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Le monument de Bouzloudja : emblème d’un effondrement

Jonathan Tichit

Résumés

Cet article analyse des photographies du monument bulgare abandonné de Bouzloudja, bien connu des amateurs d’urbex. Ces images ne correspondent pas à une démarche de documentation historique, mais témoignent d’une fascination pour les ruines et le passé. Les nombreuses vues produites développent une esthétique qui décuple le potentiel imaginaire du lieu et tendent à en faire une allégorie, non seulement de la chute de l’utopie socialiste, mais aussi de toute utopie politique et de toute confiance dans l’avenir.

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Texte intégral

Romain Veillon, Buzludzha, 2014

Romain Veillon, Buzludzha, 2014

Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

  • 1 Contraction d’« urban exploration ». L’exploration urbaine consiste à visiter des lieux construits (...)
  • 2 Quelques ouvrages où le monument de Bouzloudja est représenté : Jonk, Goodbye Lenin. Vestiges sovié (...)
  • 3 Quelques séries où le monument de Bouzloudja est représenté : Goodbye Lenin sur le site de Jonk :   (...)
  • 4 « L'ovni des Balkans », Urbex Rouge, épisode 2, Arte : < https://youtu.be/NU0CPodqDCE  (consulté le (...)

1Dans le contexte actuel de fascination pour les ruines et les lieux abandonnés, les vestiges soviétiques sont abondamment photographiés. Le monument bulgare de Bouzloudja suscite un engouement particulier. Il attire les photographes occidentaux, notamment les adeptes d’urbex1 tels que Jonk (Jonathan Jimenez), Romain Veillon, Rebecca Litchfield (Rebecca Bathory), Thomas Jorion, Sylvain Margaine, ou encore Grégoire Cachemaille qui publient leurs images dans des ouvrages2 ou sur leurs sites internet3. Toutefois des historiens et architectes commencent aussi à s’y intéresser. La série Urbex rouge, qui traite de l’exploration urbaine dans les ruines soviétiques, produite par la chaîne franco-allemande Arte, lui a consacré un épisode4.

  • 5 André Gunthert, L’Image partagée. La photographie numérique, Paris, Textuel, « L’écriture photograp (...)
  • 6 Ibid., p. 96.

2Construit entre 1974 et 1981, cet édifice était conçu à la gloire du communisme. Accueillant des visiteurs et servant pour des commémorations, il incarnait le berceau du Parti. Son utilisation a été très brève, puisqu’il a fermé moins de dix ans après son inauguration, en raison du déclin de l’URSS. Il a encore été surveillé jusqu’en 1995 : il fut alors totalement abandonné par l’État bulgare qui en était propriétaire. Son architecture futuriste, qui tient autant du temple que de la soucoupe volante, tranche avec son état de délabrement avancé ‒ que soulignent les photographies. La pléthore d’images réalisées confère à ce monument photogénique isolé une visibilité qui participe à sa patrimonialisation mais, dans le même temps, semble contribuer à dissiper la mémoire singulière dont il est porteur. La plupart des photographies de Bouzloudja, comme les autres images d’urbex, ne sont pas des documents historiques, ni des œuvres revendiquant une quelconque originalité stylistique ; elles s’inscrivent dans une tendance à « l’image partagée5 », caractérisée par une circulation massive et autogérée via les nouveaux réseaux de communication. La figure de l’amateur tient ici une place centrale, puisque, quel que soit le contenu, « l’acte même du partage est devenu la signature de l’opération culturelle6 ». Les photographes qui réalisent des tirages (souvent de grands formats) possèdent aussi un site internet sur lequel leurs clichés acquièrent une grande visibilité.

  • 7 Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’u (...)
  • 8 Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz, L’Événement anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, (...)

3Les prises de vue permettent moins de comprendre la signification complexe du monument que d’en faire un « lieu commun », dont l’esthétique post-apocalyptique, très en vogue, reflète une incertitude collective concernant le futur, à l’heure où se multiplient les débats concernant la « collapsologie7 » et l’« anthropocène8 ». Tandis que les premières décennies du xxe siècle, jusqu’à la seconde guerre mondiale, ont été marquées par l’attraction des photographes pour les constructions innovantes, aujourd’hui nombreux sont ceux qui tendent à représenter des ruines : dans un cas comme dans l’autre, des lieux emblématiques se font effigies des enjeux de l’époque.

