1L’enseignement supérieur français connaît depuis une quinzaine d’années des transformations d’une ampleur considérable. L’augmentation continue des effectifs étudiants, la généralisation des dispositifs de sélection, la montée des logiques d’individualisation des parcours, le développement de l’apprentissage, les réformes de l’orientation et de l’accès aux formations, ou encore l’injonction croissante à la professionnalisation ont redessiné en profondeur les expériences étudiantes et les conditions d’entrée dans les études supérieures puis dans l’emploi (Chauvel & Hugrée, 2019 ; Merlin & Théophile, 2023 ; Moulin, 2022). Dans ce contexte, les parcours apparaissent de moins en moins linéaires, homogènes et prévisibles. Les étudiants circulent davantage entre établissements, réorientent leurs études, suspendent temporairement leur cursus, arbitrent entre plusieurs filières en fonction de leurs anticipations professionnelles, ou encore expérimentent des dispositifs pédagogiques présentés comme innovants.
2Pour autant, cette diversification apparente des trajectoires ne signifie pas nécessairement un affaiblissement des hiérarchies scolaires et sociales (Doray et al., 2023). Au contraire, les contributions réunies dans ce numéro spécial montrent combien les nouvelles formes de mobilité, de bifurcation ou d’individualisation des parcours s’inscrivent dans des espaces de formation fortement segmentés. Derrière l’apparente fluidité des trajectoires étudiantes, se maintiennent, et parfois se renforcent, des mécanismes puissants de différenciation sociale, territoriale, scolaire et genrée. Ce numéro spécial de Formation Emploi part de ce constat pour interroger la diversité des formes de parcours de formation dans l’enseignement supérieur et leurs conséquences sur les trajectoires d’insertion professionnelle.
3À travers des objets variés – pauses dans les études, mobilités étudiantes, réorientation, professionnalisation, approche par compétences, choix d’orientation, poursuites d’études des bacheliers professionnels ou encore segmentation interne des STS –, les auteurs interrogent les transformations institutionnelles de l’enseignement supérieur et leurs effets différenciés selon les publics. Ce numéro s’inscrit ainsi dans une tradition de recherche attentive à la manière dont les politiques éducatives, les structures de formation et les attentes du marché du travail façonnent les parcours (Giret, 2011 ; Bourdon & Thélot, 2020).
4Les six articles réunis dans ce dossier se situent à l’articulation de trois enjeux centraux. Le premier est celui de la norme persistante de linéarité des parcours scolaires et universitaires, toujours fortement structurante dans le système français, tant du point de vue des institutions de formation que du marché du travail. Le deuxième enjeu concerne la diversification effective des expériences étudiantes – mobilités, changements d’établissements ou de disciplines, mises à distance temporaires des études – qui ne relèvent ni des mêmes publics ni des mêmes logiques. Le troisième, enfin, porte sur les effets différenciés de ces discontinuités sur l’accès à l’emploi, la qualité de l’insertion et la reproduction – voire le renforcement – des inégalités sociales.
5D’abord, les contributions prennent au sérieux les trajectoires étudiantes comme objets d’analyse à part entière et partagent quasi toutes une entrée analytique par les parcours. Là où une partie des travaux classiques sur l’enseignement supérieur s’est longtemps centrée soit sur l’accès aux études, soit sur les seules conditions d’insertion professionnelle, les articles ici réunis s’intéressent aux cheminements, aux bifurcations et aux expériences intermédiaires qui structurent les parcours. Les transitions deviennent des moments clés d’observation des inégalités contemporaines : passage de la licence au master, réorientation en début d’études, poursuite d’études après un bac professionnel, interruption temporaire du cursus, mobilité entre établissements ou articulation entre études et travail.
6Ensuite, plusieurs contributions montrent que le système d’enseignement supérieur repose encore sur une double injonction. D’un côté, les étudiants sont encouragés à devenir autonomes, mobiles, réflexifs et capables de construire des parcours individualisés. De l’autre, ils restent soumis à des attentes fortes de cohérence, de « rentabilité » et de professionnalisation. Les parcours « atypiques » ou « non linéaires » ne sont pas nécessairement valorisés pour eux-mêmes.
