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L'Éducation sentimentale : romantisme et politique

La fidélité au prisme de l’ironie : lecture croisée de L’Envers de l’histoire contemporaine de Balzac et de L’Éducation sentimentale de Flaubert

Kazuhiro Matsuzawa

Résumés

La représentation romanesque de la fidélité, de plus en plus dépréciée au sein de la société du XIXe siècle, soulève des interrogations d’ordre esthétique, éthique et ontologique, que le recours à l’ironie contribue à mettre en relief. Nous nous proposons d’éclairer ces enjeux à travers une lecture comparative de deux romans, L’Envers de l’histoire contemporaine et L’Éducation sentimentale, qui entretiennent entre eux des rapports de similitude et d’opposition.

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Texte intégral

Brouillon de L'Éducation sentimentaleAfficher l’image
Crédits : Gallica.bnf.fr

1Dans la société post-révolutionnaire le romantisme remet en question des habitudes mentales qui façonnent notre conception du réel. L’un de ses aspects importants est la recherche d’un lien profond, indéfectible avec les autres et le monde à partir de la singularité du moi. Ceci est aux antipodes de l’utilitarisme d’une société fondée sur l’intérêt, le contrat et l’individualisme. Envisagé sous cet aspect, le roman dit réaliste — tel que celui de Balzac ou de Flaubert — pourrait être considéré comme un des avatars romantiques. À travers l’exemple du premier épisode de L’Envers de l’histoire contemporaine, « Madame de la Chanterie », et celui de L’Éducation sentimentale, nous nous proposons de montrer, par le biais des relations de similitude et d’opposition qui les apparentent, que ces deux romans interrogent la représentation romanesque de la fidélité, de plus en plus dépréciée au sein de la société du XIXe siècle. Ce questionnement revêt une portée à la fois esthétique, éthique et ontologique.

« Madame de La Chanterie », premier épisode de L’Envers de l’histoire contemporaine

2Le premier épisode de L’Envers de l’histoire contemporaine, intitulé « Madame de La Chanterie », raconte comment Godefroid, le héros du roman, ayant décidé de rompre avec une vie d’oisiveté et de gaspillage, devient le pensionnaire d’une mystérieuse veuve, Madame de La Chanterie. Un des pensionnaires, Monsieur Alain, l’initie peu à peu à une œuvre de bienfaisance discrètement menée par cette logeuse.

  • 1 Honoré de Balzac, L’Envers de l’histoire contemporaine, dans La Comédie humaine, édition publiée so (...)

3Un soir, sollicité fortement par Godefroid, Alain lui raconte l’aventure qui l’a conduit à rejoindre la société charitable des Frères de la consolation, fondée sous la Restauration. Voici l’histoire racontée par Alain. En 1798, l’un de ses amis d’enfance, Mongenod vient lui rendre visite pour lui emprunter une grande somme d’argent. Touché par l’embarras où se trouve son ami, Alain lui prête cent louis sans hésitation. Mais les difficultés économiques contraignent Mongenod à reporter à plusieurs reprises le remboursement de la dette. Alors peu à peu l’ombre d’un doute quant à l’honnêteté de son ami s’installe dans son esprit : « Mongenod, pensai-je, s’est sans doute dépravé profondément, il m’a joué quelque scène de comédie !1 » (p. 264). Les termes « jouer » et « scène » expriment l’idée de feinte et de duperie qui résume l’un des aspects essentiels de la société post-révolutionnaire. Conformément au fameux article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 (« La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui »), Alain se trouve libre et indépendant des autres, mais cette liberté ne lui donne aucune directive, le laisse livré à ses propres incertitudes. « Croyant avoir été volé par un moyen qui échappe à la loi » (p. 267), Alain s’interroge : « Devons-nous faire de notre cœur un tribunal où nous citions notre prochain ? Où serait la loi ? quelle serait notre mesure d’appréciation ? » (p. 268). Il demande alors conseil à son ancien patron, Bordin. Cet ancien procureur cynique, qui ne reconnaît que « vingt-cinq pour cent d’honnêtes gens » (p. 267), le convainc d’envisager sa relation avec l’ami d’enfance sous un angle exclusivement juridique. Il se charge des démarches nécessaires pour obtenir de ce dernier un titre qui garantisse à Alain le remboursement de sa créance. « En admirant la sagesse de [son] ancien patron » (p. 268), Alain, qui ne fait qu’exercer l’un de ses droits, condamne son ami. Il opte pour la sécurité du contrat au détriment de la confiance qui repose sur un pari risqué.

4Un matin Mongenod rend visite à Alain et lui exprime sa reconnaissance et son regret : celui d’avoir vu ce dernier renier « le sublime contrat » qu’ils avaient conclu en 1798 :

Malgré vos rigueurs, et quoique d’ami vous vous soyez métamorphosé en créancier le jour où Bordin m’a demandé un titre pour vous, démentant ainsi le sublime contrat que nous avons fait, là, en nous serrant la main et en échangeant nos larmes. (p. 271 ; c’est nous qui soulignons.)

5Ce que Mongenod entend par « le contrat sublime » est la promesse fondée sur la confiance mutuelle. À ses yeux, le contrat légal détruit à la racine cette amitié sublime, en niant les ferments véritables que sont la spontanéité et la gratuité. Ce conflit entre éthique de la promesse et formalisme juridique est au cœur du récit, et symbolise les tensions morales propres à la société post-révolutionnaire. Mongenod part avec sa famille aux États-Unis pour faire fortune afin de revenir payer ses dettes. N’ayant reçu aucune nouvelle, Alain le maudit, convaincu qu’il est trompé par son ami.

  • 2 2 Il va sans dire qu'il s'agit du même prénom que le protagoniste de L’Éducation sentimentale.

