Danièle Méaux et Pierre Suchet, Sur les traces du Furan : une enquête photographique,
Danièle Méaux et Pierre Suchet, Sur les traces du Furan : une enquête photographique, Landebaëron, Filigranes Éditions, 2024, 224 pages
Texte intégral
1Sur les traces du Furan semble, de prime abord, être un simple recueil de photographies réalisées par Pierre Suchet. Mais son sous-titre – « Une enquête photographique » – révèle un des intérêts particuliers de l’ouvrage : celui d’adopter la forme de l’enquête et d’associer à la photographie les méthodes de recherche en sciences humaines et sociales. Sur les traces du Furan émane de fait d’un vaste projet porté par Danièle Méaux, associant photographes, chercheurs, archivistes ou conservateurs autour d’un même objet : le Furan. Il s’agit là d’un cours d’eau d’une quarantaine de kilomètres, affluent de la Loire, qui traverse la ville de Saint-Étienne. Son histoire mouvementée se présente comme une porte d’entrée féconde pour lire le développement d’un territoire marqué par l’activité industrielle, mais aussi sans doute pour réfléchir plus généralement à l’eau et à ses usages.
2De nombreux travaux photographiques ont dernièrement fait de certains cours d’eau leur sujet principal. On peut citer Rhodanie (2015) réalisé par Bertrand Stofleth le long du Rhône ou Hidden River (2013) de John Davies, consacré à la Tiretaine. Les rivières et les fleuves sont ainsi souvent pris comme des lignes directrices dont l’arpentage permet une sorte de carottage du territoire, ou un transect (méthode utilisée en géographie consistant à tracer un trait sur une carte et à suivre ce tracé pour identifier in situ les composantes d’un paysage). Pierre Suchet se revendique d’ailleurs, sur son site, comme un photographe qui s’attache à réaliser « des enquêtes géo-photographiques sur les rivières urbaines, en France et à l’étranger ».
3La récurrence du sujet signe l’importance des cours d’eau tant dans la structuration des territoires que dans l’imaginaire culturel. Le récent regain d'intérêt des photographes pour les cours d’eau tient aussi à la façon dont ces derniers cristallisent des questions écologiques contemporaines, interrogeant le rapport de l’homme aux non-humains et à leur environnement à l’ère de l’anthropocène. Observer les rivières permet de mettre en lumière les mutilations et les tentatives de contrôle historiquement imposées par l’Homme à son milieu, tandis que des démarches plus récentes de renaturation soulignent un progressif changement de paradigme dans la relation de l’humain à l’écosystème.
4Le projet prend la forme d’une enquête. Celle-ci est définie par Aline Caillet comme « praxis enclenchée à partir de présupposés, mais s’interrogeant aussi sur elle-même au contact du réel : elle tend ainsi à constituer un cheminement vers une compréhension des phénomènes ». Pour cette chercheuse, le terme « désigne […], tout à la fois, le long exercice de prise de connaissance de la réalité et la restitution de ce dernier au travers d’une “mise en intrigue” […] ». Dans son ouvrage intitulé Enquêtes : nouvelles formes de photographie documentaire (2019), Danièle Méaux interroge les pratiques des « photographes enquêteurs ». Au sein de ces démarches, elle souligne l’existence de moments consacrés à des recherches documentaires et/ou théoriques et de moments de confrontation avec le réel, sur place, et enfin de moments dédiés à « l’élaboration d’organisations syntaxiques variables à partir des éléments collectés ». Sur les traces du Furan propose un des agencements possibles à partir des éléments recueillis ou produits par un collectif de personnes mobilisées autour d’un même projet. Si les images présentées dans l’ouvrage ont été réalisées dans le cadre d’une commande passée au photographe, son travail est partie intégrante d’une démarche d’ensemble. Réalisées en 2022 et en 2023, les prises de vue ont été présentées au cours de séminaires réguliers, au même titre que les autres pans du travail.
5L’ouvrage s’efforce donc de restituer tout autant cette démarche collective que la somme de connaissances acquises sur le Furan. Ses 224 pages contiennent de multiples contributions : des textes retraçant les enjeux et le développement du projet, des paroles d’habitants, des images d’archives (plans, cartes postales, documents techniques, etc.), les photographies noir et blanc de Pierre Suchet, la description des fonds d’archives consacrés au Furan, les photographies en couleurs de Jonathan Tichit, etc. Des repères chronologiques, les légendes des images et une présentation des auteurs complètent le volume, tandis que le fac-similé (réduit) d’un plan de 1853, proposé sous la forme d’un leporello glissé entre les pages de l’ouvrage (et commenté par Pierre-Régis Dupuy, directeur des Archives municipales de Saint-Étienne), donne un aperçu de l’importance de la rivière dans le développement de la ville.
