1Pour étudier la fabrique des professionnels, l’approche sociologique s’appuie traditionnellement sur une observation empirique in situ de ce processus, c’est-à-dire en contexte de formation et au travail. Cette approche est au cœur des travaux classiques sur la socialisation professionnelle, à commencer par les recherches nord-américaines sur la profession médicale. Ainsi, l’ouvrage fondateur « Boys in white » (Becker et al., 1961) met en évidence, pour cette profession sélective et de haut statut, la manière dont le long cursus de formation d’abord théorique (en faculté de médecine) puis clinique (dans le cadre de stages hospitaliers) transforme au fil du temps la culture des profanes et en fait des professionnels. Il rend compte, dans une perspective interactionniste symbolique, de ce que la fréquentation de l’institution de formation médicale fait aux étudiants au gré d’expériences prévues et imprévues, la manière dont elle façonne, parfois dans la résistance, sur le temps long, leurs représentations et pratiques.
- 1 Circulaire no 2015-139 du 10-8-2015.
- 2 Le concours externe est accessible sous réserve d’obtention d’un diplôme de niveau bac+5 ou équival (...)
- 3 Cette absence d’expertise disciplinaire spécifique acquise au cours d’une formation universitaire s (...)
2Par contraste, le processus de fabrique professionnelle des conseiller·es principaux·les d’éducation (CPE), que nous étudions dans cet article, est d’un tout autre type. Au sein des établissements scolaires secondaires français, ces dernier·es sont responsables de la « vie scolaire » et ont pour mission de « placer les adolescents dans les meilleures conditions de vie individuelle et collective, de réussite scolaire et d’épanouissement personnel »1. L’entrée dans le métier de manière durable est conditionnée par la réussite à un concours qui peut prendre des formes variées selon le parcours antérieur des postulant·es2. Par ailleurs, s’il existe un cursus universitaire spécifique de niveau master pour préparer au concours et au métier (le master métiers de l’enseignement de l’éducation et de la formation – encadrement éducatif ou MEEF-EE), ce dernier n’est pas obligatoire pour candidater. La fabrique des CPE s’avère, de ce fait, un processus moins cohérent et structuré que celui à l’œuvre dans la formation des médecins ou des enseignants du second degré3, car elle se fait sans un cursus universitaire incontournable et par des voies variées.
- 4 Les épreuves d’admissibilité ont lieu en mars, les épreuves d’admission en juin.
3Par conséquent, à la différence des interactionnistes symboliques, notre approche présente l’originalité de ne pas étudier la fabrique des CPE dans une perspective processuelle, ce qui aurait pu consister à suivre une promotion de candidat·es en amont et en aval du concours en vue d’analyser la sociogenèse des dispositions professionnelles puis leur entrée dans le métier. Nous appréhendons plutôt la fabrique des CPE en nous concentrant sur une étape décisive de ce processus : celle du concours externe de recrutement. D’une durée de seulement quelques semaines4, le concours ne peut être considéré comme un espace de socialisation de même nature que l’institution de formation ou l’univers professionnel. Il joue en revanche un rôle instituant extrêmement fort et participe ainsi à la définition du groupe professionnel en distinguant, parmi les aspirant·es, lesquel·les exercent trois mois plus tard en tant que CPE stagiaires de la fonction publique en établissement scolaire. À l’instar de la volonté individuelle telle qu’analysée par Muriel Darmon (2003), le concours s’inscrit dans une double dynamique : il est à la fois le produit de dispositions socialement constituées – les aspirations à exercer la fonction de CPE et à se présenter au concours étant ancrées dans des trajectoires sociales spécifiques – et un dispositif de socialisation normative, contribuant à la mise en conformité de ces aspirations avec les attendus institutionnels et professionnels. De plus, le concours crée et maintient la distinction entre deux groupes sociaux, celui des aspirant·es et celui des lauréat·es, en opérant simultanément comme une barrière et un niveau (Goblot, 2010 [1925]). En tant que barrière, il filtre les aspirant·es pour ne retenir que celles et ceux qui donnent à voir les dispositions les plus conformes ou ajustées aux attentes. En tant que niveau, il fixe des manières d’être et de penser majoritairement communes aux élu·es, qui s’inscrivent dans l’histoire de l’institution et du groupe professionnel (Saunier & Woollven, 2025).
4Dans une perspective d’inspiration dispositionnaliste (Lahire, 1998), cet article se propose de reconstruire ces manières d’être, de sentir et de penser : celles-ci fonctionnent comme des conditions de possibilité d’accès au groupe professionnel des CPE dans la mesure où elles rendent possible le fait de candidater au concours de CPE puis de le réussir. Nous faisons en effet l’hypothèse que des « signes de l’élection » (Bodin, 2009) pour devenir CPE existent avant et pendant le concours. Notre démarche sera déclinée en deux temps. Il s’agira tout d’abord de montrer qu’il existe des conditions pour qu’apparaissent les aspirations et les représentations associées à l’exercice de ce métier. Ces conditions peuvent être mises en évidence grâce à l’analyse des propriétés sociales des aspirant·es. Néanmoins, pour devenir CPE, il ne suffit pas de le souhaiter, il faut également donner à voir, « par anticipation », certaines manières d’être, de penser, et d’agir qui sont conformes aux attentes du jury, dans le contexte spécifique des épreuves du concours. Nous étudierons donc dans un second temps la sélection spécifique opérée par le concours de recrutement.
- 5 La définition institutionnelle du métier n’est pas figée mais traversée par des rapports de force q (...)