6Mais dix-huit ans plus tard, un matin de janvier 1816, Mongenod revient avec sa femme et ses trois enfants et remet à Alain une somme bien supérieure à celle empruntée, en s’excusant du retard du remboursement causé par le blocus continental. Madame Mongenod donne à Alain en témoignage de reconnaissance une « magnifique cassette » qui contient « cent cinquante billets de mille francs » (p. 275). Cette restitution, aussi généreuse qu’imprévue, consacre la fidélité de Mongenod et transforme un acte économique en geste profondément symbolique, libérant Alain du besoin matériel. Alain apprend en outre que Mongenod a donné son prénom à son fils : Frédéric2, en hommage à Frédéric Alain. Naît alors en son cœur un profond repentir : « Si l’homme qui avait tant souffert, si mon ami me pardonna mon injustice, moi, je ne me la pardonnai point » (p. 277). La conscience de la faute, d’abord vécue comme un remords, se transforme alors en un repentir sincère, tourné vers l’avenir. 

Ironie de situation et fidélité

7Le récit d’Alain met en scène une ironie de situation qui inverse la logique classique du contrat. En principe, le créancier n’a aucune obligation morale envers celui qui lui doit de l’argent. Pourtant, dix-huit ans plus tard, il découvre que le créancier, censé être du côté de la justice et de la légitimité, devient celui qui faillit moralement, tandis que le débiteur incarne la fidélité, la patience et la générosité. Cette inversion bouleverse le rapport de force : Alain, créancier au départ, devient à ses propres yeux un homme redevable, rongé par la culpabilité. Alain n’est plus créancier, mais débiteur d’une dette morale. Le remboursement ne se réduit pas à la somme d’argent restitué pour devenir le témoignage silencieux d’une fidélité indéfectible.

  • 2 Pierre Schoentjes, Poétique de l’ironie, Paris, Seuil, coll. « Point », 2001, p. 48-74.

8C’est là que se manifeste pleinement l’ironie de situation2, que l’on pourrait rapprocher de l’ironie du sort : plus qu’une figure rhétorique, elle constitue un principe d’organisation du récit, qui joue constamment sur les tensions entre apparence et réalité, entre l’être et le paraître. Ce type d’ironie, distincte de l’ironie verbale, naît d’un agencement des événements. Ni Alain ni Mongenod n’adoptent une posture ironique, c’est le lecteur qui perçoit l’ironie à l’œuvre à travers l’organisation du récit. Cette ironie de situation met en lumière combien la fidélité — souvent perçue comme une valeur passive — est créatrice, capable de transformer durablement l’autre.

9Regardant son passé, Alain avoue à Godefroid que sous l’influence des idées reçues assénées par Bordin, il ne s’estimait alors aucunement coupable :

Je cherche à vous expliquer comment je fus conduit à agir comme agissent la plupart des hommes, au hasard et au mépris des règles que les Sauvages observent dans les moindres choses. […] mais aujourd’hui, je me trouve inexcusable. (p. 267-268 ; c’est nous qui soulignons.)

  • 3 Selon Tocqueville, l’individualisme « procède d’un jugement erroné plutôt que d’un sentiment déprav (...)
  • 4 Raymond Trousson, « Présence de Rousseau dans les romans de jeunesse de Balzac », Dix-huitième Sièc (...)
  • 5 Voir René Guise « Un texte inconnu de Balzac : “Du contrat social par J.-J. Rousseau” », L’Année ba (...)
  • 6 Jean-Jacques Rousseau, Le contrat social, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la (...)

10Ces « règles que les Sauvages observent » ne sont pas autre chose que le « sublime contrat » dont Mongenod parlait avant son départ pour l’Amérique. C’est la force de la fidélité de son ami qui lui fait découvrir cette dimension fondamentale qu’un individualiste comme Bordin tient pour un mirage3. Une telle dimension nous fait penser irrésistiblement à Du Contrat social de Jean-Jacques Rousseau dont Balzac est le lecteur assidu4. L’écrivain se demande dans une note inédite si l’homme est né libre et pense qu’il y a déjà « l’intervention divine » dans le libre arbitre de l’homme, sinon les sauvages ne seraient pas capables par eux-mêmes de faire les conventions5. Selon le philosophe la société doit avoir pour vrai fondement « une première convention6 » qui serait antérieure à toute autre convention. La « première convention » a de profondes racines dans la fidélité à la parole donnée. La découverte ou la reconnaissance par Alain de cette dimension fait de son remords tourné vers le passé un repentir orienté vers le futur. Devant la fidélité dont son ami fait preuve se noue une relation qui déborde ce dont Alain peut prendre conscience, dans la mesure où elle ne naît pas de la logique de l’autonomie individualiste. Le remboursement de la dette ne se limite pas à l’application d’une loi économique fondée sur l’échange d’équivalents : il produit une « plus-value » morale, celle de la transformation intérieure d’Alain, qui à son tour agit sur Godefroid. La fidélité, dans ce récit, se fait principe de création et de transmission. La fidélité se révèle ainsi créatrice. « De même que le mal, le sublime a sa contagion » (p. 321), dit le narrateur balzacien. Loin de se contenter de raconter simplement l’histoire d’une conversion personnelle, Balzac invite, à travers une mise en récit subtilement ironique de la fidélité, à la réflexion profonde sur les fondements ontologiques et éthiques de la condition humaine.

L’ombre d’un doute dans la deuxième partie de L’Éducation sentimentale

  • 7 Pour l’analyse génétique de l’entrelacement de l’histoire d’amour et l’histoire d’argent dans L’Édu (...)
  • 8 Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, édition de Gisèle Séginger, Œuvres complètes, Paris, Ga (...)
  • 9 Voici les sigles utilisés dans la présente étude : … : passage ajouté ; passage raturé indique le p (...)