Les photographies d’un lieu singulier

  • 9 Jonk (Jonathan Jimenez), Spomeniks, Darlington, Carpet Bombing Culture, 2018.
  • 10 Jonk (Jonathan Jimenez), Baïkonour. Vestiges du programme spatial soviétique, Versailles, Jonglez, (...)

4Les images de Bouzloudja sont représentatives de l’actuel renouveau du goût pour les ruines qui n’est pas sans malmener certains fondements poétiques hérités du xviiie siècle, puisqu’il concerne toutes sortes de lieux à l’abandon, des plus originaux aux plus triviaux. Elles participent de la mode de l’urbex, au sein de laquelle l’intérêt pour les sites de l’ex-URSS tient une place importante. Le photographe Jonk, adepte d’exploration urbaine, a notamment consacré plusieurs livres aux vestiges soviétiques ; Bouzloudja apparaît dans la série Goodbye Lenin (2020), tandis que Spomezniks (2018)9 recense exclusivement des sculptures et que Baikonour (2019)10 est consacré aux restes de la station spatiale ainsi nommée.

  • 11 Adrien Minard, Bouzloudja. Crépuscule d’une utopie, Paris, B2, « Documents », 2018.
  • 12 Ibid., p. 110.
  • 13 Ibid., p. 145.

5En comparaison d’autres destinations d’urbex ou d’autres constructions soviétiques, Bouzloudja s’avère très original en raison de sa forme architecturale et de la mémoire complexe dont il témoigne11. Hadji Dimitar, héros du réveil national bulgare, est mort non loin du site. Les intellectuels marxistes fondateurs du Parti communiste se sont réunis sur le mont dès 1891. Une des grandes mosaïques qui ornent l’intérieur du monument représente l’un d’entre eux, Dimitar Blagoev, face à Karl Marx. Le bâtiment est construit pour incarner le berceau du Parti communiste et conduit le visiteur à suivre son histoire selon un parcours symbolique qui emprunte à l’architecture religieuse12. L’entrée se fait par une petite porte, qui est suivie d’un espace assez sombre évoquant les débuts difficiles du Parti. Après une enfilade de pièces où pénètre de plus en plus de lumière, l’arrivée par un escalier sous le dôme central signe sa gloire. L’architecte, Georgi Stoilov, dit s’être inspiré de la forme des tombeaux thraces retrouvés dans la région, autant que de l’architecture fonctionnaliste et de la science-fiction, pour concevoir ce monument comme un continuum entre passé, présent et avenir13.

6L’édifice singulier porte une mémoire en rhizome qui convoque des sentiments parfois contradictoires, au fil des circonvolutions politiques et historiques. Le choix de son implantation au sommet du mont Bouzloudja et les représentations en mosaïques qui sont à l’intérieur établissent une filiation entre les héros nationaux et les figures du communisme, entre la dimension locale du passé bulgare et le destin commun au sein de l’Union soviétique. Le monument symbolise ainsi le rapport politique complexe qu’entretient le pays avec l’URSS. La mosaïque de Todor Jivkov en a été retirée lorsque ce dernier fut démis de ses fonctions en 1989. La déception due à la perte de l’idéal communiste a motivé ensuite, après l’abandon du bâtiment, certains actes de vandalisme, comme en témoigne l’inscription « Forget your past » gravée au-dessus de la porte d’entrée. Cette formule reflète le sentiment anticommuniste qui s’est emparé aujourd’hui d’une partie des Bulgares qui préfèrent oublier cette période. Les pouvoirs publics expriment d’autant moins la volonté de sauver le lieu que ce dernier suscite la controverse.

  • 14 Échange entre Thomas Jorion et l’auteur, en septembre 2021.

