À chacun sa chimère : Flaubert et Baudelaire
Résumés
Cet article compare le dialogue du sphinx et de la chimère dans la seconde version de La Tentation de saint Antoine (1856) et le poème « Chacun sa chimère » en examinant les résonances mythologiques et symboliques de ces deux créatures et en explorant le statut équivoque de l’imagination chez Flaubert et Baudelaire. Ces deux textes sont symptomatiques de la crise de l’idéal romantique au cours du Second Empire.
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- 1 Victor Hugo, Quatrevingt-treize, édition présentée, établie et annotée par Yves Gohin, Paris, Galli (...)
« Le mot chimère a deux sens, il signifie rêve, et il signifie monstre1 »
1L’un des épisodes les plus marquants de la Tentation de saint Antoine est le dialogue du sphinx et de la chimère. Cet épisode figure dans les trois versions de la Tentation avec des variations, ce qui signale son importance pour Flaubert. Le dialogue met en scène deux créatures monstrueuses aux tempéraments opposés : un sphinx songeur et hypocondriaque, menacé par l’ennui, et une chimère fantasque et capricieuse, voltigeant autour de lui. L’attirance entre ces deux extrêmes est grande, mais l’accouplement espéré n’a pas lieu.
- 2 L’Artiste, 21 décembre 1856, p. 19-22 ; 28 décembre 1856, p. 39-40 ; 11 janvier 1857, p. 67-73 ; 1e (...)
- 3 Charles Baudelaire, « M. Gustave Flaubert. Madame Bovary – La Tentation de saint Antoine », L’Artis (...)
- 4 Ibid., p. 109.
2Le 21 et le 28 décembre 1856, puis le 11 janvier et le premier février 1857 paraissent dans la revue L’Artiste plusieurs extraits de la seconde version de la Tentation de saint Antoine, dont l’épisode du sphinx et de la chimère2. L’un des lecteurs de ces fragments est Charles Baudelaire. Au terme de son compte rendu élogieux de Madame Bovary – paru le 18 octobre 1857, également dans L’Artiste –, il évoque La Tentation de Saint Antoine dont il célèbre « les morceaux éblouissants » et « les hautes facultés d’ironie et de lyrisme »3. Ces fragments, à ses yeux, révèlent « la chambre secrète » de l’esprit de Flaubert, chambre qui « reste évidemment la plus intéressante pour les poëtes et les philosophes »4.
- 5 Dès 1845, il publie « À une créole », en signant Baudelaire Dufays, L’Artiste, 4e série, tome IV, 2 (...)
- 6 « Chacun la sienne », La Presse, mardi 26 août 1862. Baudelaire publie le même jour « À Arsène Hous (...)
3Baudelaire publie lui aussi régulièrement dans L’Artiste5. Le mardi 26 août 1862, il fait paraître dans le feuilleton de La Presse son poème en prose intitulé « Chacun la sienne », poème qui deviendra dans l’édition posthume du Spleen de Paris « Chacun sa chimère »6. Dans ce texte placé sous le signe de la déréliction, des hommes courbés portent sur leur dos des Chimères énormes et écrasantes qui se sont greffées sur eux telles des excroissances monstrueuses. La chimère flaubertienne, incapable de tenir en place, cède le pas à une créature menaçante, associée à l’inertie et à la pesanteur.
4Comment expliquer cette métamorphose de la chimère ? Pour tenter d’en saisir le sens, il est utile de mettre en regard l’extrait de la version de 1856 de La Tentation et le poème en prose baudelairien en imaginant – peut-être chimériquement – que Baudelaire offre ici une réponse à Flaubert. Dans cette perspective, le titre « Chacun la sienne » ou « Chacun sa chimère » ne renverrait pas seulement aux hommes accablés par leurs écrasantes chimères, mais il se réfèrerait à la vision singulière et contrastée des deux auteurs : à la chimère virevoltante de Flaubert, symbole de libre imagination, succéderait une chimère baudelairienne qui semble avoir été contaminée par l’inertie du sphinx et qui sanctionne, par sa lourdeur, l’inanité du rêve et de la fantaisie.
- 7 Charles Baudelaire, lettre à Narcisse Ancelle, 5 mars 1852, in Correspondance, vol. 1, texte établi (...)
5Que ce dialogue tacite avec Flaubert ait eu lieu ou non, il est possible de lire ces deux représentations de la chimère comme un symptôme du statut problématique de l’idéal romantique au cours du Second Empire. Si la Chimère flaubertienne de la version de 1856 fait encore la part belle à la fantaisie romantique, celle de Baudelaire semble l’avoir définitivement enterrée en la ravalant à un pouvoir d’illusion aveugle et aliénant. Le poète qui s’est dit « physiquement dépolitiqué »7 après le coup d’État du 2 décembre 1851 et qui a perdu toute illusion esquisse un univers qui préfigure les mondes exsangues et désolés de Samuel Beckett.
- 8 Sur ce dialogue, voir notamment Yves Vadé, « Le Sphinx et la chimère II », Romantisme, n 16, 1977, (...)
- 9 Charles Baudelaire, « Salon de 1859 », OC, II, p. 620.
6Après une brève exploration des résonances mythologiques de la chimère et du sphinx, et des références de Flaubert et Baudelaire à ces deux créatures, j’examinerai le dialogue du sphinx et de la chimère dans la deuxième version de La Tentation de saint Antoine8 et le poème en prose de Baudelaire afin d’en faire ressortir les contrastes et les échos. Il s’agira également de mettre à nu le statut équivoque de l’imagination chez ces deux auteurs et de comprendre pourquoi Baudelaire semble condamner ici le registre du chimérique alors qu’il célèbre ardemment, par ailleurs, l’imagination, « reine des facultés »9.
Un couple disparate et complémentaire
Troubles chimères
- 10 Voir, sur ce point, Yves Vadé, « Le Sphinx et la chimère », Romantisme, n 15, 1977, p. 3-4.
- 11 Cité par Didier Ottinger, « Chimères », in Chimères, ouvrage publié sous la direction de Didier Ott (...)
- 12 Sur cette généalogie, voir Lorraine Daston, « Die Chimäre », in Zoologicon. Ein kulturhistorisches (...)
- 13 Françoise Frontisi-Ducroux, « Chimère contre Pégase », in Chimères, op. cit., p. 25.
- 14 Ibid.
7La chimère est, par définition, une créature composite. Ce monstre fabuleux dont le nom signifie « chèvre » en grec et qui, selon Littré, « jetait du feu par la gueule, et avait la tête et le poitrail d’un lion, le ventre d’une chèvre et la queue d’un dragon », est mentionné pour la première fois dans l’Iliade10. Dans la Théogonie d’Hésiode, cette « créature terrifiante, immense, au pied rapide, et forte, dont l’haleine était une flamme impossible à éteindre »11 est la fille d’Échidna, mi-femme mi-serpent, et de Typhon, redoutable Titan, fils de Gaïa et de Tartare. Elle compte parmi ses demi-frères et demi-sœurs le lion de Némée, Cerbère, Orthos, l’Hydre de Lerne et l’aigle du Caucase12. La Chimère ravage la Lycie en Asie mineure avant d’être terrassée par Belléphoron enfourchant son cheval ailé Pégase, lui-même – selon les généalogies – cousin ou grand-oncle de Chimère. Le combat de Belléphoron contre Chimère, souligne Françoise Frontisi-Ducroux, « met aux prises deux hybrides » : le monstre tricéphale et un cavalier faisant corps avec son cheval ailé et devenant ainsi un « centaure de rêve »13. Pégase, cheval dompté par Belléphoron et « soumis à l’ordre de l’intelligence et de la technique », incarne le triomphe de l’ordre sur le chaos des origines dont Chimère est une séquelle14.
8Cette créature hybride formée de trois espèces animales a fait l’objet de multiples représentations iconographiques et a souvent été conçue – en raison de son asymétrie – comme un emblème du monstrueux. Fruit d’une série d’accouplements contre-nature, elle transgresse les barrières entre espèces et devient une incarnation, à la fois repoussante et fascinante, de la métamorphose et de l’indistinction. Dans certaines représentations – à la différence de ce que suggère Littré –, la chimère n’aurait pas seulement un ventre de chèvre, mais bien une tête de chèvre poussant sur son dos. Si la chèvre peut passer pour un animal relativement inoffensif, elle inspire la crainte en raison des flammes qu’elle vomit. C’est elle, d’ailleurs, que Belléphoron frappe en premier.
- 15 Yves Vadé, « Le Sphinx et la chimère », Romantisme, n 15, p. 4.
9La chimère a également revêtu rapidement un sens figuré pour désigner les illusions, les idées fixes ou les songes vains. Virgile, dans L’Énéide, cite la Chimère « parmi les monstres qui rôdent sous l’orme immense où nichent les vains songes »15. Au début de son Art poétique, Horace dénonce les mélanges hybrides comme aberrations de l’imagination :
- 16 Horace, Art poétique, Épître aux Pisons, texte établi et traduit par François Villeneuve, Paris, Le (...)
Si un peintre voulait ajuster sous une tête humaine le cou d’un cheval et appliquer des plumes de diverses couleurs sur des membres pris de tous côtés, dont l’assemblage terminerait en hideux poisson noir ce qui était en haut une belle femme, pourriez-vous […] vous empêcher de rire, mes amis ? Croyez-moi, Pisons, ce tableau vous offrira le portrait fidèle d’un livre où, pareilles aux songes d’un malade, ne seront retracées que des images inconsistantes, faisant un corps dont les pieds et la tête ne répondront pas à un type unique. Les peintres et les poètes, toujours, eurent le juste pouvoir de tout oser, je le sais, et c’est un privilège que je réclame et que j’accorde tour à tour, mais non jusqu’à mettre ensemble animaux paisibles et bêtes féroces, jusqu’à apparier les serpents avec les oiseaux, les agneaux avec les tigres. […] Bref, l’œuvre sera ce qu’on voudra, il faut tout au moins qu’elle soit simple et une16.
- 17 Didier Ottinger, Chimères, op. cit., p. 10.
- 18 Sur ce parcours étymologique, voir Almut Pohle, « Sphinx und Chimäre. Zu einer Episode der Tentatio (...)
10Horace compare les œuvres composites aux fruits d’un esprit dérangé. À la Renaissance, le mot « chimère » devient synonyme d’illusion ou de fantaisie, et l’adjectif « chimérique » synonyme d’insensé17. Le Dictionnaire Furetière (1690) associe la chimère à de « vaines imaginations », définition reprise par Littré. Le Dictionnaire de l’Académie (1811), pour sa part, mentionne des « imaginations vaines et qui n’ont aucun fondement »18.
- 19 Gérard de Nerval, Voyage en Orient, in Œuvres complètes, vol. II, édition publiée sous la direction (...)