11Comme nous l’avons montré jusqu'ici plusieurs fois7, la relation créancier-débiteur sous-tend l’histoire de Frédéric et du couple Arnoux dans L’Éducation sentimentale. Au début de la deuxième partie de L’Éducation sentimentale, grâce au coup de théâtre, l’héritage de son oncle, Frédéric devient riche et revient à Paris. Au chapitre 2, il se rend chez Madame Arnoux qui reste pourtant taciturne pendant l’entretien. Dès qu’il parle de l’héritage pour « se faire valoir » (p. 2778), Madame Arnoux change soudainement d’attitude : « “Ah ! J’en suis bien contente”, reprit-elle avec un air de plaisir tellement vrai, qu’il en fut touché comme d’un grand service. » L’intérêt qu’elle manifeste pour la première fois pour le jeune homme n’est-il pas causé par l’annonce par lui de sa richesse nouvelle ? Un des états du brouillon montre qu’elle va jusqu’à lui poser une question indiscrète sur sa fortune : « considérable ? importante, reprit-elle9 » (NAF 17602, fo 61 vo). Dans la suite du dialogue Frédéric recourt au mensonge qui affiche son intimité avec le banquier Dambreuse. Cette forfanterie semble intéresser visiblement Madame Arnoux qui manifeste immédiatement son désir de recevoir une aide financière en lui disant : « Je n’en doute pas. Je compte dessus » dans le premier état du brouillon (fo 164 vo). Cette insistance un peu trop marquée sera atténuée dans le texte définitif :

« Je crois que vous nous portez une bonne et solide affection. — Adieu… au revoir ! »
Et elle tendit sa main d’une manière franche et virile. N’était-ce pas un engagement, une promesse ? (p. 277 ; c’est nous qui soulignons.)

12Un des soupçons majeurs réside dans l’hypothèse que la proximité qui vient de naître entre eux serait pour Madame Arnoux une promesse de nature radicalement différente. Tandis que les gens fuient les Arnoux dont la situation financière est de plus en plus grave, Frédéric est curieusement la seule personne qui les fréquente encore jusqu’à devenir « le parasite de la maison » (p. 310).

  • 10 Pour le sens et les modalités de l’entrelacement d’amour et d’argent qui constitue l’intrigue, voir (...)

13Au chapitre 3, Arnoux demande à Frédéric de lui prêter quinze mille francs en lui jurant qu’il remboursera rapidement son emprunt. On est alors en 1847. Mais les quinze mille francs qu’Arnoux lui demande sont précisément la somme qu’il a promise à son ami. Frédéric est alors acculé à un dilemme : tenir sa parole envers Deslauriers ou bien obliger Arnoux. Or Arnoux poursuit le jeune homme en faisant mention de sa femme dans la lettre qu’il lui adresse. La prière de sa femme donne à la lettre d’Arnoux une grande efficacité qui émeut Frédéric, émotion rendue au discours direct (« Sa femme ! elle me prie ! » ; p. 323). Après l’emprunt, Madame Arnoux ne tardera pas à le prier d’intervenir auprès du banquier Dambreuse. Or malgré ces services, il ne reçoit ni lettre ni visite du couple Arnoux. Comme Alain soupçonne Mongenod de lui avoir « joué quelque scène de comédie » dans L’Envers de l’histoire contemporaine, Frédéric se demande rétrospectivement si la tromperie n’est pas la véritable motivation de l’hospitalité des Arnoux : « L’espèce de sous-entendu, d’aveu qu’elle lui avait fait, n’était donc qu’une manœuvre exécutée par intérêt ? “Se sont-ils joués de moi ? est-elle complice ?” » (p. 330). Le couple Arnoux gardera désormais le silence sans plus lui parler des quinze mille francs. Faut-il alors en conclure que le couple Arnoux ne pense qu’à exploiter en Frédéric un jeune homme riche et naïf qui connaît bien le banquier Dambreuse ? Les choses ne sont pas si simples10

Remboursement des dettes et fidélité

14Avec l’avant-dernier chapitre, la question des dettes longtemps reléguée à l’arrière-plan ressurgit, fût-ce un instant, au premier plan. « Vers la fin de mars 1867 » (p. 546), Madame Arnoux rend visite à Frédéric avec un petit portefeuille qui contient les quinze mille francs empruntés il y a 20 ans.

« Excusez-moi de n’être pas venue plus tôt. » Et désignant le petit portefeuille grenat couvert de palmes d’or : « Je l’ai brodé à votre intention, tout exprès. Il contient cette somme, dont les terrains de Belleville devaient répondre. »
Frédéric la remercia du cadeau, tout en la blâmant de s’être dérangée.
« Non ! Ce n’est pas pour cela que je suis venue ! Je tenais à cette visite, puis je m’en retournerai… là-bas. » (p. 547)

  • 11 Pour les scénarios de l’avant-dernier chapitre, voir l’édition établie par D.-A. Williams, L’Éducat (...)

15Voyons tout d’abord le processus de rédaction dans les scénarios. Dans le premier scénario11 (NAF 17611, fo 104 ro), le motif de la « dernière visite » est noté avec précision : « réapparition de Me Arn qui rapporte l’argent <le portrait de la Mle est resté dans sa chambre>- vient-elle s’offrir ? vient-elle le payer… ». Or, ce scénario succède chronologiquement au premier scénario (NAF 17611, fo 103) consacré au départ des Arnoux, où Frédéric « lui [à Mme Arnoux] offre les 30 mille fr, indispensables elle hésite intervention d’Arn en pleurs. – enfin ils acceptent ». Faute de place, nous nous contenterons ici de signaler qu’au premier stade des scénarios le prêt d’argent n’a pas lieu dans la deuxième partie du roman. Il s’ensuit que l’argent que Mme Arnoux vient rapporter renvoie ici non pas aux quinze mille francs de la deuxième partie du texte définitif, mais directement aux trente mille francs empruntés lors du départ des Arnoux à cause de leur faillite. Cependant dans le dernier stade des scénarios Frédéric ne parvient pas à retrouver Mr et Mme Arnoux qui disparaissent sans recevoir d’argent. Il en résulte que le dernier scénario de l’avant-dernier chapitre (NAF 17611, fo 64 ro) marque une modification de façon précise : « Elle vient rapporter l’argent <prêté au milieu de la 2è partie> et le dépose en entrant <sur la cheminée un petit portefeuille brodé> Fr avait oublié ce prêt fait à Arn. »

