- 1 Taplin 2007, p. 4.
- 2 Todisco 2002 ; Taplin 2007.
1En étudiant la représentation des autels dans la céramique italiote, on remarque de façon générale l’omniprésence des scènes issues de tragédies grecques de l’époque classique. Au ive siècle av. n.è., les tragédies en tant que forme de narration mythologique sont très appréciées en Grande-Grèce1. Leur popularité va inciter les peintres à les transposer en sujets de motifs picturaux sur le support céramique. Par son dessin, le peintre fixe sur la poterie l’éphémère spectacle d’une représentation théâtrale captant à la fois les personnages et le mobilier décoratif. Ces nouvelles histoires sont jouées, discutées et ensuite racontées par les arts visuels, ayant leurs propres traditions narratives, leurs propres codes iconographiques2.
- 3 Cassimatis 1991, p. 34.
2Les tragédies jouées au théâtre offrent de nombreuses occasions d’introduire un autel sur la scène, figurant le lieu où se déroulent les événements du thème tragique3. Identifiable au premier coup d’œil par le spectateur, l’autel impose de toute évidence la sacralité du lieu. Mis au centre de l’action qui se déroule, il peut recouvrir diverses fonctions. Ainsi, il peut tout aussi bien s’agir d’un marqueur d’espace, d’un élément scénique, d’un symbole de refuge ou d’une mise en avant de la transgression. Les vases peints montrent des scènes dramatiques qui suggèrent différents usages des autels, allant de l’évocation du sanctuaire à celle d’un sacrifice imminent.
3Si de nombreux autels peuvent être identifiés et classés par forme, il existe un cas particulier où le décor prédomine et ne peut être ignoré : les autels à triglyphes. Nous appellerons ici « autels à triglyphes » les autels rectangulaires à table plane dotés d’un couronnement ou non, dont la façade comporte une frise dorique alternant triglyphes et métopes sur toute ou partie de sa hauteur. Nous empruntons ce terme à Nicholas Hardwick qui publie un article en 1999 intitulé « A triglyph altar of corinthian type in a scene of Medea on a lucanian calyx-krater »4.
- 5 Par la suite, les numéros en gras renvoient aux vases présentés dans cet encadré.
- 6 Ekroth 2009, p. 105.
4Ce modèle d’autels à triglyphes se retrouve sur vingt-quatre vases à notre connaissance (voir encadré5). Ce nombre non négligeable apparaît exclusivement dans des scènes à caractère tragique ou mythologique, et nullement dans des scènes quotidiennes sur des vases produits en série. Nous avons donc affaire à un élément scénique dramatique. Il serait dommageable de passer à côté d’un élément qui, par son décor, est justement destiné à être mis en avant6.
Les vases représentant des autels à triglyphes
Lucanie
L1. Cratère en calice lucanien, Peintre de Policoro, 400 av. n.è. (fig. 1).
Lieu de conservation : Cleveland, Museum of Art, no inv. 1991.1 : https://www.clevelandart.org/art/1991.1 [consulté en juin 2026].
Bibliographie : Todisco 2003, p. 391, L 14, 2006, p. 243 et 2012, pl. 19.2 ; Taplin 2007, p. 122 et 207 ; Damet 2011, fig. 13.
Campanie
C1. Amphore campanienne, Peintre du Louvre K491, 360-340 av. n.è.
Lieu de conservation : Londres, British Museum, no inv. 1873,0820.341 : https://www.britishmuseum.org/collection/object/G_1873-0820-341 [consulté en juin 2026].
Bibliographie : Trendall 1967, pl. 90.7 ; Séchan 1926, p. 244, fig. 73 ; Aellen 1994, p. 128 et pl. 102 ; Todisco 2003, p. 510, C 5 ; Todisco 2012, pl. 323.1 ; Karelli 2018, annexe p. 102, ill. 89.
Apulie
A1. Amphore apulienne perdue, s. attribution, s. date.
Bibliographie : Séchan 1926, p. 452, fig. 127 ; Cuvelier 2012, p. 596, fig. 18.
