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Des doyens aux présidents

La ferveur sans fureur : de la faculté des sciences d’Orsay à l’université Paris‑Sud (1968‑1971)

Fervor, not Fury : How Paris‑Sud University Was Created (1968‑1971)
Fervor sin furor : cómo nació la Universidad de Paris‑Sud (1968‑1971)
Émilia Robin

Résumés

Excentrée et implantée dans un environnement périurbain, la faculté des sciences d’Orsay a traversé mai 1968 sans troubles majeurs. Pour autant, elle n’est à l’écart ni des débats ni des processus de réforme. Son doyen Georges Poitou joue un rôle majeur dans la création d’un établissement nouveau regroupant les centres universitaires du sud de Paris. Cette union forcée de composantes hétérogènes explique le fonctionnement décentralisé et la faiblesse du pouvoir central dans la nouvelle université Paris‑Sud, contrairement aux espoirs du doyen Poitou.

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Texte intégral

1Introduction

2En 1970‑1971, 13 universités remplacent l’ancienne université de Paris. Parmi celles‑ci, Paris‑Sud ou Paris 11 réunit la faculté des sciences d’Orsay, les instituts universitaires de technologie (IUT) de Cachan, Sceaux et Orsay, le centre hospitalier universitaire (CHU) de Kremlin‑Bicêtre, le centre juridique de Sceaux et trois unités d’enseignement et de recherche (UER) de pharmacie installées à Châtenay‑Malabry. Cette configuration perdurera – avec l’adjonction d’une faculté des sports – jusqu’à l’assimilation de Paris‑Sud dans l’université Paris‑Saclay en 2020.

  • 1 L’on dispose d’ouvrages mémoriels bien informés et d’études architecturales, mais d’aucun ouvrage (...)
  • 2 Celle‑ci est actuellement partielle : le fonds AN/19820587 (Rectorat de Paris, résultats des élec (...)

3La création de l’établissement n’a pas fait l’objet d’études, ce qui s’explique en partie par l’absence de figure médiatique lui étant associée et par le calme relatif des sites durant mai 19681. De plus, l’institution n’ayant pas constitué d’archives propres, l’on ne dispose que d’une documentation indirecte, celle du ministère de l’Éducation nationale et du rectorat conservée aux Archives nationales2.

4Or, pour saisir dans le détail la naissance de l’université Paris 11 et les choix de ses acteurs, il faudrait pouvoir mener une étude UER par UER, afin de comprendre les débats qui se nouent : défense ou rejet du système traditionnel, attachement à la centralité symbolique de Paris, conceptions scientifiques et pédagogiques, stratégies de carrière, dissensions personnelles. Cette contribution dépendra donc moins de la sociologie historique que de la géographie universitaire, autour d’un axe de lecture immobilier : comment l’inachèvement de la carte universitaire de la région parisienne a conditionné durablement le fonctionnement de l’université Paris‑Sud.

5Nous nous intéresserons tout d’abord à l’action du doyen de la faculté des sciences d’Orsay lors de la transition des années 1968‑1970. Le doyen Georges Poitou (1926‑1989) a en effet joué un rôle essentiel dans les contacts avec le ministère et dans les négociations avec les futures composantes. D’autre part, Orsay représente plus de la moitié de la future université Paris 11, tant par la taille, le nombre d’étudiants que celui de chercheurs. Nous élargirons ensuite le regard aux autres composantes et à la manière dont elles font le choix de l’université Paris‑Sud. Enfin, nous verrons comment les conditions de cette naissance ont conditionné les nouveaux statuts, dans leur lettre comme dans leur mise en œuvre.

1. L’action du doyen Georges Poitou en 1968‑1969 : pragmatisme et vision ?

6Le site d’Orsay est acheté en 1955 pour accueillir des laboratoires de recherche, mais change rapidement de vocation face à la croissance des effectifs étudiants. D’abord annexe de la faculté des sciences, il devient officiellement deuxième faculté des sciences de l’université de Paris en 1965. Cet imposant campus de 185 hectares doit accueillir à l’horizon 1970 10 000 étudiants, dont une importante proportion en deuxième et troisième cycle, et environ 3 000 personnels enseignants, chercheurs, techniques et administratifs.

  • 3 Georges Poitou (1926‑1989) est un mathématicien, élu professeur à Orsay en 1965. Son décanat à Or (...)

7Lorsque le mathématicien G. Poitou3 est élu doyen début 1968, ses principaux dossiers sont le fonctionnement du campus, l’attribution de postes enseignants et la gestion des effectifs étudiants. Les événements de mai 1968 vont faire de lui le pivot de la transition vers une nouvelle université.

1.1. Le libéralisme n’est pas la faiblesse – se relever des événements de mai

  • 4 AN, 20000387/41 (rectorat de Paris : cabinet du recteur), Lettres de Georges Poitou à Jacques de  (...)
  • 5 AN, AJ/16/2603 (facultés de Paris), Conseil de l’université de Paris, séance du 11 juillet 1968.

8Au début de l’été 1968, la correspondance de G. Poitou avec le rectorat et le ministère révèle un doyen soucieux de rassurer sa tutelle. Comme ailleurs, les cours ont été suspendus, des assemblées générales se sont tenues, des locaux ont été occupés. Mais l’ordre est revenu : s’il y a à Orsay une « occupation de principe », ce n’est pas « une occupation permanente » ; contrairement aux rumeurs, il n’y a pas d’« université d’été » révolutionnaire mais des cours de rattrapage et un congrès scientifique4. Poitou justifie également sa position au conseil de l’université : l’important est de garder le lien avec les 90 % d’étudiants qui ne sont pas perturbateurs, et pour cela, de prendre des mesures libérales, « même si certains craignent qu’elles revêtent l’apparence de la faiblesse5 ». À Orsay, ces mesures vont prendre la forme d’un flower power calculé.

  • 6 AN, 20000387/41, Lettre de Georges Poitou au recteur de l’académie de Paris, 10 juillet 1968.
  • 7 Jean‑Pierre Kahane (1926‑2017) arrive à Orsay en 1958 et participe à la création du département d (...)
  • 8 Jean‑Pierre Kahane, « Quelques aspects de la vie et de l’œuvre de Georges Poitou », Gazette des m (...)

9Dès juin‑juillet 1968, G. Poitou lance des travaux d’aménagement : « Je fais procéder à des travaux de clôture, d’entretien d’espaces verts, de création de chemins de piétons et de parcs de stationnement6 ». C’est d’une part une réelle politique d’embellissement d’un campus en construction depuis 10 ans. C’est aussi une stratégie de présence sur le domaine universitaire, qu’éclaire l’anecdote des « jardiniers ». À l’été 1968, rapporte Jean‑Pierre Kahane7 (1936‑2017), président de l’université Paris‑Sud de 1975 à 1978, Poitou est reçu par Edgar Faure (1908‑1988) qui lui propose des appariteurs afin d’assurer la sécurité du campus. G. Poitou répond qu’il souhaite une dizaine de jardiniers. « Vous les aurez », rétorque E. Faure avec un clin d’œil : le ministre avait probablement cru que le doyen souhaitait ainsi déguiser son service d’ordre. Onze jardiniers furent effectivement recrutés, qui plantèrent et replantèrent fleurs et massifs piétinés jusqu’à ce qu’ils soient respectés8. Cependant, leur activité paysagère a vraisemblablement contribué à assurer une présence humaine sur l’ensemble du campus, cette présence étant par elle‑même un facteur d’ordre.