- 20 Gérard de Nerval, « Histoire véridique du canard », in Œuvres complètes, vol. I, édition publiée so (...)
- 21 Gérard de Nerval, Lettre à Victor Loubens, [fin de 1841 ?], in Œuvres complètes, vol. III, édition (...)
- 22 Ibid., p. 1487. On notera que Dumas, après avoir publié « El Desdichado » sans l’autorisation de Ne (...)
- 23 Gisèle Séginger, Naissance et métamorphoses d’un écrivain. Flaubert et Les Tentations de saint Anto (...)
11Cette conception péjorative au nom d’un principe d’harmonie et d’unité est contrebalancée par des représentations qui valorisent l’excentricité, l’étrangeté et la liberté de la chimère, que l’on songe aux grotesques de la Renaissance et de l’époque baroque, et surtout à l’esthétique romantique qui la réhabilite pleinement. À l’œuvre « simple et une » préconisée par Horace se substitue ce que Nerval dénomme « le caprice de l’imagination entremêlant les fantaisies les plus bizarres »19 et « l’accouplement du paradoxe et de la fantaisie »20. Nerval présente d’ailleurs ses Chimères – poèmes rédigés pendant l’une de ses crises – comme un « carnaval de toutes les philosophies et de tous les dieux »21 et comme « une sorte de transfiguration de [s]es pensées habituelles, un rêve éveillé, une série d’illusions grotesques ou sublimes »22. Flaubert et Baudelaire reprennent à leur manière cette poétique du composite. La Tentation de saint Antoine pratique une « synthèse des disparates »23. Quant à Baudelaire, la structure même du Spleen de Paris affiche un éclectisme pleinement assumé, comme le révèle la dédicace à Arsène Houssaye :
- 24 Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris, OC, I, p. 275.
Mon cher ami, je vous envoie un petit ouvrage dont on ne pourrait pas dire, sans injustice, qu’il n’a ni queue ni tête, puisque tout, au contraire, y est à la fois tête et queue, alternativement et réciproquement. […] Nous pouvons couper où nous voulons, moi ma rêverie, vous le manuscrit, le lecteur sa lecture […]. Enlevez une vertèbre, et les deux morceaux de cette tortueuse fantaisie se rejoindront sans peine. Hachez-la en nombreux fragments, et vous verrez que chacun peut exister à part. Dans l’espérance que quelques-uns de ces tronçons seront assez vivants pour vous plaire et vous amuser, j’ose vous dédier le serpent tout entier24.
- 25 Dans son avant-propos à la Comédie humaine, Balzac conjure ainsi la figure de la chimère pour souli (...)
12À l’époque romantique, la chimère incarne dès lors le pouvoir fécondant du rêve et de l’imagination tout en restant souvent associée à un lointain inaccessible25. À la fois fascinante et redoutable, stimulante ou paralysante, elle se situe dans un entre-deux équivoque.
Énigmatique sphinx
- 26 Sur la figure du sphinx, voir les précieux travaux de Lise Revol-Marzouk dont « Le Sphinx sans secr (...)
- 27 Lise Revol-Marzouk, « Repères », in Le Sphinx et l’abîme, 2008.
- 28 Ibid.
13Le sphinx est également une créature hybride, porteuse de significations ambiguës, et ce, d’autant que deux traditions se mêlent dans sa généalogie26. La première est la tradition égyptienne, incarnée notamment par le sphinx de Gizeh, statue colossale – réalisée vers 2500 ans av. J.-C. – d’un corps de lion avec une tête humaine censée représenter le pharaon Khéphren ou son père Khéops. Gardien des lieux, le sphinx a partie liée avec les rites funéraires et le culte solaire. Le colosse de Gizeh, souligne Lise Revol-Marzouk, « veille […] à la fois sur les tombeaux des pharaons et sur la réapparition quotidienne du soleil, se faisant gardien de la mort comme de la vie et garant du passage, en barque, de l’une à l’autre »27. Il symbolise « la double appartenance du pharaon, humaine par le visage et divine par le corps animal »28.
- 29 Dans une lettre à Ernest Chesneau à propos du célèbre tableau « Œdipe et le Sphinx » (1864) de Gust (...)
- 30 Le Littré mentionne également une occurrence du mot « sphinx » au féminin, référence suggérée – sel (...)
- 31 Voir, sur ce point, Pierre Brunel, « La Sphinx », in Dix mythes au féminin, Paris, Librairie d’Amér (...)
14L’autre tradition est la tradition grecque. Le sphinx, ou plutôt la sphinx, située sur un rocher élevé à proximité de Thèbes, se décline ici au féminin puisqu’elle a une tête de femme, le corps d’un lion et les ailes d’un aigle29. Celle qui signifie étymologiquement « l’Étrangleuse » (du verbe « sfiggein » signifiant étreindre) dévore ceux qui se révèlent incapables de résoudre ses énigmes. Lorsque Œdipe y parvient, elle se jette du haut de son rocher30. D’un point de vue généalogique, la sphinx de Thèbes – Phix dans la Théogonie de Hésiode – est sœur de Chimère. En effet, elle a pour parents Échidna et son fils Orthos, et se trouve apparentée à l’hydre de Lerne et à Méduse. Les récits l’associent, comme créature ailée, aux génies funèbres et notamment aux harpies. Enfin, en tant que monstre dévorateur, elle se rapproche des sirènes, même si elle n’en possède pas – en raison de ses chants décousus – la puissance d’envoûtement31.
- 32 Comme le rappelle Yves Vadé, cette assimilation de deux « figures mythiques au départ hétérogènes » (...)
- 33 Ibid. Voir également Lise Revol-Marzouk, « Sphinx/Sphinge », art. cit., p. 1738. Dans un scénario p (...)
- 34 Yves Vadé, « Le Sphinx et la chimère », Romantisme, n 15, p. 6.
- 35 Lise Revol-Marzouk, L’Énigme aux origines, op. cit.., p. 33-34.
- 36 Ibid.
15Ces deux traditions ont tendance à se confondre dans l’imaginaire du XIXe siècle32. Dans l’une et l’autre, le sphinx est une figure du secret, de l’énigme et du savoir occulte33. Le dictionnaire Littré indique d’ailleurs comme sens dérivé : « Ce qui est mystérieux ». Hegel fera du sphinx égyptien un « symbole du symbolisme »34. Figure hiératique investie d’un sens caché à découvrir, il incarne une conception hiéroglyphique et « symbolique » de l’énigme, au sens étymologique du terme (sum-bolein : mettre ensemble, réunir) dans l’espoir d’établir « une identité ultime entre les mots et les choses »35. La sphinx thébaine, en revanche, a une présence plus « diabolique » – au sens étymologique de dia-bolein, à savoir « diviser ». Le sens qu’elle donne à découvrir se manifeste de manière rhapsodique et plurivoque, au moyen d’énigmes qui jouent sur la polysémie du langage et qui témoignent « de l’essentielle fuite du sens dans l’immanence mobile des formes »36.
16Si La Tentation de saint Antoine met en scène le sphinx égyptien, l’arrière-plan thébain de cette créature laisse à penser que sous l’opposition tranchée entre le sphinx et la chimère subsiste une secrète parenté.
La Chimère et le Sphinx : Flaubert et Baudelaire
17Outre La Tentation de saint Antoine et « Chacun sa chimère », des références éparses à la chimère et au sphinx se trouvent chez les deux auteurs. Dans le cas de Flaubert, la seule évocation de la chimère en tant que créature mythologique apparaît dans Par les champs et par les grèves. Suite à une visite du muséum d’histoire naturelle de Nantes, Flaubert se livre à une méditation sur la beauté et la légitimité des créatures monstrueuses :
- 37 Gustave Flaubert, Par les champs et par les grèves, in Œuvres complètes, vol. II, édition publiée s (...)
Si ce que l’on appelle les monstruosités de la nature ont entre elles leurs rapports anatomiques, c’est-à-dire plastiques, et leurs lois physiologiques, c’est-à-dire nécessaires pour exister, […] pourquoi donc tout cela n’aurait-il pas sa beauté aussi, son idéal ? Les anciens ne le croyaient-ils point ? et leur mythologie est-elle autre chose qu’un univers monstrueux et fantastique, revêtu de formes impossibles à notre nature, et belles pourtant tant elles sont justes en elles-mêmes et harmoniques l’une à l’autre. N'adorez-vous pas les cheveux glauques des naïades et la voix des sirènes, gouffre de mélodie qui faisait tourbillonner les navires ? Qu’est-ce qui n’a pas trouvé la Chimère charmante, aimé sa narine de lion, ses ailes d’aigle qui bruissent et sa croupe à reflets verts ?37
- 38 Lettre à Louise Colet, 12 septembre 1853, Corr, II, p. 428.
- 39 Lettre à Louise Colet, 4 avril 1854, Corr, II, p. 543.
- 40 Lettre à Louise Colet, fin novembre 1847, Corr, I, p. 486. Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantep (...)
- 41 Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, 22 juin 1863, Corr, III, p. 331.
18Par ailleurs, le mot « chimère » apparaît fréquemment sous sa plume pour désigner son désir d’écrire. L’art est comparé à une « chimère enragée qui nous mord le cœur »38 et à une « grande et incessante chimère […] qui bombe son dos et montre ses dents d’une façon de plus en plus formidable, et impossible »39. Flaubert évoque « l’indomptable fantaisie qu[’il a] d’écrire » ainsi que sa « chimère de style » qui lui « use le corps et l’âme »40. « La vie n’est tolérable qu’avec une marotte, un travail quelconque », écrit-il à Mademoiselle Leroyer de Chantepie : « Dès qu’on abandonne sa chimère, on meurt de tristesse. Il faut se cramponner dessus et souhaiter qu’elle nous emporte »41.
19Les univers chimériques, toutefois, ont un statut ambigu. Dans la première Éducation sentimentale, les chimères de la fantaisie ainsi que l’attrait du monstrueux et de la sauvagerie expriment un désir d’évasion dont Jules reconnaît la légitimité, mais aussi les limites :
- 42 Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale (1845), in Œuvres de jeunesse, édition présentée, établi (...)
N’arrive-t-il pas à certains moments de la vie de l’humanité et de l’individu d’inexplicables élans, qui se traduisent par des formes étranges ? […] [O]n se rue à plaisir dans l’effréné, dans le monstrueux ; […]. Redevenu calme, l’homme ne se comprend plus lui-même, son propre esprit lui fait peur et il s’épouvante de ses rêves ; il se demande pourquoi il a créé les djinns et les vampires, où est-ce qu’il voulait aller sur le dos des griffons, dans quelle fièvre de la chair il a mis des ailes au phallus, et dans quelle heure d’angoisse il a rêvé l’enfer.