A2. Cratère en calice apulien, s. attribution, 400-350 av. n.è.
Lieu de conservation : Tarente, Museo Archeologico Nazionale, no inv. 101144.
Aucune bibliographie connue.
A3. Vase apulien perdus. attribution, s. date.
Lieu de conservation : , autrefois collection Hamilton.
Bibliographie : Hamilton 1791, pl. 6 ; Séchan 1926, p. 510, fig. 150 ; Keuls 1990, fig. 1 ; Touchefeu-Meynier et Krauskopf 1981, p. 360, no 16 ; Pedrina 2017, p. 349, fig. 64, cat. 49 ; https://agorha.inha.fr/ark:/54721/b36ff12b-0f94-4a33-977d-89a51930ef1b [consulté le 16/06/2026].
A4. Cratère à volutes apulien, Peintre de la Naissance de Dionysos, 410-390 av. n.è.
Lieu de conservation : Naples, Museo Archeologico Nazionale, no inv. 82922.
Bibliographie : Trendall et Cambitoglou 1978, pl. 35.8.
A5. Cratère apulien, groupe du Pélikè de Moscou, 375-350 av. n.è.
Lieu de conservation : Bâle, Collection Cahn, no inv. HC 221.
Bibliographie : Knoepfler 1993, fig. 54 ; Aellen 1994, pl. 17 ; Cambitoglou et Chamay 1997, p. 164-165, pl. 67 ; Todisco 2003, p. 422, pl. 64, Ap 60.
A6. Cratère à volutes apulien, Peintre de l’Ilioupersis, 370-350 av. n.è. (fig. 2).
Lieu de conservation : Londres, British Museum, no inv. 1867,0508.1333 : https://www.britishmuseum.org/collection/object/G_1867-0508-1333 [consulté en juin 2026].
Bibliographie : Vandenberghe 2021, fig. 5.
A7. Œnochoé apulienne, groupe du British Museum F. 308, 350-340 av. n.è.
Lieu de conservation : Florence, Collezione La Pagliaiuola, no inv. 116.
Bibliographie : Trendall et Cambitoglou 1978, pl. 158.1-2 ; Todisco 2003, p. 440, ill. 110 et 2012, pl. 156.2 ; Morard 2009, pl. 9.12.
A8. Cratère à volutes apulien, Peintre de Bari 12061, 350 av. n. è.
Lieu de conservation : Genève, Musée d’art et d’histoire, no inv. 24.692.
Bibliographie : Trendall et Cambitoglou 1991, pl. 19.1 ; Aellen et al. 1986, p. 17 et 71-73 ; Trendall 1989, p. 84-85 ; Morard 2009, pl. 3 ; Claivaz 2011, p. 35 ; Karelli 2018, annexe p. 3, ill. 2.
A9. Cratère en cloche apulien, Peintre de Varrese, 340 av. n.è.
Lieu de conservation : Agrigente, Museo Archeologico Regionale Pietro Griffo.
Bibliographie : Griffo 2000, p. 69, fig. 56.
A10. Cratère apulien, Peintre de Darius, 340-330 av. n.è.
Lieu de conservation : Bâle, Collection Cahn, no inv. HC 225 a‑c.
Bibliographie : Cambitoglou et Chamay 1997, p. 220-226, pl. 94 ; Todisco 2003, p. 457, Ap 155.
A11. Amphore apulienne, Peintre de Darius, 340 av. n.è.
Lieu de conservation : Saint-Pétersbourg, musée de l’Ermitage, no inv. B 1705.
Bibliographie : Trendall et Cambitoglou 1978, pl. 409 ; Todisco 2003, p. 455, Ap 149 ; Claivaz 2011, p. 35 ; Karelli 2018, annexe p. 7, ill. 4-6.
A12. Cratère en calice apulien, Peintre de Darius, 350-325 av. n.è.
Lieu de conservation : Miami, collection privée Dan Paul.
