Olga Smith, Contemporary Photography in France: Between Theory and Practice
Olga Smith, Contemporary Photography in France: Between Theory and Practice, Louvain, Leuven University Press, 2022, 230 pages
Texte intégral
1Réalisé dans le cadre d’une bourse postdoctorale Marie Sklodowska-Curie à l’université de Vienne, et dans le prolongement d’une thèse soutenue à l’université de Cambridge (2012), Contemporary Photography in France: Between Theory and Practice tient ses promesses. Proposé à la publication par l’universitaire britannique Olga Smith, l’ouvrage paru en anglais permet effectivement d’introduire l’histoire de la photographie en France à une audience anglophone, autant qu’il enrichit la littérature francophone disponible à ce sujet.
2Sur le plan structurel, on retiendra que le cadrage entre théorie et pratique permet de renouveler efficacement les arrangements chrono-thématiques jusque-là en vigueur. Les trois premiers chapitres s’organisent autour d’une figure clef du paysage intellectuel français. Dédié aux années 1970, le chapitre premier est structuré par la pensée de Roland Barthes et plus spécifiquement ses réflexions sur l’auctorialité et la subjectivité. Consacré à la décennie suivante, le deuxième chapitre est rythmé par les commentaires critiques de Jean Baudrillard à propos du simulacre et plus encore d’une société de consommation consacrant l’objet au détriment du sujet. Couvrant les années 1990-2000, le troisième chapitre est quant à lui innervé par les réflexions de Jacques Rancière concernant le médium, l’« indisciplinarité » et le « partage du sensible ». Cette partition peut sembler curieuse de prime abord, d’autant plus que les artistes français des années 1970 et 1980 affichaient une certaine distance vis-à-vis de la théorie. Pour autant, Smith ne plaque pas de façon arbitraire des concepts contemporains sur les travaux évoqués. Si les artistes ne revendiquaient pas toujours d’affinités théoriques, leurs productions gagnent à être replacées au sein d’une histoire des idées.
3Adopter ainsi l’histoire intellectuelle comme fil conducteur présente le grand avantage de rebattre les cartes des pratiques photographiques. Au lieu de séparer la photographie dite « documentaire », « utilitaire » de celle « artistique », de raisonner en termes de catégories techniques (couleur versus noir et blanc) ou encore de produire une histoire sociale qui soit distincte des enjeux esthétiques, la trame narrative adoptée par Smith permet de mettre en dialogue différents usages de la photographie, une multiplicité de sensibilités, tout en n’oubliant pas de rappeler les évolutions politiques ainsi que les enjeux institutionnels français. Son parti pris permet donc de renouveler efficacement les récits proposés par les auteurs francophones, notamment par Claude Nori dans ses deux éditions de La Photographie française des origines à nos jours (1978, 1988). Toutefois, ce même parti pris tend à marginaliser les séries ou ensembles photographiques à l’étude. Non seulement la lecture du texte n’invite pas spontanément à se référer aux vingt-huit figures du cahier d’images rassemblées en fin d’ouvrage, mais une telle restriction iconographique ne permet pas d’envisager la production photographique française de façon panoramique et visuelle.
4Malgré ce léger bémol – que l’on imagine en partie lié aux contraintes propres aux presses universitaires – l’ouvrage présente de nombreuses autres qualités. Parmi elles, le pari tenu consistant à panacher des noms d’artistes établis et moins connus, mais aussi d’inclure un plus grand nombre de femmes photographes. Ainsi l’histoire des agences et du photoreportage s’écrit également au féminin. Alexandra Boulat, Marie-Laure de Decker, Martine Franck, Annette Léna, Catherine Leroy, Christine Spengler et Françoise Demulder trouvent leur place aux côtés de Claude Raimond-Dityvon, Hervé Gloaguen, François Hers, Richard Kalvar, Jean Lattès et Guy Le Querrec. Il en va de même pour la photographie de mode où Dolorès Marat occupe une place de choix aux côtés de Guy Bourdin, ou encore de la photographie la plus récente, représentée par Aurélie Pétrel, Marina Gadonneix, Anne-Camille Allueva, Virginie Gouband, Laure Tiberghien et Constance Nouvel. On note également l’effort d’analyse des travaux mentionnés. Malgré un format synthétique, l’ouvrage propose des incursions incisives au sein de démarches artistiques particulièrement variées.
5Dans l’ensemble, Smith répond aux objectifs annoncés en introduction et propose une histoire de la photographie en France complémentaire de celle proposée par Michel Poivert dans 50 ans de photographie française. De 1970 à nos jours (2019). Sur le plan de l’équilibre des parties, on déplore toutefois que le chapitre réservé aux années 1990-2000 soit le moins approfondi de tous. Si l’auteur aborde la question de la photographie la plus contemporaine en mobilisant les théories de Rancière mais aussi, judicieusement, celle de Raymond Bellour, les choix des artistes étudiés semblent plus arbitraires et l’hétérogénéité de leur démarche exemplifie l’écueil de ce que certains appellent l’ère « post-photographique ». Toujours concernant l’équilibre du plan, on regrette que l’auteur fasse l’économie d’une conclusion à proprement parler. Si son dernier chapitre consacré au paysage clôt sa réflexion de façon adaptée – le paysage étant effectivement exemplaire lorsqu’il s’agit d’aborder l’identité de la photographique française et plus généralement l’imaginaire national – il n’en demeure pas moins que ce point d’orgue met à distance l’épineuse question soulevée par la globalisation : peut-on encore cerner les spécificités d’une photographie produite sur un territoire alors que les institutions qui forment les artistes et valorisent leurs œuvres n’en finissent pas de s’internationaliser ?
6Finalement, reste l’ambition ouverte par un tel projet, celui de participer à l’écriture de l’histoire non-nationale d’une nation. Ambition que poursuivent certains universitaires, anglophones comme francophones, en début de carrière ou confirmés. Citons la britannique Kathrin Yacavone et l’américain Ari J. Blatt dont les ouvrages enrichissent à la fois les French Studies, les Visual Studies et l’histoire de la photographie. Mentionnons également l’universitaire française Anna Grumbrach qui prépare un doctorat sur la photographie en France, de la fin des années 1960 jusqu’aux débuts des années 1980. Ses recherches retraceront une histoire sociale encore largement méconnue et valoriseront des archives écrites comme orales, souvent moins exploitées par les chercheurs internationaux.
Pour citer cet article
Référence électronique
Marie Auger, « Olga Smith, Contemporary Photography in France: Between Theory and Practice », Focales [En ligne], 8 | 2024, mis en ligne le 01 juin 2024, consulté le 14 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/focales/3854 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11r5m
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