Aurélie Damet, Les Grecques. Destins de femmes en Grèce antique
Aurélie Damet, Les Grecques. Destins de femmes en Grèce antique, Taillandier, Paris, 2023, 288 p., EAN papier : 9791021052925, EAN numérique : 9791021052949
Texte intégral
1Dans l’ouvrage Les Grecques. Destins de femmes en Grèce antique, Aurélie Damet met en avant dix-huit femmes ayant vécu dans l’ensemble du monde grec, de l’époque archaïque (viiie s. av. n. è.) à la fin de l’époque hellénistique (ier s. av. n. è.). L’introduction rappelle les apports de l’histoire du genre quant à l’agentivité des femmes, ses difficultés méthodologiques et l’équilibre à conserver dans cette approche. Retracer les parcours de ces femmes vise à dévoiler leurs rôles dans les sociétés grecques — en dépit de la dépréciation de leurs activités par les sources masculines — sans négliger les formes de domination qui s’exerçaient sur elles et limitaient leur capacité d’action.
2Chacun des douze chapitres est centré sur une ou deux femmes dans un domaine particulier : médecine, philosophie, concours olympiques… D’abord (chap. I, p. 17-35), l’étude de Timarété et Tisis montre que le mariage et la maternité sont intériorisés par les femmes du monde grec dès leur courte enfance du fait de l’éducation genrée qu’elles reçoivent. Les sources médicales, littéraires et archéologiques soulèvent l’obligation morale et sociale d’avoir une descendance pour assurer la continuité familiale et la gerotrophia. Toutefois, la documentation révèle les dangers de l’accouchement des jeunes filles mariées entre 12 et 20 ans selon les régions, et les pressions des médecins sur les corps des femmes dans les couples infertiles. Aurélie Damet affirme ainsi que l’union matrimoniale et l’enfantement constituent une « violence symbolique et sexuelle » (p. 19) pour les jeunes filles.
3Aurélie Damet s’intéresse ensuite aux plaidoyers grecs et met en évidence trois Athéniennes dans deux chapitres distincts : Nikarété, mère d’Euxithéos, défendue par Démosthène pour prouver sa citoyenneté athénienne (chap. II, p. 37-55), et les veuves Chrysilla et Kléoboulé, l’une citée dans un procès et l’autre activement mobilisée pour défendre ses fils contre leurs tuteurs (chap. III, p. 57-74). Aussi, par leurs exemples, Aurélie Damet montre l’agentivité des Athéniennes à l’époque classique. Nikarété transmet la citoyenneté et le patrimoine à ses enfants et peut accroître les revenus de la maisonnée en exerçant une activité économique (commerce, nourrice…) ; Kléoboulé se distingue par son rôle actif dans la préparation du procès de son fils, l’avocat Démosthène. Elle montre ainsi qu’elle connaît l’état du patrimoine familial et participe à sa conservation. Cependant, Aurélie Damet insiste sur les limites juridiques et sociales qui s’imposent aux femmes athéniennes ; leur voix est toujours portée par des hommes, tuteur, fils, époux ou plaideur. De plus, elles n’héritent des biens qu’en l’absence de descendants ou de collatéraux masculins et leurs biens, comme les fruits de leur travail, sont contrôlés par des tuteurs. Par ailleurs, elles sont souvent dénigrées dans les procès par les hommes cherchant ainsi à déstabiliser leurs adversaires. Ainsi, Chrysilla est seulement citée et blâmée par Andocide pour son attitude jugée incestueuse avec Callias contre lequel il est opposé.
- 1 TAM II 595 : τὴν ἰατρικὴν τέχνην.
4Aurélie Damet souligne ensuite la prégnance des distinctions de genre dans les sociétés grecques. L’historienne étudie deux femmes médecins (chap. IV, p. 75-88) : Hagnodikè, figure fictionnelle seulement attestée par le fabuliste Hygin, et Antiochis de Tlos, au ier siècle av. n. è. Ces exemples permettent à l’historienne de réaffirmer les compétences médicales des femmes dans le monde grec, des actes gynécologiques aux actes thérapeutiques. À Tlos, la statue dédiée à Antiochis pour ses « capacités dans l’art médical1 » atteste la reconnaissance de la cité pour sa pratique. Cependant le travestissement en homme d’Hagnodikè pour étudier la médecine montre par exemple, selon Aurélie Damet, la défiance des hommes à l’égard de l’exercice de la médecine par les femmes.