Bibliographie : Trendall et Cambitoglou 1991, pl. 37.2 ; Halm-Tisserant 2000, p. 142 et pl. 1 ; Todisco 2003, p. 451, ill. Ap 139 ; Morard 2009, pl. 22, cat. 30 ; Pouzadoux 2018a, fig. 11.
A13. Cratère à volutes apulien, Peintre de Darius, 350-325 av. n.è.
Lieu de conservation : Emblem, collection Moonen.
Bibliographie : Trendall et Cambitoglou 1991, pl. 35.3 ; Aellen et al. 1986, p. 71-83 et 284 ; Todisco 2003, p. 456, Ap 152 ; Morard 2009, pl. 20, cat. 26 ; Claivaz 2011, p. 35 ; Karelli 2018, annexe p. 5, ill. 3.
A14. Cratère en calice apulien, Peintre de Darius, 340-330 av. n.è. (fig. 5).
Lieu de conservation : Boston, Museum of Fine Arts, no inv. 1989.100 : https://collections.mfa.org/objects/154122 [consulté en juin 2026].
Bibliographie : Trendall et Cambitoglou 1991, pl. 37.3 ; Todisco 2003, p. 454, Ap 146 ; Morard 2009, cat. 23 ; Karelli 2018, annexe p. 93, ill. 82.
A15. Loutrophore apulienne, Peintre de Darius, 340-330 av. n.è.
Lieu de conservation : Naples, collection privée, no inv. 108.
Bibliographie : Trendall et Cambitoglou 1982, pl. 179.2 ; Cassimatis 1991, p. 38 ; Halm-Tisserant 2000, p. 142 et pl. 1 ; Todisco 2003, p. 459, Ap 160 ; Mugione et Benincasa 2017, p. 316, cat. 101 ; Pouzadoux 2018a, fig. 12a-b.
A16. Cratère à volutes apulien, Peintre de Darius, 350-325 av. n.è.
Lieu de conservation : Suisse, collection privée.
Bibliographie : Morard 2002, p. 104 no 31 ; Todisco 2012, pl. 166, fig. 4.
A17. Cratère en calice apulien, Peintre de Darius, 340 av. n.è.
Lieu de conservation : Tarente, Museo Archeologico Nazionale, no inv. 107804.
Bibliographie : Trendall et Cambitoglou 1982, pl. 507, no 114 ; Pochmarski et Schwarz 1978, pl. 62.7.
A18. Cratère à volutes apulien, groupe de Berlin-Branca, 340-330 av. n.è. (fig. 3).
Lieu de conservation : Berlin, Staatliche Museen, no inv. 1968.11.
Bibliographie : Moret 1975, pl. 22 ; Giacobello 2014, p. 29, fig. 10.
A19. Cratère en calice apulien, Peintre d’Hippolyte, 345-335 av. n.è.
Lieu de conservation : New York, sur le marché de l’art.
Bibliographie : De Cesare 1997, cat. 194, fig. 82 ; Todisco 2003, p. 449, Ap 134 et 2006, p. 244.
A20. Cratère à volutes apulien, Peintre du Sakkos blanc, 320 av. n.è.
Lieu de conservation : Genève, Musée d’art et d’histoire, no inv. A2003–46.
Bibliographie : Trendall et Cambitoglou 1983, pl. 38.3-4 ; Aellen et al. 1986, pl. 3 ; Claivaz 2011, p. 35 ; Karelli 2018, annexe p. 12, ill. 9.
Paestum
P1. Cratère en calice paestan, Astéas, 340 av. n.è.
Lieu de conservation : San Antonio, Museum of Art, no inv. 86.134.167.
Bibliographie : Trendall 1987, pl. 48 ; Todisco 2003, p. 499, P 2 ; Karelli 2018, p. 127-128, ill. 111.
P2. Lécythe paestan, Astéas, 350-340 av. n.è. (fig. 4).
Lieu de conservation : Paestum, Museo Archeologico Nazionale, no inv. 4794.
Bibliographie : Trendall 1987, pl. 62a ; Cassimatis 1991, p. 38 ; Knoepfler 1993, p. 78, fig. 60 ; Todisco 2003 p. 501, P 7.