Compris comme développement de l’essence intime de notre âme, comme surabondance de l’élément moral, le fantastique a sa place dans l’art, […]. Quant à celui qu’engendre, de parti pris, la fantaisie de l’artiste, par l’impossibilité où il se trouve à exprimer son idée sous une forme réelle, humaine, il dénote généralement peu d’étendue dans l’esprit et plus de pauvreté, d’imagination qu’on ne le pense de coutume ; l’imagination en effet ne vit pas de chimères. Elle a son positif comme vous avez le vôtre ; elle se tourmente et se retourne pour l’enfanter, et n’est heureuse qu’après lui avoir donné une existence réelle, palpable, durable, pondérable, indestructible42.
20Une ambivalence similaire se fait jour dans son article « Des pierres de Carnac et de l’archéologie celtique », texte portant entre autres sur la fécondité et les périls de la rêverie. Flaubert ne convoque pas la figure de la chimère, mais celle, voisine, de l’hippogriffe :
- 43 « Des pierres de Carnac et de l’archéologie celtique », L’Artiste, nouvelle série, t. 3, 18 avril 1 (...)
Une rêverie, si vague qu’elle soit, peut vous conduire en des créations splendides, quand elle part d’un point fixe. Alors l’imagination, comme un hippogriffe qui s’envole, frappe la terre de tous ses pieds, et voyage en ligne droite dans les espaces infinis. Mais lorsque, s’acharnant sur un objet dénué de plastique et vide d’histoire, elle essaye d’en extraire une science et de recomposer un monde, elle demeure elle-même plus stérile et pauvre que cette matière brute, à qui la vanité des bavards prétend trouver une forme et donner des chroniques43.
- 44 « Du reste n’assimilez pas la vision intérieure de l’artiste à celle de l’homme vraiment halluciné. (...)
21Si la rêverie est ici considérée comme vaine lorsqu’elle s’exerce sur des objets inadéquats, elle constitue plus généralement une puissance dangereuse en tant que foyer potentiel d’hallucinations. Aussi Flaubert – sujet aux hallucinations – se montre-t-il très soucieux, dans sa célèbre lettre à Taine, de distinguer les hallucinations pathologiques – source de terreur – des hallucinations artistiques – source au contraire de joie et de maîtrise44.
- 45 Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale (1845), OC, I, p. 1038.
- 46 Lettre à Ernest Chevalier, 9 avril 1851, Corr, I, p. 776.
22Mais Flaubert est surtout hanté par la figure du sphinx, et ce, avant même qu’il n’effectue son voyage en Orient. La première Éducation sentimentale évoque « ces sphinx monstrueux qui restent couchés sur le sable des déserts »45. La découverte du sphinx de Gizeh – statue beaucoup plus ensablée à l’époque qu’elle ne l’est aujourd’hui – est l’un des épisodes marquants de son voyage en Orient. « La vue du Sphinx a été une des voluptés les plus vertigineuses de ma vie »46, écrit-il à son ami d’enfance Ernest Chevalier :
- 47 Lettre à sa mère, 14 décembre 1849, Corr, I, p. 551.
Ç’a été plus fort que moi, confie-t-il à sa mère, j’ai lancé mon cheval à fond de train. Maxime m’a imité, et je suis arrivé au pied du Sphinx. En voyant cela (qui est indescriptible, il faudrait 10 pages, et quelles pages !), la tête m’a un moment tourné, et mon compagnon était blanc comme le papier sur lequel j’écris. Au coucher du soleil, le Sphinx et les trois Pyramides toutes roses semblaient noyés dans la lumière ; le vieux monstre nous regardait d’un air terrifiant et immobile. Jamais je n’oublierai cette singulière impression47.
23Le choc est tel que Flaubert revient à plusieurs reprises sur cette apparition en l’abordant à chaque fois sous des angles différents :
- 48 Gustave Flaubert, Voyage en Orient, OC, II, p. 626. Une lettre à Louis Bouilhet reprend la même idé (...)
Vers 3 heures et demie, nous touchons presque au désert où les trois pyramides se dressent. Je n’y tiens plus et lance mon cheval qui part au grand galop, pataugeant dans le marais. Maxime, deux minutes après, m’imite. Course furieuse – je pousse des cris malgré moi – nous gravissons dans un tourbillon jusqu’au Sphinx […] [I]l grandissait, grandissait et sortait de terre, comme un chien qui se lève48.
24Flaubert décrit ensuite le sphinx – dont il mentionne le surnom de « père de la terreur » – en se montrant très sensible au paysage et aux notations colorées :
- 49 Gustave Flaubert, Voyage en Orient, OC, II, p. 626.
Le sable, les pyramides, le Sphinx, tout gris et noyé dans un grand ton rose ; […] nous nous arrêtons devant le Sphinx – Il nous regarde d’une façon terrifiante. Maxime est tout pâle ; j’ai peur que la tête ne me tourne, et je tâche de dominer mon émotion49.
25Flaubert livre peu après une nouvelle description de la statue, en mettant cette fois l’accent sur son aspect décati. L’expérience effarante du sublime cède la place à un regard clinique écornant l’aura majestueuse du sphinx :
- 50 Ibid., p. 629.
Nous fumons une pipe assis par terre sur le sable en le considérant. Ses yeux semblent encore pleins de vie ; le côté gauche est blanchi par les fientes d’oiseaux […]. Il est juste tourné vers le soleil levant ; sa tête est grise ; oreilles fort grandes et écartées comme un nègre – le nez absent ajoute à la ressemblance en le faisant camard ; au reste il était certainement éthiopien, les lèvres sont épaisses – son cou est usé et rétréci – devant sa poitrine, un grand trou dans le sable, qui le dégage50.
- 51 Gustave Flaubert, Salammbô, in Œuvres complètes, vol. III, édition publiée sous la direction de Cla (...)
- 52 Ibid., p. 622.
- 53 Ibid., p. 665.
- 54 Ibid., p. 676.
- 55 Ibid., p. 723.
26D’autres mentions du sphinx apparaissent dans Salammbô et dans L’Éducation sentimentale. Dans Salammbô, les prêtresses de Tanit « plus immobiles que des sphinx », « dardaient leurs grands yeux noirs sur l’armée qui montait »51. Les « Interprètes », lors des négociations avec les barbares, sont « coiffés comme des sphinx » et portent « un perroquet tatoué sur la poitrine »52. Sur les dalles du temple de Moloch « étaient accroupis, comme des sphinx, des lions énormes, symboles vivants du Soleil dévorateur »53. Des « hommes coiffés comme des sphinx et munis de bâtons »54 frappent une foule en haillons pour éviter qu’elle ne s’approche trop près de Hamilcar. Mais c’est surtout la figure du prêtre Schahabarim qui permet à Flaubert de renouer avec ses souvenirs d’Orient et d’évoquer le surnom de la créature : en effet le prêtre jette « un coq noir sur un feu de sandaraque, devant le poitrail du Sphinx, le Père-de-la-Terreur »55.
- 56 Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, in Œuvres complètes, vol. IV, édition établie par Gisèl (...)
27Dans L’Éducation sentimentale, la référence au sphinx prend un tour à la fois carnavalesque et lugubre puisqu’elle a pour cadre un bal masqué où sous le faste des festivités affleurent la misère et la conscience désabusée d’une fin prochaine. Ainsi, une jeune femme déguisée en Sphinx qui « buvait de l’eau-de-vie, criait à plein gosier, se démenait comme un démon » se met à cracher du sang. Lorsque Frédéric l’enjoint de se soigner, elle réplique : « - Bah ! À quoi bon ? autant ça qu’autre chose ! la vie n’est pas si drôle ! »56.
- 57 Charles Baudelaire, « Salon de 1845 », OC, II, p. 376 ; « Le Voyage », in Les Fleurs du mal, OC, I, (...)
- 58 Charles Baudelaire, « La Solitude », in Le Spleen de Paris, OC, I, p. 313.
- 59 Charles Baudelaire, « Le Voyage », in Les Fleurs du mal, OC, I, p. 130.
- 60 Charles Baudelaire, « Bohémiens en voyage », ibid., OC, I, p. 18.
28Baudelaire est lui aussi attiré par les figures de la chimère et du sphinx. Ce poète amateur de « rêveries immenses » et des « caprices hardis de la fantaisie » connaît intimement le redoutable attrait des « pays chimériques »57. La solitude, remarque-t-il dans le poème du même nom, peut-être dangereuse, « pour l’âme oisive et divagante qui la peuple de ses passions et de ses chimères »58. Envoûtantes, les chimères sont aussi source de songes vains et d’immenses mélancolies. Ainsi, « le pauvre amoureux des pays chimériques » risque, dans « Le Voyage », de ne trouver qu’un « récif » au terme de ses « orgies » imaginaires59. Les bohémiens en voyage, pour leur part, connaissent « le morne regret des chimères absentes »60.
- 61 Charles Baudelaire, « La Beauté », ibid., OC, I, p. 21 ; « Avec ses vêtements ondoyants et nacrés » (...)
- 62 Charles Baudelaire, « Les Chats », ibid., p. 66.
- 63 Charles Baudelaire, « Spleen », ibid., p. 73.
29Le sphinx, dans son œuvre, se révèle une créature au sexe ambigu. Tantôt il est féminisé, à l’image de la Beauté « belle comme un rêve de pierre » qui « trône dans l’azur comme un sphinx incompris » ou bien il se voit associé à la « froide majesté de la femme stérile », femme « où l’ange inviolé se mêle au sphinx antique »61. Ou encore, il apparaît, au masculin, comme figure du mystère, du savoir ésotérique et du détachement songeur. Ainsi, les chats aux prunelles mystiques « prennent en songeant les nobles attitudes / Des grands sphinx allongés au fond des solitudes »62. De même, le poème « Spleen » évoque « un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux », sphinx « assoupi dans le fond d’un Sahara brumeux »63.
30En dépit de leurs contrastes, le sphinx et la chimère renvoient chez Flaubert et Baudelaire à la sphère du mystère et du rêve, tantôt sous forme d’une fantaisie légère, tantôt sous celle d’une songerie profonde. Ils soulèvent également la question des pouvoirs et des périls de l’imagination.
Un dialogue inédit : La Tentation de saint Antoine
- 64 Il faut souligner la nouveauté d’un tel dialogue entre deux créatures entretenant d’ordinaire un « (...)
- 65 Outre une réduction du dialogue au fil des versions, le changement le plus marquant concerne la pos (...)
- 66 Gustave Flaubert, La Tentation de saint Antoine (1856), OC, III, p. 90. Jean Seznec, « Saint Antoin (...)
- 67 Gustave Flaubert, La Tentation de saint Antoine (1856), OC, III, p. 90.
- 68 Ibid.