7Les photographes s’attachent souvent plus aux marques de délabrement qu’à l’interprétation des indices susceptibles de permettre la reconstitution de ce passé multiforme. L’aspect esthétique de l’architecture et des mosaïques est souligné, de sorte qu’émerge la conscience d’un patrimoine à préserver. Deux photographies de Thomas Jorion, prises à dix ans d’intervalle ‒ en 2010, puis en septembre 2021, lors de son retour sur les lieux où quelques protections avaient été ajoutées pour préserver les mosaïques –, furent présentées pour les trente ans de l’Institut français de Sofia, en Bulgarie, dans la perspective d’entamer une procédure de sauvegarde14.

8En outre, les textes qui accompagnent les photographies, comme les gros plans sur les symboles les plus connus (Marx, la faucille et le marteau) tendent à résumer l’histoire à grands traits à destination du plus grand nombre. Peu d’explications sont apportées sur les autres mosaïques présentes dans l’édifice ou sur les traces de celles qui ont été arrachées. En revanche, quoique le parcours symbolique induit par l’architecture ne soit pas nécessairement compris par les visiteurs en tant que narration sensible du passé du Parti communiste, les clichés tendent à mettre cet aspect en valeur. La série Buzludzha (2014) de Romain Veillon restitue un déplacement dans l’espace au fil de cadrages plus ou moins basculés qui renvoient à la subjectivité de l’explorateur. La succession d’images faites depuis l’extérieur en contre-plongée, en allant vers le sommet du mont où se trouve le bâtiment, puis de l’escalier au dôme, n’est pas sans rappeler la visite de certaines églises, dont la position surplombante donne au pêcheur conscience de sa condition ‒ qu’il quitte le temps de se recueillir dans la maison de Dieu. L’escalier montant vers le dôme de Bouzloudja, photographié par Romain Veillon, rend compte de ce sentiment d’ascension spirituelle, de l’obscurité d’un sous-sol vers la lumière d’une voûte céleste, dont les percées du plafond forment les étranges constellations. Grégoire Cachemaille réalise une prise de vue de cet endroit avec un cadrage similaire.

Romain Veillon, Buzludzha, 2014

Romain Veillon, Buzludzha, 2014

Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

Grégoire Cachemaille, Forget your Past, < https://www.gregoirec.com/​ >

Grégoire Cachemaille, Forget your Past, < https://www.gregoirec.com/​ >

Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

9L’image du monument choisie par Sylvain Margaine pour la couverture du deuxième tome de Forbidden Places symbolise cet attrait pour la transcendance de façon plus prégnante encore, en captant un rayon lumineux qui provient d’un trou dans le plafond, si proche de l’emblème central de la faucille et du marteau qu’il semble en émaner pour venir frapper un visiteur. Une telle représentation, qui place le rayonnement du socialisme à mi-chemin entre l’intervention divine et le faisceau d’une soucoupe volante, renvoie en quelque sorte à l’ambition spirituelle de l’architecture de Bouzloudja. Si le monument substitue la gloire du socialisme à la divinité en employant les moyens iconographiques et architecturaux que la religion mettait traditionnellement en œuvre, il suggère en même temps les promesses concrètes que l’URSS prévoyait pour le futur ‒ dont la conquête spatiale faisait partie.

Un lieu commun post-apocalyptique

Grégoire Cachemaille, Forget your Past, < https://www.gregoirec.com/​ >

Grégoire Cachemaille, Forget your Past, < https://www.gregoirec.com/​ >

Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

10Les Lumières décrivaient le goût pour les ruines comme un penchant universel. « Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. Tout s’anéantit, tout périt, tout passe. Il n’y a que le monde qui reste. Il n’y a que le temps qui dure15 », écrivait Diderot dans le Salon de 1767. Thomas Jorion cite ces quelques phrases sur son site internet pour introduire sa série Veduta16. Aujourd’hui, cette symbolique temporelle est toujours convoquée au travers des marques d’usures et de délabrement qu’engendrent les intempéries, et dont les photographes rendent bien compte. Elle s’avère cependant infléchie, dans la mesure où les ruines représentées sont récentes et n’attestent plus du passage des siècles. Force est de constater que l’attrait pour la ruine conserve en revanche une dimension collective, au détriment des singularités historiques et mémorielles dont les vestiges témoignent. La photographie a pris le relais de la peinture et de la poésie, mais les effets esthétiques l’emportent pareillement sur la volonté de comprendre le passé. Les photographes sont attirés par l’ambiance que dégagent les lieux abandonnés, vides et délabrés. Leurs clichés attestent de la photogénie de la ruine qui les a inspirés, de même que les œuvres littéraires et cinématographiques enrichissent le potentiel fictionnel des vestiges qui les ont nourries.