  • 9 AN, 662 AP/4 (Jacques Friedel), Compte rendu de mandat du doyen Georges Poitou prononcé devant la (...)
  • 10 Jean‑Pierre Kahane, « Quelques aspects… », op. cit., p. 4.
  • 11 AN, 20140525/185 (rectorat : division des établissements et de la vie universitaire), Procès‑verb (...)

10Vis‑à‑vis des étudiants, G. Poitou adopte une attitude de conciliation réformatrice. À l’été 1968, lorsqu’un étudiant italien est arrêté abusivement aux abords d’une manifestation et expulsé, il va lui‑même le chercher en Italie9. Les affiches de Mai sont retirées mais, au cours des mois suivants, 200 panneaux d’affichage libre sont installés dans les couloirs pour les étudiants. J.‑P. Kahane confirme que ce n’est pas une simple posture : dès son arrivée comme enseignant en 1965, Poitou avait instauré comme règle de rencontrer personnellement chacun de ses étudiants au moins une fois par an10. De même, il avait proposé fin 1967 que l’on généralise la désignation d’un délégué étudiant par amphithéâtre11.

  • 12 Compte rendu de mandat du doyen Georges Poitou, op. cit.
  • 13 Entretien avec Bernard Picinbono, 5 juillet 2022.

11Globalement, ce doyen cherche à accompagner le processus plutôt que le subir. Son compte rendu de mandat est un témoignage précieux, même s’il faut faire la part de la reconstruction rétrospective12. Pour lui, la priorité est de préserver la recherche scientifique contre « l’imagination débridée des constituants spontanés de juillet ». Il fut par exemple peu favorable à la loi d’orientation, jusqu’à obtenir la garantie que la recherche ne serait pas menacée. D’après Bernard Picinbono (1933‑…), président de Paris‑Sud de 1971 à 1975, c’est Poitou qui obtient d’E. Faure que le texte de loi soustraie les crédits de recherche au vote des étudiants13.

  • 14 AN, 662 AP/8, Conseil constitutif de l’UER de physique, procès‑verbal de la séance du 25 novembre (...)

12La deuxième priorité du doyen est de « maintenir [la] faculté en bon état de marche ». Cela passe par la continuité des institutions existantes : il ne dissout pas le décanat en mai 1968, mais l’élargit. Il n’y aura pas à Orsay de conseil transitoire avant le printemps 1970 ; et encore, s’il est créé, c’est pour assurer la rentrée 1970 si les statuts entraient en vigueur au cours de l’été et que le conseil décanal s’en trouvait dissous. Un comité de faculté est bien issu de l’assemblée générale de mai 1968, mais il semble qu’il ait refusé de jouer le rôle de conseil transitoire14.

13La troisième priorité de G. Poitou est d’informer la communauté, à la fois sur l’avancée du processus de création, et sur le fonctionnement même de l’institution. En janvier 1969, le décanat lance les Informations de la semaine, rédigées par le doyen lui‑même. On trouve dans ces publications des informations sur les colloques, les résultats d’examens, les réunions des commissions paritaires, l’actualité du ciné‑club, les avis de concours administratifs… Et surtout, chaque numéro comprend un éditorial dont la fonction est double, pédagogique et politique.

14Ces textes assez courts servent en effet à éclairer le fonctionnement, les rythmes et les contraintes universitaires, au moment où le nouveau système d’UER confie à un bien plus grand nombre de personnes la responsabilité de faire fonctionner l’université. Les Informations évoquent ainsi l’organisation des examens et la fonction des jurys (nº 11, avril 1969), la préparation du VIe Plan (nº 26, octobre 1969), le transfert aux UER des responsabilités de la faculté concernant la vie pratique des étudiants (nº 65, novembre 1970). D’autres thématiques sont issues des réflexions de 1968 : passerelles vers les grandes écoles, formation des adultes, qualité de vie au travail.

  • 15 Informations de la semaine, Faculté des sciences d’Orsay, nº 34, 3 décembre 1969.

15Pédagogiques, les éditoriaux de G. Poitou ont également une fonction politique : affirmer le rôle de coordinateur du doyen, accompagner dans la durée un processus lent et sinueux. Le ton en est caractéristique, très éloigné des normes actuelles de la communication institutionnelle. L’éditorialiste se présente comme un primus inter pares s’adressant à sa communauté, dans la limite de son information. Par exemple, évoquant un décret à venir, il ajoute : « il me semble toutefois que les élections peuvent être organisées dès maintenant15. » Les textes sont ponctués de verbes au conditionnel et de tournures telles qu’« il semble que », « nous croyons savoir », « apparemment ». Cette posture semble à la fois sincère et calculée. Sincère : la création de l’université a demandé presque trois ans de tractations multiples, dans un climat d’incertitude générale, propice aux rumeurs et aux agacements. Calculée : en adoptant le langage du bon sens et de l’honnêteté, G. Poitou construit l’image d’un doyen au service de sa faculté, intègre et ouvert au débat.

1.2. Quelle université souhaitait Georges Poitou ?

16G. Poitou n’a pas laissé à notre connaissance de texte programmatique décrivant sa vision de la future université. Il faut également faire la part de la tactique et de la prudence quand on analyse ses positions au cours des réunions de préfiguration. Néanmoins, ses éditoriaux dans le bulletin d’information et son compte rendu de mandat permettent d’éclairer ses conceptions d’ensemble.

  • 16 Objectif de 15 000 étudiants maximum dans AN, 19870192/34 (Cabinet du ministre de l’Éducation nat (...)
  • 17 AN, 20190060/108 (ministère de l’Éducation nationale : DESUS), Ensemble universitaire du plateau (...)
  • 18 Archives municipales d’Orsay, 1T214, Dossier adressé au doyen Poitou de la faculté des sciences p (...)