31La confrontation entre ces deux créatures est au cœur de La Tentation de saint Antoine64. Flaubert reprend cet épisode dans chaque version tout en lui donnant un infléchissement différent65. Le dialogue entre le sphinx et la chimère auquel assiste Antoine sans y participer peut être lu comme une mise en scène ludique de l’idéal romantique, mise en scène qui en pointe les limites et les apories. Flaubert, comme l’a signalé Jean Seznec, s’est probablement inspiré de la gravure de Jacques Callot pour sa représentation de la chimère qui « saut[e], vol[e], crach[e] du feu par les narines, et de sa queue de dragon se frapp[e] les ailes »66. La scène est introduite par un monologue où Antoine a l’impression que ses pensées « se corporifient d’elles-mêmes »67, ce qui accentue la dimension hallucinatoire de la vision. Il aperçoit d’abord indistinctement, « deux bêtes monstrueuses. L’une rampe, l’autre voltige »68.
- 69 Charles Baudelaire, « La Beauté », in Les Fleurs du mal, OC, I, p. 21.
- 70 Gustave Flaubert, La Tentation de saint Antoine (1856), OC, III, p. 91.
32La chimère – comme on l’a vu – est l’emblème privilégié d’une esthétique composite qui pratique le mélange des tons. Elle s’affirme par ailleurs comme puissance créatrice en perpétuel mouvement, loin de l’idéal classique lequel – selon Baudelaire – « hait le mouvement qui déplace les lignes »69. La chimère romantique donne entière licence aux caprices de la fantaisie. La géométrie de la ligne droite cède le pas à l’arabesque, la spirale ou la ligne brisée. Aux formes unes se substituent des assemblages hétéroclites. Le texte souligne l’insatiable énergie de cette chimère qui « plane sur les monts », compose des paysages, « bâti[t] des architectures étranges », invente « les idoles à quatre bras, les religions dévergondées, les coiffures ambitieuses »70.
33Parallèlement, Flaubert signale le pouvoir d’illusion et le charme enjôleur de cette créature : elle promet aux hommes ce qui répond à leurs plus chers désirs : l’amour, le bonheur, la gloire, les bonnes résolutions, les manies, jusqu’à leur faire perdre le sens des réalités. Elle verse ainsi l’ivresse à des matelots sur le point de faire naufrage. Les artifices qu’elle déploie sont d’autant plus redoutables qu’ils sont porteurs de mort et de destruction :
- 71 Ibid.
Je pousse les matelots aux voyages d’aventure. Ils aperçoivent dans la brume des îles merveilleuses avec des dômes de diamants, des pâturages verts, des femmes nues qui dansent, et ils sourient à toutes ces ivresses qui chantent dans leur âme au milieu des grands flots se refermant sur le navire sombré71.
34Dans la version de 1856, la chimère se révèle moins loquace que dans celle de 1849. Flaubert a supprimé un certain nombre de passages, notamment celui où la chimère se déclare la grande inspiratrice des poètes. Cette suppression signale une prise de distance de Flaubert vis-à-vis du romantisme échevelé de sa jeunesse, encore perceptible dans cet extrait de la première version :
- 72 Gustave Flaubert, La Tentation de saint Antoine (1849), OC, II, p. 483.
Autour du flambeau des poètes je voltige en délire ; mon haleine lève leurs chevelures et ils bondissent au contact soudain des pensées qui les frôlent ; d’une voix faite pour eux j’apporte à leur oreille l’harmonie des mondes […] je leur murmure des rythmes, je leur étale des couleurs, je les fonds en tendresses, je les déchire avec des énergies d’un autre monde et il leur apparaît à travers un crépuscule d’or des colosses terrifiants qui les font crier d’enthousiasme72.
- 73 Gustave Flaubert, La Tentation de saint Antoine (1856), OC, III, p. 91.
- 74 Ibid. Dans le dossier de la Tentation de 1849, Flaubert fait la remarque suivante : « C’est la Pens (...)
35Dans la deuxième version, Flaubert veille ainsi à créer un dialogue plus équilibré entre le sphinx et la chimère même si cette dernière – fière de ses prouesses – continue de dominer la conversation face à son interlocuteur songeur et taciturne. Ce souci d’équilibre permet de présenter la chimère et le sphinx comme deux forces complémentaires qui s’attirent et se repoussent, tout en ayant foncièrement besoin l’une de l’autre. En effet, la pensivité du sphinx et son ancrage dans le monde sensible – « je songe et je calcule. […] Je vois la poussière qui tourbillonne, le soleil qui luit, j'entends le vent qui souffle »73 – sont en mesure de pondérer les frasques de la chimère et de donner consistance aux rêves qu’elle dissémine aux quatre vents. Inversement, la légèreté et l’insouciance de la chimère peuvent aider le sphinx à sortir de sa torpeur et de son apathie : « Ô Fantaisie ! Fantaisie ! emporte-moi sur tes ailes pour désennuyer ma tristesse ! »74 Foyer d’illusion et invitation à l’errance, la chimère est une force vive, une source de mouvement.
36De ce point de vue, l’union du sphinx et de la chimère pourrait se lire comme l’accomplissement du projet romantique : le chatoiement kaléidoscopique de la fantaisie s’allierait à la quête d’un sens caché, inaccessible à la seule raison. Le gardien du secret et la vagabonde folâtre retrouveraient l’unité perdue et s’épanouiraient dans cette union des contraires.
- 75 Gustave Flaubert, La Tentation de saint Antoine (1856), OC, III, p. 92.
- 76 Jean-Pierre Richard, « Le silence du Sphinx : entretien de Philippe Dufour avec Jean-Pierre Richard (...)
- 77 Gustave Flaubert, La Tentation de saint Antoine (1856), OC, III, p. 92.
- 78 Gustave Flaubert, La Tentation de saint Antoine (1874), in Œuvres complètes, vol. V, édition établi (...)
37Toutefois, l’hymen escompté n’a pas lieu. En rupture avec le romantisme éthéré, Flaubert donne un tour animal et grotesque à la rencontre : si la chimère, comparée à une « hyène en chaleur »75, demande au sphinx de s’accoupler à elle, la tentative est vite avortée par la lourdeur et la maladresse de celui que Jean-Pierre Richard décrit comme un « rabat-joie, nihiliste [et] impuissant »76. Les aboiements et les grognements des deux créatures sous forme d’onomatopées – Elle aboie. Houahô ! houahô ! […] Il grogne. Heoûm ! eûm ! »77 – ajoutent au potentiel grotesque de la scène. Il faut noter que Flaubert fera disparaître ces notations sonores dans la version de 1874 pour s’en tenir à la vision féerique d’un sphinx qui « disparaît dans le sable »78.
- 79 OC, II, p. 92
- 80 OC, V, p. 34. Cette figure apparaît dès les scénarios de 1849 dans un rapport d’opposition au savoi (...)
- 81 Voir à ce sujet Jean Seznec, art. cit.
38De fait, l’idéal d’une harmonie des contraires se heurte à de multiples résistances. Comme le signale Yves Vadé, le sphinx inerte dont les pieds « ne peuvent plus se relever » et où « le lichen, comme une dartre, a poussé sur [s]a bouche »79 incarne un savoir ésotérique révolu, appelé à être remplacé par l’enfant aux « cheveux blancs » et à la « tête prodigieusement grosse »80 de la science moderne. Il s’agit donc moins, pour Flaubert, de restaurer une illusoire unité perdue que de dépasser le projet romantique au profit d’une conciliation de la fantaisie et du savoir positif, alliance qui sera au fondement de son esthétique81.
39La chimère flaubertienne, à la fois folâtre et terre à terre, pleine de contradictions et de désirs, cède la place, dans le poème de Baudelaire à un monstre redoutable. Des deux créatures mythologiques, seule la chimère est mentionnée explicitement. Pourtant, tout se passe comme si la figure du sphinx venait elle aussi hanter le texte et contribuer à la nature énigmatique de ce poème en prose.
Chimères baudelairiennes
- 82 Sur les caractéristiques du paysage sublime, voir Yvon Le Scanff, Le Paysage romantique et l’expéri (...)
40« Chacun sa chimère » nous transporte dans un monde désolé aux antipodes des paysages sublimes, bien qu’il s’y apparente par son immensité et son absence de limites82.
- 83 Charles Baudelaire, « Chacun sa chimère », OC, I, p. 282.
Sous un grand ciel gris, dans une grande plaine poudreuse, sans chemins, sans gazon, sans un chardon, sans une ortie, je rencontrai plusieurs hommes qui marchaient courbés.
Chacun d’eux portait sur son dos une énorme Chimère, aussi lourde qu’un sac de farine ou de charbon, ou le fourniment d’un fantassin romain83.
- 84 Comme l’a montré Martin Rueff, le sublime pour Baudelaire, suppose une « poétique du cadre » comme (...)
- 85 Baudelaire convoque à plusieurs reprises ce type de paysage. On peut songer notamment aux « terrain (...)
- 86 Comme le suggère Edmund Burke, une plaine ne peut inspirer d’étonnement sublime (Recherche philosop (...)
- 87 Cette minéralité se distingue de la monumentalité des roches et des pierres, souvent associées au s (...)
41Cet univers inhospitalier et désertique n’offre du sublime qu’un pendant négatif ou une variante exténuée84. Placé sous le signe de la mort, ce locus horribilis85 où chemine un lugubre cortège substitue au pathos des cimes et des abîmes l’horizontalité morne d’une vaste plaine86. L’environnement sec et minéral, composé de poudre et de poussière, signale l’effritement du moi. Cette minéralité poudreuse87 est à l’image de la mélancolie, liée à la terre sèche et froide selon la théorie des humeurs. Les différences s’estompent et la matière rugueuse, à l’état brut, s’impose au détriment des formes et des contours achevés.
- 88 Charles Baudelaire, « Chacun sa chimère », OC, I, p. 282.
- 89 Marie Blaise, « À propos du “haut pays sans nom” : paysage mélancolique et traditions modernistes » (...)
- 90 Sur l’ambiguïté de l’horizon comme « limite et […] ouverture sans fond », voir Michel Collot, « Hor (...)
- 91 Jérôme Thélot, Baudelaire, Violence et poésie, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des idées », 1993, (...)
- 92 Charles Baudelaire, « Chacun sa chimère », OC, I, p. 283.
42Par ailleurs, le paysage se caractérise par son indétermination et son abstraction. Le poème esquisse un univers austère et dénudé, réduit à l’essentiel. La tendance à l’épure s’observe dans le registre des couleurs, limité au contraste du noir et du blanc. L’accumulation de négations – « sans chemins, sans gazon, sans un chardon, sans une ortie »88 – crée un sentiment de vide qui accentue la nature désertique du lieu. Ce paysage minimaliste s’apparente ainsi aux terres gastes médiévales, terres vaines (wasteland en anglais) frappées d’une stérilité fondamentale89. L’immensité d’un espace réduit à ses plus simples éléments n’en crée pas moins un effet d’étouffement et d’enfermement en raison de la lourdeur suggérée par les sacs de farine ou de charbon. Dans un horizon sans au-delà90, la plaine poudreuse se confond avec le ciel, créant ainsi « la pulvérisation des différences » et « l’abolition de l’écart entre ciel et terre »91. « Sous la coupole spleenétique du ciel »92 règne un sentiment de déréliction.