Thomas Jorion, « Blizka », 2010, série Silencio

Thomas Jorion, « Blizka », 2010, série Silencio

Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

11Après avoir vu des images du monument, Thomas Jorion décida d’aller lui-même le photographier en hiver, guidé par des attentes d’ordre esthétique17. L’atmosphère froide ajoute, de fait, au sentiment de solitude et de silence dans un des ses clichés intitulé « Blizka » (2010), ainsi que dans ceux de Rebecca Litchfield, comme le fait la brume inquiétante captée dans la série Forget Your Past de Grégoire Cachemaille. Ces conditions météorologiques participent d’un goût romantique, ainsi que le choix du moment du coucher de soleil (récurrent dans les tableaux des peintres romantiques comme dans les photographies de Bouzloudja). Isolée au sommet de la montagne bulgare, cette ruine se prête à la représentation d’un affrontement sublime de la culture avec les éléments de la nature, que l’architecture singulière teinte d’une atmosphère de science-fiction. Le thème romantique est réinterprété sur le mode post-apocalyptique. La neige et la glace du rude hiver bulgare investissant l’intérieur du bâtiment, les photographies évoquent des récits d’expéditions au sein desquelles des survivants affrontent un climat déréglé, comme dans le film de Roland Emmerich Le Jour d'après (2004). Les images brumeuses, sur lesquelles de grandes flaques reflètent le dôme parmi les débris, peuvent faire songer à l’univers diégétique du film Stalker (1979) d’Andreï Tarkovski. La ruine convoque ainsi le champ de l’imaginaire.

  • 18 Diane Scott, Ruine. Invention d’un objet critique, Paris, Amsterdam, « Les Prairies ordinaires », 2 (...)
  • 19 Susan Sontag, Sur la photographie, Paris, Christian Bourgeois, 1993 [1977], p. 31.
  • 20 Ruth Amossy, Anne Herschberg-Pierrot, Stéréotypes et clichés. Langue, discours, société, Armand Col (...)

12Ne lésinant pas sur les effets plastiques, les prises de vue d’urbex signent l’effondrement du socialisme et gomment la complexité de l’histoire – ici, disparaît le rapport de la Bulgarie à l’URSS –, ce qui selon Diane Scott ne peut que travailler à renforcer l’hégémonie capitaliste qui s’est imposée, au détriment des autres modèles politiques que les représentations maintiennent dans un passé définitif18. Les photographies n’énoncent pas, à proprement parler, cette position « mais elles peuvent la renforcer, et elles peuvent l’aider à s’établir quand elle commence à se dessiner19 », d’après les termes de Susan Sontag. En tout cas, la pléthore d’images de Bouzloudja, alors même qu’elle procède d’une volonté de visiter un « lieu hors du commun », tend à en faire un « lieu commun », au sens où les déclinaisons d’une même esthétique reposant sur l’ambiance fantastique de l’endroit reviennent dans les images, confinant au stéréotype, mais aussi parce que ces dernières tendent à exprimer des sentiments relativement partagés en occident. La circulation des clichés de Bouzloudja confère à l’édifice une portée générale, comme le faisaient les lieux communs en tant que catégories d’arguments selon Aristote20.

  • 21 Denis Diderot, Ruines et Paysage. Salon de 1767, op. cit., p. 227.
  • 22 Susan Sontag, Sur la photographie, op. cit., p. 34.