7Enfin, les articles réunis ici invitent à dépasser une lecture strictement méritocratique ou individualiste des parcours étudiants. Tous montrent, à leur manière, que les choix d’orientation, les mobilités, les pauses dans les études ou les formes de réussite académique restent profondément structurés par les ressources sociales, les caractéristiques des établissements, les segmentations territoriales et les hiérarchies scolaires. L’ouverture quantitative de l’accès aux études supérieures s’accompagne d’une différenciation accrue des espaces de formation et des expériences étudiantes.
8En rassemblant ces contributions originales, ce numéro spécial de Formation Emploi invite ainsi à dépasser les oppositions simplistes entre parcours « linéaires » et « atypiques » pour analyser les conditions sociales, institutionnelles et professionnelles dans lesquelles les parcours se construisent, se différencient et se valorisent. Il ouvre des pistes de réflexion essentielles tant pour la recherche en sciences sociales que pour l’action publique en matière d’enseignement supérieur, de l’orientation à l’insertion.
9D’un point de vue méthodologique, il donne à voir la diversité des sources mobilisables pour étudier les parcours dans l’enseignement supérieur : données administratives (SISE), données d’enquête (enquêtes Génération du Céreq) ou encore matériaux qualitatifs (entretiens auprès d’acteurs universitaires). Les travaux combinant ainsi analyses descriptives et modélisations multivariées.
10L’article de Fanette Merlin et Alexie Robert, consacré aux interruptions temporaires d’études, propose une contribution sur un objet encore peu documenté en France : les « pauses » dans les parcours étudiants. À partir des données de l’enquête Génération 2017 du Céreq, les auteurs montrent que si les interruptions d’études tendent à se développer, notamment avec l’institutionnalisation de la césure, la norme de linéarité des parcours reste dominante. Le marché du travail français continue de pénaliser globalement les parcours discontinus, sauf lorsqu’ils prennent des formes jugées légitimes ou rentables : expérience professionnelle, mobilité internationale ou césure articulée à un diplôme prestigieux. À l’inverse, les pauses moins directement professionnalisantes sont souvent dévalorisées.
11Cette question des circulations étudiantes est abordée sous un autre angle dans l’article de Philippe Cordazzo, Yoann Doignon et Eugenia Prosperi, consacré aux mobilités entre la licence et le master. Dans un contexte de sélection à l’entrée du master et de forte inégale territoriale dans la répartition de l’offre de formation, la mobilité devient un enjeu central des trajectoires étudiantes. À partir des données SISE, les auteurs montrent que le changement d’établissement entre la licence et le master est moins déterminé par les seules caractéristiques individuelles des étudiants que par les configurations institutionnelles : taille des établissements, offre de formation disponible, capacité d’accueil, position dans les hiérarchies académiques. La mobilité apparaît ainsi moins comme un choix librement consenti que comme une réponse contrainte à l’inégale répartition de l’offre de formation. En ce sens, l’article contribue à déplacer le regard : ce ne sont pas tant les étudiants qui seraient plus ou moins « mobiles », que les structures de l’enseignement supérieur qui produisent des opportunités inégalement distribuées.
12Les transformations des parcours étudiants sont également interrogées à travers les politiques pédagogiques universitaires. L’article d’Azéane Le Guern analyse ainsi l’institutionnalisation de l’approche par compétences dans les universités françaises à partir d’une enquête qualitative par entretiens. En étudiant les projets « Nouveaux cursus à l’université », financés dans le cadre du programme d’investissements d’avenir, les auteurs montrent comment l’approche par compétences s’est progressivement imposée comme un instrument de réforme de l’enseignement supérieur. Elle transforme les finalités attribuées à l’université, en renforçant les attentes de professionnalisation, d’individualisation des parcours et de rapprochement avec le monde socio-économique. L’article éclaire ainsi les recompositions du travail enseignant, les formes d’appropriation ou de résistance des universitaires, et les ambiguïtés d’une réforme présentée comme pédagogique, mais porteuse d’importants enjeux politiques et professionnels.