- 93 Ibid., p. 282.
- 94 De fait, on ne peut imaginer plus vif contraste avec les représentations romantiques de la chimère, (...)
- 95 Charles Baudelaire, « Chacun sa chimère », OC, I, p. 282.
43Les seules forces vives de ce paysage sont les monstrueuses Chimères. Leur aspect est diamétralement opposé à la chimère aux yeux verts flaubertienne. Loin d’être légères et insaisissables, les chimères baudelairiennes sont agrippées aux corps des hommes. Elles les enveloppent et les oppriment, en entravant leur liberté de mouvement. De fait, les êtres humains se voient réduits à l’état de « monture[s] »93 dans cet étrange attelage. Ce sont elles qui guident les pensées, les désirs et les mouvements d’individus voués à un cheminement dont ils ignorent le but94. La domination des monstres est signalée par le fait que « leur tête fabuleuse » surmonte « le front de l’homme »95. Leur emprise sur les pensées et les rêves humains est telle qu’elle échappe à la conscience ou du moins à la volonté de ces marcheurs aux visages fatigués, sérieux et résignés.
- 96 Ibid., p. 283.
44Il semble ainsi que ce poème enterre définitivement le rêve romantique d’une libre fantaisie capable, en se jouant, d’ouvrir de nouveaux horizons ou de créer des mondes imaginaires. Le rêve romantique, dépouillé de tout pouvoir fécondant, se voit réduit au statut d’illusion en pure perte, illusion d’autant plus tenace qu’elle n’a d’autre visée que celle de perpétuer sa vacuité. L’évocation de la chimère opprimant sa victime marque l’absence de recul, de distance ludique et de jeu libérateur. D’où la vision troublante d’individus « condamnés » à avancer et « à espérer toujours »96. S’ils n’ont pas encore décidé de faire halte auprès d’un arbre mort comme Vladimir et Estragon dans En attendant Godot, ils appartiennent à la même lignée des hommes en déshérence qui ne cessent d’attendre en vain ou de poursuivre l’inaccessible.
45Ce poème porte ainsi sur la perte du sens dans un monde désenchanté, sans perspective de salut ni de rémunération transcendante. Il révèle également la nécessité de la croyance et de l’illusion, peu importe leur objet. Cette nécessité, à la fois impérieuse et dérisoire, voue les hommes à cheminer à l’aveuglette : par leur résignation, ils se mettent à la merci de cette puissance aliénante qui a pris possession d’eux-mêmes et qui se meut en fardeau.
- 97 Ibid.
- 98 Ibid.
- 99 Charles Baudelaire, « Le Peintre de la vie moderne », OC, II, p. 690.
- 100 Charles Baudelaire, « Spleen », OC, I, p. 73.
46Le poème se clôt sur la capitulation du narrateur qui se détourne avec indifférence du « cortège » lequel « s’enfonc[e] dans l’atmosphère de l’horizon, à l’endroit où la surface arrondie de la planète se dérobe à la curiosité du regard humain »97. Le narrateur se sent alors « plus lourdement accablé qu[e] ne l’étaient [les hommes] eux-mêmes par leurs écrasantes Chimères »98. Le regard indifférent scelle symboliquement la mort de la poésie. En effet, celle-ci, selon Baudelaire, requiert la faculté d’étonnement propre à l’enfance et au génie, défini comme « enfance retrouvée à volonté »99. Face à ce monde crépusculaire frappé de mélancolie, le regard du poète s’éteint et s’abandonne à la « morne incuriosité »100 de l’ennui.
- 101 Charles Baudelaire, « Chacun sa chimère », OC, I, p. 282.
- 102 Charles Baudelaire, ibid. Notons que Flaubert avait fait lire à Baudelaire quelques chapitres de Sa (...)
- 103 Ce poème a d’ailleurs suscité des interprétations fort disparates. Outre les parallèles avec une gr (...)
47Le plus troublant – si l’on garde le dialogue de Flaubert à l’esprit – est à quel point ces chimères baudelairiennes s’apparentent au sphinx. Elles en ont la lourdeur et la force d’inertie ainsi que l’aura à la fois effrayante et mystérieuse : elles étreignent les hommes de leurs « muscles élastiques et puissants »101, fidèles en cela à l’étymologie du mot sphinx qui signifie « serrer », « étouffer », « étrangler ». Comme le Père-la-Terreur, elles ont elle aussi le pouvoir de terrifier en ressemblant à l’« un de ces casques horribles par lesquels les anciens guerriers espéraient ajouter à la terreur de l’ennemi »102. Par ailleurs, elles sont plongées dans le mutisme. Leur pouvoir illimité se construit sur un silence. Le poème en prose lui-même – sorte de texte sphinx – reste mystérieux et énigmatique103. Il semble que ce poème ait opéré l’alliance du sphinx et de la chimère, mais une alliance aux antipodes de celle espérée par Flaubert. Dans cet univers exsangue, la chimère a englouti le sphinx. L’enjeu n’est plus de se mettre en quête d’un sens énigmatique et occulté, mais d’en contempler la désolante absence.
48« Chacun sa chimère » condamne ainsi le rêve romantique beaucoup plus radicalement que ne l’a fait Flaubert dans son dialogue de la Tentation. Alors que Flaubert joue avec cet héritage romantique tout en essayant de brider son lyrisme naturel en s’appuyant sur les savoirs et sur une discipline de travail exigeante, Baudelaire semble le réduire à néant.
- 104 Charles Baudelaire, Corr, II, p. 471. Flaubert se décrit lui aussi comme un « vieux romantique, enr (...)
- 105 Charles Baudelaire, « Le Poème du hachisch », in Les Paradis artificiels, OC, I, p. 408.
- 106 Ibid.
- 107 Charles Baudelaire, « Un mangeur d’opium », in Les Paradis artificiels, OC, I, p. 497.
- 108 Charles Baudelaire, « Le Thyrse », in Le Spleen de Paris, OC, I, p. 335-336.
- 109 Lettre à Narcisse Ancelle, 18 février 1866, Corr, II, p. 610.
49Pourtant, dans une lettre du 9 mars 1865 à Michel Levy, il continue de se qualifier, lui et Flaubert, de « vieux romantiques »104. Par ailleurs, il célèbre l’imagination comme reine des facultés et loue le pouvoir fécondant du rêve, surtout du rêve qu’il nomme « hiéroglyphique »105. À la différence du « rêve naturel » lequel emprunte ses matériaux dans les activités et les préoccupations de la journée, et n’est, en ce sens, qu’un prolongement onirique de l’état de veille, le « rêve hiéroglyphique » représente « le côté surnaturel de la vie »106 et se tourne vers le mystère et la poésie : « La faculté de rêverie est une faculté divine et mystérieuse, souligne-t-il dans les Paradis artificiels ; car c’est par le rêve que l’homme communique avec le monde ténébreux dont il est environné »107. Dans « La Chambre double » – poème précédant « Chacun sa chimère » –, le poète s’adonne à une rêverie somptueuse avant de connaître un dur retour à la réalité. De même, « Le Thyrse » – poème dédié à Franz Liszt – célèbre l’alliance de la volonté et de la fantaisie dont les « méandres capricieux » « exécutent un mystique fandango autour du bâton hiératique »108. Plus généralement, Baudelaire attribue un rôle clé à la fantaisie dans la création poétique : « Il y a donc une poésie fantaisiste, et une poésie qui ne l’est pas. Qu’est-ce que c’est que celle-là qui n’est pas basée sur la fantaisie de l’artiste, du poète, c’est-à-dire sur sa manière de sentir ? »109
- 110 Charles Baudelaire, « Un mangeur d’opium », in Les Paradis artificiels, OC, I, p. 479. « Travailler (...)
- 111 Lettre à Madame Aupick, 25 décembre 1857, Corr, I, p. 435 ; ibid., p. 436 ; ibid. ; lettre à Madame (...)
50Comment lire dès lors « Chacun sa chimère » ? D’un côté, la rêverie est condamnée lorsqu’elle incline à l’inaction et que – semblable à l’opium – elle paralyse la volonté et ne s’accompagne d’aucune création, rendant ainsi incapable de « franchir le pont qui sépare les campagnes imaginaires de la rêverie des moissons positives de l’action »110. L’« irrésistible Indifférence » qui s’abat sur le poète conjure sous forme allégorique les craintes les plus profondes de Baudelaire : la stérilité, le sentiment d’impuissance, la procrastination, l’ataraxie. Les lettres de Baudelaire à sa mère révèlent l’ampleur de son angoisse et de ses hantises. Il y évoque ses « affreuses langueurs », « ses abîmes d’indolence », sa « douloureuse lâcheté », son « immense découragement », « sa volonté affaiblie », sa « cruelle paresse », la « terrible rêverie », ses « lambineries dans l’exécution », sa vie « mal dilapidée » ou encore sa « léthargie prolongée »111.
- 112 Jérôme Thélot, Baudelaire, Violence et poésie, op. cit., p. 77.
51D’un autre côté, si les hommes accablés par leur fardeau chimérique incarnent la vanité du rêve poétique, ils en soulignent également, par leur cheminement, la présence insistante et la quête obstinée. « Chacun sa chimère », poème mélancolique sur la mort de la poésie, témoigne d’un art poétique accompli. Si ce « précipité de la tristesse baudelairienne »112 est animé par la tentation du néant, il n’en illustre pas moins le pouvoir sublimatoire de l’écriture, capable de transformer l’inertie mélancolique en visions poétiques. De ce point de vue, ce poème en prose célèbre à sa façon la fantaisie que Flaubert a évoquée sous les traits de la chimère. Ce texte consacré au fardeau des vaines illusions, à l’éclipse du sens et au pouvoir délétère de l’indifférence affirme, par son existence même, le dépassement de cette impasse. Par sa combinaison de magie suggestive et de maîtrise formelle, il devient lui-même une chimère poétique.
- 113 Lettre à Narcisse Ancelle, 18 février 1866, Corr, II, p. 610.
- 114 De même que Flaubert souligne sa terreur face aux hallucinations incontrôlées, Baudelaire, dans « U (...)
- 115 Lettre à Louise Colet, 6 juillet 1852, Corr, II, p. 127 ; lettre à Louis Bouilhet, 8 octobre 1857, (...)