13Ces images reflètent la hantise, fort répandue de nos jours, d’une fin prochaine. « Il n’y a que le monde qui reste21 », écrivait Diderot ; mais aujourd’hui c’est le monde lui-même qui semble menacé. Les photographies qui détachent le monument de son contexte tendent à en faire une allégorie, non seulement de la chute de l’utopie socialiste, mais aussi de toute utopie politique et de toute confiance en l’avenir. Il faut dire que les grands courants idéologiques en déclin à la fin du xxe siècle n’ont pas laissé place à des idées innovantes réellement porteuses d’espoir. Au contraire, les évènements, en particulier l’explosion nucléaire de Tchernobyl et les attentats du 11 septembre 2001, ont placé le tournant du siècle sous le signe d’un effondrement possible. Tandis que le millénarisme et les prophéties de l’apocalypse prévoyaient un renouveau, se multiplient aujourd’hui les discours collapsologiques qui décrivent les catastrophes du monde contemporain comme les premières d’une série menant à une chute globale, soit à la rupture des systèmes politico-économiques qui paraissent aux yeux des Occidentaux garantir la paix, l’approvisionnement en ressources, l’accès aux soins, etc. La représentation de la catastrophe devient un lieu commun pour tenter précisément d’en conjurer la crainte et la photographie revêt dès lors un pouvoir anesthésiant22.

Romain Veillon, Buzludzha, 2014

Romain Veillon, Buzludzha, 2014

Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

Un emblème postmoderne

14Les photographies du monument de Bouzloudja tendent à simplifier sa signification historique et mémorielle au profit de sa capacité à symboliser notre époque, reprenant une esthétique de fin du monde pour évoquer celle qui est redoutée aujourd’hui. Au fil des époques, un certain nombre de constructions importantes ont attiré les photographes, parce qu’elles suscitaient la curiosité et la fascination, mais aussi parce que, pour certaines d’entre elles, elles reflétaient une vision du monde. Ainsi, le Flatiron Building à New York, dont la silhouette est assimilée à celle d’un arbre fourchu, manifeste, sur le célèbre cliché de Stieglitz publié en 1903 dans Camera Work, la volonté du photographe de développer un vocabulaire plastique nouveau qui emprunte moins à la peinture qu’il ne joue sur des rapports de formes spécifiquement photographiques. Au travers d’une esthétique avant-gardiste, il reflète un idéal.

  • 23 Olivier Lugon, « Le vieux pont, l’historien et le nouveau photographe », in François Bon, Olivier L (...)
  • 24 Ibid., p. 23.

15Comme le building newyorkais, le pont transbordeur de Marseille a incarné dès sa construction le progrès technique moderne. Il répondait à la soif de mobilité de l’époque et se faisait « machinerie de vision23 » attirant les photographes. Sa plateforme suspendue deux mètres au-dessus de l’eau présentait un mouvement fascinant, tandis que la promenade aménagée sur son tablier permettait la plongée du regard et ouvrait un panorama sur la ville à soixante-quinze mètres de hauteur. En même temps, la monumentale architecture de métal, imaginée en 1890 et concrétisée en 1905, formait symboliquement une sorte de pont temporel entre les deux siècles, incarnant la modernité sous la forme d’une transition, et non d’une rupture. Son style constituait les prémices refoulées de l’avant-garde architecturale du xxe siècle, quand celle-ci revendiquait la stricte innovation. Pour le dire autrement, le pont transbordeur qui représentait la nouveauté à sa construction, portait l’héritage du xixe siècle où il avait été dessiné. Il oscillait à la fin des années 1920, lorsque Lásló Moholy-Nagy s’y intéressa, « entre extrême désuétude et ultra-modernité24 ».

16Terminé peu de temps avant la chute de l’URSS, Bouzloudja se situe dans un entre-deux temporel de cet ordre. La combinaison de son état de délabrement et de son architecture futuriste en fait le monument emblématique d’une temporalité paradoxale : il symbolise une innovation obsolète, un avenir ruiné, que renforce l’esthétique post-apocalyptique des photographies, d’autant que le monument a servi pendant très peu de temps. S’il était construit dans le but de durer, sans entretien, il s’est dégradé rapidement. Alors que le pont transbordeur de Marseille était admiré par une époque moderne qui rêvait son futur, et se présentait comme symbole du progrès intégrant ses contradictions – dont l’obsolescence rapide comme condition –, la ruine de Bouzloudja est contemplée par une époque postmoderne qui prévoie sa fin.