16Voici les états du brouillon consacré à ce passage dans l’ordre de la rédaction :

NAF 17610, fo 65 r:
Elle est venue à Paris p. payer sa dette les 15 mille fr […] Fr les avait oubliés

NAF  17610, fo 66 vo (après la correction) :
« Je suis venue vous remercier d’un ancien service. »

NAF  17610, fo 67 vo (après la correction ; c’est nous qui soulignons) :
« Excusez-nous de n’avoir pas reconnu plus tôt un ancien service. »

NAF  17610, fo 54 vo (après la correction ; c’est nous qui soulignons) :
« Excusez-moi de n’être pas venue plus tôt. »

  • 12 Pour l’analyse génétique plus détaillée des manuscrits de ce passage, voir notre travail : Introduc (...)

17Comme nous avons déjà analysé ailleurs12 le processus de rédaction de cette scène, bornons-nous ici à récapituler seulement un point qui nous semble au cœur de ce dialogue. Le motif de la visite est explicite dans le premier état du brouillon (fo 65 ro). Cette formule est remplacée dans la version suivante (fo 66 vo) par l’expression d’un remerciement. La version suivante (fo 67 vo) fait apparaître « Excusez-nous » qui témoigne de la présence d’Arnoux derrière la visite. Dans la dernière version (fo 54 vo) l’élimination de « nous » en faveur de « moi » permet de donner une apparence plus intime à cet entretien, d’autant plus que la mention d’« un ancien service » disparaît pour souligner seulement le retard de la visite. L’écriture flaubertienne a abouti à la construction d’un dispositif subtil où les deux strates de sens — l’amour et la dette — se superposent de manière presque indiscernable. Le récit d’amour semble miné de l’intérieur par la présence secrète du problème d’argent qui en altèrerait la belle apparence.

18Cette ambiguïté permet un rapprochement saisissant avec L’Envers de l’histoire contemporaine : tout comme Mongenod qui met dix-huit ans à s’acquitter de sa dette envers Alain, les Arnoux n’accomplissent leur devoir qu’après vingt ans — un geste qui, bien au-delà de l’aspect financier, atteste une forme de loyauté silencieuse. La palme d’or qui orne le petit portefeuille, symbole de victoire, prend tout son sens lorsqu’on songe aux efforts que les Arnoux ont dû déployer pour rembourser leurs dettes. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, avant de s’excuser de ce long retard, Madame Arnoux commence par expliquer qu’ils habitent au « fond de la Bretagne pour vivre économiquement et payer leurs dettes » (p. 546). Comme chez Mongenod, l’acquittement de la dette ne se réduit pas à la somme rendue ; il devient un témoignage de fidélité silencieuse. Ce geste échappe à la séparation rigide entre amour et argent : il en retrouve toute la densité affective et morale. Le petit portefeuille brodé offert par Madame Arnoux constitue un contrepoint modeste à la cassette luxueuse remise par Madame Mongenod à Alain. Mais dans les deux cas, au-delà de la valeur matérielle, c’est la fidélité sur le long terme qui s’exprime silencieusement à travers ces objets.

19Mais à la différence d’Alain, Frédéric reçoit 15 mille francs avec une insouciance totale, se contentant de remercier poliment sans même ouvrir le portefeuille. Cette attitude suggère qu’il a déjà oublié l’affaire, comme semblent le confirmer les scénarios et l’un des états du brouillon (fo 65 ro). Que ce portefeuille brodé, contenant quinze mille francs, soit le fruit de vingt années d’efforts et de sacrifices échappe entièrement à la conscience de Frédéric. D’où son indifférence à l’égard d’Arnoux qui est pourtant derrière cette visite.

Jeu ironique entre la déception et la pitié

  • 13 Albert Thibaudet, Flaubert, Paris, Gallimard, 1935, p. 161.
  • 14 Victor Brombert, « L’Éducation sentimentale : articulation et polyvalence », dans Production du sen (...)

20Dans L’Éducation sentimentale le dialogue entre Frédéric et Madame Arnoux se prolonge, mais il ne fait que ressasser des souvenirs. Leurs retrouvailles paraissent hantées par l’impossibilité de revivre l’amour passé, sinon sous la forme de la souvenance. Madame Arnoux essaie de reconstruire une histoire d’amour menacée de dispersion et d’oubli, en se plaçant volontairement dans une sorte de rétroactivité fabuleuse grâce au futur antérieur : « N’importe, nous nous serons bien aimés » (p. 548). L’amour ne sera retrouvé que sous la forme de l’« avoir été ». On serait tenté d’y voir une illusion consolatrice lui permettant d’éluder « une réalité triste » pour se réfugier dans « sa place naturelle, qui est le repos du passé13 ». Victor Brombert y voit « une formule anticipatrice, mais anticipatrice d’une rétrospective : formule-épitaphe projetée vers un avenir hypothétique, situé à l’extrême limite de la vie, à la ligne de démarcation entre le temporel et l’intemporel14 ». Mais cette synthèse apaisante du futur antérieur ne dure qu’un instant, aussitôt contredite par le vif regret de Frédéric, exprimé au conditionnel passé : « Non ! non ! Quel bonheur nous aurions eu ! ». Frédéric s’accroche encore à l’idée d’un passé qui aurait pu être autre, si les circonstances avaient été différentes. Contrairement au regret d’Alain dans le roman de Balzac, qui ouvre sur une forme de rachat futur, celui de Frédéric et de Madame Arnoux s’enferme dans la mélancolie d’un passé révolu, marqué par l’irréversibilité du temps.