5Afin d’y parvenir, nous nous appuyons sur une enquête menée entre 2014 et 2021 et consacrée à l’étude du concours externe de recrutement des CPE. Ces bornes chronologiques correspondent à la période de mise en œuvre des modalités prévues dans la loi du 8 juillet 2013 d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de la République. Nous avons souhaité enquêter au cours de plusieurs sessions du concours afin de nous donner les moyens d’identifier, au-delà des changements de composition du jury, des traits récurrents dans les attendus5. En sus de l’analyse des textes de cadrage et des rapports de jury (RJ) au cours de cette période, nous avons réalisé des entretiens avec deux président·es et huit membres de jury (3 CPE, 4 personnels de direction et 1’inspecteur·trice d’académie « Établissement et vie scolaire »), et observé le déroulement des épreuves orales entre 2014 et 2018.
- 6 L’enquête collective VISCO a été conduite en 2017 auprès d’étudiant·e·s inscrit·e·s dans douze écol (...)
- 7 Les ESPE sont devenues en 2019 « Instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation » (...)
- 8 La population d’enquête ne comptant que 44 CPE stagiaires lauréats, nous ne sommes pas en mesure d’ (...)
6Par ailleurs, afin d’avoir accès aux aspirant·es au concours, nous avons participé à la construction et à la diffusion d’une enquête par questionnaire6 auprès d’étudiant·es inscrit·es en master MEEF-EE dans les écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE)7. Ayant sollicité tous les responsables de formation des vingt-six ESPE existant sur le territoire métropolitain, nous avons obtenu l’accord de presque la moitié d’entre eux (douze) pour une diffusion papier de notre questionnaire. Cela nous a permis d’accéder à des académies aux contextes (taille, attractivité géographique) variés et par extension, à des profils d’étudiants diversifiés, malgré le fait que les deux académies les plus denses (Versailles et Créteil) n’aient pas fait partie de notre échantillon. Ce questionnaire visait à connaître les principales caractéristiques démographiques, sociales et scolaires des aspirant·es au métier de CPE. Il a été diffusé à celles et ceux qui étaient présent·es en cours dans l’objectif initial de favoriser un taux élevé de retours. Sur les 305 questionnaires recueillis, 203 ont été complétés par des inscrit·es en première année et suivant une formation assez largement consacrée à la préparation au concours, ce dernier ayant lieu en fin d’année universitaire. Les 102 autres émanent d’étudiant·es en M2 ayant des profils plus hétérogènes (lauréat·es du concours en tant que fonctionnaires stagiaires8, étudiant·es qui repassent le concours et d’autres ne visant que l’obtention du master). Les rapports du jury indiquent que les étudiant·es en général, et plus particulièrement ceux de MEEF, sont une proportion croissante non seulement des inscrit·es, mais également des lauréat·es (les autres candidat·es n’étant a priori pas inscrits dans un établissement d’enseignement supérieur). Bien que ces masters ne soient pas obligatoires pour s’inscrire au concours et que les étudiant·es qui y sont inscrit·es ne constituent pas la majorité des candidat·es, les ESPE sont donc les lieux dans lesquels on trouve les aspirant·es au concours les plus engagés, au point d’y consacrer une année à temps complet, parfois plus. Notre population n’est pas représentative des inscrit·es en master MEEF-EE. Toutefois, ce mode d’administration a permis d’accéder aux réponses des individus les plus assidus et les plus investis dans la formation ainsi que dans leur projet professionnel.
- 9 Décret no 70-738 du 12 août 1970. La fonction publique française est composée de trois catégories h (...)
7La majorité des CPE actuellement en poste a été recrutée par la voie du concours externe, accessible sans condition d’expérience professionnelle antérieure. Le concours consiste en une épreuve de sélection donnant accès à un statut spécifique (Allouch, 2017), défini depuis 1970 au sein de la catégorie A de la fonction publique9. À l’heure où le métier d’enseignant·es semble faire l’objet d’un désenchantement (Garcia, 2023), la « crise des vocations » n’est pas d’actualité pour les CPE (Bret, 2024). Le concours ne manque en effet pas de candidat·es. Il est même souvent présenté comme relativement sélectif, puisqu’en 2021, un peu plus de 10 % des aspirant·es l’ayant passé sont admis·es (270 admis·es pour 2 603 candidat·es présent·es). La même année, le taux de réussite au CAPES externe était de 30,17 % (avec des taux allant de 16,99 à 51,82 % pour les disciplines offrant plus de 200 postes). Cette sélectivité ne signifie pas pour autant que le concours soit forcément élitiste. C’est pourquoi il nous faut identifier le profil social des étudiant·es inscrit·es en master MEEF-EE afin de rendre compte des logiques sociales qui font l’attractivité du métier de CPE.
8Les aspirant·es sont tout d’abord surtout des femmes (78 %), ce qui est en affinité avec le processus de féminisation du métier depuis sa création (Confais, 2017). Ensuite, le recodage des origines sociales de la population en PCS ménage (Amossé & Cayouette‑Remblière, 2022) permet d’établir le tableau suivant :
Tableau : origines sociales des candidat·es au métier de CPE :
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PCS ménage
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Pourcentage
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Dominante cadre
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16 %
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Dominante professions intermédiaires
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20 %
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Dominante employé
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20 %
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Dominante indépendant
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13 %
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Dominante ouvrier
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29 %
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Non-réponses
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2 %
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Effectif : 305.
Source : enquête VISCO – octobre 2017 auprès d’étudiant·es inscrit·es en master MEEF-EE dans les écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE).
