Jérôme Glicenstein, Insaisissables valeurs. L’économie en trompe-l’œil de l’art contemporain
Jérôme Glicenstein, Insaisissables valeurs. L’économie en trompe-l’œil de l’art contemporain, Paris, Hermann, 2023, 212 pages
Texte intégral
1Après s’être penché sur les pratiques curatoriales et les expositions avec L’Invention du curateur (2015) et Histoire(s) d’exposition(s) (2016), Jérôme Glicenstein se tourne cette fois vers le marché de l’art, plus particulièrement celui de l’art contemporain, avec un ouvrage intitulé Insaisissables valeurs. L’économie en trompe-l’œil de l’art contemporain, paru en 2023. En guise de point de départ, l'auteur soulève la question : qu'est-ce qui justifie que certaines œuvres se vendent à des prix records alors que d'autres n'atteignent jamais un tel niveau de consécration ? À partir de là, il s’emploie à dresser un état des lieux fouillé et minutieux des différents acteurs qui constituent le monde de l’art contemporain et qui en influencent le marché. Glicenstein examine le marché de l'art contemporain, mais aussi ses artistes (élément souvent négligé dans ce type d'ouvrage).
2Insaisissables valeurs s’ouvre sur un chapitre consacré à l’économie de l’art contemporain, à partir du xixe siècle, en se concentrant sur le marché dédié aux artistes vivants. On y suit un monde de l’art et un marché qui se redéfinissent sans cesse, afin de répondre à des pratiques en constante évolution, tout comme les valeurs de l’art, qui se transforment en accord avec les normes ou en opposition aux diktats. Glicenstein y compare l’artiste moderne, marqué par une volonté de radicalité, la recherche de l’authenticité et la volonté de « faire l’histoire », à l’artiste contemporain, pour qui la visibilité, le branding et la recherche de « l’événement » sont devenus des enjeux centraux.
3Les pages qui suivent portent sur les artistes et les moyens par lesquels ils génèrent des revenus, en explorant les processus d’autogestion et la mutation des artistes en « chefs d’entreprise ». La section concernant l’usage des réseaux sociaux est particulièrement pertinente, car elle traite d'une réalité contemporaine encore peu explorée par d'autres auteurs. Ces plateformes permettent aux artistes de mieux contrôler leur image publique, mais ce processus s’avère chronophage, tandis que les actions en ligne ne se traduisent pas toujours en valeur marchande. D’un autre côté, la diffusion globale permet de faciliter l'accès des artistes à une distribution mondiale de leurs œuvres. Glicenstein n’ignore pas que certains artistes ou certaines institutions choisissent de se soustraire au système établi, que ce soit par des formes d’autogestion ou par une volonté de rester en marge.
4Le troisième chapitre porte sur l’évaluation et la valorisation des œuvres d’art contemporaines. Inspiré par plusieurs ouvrages sociologiques, Glicenstein explore les pôles de la critique d’art et de son évolution, des palmarès, de l’incertitude, des conventions, des « petits événements historiques » et de la construction des valeurs par les acteurs du monde de l’art.
5Dans son quatrième chapitre consacré précisément au marché, Glicenstein en propose un panorama historique, illustré par des cas de figure captivants de formes d’art qualifiées en leur temps d’« invendables ». L’auteur explore ici la construction de la valeur par le marché. C’est dans ces pages que le lecteur trouve ce qui fait l’intérêt de l’ouvrage, à savoir l’étude d’exemples contemporains. Glicenstein reprend des textes fondateurs en sociologie et en économie de l’art, tout en en proposant un nouvel éclairage et en les juxtaposant à des cas récents et des œuvres contemporaines. Une telle perspective transparaît dans la couverture du livre, qui, avec sa banane et son rouleau de ruban adhésif, renvoie avec humour à l’œuvre Comedian de Maurizio Cattelan, celle-là même qui a provoqué un grand bruit médiatique lors de son exposition à Art Basel Miami en 2019 : l’auteur se sert de cet exemple pour étayer son propos sur les effets positifs des scandales et des titres de journaux sur la valeur des œuvres. Le chapitre aborde également les mécanismes de la construction des prix, en partant des théories de Thornstein Veblen pour aller jusqu’aux scripts de fixation des prix tels que décrits par Olav Velthuis, en observant les modèles de foires d’art contemporain et le marché des enchères, depuis la vente Scull de 1973 jusqu’à aujourd’hui, et en révélant le potentiel spéculatif croissant de l'art contemporain.