- 7 Stillwell 1948, p. 77.
- 8 Stillwell 1948, p. 79.
5Essayons tout d’abord de comprendre l’origine de ce motif apposé sur certains autels retrouvés lors de fouilles archéologiques. En 1948, Agnes Stillwell évoque, au sujet des fouilles de Corinthe, un autel comportant une frise de triglyphes7. Il s’agit d’un petit édifice en pôros dont les dimensions sont les suivantes : 30 cm de longueur, 26 cm de profondeur par 23 cm de hauteur, avec une frise à triglyphes et des parapets triangulaires. La frise comporte trois triglyphes séparés par deux métopes plus étroites et qui diffèrent entre elles dans leurs proportions. Il s’agit de la même composition que ce soit pour les longs ou les petits côtés. D’après le contexte archéologique, la construction de l’autel peut être datée entre la fin du ve et le milieu du ive siècle av. n.è.8
- 9 Demangel 1937, p. 431.
- 10 Demangel 1937, p. 432.
6Déjà en 1937, Robert Demangel évoque un emploi de « triglyphons » sur des autels des cités de Corinthe, de Pérachora en face de Corinthe, de Corcyre et de Syracuse, colonies de Corinthe9. Selon l’auteur, il n’est pas question d’une frise dorique d’entablement provenant d’un quelconque monument archaïque, mais bien d’un bandeau décoré prévu pour cet emploi spécifique10.
- 11 Hellmann 2006, p. 139.
- 12 Hellmann 2006, p. 140.
- 13 Pugliese Carratelli et Firoentini 1992, p. 114.
7Mentionnons que ces autels à triglyphes ont une origine connue. Il semblerait qu’il s’agisse à l’origine du remploi d’entablements de temples doriques à Corinthe11. Le motif est par la suite repris dans la cité et dans ses colonies, au point de devenir un élément d’identification et d’appartenance. D’importants autels à triglyphes ont été exhumés en Grèce continentale, dans les Cyclades et en Grande-Grèce : à Paestum, à Sélinonte, ou encore à Syracuse12. Ce motif se propage également sur les sarcophages en forme d’autels, comme celui retrouvé à Montelusa et datant du ve siècle av. n.è.13
8L’existence archéologique de cet élément architectural est donc avérée. Cependant, qu’en est‑il de sa transposition graphique ? Une hypothèse avancée par N. Hardwick suggère que la représentation d’un autel à triglyphes dans une scène serait un indicateur de lieu, servant à préciser que l’action se déroule alors à Corinthe ou dans sa région. Il est vrai que le cas étudié dans son article, à savoir l’infanticide commis par Médée, se déroule bel et bien à Corinthe.
- 14 Euripide, Médée, 1317 : « Médée apparaît sur un char tiré par des dragons ailés, ses enfants à ses (...)
9Dans la tragédie Médée d’Euripide, Jason et son épouse Médée fuient à Corinthe où ils s’installent. Médée, qui a trahi son père et tué son frère pour Jason, se voit abandonnée par ce dernier, qui la quitte pour la fille de Créon. Le roi condamne Médée et ses fils à l’exil. La sorcière empoisonne alors un diadème et un voile qu’elle fait offrir à la princesse et tue ensuite ses propres fils. Quand Jason arrive pour se venger, elle disparaît sur un char tiré par des dragons14.
10Dans son article de 1999, N. Hardwick a choisi de mettre en avant le cratère en calice lucanien (L1, fig. 1) attribué à un proche du Peintre de Policoro daté d’environ 400 av. n.è.15
Figure 1. Cratère en calice lucanien attribué au Peintre de Policoro, env. 400 av. n.è.
Cleveland, Museum of Art, no inv. 1991.1
Leonard C. Hanna Jr. Fund, domaine public
- 16 Hardwick 1999, p. 181.
Le moment exact saisi est le départ de Médée sur son char tiré par des dragons. Le corps des deux enfants qu’elle a tués sont étendus sur un autel monumental dont la façade présente une frise sur toute sa hauteur, alternant triglyphes et métopes16.
