Navigation – Plan du site

AccueilNuméros en texte intégral5Déstabiliser la binarité en arché...

Déstabiliser la binarité en archéologie : le cas des tombes 137 et 260 de la nécropole mérovingienne de Bossut-Gottechain

Destabilising binary in archaeology: the case of tombs 137 and 260 in the Merovingian necropolis of Bossut-Gottechain
Laura Mary

Résumés

Le sexe est une « catégorie biologique, immuable et universelle ». Le genre est un « système socialement construit catégorisant de manière hiérarchique les sexes ». Depuis les premiers travaux se revendiquant de l’archéologie du genre dans les années 1980, les recherches récentes nous invitent à remettre en question ces définitions, à cesser de considérer le sexe comme une entité figée et à dépasser le modèle binaire du sexe et du genre. Ces réflexions peinent cependant à se frayer un chemin jusqu’à l’archéologie mérovingienne. En prenant pour point de départ deux sépultures particulières de la nécropole de Bossut-Gottechain (Belgique), cet article envisage de questionner la catégorisation binaire des sexes et des genres en archéologie.

Haut de page

Texte intégral

Merci à Olivier Vrielynck (AWAP) pour sa confiance, ses remarques avisées et ses conseils tout au long de la rédaction de cet article. Merci également à Isabelle Algrain (ULB), Hélène Blanpain, Cristel Cappucci (AWAP), Sylvie de Longueville (AWAP) et Benoît Fourneau pour leurs relectures attentives, leurs corrections pertinentes et leur soutien.

Introduction : de la difficulté de penser au‑delà de la binarité

  • 1 Arnold 2007, p. 107-140 ; Belard 2014, p. 22-25 ; Conkey et Spector 1984, p. 3-19 ; Effros 2000, p (...)

1Depuis le xixe siècle, l’identité personnelle d’un·e mort·e est souvent définie en archéologie par le mobilier mis au jour à l’intérieur de sa tombe. Ce dernier est réparti selon les catégories « masculine » et « féminine ». Cependant, cette catégorisation binaire et cette attribution d’un genre aux objets sont le reflet d’une construction idéologique récente. Elles sont généralement approximatives, possiblement insuffisantes et contestées par la réalité des faits archéologiques1.

  • 2 Geller 2008, p. 115.
  • 3 Gilchrist 1999, p. 9 ; Moen 2019, p. 217.
  • 4 Díaz-Andreu 2005, p. 37-39.
  • 5 Geller 2008, p. 117.
  • 6 Geller 2008, p. 115.
  • 7 Halsall 2020, p. 165.

2Qu’est‑ce que « le sexe » ? Qu’est‑ce que « le genre » ? Dans nos sociétés occidentales, le système sexe/genre est envisagé de manière strictement binaire. Le sexe est présenté comme une catégorie biologique, immuable et universelle, dans laquelle les individus sont classés en deux groupes (« homme »/« femme »). Le genre est défini notamment comme un système socialement construit de bicatégorisation hiérarchisée entre les sexes. Depuis les années 1980, les recherches en archéologie se sont approprié avec plus ou moins de succès ces définitions. En bioarchéologie, le sexe est conceptualisé comme « une vérité inébranlable, une essence fixe, un fait observable2. » Les premières études sur la question du genre en archéologie tendent également vers cette distinction : le sexe est une catégorie biologique fixe, tandis que le genre est une construction sociale variable dans le temps et l’espace, « une manifestation physique des différences [naturelles] entre hommes et femmes3 ». En archéologie funéraire, une confusion subsiste entre le sexe et le genre4, qui peuvent dès lors parfois être considérés comme synonymes5, et « bien trop souvent les chercheurs et chercheuses établissent un lien rapide et réducteur entre le sexe et le genre dans leurs interprétations, en ayant conscience ou non de l’amalgame6 ». Pour la période mérovingienne, le « genre » est encore fréquemment employé comme « un simple substitut, marqueur de commentaires d'apparence flatteuse mais trompeuse sur les femmes », le mot « femmes » étant par ailleurs considéré comme une catégorie invariable7.

  • 8 Butler 1990, 1993 et 2004.
  • 9 Entre autres : Geller 2008 et 2009 ; Ghisleni et al. 2016 ; Halsall 2020 ; Hollimon 2006 ; Joyce 2 (...)
  • 10 Geller 2008, p. 114.
  • 11 Moen 2019, p. 217.

3Séparer le sexe et le genre n’est pas si simple. À côté de ces travaux et dans la lignée notamment des écrits de Judith Butler8, des recherches récentes en archéologie invitent à démystifier le sexe comme entité figée et à dépasser le modèle binaire du sexe et du genre9.Pour la question du sexe, Pamela Geller propose d’envisager le corps, et par extension le sexe, en termes de fluidité et de construction, plutôt qu’en matière de dualité stricte10. Il n’existe en effet pas une seule manière de déterminer le sexe, selon que l’on se base sur des critères morphologiques, chromosomiques, hormonaux, etc. tout comme il existe des variations au sein même de cette catégorie de sexe qui peinent à être reconnues (les personnes intersexes par exemple). Pour le genre, Marianne Moen indique que concevoir le genre comme une expression de quelque chose de finalement « naturel » (le sexe) et uniquement de manière binaire est réducteur. Cela impose des limitations sur notre manière d’appréhender les vestiges matériels, crée des attentes vis-à-vis de ce matériel et façonne par conséquent largement notre compréhension et nos interprétations des sociétés du passé11. L’intersexuation et la non-binarité ont ainsi fait l’objet de recherches au sein des sociétés d’Amérique du Nord (Hollimon 2006 ; Walley 2019), de la Méditerranée néolithique (Tjahjadi 2020) et de la Rome antique (Power 2020) par exemple. Les réflexions menées sur les sépultures 137 et 260 de la nécropole mérovingienne de Bossut-Gottechain se rattachent à ces études.