6Le chapitre suivant est consacré aux collectionneurs et à leur rôle central dans le marché contemporain. Glicenstein reprend les données d’une enquête de 2013 (rapportée par le sociologue allemand Franz Schultheis) pour exposer les préférences de collectionnement. La peinture, présente dans 89 % des collections, arrive en tête, suivie des œuvres sur papier, y compris la photographie à 60 %, tandis que moins de 15 % des collectionneurs possèdent des formes plus expérimentales comme la vidéo ou la performance. Le chapitre se termine par une section audacieuse qui explore les crimes liés au marché de l’art, tels que le blanchiment d’argent et d’image, ainsi que les fraudes fiscales. Sont mis en lumière les liens entre le monde de l’art et celui du trafic de drogue (ce qui va en l'encontre de certains tabous).
7L’ouvrage se clôt par un chapitre portant sur le rôle des institutions publiques, principalement les musées, dans le monde de l’art. Il commence par une brève histoire des musées et de leur mission, mettant en lumière leur impact sur la valeur symbolique mais également commerciale des œuvres (même si ces institutions agissent généralement sans but lucratif). Glicenstein note un changement de paradigme récent, avec des musées de plus en plus axés sur des expositions temporaires, délaissant leurs collections permanentes et le développement de musées d’art contemporain privés sans collection. L’auteur met également en évidence les nouvelles ambitions économiques des musées, qui cherchent à accroître leur fréquentation, leurs acquisitions et leurs activités. Cette quête les rend plus dépendants des sponsors et les incite à considérer de plus en plus leurs visiteurs comme des clients. La pression économique que connaissent les musées affecte leur programmation et les rend réticents à la prise de risque au bénéfice d’un mimétisme dans leurs choix d’acquisition. Glicenstein commente par ailleurs le rôle de l'État dans l'administration des institutions culturelles, notamment en France, en Russie et aux Pays-Bas, où il constate un désengagement au profit du secteur privé.
8Dans sa conclusion, Glicenstein revient sur le caractère modeste du segment de l’art représenté par le marché, qui contraste avec l’image véhiculée par les grands titres des médias. Il examine comment, chez les artistes modernes, le désintéressement envers le marché était valorisé, tandis qu’aujourd’hui, les artistes n’hésitent plus à afficher leur ambition commerciale, utilisant même des stratégies de marketing pour y parvenir. Cette évolution, ainsi que les diverses mutations du marché abordées tout au long de cet ouvrage, finit par transformer l’activité artistique, ce qui amène l’auteur à formuler la nécessité de réinventer l’économie de l’art pour mieux répondre aux inégalités économiques et sociales.
9Ni introduction au marché de l’art, ni étude détaillée de toutes ses particularités, l'ouvrage offre un panorama de ce monde particulier, riche en références de sociologues, d'économistes et d'historiens de l'art spécialisés sur le sujet. Les exemples contemporains qui ponctuent les analyses de Glicenstein sont pertinents, même si l'ouvrage aurait gagné à en intégrer davantage afin d’illustrer les évolutions les plus récentes. En effet, les pratiques numériques n’y sont pratiquement pas abordées et bien que la partie sur les plateformes de diffusion soit particulièrement pertinente, plusieurs autres pratiques numériques, telles que les plateformes de vente, les NFT ou encore les enjeux liés à l’utilisation de l’intelligence artificielle auraient contribué à actualiser les textes cités par Glicenstein. De surcroît, il aurait été enrichissant que le double rôle de la photographie, à la fois en tant qu'œuvre d'art et puissant vecteur de diffusion sur les plateformes numériques, soit davantage exploré. La prise en compte de ces aspects aurait permis de traduire l’évolutivité du marché de l’art.
Pour citer cet article
Référence électronique
Alexandrine Théorêt, « Jérôme Glicenstein, Insaisissables valeurs. L’économie en trompe-l’œil de l’art contemporain », Focales [En ligne], 9 | 2025, mis en ligne le 01 juin 2025, consulté le 11 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/focales/5005 ; DOI : https://doi.org/10.4000/141fr
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