11L’autel est de forme rectangulaire avec, sur la face visible, trois triglyphes et deux métopes en alternance sous la forme de quatre jambages, trois glyphes et deux demi-glyphes. Sur le côté gauche de l’autel qui est visible, l’artiste a dessiné un autre triglyphe. À l’exception de la base débordante et du couronnement, l’élévation tout entière de l’autel est couverte de triglyphes et de métopes. Le quatrième angle est caché par les corps étendus des deux enfants.
- 17 Stillwell 1948, p. 170.
12La représentation de cet autel n’est pas anodine puisqu’elle ne répond pas aux normes habituelles. Le triglyphe central comporte quatre arêtes et est encadré par deux autres triglyphes à trois arêtes. Si l’on reprend l’autel mis au jour lors des fouilles du quartier des Potiers de Corinthe, on constate que la composition est identique. Le motif de la frise est organisé exactement de la même façon17 et serait un potentiel modèle à la représentation élaborée sur le cratère lucanien.
- 18 Hardwick 1999, p. 182.
- 19 Vallois 1908, p. 359.
13Nous pouvons raisonnablement penser que l’artiste s’est inspiré d’une réalité architecturale qu’il a pu observer. N. Hardwick va même jusqu’à rapprocher la taille de l’autel représenté à celle de l’autel de Corinthe, en estimant une échelle à partir des personnages peints sur le vase18. Il faut cependant rappeler ici que la taille d’une figure dans la céramique est avant tout une convention picturale. Il est impossible de se fier aux proportions, il ne s’agit pas de monuments à l’échelle, mais plutôt d’un décor abrégé avec une réduction des proportions et des raccourcis apportés par le peintre19.
14Si N. Hardwick donne de bons exemples de représentations d’autels à triglyphes dans des scènes se déroulant à Corinthe ou dans la région, et qu’il existe bien des attestations archéologiques de ces autels en Corinthie, il y a cependant un nombre important de contre-exemples.
15Pour les autels dont la frise prend toute la hauteur, seule la scène du cratère que l’on vient de voir se déroule à Corinthe ; celle du cratère d’Astéas conservé à San Antonio (P 1) se déroule à Argos, donc dans la région de Corinthe. La scène sur une œnochoé apulienne de Florence réprésentant Perséphone et Médée (A7) se déroule par exemple à Éleusis, et celle d’un lécythe paestan d’Astéas (P2) prend place à Delphes. De même, pour les autels dont la frise à triglyphes ne prend que la partie supérieure de la façade, certaines scènes sont formellement identifiées à Troie, comme le rapt de Cassandre sur un cratère à volutes du British Museum (A6, fig. 2) ou la scène d’Hélène et Ménélas sur un cratère de Berlin (A18, fig. 3).
Figure 2. Cratère à volutes apulien attribué au Peintre de l’Ilioupersis, 370‑350 av. n.è.
Londres, British Museum, no inv. 1867,0508.1333
The Trustees of the British Museum
Figure 3. Cratère à volutes apulien du groupe de Berlin-Branca, 340‑330 av. n.è.
Berlin, Staatliche Museen, no inv. 1968.11
Staatliche Museen zu Berlin, Antikensammlung / Johannes Laurentius, CC BY-SA 4.0
D’autres scènes ne semblent pas prendre place dans un lieu précis. Nous ne pouvons donc pas raisonnablement affirmer que ce motif renvoie à une localisation spécifique.
- 20 Demangel 1937, p. 436.
- 21 Demangel 1937, p. 186.
- 22 Hardwick 1999, p. 194.
16Outre la référence géographique qui paraît discutable, celle à un culte divin bien particulier a été mentionnée par Robert Demangel et Nicholas Hardwick. Il s’agit de la référence aux cultes chthoniens. Le symbole du motif du triglyphe renverrait, selon R. Demangel, à un espace de rituel, et le fait de le représenter permet d’insister sur la sacralité du monument. L’auteur associe l’emploi du triglyphe sur un monument bas à des cultes chthoniens, notamment dionysiaques20. Hardwick reprend cette affirmation et explique que ces autels se caractérisent par une faible hauteur21. Ces autels seraient près du sol pour les dieux de la terre, facilitant les cultes où le liquide versé sur l’autel coule sur le sol22.