5Ces inégalités de genre se retrouvent également dans les concours à Olympie (chap. VII, p. 121-136) ; Kallipateira de Rhodes se fait passer pour l’entraîneur de son fils afin de l’accompagner au concours olympique et de braver l’interdiction faite aux femmes d’entrer dans le sanctuaire d’Olympie. L’historienne montre que la place et les rôles des femmes dans les pratiques athlétiques sont déterminés selon des critères sociaux et genrés. Ainsi, les parthenoi participent à la course des Herai, mais en marge du concours. Dans ce chapitre, Kyniska de Sparte, victorieuse de la course de quadrige d’Olympie entre 396 et 392 av. n. è. et célébrée par une effigie retrouvée dans la cité, apparaît comme une exception. L’autrice évoque alors la spécificité de l’éducation lacédémonienne dans laquelle l’entraînement physique participe de l’éducation des femmes comme des hommes et répond à « l’eugénisme spartiate » (p. 132) selon lequel des femmes athlétiques enfantent de meilleurs enfants.
6Par ailleurs, à travers plusieurs exemples de femmes, Aurélie Damet souligne l’intérêt porté par les hommes au corps des femmes. Le contrôle du corps médical, principalement masculin, sur les corps des femmes, se remarque dans le Corpus hippocratique qui présente les altérations physiques ou physiologiques chez les femmes comme le signe d’une défaillance de leur sexe. Ainsi, la présence anormale de barbe chez Phaétousa d’Abdère et Nannô de Thasos (chap. V, p. 89-101) est corrélée à l’absence de leur mari et de relations sexuelles, ce qui déstabiliserait leur matrice. Symbole de virilité, le port de la barbe par les femmes inverse les genres et remet en question l’idéal masculin, justifiant ainsi les remèdes médicaux conseillés sur les matrices féminines pour l’enrayer. Dans le chapitre suivant (chap. VI, p. 103-121), Aurélie Damet met en évidence les injonctions morales ambiguës imposées par les hommes aux corps des Grecques par l’étude de Phryné de Thespies. Son corps est dévoilé par Hypéride, son avocat, pour convaincre les juges de ne pas la condamner. Aurélie Damet s’appuie sur ce geste pour examiner la condition de la prostitution dans le monde grec. Riche courtisane à Athènes, Phryné apparaît comme une exception parmi les prostituées. En effet, la plupart sont des esclaves sexuelles devenant rarement libres, soumises à un·e proxénète et à disposition des hommes dans la cité athénienne. L’historienne analyse les deux statues que fait Praxitèle de l’hétaïre — l’une en Aphrodite dénudée et l’autre drapée — comme l’illustration du regard et du contrôle ambivalents des hommes sur les femmes, exaltées pour leur beauté mais voilées pour marquer leur chasteté.
7L’autrice met également en évidence des femmes qui transgressent les normes de genre. Elle analyse alors les cas de deux femmes en situation de guerre (chap. VIII, p. 137-151) : Hydna de Skionè, qui, aux côtés de son père, sabote les bateaux perses en 480 av. n. è., et Timocléia de Thèbes, tuant un capitaine macédonien qui s’était introduit chez elle pendant la révolte thébaine contre Alexandre en 335 av. n. è. Victimes des opposants dans les conflits armés — Timocléia est violée par le capitaine —, les femmes s’illustrent également par leur courage. Cette valeur, célébrée encore plusieurs siècles après, par exemple par Plutarque au sujet de Timocléia, est pourtant absente du récit d’Hérodote sur les guerres médiques qui nomme pourtant le père de cette dernière. Pour Aurélie Damet, cela témoigne du fait que le courage « est d’abord pensé au masculin » (p. 150) dans le monde grec.