17Tout d’abord, il semble clair qu’il souhaitait faire d’Orsay le cœur géographique de la future université. Selon la loi d’orientation de 1968, la taille idéale d’une université était de 12 000 à 15 000 étudiants (nombre porté ensuite à 18‑20 000 étudiants)16. Avec ses 8 000 étudiants, la faculté des sciences était bien placée mais elle ne pouvait être une université à elle seule car elle n’était pas interdisciplinaire au sens de la loi. En revanche, des opportunités s’ouvraient avec l’achat du plateau de Moulon (qui surplombe le campus d’Orsay) : ainsi étendu, le domaine universitaire doublerait sa taille. En 1968‑1969, le ministère de l’Éducation nationale élabore pour cet espace un programme qui comprend des IUT, une école d’architecture, plusieurs grandes écoles (l’École normale supérieure de Saint‑Cloud, l’École supérieure d’électricité, l’École nationale supérieure de chimie de Paris), et éventuellement un « centre littéraire et juridique17 ». Certains parlent d’un CHU en lien avec la construction de la nouvelle ville des Ulis, Orsay accueillant déjà 2 000 étudiants en première année de médecine18 (fig. 1).

Figure 1 : Vue générale du campus d’Orsay dans la vallée de l’Yvette, vers 1972

Figure 1 : Vue générale du campus d’Orsay dans la vallée de l’Yvette, vers 1972

Une extension du campus est en construction sur le plateau

Carte postale, collection personnelle

  • 19 AN, 20010498/43 (rectorat), Lettre du doyen Poitou au ministère de l’Éducation nationale, 8 août  (...)

18Pour Poitou, il ne faut pas bouleverser simultanément les structures et la pédagogie, mais préparer l’avenir, dans deux directions : renforcer les débouchés professionnels et développer un embryon de pluridisciplinarité. Dès la rentrée 1968, le cursus « MP zéro » est créé pour remettre à niveau en sciences les étudiants venus de filières non scientifiques. Le doyen propose également l’ouverture d’enseignements non diplômants dans des disciplines tertiaires (informatique, comptabilité, anglais…). Cela répondrait aux demandes étudiantes pour faciliter l’insertion dans le monde du travail. De plus, cela servirait d’expérimentation en vue de potentiels futurs départements à Orsay, comme l’ingénierie, l’économie, les langues étrangères19. Un office des carrières et de l’orientation est créé dès mars 1969. Enfin, George Poitou pose les bases d’une filière de génie industriel et d’une MIAGE (Méthodes informatiques appliquées à la gestion des entreprises), qui ouvrent en 1970‑1971.

  • 20 Émilia Robin, « Un campus des grandes écoles : le pôle de Saclay dans les années 1960‑1970 », in (...)
  • 21 Informations de la semaine, nº 62, 14 octobre 1970.

19Autrement dit, à terme l’université d’Orsay serait pluridisciplinaire, et aurait la taille requise par la loi. Elle offrirait tout l’éventail des formations, courtes et longues, initiale et continue, tournées vers la recherche ou professionnalisantes, et associerait l’université à proprement parler, le CNRS, des instituts de recherche et des grandes écoles liées à l’Éducation nationale. Il semble clair que pour G. Poitou, l’enjeu est d’anticiper la concurrence de la cité des grandes écoles qui doit se construire à deux kilomètres et accueillir l’École polytechnique, l’École nationale des ponts et chaussées, l’École des mines de Paris et l’Institut national agronomique20. Comme il l’écrit en 1970, « la liaison de cet ensemble avec Orsay est une question d’importance nationale » : l’université doit être actrice de cette future « route 128 » censée encourager une dynamique d’innovation entre recherche et industrie sur le plateau de Saclay21. À travers les déclarations du doyen, on voit donc se dessiner une université forte dotée d’un projet d’établissement. C’est pourtant tout le contraire qui va se produire.

2. L’épreuve du terrain : la création

  • 22 AN, 20000387/42, Compte rendu de la réunion du 20 mai 1969 sur la constitution d’une université P (...)

20« Parmi les critères à retenir le voisinage géographique actuel ou futur doit raisonnablement entrer en ligne de compte22 ». Cet appel au « raisonnable » lancé lors d’une réunion de préfiguration de Paris‑Sud en illustre le paradoxe. Certes, la future université va rassembler les entités prévues au sud de Paris au début des années 1960. Mais ce critère purement géographique ne prend pas en compte ni les transports ni l’état d’avancement des projets ni parfois les vœux des entités concernées. Or, leur situation, leurs statuts, leur vocation et leur taille sont absolument hétérogènes (fig. 2).

Figure 2 : Implantations de l’université Paris‑Sud

Figure 2 : Implantations de l’université Paris‑Sud

Réalisation Émilia Robin

2.1. Paris‑Sud, résultante d’une carte universitaire inachevée

  • 23 Loïc Vadelorge, « La genèse de la carte universitaire francilienne : du PADOG aux villes nouvelle (...)

21Dès 1963, le ministère de l’Éducation nationale définit la future géographie universitaire de la région parisienne23. Quatre nouveaux centres doivent délester le centre historique : Paris‑Ouest (Nanterre), Paris‑Nord (Villetaneuse), Paris‑Est (on envisage alors Le Tremblay), et Paris‑Sud (Châtenay‑Malabry et Orsay). Il ne s’agit pas de créer de nouvelles universités, mais de développer des pôles en banlieue, soit comme collèges universitaires, soit par dédoublement des facultés.

22Deux facultés littéraires (lettres et langues, et droit) sont donc planifiées à Verrières‑le‑Buisson, tandis que le premier cycle de pharmacie doit s’installer à Châtenay‑Malabry. Ce paysage s’étoffe à partir de 1966 : des IUT sont créés à Orsay (chimie et informatique) et Cachan (électronique). À Sceaux, les bâtiments d’un futur IUT tertiaire sont préemptés début 1968 par la faculté de droit pour installer – temporairement à l’origine – un collège de premier cycle. Un autre terrain sera trouvé pour l’IUT. Dernière touche au tableau, après mai 1968, trois sites universitaires supplémentaires sont programmés : une faculté de médecine à Kremlin‑Bicêtre, un centre expérimental à Antony, une UER biomédicale à Montrouge.

23Du point de vue matériel, en 1968 seuls la faculté des sciences d’Orsay et l’IUT de Cachan existent sur le terrain – il faut y ajouter Montrouge qui ouvre à la rentrée 1968 dans un immeuble prévu pour l’École normale supérieure de Sèvres. Pour d’autres établissements, la situation se stabilise rapidement. C’est le cas de l’IUT d’Orsay qui fonctionne de manière autonome depuis 1966 dans la faculté, et entre dans ses murs à l’automne 1971. Le centre juridique de Sceaux relève de la faculté de droit de Paris et accueille ses premiers étudiants en octobre 1968. L’IUT tertiaire de Sceaux ouvre à la rentrée 1970 dans des locaux neufs.

  • 24 AN, 19920045/46 (service constructeur de l’académie de Paris, SCAP), Lettre de Malangeau, doyen d (...)