- 23 Hardwick 1999, p. 196.
17Encore une fois, nous pouvons nous poser la question de cette correspondance dans les scènes de notre corpus. Il paraît certain que l’œnochoé apulienne mettant en scène Perséphone et Médée à Éleusis évoque bien un culte chthonien. Le cratère lucanien qui relate l’infanticide commis par Médée (fig. 1) renverrait quant à lui à un autre culte chthonien : le culte aux héros. Selon N. Hardwick23, il s’agirait d’une évocation forte avec les corps des deux enfants sur l’autel. Ajoutons que le sang qui coule le long de cet autel évoque d’autant plus les libations versées pour ces cultes.
- 24 Demangel 1937, p. 436.
18Deux autres vases (A6 et A18, fig. 2 et 3) présentent des scènes qui se déroulent dans le sanctuaire d’Athéna, déesse traditionnellement ouranienne. Il est à noter cependant qu’Athéna avait, à Delphes ainsi qu’à Athènes, pris vraisemblablement la place d’une divinité chthonienne24. Il ne serait donc pas illogique qu’un autel à triglyphes renvoie à la part chthonienne de la déesse. De même, sur un cratère apulien du Peintre de la Naissance de Dionysos (A4), on comprend que l’animal qui va être sacrifié sur l’autel est offert à Dionysos. Ce dernier revêt un caractère chthonien, particulièrement en Italie méridionale.
19Néanmoins, d’autres scènes sont plus difficiles à relier à des cultes chthoniens. Le lécythe paestan d’Astéas (P2, fig. 4) montre par exemple la purification d’Oreste à Delphes par Apollon.
Figure 4. Lécythe paestan d’Astéas représentant la purification d’Oreste à Delphes, 350‑340 av. n.è.
Paestum, Museo Archeologico Nazionale, no inv. 4794
Crédit : A. Dauvillier, CC BY-NC-SA 4.0
Il s’agit ici d’un dieu ouranien. Comme il est question d’un rituel par le sang, où un porcelet est égorgé par le dieu au‑dessus d’Oreste pour le purifier, on pourrait interpréter cette scène comme un culte lié au sang dans lequel l’autel à triglyphes aurait un sens. D’autres scènes ne trouvent en revanche aucun rapprochement avec ce type de culte. Prenons par exemple le sacrifice d’Alcmène du cratère en calice apulien du Peintre de Darius (A14, fig. 5).
Figure 5. Cratère en calice apulien attribué au Peintre de Darius, 340‑330 av. n.è.
Boston, Museum of Fine Arts, no inv. 1989.100
Museum of Fine Arts Boston, CC BY-NC 4.0
Cette scène ne semble aucunement reliée à un quelconque culte chthonien et présente pourtant un autel à triglyphes.
- 25 Pouzadoux 2018b, p. 25.
- 26 Cratère apulien attribué au Peintre de l’Ilioupersis représentant une scène de naiskos, 370-350 av. (...)
20Au‑delà d’un renvoi à une région donnée ou à un culte particulier, nous pouvons observer de façon plus large une mise en avant du drame par l’autel à triglyphes. Si nous considérons que la frise de triglyphes est un motif présent pour insister sur la sacralité d’un lieu ou d’un monument – c’est le cas sur les temples ou sur certains naiskoi25, comme on peut le voir sur le cratère de Londres du Peintre de l’Ilioupersis26 – alors ce même motif sur les autels permet une insistance sur l’aspect sacré de l’édifice.
21Rappelons que les vingt-quatre autels à triglyphes apparaissent au sein de scènes exclusivement mythologiques ou dramatiques. Il s’agit de séquences marquantes où sont accomplis divers gestes qui ne sont pas anodins : le meurtre, le sacrifice, la supplication, la purification. Dans toutes ces scènes, une souillure a été commise et contraste avec l’espace sacré. L’autel à triglyphes met donc en avant ce contraste entre la sacralité du lieu et la souillure commise. L’édifice est peut-être à considérer comme un élément purement dramatique, un outil de mise en scène, un élément permettant l’emphase.