21Ils sortent faire un tour dans les rues et rentrent. Quand Madame Arnoux enlève son chapeau, ses cheveux blancs éclairés par la lampe donnent un choc à Frédéric et le ramènent tout à coup à l’amère vérité du vieillissement, vérité que révèle le pouvoir ravageur du temps :

Pour lui cacher cette déception, il se posa par terre à ses genoux, et, prenant ses mains, se mit à lui dire des tendresses.
« Votre personne, vos moindres mouvements me semblaient avoir dans le monde une importance extra-humaine. […] »
Elle acceptait avec ravissement ces adorations pour la femme qu’elle n’était plus. Frédéric, se grisant par ses paroles, arrivait à croire ce qu’il disait. (p. 548-549)

22La scène des retrouvailles accentue encore l’aspect du drame du malentendu. D’ailleurs, si la seule vue des cheveux blancs suffit à détourner Frédéric de son amour, cela soulève une interrogation moraliste, pascalienne par excellence : l’a-t-il aimée uniquement pour ses apparences, c’est-à-dire pour ce qu’elle avait de périssable ? Nous y reviendrons plus bas. Nous nous demandons ici s’il ne lui suffit pas de feindre l’indifférence pour masquer sa déception. Pourquoi simule-t-il une passion qu’il ne ressent plus ? Le texte reste pourtant muet sur les raisons qui le poussent à adopter cette posture d’acteur. Ce jeu de Frédéric semble avoir suscité très peu d’attention critique. L’approche génétique permet d’éclairer le lien complexe entre la déception de Frédéric et le jeu auquel il se livre.  Dans le premier scénario (NAF 17611, fo 104 ro) Flaubert écrit : « Elle est dégradée physiquement, vieillie, il a peur d’en avoir dégoût », et le troisième scénario (NAF 17611, fo 156 ro) ajoute cette note significative : « il éprouve qque chose d’inexprimable ». Flaubert n’a pas encore choisi de faire de Frédéric un personnage jouant l’amoureux. C’est dans le premier état du brouillon (NAF 17610, fo 68 ro) que l’on voit apparaître successivement « Frédéric lui dit des douceurs » et « un attendrissement infini ». Le processus de rédaction révèle que le discours élogieux de Frédéric prend sa source dans cet « attendrissement infini » remplacé dans le deuxième état par « immense pitié » (NAF 17610, fo 67 ro). Flaubert finit par transfigurer l’ambivalence de la déception et de la pitié dans le texte définitif en une forme esthétique ambiguë : celle d’un jeu théâtral, à la fois empreint de tendresse et traversé d’ironie.

23En éprouvant de la pitié pour la femme aux cheveux blancs, il se trouve irrésistiblement confronté à une question pressante : « Qui suis-je par rapport à elle ? », « Qui est-elle par rapport à moi ? ». Il adopte alors instinctivement la posture d’un amant fidèle et réservé. Ce jeu recouvre deux dimensions étroitement liées : une dimension existentielle ou ontologique — qui renvoie à l’identité de chacun (« Qui suis-je ? », « Qui est-elle ? ») — et une dimension éthique, qui interroge la relation à l’autre (« par rapport à elle », « par rapport à moi »).

  • 15 Pour le fétichisme de Frédéric dans l’amour, voir Luce Czyba, « Une longue mèche de cheveux blancs (...)
  • 16 Jean Rousset, L’intérieur et l’extérieur, Paris, José Corti, 1976, p. 151-164.

24D’une part, la déception lui fait pressentir intuitivement qu’il n’a peut-être aimé que l’image qu’il avait d’elle. Rappelons-nous qu’avant le dernier entretien, Frédéric a survécu longtemps avec « le souvenir continuel » de l’amour passé en supportant « l’inertie de son cœur » (p. 546). L’amour passé était devenu une part vitale de lui-même : y renoncer reviendrait à en enterrer une part essentielle, sa propre jeunesse. C’est alors son identité même qui vacille. Pour préserver la continuité de son histoire intime, il commence à mettre en scène l’éloge de « la femme qu’elle n’[est] plus ». En effet si ce n’est qu’un masque purement artificiel et fallacieux qu’il porte, comment est-il possible qu’il « arriv[e] à croire à ce qu’il di[t] » (p. 549) ? S’abandonnant les yeux fermés aux belles images qu’il évoque, il lui dit des tendresses qui ravivent en lui un sentiment d’affection et de vénération. Peu à peu il en vient à perdre le sentiment de la distinction entre le personnage qu’il incarne et l’acteur qu’il est réellement. À la vue de « la pointe de [la] bottine » de Mme Arnoux qui « s’avançait un peu sous sa robe » (p. 149), il se sent encore troublé par une attirance fétichiste. Aussi y a-t-il une complicité fort intime entre l’acteur et le personnage qu’il joue15. Le jeu ne manque pas de poser le problème de la distance et de l’identification entre les deux êtres. À l’égard de la distance, il y a une gradation variable selon que l’emporte, dans l’initiative du jeu, le pôle du personnage comme dans le théâtre baroque ou le pôle de l’acteur comme chez certains écrivains romantiques16. Dans le cas de Frédéric, lorsqu’il en vient à croire à ce qu’il dit dans une ivresse narcissique, il s’identifie intimement, fût-ce momentanément, au personnage qu’il joue.

25D’autre part, loin de vouloir liquider le passé par l’effet de la désaffection pure et simple, il est profondément touché par la femme aux cheveux blancs. Son jeu, dès lors, dépasse la simple feinte ou le narcissisme : il intègre une attention sincère à l’autre, et prend ainsi une portée éthique. L’effusion sentimentale contenue dans la « pitié » trouve son écho dans le discours de Madame Arnoux, qui admire sa retenue (« Votre réserve était si charmante, que j’en jouissais comme d’un hommage involontaire et continu » ; p. 548). Après s’être momentanément abandonné à une sorte de rêve éveillé, il commence à jouer de manière plus consciente le rôle d’un amoureux fidèle et réservé. Touchée par ses paroles, Madame Arnoux, loin d’adopter une posture passive, va jusqu’à s’épancher avec exaltation :

« […] Aucune n’a jamais été aimée comme moi ! […] je les méprise, toutes celles qui viennent ici ! »
— Oh ! il n’en vient guère ! » reprit-il complaisamment. (p. 549 ; c’est nous qui soulignons.)