- 10 C. Michoux a étudié les évolutions des profils sociaux des CPE recruté·es. Après une phase hétérocl (...)
9Si 35 % de la population provient de ménages à dominante cadre ou professions intermédiaires, force est de constater que presque un·e enquêté·e sur deux a des origines à dominante employé ou ouvrier. Le master MEEF-EE apparaît donc comme une filière populaire de l’enseignement supérieur. À titre de comparaison, ce profil social représente 43 % des inscrit·es dans les sections de techniciens supérieurs (STS) et assimilées (Ndao, 2017). Parmi nos enquêté·es les enfants d’ouvriers (29 %) sont surreprésentés par rapport à la population étudiante dans son ensemble (12 %). 39 % de leurs pères et 44 % de leurs mères sont ouvrier·es ou employé·es. Plus précisément, en comparaison avec l’ensemble des étudiant·es inscrit·es en master dans l’enseignement supérieur (Brunner & Maurin, 2021), les enfants de cadres et professions intermédiaires sont sous-représentés en master MEEF-EE, tandis que les enfants d’ouvrier·es sont largement surreprésentés. C’est sans compter sur le taux d’enfants de petits indépendants (13 %), qui sont vraisemblablement très proches des classes populaires, étant donnée la faiblesse des niveaux de diplômes et des tailles d’entreprises des parents. De plus, une partie importante de la population est issue de familles relativement peu dotées en capital culturel, avec 43 % des pères et 39 % des mères titulaires d’un diplôme inférieur au baccalauréat ou sans diplôme. À l’inverse, 11 % des pères et 9 % des mères sont titulaires d’un diplôme supérieur à bac+3. Les étudiant·es de master MEEF-EE sont donc pour une large partie d’entre elles et eux des enfants de la démocratisation scolaire (Beaud, 2002) en nette ascension scolaire par rapport à leurs parents10. Au vu de leurs origines sociales, ils et elles sont relativement similaires aux CPE actuellement en poste (Michoux, 2023), qui ressemblent davantage, selon ce même critère, aux enseignants de lycée professionnel et du premier degré, moins à ceux du second degré général (Charles, 2002 ; Delhomme, 2020). En outre, nos enquêté·es se distinguent nettement des enseignant·es dans leur ensemble par les professions de leurs parents : les enseignant·es sont plus souvent (18 %) issu·es de ménages associant un·e cadre ou profession intermédiaire et un·e enseignant·e (Delhomme, 2020) que nos enquêté·es (9 %). Cette proximité entre les aspirant·es et les membres du groupe professionnel visé permet de penser qu’au-delà des réformes successives du recrutement des CPE, les aspirations professionnelles se construisent dans une condition socioculturelle initiale commune, observée dans d’autres métiers sélectifs de la fonction publique (Gautier, 2021).
10Nos enquêté·es ont également connu, pour la plupart, des parcours de réussite scolaire, sans pour autant être des parcours d’excellence. Ils et elles sont bachelier·es généraux plus souvent que leur génération (81 % contre 48 %) mais se concentrent dans les filières les moins socialement et scolairement sélectives (35 % de bacs L et 46 % de bacs ES). Parmi les bachelier·es généraux de notre population, les mentions sont moins fréquentes par rapport à l’ensemble des bacheliers généraux (MENJ, 2020). Les trajectoires de réussite sont plus fréquentes chez les filles, qui ont moins souvent redoublé (30 %) que les garçons (43 %) (et moins souvent que la moyenne de leur génération [Caille, 2004]) et ont plus souvent obtenu une mention (45 % contre 34 %). On note également, parmi nos enquêté·es, que les étudiant·es issu·es d’un ménage à dominante ouvrier ont obtenu une mention au baccalauréat (44 %) un peu plus souvent que ceux issus d’autres types de ménage, à l’exception des cadres (43 %). En comparaison, les enseignants ont connu des trajectoires scolaires légèrement meilleures sans être pour autant de très haut niveau (Deauvieau, 2005 ; Balland, 2012). Ces aspirant·es CPE ont ainsi été relativement longuement socialisé·es dans l’institution scolaire et ont passé les différentes étapes de la sélection scolaire et universitaire, ce qui nous permet de supposer qu’ils ont acquis des dispositions suffisamment ajustées aux attentes institutionnelles. Ces enquêté·es appartiennent donc, pour la plupart, à la strate supérieure des enfants de la démocratisation scolaire, issus des classes populaires et accédant au second cycle universitaire après des parcours raisonnables sans être excellents (Hugrée, 2010). La peur du déclassement a certainement contribué à renforcer des aspirations d’ascension sociale par l’école (Poullaouec, 2010) ainsi qu’une forme d’opiniâtreté dans les études supérieures (Michoux, 2023).
11Les étudiant·es enquêté·es partagent aussi une socialisation professionnelle aux métiers éducatifs à la suite de leur scolarité secondaire. L’âge relativement élevé des enquêté·es (60 % d’entre elles et eux ont plus de 24 ans) laisse penser, en outre, que ce projet professionnel s’est rarement constitué dans le cadre de la scolarité primaire et secondaire, mais plus tardivement.
- 11 De la création du corps des CPE en 1970 jusqu’en 1986, l’inscription au concours était conditionnée (...)