22Plusieurs scènes sont en lien avec le meurtre : l’infanticide commis par Médée sur le cratère lucanien vu précédemment (L1, fig. 1), la purification d’Oreste à Delphes après son matricide sur le lécythe paestan (P2, fig. 4), la menace du meurtre d’Oreste par Télèphe sur le cratère d’Astéas (P1) et la condamnation d’Alcmène sur le cratère du Peintre de Darius (A14, fig. 5). Tous ces meurtres sont mis en scène au moyen d’un autel monumental et décoré dans le but de faire ressortir l’horreur de l’acte.
- 27 Claivaz 2011, p. 27-36.
23Un dernier sujet nous interroge : il concerne les suppliantes assises à l’autel, déjà étudiées par Marc-Antoine Claivaz27. Six vases exposent ces représentations de jeunes femmes installées sur un autel à triglyphes (A11, A12, A13, A15, A20) comme le cratère apulien attribué au Peintre de Bari conservé au Musée d’art et d’histoire de Genève (A8, fig. 6).
Figure 6. Cratère à colonnettes apulien attribué au Peintre de Maplewood, vers 365‑345 av. n.è.
Genève, Musée d’art et d’histoire, no inv. 024692
© Musée d’art et d’histoire, Ville de Genève, photographe : Bettina Jacot-Descombes
- 28 Plaute (Rudens, 32-33) indique qu’il s’est basé sur une comédie de Diphile, aujourd’hui perdue, pou (...)
- 29 Gourmelen 2015, p. 489.
- 30 Halm-Tisserant 2000, p. 134.
24Parmi ces vases, deux des scènes semblent renvoyer à la tragédie perdue des filles d’Anios, reprise vraisemblablement par Diphile puis par Plaute dans le Rudens28 : la loutrophore du Peintre de Darius et le cratère de la collection Dan Paul du même peintre. Nous savons que les filles d’Anios, les Oinotropes, sont au nombre de trois, et ont le pouvoir de produire à volonté le vin, l’huile et les céréales29. Ces trois personnages féminins revêtent une dimension tout à fait chthonienne, car liés à l’agriculture, au travail de la terre et à Dionysos lui-même. En effet, les Oinotropes ont reçu du dieu le don de faire croître le végétal ou de changer en nourriture ce qu’elles touchent. L’une fait jaillir la vigne, l’autre les épis de blé, et la dernière fait pousser l’olivier. Elles peuvent ainsi produire les denrées fondamentales de la nourriture méditerranéenne30. L’autel à triglyphes, dans le cadre des représentations des filles d’Anios, pourrait donc tout à fait renvoyer à un culte chthonien.
25Mais ces jeunes femmes ne sont pas les seules suppliantes que nous remarquons sur des autels à triglyphes. Si ces deux vases présentent trois femmes reconnues comme les filles d’Anios, les quatre autres vases comportent des scènes qui peinent à être identifiées. Je me permets ici d’avancer une hypothèse : pourrait‑il s’agir d’Hélène et Cassandre ?
- 31 Moret 1975, p. 35.
- 32 Giacobello 2014, p. 22-32.
26Bien que ces deux figures ne partagent pas d’épisode dans l’Iliade, il existe plusieurs scènes dans lesquelles nous les trouvons réunies sur un autel à triglyphes et autour d’une statue, comme sur le cratère à volutes du Peintre de l’Ilioupersis (A6, fig. 2) et celui du groupe de Berlin-Branca (A18, fig. 3). Hélène se trouve alors au pied même de la statue d’Athéna, aux côtés de Cassandre, toutes sur ou à proximité de l’autel31, tournées vers la statue d’Athéna. La réunion de ces deux personnages au pied de la statue divine a d’ailleurs déjà fait l’objet d’un article en 201432.