13Cette réflexion sur les transformations des normes universitaires trouve un prolongement dans l’article d’Ines Albandea, Céline Jacob et Christophe Michaut, qui s’intéresse aux réorientations en début de licence et à leurs effets sur la réussite académique. L’article propose une approche originale d’un phénomène souvent envisagé sous l’angle de l’échec, la réorientation ne pouvant être réduite à une simple rupture ou à un dysfonctionnement des parcours. Dans certains cas, elle peut constituer une ressource permettant aux étudiants de redéfinir leurs projets d’études et d’améliorer leurs conditions de réussite. L’article met en lumière les limites des dispositifs institutionnels de réorientation, souvent fragmentés et inégalement accessibles selon les filières. En filigrane, il interroge la capacité des universités à reconnaître les bifurcations de parcours comme des expériences légitimes plutôt que de les traiter comme des anomalies.
14L’article d’Arnaud Dupray et Stéphanie Moullet, interroge les effets de la poursuite d’études des bacheliers professionnels sur l’insertion professionnelle. À partir des enquêtes Génération 1998, 2010 et 2017 du Céreq, les auteurs analysent l’évolution des bénéfices associés à la poursuite d’études post-bac pour des diplômés initialement destinés à une insertion rapide sur le marché du travail. Les bénéfices de la poursuite d’études tendent globalement à se renforcer au fil des cohortes, sans pour autant effacer les hiérarchies entre filières. L’article nuance ainsi l’idée selon laquelle la démocratisation quantitative conduirait mécaniquement à une réduction des inégalités. Les auteurs montrent au contraire que les effets de la poursuite d’études varient selon les spécialités et les diplômes obtenus, notamment dans les BTS.
15Cette attention portée aux hiérarchies symboliques et sociales des filières est également au cœur de l’article de Magali Jaoul-Grammare et Claude Diebolt, consacré aux choix d’études et au prestige des professions dans une perspective de genre. En étudiant les arbitrages entre des filières prestigieuses comme le droit ou la médecine, les auteurs analysent la manière dont les représentations du prestige professionnel structurent différemment les choix d’orientation des filles et des garçons. Les choix d’études ne relèvent pas seulement de calculs économiques, mais aussi de logiques symboliques de distinction et d’anticipation du statut social. L’étude du numerus clausus en médecine permet notamment d’observer des phénomènes de substitution entre filières prestigieuses et d’interroger les effets genrés des mécanismes de sélection. L’article rappelle ainsi combien les aspirations étudiantes restent structurées par des représentations différenciées des carrières possibles, du risque scolaire ou des attentes sociales associées au genre.
16À rebours de certains discours institutionnels qui valorisent indistinctement la mobilité, la flexibilité ou l’expérimentation (Erlich et al., 2021), les contributions de ce numéro spécial montrent que ces expériences sont socialement situées et qu’elles ne produisent pas les mêmes effets selon le contexte dans lequel elles s’inscrivent. Les mobilités – entendues tantôt au sens de déplacements géographiques ou de reconfigurations des parcours – peuvent être tour à tour une ressource stratégique, notamment pour les étudiants les mieux informés et accompagnés, ou un mécanisme de relégation pour ceux qui subissent l’absence d’alternatives locales ou institutionnelles.
17Plusieurs articles convergent sur l’idée que les expériences valorisées sont celles qui s’inscrivent dans une logique d’adéquation immédiate au marché du travail, tandis que les pauses non instrumentalisées ou contraintes sont moins reconnues, voire disqualifiantes. Au total, les résultats mettent en évidence les ambiguïtés des politiques contemporaines de l’enseignement supérieur. Les dispositifs présentés comme favorisant l’autonomie, l’ouverture ou l’individualisation des parcours peuvent également produire de nouvelles formes d’inégalités. La mobilité étudiante, la césure, l’approche par compétences ou la diversification des parcours ne bénéficient pas de manière uniforme à tous les publics. Leur valorisation dépend fortement des ressources sociales des étudiants, du prestige des établissements fréquentés ou encore des formes légitimes de professionnalisation.
18En ce sens, ce numéro contribue à éclairer un paradoxe central des transformations contemporaines de l’enseignement supérieur français. Alors même que les parcours semblent se diversifier et que les institutions encouragent davantage l’expérimentation, la mobilité ou la personnalisation des études, les mécanismes de hiérarchisation et de sélection restent prégnants (Cayouette-Remblière & Doray, 2022 ; Geuring, 2024). Les bifurcations de parcours ne remettent pas nécessairement en cause les inégalités ; elles peuvent au contraire devenir de nouveaux supports de différenciation.