  • 25 Yves Citton, Jacopo Rasmi, Générations collapsonautes. Naviguer par temps d’effondrements, Paris, S (...)
  • 26 Adrien Minard, Bouzloudja. Crépuscule d’une utopie, op. cit., p. 88.

17« Comment ne pas voir que la hantise effondriste n’est que le retournement de la promesse développementiste – un retournement qui en conserve toutefois la plupart des principales prémisses25 ? » notent Yves Citton et Jacopo Rasmi. Les images du monument décati se font allégories d’une temporalité inverse de celle du progrès, fléchée jusqu’à un seuil catastrophique. Le monument de Bouzloudja qui incarnait, ne serait-ce que par les conditions de travail difficiles qui furent nécessaires à sa construction démesurée, « un motif de fierté prométhéenne » ou « la capacité de l’homme socialiste à affronter la nature, à la dompter et à la transformer26 », est aujourd’hui montré dans une perspective ruiniste qui évoque un effondrement prochain, dont la poursuite de l’idéal du progrès pourrait justement être la cause.

  • 27 Diane Scott, Ruine. Invention d’un objet critique, op. cit., p. 25.

18Dans le même temps, les abondantes prises de vues du monument de Bouzloudja peuvent apparaître comme l’antithèse de l’engouement pour le pont transbordeur qui symbolisait la modernité par l’architecture mais aussi par la photographie. Tandis que dans les années 1930, les photographes étaient en quête de constructions innovantes propices à la plasticité nouvelle des prises de vue modernes, ceux d’aujourd’hui sont nombreux à rechercher des ruines emblématiques du déclin dont la photogénie relève d’une esthétique post-apocalyptique. Celle-ci semble plus conforme aux sociétés postmodernes dont les images elles-mêmes ont renoncé à la nouveauté, tandis que l’art a renoncé à l’avant-garde. Le monument de Bouzloudja tend à devenir un lieu commun à travers des vues qui n’ont rien d’inédit, mais cultivent plutôt la répétition du même, conformément à ce que Diane Scott nomme la « culture saturée27 ».

  • 28 Ian Jeffrey, Une histoire de la photographie pour tous, Paris, Hazan, 2021, p. 209.
  • 29 Voir : < https://www.votretourdumonde.com/bouzloudja/ > (consulté le 22 septembre 2021).
  • 30 Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire », in Œuvres III, Paris, Gallimard, 2000, p. 434.
  • 31 L’expression est empruntée à Diane Scott qui présente cette « panne » comme un des phénomènes dont (...)

19« Dans les icônes soviétiques du début des années 1930, le regard lointain symbolisait l’accomplissement de l’utopie28 » note Ian Jeffrey. Sur une photographie contemporaine du globe-trotteur Bruno Maltor29, un jeune homme regarde depuis une fenêtre de la coursive arrondie du monument de Bouzloudja vers l’horizon déchiré par la lumière orange du soleil couchant. Il assiste métaphoriquement non pas au « crépuscule d’une utopie », pour reprendre le titre de l’ouvrage d’Adrien Minard sur Bouzloudja, mais au crépuscule des utopies. Il regarde depuis l’idéal ruiné du socialisme un « cliché » en guise de ciel, synonyme d’un futur bouché auquel il ne croit plus. Contrairement à « l’ange de l’histoire » de Walter Benjamin30 qui fixe le passé, attentif au récit des perdants, il s’en détourne mais ne voit pas l’avenir pour autant. Nous héritons du postmodernisme la conscience de l’histoire des vaincus et le refus des certitudes, mais au prix d’une « panne de l'historicité31 ». Nous ne parvenons pas à concevoir une alternative concrète pour supplanter l’idéal du progrès. Les représentations de Bouzloudja tendent à en faire un emblème de notre époque ‒ qui peine à se réinventer.

  • 32 Diane Scott, « Retour des ruines », Vacarme, no 70, 2015, p. 23-46.
  • 33 Michaël Foessel, Après la fin du monde. Critique de la raison apocalyptique, Paris, Points, 2019, p (...)