27Les quatre représentations qui nous occupent ici mettent en avant à chaque fois un large autel à triglyphes sur lequel sont assises deux femmes. Deux hommes s’approchent de chaque côté de l’autel. L’un semble être un guerrier, que nous pourrions alors associer à Ajax, et l’autre un roi, qui pourrait alors être identifié comme Ménélas. Si l’on reprend l’hypothèse de l’autel à triglyphes comme élément dramatique mettant en avant la souillure au sein d’un lieu sacré, le thème du viol de Cassandre par Ajax paraît tout à fait s’adapter à ce type d’autels.
- 33 Papachatzis 1988, p. 87.
28La scène se déroule au sein du sanctuaire d’Athéna, la déesse détournant elle-même les yeux face à la violence de l’acte. De plus, rappelons qu’Athéna revêt en Italie méridionale une dimension chthonienne33, que l’on a associée ici à l’autel à triglyphes. Ainsi, l’absence de la statue de la déesse serait-elle comblée par la présence d’un autel à triglyphes ? L’emploi de ce motif pourrait bien être la clef de l’interprétation de ce mythe perdu, et renverrait en réalité au sanctuaire d’Athéna, et donc ici au mythe de Cassandre, associée à Hélène.
- 34 Aellen et al. 1986, p. 73.
29En parvenant à établir la symbolique de l’autel à triglyphes, nous pourrions peut-être enfin déterminer qui sont ces deux personnages féminins étudiés à maintes reprises et pour lesquelles aucune concordance parfaite entre le sujet et les représentations n’a pu être établie jusqu’ici. Comme l’évoquent Christian Aellen, Alexander Cambitoglou et Jacques Chamay34, les archéologues se sont efforcés d’expliquer de façon plus ou moins vraisemblable, parfois inattendue, ces vases, mais toutes les solutions proposées présentent des incohérences.
- 35 Aellen et al. 1986, p. 74.
30Certains ont pensé au meurtre d’Antigone et d’Ismène. Selon la version d’origine, elles auraient été brûlées vives dans le temple d’Héra, alors qu’elles avaient cherché refuge sur l’autel. Mais on ne trouve pas de référence à Héra ni de bûcher dans nos représentations. D’autres y ont vu les Locriennes que les gens d’Ilion pourchassaient du rivage jusqu’au temple d’Athéna, lieu de salut pour les jeunes filles. Cet épisode n’explique pas la présence du roi. D’autres encore ont pensé aux cinquante Danaïdes se réfugiant sur l’autel d’Argos, mais alors on ne comprend pas pourquoi les victimes ne sont systématiquement que deux35.
- 36 Vandenberghe 2021, p. 22.
31Parmi les éléments invariables, on trouve deux hommes armés, placés de part et d’autre d’un autel sur lequel sont réfugiées deux femmes. Concernant les divinités choisies, on trouve tantôt Aphrodite, Athéna ou encore Apollon. Une fois encore, là où les autres hypothèses ne parviennent pas à relier ces éléments, il semble que si l’on restitue Hélène et Cassandre, la présence de ces divinités prend tout son sens. La présence d’Athéna renvoie bien sûr au temple de la même déesse au sein duquel a eu lieu l’agression de Cassandre. Cette dernière est aussi liée au dieu Apollon dont elle est prêtresse. Par ailleurs, il n’est pas rare de voir Hélène représentée trouvant refuge auprès d’Aphrodite, d’Athéna, d’Apollon ou d’une combinaison de ces derniers36.
32Grâce à l’identification du type d’autel, à savoir l’autel à triglyphes, nous pouvons alors définir une nouvelle identification de ces deux personnages féminins, et par conséquent l’étendre à l’ensemble de la série où apparaissent ces suppliantes.
33Les autels à triglyphes constituent donc un cas d’autels bien à part, où le décor est primordial pour comprendre la scène. Origine corinthienne, référence aux cultes chthoniens, et surtout mise en avant d’une souillure dans l’espace sacré, ce type d’autel permet, dans une étude iconographique, de fournir de nouvelles pistes à des identifications qui avaient jusqu’ici échoué.