26Il va même jusqu’à lui jurer qu’il ne se mariera jamais « à cause d’[elle] » (p. 549). Les brouillons révèlent une évolution significative : au fo 70 vo, Flaubert remplace la formule originelle « à cause de votre souvenir » (présente dans les états antérieurs (N.a.fr.17610, fo 76 vo et fo 77 vo) par l’adresse directe « à cause de vous ». Il en résulte que bien qu’il prenne conscience de l’affadissement de la passion et de l’usure du désir, Frédéric proclame à Mme Arnoux un amour exclusif et inaltérable, se pliant avec complaisance à l’image qu’elle attend de lui. Son jeu s’inscrit ainsi dans une dynamique dialogique où chacun semble jouer le rôle que l’autre attend de lui. Son identité fictionnelle se construit alors autour de cette fidélité, ironiquement affirmée, envers une femme qui, malgré les années, continue de placer en lui ses espérances. Étant donné qu’elle assure le maintien de soi à travers le temps, au-delà des vicissitudes, la fidélité ainsi jouée est ironique et créatrice d’une réalité supérieure à laquelle les deux personnages sont appelés à participer. Ce serait certes une fiction, mais la sincérité ne s’exprime que dans et par cette retraite aimable qui leur permettrait de survivre ensemble après la fin de l’amour. Un tel jeu recèlerait les ferments d’un défi discret mais sérieux au pouvoir ravageur du temps.

  • 17 Pierre Fontanier, Les Figures du discours, Paris, Flammarion, 1968, p. 145-146.
  • 18 Voir Pierre Schoentjes, op. cit., p. 85 sqq.
  • 19 Vladimir Jankélévitch, L’Ironie, Paris, Flammarion, « Champs », 1964, p. 141. Selon Juliette Azoula (...)

27Le sentiment de Frédéric s’exprime de la sorte par les paroles et les gestes qui pourtant le démentent, et qui le servent en le gênant. Le jeu ironique est l’expression de cette tension délicate entre les deux pôles. Pour en saisir les implications, il est nécessaire d’examiner, quoique rapidement, la conception traditionnelle de l’ironie. Elle repose sur l’antiphrase qui permet de dire le beau pour le laid ou le laid pour le beau par un renversement sémantique. Il en va ainsi dans la définition donnée en 1830 par Pierre Fontanier : « L’ironie consiste à dire par une raillerie, ou plaisante, ou sérieuse, le contraire de ce qu’on pense, ou de ce qu’on veut faire penser17. » Le premier sens tend à s’inverser en son contraire. Mais cette définition courante s’avère trop limitée dans le cas de Frédéric : car son jeu ironique n’en est pas moins l’expression authentique d’une part de lui-même. L’ironie axiologique18 peut laisser entendre la référence à un monde idéal et positif en prenant la forme de « l’un et l’autre plutôt que ni l’un ni l’autre19 ».

  • 20 Michel Crouzet, « L’Éducation sentimentale » et la confusion des genres, Paris, Eurédit, 2017, p. 9 (...)

28Faute d’exprimer sa vérité, il la joue, car celle-ci n’est pas simple mais double. Selon l’interprétation perspicace de Michel Crouzet, Frédéric peut « chanter le vieil amour sans y croire et en y croyant, l’entretenir comme idéal, unir le respect et la ruse, le dévouement et le calcul, agir par amour et “par prudence”20 ». Jouer ironiquement, c’est une prise de position qui élève l’ambivalence de la déception et de la pitié au rang du sentiment de respect. Celui-ci permet à Frédéric de justifier le vieil amour tout en gardant ses distances avec Madame Arnoux. Aussi le jeu ironique est-il une réponse ontologique qu’il se donne intuitivement autant qu’une réponse éthique à la confiance qu’elle met dans sa fidélité.

Prudence et fidélité

29Lors d’une étreinte un peu trouble, Frédéric éprouve « quelque chose d’inexprimable, une répulsion, et comme l’effroi d’un inceste » et redoutant même d’« en avoir dégoût plus tard » (p. 549). Il se détourne « à la fois par prudence et pour ne pas dégrader son idéal » et se met à rouler une cigarette. Madame Arnoux tient ce geste de dérobade comme une délicatesse rare (« Comme vous êtes délicat ! Il n’y a que vous ! Il n’y a que vous ! » ; p. 549). C’est pourtant ici que s’esquisse une discordance sous-jacente entre eux. Alors que Madame Arnoux attend avec espoir qu’il se retourne vers elle, Frédéric, lui, cherche à esquiver plus d’intimité, soucieux de ne pas créer de complications. Après un silence prolongé, elle renonce à toute illusion d’amour partagé. Avant de partir, elle lui offre une mèche de ses cheveux blancs en lui disant : « C’est ma dernière démarche de femme » (p. 550). Le comportement de Frédéric, incapable de mettre en scène la communion des sentiments, manifeste en creux une distance irréductible entre eux. Ainsi la fin du dernier entretien scelle une vérité âpre : l’impossibilité de la fusion affective. La prudence ⎯⎯ « égoïste », pourrait-on dire ⎯⎯ qui immunise Frédéric contre toute exaltation compromettante fait l’objet de différentes interprétations. On pourrait y voir une lâcheté mesquine pour rompre sans heurts en échappant aux conséquences du sentiment sous prétexte de délicatesse. De ce point de vue Flaubert transforme en cible d’une ironie discrète son propre personnage : le jeu ironique de Frédéric tourne à vide, se retournant contre lui-même, et finit par abandonner la femme aux cheveux blancs dans la solitude au moment même où il prétend préserver « son idéal ». Il s’agirait alors d’une ironie de second degré qui ajoute à la complexité du texte.