20Les photographes qui se rendent à Bouzloudja sont attirés par la singularité du monument délabré. Les nombreuses images réalisées, satisfaisant le goût contemporain pour les ruines post-apocalyptiques, font de l’édifice un lieu commun à mi-chemin entre kitch et nostalgie. Cette nostalgie, parfois perçue comme réactionnaire32, semble être également le reflet d’une morosité associée à une crainte collective plus diffuse, qui doit être prise en compte sans être condamnée. « Il y a dans la tristesse qui s’arrête sur les ruines de l’histoire une vérité plus profonde que dans la croyance naïve au progrès33 » note Michaël Fœssel.

  • 34 Yves Marchand, Romain Meffre, Détroit, vestiges du rêve américain, Göttingen, Steidl, 2010.

21Tandis que les ruines soviétiques, avec Bouzloudja comme effigie, tendent à renvoyer à la chute des espoirs communistes, les vestiges industriels en Occident, tout aussi abondamment photographiés, reflètent les échecs du capitalisme, avec Detroit en figure de proue. Le chilien Camilo José Vergara a consacré de nombreux travaux à la ville américaine ; c’est également le cas des français Yves Marchand et Romain Meffre34. La confiance dans la croissance et dans le progrès, sur laquelle reposaient le modèle capitaliste comme le modèle communiste, se trouve ébranlée. C’est pourquoi, sans doute, les représentations du monument abandonné trouvent une résonnance certaine chez les spectateurs dans les pays occidentaux, d’où proviennent la plupart des photographes qui le visitent.

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Notes

1 Contraction d’« urban exploration ». L’exploration urbaine consiste à visiter des lieux construits par les hommes puis abandonnés et, le plus souvent, à les photographier ou à les filmer pour en diffuser ensuite les images sur Internet.

2 Quelques ouvrages où le monument de Bouzloudja est représenté : Jonk, Goodbye Lenin. Vestiges soviétiques en Europe de l'Est, Paris, Pyramyd, 2020 ; Rebecca Litchfield, Soviet Ghosts. The Soviet Union Abandoned: A Communist Empire in Decay, Londres, Carpet Bombing Culture, 2014 ; Thomas Jorion, Silencio, Paris, La Martinière, 2013 ; Sylvain Margaine, Forbiden Places. Explorations insolites d’un patrimoine oublié, volume 2, Versailles, Jonglez, 2013.

3 Quelques séries où le monument de Bouzloudja est représenté : Goodbye Lenin sur le site de Jonk : < http://www.jonk-photography.com/en/le-monde-perdu/goodbye-lenin/ > ; Soviet ghosts sur le site de Rebecca Litchfield : < https://www.rebeccabathory.com/sovietghosts > ; Silencio sur le site de Thomas Jorion : < https://thomasjorion.com/collection/silencio/ > ; Buzludzha sur le site de Romain Veillon : < https://romainveillon.com/portfolio/page-builder/ > ; Forget your past sur le site de Grégoire Cachemaille : < https://www.gregoirec.com/albums/forget-your-past/ >.

4 « L'ovni des Balkans », Urbex Rouge, épisode 2, Arte : < https://youtu.be/NU0CPodqDCE > (consulté le 24 septembre 2021).

5 André Gunthert, L’Image partagée. La photographie numérique, Paris, Textuel, « L’écriture photographique », 2015.

6 Ibid., p. 96.

7 Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Paris, Seuil, « Anthropocène », 2015.

8 Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz, L’Événement anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Paris, Seuil, « Points », 2016.

9 Jonk (Jonathan Jimenez), Spomeniks, Darlington, Carpet Bombing Culture, 2018.

10 Jonk (Jonathan Jimenez), Baïkonour. Vestiges du programme spatial soviétique, Versailles, Jonglez, 2019.

11 Adrien Minard, Bouzloudja. Crépuscule d’une utopie, Paris, B2, « Documents », 2018.

12 Ibid., p. 110.

13 Ibid., p. 145.

14 Échange entre Thomas Jorion et l’auteur, en septembre 2021.