52Qu’il s’agisse du dialogue flaubertien ou de l’énigmatique chimère baudelairienne qui semble s’être assimilée les propriétés du sphinx, les deux créatures se révèlent indispensables et complémentaires. Elles s’enrichissent mutuellement de leurs tensions et doivent, pour se féconder, s’allier l’une à l’autre. La fantaisie et l’imagination – que Baudelaire définit également comme « manière de sentir »113 – restent au cœur de la démarche des deux auteurs, même si ceux-ci s’éloignent des illusions romantiques de leur jeunesse au profit d’une nouvelle lucidité. Le dialogue du sphinx et de la chimère dans La Tentation de saint Antoine de même que le poème en prose de Baudelaire mettent en œuvre ces facultés précieuses et redoutables que sont l’imagination et la rêverie. Trouver un équilibre entre la fantaisie et le calcul, c’est tenter de faire du rêve et de l’imagination une source de création, et non un prétexte à procrastination ou une dérive dans les supplices de l’hallucination114. Les rêves hiéroglyphiques célébrés par Baudelaire restituent à l’art poétique sa magie suggestive et sa force d’énigme permettant ainsi – dans l’idiome flaubertien – de « faire sentir », de « faire voir », et de « faire rêver »115.
Notes
1 Victor Hugo, Quatrevingt-treize, édition présentée, établie et annotée par Yves Gohin, Paris, Gallimard, 2023, p. 448.
2 L’Artiste, 21 décembre 1856, p. 19-22 ; 28 décembre 1856, p. 39-40 ; 11 janvier 1857, p. 67-73 ; 1er février 1857, p. 114-119. Le dialogue du sphinx et de la chimère a paru dans la livraison du 1er février.
3 Charles Baudelaire, « M. Gustave Flaubert. Madame Bovary – La Tentation de saint Antoine », L’Artiste, 18 octobre 1857, p. 105-109, ici p. 108. Repris dans Charles Baudelaire, Œuvres complètes, vol. II, texte établi, présenté et annoté par Claude Pichois, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1976, p. 76-86, ici p. 85 (désormais OC, suivi du volume et de la page).
4 Ibid., p. 109.
5 Dès 1845, il publie « À une créole », en signant Baudelaire Dufays, L’Artiste, 4e série, tome IV, 25 mai 1845, p. 60.
6 « Chacun la sienne », La Presse, mardi 26 août 1862. Baudelaire publie le même jour « À Arsène Houssaye », « L’Étranger », « Le Désespoir de la vieille », « Le Confiteor de l’Artiste » « Un Plaisant », « La Chambre double », « Le Fou et la Vénus », « Le Chien et le Flacon » et « Le mauvais Vitrier ». Le lendemain, mercredi 27 août, paraissent dans le même journal « À une heure du matin », « La Femme sauvage et la petite maîtresse », « Les Foules », « Les Veuves » et « Le vieux saltimbanque ».
7 Charles Baudelaire, lettre à Narcisse Ancelle, 5 mars 1852, in Correspondance, vol. 1, texte établi, présenté et annoté par Claude Pichois avec la collaboration de Jean Ziegler, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1973, p. 188 (désormais Corr, suivi du volume et de la page).
8 Sur ce dialogue, voir notamment Yves Vadé, « Le Sphinx et la chimère II », Romantisme, n 16, 1977, p. 71-75 ; Gisèle Séginger, « La Chimère, figure de l’écrivain libéré. Éthique et fantaisie dans Les Tentations de Flaubert », in Joseph-Marc Bailbé (éd.), La Fantaisie, Rouen, C.A.E.L., 1995, p. 49-57 ; et Gisèle Séginger, « De l’absolu à la chimère : Les Tentations de Saint-Antoine », in Flaubert, une éthique de l’art pur, Paris, SEDES, « Questions de littérature », 2000, p. 156-161.
9 Charles Baudelaire, « Salon de 1859 », OC, II, p. 620.
10 Voir, sur ce point, Yves Vadé, « Le Sphinx et la chimère », Romantisme, n 15, 1977, p. 3-4.
11 Cité par Didier Ottinger, « Chimères », in Chimères, ouvrage publié sous la direction de Didier Ottinger, Le Méjan, Actes Sud, p. 9.
12 Sur cette généalogie, voir Lorraine Daston, « Die Chimäre », in Zoologicon. Ein kulturhistorisches Wörterbuch der Tiere, édité par Christian Kassung, Jasmin Mersmann et Olaf B. Rader, Munich, Wilhelm Fink Verlag, 2012, p. 78-82. Voir également Didier Ottinger (éd.), « Chimères », in Chimères, op. cit.
13 Françoise Frontisi-Ducroux, « Chimère contre Pégase », in Chimères, op. cit., p. 25.
14 Ibid.
15 Yves Vadé, « Le Sphinx et la chimère », Romantisme, n 15, p. 4.
16 Horace, Art poétique, Épître aux Pisons, texte établi et traduit par François Villeneuve, Paris, Les Belles Lettres, 1967, p. 202-203.
17 Didier Ottinger, Chimères, op. cit., p. 10.
18 Sur ce parcours étymologique, voir Almut Pohle, « Sphinx und Chimäre. Zu einer Episode der Tentation de saint Antoine », in Dieter Beyerle (éd.), Aufsätze und Themen- und Motivgeschichte. Festschrift für Hellmuth Petriconi zum siebzigsten Geburtstag am 1. April 1965 von seinen Hamburger Schülern, Hamburger Romanistische Studien / Reihe A, 1965, p. 139-141.
19 Gérard de Nerval, Voyage en Orient, in Œuvres complètes, vol. II, édition publiée sous la direction de Jean Guillaume et de Claude Pichois avec, pour ce volume, la collaboration de Jacques Bony, Max Milner et Jean Ziegler et avec le concours de Michel Brix et d’Antonia Fonyi, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1984, p. 675.
20 Gérard de Nerval, « Histoire véridique du canard », in Œuvres complètes, vol. I, édition publiée sous la direction de Jean Guillaume et de Claude Pichois avec, pour ce volume, la collaboration de Christine Bomboir, Jacques Bony, Michel Brix, Jean Céard, Lieven D’Hulst, Jean-Luc Steinmetz et Jean Ziegler et avec le concours de Pierre Enckell et d’Antonia Fonyi, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1989, p. 860. Sur le rôle de la fantaisie dans l’esthétique nervalienne, voir les belles analyses de Filip Kekus, Nerval fantaisiste, notamment le chapitre « Une poétique de la chimère » (Paris, Classiques Garnier, 2019, p. 531-587).
21 Gérard de Nerval, Lettre à Victor Loubens, [fin de 1841 ?], in Œuvres complètes, vol. III, édition publiée sous la direction de Jean Guillaume et de Claude Pichois avec, pour ce volume, la collaboration de Jacques Bony, Michel Brix, Lieven D’Hulst, Vincenette Pichois, Jean-Luc Steinmetz et Jean Ziegler et le concours d’Antonia Fonyi, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1983, p. 1488.
22 Ibid., p. 1487. On notera que Dumas, après avoir publié « El Desdichado » sans l’autorisation de Nerval, a évoqué la folie du poète dont le « cerveau nourri de rêves et d’hallucinations » entraîne ses lecteurs « dans le pays des chimères et des hallucinations » (ibid., p. 450). Dans une reprise ironique et critique de cette accusation, Nerval, en signalant à son destinataire qu’il n’est « plus sur l’hippogriffe et qu’aux yeux des mortels [il a] recouvré ce qu’on appelle vulgairement la raison » (ibid., p. 449), dédie à Dumas Les Filles du feu en faisant valoir la richesse et la puissance créatrice des chimères de l’esprit face au soupçon d’égarement. Sur cette riposte nervalienne, voir Juan Rigoli, « Le fou et ses lecteurs (« À Alexandre Dumas », Aurélia) », in Lire le délire. Aliénisme, rhétorique et littérature en France au XIXe siècle, Paris, Fayard, 2001, p. 517-581.
23 Gisèle Séginger, Naissance et métamorphoses d’un écrivain. Flaubert et Les Tentations de saint Antoine, Paris, Honoré Champion, 1997, p. 385.
24 Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris, OC, I, p. 275.
25 Dans son avant-propos à la Comédie humaine, Balzac conjure ainsi la figure de la chimère pour souligner l’ambition de son projet et la nécessité de le confronter à la réalité : « L’idée première de La Comédie humaine fut d’abord chez moi comme un rêve, comme un de ces projets impossibles que l’on caresse et qu’on laisse s’envoler ; une chimère qui sourit, qui montre son visage de femme et qui déploie aussitôt ses ailes en remontant dans un ciel fantastique. Mais la chimère, comme beaucoup de chimères, se change en réalité, elle a ses commandements et sa tyrannie auxquels il faut céder » (Honoré de Balzac, Écrits sur le roman, textes choisis, présentés et annotés par Stéphane Vachon, Paris, Librairie générale française, « Le Livre de Poche », 2000, p. 278).
26 Sur la figure du sphinx, voir les précieux travaux de Lise Revol-Marzouk dont « Le Sphinx sans secret ? Décadence du mythe, poétique de l’énigme », in Mythes de la décadence, sous la direction d’Alain Montandon, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2001, p. 73-85 ; Lise Revol, « Sphinx/Sphinge », in Dictionnaire des mythes féminins, sous la direction de Pierre Brunel, Monaco, Éditions du Rocher, 2002, p. 1733-1748 ; « Le Sphinx, de l’Antiquité au romantisme. Étude sur la constitution d’un mythe poétique », thèse de doctorat en littérature et civilisation comparées, Université Paris IV, Sorbonne, 2003 ; Le Sphinx et l’abîme. Sphinx maritimes et énigmes romanesques dans Moby Dick et Les Travailleurs de la mer, Grenoble, UGA Éditions, 2008. En ligne https://books.openedition.org/ugaeditions/6039#text. Consulté le 28 décembre 2023. Voir également, L’Énigme aux origines. Le sphinx dans l’Antiquité égyptienne, grecque et romaine, Paris, Classiques Garnier, 2018.
27 Lise Revol-Marzouk, « Repères », in Le Sphinx et l’abîme, 2008.
28 Ibid.
29 Dans une lettre à Ernest Chesneau à propos du célèbre tableau « Œdipe et le Sphinx » (1864) de Gustave Moreau, Flaubert salue le peintre comme un artiste « que beaucoup de [s]es amis n’ont pas, selon [lui], suffisamment admiré », en ajoutant : « Mais pourquoi dites-vous le sphinx ? C’est, ici, la sphinx » (lettre du 27 septembre 1868, in Correspondance, vol. III, édition établie, présentée et annotée par Jean Bruneau, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1991, p. 807 (désormais Corr, suivie du volume et de la page). Ernest Chesneau publia par ailleurs un roman intitulé La Chimère en 1879 (Paris, Georges Charpentier). Sur la figure de la Sphinge comme étrangleuse, ravisseuse et mangeuse d’hommes, sur ses différentes résonances symboliques et allégoriques, et sur son importance dans l’esthétique décadente, voir Lise Revol, « Le Sphinx sans secret ? » et « Sphinx/Sphinge », art. cit.