1282 % ont une expérience éducative : parmi ces aspirant·es, 56 % ont été assistant·es d’éducation (AED), 34 % ont fait de « l’animation » (sans que l’on ait davantage de précisions sur les modalités de cette expérience), les autres ayant occupé d’autres fonctions (d’auxiliaire de vie scolaire, d’assistant pédagogique) ou fait de l’aide aux devoirs. Si, en particulier, le fait d’avoir été surveillant·e n’est plus une condition d’inscription au concours11 ni une condition nécessaire d’admission en master MEEF-EE dans les ESPE enquêtées, il ne faut pas conclure pour autant au déclin du rôle de ces emplois précaires (à durée limitée, pour la période étudiée) dans la production des aspirations. En effet, un « job étudiant » peut progressivement être investi dans une logique d’anticipation pour préparer une carrière future (Pinto, 2014). C’est particulièrement le cas des AED, diplômé·es (ou en voie de l’être) de l’enseignement supérieur (Couronné, 2020 ; Bois & Deslyper, 2022), similaires à nos enquêté·es. Dans ce cas, l’emploi d’AED intervient comme une expérience socialisatrice par laquelle des étudiant·es développent une familiarisation au fonctionnement des établissements scolaires (Michoux, 2023). Les relations nouées avec les CPE dans les établissements d’affectation peuvent contribuer à faire « une publicité silencieuse pour la profession de CPE » (Charles, 2002, p.129) et conduire certains CPE à inciter les AED à se présenter au concours (Michoux, 2023). Pour des étudiant·es de classes populaires, et notamment d’origine ouvrière, titulaires d’un diplôme de premier cycle universitaire (donc inscrits dans un parcours de réussite universitaire), les emplois d’AED constituent ainsi un contexte de découverte du métier de CPE et de construction d’un rapport à un futur « probable et possible » (Bourdieu, 1974) au sein d’une institution scolaire qui n’est pas inconnue.
13Au sein du personnel de l’Éducation nationale, le cas des personnes issues des classes populaires n’est pas rare. Il est même majoritaire parmi les métiers les plus précaires ou les moins qualifiés comme les agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles (ATSEM) (Imbert, 2022) ou les accompagnant·es des élèves en situation de handicap (AESH) (Chevalier, Imbert & Jacquot, 2022). Si nos enquêté·es leur ressemblent par leurs origines sociales et leur perception positive du travail dans l’institution scolaire, ils et elles s’en distinguent par leurs trajectoires scolaires de réussite qui rendent possible l’aspiration à un niveau beaucoup plus élevé hiérarchiquement, au sein de la catégorie A (Saunier & Woollven, 2025). En outre, l’appartenance du métier de CPE à la fonction publique peut être source d’attrait et, à ce titre, constituer une voie d’ascension sociale pour des jeunes de classes populaires, et encore davantage pour les femmes diplômées du supérieur (Gollac, 2005) comparables à la majorité de nos enquêté·es. Actuellement, les métiers de l’enseignement, traditionnellement marqués par une forte reproduction (Delhomme, 2020), connaissent une crise d’attractivité (Charles et al., 2024). Le métier de CPE, qui ne compte parmi ses aspirants enquêt·es que 13,44 % d’enfants d’enseignant·es est beaucoup moins touché. Dominique Bret (2024) suggère que cela tiendrait aux représentations différenciées des conditions de travail qu’ont les CPE entrant dans le métier : celles des enseignants du premier degré sont considérées comme très dégradées, tandis que le métier de CPE est associé à une activité professionnelle beaucoup plus autonome.
14Ainsi, le métier de CPE attire une population d’étudiant·es socialement diversifiée à dominante féminine. Les enfants du « haut » de la démocratisation scolaire (Hugrée, 2010) y sont sur-représentés et sont en ascension sociale par l’école à double titre : par leur scolarité en tant qu’élèves mais aussi dans le cadre d’une première expérience professionnelle. Ces éléments de contexte permettent de mieux saisir les conditions de possibilité de l’émergence de ce projet professionnel (Darmon, 2006). Après avoir cherché à montrer « qui » aspire à être CPE, nous allons maintenant rendre compte des dispositions institutionnellement définies comme nécessaires à l’entrée dans le métier en déplaçant la focale vers le concours de recrutement.
15Nous proposons d’étudier le concours en tant qu’institution de régulation au sens de Durkheim, en ce qu’il tient un rôle de modérateur des passions et des choix (Durkheim, 1999 [1930]), participant à un ajustement des consciences individuelles aux possibles sociaux qui s’offrent à elles. Le concours est un régulateur a deux niveaux. D’une part, le droit d’entrée dans le métier de CPE est défini par des règles spécifiques ; d’autre part, le processus de sélection régule et modère les aspirations individuelles par le fait même qu’il trie en fonction d’un certain nombre de critères : soit les postulant·es ont des dispositions ajustées aux attentes et sont donc reçu·es, soit ils et elles ne les possèdent pas et sont alors « recalé·es ». Sachant que le métier attire un profil particulier de postulant·es que nous avons exposé plus haut, le concours n’en retient qu’une partie selon des critères que nous proposons de mettre en évidence. Cette régulation participe donc à fabriquer le groupe professionnel des CPE par les attendus (en termes de savoirs et de posture) explicites et implicites du concours auxquels les aspirant·es doivent se conformer pour obtenir le droit d’exercer en établissement scolaire. Après avoir présenté les épreuves du concours pour en extraire une typologie des savoirs attendus, nous montrerons que les jurys effectuent un repérage dispositionnel (Pagis & Quijoux, 2019) consistant à identifier chez les candidat·es différents produits du mode scolaire de socialisation (Vincent, 1994), qui prennent la forme de manières d’être, penser et agir.
