, orgueil diabolique, talents hors de pair. Personne n’eut assez d’empire pour discipliner ce caractère rebelle. »

13 Gustave Flaubert, Les Mémoires d’un fou, op. cit., p. 477.

14 Lettre à Ernest Chevalier, 24 février 1839 ; Corr. I, p. 37.

15 Lettre à Ernest Chevalier, 13 septembre 1838 ; Corr. I, p. 28.

16 George Gordon Byron, Caïn, Œuvres de lord Byron, traduction de M. Amédée Pichot, Paris, Furne, 1830, t. II, p. 288. 

17 Gustave Flaubert, Smar, dans Œuvres de jeunesse, op. cit., p. 543.

18 Ibid., p. 552.

19 Ibid., p. 552-553.

20 Ibid., p. 557-558 ; cf. George Gordon Byron, Caïn, op. cit., p. 289.

21 Gustave Flaubert, Smar, op. cit., p. 589.

22 George Gordon Byron, Caïn, op. cit., p. 316.

23 Ibid., p. 304.

24 Ibid., p. 315.

25 Gustave Flaubert, Smar, op. cit., p. 559.

26 Ibid., p. 556.

27 Ibid., p. 557.

28 Gustave Flaubert, Étude sur Rabelais, dans Œuvres de jeunesse, op. cit., p. 536.

29 Ibid., p. 529-530. Pour Flaubert, Lord Byron restera le poète d’une époque de crise morale. D’où la comparaison qu’il établit dans ses lettres de maturité entre ce poète romantique et Lucrèce, auteur de De rerum natura : « […] il faut parler avec respect de Lucrèce. Je ne lui vois de comparable que Byron, et Byron n’a pas sa gravité, ni la sincérité de sa tristesse. La mélancolie antique me semble plus profonde que celle des Modernes, qui sous-entendent tous plus ou moins l’immortalité au-delà du trou noir. Mais pour les Anciens, ce trou noir était l’infini même ; leurs rêves se dessinent et passent sur un fond d’ébène immuable. Pas de cris, pas de convulsions, rien que la fixité d’un visage pensif. Les Dieux n’étant plus et le Christ n’étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été. » (Lettre à Edma Roger des Genettes, 1861 ; Corr. III, p. 191.) À propos de cette comparaison, voir l’article de Benoît Dufau, « Flaubert et Lucrèce dans la Correspondance : de la gentillesse à la mauvaise humeur », Flaubert. Revue critique et génétique, [en ligne], le 03 Novembre 2013, [URL: http://journals.openedition.org/flaubert/2089.]

30 Aux yeux de Flaubert, Rabelais est « un Luther dans son genre » dans la mesure où il a battu en brèche, avec son « rire » les vestiges du « Moyen Âge sombre et terrible ». Sous la plume de Rabelais, écrit-il, la vieille cathédrale gothique est « toute dégradée, toute salie, toute souillée ; tout ce qu’on a jusqu’alors respecté depuis des siècles, philosophie, hérédité, science, magie, gloire, renommée, pouvoir, idées, croyances, tout cela est abattu de son piédestal ». L’épopée rabelaisienne a ainsi mis au jour la nature grotesque du genre humain, dépouillé « de ses robes de parade et de ses galons mensongers » (Gustave Flaubert, Étude sur Rabelais, dans Œuvres de jeunesse, op. cit., p. 527 et p. 534).

31 Alfred de Musset, La Confession d’un enfant du siècle, dans Œuvres complètes en Prose, texte établi et annoté par Maurice Allem et Paul Courant, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1960, p. 73.