6L’ouvrage contient quatre-vingt-dix photographies en noir et blanc prises par Pierre Suchet. Celles-ci se présentent pour la plupart en pleine page, entourées d’un blanc tournant. Parfois cependant la dimension d’une photographie varie, une image fait face à une page blanche ou à des paroles d’habitants. Ce parti pris éditorial incite à une lente progression au fil des images et de l’eau, les photographies étant présentées selon un ordonnancement géographique ; en page 17, la source principale du Furan, un mince filet d’eau, émerge de la mousse et des fougères d’un sous-bois, éclairé par un rayon de lumière, tandis qu’en page 128 les arbres des rives de la Loire se reflètent dans les risées du fleuve, à sa confluence avec le cours d’eau.
7Tandis que certaines photographies accordent une large place à l’eau, sa présence est beaucoup plus discrète ailleurs. Et pour cause, une portion de la rivière est aujourd’hui souterraine. Progressivement recouvert au fil des ans, le Furan est majoritairement invisible à Saint-Étienne. Les photographies correspondant à cette partie du cours d’eau incitent donc le lecteur à affiner son regard et à chercher dans les formes urbaines – la courbe d’un trottoir, d’une rue ou d’un immeuble, certains toponymes, des ouvertures permettant l’accès aux installations souterraines… – les traces d’une rivière structurant du territoire, mais aujourd’hui dissimulée.
8Une des particularités du travail est d’associer des contributions provenant de disciplines diverses au travail d’un photographe. La seconde partie de l’ouvrage accueille ainsi les regards de divers spécialistes portés sur différents aspects de l’histoire et de l’existence du Furan. Pierre-Régis Dupuy commente la diversité des documents conservés aux Archives municipales de la ville et consacrés au Furan : on y trouve notamment des plans techniques, mais aussi l’une des plus anciennes photographies prises à Saint-Étienne, datant de 1856. Éric Perrin, attaché de conservation au pôle muséal stéphanois, revient sur les représentations visuelles et graphiques du Furan : une aquarelle de 1836, des cartes postales du début du xxe siècle qui révèlent les usages de la rivière à travers les époques, entre lavoir naturel, source d’eau potable ou d’énergie motrice et réceptacle pour les eaux usées. La contribution de l’historien Michel Depeyre détaille les enjeux sociaux et biopolitiques que concentre un tel cours d’eau, tandis que Georges Gay propose un regard critique sur les occurrences littéraires du Furan qui renseignent sur l’imaginaire qui l’entoure. Des réflexions similaires traversent la contribution d’Anne-Céline Callens, qui présente une revue de presse autour du Furan. Le géographe Georges-Henry Laffont aborde le cours d’eau comme un « commun », en revenant sur les imaginaires de la rivière à l’ère de l’anthropocène.
9Un second portfolio de photographies, faites par Jonathan Tichit, propose une approche visuelle de la rivière radicalement différente de celle de Pierre Suchet. En couleurs et en plans rapprochés, apparaît la surface transparente de l’eau à travers laquelle le fond de la rivière, ses roches et différents déchets résultant de l’anthropisation du cours d’eau se dévoilent. Enfin, Jean-Luc Bayard revient sur la relation singulière de la préfecture de la Loire à sa rivière.
10À travers l’ensemble de ces approches, Sur les traces du Furan travaille à une compréhension des enjeux complexes que cristallise le cours d’eau. On pourrait interpréter l’ouvrage comme un début de réponse à la question posée par Chris Younès : « Par-delà des récits binaires opposant la nature à l’artefact, comment renouer des liens réels, imaginaires et symboliques d’un autre type avec les pluralités et les forces de la communauté vivante ? » (2025).
11Présenté comme une enquête, le livre associe un travail photographique à de nombreuses réflexions, l’ensemble permettant au lecteur de se mettre Sur les traces du Furan, aidé par la qualité d’impression des photographies qui restitue l’extrême définition des images réalisées à la chambre. On pourrait regretter le peu de place accordée à des documents cartographiques contemporains, qui auraient permis au lecteur peu familier du territoire ligérien de situer les photographies et les documents réunis au sein du livre. L’ouvrage témoigne en tout cas d’un protocole de recherche riche et original. Il a l’intérêt de proposer une plongée riche et documentée dans les eaux et l’histoire du Furan, comme celui plus épistémologique de souligner la capacité de la photographie à se faire outil d’une compréhension fine du territoire. Sans préjuger de la possibilité d’une réplication de la méthode à d’autres sites, il démontre en tout cas – s’il le fallait encore – l’intérêt de la photographie pour une démarche d’enquête, comme celui de l’association de la production artistique aux sciences humaines et sociales.
Pour citer cet article
Référence électronique
Oscar Barnay, « Danièle Méaux et Pierre Suchet, Sur les traces du Furan : une enquête photographique, », Focales [En ligne], 10 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 11 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/focales/6283 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16azy
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