16Au niveau du concours externe, le droit d’entrée dans le métier est conditionné par la réussite à quatre épreuves, définies par l’arrêté du 19 avril 2013. Il y a d’abord deux épreuves écrites d’admissibilité, une « épreuve de maîtrise des savoirs académiques » et une « étude de dossier portant sur les politiques éducatives » : elles prennent la forme de deux exercices relativement classiques dans les concours, à savoir une dissertation et une note de synthèse. Les candidat·es admissibles passent ensuite deux épreuves orales d’admission : une « épreuve d’entretien sur dossier » (ED) qui prend appui sur un corpus documentaire préparé par le jury et « traitant d’une problématique éducative », ainsi qu’une « épreuve de mise en situation professionnelle » (MSP) qui s’adosse à un dossier préparé en amont par le candidat et qui porte « sur une situation professionnelle pouvant être rencontrée par un conseiller principal d’éducation ». Dans ces deux épreuves orales, les candidat·es présentent un exposé, suivi d’un entretien avec le jury.
17Notre analyse a consisté à identifier dans l’ensemble du matériau les critères mentionnés explicitement ou implicitement comme nécessaires à la réussite au concours, ce qui nous a ensuite permis d’objectiver les attendus dont la maîtrise conditionne la réussite des candidat·es et d’en faire une typologie (Saunier & Woollven, 2025). Ces attendus prennent la forme de quatre types de savoir, qui renvoient à des manières d’être, de penser et d’agir exigés tout autant à l’écrit qu’à l’oral, mais dont le poids varie en fonction des épreuves. Les candidat·es doivent d’abord faire montre de leurs « savoirs scolaires » : de la maîtrise formelle de la langue écrite, c’est-à-dire la qualité de l’orthographe, de la grammaire et de la syntaxe ainsi que la capacité à construire un texte structuré et argumenté. L’épreuve de dissertation condense ces règles de l’art scolaire qui sont rappelées pour chaque session dans les rapports de jury. S’agissant de la note de synthèse, les rapports insistent sur son objectif d’évaluation des « capacités d’analyse, de synthèse, de problématisation, de construction et d’organisation du propos, dans un contexte professionnel » (RJ 2020). Les candidat·es doivent également maîtriser des « savoirs universitaires », rattachés aux disciplines que sont l’histoire, la psychologie, la sociologie, la philosophie et les sciences de l’éducation. Les rapports de jury insistent sur la nécessité de savoir disserter sur les grands enjeux du système scolaire en convoquant ces savoirs dans le cadre de l’épreuve de dissertation.
- 12 Arrêté du 19 avril 2013.
18Les aspirant·es doivent également faire preuve d’une maîtrise de « savoirs institutionnels », autrement dit des règles relatives au fonctionnement de l’institution scolaire et au métier de CPE, telles qu’elles sont formulées dans les différents textes réglementaires. Par exemple, pour l’épreuve orale d’entretien sur dossier, il s’agit de « connaître de façon réfléchie son contexte institutionnel, dans ses différentes dimensions (classe, vie scolaire, équipe éducative, établissement, institution scolaire, société) et les valeurs qui le portent, dont celles de la République »12. À l’oral, ces attentes peuvent se présenter sous la forme de questions « sèches » sur les circulaires ou encore les dispositifs (« Quelle est la composition du conseil d’administration ? » Candidat 1, 2018, ED) ou des questions sur les fonctionnements ordinaires des établissements, telles que : « Comment oriente-t-on en SEGPA ? Qui ? » (Candidat 6, 2017, ED), autant de questions formelles qui permettent d’évaluer la maîtrise du langage « indigène » et l’acquisition d’une culture de métier.
19Un troisième type de savoir, moins formalisé que les trois types de savoirs précédents, est également attendu des candidat·es. Il s’agit des « savoirs relatifs à la pratique », renvoyant à l’exercice du métier de CPE au quotidien. Ils sont sollicités principalement lors des entretiens des épreuves orales à travers des situations généralement complexes, présentées par les membres de jury comme réalistes :
« Vous êtes CPE en collège. Le règlement interdit l’usage des portables. Lors d’un cours de mathématiques en 3e, pendant que les élèves sont au travail, l’enseignant passe un coup de téléphone. Plus tard pendant le cours, l’enseignant exclut un élève pour avoir consulté l’heure sur son téléphone. L’élève arrive à la vie scolaire. Que faites-vous ? » (Candidat 2, 2014, MSP).
20Dans les rapports et les propos des membres du jury, ce type de savoir est désigné par les termes « la pratique » ou « le terrain ». Face à ces situations, les jurys n’attendent pas que les candidat·es donnent une réponse correcte unique, mais qu’ils proposent des modalités d’action faisant preuve de « réflexivité » et « recul critique », termes indigènes que nous analyserons par la suite. Tout au long des différentes épreuves, les quatre types de savoirs s’articulent toujours les uns aux autres. Leur multiplicité peut donner l’impression que les attendus du concours renvoient à des compétences de nature variée, construites dans des univers disparates. Pourtant, ils sont traversés par une logique commune propre à l’univers scolaire. Tout se passe comme si le repérage dispositionnel à l’œuvre concernait essentiellement des dispositions définies par le mode scolaire de socialisation. Ce dernier opère à trois niveaux qui fonctionnent comme trois filtres de sélection.