32 Si Musset considère ainsi Byron comme poète du siècle désenchanté, une telle interprétation de Byron remonte d’ailleurs plus loin, sans doute jusqu’à Victor Hugo, qui a établi un rapport entre la poésie byronienne et la crise de l’époque post-révolutionnaire dans son article nécrologique sur le poète britannique. Dans cet article paru dans La Muse française en juin 1824, Hugo remarque que le romantisme comme « littérature du siècle » comprend deux écoles qui représentent chacune « la double situation où nos malheurs politiques ont respectivement laissé les esprits : la résignation et le désespoir ». L’une est représentée par Chateaubriand comme l’autre par Byron : « Au sortir de nos prodigieuses révolutions, deux ordres politiques luttaient sur le même sol : une vieille société achevait de s’écrouler ; une société nouvelle commençait à s’élever. Ici des ruines, là des ébauches. Lord Byron, dans ses lamentations funèbres, a exprimé les dernières convulsions de la société expirante ; M. de Chateaubriand, avec ses inspirations sublimes, a satisfait aux premiers besoins de la société ranimée. La voix de l’un est comme l’adieu du Cygne à l’heure de la mort ; la voix de l’autre est pareille au chant du Phénix renaissant de sa cendre » (Victor Hugo, « Sur Georges Gordon Lord Byron », La Muse française, II, 1823-1824, éd. de Jules Marsan, Douzième livraison (Juin 1824), p. 297-309, et ici, p. 302-304).

33 Lettre à Louise Colet, 25 septembre 1852 ; Corr. II, p. 164.

34 Gustave Flaubert, Les Mémoires d’un fou, op. cit., p. 468 : « Je vais donc écrire l’histoire de ma vie – quelle vie ! Mais ai-je vécu ? je suis jeune, j’ai le visage sans ride, – et le cœur sans passion. » Cf. Alfred de Musset, La Confession d’un enfant du siècle, op. cit., p. 65 : « Pour écrire l’histoire de sa vie, il faut d’abord avoir vécu ; aussi n’est-ce pas la mienne que j’écris. »

35 Il faut cependant remarquer que dans les années 1838-1839, le jeune Flaubert a déjà essayé de dépasser le lyrisme byronien. Dans L’Étude sur Rabelais, il semble que le jeune Flaubert préfère le « rire » de Rabelais aux « sanglots étouffés » de Byron. Et cela explique sans doute la signification symbolique du dénouement de Smar où, dans la quête de la Vérité, Satan « versa une larme » tandis que son adversaire Yuk, « dieu du grotesque », triompha avec son « rire éternel » (Gustave Flaubert, Smar, op. cit., p. 615) : le triomphe du principe rabelaisien sur celui de Byron.

36 Victor Hugo, William Shakespeare [1864], Œuvres complètes, Critiques, Paris, Robert Laffont, 1985, p. 247 : « Il y a des hommes océans en effet. Ces ondes, ce flux et ce reflux, ce va-et-vient terrible, ce bruit de tous les souffles, ces noirceurs et ces transparences […] ce Tout dans Un, cet inattendu dans l’immuable, ce vaste prodige de la monotonie inépuisablement variée, ce niveau après ce bouleversement, ces enfers et ces paradis de l’immensité éternellement émue, cet infini, cet insondable, tout cela peut être dans un esprit, et alors cet esprit s’appelle génie, vous avez Eschyle, vous avez Isaïe, vous avez Juvénal, vous avez Dante, vous avez Michel-Ange, vous avez Shakespeare, et c’est la même chose de regarder ces âmes ou de regarder l’océan. »

37 Lettre à Louise Colet, 23 octobre 1846 ; Corr. I, p. 396-397 : « […] il y a deux classes de poètes. Les plus grands, les rares, les vrais maîtres résument l’humanité ; sans se préoccuper ni d’eux-mêmes, ni de leurs propres passions, mettant au rebut leur personnalité pour s’absorber dans celles des autres, ils reproduisent l’Univers, qui se reflète dans leurs œuvres, étincelant, varié, multiple, comme un ciel entier qui se mire dans la mer avec toutes ses étoiles et tout son azur. Il y en a d’autres qui n’ont qu’à crier pour être harmonieux, qu’à pleurer pour attendrir, et qu’à s’occuper d’eux-mêmes pour rester éternels. Ils n’auraient peut-être pas pu aller plus loin en faisant autre chose ; mais, à défaut de l’ampleur, ils ont l’ardeur et la verve, si bien que, s’ils étaient nés avec des tempéraments autres, ils n’auraient peut-être pas eu de génie. Byron était de cette famille ; Shakespeare de l’autre. »