24Deux futures facultés sont en revanche dans une situation précaire. Côté pharmacie, la construction d’une annexe pour le premier cycle à Châtenay‑Malabry est étudiée depuis le début des années 1960, mais elle ne commence qu’en 1970, l’ensemble des enseignements se faisant toujours boulevard de l’Observatoire. La première rentrée à Châtenay aura lieu en septembre 1972. Côté médecine, la faculté de Kremlin‑Bicêtre, créée administrativement en novembre 1968, doit s’installer dans le futur CHU programmé depuis huit ans. Dans la pratique, cette « faculté sans murs » devra attendre la rentrée 1979 pour disposer d’un bâtiment en propre. Le premier cycle se déroule à Orsay, tandis que les autres cours sont répartis entre les anciens locaux parisiens et un préfabriqué. De plus, pour ces deux facultés les travaux sont retardés parce qu’il faut repenser les locaux de manière à accueillir les trois cycles24.

  • 25 AN, 19920045/65, Note du SCAP, « Implantation universitaire de Verrières‑le‑Buisson. État de la q (...)
  • 26 AN, 20000387/41, Note du Service du plan scolaire et universitaire à l’attention du Premier minis (...)

25Enfin, certains sites ne sont que rêvés. C’est le cas des facultés de lettres et de droit de Verrières, et de l’unité expérimentale d’Antony. Inscrit au Ve Plan et porté par le ministère de l’Éducation nationale depuis 1965, le premier projet achoppe sur des problèmes fonciers. Enlisé dès avant 1968, le campus littéraire du sud parisien est abandonné de fait en 196925. Il semble qu’une alternative ait été recherchée à Orsay même en 1968‑1969, et rapidement abandonnée26.

  • 27 AN, 20080033/13 (Jacques de Chalendar), « Rentrée universitaire. Région parisienne. 24 août 1968  (...)
  • 28 AN, 20140525/186, Fiches d’information sur les établissements : Antony, s.d. [1969].
  • 29 Marie‑Odile Fargier, « Les centres universitaires expérimentaux. I‑ Antony ou le malentendu », Co (...)

26De son côté, l’unité expérimentale d’Antony est imaginée à l’été 1968 pour 1 000 à 1 500 étudiants de lettres, auxquels on proposera une initiation aux sciences assurée par la faculté des sciences d’Orsay. On installerait le centre dans des locaux de la cité universitaire d’Antony puis, à terme, sur le plateau de Moulon27. L’unité pilote d’Antony fonctionnerait en petits groupes et permettrait aux littéraires et aux scientifiques d’acquérir mutuellement des bases dans l’autre branche : psychologie, sociologie, économie, mathématiques, histoire, géographie, langues étrangères, etc.28. À l’hiver 1968‑1969, les bâtiments ne sont toujours pas disponibles, les équipes enseignantes ne sont pas affectées et le décret de création n’est pas publié29 : le projet d’Antony s’évanouit progressivement.

2.2. Un mariage forcé ?

27D’une future composante à l’autre, les situations sont très hétérogènes. Les IUT ont quelques appréhensions rapidement dissipées, les juristes souhaitent maintenir une coordination d’ensemble avec les autres universités, la faculté des sciences est surtout préoccupée par la taille et la lourdeur du futur ensemble. Pour d’autres, l’intégration dans Paris‑Sud est vécue comme un déchirement.

  • 30 AN, 20000387/42, Constitution des universités : Paris‑Sud, réunion du 20 mai 1969.
  • 31 AN, 20000387/42, Constitution des universités : Paris‑Sud, réunion du 28 novembre 1969.

28Les IUT (Cachan et Orsay) sont des établissements autonomes relativement petits dont le principal problème, vers 1969, est de gérer le passage au fonctionnement à effectifs pleins. Pour leur représentant, il n’est pas urgent de les affecter à une université spécifique, mais à terme ils pourraient tout à fait rejoindre Paris‑Sud, à condition que leur indépendance soit garantie30. Cela semble refléter surtout la peur d’être pris dans les remous de la loi Faure et, dans le cas de l’IUT d’Orsay, la prudence d’un établissement qui n’a pas encore de murs. Explicitement, les IUT souhaitent conserver leur identité technologique et ne pas être assimilés au premier cycle universitaire31.

  • 32 Ibid. supra.
  • 33 Brigitte Basdevant‑Gaudemet et Claude Bontems, Histoire de la faculté Jean Monnet, 19682023, Sce (...)

29De son côté, le centre juridique de Sceaux est placé dans une situation inattendue. La construction d’une annexe a été décidée début 1968 pour accueillir un millier d’étudiants à la rentrée. Lors des premières réunions, l’UER de Sceaux se déclare favorable à Paris‑Sud « si c’est une ville ouverte et non un ghetto32 ». Parmi les demandes : que les enseignants soient répartis par les soins d’un comité de coordination transversal, que les bibliothèques soient interuniversitaires, que les étudiants de deuxième cycle aient le choix de leur université. Malgré l’opposition de la faculté de droit de Paris33, le centre juridique de Sceaux porté par de jeunes enseignants intègre donc l’université Paris 11 et les juristes jouent un rôle non négligeable dans l’élaboration de ses statuts. Il faudra cependant attendre les années 1990 pour que le « centre juridique » devienne une faculté de plein exercice, troisième cycle inclus.

  • 34 AN, 19940687/28 (Rectorat de Paris : services interacadémiques), Commission « Structures » : comp (...)
  • 35 AN, 662 AP/8, Conseil constitutif de l’UER de physique, procès‑verbal de la séance [1] du 24 févr (...)

30À Orsay, outre les deux UER à dérogation correspondant à l’accélérateur linéaire et à l’Institut de physique nucléaire, neuf UER sont créées pour succéder à la faculté des sciences : cinq sont « horizontales » pour l’enseignement (mathématiques, chimie, physique, biologie, sciences de la terre), quatre sont « verticales » pour la recherche (mathématiques et physique, chimie, biologie et géologie, sciences exactes et naturelles). Cette organisation est proposée par la commission des structures d’Orsay, coordonnée par le physicien Philippe Meyer34 (1925‑2007). Les UER horizontales doivent tenir lieu de départements d’enseignement, tandis que les UER verticales permettraient de garder un droit de regard sur les nominations et promotions, les programmes, les questions pédagogiques, de manière à écarter le « danger de secondarisation du premier cycle35 ». Ce système, apparemment unique en France, est aussi une manière de casser le système pyramidal du mandarinat. Dans les discussions avec les futures composantes, les UER d’Orsay sont particulièrement soucieuses de conserver un ensemble gérable – représentant déjà 9 000 étudiants et 2 000 personnels tous statuts confondus. Inversement, sa taille et sa cohésion effraient ses futurs partenaires.