21La démonstration de la maîtrise formelle des exercices scolaires constitue le premier filtre du concours. On le trouve à l’œuvre dans les épreuves écrites d’admissibilité pour lesquelles cet attendu revêt un poids important. En effet, d’après les rapports du jury, pour chaque session, environ 20 % des présent·es aux épreuves sont admissibles. L’importance de ce premier filtre n’est pas surprenante quand on envisage l’histoire du recrutement externe des CPE, marquée par une aspiration à doter le concours d’un ancrage théorique (Rémy, 2017). Il s’inscrit parallèlement dans un mouvement d’universitarisation, correspondant à une augmentation au niveau du master du niveau de certification académique nécessaire à l’entrée dans le groupe professionnel (Saunier & Woollven, 2025). Or, cette sélection scolaire formelle fonctionne également comme un filtre social, notamment dans le cas de la dissertation qui comporte une large part d’attendus en termes d’expression qui ne sont jamais véritablement enseignés à l’école ou à l’université, comme le montrent de nombreux travaux (Bourdieu & Passeron, 1964 ; Rayou, 2002). Aussi ce réquisit, s’il ne dessine pas la spécificité du concours, renvoie à un critère à la fois classique et très efficace du point de vue de sa sélectivité dans les concours de l’Éducation nationale (à l’instar des épreuves de CAPES ou d’agrégation), mais aussi dans d’autres espaces de la fonction publique comme le concours de l’École nationale de la magistrature pour lequel est valorisé « l’art de la dissertation », c’est-à-dire de la « démonstration » et de « l’argumentation » (Oger, 2008, p. 88-89).
22Pour les candidat·es dont nous avons identifié plus haut les profils, l’opération de sélection scolaire et sociale se poursuit donc, au moment du concours de CPE, selon des critères scolaires relativement ordinaires. Ils et elles doivent d’abord mettre en œuvre, lors des épreuves du concours, des dispositions correspondant aux produits d’une socialisation scolaire en tant qu’élèves puis étudiant·es. Mais si les exercices scolaires, à commencer par la dissertation, constituent un premier filtre incluant une part importante d’implicite, un deuxième niveau de sélection, encore plus opaque, est à l’œuvre davantage dans les épreuves orales du concours et touche au rapport au savoir.
23Les épreuves orales sont régulièrement présentées par les membres du jury, mais aussi par les formateurs et formatrices en ESPE, comme étant davantage tournées vers « le métier » et son exercice que les épreuves écrites : elles évalueraient la dimension proprement professionnelle et renverraient donc moins à des exercices scolaires qu’à des compétences de CPE. Notre analyse conduit à nuancer cette opposition simplificatrice dans la mesure où la formulation de réponses jugées satisfaisantes par le jury nécessite d’activer des dispositions à la réflexivité qui sont en réalité des attendus proprement scolaires. La forme scolaire suppose en effet un rapport réflexif, ou scriptural-scolaire (Vincent, 1994), tout à la fois au langage et aux savoirs, c’est-à-dire qu’il est attendu de la part des élèves une posture consistant à prendre le langage (qu’il soit écrit ou oral) comme un objet ainsi qu’une attitude de type réflexif sur le sens de ce qu’ils apprennent à l’école et sur leurs comportements. La compréhension des questions est un premier indicateur des dispositions réflexives des candidat·es. Pour réussir les épreuves orales, ils et elles doivent en effet percevoir au-delà de la formulation apparemment simple et factuelle ce qui est en jeu. La formulation d’une réponse correcte suppose d’adopter une posture cognitive permettant de la décoder et conjointement de maîtriser les connaissances institutionnelles sur le métier. Ce rapport réflexif aux questions posées apparaît de manière récurrente, comme dans la prestation suivante, à propos de laquelle le jury fait comprendre à l’observatrice qu’elle est satisfaisante :
« Le jury pose de très nombreuses questions qui s’enchaînent vite. Les réponses de la candidate sont précises et concrètes. Elle ne se laisse pas démonter donc le jury en rajoute. Le jury pousse à la limite, presque jusqu’à l’absurde, les problèmes d’organisation et de responsabilité. Vers la fin de l’entretien, le jury demande à la candidate ce que signifie le sigle GPDS. La candidate ne sait plus. Le jury lui demande une explication, qu’elle donne, ce qui me permet, en tant qu’observatrice, de deviner le sigle. Le jury poursuit alors l’entretien comme si tout s’était bien passé. J’en déduis donc que le but du jury n’est pas de piéger la candidate sur une question de connaissance (cette dernière a d’ailleurs fait montre plus tôt dans l’entretien de connaissances précises sur le fonctionnement institutionnel) mais d’apprécier sa capacité à prendre en compte les prérogatives du groupe de prévention du décrochage scolaire. » (Candidate 14, 2017, ED).
24À l’inverse, lors des oraux qui semblent moins bien se passer, le jury passe du temps à répéter et reformuler les questions sous des formes variées, comme pour montrer que les réponses ne sont pas adaptées. Bon nombre de candidat·es ne semblent pas percevoir les ambivalences ou les implicites nichés dans les questions posées, comme dans le cas suivant :
« Un membre du jury interroge la candidate : “Le chef a obtenu une autorisation pour l’installation de caméras de vidéosurveillance. Il vous demande conseil. Que dites-vous ?” La candidate commence à répondre et entre dans le jeu de l’installation des caméras. Un autre membre du jury réagit assez vivement, demandant à la candidate si elle préfère la surveillance ou l’éducation. » (Candidate 16 2017, ED).