38 Lettre à Louise Colet, 27 mars 1852 ; Corr. II, p. 62.

39 Lettre à Louise Colet, 25 septembre 1852 ; Corr. II, p. 163.

40 Flaubert a ainsi modifié son opinion esthétique sur Byron et sur le byronisme français de 1830. Cela s’explique en partie par la banalisation des thèmes byroniens. Comme le remarque Edmond Estève, Byron commençait à passer de mode à Paris vers 1835. Alors « la génération qui avait donné au chantre de Lara et de Manfred ses premiers dévots commençait à murir, et avec l’âge elle sentait se glacer la ferveur de ses enthousiasmes juvéniles. » Et « depuis dix ans au moins que le lyrisme français se nourrissait de doutes, de désespoir et de mélancolie, on commençait à se lasser » (Edmond Estève, op. cit., p. 247-248). Flaubert se moque lui aussi de cette mode de byronisme à partir des années 1846-1850. Dans la lettre du 25 septembre 1852, en comparant Don Juan de Gautier avec Namouna, poème de Musset inspiré de Byron, il accorde sa préférence au poème de Gautier, chantre de l’art pour l’art, qui « a raclé des cordes plus neuves (moins byroniennes) » (Corr. II, p. 163). Il remet alors en cause la valeur intrinsèque des thèmes byroniens que l’on trouve dans Namouna : « les fantaisies qui nous (et moi tout le premier) charment dans Namouna, cela est-il bon en soi ? Quand l’époque en sera passée, quelle valeur intrinsèque restera-t-il à toutes ces idées qui ont paru échevelées, et flatté le goût du moment ? » (Ibid., p. 164). Dans une autre lettre, du 27 mars 1853, adressée à Louise Colet, Flaubert exprime également son besoin de se démarquer du modèle byronien de la poésie orientale : « On a compris jusqu’à présent l’Orient comme quelque chose de miroitant, de hurlant, de passionné, de heurté. On n’y a vu que des bayadères et des sabres recourbés, le fanatisme, la volupté, etc. En un mot, on en reste encore à Byron. Moi je l’ai senti différemment. Ce que j’aime au contraire dans l’Orient, c’est cette grandeur qui s’ignore, et cette harmonie de choses disparates. » (Corr. II, p. 283). Toutes ces lettres témoignent qu’aux yeux de Flaubert aussi, le byronisme était déjà démodé dans les années 1850. C’est ainsi que, dans L’Éducation sentimentale de 1869, Flaubert attribue à son protagoniste, de façon ironique, le culte de sa génération pour Byron et pour d’autres romantiques : « Frédéric, dans ces derniers temps, n’avait rien écrit ; ses opinions littéraires étaient changées : il estimait par-dessus tout la passion ; Werther, René, Frank, Lara, Lélia et d’autres plus médiocres l’enthousiasmaient presque également. » (Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, éd. Stéphanie Dord-Crouslé, Paris, Flammarion, coll. « GF », p. 60.)

41 Lettre à Louise Colet, 25 septembre 1852 ; Corr. II, p. 164.

42 Ibid., p. 163. Ce jugement dévalorisant mérite certes d’être nuancé, compte tenu du contexte épistolaire dans lequel il a été formulé. Comme l’ont bien montré Aurélie Loiseleur et Sylvian Ledda, dans les années 1850, Flaubert se trouve en rivalité avec Musset au sein de la relation triangulaire qui les unit à Louise Colet, destinataire de la lettre citée (Aurélie Loiseleur, « Le Procès des poètes : Flaubert contre ‘‘l’écume du cœur’’ », Flaubert. Revue critique et génétique, [en ligne], 2 | 2009, le 12 décembre 2009, [URL : http://journals.openedition.org/flaubert/854] ; Sylvain Ledda, « Flaubert lecteur de Musset relu par Louise Colet », Ibid., le 12 décembre 2009, [URL : http://journals.openedition.org/flaubert/857]). Il n’en demeure pas moins, comme nous l’avons vu, que ce jugement s’enracine dans les convictions esthétiques de Flaubert, qui ont sensiblement évolué depuis les années 1840.