8Puis, Aurélie Damet présente la philosophe cynique Hipparchia de Maronée (chap. IX, p. 153-172) et la poétesse Corinne de Tanagra (chap. X, p. 173-189) comme contrevenant, par leurs activités littéraires, aux attitudes attendues chez les femmes dans le monde grec. Elles incarnent alors ces femmes intellectuelles qui se sont distinguées par leur production littéraire et ont parfois été célébrées par leur cité comme la poétesse et l’historienne Aristodama de Smyrne. Aussi, elles montrent que certaines femmes, issues de l’aristocratie et de certaines régions du monde grec, recevaient une éducation poussée comme les hommes ce qui leur permettait alors de reléguer le tissage au profit d’activités intellectuelles. Suivant les principes du cynisme, Hipparchia de Maronée s’éloigne plus encore des normes sociales de la féminité en intégrant la sociabilité masculine des banquets et en s’opposant à la pudeur imposée aux femmes grecques, par son accouplement public avec son époux. Aurélie Damet rappelle toutefois que les œuvres de femmes nous sont rarement parvenues, certainement parce que les intellectuelles étaient « victime[s] de la misogynie culturelle » (p. 177). Pindare aurait ainsi qualifié Corinne de « truie » après avoir perdu un concours de poésie face à elle.
9À travers Euthymia d’Érythrée, en Asie Mineure, Aurélie Damet se penche ensuite sur l’évolution des rôles confiés aux femmes dans la vie publique dans le monde grec entre l’époque archaïque et l’époque hellénistique, mettant ainsi en exergue la place croissante de l’évergétisme féminin (chap. XI, p. 191-203). Qu’elles donnent dans des cadres institutionnels — comme par la fonction de gymnasiarque — ou non — comme Archippè de Kymé — leurs donations financières se comprennent dans un contexte social marqué par des rivalités de prestige entre les grandes familles grecques. Cependant, l’exemple de la démiurge Kourasiô d’Aspendos développé par l’historienne nous rappelle que l’exercice de charges officielles par les femmes reste marginal et pallie, dans certains cas, l’absence de descendants masculins pour conserver cette fonction.
10La dernière figure féminine étudiée, Apollonia-Senmonthis de Pathyris (chap. XII, p. 205 - 216), offre un éclairage sur les capacités juridiques et économiques d’une femme dans une famille de culture grecque et égyptienne au iie siècle av. n. è. Les papyrus des archives privées de Dryton soulignent les différences entre le droit égyptien et le droit grec. Si dans le premier, les femmes agissent en autonomie et acquièrent des biens en partage, le kurios est le nécessaire tuteur des femmes dans le second. Aussi, Apollonia-Senmonthis incarne cette « ambiguïté culturelle » (p. 216) : veuve, elle hérite d’une partie des terres de son époux et les gère seule, mais demande un kurios lorsqu’elle décide d’établir certains contrats en grec. Aurélie Damet analyse alors la demande d’un kurios par une femme égyptienne comme un signe d’adhésion à l’identité grecque et une forme de prestige social.
11De manière générale, l’ouvrage offre une bonne synthèse des analyses proposées en histoire du genre, depuis les années 1980, pour le monde grec antique dans différents domaines : juridique, économique, politique et familial. La démarche de rédaction choisie, d’une écriture par figure féminine, est particulièrement adaptée à un large lectorat. Clair et pédagogue, le propos doit toutefois ponctuellement sacrifier à quelques généralisations et raccourcis langagiers inhérents à l’exercice particulièrement difficile de la valorisation de recherches pointues auprès de lecteurs non spécialistes. Il n’en demeure pas moins un livre précieux pour qui souhaiterait opérer une première approche de ces femmes grecques de l’Antiquité tant il rend bien compte de la diversité de leurs conditions, de leurs statuts et, finalement, de leur possibilité d’action, selon la période et le lieu où elles ont vécu.
Pour citer cet article
Référence électronique
Lucie Salamor, « Aurélie Damet, Les Grecques. Destins de femmes en Grèce antique », Frontière·s [En ligne], Comptes rendus, mis en ligne le 07 janvier 2025, consulté le 14 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/frontieres/3423 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13191
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