30Mais Flaubert y introduit quelque chose d’autre qui vient au secours du sentiment. Si Madame Arnoux renonce à un amour partagé, les paroles qu’elle adresse à Frédéric au seuil du départ ne doivent pas être négligées : « Mon âme ne vous quittera pas. Que toutes les bénédictions du ciel soient sur vous ! » (p. 550). Elle exprime le vœu de maintenir un lien d’ordre spirituel au-delà du désir amoureux. Amour supérieur, plus noble que l’Éros charnel, où la fidélité persiste sans retour amoureux, et où le bonheur de l’autre est sincèrement souhaité.

31Quant à Frédéric, le dernier chapitre du roman laisse entrevoir que sa prudence n’exclut pas toute forme de sentiment. Interrogé par son ami Deslauriers sur la situation du couple Arnoux, il répond simplement : « elle doit être à Rome, avec son fils » (p.551) sans faire la moindre allusion à leurs dernières retrouvailles. L’un des derniers scénarios montre que ce silence est délibérément ménagé par Flaubert : « Frédéric ne dit pas la dernière visite de Madame Arnoux chez lui » (NAF 17611, fo 64 ro). Cette réponse, bien que brève, laisse entendre que le silence de Frédéric ne marque pas l’effacement du sentiment, mais la forme nouvelle qu’il revêt après l’épreuve du temps : respect plein de sollicitude. Un lien discret subsiste entre eux malgré la fameuse formule ― « Ce fut tout » (p.550) ― qui clôt l’avant-dernier chapitre. Comme le souhaite Madame Arnoux (« Mon âme ne vous quittera pas »), Frédéric est invité à survivre autrement que par l’amour. L’« idéal » qu’il préserve n’est plus celui d’une fusion affective, mais celui d’un attachement profond et respectueux à l’être personnel de Madame Arnoux, irréductible au souvenir ou à l’image.

  • 21 Carnet 19, fo 35 ; Carnets de travail, édition critique établie par Pierre Marc de Biasi, Paris, Ba (...)
  • 22 Nous regrettons de ne pas avoir pu prendre en compte l’article important de Didier Philippot, paru (...)

32Parmi les couples que le roman met en scène — qu’ils soient mariés, amants ou unis par intérêt —, celui que forment Frédéric et Madame Arnoux est le seul à subsister jusqu’à la fin du récit, porté par un attachement profond. Tous les autres se délitent avec le temps ; celui-ci subsiste, silencieux mais indélébile. Le temps conduit toute chose au seuil de l’oubli et de la déperdition. Pourtant, les anciens amants survivent au crépuscule de la vie, portés par une mémoire sans images, mais non sans tendresse. L’usure irrésistible du temps et l’inertie d’une émotion qui s’éteint étaient déjà anticipées par le scénario Mme Moreau du fameux Carnet 19 : « Fin en queue de rat. […] Le sentiment finit de soi-même. On se sépare. Fin : on se revoit de temps à autre, puis, on meurt21 ». Il faut remarquer que Flaubert, pourtant, écarte cette issue dans le roman de 1869, en retirant la mort des protagonistes dès les premiers scénarios. C’est de là que naît ce que l’on pourrait nommer une esthétique de la survivance. L’Éducation sentimentale parvient ainsi à exprimer une vie secrètement rongée par l’usure irrésistible du temps dont la fidélité tire paradoxalement sa valeur esthétique, éthique, et ontologique. Ce traitement ironique de la fidélité apparaît comme l’un des derniers avatars du romantisme, à une époque où cette notion, de plus en plus vidée de sa substance, et le mot lui-même résonne comme une coquille vide22.

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Notes

1 Honoré de Balzac, L’Envers de l’histoire contemporaine, dans La Comédie humaine, édition publiée sous la direction de Pierre-Georges Castex, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. VIII, 1977. Toutes les notes ultérieures renverront à cette édition. Dorénavant, nous donnerons les références entre parenthèses dans le corps du texte.

2 2 Il va sans dire qu'il s'agit du même prénom que le protagoniste de L’Éducation sentimentale.

2 Pierre Schoentjes, Poétique de l’ironie, Paris, Seuil, coll. « Point », 2001, p. 48-74.

3 Selon Tocqueville, l’individualisme « procède d’un jugement erroné plutôt que d’un sentiment dépravé » (Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, t. II, 1961, p. 105).

4 Raymond Trousson, « Présence de Rousseau dans les romans de jeunesse de Balzac », Dix-huitième Siècle, 15, 1983. p. 407-420.

5 Voir René Guise « Un texte inconnu de Balzac : “Du contrat social par J.-J. Rousseau” », L’Année balzacienne, 12, 1991, p. 23-28. Voir aussi Anne Marie Baron, « Balzac et le “Contrat social” de Rousseau », L’Année balzacienne, 11, 2010/1, p. 249-265. Rappelons-nous cette phrase : « Convenons entre nous que la Légalité serait, pour les friponneries sociales, une belle chose si Dieu n’existait pas » (Balzac, Pierrette, dans La Comédie Humaine, op. cit., t. IV, 1976, p. 163).