43 Lettre à Louise Colet, 31 janvier-1er février 1852 ; Corr. II, p. 40-41.

44 Lettre à Louise Colet, 27 mars 1852 ; Corr. II, p. 62. À propos de Lord Byron, Victor Hugo a déjà constaté ce même défaut : « Par la tristesse de son génie, par l’orgueil de son caractère, par les tempêtes de sa vie, lord Byron est le type du genre de poésie dont il a été l’interprète. Tous ses ouvrages sont profondément marqués du sceau de son individualité. C’est toujours une figure sombre et hautaine que le lecteur voit passer dans chaque poème comme à travers un crêpe de deuil. […] On peut lui reprocher de négliger absolument l’ordonnance de ses plans ; défaut grave, car un poème qui manque de plan, est un édifice sans charpente ou un tableau sans perspective. Il pousse également trop loin le lyrique dédain des transitions, et l’on désirerait parfois que ce peintre si fidèle des émotions intérieures, jetât sur les descriptions physiques des clartés moins fantastiques et des teintes moins vaporeuses. Son génie ressemble trop souvent à un promeneur sans but qui rêve en marchant, et qui, absorbé dans une intuition profonde, ne rapporte qu’une image confuse des lieux qu’il a parcourus » (Victor Hugo, « Sur Georges Gordon Lord Byron » art. cit., p. 304-305).

45 Lettre à Louise Colet, 5-6 juillet 1852 ; Corr. II, p. 127-128.

46 Lettre à Louise Colet, 25 septembre 1852 ; Corr. II, p. 164.

47 Sur l’histoire et l’enjeu de cette notion, voir Delphine Jayot, « Le Bovarysme selon Jules de Gaultier. Une philosophie réactionnaire ? », dans Gustave Flaubert 6, « fiction et philosophie », Paris, Minard Lettres Modernes, 2008, p. 161-176 ; « Destin du bovarysme et effets de lecture », dans Le bovarysme et la littérature de langue anglaise, Yvan Leclerc et Nicole Terrien (dir.), Rouen, Publications de l’Université de Rouen, 2004, p. 15-23. Aussi Yvan Leclerc, « Bovarysme, histoire d’une notion », ibid., p. 3-13.

48 Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, 30 mars 1857 ; Corr. II, p. 697.

49 Lettre à Louis Bouilhet, 14 novembre 1850 ; Corr. I, p. 708.

50 Lettre à Louise Colet, 27 mars 1852 ; Corr. II, p. 62.

51 Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, 30 mars 1857 ; Corr. II, p. 697. Nous soulignons.

52 Lettre à Louise Colet, 25 octobre 1853 ; Corr. II, p. 457.

53 Cela revient à dire que Flaubert aurait échoué à résoudre la contradiction des deux tendances qu’il y a en lui : « Il y a en moi, littéralement parlant, deux bonhommes distincts : un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d’aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée ; un autre qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut, qui aime à accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui voudrait vous faire sentir presque matériellement les choses qu’il reproduit ; celui-là aime à rire et se plaît dans les animalités de l’homme. » Or, L’Éducation sentimentale de 1845 « a été, à [son] insu, un effort de fusion de ces deux tendances de [son] esprit ». Et La Tentation de Saint Antoine de 1849 « en est un autre ». Le roman qui deviendra son premier chef-d’œuvre Madame Bovary est « [sa] troisième » (Lettre à Louise Colet, 16 janvier 1852 ; Corr. II, p. 30-31).

54 Charles Baudelaire, « Madame Bovary par Gustave Flaubert », dans Œuvres complètes, texte établi, présenté et annoté par Claude Pichois, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1976, t. II, p. 83.

55 Ibid., p. 81.

56 Ibid., p. 83.

57 Ibid., p. 84.

58 Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, 18 mars 1857 ; Corr. II, p. 691 : « Madame Bovary n’a rien de vrai. C’est une histoire totalement inventée ; je n’y ai rien mis ni de mes sentiments ni de mon existence. L’illusion (s’il y en a une) vient au contraire de l’impersonnalité de l’œuvre. C’est un de mes principes, qu’il ne faut pas s’écrire. L’artiste doit être dans son œuvre comme Dieu dans la création, invisible et tout-puissant ; qu’on le sente partout, mais qu’on ne le voie pas. »

59 Lettre à Louise Colet, 9 décembre 1852 ; Corr. II, p. 204.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Nobuyuki Hirasawa, « Flaubert, Byron et le romantisme français »Flaubert [En ligne], 35 | 2026, mis en ligne le 14 juillet 2026, consulté le 14 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/flaubert/7452 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16lju

Haut de page

Auteur

Nobuyuki Hirasawa

Université préfectorale d’Aichi, Nagoya

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search