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Notes de lecture

Danièle Méaux et Jonathan Tichit dir., Arts contemporains et Anthropocène

Paris, Hermann, 2022, 256 pages
Clément Paradis
Référence(s) :

Danièle Méaux et Jonathan Tichit dir., Arts contemporains et Anthropocène, Paris, Hermann, 2022, 256 pages

Texte intégral

1Alors qu’augmente chaque jour en Europe la conscience commune de vivre dans le « monde qui se réchauffe » décrit par le géographe Andreas Malm, les initiatives se multiplient pour penser les productions théoriques et esthétiques nées du sentiment d’urgence actuel. C’est ainsi que l’université de Saint-Étienne avait accueilli en octobre 2021 le colloque « Arts contemporains et anthropocène », auquel fait suite cet ouvrage qui prolonge les discussions qui s’y sont tenues, réunissant pour ce faire vingt plumes d’universitaires, mais aussi d’artistes. Cette sélection d’essais et de dialogues s’attache à exposer la manière dont un certain nombre d’œuvres contemporaines incitent à une réflexion critique sur l’« anthropocène », en engageant simultanément les sensibilités et les facultés intellectuelles des spectateurs. Si les productions esthétiques mobilisées sont le fruit d’une variété de techniques, le lecteur ne peut que noter qu’une place de choix a été réservée à l’image photographique, véritable fil rouge qui connecte l’essentiel des interventions.

2Loin d’être monolithique, ce questionnement sur la photographie se construit au fil des divers développements, mais aussi grâce aux prises de parole de quatre artistes photographes : Mathieu Asselin, Ignacio Acosta, Marina Caneve et Bertrand Stofleth. Des portfolios de leurs travaux, complétés d’entretiens ou de commentaires ressaisissant leur propos, rythment le livre lui-même divisé en quatre grandes parties. Un écueil souvent reproché aux ouvrages universitaires est ainsi évité, alors que se trouvent restitués à la fois le procès de production des œuvres contemporaines et la manière dont les artistes le racontent.

3Le texte introductif du recueil est l’occasion pour les deux directeurs du volume de présenter les notions clefs de leur recherche, en particulier le terme ambigu d’« anthropocène », « l’ère où les transformations anthropiques se sont accélérées et intensifiées au point de rivaliser avec les forces géologiques, modifiant la morphologie des territoires et même le climat ». Ils posent aussi les jalons d’une réflexion sur la rencontre de l’art et de la politique, ancrant notamment leur discours dans les travaux de Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, puis élargissant leur pensée sur la technique par la lecture de Gunther Anders, Gilbert Simondon et Jacques Ellul.

4Un plan à quatre entrées structure ensuite l’ouvrage. Une première partie se concentre sur l’exploration d’œuvres remettant en question notre lien avec l’environnement et les dynamiques qui le sous-tendent. La « crise de notre relation à la nature » est d’abord lue par Bénédicte Ramade à travers l’évolution du pionnier du Land Art Alan Sonfist, ouvrant à une étude du « tournant anthropocène de l’art écologique ». Patricia Limido insiste sur les pratiques relationnelles d’artistes médiateurs ou remédiateurs, Danièle Méaux interrogeant quant à elle la notion de « biens communs » par la vision de la montagne d’Olivier de Sépibus, ainsi que du ruisseau des Aygalades par Geoffroy Mathieu. L’article de Stéphane Le Mercier prend enfin le parti original d’analyser des travaux d’étudiants en art à la lumière du traitement médiatique des questions anthropocéniques.

5Le deuxième chapitre est dédié aux œuvres documentaires qui, en combinant textes et images, dénoncent les abus des systèmes d’exploitation industrielle, des aménagements déraisonnables et des politiques coloniales. Se refusant à proposer une vision globalisante et esthétisée de l’anthropocène, les réalisations étudiées fournissent des informations précises, appuyées par des schémas, des écrits et des cartes, sur des phénomènes sociaux spécifiques. Les œuvres de Mathieu Asselin, Richard Misrach et Latoya Ruby Frazier sont ainsi travaillées par Julie Noirot, celles d’Andreas Rutkauskas et Geneviève Chevalier par Suzanne Paquet. Quant à Géraldine Sfez, elle explore la figure de l’« artiste-chercheuse » Kapwani Kiwanga et ses installations, telles que Flowers for Africa qui permettent de discuter du « tournant végétal » de l’art. Ouvrant une fenêtre de recherche-création, Hilde Van Gelder revient dans son texte sur sa création Ground Sea. Photography and the Right to Be Reborn, une expérimentation photo-textuelle autour du Pas-de-Calais, oscillant entre mémoire des luttes et conscience des enjeux migratoires.