  • 36 Emmanuelle Giry et Édith Pirio, « La faculté de médecine de Paris et ses transformations au cours (...)
  • 37 AN, 20080033/13, Projets d’arrêtés, 20 mai 1969.
  • 38 AN, 20000387/42, « Paris‑Sud », 5 mars 1970 ; Marc‑Olivier Déplaude, « Une mobilisation contre‑ré (...)
  • 39 AN, 19870192/20, Lettre de Georges Poitou au directeur de cabinet d’Olivier Guichard, 16 mai 1972

31Les autres UER sont en effet beaucoup plus fragiles. Le CHU de Kremlin‑Bicêtre est l’une des 10 facultés de médecine créées à l’automne 1968 pour répartir les 13 000 étudiants en médecine de l’université de Paris36. On a déjà évoqué ses déboires immobiliers, qui jouent un rôle significatif dans les choix stratégiques de la faculté. Dans un premier temps, le ministère envisage de le rattacher à l’université de Créteil37. Les rivalités internes, les questions de prestige, les tensions entre réformistes et conservateurs, la complémentarité des services rendent la situation inextricable : en mars 1970, le CHU de Kremlin‑Bicêtre accepte de rejoindre Paris‑Sud si celui de Broussais en fait autant, et le CHU Broussais ne compte rejoindre Paris‑Sud que si celui de Cochin suit le mouvement. Mais ce dernier opte pour Paris V, apparemment sous la pression du syndicat autonome, ce qui bloque les tractations multilatérales38. Soutenu par G. Poitou qui lui obtient notamment des postes d’agrégés et le rattachement de l’hôpital de Clamart39, Kremlin‑Bicêtre rejoint seul Paris 11.

  • 40 AN, 20000387/42, Lettre de Jean Coursaget au ministre de l’Éducation nationale, 13 avril 1970.

32Autre UER médicale désormais oubliée de Paris‑Sud, l’« unité expérimentale de premier cycle d’études biologiques et médicales » de Montrouge, animée par le professeur Jean Coursaget (1921‑2011), ne survit pas au reflux de Mai. Ouverte à la rentrée 1968, elle accueille 1 500 étudiants de première année de trois CHU : Cochin, Necker et Kremlin‑Bicêtre. Son originalité est de proposer une formation transversale mêlant sciences exactes, biologie et sciences sociales. Les tensions entre réformateurs et conservateurs au sein des facultés de médecine fragilisent l’expérimentation. Surtout, le critère géographique conduit à rattacher l’UER 130 à Paris‑Sud, contre toute logique pédagogique. Coursaget proteste et demande en vain à intégrer Paris V ou Paris VII40. En 1971, la formation disparaît.

  • 41 AN, 20000387/42, Constitution des universités : Paris‑Sud, réunion du 28 novembre 1969.

33Le cas de la pharmacie est sans doute le plus dramatique. Comme on l’a vu, la faculté de pharmacie est implantée à Paris mais a lancé la construction d’une annexe en banlieue sud au début des années 1960. En 1968, l’achat des terrains commence tout juste. Néanmoins, sur le papier il existe une formation de pharmacie au sud de Paris, qui doit devenir un centre de plein exercice. Mais pour la faculté il est exclu de quitter Paris, et la faculté des sciences d’Orsay refuse l’entrée « en bloc » de la pharmacie dans Paris‑Sud41. La scission est dès lors inévitable – à l’automne 1969 le doyen Pierre Malangeau (1910‑2008) parle de « vivisection » à propos de ce partage, et démissionne au printemps suivant.

  • 42 Georges Dillemann (dir.), La Faculté de pharmacie de Paris : 1882‑1982, Saint‑Cloud, Comarco, 198 (...)
  • 43 Ibid. supra, p. 102.

34Le ressentiment envers Orsay sera durable : la faculté des sciences entre en entier avec ses 9 000 étudiants, tandis que la faculté de pharmacie, qui en compte la moitié, doit se scinder42. Les étudiants sont répartis entre les deux nouvelles facultés sur un critère domiciliaire, tandis que les enseignants de rang A sont libres de choisir leur rattachement, dans la limite de 38 à Paris V et 37 à Paris XI. Quant au personnel, de grosses réductions d’effectifs ont lieu à l’occasion de la fusion avec d’autres UER, ce qui entraîne des reclassements hors pharmacie dans les nouvelles universités de rattachement43.

3. La nouvelle université Paris‑Sud : un poids lourd polycentrique

35La dispersion géographique et les conditions de création conduisent à créer essentiellement une structure de coordination, pour préserver à la fois l’identité et les susceptibilités des composantes.

3.1. Les nouvelles institutions

36L’arrêté du 21 mars 1970 crée officiellement les universités de la région parisienne, qui doivent désormais rédiger leurs statuts. À Paris‑Sud, les élections ont lieu entre le 19 et le 22 juin 1970. Le 29, l’assemblée consultative se réunit pour la première fois et élit un bureau présidé par Jean Imbert (1919‑1999), directeur du centre juridique de Sceaux. Une réunion a lieu chaque lundi après‑midi pour élaborer les textes. Ceux‑ci sont soumis officieusement à la commission Gazier (chargée au ministère d’examiner la conformité des statuts) durant l’été, finalisés le 15 septembre, et définitivement approuvés le 6 novembre 1970.

  • 44 Arnaud Desvignes, « Les présidents d’université et le pouvoir central (1970‑1981) », in Véronique (...)

37Si l’on reprend les critères d’Arnaud Desvignes44, on peut parler d’un « présidentialisme limité » à Paris‑Sud. Selon les statuts, le président de l’université est révocable par le conseil (art. 5 et 22), et il ne préside pas de droit le conseil scientifique (art. 30). Il fixe l’ordre du jour du conseil (article 18) et peut choisir librement ses collaborateurs directs, qui doivent appartenir à l’université (art. 27).

38Les statuts laissent également la possibilité d’une décentralisation par sites. Ainsi, le président ne choisit pas ses vice‑présidents, qui sont investis « par une UER ou un groupe d’UER formant un centre géographique » (art. 23). De même, il est ordonnateur principal pour le budget, mais les directeurs d’UER peuvent être désignés ordonnateurs secondaires (art. 37). Des secrétaires généraux adjoints peuvent être désignés pour les composantes géographiques (art. 43). Dans l’intervalle des sessions du conseil, une « commission permanente » assure l’exécution des décisions et la représentation des collèges et centres géographiques (art. 29). L’université compte au total 20 UER, dont neuf issues de l’ancienne faculté des sciences, trois pour la pharmacie, et une pour chacune des composantes ainsi que pour les grands instruments (accélérateur linéaire et institut de physique nucléaire).

39La marque de mai 1968 est sensible dans les statuts. Les étudiants sont très représentés au conseil (22 représentants sur 80). Les enseignants et chercheurs ne peuvent prendre une décision seuls : avec 16 rangs A, 6 rangs B, 4 rangs C et 8 représentants des chercheurs, ils n’ont pas la majorité (36 représentants). Quinze personnalités extérieures siègent au conseil, dont un élu local et huit représentants de la société civile, parmi lesquels la moitié issue des syndicats (art. 6). Les statuts interdisent également les recherches secrètes, ce qui désigne probablement les contrats de recherche militaire (art. 1).