25L’exigence de réflexivité est également perceptible dans les manières de répondre aux questions. Il est demandé aux candidat·es de faire « comme si », c’est-à-dire de se projeter dans une mise en récit d’une situation professionnelle qui, bien que présentée comme réaliste par le jury, reste fictive, car traitée dans une salle d’évaluation. Dès lors, ce qui est évalué est moins un rapport « pratique » aux situations pratiques qu’un rapport « réflexif » à ces situations, comparable au rapport au langage attendu par l’école (Lahire, 2008), ce qui est en somme une évaluation très indirecte de compétences pratiques (Losego, 1999). Cette exigence de réflexivité est récurrente pendant les entretiens sans n’être jamais formulée de manière absolument explicite. Certains membres du jury vont jusqu’à demander aux candidat·es : « Qu’est-ce que vous pensez que nous attendons de vous ? » (Candidat 17, 2018, MSP). La posture de praticien réflexif (Schön, 1983) est donc attendue dans sa dimension « discursive » (les candidat·es ne sont pas observé·es en contexte scolaire par les membres du jury), ce qui implique une part d’abstraction et un rapport distancié à la pratique professionnelle. Sachant que la moitié seulement des admissibles est reçue, on peut supposer que ce deuxième filtre est particulièrement discriminant lors des épreuves orales.
- 13 Dans son étude du concours de recrutement des professeurs des écoles, P. Losego (1999) montre que l (...)
26D’où peuvent venir ces dispositions à la réflexivité ? Nous pouvons assez aisément faire l’hypothèse du rôle joué par la fréquentation sur le temps long de l’école puis de la formation universitaire. Il est en revanche plus difficile d’évaluer la place de la socialisation familiale et plus encore la manière dont celle-ci s’articulerait avec la socialisation scolaire, les conditions d’enquête ne nous ayant pas permis de connaître le profil des admis13. En outre, si l’on prend appui sur les indices présents dans les rapports de jury, il semble que l’expérience d’AED n’est pas reconnue comme propice à l’intériorisation de ce type de disposition. Les membres de jury tendent à déprécier, selon leurs termes, la « posture professionnelle » adoptée par de nombreux candidat·es qui sont par ailleurs AED et leurs réponses qui sont jugées anecdotiques et centrées sur un seul type d’établissement scolaire :
« Pour les AED en poste, des difficultés récurrentes à adopter la posture du CPE sont apparues. Très souvent ces candidats se contentent de leur connaissance du terrain sans toujours chercher à faire évoluer leur point de vue. » (RJ 2016).
27Cette attente de réflexivité n’est pas propre au recrutement des CPE et existe également dans d’autres concours, comme ceux de travailleurs sociaux (Iori & Nicourd, 2014 ; Bodin, 2009). Mais contrairement au recrutement de ces groupes professionnels, la réflexivité n’est pas associée ici à la maîtrise d’un discours vocationnel (très peu présent dans les rapports du jury, les discours des membres du jury, mais aussi ceux des candidat·es) mais à la démonstration d’un sens de l’institution scolaire.
28Les membres du jury n’attendent pas seulement des candidat·es des savoirs et un rapport au savoir spécifiquement scolaires. Le jury valorise également, selon ses termes, un « positionnement », soit des dispositions sociales vis-à-vis des interlocuteurs·trices avec lesquel·les les CPE sont amené·es à travailler. Cet attendu s’observe dès l’épreuve écrite de la note de synthèse qui doit notamment :
« Mesurer la pertinence de l’approche qu’ont les candidats de la fonction de conseiller principal d’éducation, de ses responsabilités éducatives et de son positionnement dans et hors de l’établissement scolaire, notamment dans le domaine du pilotage de la vie scolaire, de la mise en œuvre du projet de vie scolaire, de la conduite de projets et de la maîtrise des fonctions de régulation et de médiation dans l’établissement. » (RJ 2020).
29En effet, puisque les CPE sont placé·es à l’interface de nombreux acteurs, les candidat·es sont fréquemment interrogé·es, au cours des épreuves orales, implicitement ou explicitement, sur les modalités de leurs interactions et donc sur leur place dans la division du travail éducatif (Tardif & Levasseur, 2010).
30Mais à travers le terme indigène de « positionnement », les membres du jury attendent des candidat·es qu’ils et elles agissent en tant qu’agent·e de l’institution scolaire. À leurs yeux, l’action des CPE doit se situer au niveau de « l’établissement », terme récurrent dans les questions posées et qui renvoie à une contextualisation du travail à un niveau institutionnel, le distinguant par-là du travail enseignant beaucoup plus centré sur la classe. Pour certains membres de jury, le CPE est considéré comme « conseiller technique du chef d’établissement » (candidat 4, 2014, ED ; candidate 18, 2018, MSP), voire comme « chef de service » (candidat 18, 2017, MSP), deux expressions absentes des textes réglementaires, mais qui traduisent une conception du rôle du CPE à proximité de la direction des établissements. En conséquence, les CPE ne sont pas considérés comme de seuls exécutants des règles établies, mais doivent pouvoir « prendre de la hauteur » (RJ 2015) :
« Une analyse critique de la situation et de son contexte est beaucoup plus attendue que de trop nombreux contenus théoriques, même s’ils sont nécessaires pour étayer une réflexion. » (RJ 2017).
31Ce recul critique, intimement lié à la réflexivité décrite plus haut, renverrait à la capacité à prendre de la hauteur dans le rapport aux épreuves (et, par extension, aux situations professionnelles mises en scène) pour s’y ajuster au mieux. Ce qui émerge ici en termes d’attendus renvoie à la dimension politique de la réflexivité scolaire (Lahire, 2001), qui concerne la capacité tout à la fois à connaître les règles de l’institution et à en maîtriser le sens, avec une forme de distance pour ne pas régler ses conduites sur l’unique principe d’« allégeance à l’institution » (Gautier, 2021), mais sur l’analyse du contexte spécifique d’action (Saunier & Woollven, 2025).