30 Le Littré mentionne également une occurrence du mot « sphinx » au féminin, référence suggérée – selon toute vraisemblance – par l’ami de Flaubert, Frédéric Baudry, puisque ce collaborateur au Dictionnaire Littré renvoie ici à son propre ouvrage : « Ajoutez : Voici un exemple où sphinx est du féminin : Dans le voisinage de la cité de Thèbes, s'était posé sur un rocher élevé un horrible monstre au visage de femme et au corps de lion… et la respiration de cette sphinx, empoisonnant l'air pur du ciel, répandait dans leurs demeures une peste affreuse » (Les Dieux et les héros, contes mythologiques, traduit de l’anglais de G. COX par F. Baudry et E. Delerot, Paris, Hachette, 1876, p. 35).
31 Voir, sur ce point, Pierre Brunel, « La Sphinx », in Dix mythes au féminin, Paris, Librairie d’Amérique et d’Orient, 1999, p. 58.
32 Comme le rappelle Yves Vadé, cette assimilation de deux « figures mythiques au départ hétérogènes » est ancienne (« Le Sphinx et la chimère », Romantisme, n 15, p. 3).
33 Ibid. Voir également Lise Revol-Marzouk, « Sphinx/Sphinge », art. cit., p. 1738. Dans un scénario partiel, Flaubert note l’observation suivante : « Cerveau dur du sphinx. méditat. des sages – mine de la matière – pensée latente symbolisme » (Manuscrit N.a.f. 23671, f 213, cité par Gisèle Séginger, Flaubert, une éthique de l’art pur, op. cit., p. 156).
34 Yves Vadé, « Le Sphinx et la chimère », Romantisme, n 15, p. 6.
35 Lise Revol-Marzouk, L’Énigme aux origines, op. cit.., p. 33-34.
36 Ibid.
37 Gustave Flaubert, Par les champs et par les grèves, in Œuvres complètes, vol. II, édition publiée sous la direction de Claudine Gothot-Mersch, avec, pour ce volume, la collaboration de Stéphanie Dord-Crouslé, Yvan Leclerc, Guy Sagnes et Gisèle Séginger, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2013, p. 47 (désormais OC, suivi du volume et de la page).
38 Lettre à Louise Colet, 12 septembre 1853, Corr, II, p. 428.
39 Lettre à Louise Colet, 4 avril 1854, Corr, II, p. 543.
40 Lettre à Louise Colet, fin novembre 1847, Corr, I, p. 486. Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, 4 novembre 1857, Corr, II, p. 773.
41 Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, 22 juin 1863, Corr, III, p. 331.
42 Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale (1845), in Œuvres de jeunesse, édition présentée, établie et annotée par Claudine Gothot-Mersch et Guy Sagnes, OC, vol. I, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 1038-1039.
43 « Des pierres de Carnac et de l’archéologie celtique », L’Artiste, nouvelle série, t. 3, 18 avril 1858, p. 261-263, ici p. 263.
44 « Du reste n’assimilez pas la vision intérieure de l’artiste à celle de l’homme vraiment halluciné. Je connais parfaitement les deux états ; il y a un abîme entre eux. – Dans l’hallucination proprement dite, il y a toujours terreur, on sent que votre personnalité vous échappe, on croit qu’on va mourir. Dans la vision poétique, au contraire, il y a joie. C’est quelque chose qui entre en vous. – Il n’en est pas moins vrai qu’on ne sait plus où l’on est ? » (Lettre à Hippolyte Taine, 20 ? novembre 1866, Corr, III, p. 562-563).
45 Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale (1845), OC, I, p. 1038.
46 Lettre à Ernest Chevalier, 9 avril 1851, Corr, I, p. 776.
47 Lettre à sa mère, 14 décembre 1849, Corr, I, p. 551.
48 Gustave Flaubert, Voyage en Orient, OC, II, p. 626. Une lettre à Louis Bouilhet reprend la même idée, soulignant le choc et la dimension obsessionnelle de cette rencontre : « Quant à ce vieux Sphinx qui est au pied des Pyramides et qui semble les garder, nous sommes arrivés dessus au triple galop. Et j’ai éprouvé là un bon vertige. Max[ime] était plus pâle que mon papier. C’est bougrement drôle, et difficile à faire comprendre, ça avait été plus fort que moi. J’étais parti en avant, laissant tout là. Maxime m’avait rejoint sur le sable, et nous galopions comme des furieux, l'œil tendu vers le Sphinx (Abou Eloul = le père de la terreur) qui grandissait, grandissait et sortait de terre comme un chien qui se lève » (lettre du 15 janvier 1850, Corr, I, p. 570).
49 Gustave Flaubert, Voyage en Orient, OC, II, p. 626.
50 Ibid., p. 629.
51 Gustave Flaubert, Salammbô, in Œuvres complètes, vol. III, édition publiée sous la direction de Claudine Gothot-Mersch, avec, pour ce volume, la collaboration de Jeanne Bem, Yvan Leclerc, Guy Sagnes et Gisèle Séginger, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2013, p. 595.
52 Ibid., p. 622.
53 Ibid., p. 665.
54 Ibid., p. 676.
55 Ibid., p. 723.
56 Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, in Œuvres complètes, vol. IV, édition établie par Gisèle Séginger, avec la collaboration de Philippe Dufour et Roxane Martin, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2021, p. 267.
57 Charles Baudelaire, « Salon de 1845 », OC, II, p. 376 ; « Le Voyage », in Les Fleurs du mal, OC, I, p. 130.
58 Charles Baudelaire, « La Solitude », in Le Spleen de Paris, OC, I, p. 313.
59 Charles Baudelaire, « Le Voyage », in Les Fleurs du mal, OC, I, p. 130.
60 Charles Baudelaire, « Bohémiens en voyage », ibid., OC, I, p. 18.
61 Charles Baudelaire, « La Beauté », ibid., OC, I, p. 21 ; « Avec ses vêtements ondoyants et nacrés », ibid., p. 29.
62 Charles Baudelaire, « Les Chats », ibid., p. 66.
63 Charles Baudelaire, « Spleen », ibid., p. 73.
64 Il faut souligner la nouveauté d’un tel dialogue entre deux créatures entretenant d’ordinaire un « rapport d’exclusion », le savoir absolu du sphinx étant très éloigné des divagations inconsistantes de la chimère (Yves Vadé, « Le Sphinx et la chimère », Romantisme, n 15, p. 6). Gisèle Séginger souligne elle aussi que la chimère, en tant que « négation de l’Absolu », s’oppose au Sphinx, « maître silencieux du Sens » (« De l’absolu à la chimère », in Flaubert, une éthique de l’art pur, op. cit., p. 156). Yves Vadé rappelle toutefois que la possibilité d’une alliance du Sphinx et de la Chimère se fait jour dès l’époque romantique, notamment dans l’œuvre de Victor Hugo. Nerval, pour sa part, instaure une dialectique entre ces deux forces tout en privilégiant la figure de la chimère (« Le Sphinx et la chimère », Romantisme, n 15, p. 8-15).
65 Outre une réduction du dialogue au fil des versions, le changement le plus marquant concerne la position de l’épisode. Alors que dans les deux premières versions, le dialogue occupe une place médiane vers le milieu de la seconde partie en introduisant la série des peuples et des animaux fantastiques, il se situe dans la septième et dernière partie dans la troisième version (Vadé, « Le Sphinx et la chimère II », Romantisme, n 16, p. 72-73).
66 Gustave Flaubert, La Tentation de saint Antoine (1856), OC, III, p. 90. Jean Seznec, « Saint Antoine et les monstres : essai sur les sources et la signification du fantastique de Flaubert », PMLA, mars 1943, vol. 58, n° 1, p. 197. Flaubert possédait un exemplaire de cette gravure, comme en témoigne une lettre à Louise Colet : « J’ai déballé ma Tentation de saint Antoine et je l’ai accrochée à ma muraille […]. J’aime beaucoup cette œuvre. Il y avait longtemps que je la désirais » (lettre du 21-22 août 1846, Corr, I, p. 307).
67 Gustave Flaubert, La Tentation de saint Antoine (1856), OC, III, p. 90.
68 Ibid.
69 Charles Baudelaire, « La Beauté », in Les Fleurs du mal, OC, I, p. 21.
70 Gustave Flaubert, La Tentation de saint Antoine (1856), OC, III, p. 91.
71 Ibid.
72 Gustave Flaubert, La Tentation de saint Antoine (1849), OC, II, p. 483.
73 Gustave Flaubert, La Tentation de saint Antoine (1856), OC, III, p. 91.
74 Ibid. Dans le dossier de la Tentation de 1849, Flaubert fait la remarque suivante : « C’est la Pensée et la Fantaisie. Attraction de l’un vers l’autre. Hymen » (NAF 23671 f° 138 v°, cité par Vadé, « Le Sphinx et la chimère II », Romantisme, n 16, p. 79).
75 Gustave Flaubert, La Tentation de saint Antoine (1856), OC, III, p. 92.
76 Jean-Pierre Richard, « Le silence du Sphinx : entretien de Philippe Dufour avec Jean-Pierre Richard, suivi d’une microlecture de Flaubert par Jean-Pierre Richard », Flaubert, Études thématiques, en ligne depuis le 16 Mars 2015, consulté le 29 décembre 2023. URL: http://journals.openedition.org/flaubert/2414.
77 Gustave Flaubert, La Tentation de saint Antoine (1856), OC, III, p. 92.
78 Gustave Flaubert, La Tentation de saint Antoine (1874), in Œuvres complètes, vol. V, édition établie par Stéphanie Dord-Crouslé, Anne Herschberg Pierrot, Jacques Neefs et Pierre-Louis Rey, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2021, p. 147.
79 OC, II, p. 92
80 OC, V, p. 34. Cette figure apparaît dès les scénarios de 1849 dans un rapport d’opposition au savoir ésotérique du sphinx : « La Science, l’enfant en cheveux blancs, représente la science moderne, celle qui apprend, le Sphinx, la science en elle-même, celle que l’on ignore : l’un, la science moderne analytique, philosophique (sans famille, sans cœur ?) l’autre, la science antique » (NAF 23671 f° 138 v°, cité par Vadé, « Le Sphinx et la chimère II », Romantisme, n 16, p. 73). Le fait que le sphinx flaubertien, « à force de songer », n’ait « plus rien à dire » (OC, III, p. 92) scelle l’éclipse du sens. Gisèle Séginger souligne que dans la version de 1849, la Chimère est « la figure d’un art mélancolique, qui n’a pas surmonté le deuil de l’Absolu » (Flaubert, une éthique de l’art pur, op. cit., p. 157). La version de 1874, en revanche, consacre le triomphe de la Chimère, et donc de l’Illusion, sur le Sphinx qui disparaît dans les sables (ibid., p. 158-159).
