Bertho Raphaële, Sonia Keravel, Frédéric Pousin, et Nathalie Roseau dir., Photographier le Grand Paris : une histoire visuelle du changement métropolitain,
Bertho Raphaële, Sonia Keravel, Frédéric Pousin, et Nathalie Roseau dir., Photographier le Grand Paris : une histoire visuelle du changement métropolitain, Paris, Hermann, 2024, 333 pages
Texte intégral
1Lorsqu’il se penche avec attention sur la condition de Paris, « capitale du xixe siècle », Walter Benjamin déploie une vaste réflexion sur les conditions de la perception, de la compréhension et des représentations de la vie urbaine. Le xixe siècle est en effet, parmi d’autres profondes transformations d’une société occidentale en pleine industrialisation, celui de l’invention de la photographie. Benjamin revient ainsi sur ces objets du voir que sont les daguerréotypes, les panoramas ou encore les dioramas. Pour le philosophe, comprendre les mutations de Paris doit passer par une compréhension des instruments de sa perception et de sa représentation visuelle.
2Dans les premiers temps de la photographie, le britannique William Henry Fox Talbot, après être parvenu à produire ses premières images en Angleterre dans l’abbaye de Lacock, photographie lui-même Paris : il publie « vue sur les boulevards » dans The Pencil of Nature (1844) ; le calotype semble étrangement répondre à l’un des premiers daguerréotypes, pris six ans plus tôt par Daguerre en surplomb du Boulevard du Temple (peut-être la plus ancienne photographie de Paris qui soit). L’histoire du médium semble ainsi être intimement liée à celle de la capitale française, de ses boulevards et de son architecture, de même qu’à celle de l’évolution des regards portés sur le fait urbain.
3C’est une hypothèse qu’appuie le panel d’essais proposé dans Photographier le Grand Paris : une histoire visuelle du changement métropolitain, qui croise au fil des contributions « histoire urbaine, histoire de la photographie, histoire des représentations [et] histoire de l’aménagement », comme si ces disciplines ne se pensaient jamais aussi bien qu’ensemble, en croisant objets et méthodes, et comme si le Grand Paris était le terrain idéal pour entremêler ces approches.
4L’ouvrage rassemble des auteurs et autrices qui, au fil de différents projets de recherches, séminaires et colloques, ont construit une réflexion transversale, croisant les disciplines d’origines de chacun, unie par une approche mêlant sujet et méthodologie – que vient matérialiser la présente édition. Celle-ci déploie treize contributions, classées en quatre parties qui structurent la lecture, même si les porosités sont nombreuses et témoignent précisément d’un présupposé transdisciplinaire assumé. Ces parties s’intitulent « Stratégies du regard », « Figurer des moments », « Les sols des objets » et « Construire la mémoire ». À travers ces titres, l’intérêt singulier de l’ouvrage se laisse deviner : si chacune des contributions est appuyée sur une analyse rigoureuse, approfondie et éclairée d’un cas d’étude particulier (souvent Parisien, parfois plus lointain), c’est aussi et surtout de modalités du regard et d’imaginaires du changement métropolitain dont il est ici question. Pour reprendre les mots des auteurs et autrices de l’ouvrage, c’est « aux conditions de possibilité d’une représentation visuelle de la métropole que s’attache ce livre ».
5Contrairement à ce que le titre de l’ouvrage pourrait laisser croire, les textes qui le constituent ne traitent pas tous du territoire du Grand Paris : trois d’entre eux emmènent Outre-Atlantique, quand un quatrième se penche sur le cas Bruxellois. C’est que l’intérêt de l’ouvrage dépasse celui du cas du Grand Paris : il ambitionne de souligner « la prééminence des scènes européennes et nord-américaines, qui tient tout à la fois à l’importance et à l’ancienneté des dynamiques métropolitaines qu’à l’histoire de la porosité des échanges scientifiques, qu’il s’agisse de l’histoire de l’aménagement ou de celles des représentations photographiques ».
6Certaines modalités du regard semblent ainsi traverser l’ensemble de l’ouvrage, et des époques. On songe par exemple aux enjeux monstratifs et pédagogiques de l’exposition, abordé dans les contributions de Daniel Coutelier, Éliane de Larminat, Ursula Wieser Benedetti ou encore André Lortie (faut-il y voir un écho contemporain aux dioramas et panoramas commentés par Benjamin ?). Plus largement, la question fondamentale de la diffusion des images, de leur condition d’énonciation (en plus de celles de leur fabrication), traverse, entre autres, les contributions de Julie Noirot ou Julie Guiyot Corteville.
7Revient également la question récurrente de la commande, et en particulier de la « mission photographique », notion étroitement liée aux transformations de la ville et de l’architecture, particulièrement en France, de la Mission héliographique (1851) aux « Regards du Grand Paris, commande photographique nationale » (2016), en passant par la « Mission photographique de la DATAR » (1981) ou par le neuvième itinéraire de l’Observatoire Photographique National des Paysages (initié en 1997), traversant Montreuil.
8On soulignera également la présence dans l’ouvrage d’un point de vue trop souvent oublié dans les réflexions sur la construction de l’imaginaire visuel d’un paysage urbain : celui des photographies réalisées par les habitants eux-mêmes, et non par des professionnels sur commande des aménageurs ou des pouvoirs publics. La question est pertinemment abordée dans la contribution de Catherine E. Clark, qui revient sur le carroyage photographique monté en 1970 par une collaboration entre la FNAC, la préfecture de Paris, « le Préfet de Police, le Conseil municipal et l’ORTF » et qui rassemble des images produites par quelque 2 800 photographes, pour la plupart habitants de Paris ou de sa proche banlieue. La dimension collective et amatrice de la démarche a le notable intérêt de replacer l’habitant au centre de la fabrique du regard, et de questionner les rapports de pouvoir à l’œuvre dans cette dernière.
9En somme, l’ouvrage peut attirer le lecteur selon deux entrées. L’une concerne la pratique du terrain, au regard de la richesse et de la rigueur d’analyse de certaines aventures visuelles parfois trop peu connues, telle que la mission ayant mené à l’exposition « Demain… Paris » en 1961 (analysée dans la contribution de Daniel Coutelier). L’autre est plus méthodologique : il s’agit de celle de la montée en généralité permise par un panorama historique et théorique des possibilités « de représentation visuelle de la métropole » (pas seulement parisienne). Pour le dire autrement, l’ouvrage propose, à l’instar de ce que faisait Walter Benjamin quelque 100 ans plus tôt (bien que selon des modalités radicalement différentes), de penser conjointement les mutations de la métropole parisienne et celles des modalités de sa représentation visuelle.
Pour citer cet article
Référence électronique
Oscar Barnay, « Bertho Raphaële, Sonia Keravel, Frédéric Pousin, et Nathalie Roseau dir., Photographier le Grand Paris : une histoire visuelle du changement métropolitain, », Focales [En ligne], 10 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/focales/6294 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16azz
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