  • 45 « Le Sénat de l’université a pour fonctions de veiller au maintien et au développement de l’espri (...)
  • 46 AN, 20000387/42, Document de travail destiné à faciliter l’élaboration d’un statut d’université, (...)
  • 47 Entretien avec Bernard Picinbono, 8 septembre 2025.

40Les statuts originels de Paris‑Sud prévoient également un sénat chargé d’une fonction de conciliation et de médiation (art. 33)45. C’est un choix tout à fait inhabituel, non prévu par la loi Faure, et très révélateur du bouillonnement réformateur post‑1968. Ainsi, le document de travail du rectorat pour les assemblées constitutives, décrivant la structure type de statuts universitaires, ne mentionne aucun organe s’en rapprochant46. Le sort de ce sénat est nébuleux. Selon B. Picinbono, le premier président de l’université Paris‑Sud, c’était une idée de G. Poitou. Il s’agissait de créer « une sorte de chambre d’appel » constituée de « sages » choisis parmi les professeurs, sur laquelle le président pourrait s’appuyer. En particulier, il servirait en cas de conflit avec le conseil mettant les chercheurs en minorité dans une stratégie « anti‑mandarins47 ». B. Picinbono estime que ce fut une « institution fantôme », qui à sa connaissance ne s’est jamais réunie. De fait, le sénat n’est jamais mentionné dans le bulletin de Paris‑Sud – il faudrait évidemment pouvoir consulter des sources internes, comme les rapports des conseils, pour trancher définitivement.

  • 48 AN, 662 AP/8, Texte adopté en assemblée générale d’assistants et maîtres‑assistants le 4 février  (...)
  • 49 AN, 662 AP/8, UER de physique à dominante recherche : demande de dérogation, 5 février 1971.

41B. Picinbono analyse ces statuts comme une « revanche des rangs B », alors que les facultés étaient jusqu’alors gouvernées par les professeurs, et une mise en œuvre de la participation voulue par la loi Faure. Mais c’est également une tentative pour transformer les rapports de pouvoir. Les archives conservent des revendications concrètes, révélatrices des rapports hiérarchiques : les assistants en stage demandent par exemple que leurs rapporteurs ne soient pas leurs supérieurs directs48. Au‑delà des revendications catégorielles, il s’agit aussi de créer des institutions plus représentatives de la réalité. Ainsi, la loi prévoit qu’au conseil d’UER les professeurs et maîtres de conférences représentent au moins 60 % des enseignants. L’UER de physique demande une dérogation : les rangs A ne représentent que 20 % des enseignants de physique à Paris‑Sud49.

3.2. De la théorie à la pratique

  • 50 Henri Cartan (1904‑2008) est une figure majeure des mathématiques françaises. Longtemps enseignan (...)
  • 51 Hommage à Henri Cartan : allocutions prononcées à l’occasion du Colloque Analyse et topologie, [a (...)

42Le 14 décembre 1970 ont lieu les élections au conseil de l’université, qui se réunit dès le lendemain sous la présidence d’Henri Cartan50 (1904‑2008), doyen d’âge. Aucune candidature n’émergeant, une mission de bons offices est confiée à G. Poitou, en vain. Mi‑janvier, cette mission est reprise par une commission de cinq professeurs dont Henri Cartan et Robert Chabbal (1927‑2020), qui convainc Bernard Picinbono d’accepter la présidence51. Membre du bureau du conseil constitutif de l’UER de physique, également président de la Cimade, il s’est fait remarquer par son esprit méthodique et son action organisatrice à la commission de physique.

  • 52 Entretien avec Bernard Picinbono, 7 juin 2022.

43B. Picinbono est officiellement élu le 17 février 1971, mais ne prend réellement ses fonctions qu’au début du mois de mars. Il fixe ses conditions, à savoir la reprise par des collègues de ses responsabilités pédagogiques et de recherche, la nomination rapide des vice‑présidents et l’existence d’une structure administrative au niveau de l’université. La mise en route de l’université met également les statuts à l’épreuve. Notamment, son siège avait été fixé à Sceaux, la plus petite composante, pour symboliser la « présidence lointaine52 », purement coordinatrice, voulue par les statuts. Mais tous les services se trouvaient à Orsay. Très vite, la présidence y revient et s’installe au château de Launay. De même, le vice‑président pour Châtenay‑Malabry prend immédiatement le titre de doyen, qui a théoriquement disparu.

  • 53 AN, 662 AP/8, Bernard Picinbono, Université et recherche scientifique, août 1974.

44Les priorités de la première présidence sont administratives, et non pédagogiques ou scientifiques. Il faut d’une part régler le problème du campus d’Orsay, extrêmement composite : en 1974, 39 % de ses personnels relèvent de Paris‑Sud, 27 % du CNRS (laboratoires associés ou proprement CNRS), 24 % de l’accélérateur linéaire ou de l’Institut de physique nucléaire, 10 % d’autres établissements (laboratoire de mécanique des fluides de Paris VI, bibliothèque, services du CROUS…)53. Or l’entretien des bâtiments et du campus est assumé exclusivement par l’université. Des négociations complexes débouchent sur la « convention campus » qui fait participer les différents établissements aux dépenses communes. La dévolution des biens de l’ancienne université de Paris, quant à elle, ne commence pas avant 1976 et mettra huit ans à aboutir.

  • 54 « 1971‑75 : création de l’université », Plein Sud, nº 79, 2011, p. 15.

45Il faut d’autre part trouver une solution au problème des contractuels : recrutés dans les années 1960, ils représentaient le tiers du personnel et le quart du budget de l’université. Il s’est donc agi de les résorber sur postes statutaires. Enfin, la grande bataille de B. Picinbono concerne le nombre d’UER à Orsay. La création de neuf UER était exceptionnelle dans le paysage français, et rendait l’ex‑faculté des sciences ingouvernable. B. Picinbono raconte qu’il concluait rituellement chaque réunion par un appel à réduire le nombre d’UER, et que la situation se débloqua quand le « bloc syndical » (communiste) l’accepta. Le conseil de l’université vote cette simplification en avril 1973 : c’est la première fois en France que l’on revient sur une organisation issue de la loi Faure54.

46Conclusion

47Les difficultés rencontrées lors de la création de l’université Paris 11 résultent en partie de l’inachèvement de la carte universitaire parisienne. Quand Paris‑Sud est conçue, la majorité de ses futures composantes n’ont pas de locaux, voire n’existent pas (Châtenay‑Malabry pour la pharmacie et Sceaux pour le droit étaient des collèges de premier cycle, pas de futures facultés). Cet inachèvement tient autant aux retards de construction qu’aux réaffectations dans l’urgence. De plus, à ces questions immobilières s’ajoutent des facteurs multiples : les transformations pédagogiques qui rendent obsolètes ou insuffisants les bâtiments tout juste construits, les enjeux de pouvoir internes aux disciplines, les rivalités entre facultés, les conceptions divergentes voire opposées des acteurs du processus de construction (décanat, assemblées, syndicats).