81 Voir à ce sujet Jean Seznec, art. cit.
82 Sur les caractéristiques du paysage sublime, voir Yvon Le Scanff, Le Paysage romantique et l’expérience du sublime, Paris, Champ Vallon, « Pays-paysages », 2007.
83 Charles Baudelaire, « Chacun sa chimère », OC, I, p. 282.
84 Comme l’a montré Martin Rueff, le sublime pour Baudelaire, suppose une « poétique du cadre » comme vecteur d’intensité et « concentration de l’infini » : à la différence de Kant qui voit dans le sublime – en tant qu’expérience de l’informe et de l’illimité – l’échec de l’imagination et le triomphe de la raison, le sublime baudelairien célèbre, au contraire, l’imagination et son pouvoir de suggestion. Voir Martin Rueff, « Le Cadre infini – sur la poétique baudelairienne », Littérature, 2015/1, n 177, p. 21-39, ici p. 35 et p. 32.
85 Baudelaire convoque à plusieurs reprises ce type de paysage. On peut songer notamment aux « terrains cendreux, calcinés, sans verdure » de son poème « La Béatrice » (OC, I, p. 116).
86 Comme le suggère Edmund Burke, une plaine ne peut inspirer d’étonnement sublime (Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau, traduction de Baldine Saint Giron, Paris, Vrin, « Bibliothèque des textes philosophiques », 2009, p. 120-121). Senancour évoque également, dans Oberman, « la monotone nullité du paysage des plaines » (cité par Le Scanff, Le Paysage romantique et l’expérience du sublime, op. cit., p. 61). Sur l’importance de la verticalité dans l’esthétique du sublime, voir Baldine Saint Girons, Le Paysage et la question du sublime, Valence, Arac, 1997, p. 97.
87 Cette minéralité se distingue de la monumentalité des roches et des pierres, souvent associées au sublime en raison de leur nature colossale ou en tant que vestiges de grands cataclysmes ou de civilisations antérieures. Leur grandeur tient alors à leur potentiel herméneutique. Dans les paysages désolés, à l’inverse, les pierres restent muettes. Elles sont les témoins silencieux de l’insignifiance humaine. Sur le paysage colossal comme livre à déchiffrer, voir Le Scanff, Le Paysage romantique et l’expérience du sublime, op. cit., p. 112.
88 Charles Baudelaire, « Chacun sa chimère », OC, I, p. 282.
89 Marie Blaise, « À propos du “haut pays sans nom” : paysage mélancolique et traditions modernistes », Romantisme, 2002, n 117, p. 82.
90 Sur l’ambiguïté de l’horizon comme « limite et […] ouverture sans fond », voir Michel Collot, « Horizon et esthétique », in Baudelaire : nouveaux chantiers, textes réunis par Jean Delabroy et Yves Charnet, Lille, Presses Universitaires du Septentrion, 1995, p. 269.
91 Jérôme Thélot, Baudelaire, Violence et poésie, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des idées », 1993, p. 74.
92 Charles Baudelaire, « Chacun sa chimère », OC, I, p. 283.
93 Ibid., p. 282.
94 De fait, on ne peut imaginer plus vif contraste avec les représentations romantiques de la chimère, créature érotique domptée par la virilité triomphante de poètes en quête d’inspiration. À l’inverse des hommes accablés du poème baudelairien, les lutteurs romantiques chevauchent leur monture ailée et la tiennent sous leur coupe. Tel est ce qu’évoque Théophile Gautier dans son poème « La Chimère » (1837) : « Une jeune chimère, aux lèvres de ma coupe, / Dans l’orgie, a donné le baiser le plus doux / Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe / Ondoyait en torrent l’or de ses cheveux roux. / Des ailes d’épervier tremblaient à son épaule / La voyant s’envoler, je sautai sur ses reins ; / Et faisant jusqu’à moi ployer son cou de saule, / J’enfonçai comme un peigne une main dans ses crins. / Elle se démenait, hurlante et furieuse, / Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux ; / Alors elle me dit d’une voix gracieuse, / Plus claire que l’argent : “Maître où donc allons-nous ? ” […] » (Théophile Gautier, « Poésies diverses », in Œuvres complètes. Poésies, 1, édition de Pete Whyte et François Brunet avec la collaboration d’Alain Montandon, Paris, Honoré Champion, 2022 p. 375-376). Même déploiement de force virile chez Banville (1857) : « Monstre Inspiration, dédaigneuse Chimère, / Je te tiens ! Folle ! En vain, tordant ta lèvre amère / Et demi-souriante et pleine de courroux, / Tu déchires ma main dans tes beaux cheveux roux. / Non, tu ne fuiras pas. Tu peux battre des ailes ; / Tout ivre que je suis du feu de tes prunelles / Et du rose divin de ta chair, je te tiens, / […] Lionne, je te dompte avec un bras d’athlète ; / [...] Je saurai […] / Te mordre en te baisant, comme une courtisane / […] Mais non, je t’adore, obéis. / Vite, allons, couche-toi, sauvage, plus de guerres. / […] Et que ma fière main sur ta croupe se plante, / Et que je n’ai pas peur de ta griffe sanglante ! » (Théodore de Banville, « Les Exilés », texte établi, notice, variantes et notes par François Brunet, in Œuvres poétiques complètes, tome IV, Paris, Honoré Champion, 1994, p. 194-195).
95 Charles Baudelaire, « Chacun sa chimère », OC, I, p. 282.
96 Ibid., p. 283.
97 Ibid.
98 Ibid.
99 Charles Baudelaire, « Le Peintre de la vie moderne », OC, II, p. 690.
100 Charles Baudelaire, « Spleen », OC, I, p. 73.
101 Charles Baudelaire, « Chacun sa chimère », OC, I, p. 282.
102 Charles Baudelaire, ibid. Notons que Flaubert avait fait lire à Baudelaire quelques chapitres de Salammbô avant sa parution : « Dernièrement, écrit Baudelaire à sa mère, j’ai lu chez Flaubert quelques chapitres de son prochain roman [Salammbô] ; c’est admirable ; j’en ai éprouvé un sentiment d’envie fortifiante » (lettre à Madame Aupick, 29 mars 1862, Corr, II, p. 238). Peut-être y avait-il été sensible à l’aspect redoutable des hommes « coiffés comme des sphinx » (OC, III, p. 622).
103 Ce poème a d’ailleurs suscité des interprétations fort disparates. Outre les parallèles avec une gravure des Caprices de Goya intitulée « Tu que non puedes » (Jean Prévost, Baudelaire. Essai sur la création et l’inspiration poétiques, Paris, Mercure de France, 1964 p. 127) et avec l’intertexte dantien (Peter Cooke, « The Dantesque And Other Intertexts in Baudelaire’s ‘Chacun sa chimère’ », French Studies, vol. LIII, n 1, janvier 1999, p. 16-22), le poème a été interprété comme un texte sur la force de l’habitude (Francis Heck, « Baudelaire’s ‘Chacun Sa Chimère’ : The Force of Habit », Romance Notes, vol. 22, n 2, hiver 1981, p. 167-170), comme une allégorie du statut problématique du sujet (Patrick Labarthe, Baudelaire et la tradition de l’allégorie, Genève, Droz, 1999 p. 421-422) ou comme une « allégorie du processus de caricature dans les poèmes en prose » (Maria Scott, Baudelaire’s Le Spleen de Paris. Shifting Perspectives, Londres et New York, Routledge, 2005, p. 141). Dans son étude détaillée, Jérôme Thélot établit des parallèles avec la modernité citadine (Baudelaire, Violence et poésie, op. cit., p. 74-75) et lit le poème comme une « allégorie de l’identité du temps » (ibid., p. 76) et comme symptôme d’une « endémique méconnaissance des structures et de l’avenir du langage » (ibid., p. 83).
104 Charles Baudelaire, Corr, II, p. 471. Flaubert se décrit lui aussi comme un « vieux romantique, enragé ou encroûté » (lettre à Sainte-Beuve, 5 mai 1857, Corr, II, p. 710) et comme une « vieille ganache romantique » (lettre à Georges Sand, 3 février 1873, Corr, IV p. 642).
105 Charles Baudelaire, « Le Poème du hachisch », in Les Paradis artificiels, OC, I, p. 408.
106 Ibid.
107 Charles Baudelaire, « Un mangeur d’opium », in Les Paradis artificiels, OC, I, p. 497.
108 Charles Baudelaire, « Le Thyrse », in Le Spleen de Paris, OC, I, p. 335-336.
109 Lettre à Narcisse Ancelle, 18 février 1866, Corr, II, p. 610.
110 Charles Baudelaire, « Un mangeur d’opium », in Les Paradis artificiels, OC, I, p. 479. « Travailler, c’est travailler sans cesse, écrit-il à Flaubert, c’est n’avoir plus de sens, plus de rêverie ; et c’est être une pure volonté toujours en mouvement. J’y arriverai peut-être » (26 juin 1860, Corr, II, p. 54).
111 Lettre à Madame Aupick, 25 décembre 1857, Corr, I, p. 435 ; ibid., p. 436 ; ibid. ; lettre à Madame Aupick, 30 décembre 1857, Corr, I, p. 437-438 ; ibid., p. 438 ; lettre à Madame Aupick, 13 mai 1858, Corr, I p. 496 ; ibid. ; ibid. ; lettre à Madame Aupick, 10 août 1862, Corr, II, p. 253 ; lettre à Madame Aupick, 13 décembre 1862, Corr, II, p. 274.
112 Jérôme Thélot, Baudelaire, Violence et poésie, op. cit., p. 77.
113 Lettre à Narcisse Ancelle, 18 février 1866, Corr, II, p. 610.
114 De même que Flaubert souligne sa terreur face aux hallucinations incontrôlées, Baudelaire, dans « Un Mangeur d’opium », décrit le moment où les images « s’offrent à [l’homme], spontanément, despotiquement » : « Il ne peut pas les congédier ; car la volonté n’a plus de force et ne gouverne plus les facultés. La mémoire poétique, jadis source infinie de jouissances, est devenue un arsenal inépuisable d’instruments de supplices (« Un Mangeur d’opium », Les Paradis artificiels, OC, I, p. 483).
115 Lettre à Louise Colet, 6 juillet 1852, Corr, II, p. 127 ; lettre à Louis Bouilhet, 8 octobre 1857, Corr, II, p. 769 ; lettre à Louise Colet, 26 août 1853, Corr, II, p. 417.
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Référence électronique
Florence Vatan, « À chacun sa chimère : Flaubert et Baudelaire », Flaubert [En ligne], 35 | 2026, mis en ligne le 14 juillet 2026, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/flaubert/7558 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16lj8
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