32Il faut cependant bien distinguer ici cette posture « critique » (au sens de réflexivité propice à la mise en œuvre d’une forme d’autonomie) et une posture consistant à critiquer l’institution et de son fonctionnement. En effet, les propos des membres de jury insistent également pendant les entretiens, sur la « loyauté » institutionnelle (formule figurant aussi dans le rapport de jury de 2016) et son expression dans les relations avec le chef d’établissement :
« Au cours de l’entretien, un candidat détaille sa proposition d’organisation pour la journée portes ouvertes d’un établissement. Il explique qu’il demandera à tous les membres de l’établissement de porter un badge, pour qu’ils puissent être identifiés par les futurs élèves et leurs parents. L’une des membres de jury l’interpelle : “Vous demandez au chef d’établissement de porter un badge ?” » (Candidat 17, 2017, MSP).
- 14 Les jurys sont composés de CPE mais aussi de chef·fes d’établissement et de membre des corps d’insp (...)
33Dans cet exemple, la réaction vive de l’examinatrice indique que la proposition du candidat est déplacée, compte tenu de la relation hiérarchique. Comme dans d’autres concours de la fonction publique, notamment celui de gardien de la paix (Gautier, 2021), les épreuves orales testent la capacité des candidat·es à devenir des futurs collègues ou subordonné·es des membres du jury14. Des actes de déférence (Goffman, 1974), c’est-à-dire des manières de se conduire, d’être et de parler contenant un sentiment de respect, sont ainsi attendus et les multiples allusions à la « loyauté » dans les questions orales soulignent la volonté, pour le jury, d’écarter les candidat·es « à risque », c’est-à-dire celles et ceux qui ne se soumettraient pas une acceptation des règles du jeu de l’institution scolaire. Ce qui est ainsi évalué dans les copies et les réponses orales des candidat·es, c’est le degré de croyance dans l’institution et son fonctionnement, et l’acceptation d’un sens de l’ordre scolaire et de sa légitimité, susceptible d’être mis en œuvre en tant que CPE. La disposition à la docilité requise chez les CPE se distingue néanmoins assez clairement de la docilité des aspirant·es agents de police, puisqu’il est attendu de ces personnels de l’Éducation nationale qu’ils fassent preuve « à la fois » de loyauté « et » de réflexivité sur les situations, comme on l’a vu plus haut. Cette distinction peut vraisemblablement être attribuée aux disparités dans les niveaux de diplôme requis pour se présenter au concours (niveau baccalauréat pour les gardiens de la paix, master pour les CPE) et aux positions occupées par les deux groupes professionnels dans leurs hiérarchies institutionnelles (respectivement subordonnées et intermédiaires) mais aussi aux objectifs distincts des institutions policières et scolaires.
34Comment envisager l’origine de ces dispositions à la remise de soi à l’institution ? Au regard des travaux de Baudelot et Establet (1992) qui soulignent la force de la socialisation genrée dans l’intériorisation des dispositions à la docilité et à la soumission, on peut observer une forme d’affinité élective entre ces attendus du concours et le public majoritairement féminin et en réussite scolaire qui y aspire. Articulée à cette caractéristique, la situation des étudiant·es en ascension sociale grâce à l’école peut être interprétée ici comme particulièrement propice à une posture attendue de remise de soi à une institution (Balland, 2012) dont on accepte et intègre l’organisation et dont on partage l’idéologie républicaine intégratrice (Durkheim, 1938), et qui a pu être renforcée par des expériences professionnelles sur des fonctions d’animation ou de surveillance.
35L’étude du concours de recrutement des CPE a permis de mettre en exergue son rôle central en tant qu’institution de régulation dans la fabrique du groupe professionnel. Les divers éléments présentés permettent en effet d’affirmer que le concours opère un repérage dispositionnel auprès des candidat·es : tout se passe comme si, pour devenir CPE, il fallait donner à voir, par « anticipation », certaines manières d’être, de penser, d’agir en situation, non « réelle » à proprement parler, mais mises en récit par les membres du jury, considérés comme incontournables pour être « élu·e ».
36Bien qu’il se présente comme un concours « professionnel », ses attendus relèvent avant tout de dispositions scolaires (dans leur triple sens d’exercices scolaires, de rapport au savoir et de sens de l’institution scolaire), qui sont particulièrement ajustées au profil des postulant·es décrit dans notre première partie. À l’instar d’autres professions dont la compétence a été progressivement validée par un capital scolaire et non plus seulement par des savoirs pratiques acquis par l’expérience, tels les magistrats (Boigeol, 1989) ou les travailleurs sociaux (Iori, 2020), un tel principe de sélection domine actuellement dans la mesure où le concours externe constitue le premier moyen d’entrer dans le métier.
37Néanmoins, l’actualité nous invite à réinterroger tout à la fois son rôle et sa place en tant que rite d’institution. Avec d’une part, une réforme annoncée plaçant les concours de recrutement de l’Éducation nationale non plus en master, mais à l’issue de la licence – notamment pour pallier la baisse d’attractivité des métiers de l’enseignement (rapport du CNESCO, 2016) – et, d’autre part, l’intensification de formes de recrutement jusqu’alors minoritaires tel que le recrutement de contractuel·les (aussi en lien avec la question d’attractivité), il est très probable que ces évolutions sociales puissent rebattre les cartes de la fabrication des CPE.