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Notes de lecture

Frédéric Pouillaude, Représentations factuelles

Paris, Éditions du Cerf, 2020, 488 pages
Jordi Ballesta
Référence(s) :

Frédéric Pouillaude, Représentations factuelles, Paris, Éditions du Cerf, 2020, 488 pages

Texte intégral

1Trois ans après l’ouvrage collectif Un art documentaire : enjeux esthétiques, politiques et éthiques qu’il avait co-dirigé avec Aline Caillet, Frédéric Pouillaude publie Représentations factuelles aux éditions du Cerf. Par-delà ce précédent, cet ouvrage se place dans le sillage de nombreux travaux francophones sur les écritures documentaires et factuelles, parmi lesquels Le Style documentaire, D’August Sander à Walker Evans d’Olivier Lugon (paru il y a deux décennies), les dossiers de la revue Communications – Le parti pris du document : littérature, photographie, cinéma et architecture au xxe siècle, puis Des Faits et des Gestes : Le parti pris du document 2, que Jean-François Chevrier et Philippe Roussin ont dirigés en 2001 et 2006 ‒ et, plus récemment, Factographies. L'enregistrement littéraire à l'époque contemporaine de Marie-Jeanne Zenetti, paru en 2014.

2Représentations factuelles est organisé en deux parties principales. Une première, axée sur des questions théoriques et sémantiques, est intitulée « De la représentation aux pratiques documentaires » ; elle est composée de quatre chapitres permettant de cheminer des problématiques de la présence, de la présentation et de la représentation à celles de l’enregistrement, du témoignage et du document, puis aboutit à la définition d’un art documentaire. Une seconde est centrée sur des descriptions d’œuvres et, ce faisant, balise le terrain des « médiums et pratiques documentaires », tout en revenant sur des questions préalablement traitées, telles que celles de l’indicialité ou de l’assertion. La finesse des analyses notionnelles permet de mettre en perspective factuel, non-fictionnel, documentaire, réalisme, etc. et, pour ce qui concerne la photographie, de distinguer « style » et « approche » documentaires – Frédéric Pouillaude prenant là ses distances avec le point de vue stylistique d’Olivier Lugon et se plaçant dans le sillage de l’article « Documentary Approach to Photography » de Beaumont Newhall pour développer une lecture plus relationnelle du documentaire.

3Un des apports substantiels de Représentations factuelles est de travailler à un décloisonnement disciplinaire, déjà présent dans Le Parti pris du document, tout en permettant aux lecteurs d’embrasser, à partir d’une analyse continue, ce que l’auteur nomme les « œuvres factuelles », « c’est-à-dire des représentations factuelles qui sont de l’art ». Bien que son ouvrage soit introduit par une chronologie « des dates et des faits », qui correspondent à une sélection resserrée d’évènements et d’à près de cent œuvres photographiques, cinématographiques, théâtrales, chorégraphiques, littéraires ou relevant du roman graphique, Frédéric Pouillaude n’investit pas ce champ en historien, mais se positionne en philosophe.

4Cette option amène les lecteurs à faire le lien entre des pratiques et des esthétiques qui concernent à des degrés divers le documentaire et la factualité, et qui reposent selon des modalités plurielles sur l’enregistrement, la notation ou la restitution réaliste de pratiques d’enquête. Représentations factuelles crée des passerelles entre le film d’animation, avec Valse avec Bachir d’Ari Folman, et le roman factographique Le Bref Été de l’Anarchie d’Hans Magnus Enzensberger, entre les créations théâtrale (Trotz Alledem ! d’Erwin Piscator) et chorégraphiques (Unwanted de Dorothée Munyaneza), entre Notes de Raymond Depardon, classé en photographie et littérature, et les « prélèvements et montages poétiques » qui caractérisent Témoignages de Charles Reznikoff et Bogoro de Frank Leibovici et Julien Seroussi. Cet ouvrage permet in fine d’envisager l’existence d’un vaste champ de recherche, celui des études documentaires.

5Ce décloisonnement disciplinaire tend à engendrer une vision panoramique qui est cependant accompagnée de focalisations quelques peu fragmentaires et dont certaines peuvent apparaître déjà très étudiées : en photographie, sont envisagés les travaux de la FSA et American Photographs de Walker Evans, alors que An American Exodus de Dorothea Lange et Paul Taylor ainsi que de Changing New York de Berenice Abbott sont passés sous silence, quand, à travers ces livres, le documentaire aurait pu être appréhendé à la charnière de savoir-faire artistiques et de pratiques scientifiques, notamment archivistiques.

6Par ailleurs, le cadre historique dans lequel s’insère Représentation factuelles aurait-il pu être élargi ? Frédéric Pouillaude fait de Nanouk l’Esquimau de Robert Flaherty, sorti en 1922, la première œuvre documentaire. En investissant plus avant l’histoire de la photographie, et celle de « l’enregistrement indiciel », les thèses que William Henry Fox Talbot a développées dans The Pencil of Nature n’auraient-elles pas pu être analysées ? Le photographe y interroge la factualité du médium dans une perspective nettement documentaire, même s’il n’utilise pas ce terme. Pour reprendre les mots de Paul Valéry, la photographie a, dès son origine, amené à réfléchir sur « ce qui peut, de soi-même, s’inscrire » et « nous engagerait plutôt à cesser de vouloir décrire ». De même, en s’appuyant sur les « Remarques sur la littérature factographique en Russie » de Leonid Heller, Frédéric Pouillaude aurait pu noter que les « œuvres factuelles » trouvent leurs prémices dans des « récits de pèlerin », que leur renouveau se situe au xviie siècle, avant la « décade merveilleuse » des otcherks (la prose sans intrigue) qui s’étend de la fin des années 1830 à celle des années 1840.

7Certes, dans son introduction, Frédéric Pouillaude prévient les lecteurs qu’une histoire des « représentations artistiques non-fictionnelles » pourrait commencer avec La Guerre du Péloponnèse de Thucydide. Pour autant, ne pas prendre en compte des œuvres plus anciennes et qui, pour certaines, n’étaient pas pensées comme artistiques, n’aboutit-il pas à mettre de côté des productions qui relèvent tout à la fois de la consignation, de l’enregistrement, du factuel et du documentaire ? Ainsi, la prise en compte d’autres œuvres, dates et faits aurait donné lieu à une analyse sensiblement différente des représentations factuelles – de leur « prose sans intrigue », de leur portée documentaire, esthétique et scientifique ou de leur qualité archivistique.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Jordi Ballesta, « Frédéric Pouillaude, Représentations factuelles »Focales [En ligne], 7 | 2023, mis en ligne le 01 juin 2023, consulté le 07 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/focales/2445 ; DOI : https://doi.org/10.4000/focales.2445

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Auteur

Jordi Ballesta

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CC-BY-NC-4.0

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