Ari J. Blatt, The Topographic Imaginary. Attending to Place in Contemporary French Photography
Ari J. Blatt, The Topographic Imaginary. Attending to Place in Contemporary French Photography, Liverpool, Liverpool University Press, « Contemporary French and Francophone Cultures, 84 », 2022, 256 pages
Texte intégral
1En s’appuyant sur le « tournant spatial » théorisé par les sciences humaines et sociales anglo-saxonnes à la fin des années 1980, Ari J. Blatt, maître de conférences en études francophones à l’Université de Virginie, propose d’étudier la photographie française contemporaine à l’aune d’un « tournant topographique » qui se serait produit au milieu des années 1980 et aurait contribué à transformer le genre de la photographie paysagère, autrefois perçu comme mineur en France, en un courant quasi hégémonique.
2L’auteur rappelle que ce courant photographique, offrant une visibilité à des espaces parfois qualifiés de non-lieux et considérés comme trop ordinaires pour qu’on s’y arrête, bien qu’ils soient des lieux de vie ou de travail pour nombre de gens, a renouvelé la façon d’appréhender le territoire. Cette approche réfute les visions stéréotypées et les discours stigmatisants associés à des territoires périphériques, voire marginalisés, aussi bien que les tentatives nostalgiques d’idéalisation d’une France « éternelle », sans pour autant afficher un « détachement moderniste ». Pour définir le souci du détail qui habite ces travaux, l’auteur évoque un point de vue neutre ou clinique qu’il compare aux méthodes de la police scientifique (« forensic aesthetic »).
3Dès l’introduction, Ari J. Blatt joue sur les expressions « state of place / state of mind » : autrement dit, il s’agit de dresser un état des lieux de la photographie française et, en parallèle, du territoire national, les deux étant porteurs ou supports d’états d’âme. Il retrace brièvement l’évolution de la photographie française en lien avec le paysage depuis ses origines et procède à un rappel historique de ce qu’il présente comme une spécificité nationale, à savoir « l’aménagement du territoire », qui ne connaît pas de strict équivalent en anglais et témoigne du caractère centralisateur et jacobin de l’organisation administrative, pour ne pas dire technocratique, française. Selon lui, c’est la mission photographique de la DATAR, chargée de mettre en images les changements importants survenus depuis l’après-guerre, qui, malgré une influence à la fois esthétique et financière américaine, a permis l’avènement de ce « tournant topographique », au succès croissant depuis les années 1980.
4L’approche spatiale porte également, selon l’auteur, une réflexion sur le temps puisque l’espace est impermanent : le temps qui passe dans des territoires soumis aux évolutions constantes, saisi par la photographie qui devient trace/mémoire/archive tout en superposant les temporalités ; le temps de la réflexion également des artistes, pour décider de leurs dispositifs et procédures, et des spectateurs, invités à ralentir pour contempler les photographies présentées dans le cahier central en couleur qui permet de suivre les micro-analyses de l’auteur.
5Tous les artistes évoqués mêlent les régimes de la monstration et de la suggestion pour impliquer le spectateur et lui faire prendre conscience (les termes « aware » et « awareness » reviennent dans l’ouvrage) de ce qu’il a tendance à occulter au quotidien. On n’est pas obligé de souscrire à la thèse, d’ailleurs taxée de provocatrice, d’un « désir photographique » qui voudrait que ce médium procède d’une volonté de faire voir au spectateur ce qu’il n’est pas capable de saisir par lui-même d’ordinaire. Toutefois, les riches analyses d’Ari J. Blatt, qui convoque photographie, peinture, littérature, philosophie et histoire, confirment la théorie selon laquelle toute œuvre est une co-création de son auteur et de son récepteur.
6Cet « imaginaire topographique » projette Ari J. Blatt dans des considérations non seulement esthétiques mais aussi géographiques et politiques ‒ ce qui est un des grands mérites de l’ouvrage qui s’inscrit ainsi, d’une certaine façon, dans le champ des études culturelles. Outre le fait que les campagnes photographiques ont souvent été commanditées par les instances étatiques pour remplir une « fonction civique » en servant de base de réflexion aux urbanistes, géographes ou collectivités territoriales, celles-ci entrent en résonance avec les débats sur l’aménagement du territoire. L’auteur ne manque pas de souligner les nombreux sujets politiques soulevés par ces photographes qu’il explore au fil de ses études de cas : classes sociales et capitales, villes et périphéries, politiques de la ville et leurs effets, migrations et frontières, empire et colonialisme, identité nationale, etc.
7Pour guider le lecteur et le spectateur au sein des territoires arpentés, Ari J. Blatt procède par cercles concentriques. Est-ce parce qu’il est américain ou parce qu’il se fond dans la tradition qui veut que Paris soit le centre symbolique de la France ? Toujours est-il que le voyage commence à Paris intra-muros avec l’étude comparative de deux photographes des grands chantiers que la capitale a connus : d’une part, Marc Petitjean qui photographie Beaubourg entre les années 1970 et 1990 dans une visée documentaire ; d’autre part, Stéphane Couturier dont les œuvres sont plus conceptuelles. Jouant sur les mots, l’auteur compare spéculations intellectuelles et financières : les destructions évoquées sont bien évidemment décidées par ceux qui possèdent le capital (immobilier) et subies par ceux qui n’ont d’autre choix que d’être délogés au fil de campagnes de gentrification.