6Le chapitre suivant se penche sur l’analyse d’œuvres qui interrogent les conceptions des technologies et les politiques qui les entourent. Partant du constat que la technique est souvent idéalisée, voire sacralisée, il s’agit alors d’établir une critique des instruments sophistiqués fabriqués par l’industrie humaine qui influencent nos perspectives et nos façons de vivre. Cette troisième partie fait la part belle à l’image animée, après l’intervention liminaire de Pascale Borrel qui donne une lecture particulièrement serrée de l’ouvrage Nature & Politics de Thomas Struth. Le cinéma hollywoodien à grand spectacle (de Soylent Green de Richard Fleischer à Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve en passant par Interstellar de Christophe Nolan) est questionné par Georges-Henry Laffont, les œuvres de Malena Szlam et Jacques Perconte par Cécile Delignou, et Natalie Dietschy revient finalement sur le travail de Trevor Paglen, prenant pour point de départ une de ses célèbres déclarations : « l’écrasante majorité des images est désormais produite par des machines pour des machines ». L’observation des techniques et technologies n’empêchant pas les questionnements les plus sensibles, le passage de ce chapitre qui concerne les réalisations du plasticien Jonas Delhaye, signé par Rodolphe Olcèse, ouvre un dialogue fécond avec les écrits sur l’outil et sur l’attention de Simone Weil.

7La dernière partie de l’ouvrage aborde enfin les paysages de l’anthropocène en interrogeant la manière dont les représentations des territoires reflètent la façon dont les sociétés envisagent leur relation avec le monde, en particulier avec la nature. Plus courte, elle n’en est pas moins dense et dessine des horizons théoriques particulièrement stimulants. Olga Smith s’appuie ainsi sur les créations de Beate Gütschow pour ressaisir l’histoire de la perspective linéaire, mise de côté par la photographe contemporaine. Sa réflexion est l’occasion d’exhumer certaines théories du paysage parfois négligées en France, à commencer par celle de Raymond Williams. Jonathan Tichit s’empare de son côté de l’imaginaire archéologique à l’œuvre dans les photographies de Michel Bousquet et Amélie Labourdette en observant le devenir singulier des ruines de l’aérotrain à proximité d’Orléans. Alexander Streitberger cherche enfin à repenser le paysage comme catégorie esthétique et idéologique en s’interrogeant sur l’œuvre de Victor Burgin. Ce texte d’une grande clarté, attentif aux développements récents des visual studies, articule les idées de W. J. T. Mitchell sur le paysage avec la réflexion de théoriciens comme Nicholas Mirzoeff ou T. J. Demos.

8Avec la vigueur permise par sa dimension de travail collectif, cet ouvrage parvient à brosser un panorama des recherches à la fois théoriques et esthétiques en cours sur les questions environnementales. Si la pluralité des points de vue n’évite pas quelques redites, elle rend aussi vivants certains débats conceptuels, notamment celui concernant l’emploi du terme « anthropocène », auquel un certain nombre d’auteurs préfèrent celui de « capitalocène ». L’exposé toujours précis de ce choix met en avant la nécessité de sortir de l’abstraction qui fait porter à toute l’humanité la responsabilité des transformations en cause, dont on sait maintenant qu’elles sont essentiellement le fruit de l’extractivisme massif et de la combustion d’énergies fossiles par le monde capitaliste.

9En mêlant discours de chercheurs et discours d’artiste, cet ensemble de travaux tisse un propos particulièrement riche sur la manière dont les propositions esthétiques contemporaines, et tout spécialement les œuvres photographiques, participent à la réinvention de l’idée que nous nous faisons de notre place dans la « nature », mais aussi aux discussions qui en découlent.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Clément Paradis, « Danièle Méaux et Jonathan Tichit dir., Arts contemporains et Anthropocène »Focales [En ligne], 8 | 2024, mis en ligne le 01 juin 2024, consulté le 08 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/focales/4112 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11r5r

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Auteur

Clément Paradis

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CC-BY-NC-4.0

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