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Notes de lecture

Clarissa Colangelo, The Belgian Photonovel, 1954-1985. An Introduction

Leuven, Leuven University Press, 2023, 250 pages
Jan Baetens
Référence(s) :

Clarissa Colangelo, The Belgian Photonovel, 1954-1985. An Introduction, Leuven, Leuven University Press, 2023, 250 pages

Texte intégral

1Alors que le roman-photo revient aujourd’hui en force, dans de nouveaux formats (livres, albums, mais aussi galeries d’art, musées, spectacles multimédia), avec de nouveaux contenus et de nouvelles façons de raconter (brillamment illustrés par un auteur comment Vincent Jarousseau parmi bien d’autres), le monde du roman-photo traditionnel ne cesse hélas de s’éloigner du lecteur contemporain. S’il continue à inspirer de nombreuses parodies, qui ne réussissent pas à insuffler une nouvelle vie à ce mixte intrigant de littérature, de photographie et de bande dessinée, le roman-photo sentimental de type Nous Deux est un objet avec lequel on n’a plus vraiment de contact de première main. D’où une série de malentendus et la nécessité d’un retour aux sources, pour peu qu’elles existent encore…

2En 2017, la Belgique a lancé un ambitieux programme d’étude et de numérisation de son héritage photo-romanesque. Ce projet a permis de réunir, d’étudier et d’archiver numériquement l’essentiel de la production « belge », définie de manière très ouverte : faite par des auteurs belges ou publiée par des éditeurs belges et limitée à la production en magazine (sans inclure les romans-photos publiés sous forme de livres, malgré l’importance de la Belgique en ce domaine, avec notamment les créations de Marie-Françoise Plissart). Il convient de le répéter : le roman-photo n’est pas un genre, mais un médium, et la question du support matériel est donc, dans ce domaine, tout sauf secondaire.

3L’étude de Clarissa Colangelo est une réflexion historique et méthodologique sur cette entreprise, qui part d’une question aussi simple qu’épineuse : par où commencer ? Car le premier problème est celui-là : le roman-photo illustre le « ça a été » de Roland Barthes, mais il est aussi quelque chose qui « a été » et dont il n’est plus de traces, faute d’archives, faute plus exactement d’outils permettant d’accéder correctement aux magazines qui les contenaient. Pour le dire autrement, les romans-photos sont bien là, dans les réserves de certaines bibliothèques, mais les fichiers existants ne donnant aucun renseignement sur le contenu des magazines, il est difficile de les étudier. Le travail de l’archiviste et de l’historien, on le sait, reste souvent un travail manuel : il faut une âme d’explorateur et un bon mélange de patience et d’ingéniosité pour déterrer ce qu’on n’est jamais sûr de trouver (heureusement la sérendipité fait également partie des techniques utiles).

4Le présent livre apporte des réponses à ce genre de questions, qui entravent et stimulent en même temps la recherche en littérature populaire (le roman-photo n’est en effet pas le seul à pâtir d’invisibilité). Sans entrer dans les détails des enjeux proprement numériques du projet ‒ comment choisir les meilleurs standards de numérisation ? comment utiliser, corriger, enrichir les normes et usages en matière de description bibliographique et de métadonnées visuelles ? quelle politique adopter en matière de copyright, d’œuvres orphelines, d’accès libre ou limité ? – cette monographie offre un excellent aperçu du roman-photo belge du point de vue tant quantitatif que qualitatif. L’ouvrage ne se contente pas de décrire la contribution belge à la diffusion du roman-photo italo-français (le projet a tout de même permis de numériser 483 récits en accès limité et 117 en accès libre), puis d’aborder une série de questions généralement délaissées concernant les techniques de reproduction et d’impression des images. Il se distingue aussi et surtout par le soin apporté à la contextualisation des politiques de publication des magazines belges.

5The Belgian Photonovel, 1954-1985 n’est donc pas une étude esthétique ou sociologique du roman-photo tel qu’en lui-même, mais une enquête sur la place du roman-photo dans les magazines féminins généralistes belges. En effet, la Belgique n’a pas eu de revues spécialisées en ce domaine, comme Nous Deux ou Grand Hôtel, pour ne donner que les exemples les plus connus. En revanche, elle a multiplié l’inclusion de romans-photos à l’intérieur de magazines généralistes, qui faisaient voisiner les sujets et les rubriques les plus divers (mode, cuisine, vie pratique, loisirs, divertissements, actualités, conseils psychologiques, et ainsi de suite).

6Dans son livre, Clarissa Colangelo examine avec soin les motivations des revues belges qui proposent du roman-photo. Les raisons, d’abord commerciales, sont aussi politiques et idéologiques, puisque les magazines étaient soucieux des valeurs familiales comme des séductions de la modernité (ces deux versants coïncidant parfaitement dans les échanges aussi subtils qu’amusants entre roman-photo et publicités). Mais l’autrice définit aussi le caractère spécifiquement belge de cette production, finalement très différente de son double modèle français et italien. La singularité belge est multiple. Elle est d’abord historique : le roman-photo arrive dans les magazines belges avec un retard de quelque dix années, ce qui ne veut évidemment pas dire qu’il était absent du marché (Nous Deux se lisait partout en Belgique, Grand Hôtel était populaire dans les communautés italiennes récemment immigrées). Elle est aussi linguistique : la plupart des magazines étant publiés en deux versions, francophone et flamande, il était capital de produire des récits facilement traduisibles et adaptables (il fallait éviter notamment l’usage maladroit de la couleur locale : Bruges est un décor acceptable pour les deux communautés linguistiques, Charleroi ou Louvain le sont déjà beaucoup moins). Enfin, elle est aussi thématique : aux histoires sentimentales et mélodramatiques, soupçonnées de trop tirer vers l’érotisme, les magazines belges ajoutaient régulièrement des intrigues comico-policières, peut-être sous l’influence de la bande dessinée et certainement capables de faire passer la pilule d’un médium qui restait malgré tout un peu douteux. La Belgique ne tardera d’ailleurs pas à jouer aussi la carte des productions à grand budget, afin de dédouaner encore davantage la forme « mineure » du roman-photo : les adaptations littéraires d’Hubert Serra pour Femmes d’aujourd’hui, dont le siège était à Bruxelles, en sont une belle illustration, qui continue le travail d’un Federico Vender pour la revue italienne Luna Park.

7Richement et intelligemment illustrée, cette étude devrait aider à rouvrir le dossier du roman-photo comme médium de presse et interroger l’importance du contexte éditorial, et plus largement commercial, de la photographie populaire.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Jan Baetens, « Clarissa Colangelo, The Belgian Photonovel, 1954-1985. An Introduction »Focales [En ligne], 9 | 2025, mis en ligne le 01 juin 2025, consulté le 10 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/focales/5020 ; DOI : https://doi.org/10.4000/141fs

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