8Ari J. Blatt traverse le périphérique avec Eustachy Kossakowski et Patrick Tourneboeuf pour ensuite observer comment les banlieues franciliennes ont été représentées, notamment par Mathieu Pernot (les grands ensembles) et Camille Fallet (le projet du Grand Paris). Il s’appuie sur deux missions officielles qui ont émergé dans la lignée de celle de la DATAR, « L’Observatoire national photographique du paysage » et « France territoire liquide », pour s’intéresser à la « France infranationale » selon l’expression de Stéphane Gerson, à savoir les villes, villages de province et autres espaces liminaux. Ces différentes approches ont en commun la volonté « d’illuminer le local », révélant une France plurielle, reflet des politiques de décentralisation initiées dans les années 1980 et plus généralement, selon l’auteur, d’un « tournant local » ayant irrigué toute la scène culturelle française.
9Avec les travaux de Thierry Girard et de Thibaut Cuisset, Ari J. Blatt se tourne vers la France rurale. Les « pays sages » ou « insoumis » du premier, véritables palimpsestes, permettent de faire ressurgir les traumas vécus en ces lieux d’histoire d’apparence faussement banale et d’établir une sorte de continuum avec l’esprit de résistance lié à ces territoires depuis la guerre contre la Prusse jusqu’à l’affaire de Tarnac, tout en laissant voir comment la « diagonale du vide » s’enfonce dans un isolement qui tend à la pétrification délétère sur le plan politique. Les épures parfois presque impressionnistes du second conduisent à des considérations plus philosophiques et poétiques où la photographie donne à ressentir davantage qu’à voir et célèbre les splendeurs cachées de ces espaces « intermédiaires » comme un patrimoine alternatif de la France.
10L’auteur termine ce panorama des paysages « sans qualités » par un chapitre consacré aux travaux de Raymond Depardon, en contrepoint de ceux de l’écrivain Jean-Christophe Bailly. La France de Raymond Depardon a valu au photographe des critiques acerbes qui le soupçonnaient de se complaire dans une esthétique de cartes postales transformant le pays en un musée à ciel ouvert, certains rapprochant son supputé attachement aux racines d’une certaine idée de la France aux idéologies réactionnaires. Cependant, Ari J. Blatt démontre que les racines ‒ dont celles des arbres chers au photographe ‒ ne sont pas forcément synonymes d’ancrage, de statisme, de fixité. Elles sont contrebalancées par le goût de Raymond Depardon pour les routes de campagne, symbole de mouvement, qui conduisent aux ronds-points et permettent à l’auteur d’affirmer que, loin d’être un supposé prophète du déclinisme, Depardon montre au contraire la France telle qu’elle va, telle qu’elle sera, puisqu’il anticipe le mouvement des gilets jaunes devenus un emblème du « malaise français ». Les débats suscités par les travaux de Depardon font écho à ceux qui agitent la société française, aux fractures sociales et culturelles entre « bobos » qui méprisent « la France moche » et « prolos » qui se sentent relégués par un État ne respectant plus ses fonctions régaliennes, comme celle d’assurer un accès aux services publics sur tout le territoire. Dès lors, le lecteur pourrait se poser la question suivante : l’œuvre du photographe s’apparenterait-elle au Test de Rorschach ? Ari J. Blatt préfère parler de multivalence que d’ambivalence à propos du travail de Depardon qui, par sa diversité, est à l’image de la France, « une fédération de disparités ».
11D’aucuns pourraient croire que le « tournant topographique » invite à spatialiser l’histoire et à localiser la culture. Il n’en est rien, comme le montre une coda qui interroge ce qu’on entend par identité ou territoire national aux confins d’un empire disparu. Ce bref éclairage s’appuyant sur les œuvres de Thomas Jorion est, pour l’auteur, une manière de clore son périple et d’ouvrir de nouvelles pistes sur ce qui reste de la France dans ses anciennes colonies. La poétique des ruines qui se dégage de certaines photographies permet d’esquisser des ponts entre les différentes représentations de la « France oubliée », tout en intégrant l’apport des études postcoloniales. La position d’Ari J. Blatt, dans le champ des études francophones à l’étranger, renforce sa capacité à opérer un décentrement pour envisager les paysages français à l’heure de la « France globale », « l’imaginaire topographique » de la photographie française contemporaine étant in fine vu comme une possible réaction à la mondialisation.
Pour citer cet article
Référence électronique
Anne-Lise Marin-Lamellet, « Ari J. Blatt, The Topographic Imaginary. Attending to Place in Contemporary French Photography », Focales [En ligne], 9 | 2025, mis en ligne le 01 juin 2025, consulté le 12 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/focales/5072 ; DOI : https://doi.org/10.4000/141fw
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