  • 55 Université de Paris‑Sud, Mémento du personnel, 1973, p. 3.

48Pour faire fonctionner une université aussi dispersée et aux composantes aussi fragiles, les constituants font le choix de statuts préservant l’autonomie locale. En conséquence, c’est une université très décentralisée, au pouvoir central faible, qui naît en 1971. Le mémento du personnel de 1973 est caractéristique quand il définit la mission de l’établissement : « L’Université, à travers les UER, intervient comme support humain, logistique, administratif et financier55 ». Il faudra des décennies pour renforcer les services centraux et faire naître les bases d’une identité commune aux composantes.

49Le cas de l’université Paris‑Sud montre à quel point une lecture immobilière et géographique, loin d’être purement narrative ou anecdotique, peut être féconde. L’historiographie de mai 1968 insiste à raison sur les ressorts sociaux et politiques des transformations universitaires, et, dans une certaine mesure, sur les enjeux proprement scientifiques et disciplinaires. Les matérialités sont rarement convoquées, alors qu’elles sont parfois décisives, le contingent l’emportant alors sur les logiques scientifiques ou pédagogiques. Le prisme immobilier permet ainsi de questionner le rythme et la cohérence des politiques publiques.

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Notes

1 L’on dispose d’ouvrages mémoriels bien informés et d’études architecturales, mais d’aucun ouvrage de fond sur l’histoire de Paris‑Sud. Bibliographie indicative : Ana Bela de Araujo, « La nouvelle faculté des sciences à Orsay (1954‑1965) au prisme de la géographie de la science parisienne », in Éléonore Marantz et Stéphanie Méchine (dir.), Construire l’université : architectures universitaires à Paris et en ÎledeFrance (19452000), Paris, Pub. de la Sorbonne, « Histoire de l’art, 23 », 2016, p. 33‑47 ; René Bimbot, Nicolas Bancel et Jacqueline Belloni (dir.), Les 100 plus belles découvertes d’Orsay, Paris/Orsay, Vuibert/Université Paris Sud 11, 2005 ; Paul Brouzeng, Christiane Coudray, Rose Mary et Henri Sergolle, Orsay, un jardin pour la science, Les Ulis, EDP Sciences, 2005.

2 Celle‑ci est actuellement partielle : le fonds AN/19820587 (Rectorat de Paris, résultats des élections et rapports des conseils des nouvelles universités), est inaccessible depuis le printemps 2024 en raison de traces d’amiante. L’historiographie permet également de mettre en perspective le cas d’Orsay, notamment : Jacques Girault, Jean‑Claude Lescure et Loïc Vadelorge (dir.), Paris xiii : histoire d’une université de banlieue, 19702010, Paris, Berg International éd., 2012 ; David Valence et Bruno Poucet (dir.), La loi Edgar Faure, réformer l’université après 1968, [actes de colloque, Paris, 22‑23 octobre 2011], Rennes, Presses universitaires de Rennes, « Série Histoire politique de la France au xxe siècle », 2016 ; Philippe Boutry, Christophe Charle et Marie‑Caroline Luce (dir.), L’Université Paris 1 PanthéonSorbonne : cinquante ans entre utopie et réalités, 19712021, Paris, Éd. de la Sorbonne, « « Histoire de la France aux xixe et xxe siècles, 90 », 2021.

3 Georges Poitou (1926‑1989) est un mathématicien, élu professeur à Orsay en 1965. Son décanat à Orsay est une étape essentielle de sa carrière administrative, qui le conduira à la direction de l’École normale supérieure dans les années 1980.

4 AN, 20000387/41 (rectorat de Paris : cabinet du recteur), Lettres de Georges Poitou à Jacques de Chalendar, 8 juillet 1968, et au recteur, 10 juillet 1968.

5 AN, AJ/16/2603 (facultés de Paris), Conseil de l’université de Paris, séance du 11 juillet 1968.

6 AN, 20000387/41, Lettre de Georges Poitou au recteur de l’académie de Paris, 10 juillet 1968.

7 Jean‑Pierre Kahane (1926‑2017) arrive à Orsay en 1958 et participe à la création du département de mathématiques. Il a été membre du comité central du PCF de 1979 à 1994.

8 Jean‑Pierre Kahane, « Quelques aspects de la vie et de l’œuvre de Georges Poitou », Gazette des mathématiciens, nº 44, 1990, p. 5.

9 AN, 662 AP/4 (Jacques Friedel), Compte rendu de mandat du doyen Georges Poitou prononcé devant la dernière assemblée de la faculté le 16 décembre 1970.

10 Jean‑Pierre Kahane, « Quelques aspects… », op. cit., p. 4.

11 AN, 20140525/185 (rectorat : division des établissements et de la vie universitaire), Procès‑verbal de la réunion de l’assemblée et du conseil de la faculté des sciences d’Orsay, 15 novembre 1967.

12 Compte rendu de mandat du doyen Georges Poitou, op. cit.

13 Entretien avec Bernard Picinbono, 5 juillet 2022.

14 AN, 662 AP/8, Conseil constitutif de l’UER de physique, procès‑verbal de la séance du 25 novembre 1969.

15 Informations de la semaine, Faculté des sciences d’Orsay, nº 34, 3 décembre 1969.

16 Objectif de 15 000 étudiants maximum dans AN, 19870192/34 (Cabinet du ministre de l’Éducation nationale, Service du plan scolaire et universitaire, réunion du 15 novembre 1968). Objectif de 20 000 étudiants dans AN, 20140525/201 (Rectorat de Paris, Constitution des universités : 2e réunion d’information concernant l’université Paris‑Sud, 29 mai 1969).

17 AN, 20190060/108 (ministère de l’Éducation nationale : DESUS), Ensemble universitaire du plateau de Saclay (ferme du Moulon), réunion du 6 mars 1969.

18 Archives municipales d’Orsay, 1T214, Dossier adressé au doyen Poitou de la faculté des sciences par Brunet, conseiller technique au cabinet du ministre de l’Éducation nationale, 21 février 1968.

19 AN, 20010498/43 (rectorat), Lettre du doyen Poitou au ministère de l’Éducation nationale, 8 août 1968.

20 Émilia Robin, « Un campus des grandes écoles : le pôle de Saclay dans les années 1960‑1970 », in Renaud d’Enfert et Yves Verneuil (dir.), L’enseignement supérieur du xixe siècle à nos jours (France et international) : établissements, acteurs, disciplines, pédagogies, [actes de colloque, Lyon, 27‑28 juin 2022], Lyon, Comité universitaire d’information pédagogique, 2025, p. 142‑149.