6 Jean-Jacques Rousseau, Le contrat social, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, 1959, p. 359.

7 Pour l’analyse génétique de l’entrelacement de l’histoire d’amour et l’histoire d’argent dans L’Éducation sentimentale, voir nos études : « Une lecture génétique des manuscrits de L’Éducation sentimentale – autour de la dernière visite de Madame Arnoux », Études de Langue et Littérature Françaises, 54, Société Japonaise de Langue et Littérature Françaises, Tokyo, 1989, p. 18-34 ; Introduction à l’étude critique et génétique des manuscrits de L’Éducation sentimentale de Gustave Flaubert – l’amour, l’argent, la parole, Tokyo, France Tosho, diffusion Nizet, 1992 ; « L’illusion de la désillusion : Essai d’interprétation génétique de L’Éducation sentimentale », Flaubert. Revue critique et génétique, [En ligne], 3, 2010 ; « Le jeu intertextuel et la question de l’interprétation dans la genèse de l’avant-dernier chapitre de L’Éducation sentimentale », dans Comment naît une œuvre littéraire ?, textes réunis par Kazuyoshi Yoshikawa et Noriko Taguchi, Paris, Honoré Champion, 2011, p. 161-173 ; « L’Éducation sentimentale, une histoire d’amour et d’argent : genèse d’un entrelacement », Revue Flaubert [en ligne], no 21, 2026. Voir aussi notre notice « Arnoux, Marie » dans Dictionnaire Gustave Flaubert sous la direction d’Eric Le Calvez, Paris, Classiques Garnier, 2017, p. 94-95.

8 Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, édition de Gisèle Séginger, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de La Pléiade », t. IV, 2021. Toutes les notes ultérieures renverront à cette édition. Nous donnerons les références entre parenthèses dans le corps du texte.

9 Voici les sigles utilisés dans la présente étude : <…> : passage ajouté ; passage raturé indique le passage raturé de la main de Flaubert.

10 Pour le sens et les modalités de l’entrelacement d’amour et d’argent qui constitue l’intrigue, voir, outre notre ouvrage Introduction à l’étude critique et génétique des manuscrits de L’Éducation sentimentale de Gustave Flaubert, op. cit., notre article le plus récent : « L’Éducation sentimentale, une histoire d’amour et d’argent : genèse d’un entrelacement », art. cit. D’ailleurs nous nous écartons ici de la lecture de Stéphane Dord-Crouslé qui souligne la dégradation de l’héroïne : «Le personnage de Mme Arnoux », Relire L’Éducation sentimentale, dir. P. Glaudes, E. Reverzy, Classiques Garnier, 2017, p. 51-66.

11 Pour les scénarios de l’avant-dernier chapitre, voir l’édition établie par D.-A. Williams, L’Éducation sentimentale : le classement des scénarios, Paris, J. Corti, 1992 ; voir aussi notre analyse dans Introduction à l’étude critique et génétique des manuscrits de L’Éducation sentimentale de Gustave Flaubert, op. cit., p. 254-258.

12 Pour l’analyse génétique plus détaillée des manuscrits de ce passage, voir notre travail : Introduction à l’étude critique et génétique des manuscrits de L’Éducation sentimentale de Gustave Flaubert, op. cit., p. 254-270 ; « L’illusion de la désillusion : Essai d’interprétation génétique de L’Éducation sentimentale », art. cit. : « Le jeu intertextuel et la question de l’interprétation dans la genèse de l’avant-dernier chapitre de L’Éducation sentimentale », art. cit, p. 163-171.

13 Albert Thibaudet, Flaubert, Paris, Gallimard, 1935, p. 161.

14 Victor Brombert, « L’Éducation sentimentale : articulation et polyvalence », dans Production du sens chez Flaubert, Paris, Union générale des éditions, « 10/18 », 1975, p. 66-67.

15 Pour le fétichisme de Frédéric dans l’amour, voir Luce Czyba, « Une longue mèche de cheveux blancs ou l’ambiguïté du sens dans l’avant-dernier chapitre de L’Éducation sentimentale », Semen

 [En ligne], 11, 1999 ; Juliette Azoulai, L’Âme et le Corps chez Flaubert, Paris, Classiques Garnier, 2014, p. 341-346.

16 Jean Rousset, L’intérieur et l’extérieur, Paris, José Corti, 1976, p. 151-164.

17 Pierre Fontanier, Les Figures du discours, Paris, Flammarion, 1968, p. 145-146.

18 Voir Pierre Schoentjes, op. cit., p. 85 sqq.

19 Vladimir Jankélévitch, L’Ironie, Paris, Flammarion, « Champs », 1964, p. 141. Selon Juliette Azoulai, l’ironie flaubertienne consiste à « suivre toutes les formes d’adhésion », op. cit., p. 576 sqq. Voir aussi Anne-Marie Paillet-Guth, Ironie et paradoxe : le discours amoureux romanesque, Paris, Honoré Champion, 1998 ; Didier Philippot, « Éducation et ironie dans la première Éducation sentimentale », dans La Pensée du paradoxe. Approches du romantisme. Hommage à Michel Crouzet, édité par Didier Philippot et Fabienne Bercegol, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, « Mémoire de la critique », 2006, p. 279-326 ; Philippe Dufour, « Ironie », Dictionnaire Flaubert, sous la direction de Gisèle Séginger, Paris, Honoré Champion, 2017, p. 789-795 ; Boris Lyon-Caen, « Ironie et communauté (L’Éducation sentimentale) », Flaubert. Revue critique et génétique, [En ligne], 29, 2023.

20 Michel Crouzet, « L’Éducation sentimentale » et la confusion des genres, Paris, Eurédit, 2017, p. 90. Voir aussi la remarque importante de Didier Philippot dans la préface, p. XIII-XIV.

21 Carnet 19, fo 35 ; Carnets de travail, édition critique établie par Pierre Marc de Biasi, Paris, Balland, 1988, p. 286.

22 Nous regrettons de ne pas avoir pu prendre en compte l’article important de Didier Philippot, paru après la rédaction de cette étude (« Ta réalité y disparaît presque », Gustave Flaubert, n° 10, Flaubert et l’éros, 2025, Lettres modernes Minard, p. 245-302), dont les analyses viennent utilement éclairer certaines de nos hypothèses.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Kazuhiro Matsuzawa, « La fidélité au prisme de l’ironie : lecture croisée de L’Envers de l’histoire contemporaine de Balzac et de L’Éducation sentimentale de Flaubert »Flaubert [En ligne], 35 | 2026, mis en ligne le 14 juillet 2026, consulté le 14 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/flaubert/7735 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ljc

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