15 Denis Diderot, Ruines et Paysage. Salon de 1767, Paris, Hermann, 1995, p. 227.

16 Voir : < https://thomasjorion.com/collection/veduta/ > (consulté le 22 septembre 2021).

17 Thomas Jorion, entretien « Thomas Jorion – Silencio », Librairie Mollat : < https://youtu.be/aZ5IIt1Gze8 > (consulté le 22 septembre 2021).

18 Diane Scott, Ruine. Invention d’un objet critique, Paris, Amsterdam, « Les Prairies ordinaires », 2019, p. 58-59.

19 Susan Sontag, Sur la photographie, Paris, Christian Bourgeois, 1993 [1977], p. 31.

20 Ruth Amossy, Anne Herschberg-Pierrot, Stéréotypes et clichés. Langue, discours, société, Armand Colin, « 128. Tout le savoir », 2016, p. 15.

21 Denis Diderot, Ruines et Paysage. Salon de 1767, op. cit., p. 227.

22 Susan Sontag, Sur la photographie, op. cit., p. 34.

23 Olivier Lugon, « Le vieux pont, l’historien et le nouveau photographe », in François Bon, Olivier Lugon, Philippe Simay, Le Pont transbordeur de Marseille. Moholy-Nagy, Paris, INHA/Collège international de Philosophie/Ophrys, « Voir – Faire – Lire », 2013, p. 10.

24 Ibid., p. 23.

25 Yves Citton, Jacopo Rasmi, Générations collapsonautes. Naviguer par temps d’effondrements, Paris, Seuil, « La couleur des idées », 2020, p. 68.

26 Adrien Minard, Bouzloudja. Crépuscule d’une utopie, op. cit., p. 88.

27 Diane Scott, Ruine. Invention d’un objet critique, op. cit., p. 25.

28 Ian Jeffrey, Une histoire de la photographie pour tous, Paris, Hazan, 2021, p. 209.

29 Voir : < https://www.votretourdumonde.com/bouzloudja/ > (consulté le 22 septembre 2021).

30 Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire », in Œuvres III, Paris, Gallimard, 2000, p. 434.

31 L’expression est empruntée à Diane Scott qui présente cette « panne » comme un des phénomènes dont les images de ruines contemporaines pourraient être les symptômes, dans un entretien pour Libération publié par Paloma Soria Brown le 31 juillet 2019, « Les ruines ont un rôle idéologique : refouler un passé, une réalité sociale », < https://www.liberation.fr/debats/2019/07/31/diane-scott-les-ruines-ont-un-role-ideologique-refouler-un-passe-une-realite-sociale_1743036/ > (consulté le 22 septembre 2021). Sur les « régimes d’historicité », François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, « La librairie du xxie siècle », 2003.

32 Diane Scott, « Retour des ruines », Vacarme, no 70, 2015, p. 23-46.

33 Michaël Foessel, Après la fin du monde. Critique de la raison apocalyptique, Paris, Points, 2019, p. 134.

34 Yves Marchand, Romain Meffre, Détroit, vestiges du rêve américain, Göttingen, Steidl, 2010.

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Table des illustrations

Titre Romain Veillon, Buzludzha, 2014
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Titre Romain Veillon, Buzludzha, 2014
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Titre Grégoire Cachemaille, Forget your Past, < https://www.gregoirec.com/​ >
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Titre Grégoire Cachemaille, Forget your Past, < https://www.gregoirec.com/​ >
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Titre Thomas Jorion, « Blizka », 2010, série Silencio
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Titre Romain Veillon, Buzludzha, 2014
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Pour citer cet article

Référence électronique

Jonathan Tichit, « Le monument de Bouzloudja : emblème d’un effondrement », Focales [En ligne], 6 | 2022, mis en ligne le 01 juin 2022, consulté le 06 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/focales/1418 ; DOI : https://doi.org/10.4000/focales.1418

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Auteur

Jonathan Tichit

Jonathan Tichit est doctorant en Esthétique et sciences de l’art (UJM, Saint-Étienne). Sa thèse porte sur les photographies de ruines et les temporalités de l’anthropocène. Il est auteur de « Photographier les ruines récentes. Représenter les symptômes des changements globaux » (RITA, 2020) ; « Photographier les ruines pour (re)penser l’anthropocène » (The Conversation, 2020).

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