21 Informations de la semaine, nº 62, 14 octobre 1970.

22 AN, 20000387/42, Compte rendu de la réunion du 20 mai 1969 sur la constitution d’une université Paris‑Sud.

23 Loïc Vadelorge, « La genèse de la carte universitaire francilienne : du PADOG aux villes nouvelles (1960‑1974) », in Florence Bourillon, Éléonore Marantz, Stéphanie Méchine et Loïc Vadelorge (dir.), De l’Université de Paris aux universités d’ÎledeFrance, 1re éd., Rennes, Presses universitaires de Rennes, « Histoire », 2016, p. 83‑96.

24 AN, 19920045/46 (service constructeur de l’académie de Paris, SCAP), Lettre de Malangeau, doyen de la faculté de pharmacie, à Bouzoud, chef du SCAP, 11 juin 1970 ; AN, 19870192/20 (cabinet du ministre), Note du professeur Monsaingeon à l’attention du directeur général des Enseignements supérieurs, « Effectifs du futur CHU de Kremlin‑Bicêtre », 19 janvier 1971.

25 AN, 19920045/65, Note du SCAP, « Implantation universitaire de Verrières‑le‑Buisson. État de la question au 1er septembre 1969 d’après ce qu’a pu en savoir le SCAP ».

26 AN, 20000387/41, Note du Service du plan scolaire et universitaire à l’attention du Premier ministre, « Développement de l’enseignement supérieur dans la région parisienne – Implantations et équipements prévus », s.d. [fin 1968 ou début 1969]. AN, 19870192/38, Compte rendu de la réunion du 19 décembre 1968 relative aux enseignements supérieurs dans la région parisienne.

27 AN, 20080033/13 (Jacques de Chalendar), « Rentrée universitaire. Région parisienne. 24 août 1968 ».

28 AN, 20140525/186, Fiches d’information sur les établissements : Antony, s.d. [1969].

29 Marie‑Odile Fargier, « Les centres universitaires expérimentaux. I‑ Antony ou le malentendu », Combat, 17 décembre 1968.

30 AN, 20000387/42, Constitution des universités : Paris‑Sud, réunion du 20 mai 1969.

31 AN, 20000387/42, Constitution des universités : Paris‑Sud, réunion du 28 novembre 1969.

32 Ibid. supra.

33 Brigitte Basdevant‑Gaudemet et Claude Bontems, Histoire de la faculté Jean Monnet, 19682023, Sceaux, Université Paris‑Saclay, 2023.

34 AN, 19940687/28 (Rectorat de Paris : services interacadémiques), Commission « Structures » : compte rendu, s.d. [vers octobre 1968].

35 AN, 662 AP/8, Conseil constitutif de l’UER de physique, procès‑verbal de la séance [1] du 24 février 1969.

36 Emmanuelle Giry et Édith Pirio, « La faculté de médecine de Paris et ses transformations au cours du second xxe siècle », in Florence Bourillon, Éléonore Marantz, Stéphanie Méchine et Loïc Vadelorge (dir.), De l’Université de Paris aux universités d’ÎledeFrance, 1re éd., Rennes, Presses universitaires de Rennes, « Histoire », p. 83‑96.

37 AN, 20080033/13, Projets d’arrêtés, 20 mai 1969.

38 AN, 20000387/42, « Paris‑Sud », 5 mars 1970 ; Marc‑Olivier Déplaude, « Une mobilisation contre‑révolutionnaire : la refondation du syndicat autonome des enseignants de médecine en mai 1968 et sa lutte pour la “sélection” », Sociétés contemporaines, nº 73 (Professions et engagement public), 2009, p. 21‑45, Doi : 10.3917/soco.073.0021.

39 AN, 19870192/20, Lettre de Georges Poitou au directeur de cabinet d’Olivier Guichard, 16 mai 1972.

40 AN, 20000387/42, Lettre de Jean Coursaget au ministre de l’Éducation nationale, 13 avril 1970.

41 AN, 20000387/42, Constitution des universités : Paris‑Sud, réunion du 28 novembre 1969.

42 Georges Dillemann (dir.), La Faculté de pharmacie de Paris : 1882‑1982, Saint‑Cloud, Comarco, 1982, p. 95.

43 Ibid. supra, p. 102.

44 Arnaud Desvignes, « Les présidents d’université et le pouvoir central (1970‑1981) », in Véronique Castagnet‑Lars et Caroline Barrera (dir.), Décider en éducation : entre normes institutionnelles et pratiques des acteurs du xve à nos jours, Villeneuve‑d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, « Histoire et civilisations », 2019, p. 217‑229.

45 « Le Sénat de l’université a pour fonctions de veiller au maintien et au développement de l’esprit de coopération à l’intérieur de l’Université, de proposer les adaptations souhaitables, de prévenir les différends et de contribuer à les résoudre. »

46 AN, 20000387/42, Document de travail destiné à faciliter l’élaboration d’un statut d’université, 26 juin 1970.

47 Entretien avec Bernard Picinbono, 8 septembre 2025.

48 AN, 662 AP/8, Texte adopté en assemblée générale d’assistants et maîtres‑assistants le 4 février 1970.

49 AN, 662 AP/8, UER de physique à dominante recherche : demande de dérogation, 5 février 1971.

50 Henri Cartan (1904‑2008) est une figure majeure des mathématiques françaises. Longtemps enseignant à l’École normale supérieure, il rejoint Orsay en 1969 et est élu à l’Académie des Sciences en 1974.

51 Hommage à Henri Cartan : allocutions prononcées à l’occasion du Colloque Analyse et topologie, [actes de colloque, Orsay, 17‑20 juin 1975], Orsay, Université de Paris XI, 1976, p. 10.

52 Entretien avec Bernard Picinbono, 7 juin 2022.

53 AN, 662 AP/8, Bernard Picinbono, Université et recherche scientifique, août 1974.

54 « 1971‑75 : création de l’université », Plein Sud, nº 79, 2011, p. 15.

55 Université de Paris‑Sud, Mémento du personnel, 1973, p. 3.

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Table des illustrations

Titre Figure 1 : Vue générale du campus d’Orsay dans la vallée de l’Yvette, vers 1972
Légende Une extension du campus est en construction sur le plateau
Crédits Carte postale, collection personnelle
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Titre Figure 2 : Implantations de l’université Paris‑Sud
Crédits Réalisation Émilia Robin
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Pour citer cet article

Référence électronique

Émilia Robin, « La ferveur sans fureur : de la faculté des sciences d’Orsay à l’université Paris‑Sud (1968‑1971) »Les Cahiers de Framespa [En ligne], 48 | 2026, mis en ligne le 24 juin 2026, consulté le 04 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/framespa/32803 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16gji

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Auteur

Émilia Robin

Émilia Robin est docteur en histoire contemporaine, chercheuse associée à l’UMR SIRICE et spécialiste de la guerre froide. Ses recherches actuelles portent sur l’interaction entre aménagement du territoire et politiques de l’enseignement supérieur dans l’espace Orsay‑Saclay depuis les années 1950.

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