Les tombes 137 et 260 de la nécropole mérovingienne de Bossut-Gottechain

  • 12 Vrielynck 2007 et 2008 ; Vanmechelen et Vrielynck 2009.

4Découverte en 2002 à la suite de sondages d’évaluation réalisés sur le tracé de la Nationale 25, la nécropole mérovingienne de Bossut-Gottechain est située dans le bassin de l’Escaut, à flanc de vallée entre les cours d’eau du Train et du Lambais, dans la commune de Grez-Doiceau. Elle a été en activité pendant approximativement deux siècles, du dernier quart du ve siècle au troisième quart du viie siècle apr. J.‑C. Composée de 437 tombes, elle compte parmi les plus grands cimetières mérovingiens fouillés en Belgique12.

  • 13 Legoux et al. 2016.
  • 14 Legoux et al. 2016.

5Au sein de cette nécropole, deux sépultures se détachent du lot de par leur mobilier funéraire. Il s’agit des tombes 137 et 260. L’intérieur du cercueil en bois de la tombe 137 a révélé un matériel funéraire riche et diversifié (fig. 1 et 2) : quatre céramiques dont une assiette en dérivée de terre sigillée et trois vases biconiques, une pointe de lance en fer, une hache, une lame en fer, une plaque-boucle de ceinture en alliage cuivreux, un trousseau de trois clefs en fer, un collier de perles, une aiguille ou une épingle en alliage de cuivre et une aumônière renfermant notamment un silex et un ensemble de petits objets en métal (couteau, briquet, fiche à bélière, crampon). Bien que la typologie de la plaque-boucle de ceinture indique davantage une datation au Mérovingien ancien 3 – Mérovingien récent 1 (520/30-560/7013), la position sur le site, la céramique ainsi que la hache suggèrent plutôt une datation de la sépulture au Mérovingien ancien 2. La tombe 260 comporte moins de matériel que la première (fig. 1) : quatre céramiques biconiques, une lance en fer, un « bouton » décoré en alliage de cuivre (tête de rivet de fourreau ou de scramasaxe ?) et un collier de perles dont quatre en cristal de roche et une en verre millefiori. Elle a été réouverte ou pillée anciennement, mais aucune fosse n’était clairement visible lors de la fouille. Son emplacement sur le site ainsi que le mobilier fixent la datation au Mérovingien récent 2 (630/40-660/7014).

Figure 1 : Cimetière mérovingien de Bossut-Gottechain. Plans des tombes 137 et 260

Figure 1 : Cimetière mérovingien de Bossut-Gottechain. Plans des tombes 137 et 260

Tombe 137 : 1. Collier de perles. 2. Hache. 3. Lance. 4. Plaque-boucle de ceinture et aumônière. 5. Aiguille/Épingle en alliage de cuivre. 6. Trois clefs. 7. Indéterminé. 8. Trois pots biconiques. 9. Assiette en céramique sigillée. Tombe 260 : 1. Collier de perles. 2. Lance. 3. « Bouton » en alliage de cuivre. 4. Quatre pots biconiques

DAO : O. Vrielynck, ©AWAP

Figure 2 : Mobilier de la tombe 137

Figure 2 : Mobilier de la tombe 137

Cliché : R. Gilles, ©AWAP

  • 15 Vrielynck 2007.

6Dans les deux cas, les squelettes n’ont été que très partiellement conservés en raison à la fois des nombreuses bioturbations, de l’acidité du sol, des variations d’humidité et des polluants15. Les ossements de la sépulture 137 n’étaient déjà que peu visibles au moment de la fouille. Deux ensembles de fragments d’émail dentaire correspondant aux deux mâchoires ont été dégagés. Les emplacements du crâne et de la colonne vertébrale étaient faiblement matérialisés par une couche de limon argileux brun foncé et de limon jaune pâle. Les autres traces (bassin, os longs ?) étaient incertaines. Concernant la tombe 260, le constat est identique. Une vingtaine de dents a pu être prélevée, ainsi que quelques fragments d’os et une masse de matière osseuse au niveau du bassin. Deux os longs croisés ont été identifiés derrière la tête. En raison de la présence de ceux‑ci, les hypothèses d’une tombe à double inhumation ou d’une réduction avec réoccupation avaient été avancées, mais les dimensions du cercueil et les nombreuses perturbations internes plaident en faveur d’une inhumation unique, comme c’est le cas partout ailleurs sur le site. Les vêtements n’ont pas été préservés.

7Ces deux tombes présentent un assemblage de mobilier funéraire atypique. Les autres sépultures du site dont le matériel a été entièrement préservé comportent en général soit des armes (épées, bouclier, hache, scramasaxe, fer de lance, pointe de flèche) et/ou d’autres objets usuels (aumônière, briquet, silex), soit des éléments de parure (fibule, anneau, bague, pendentif, collier de perles), de fixation (fibule, boucle de chaussure) et/ou encore de transport (châtelaine, coffret, sacoche). Ces deux catégories de mobilier ont traditionnellement été employées pour définir le sexe des défunt·e·s : « masculin » pour l’une, « féminin » pour l’autre. Or, les tombes 137 et 260 renferment ces deux ensembles de matériel, à côté de plusieurs autres artefacts non genrés (céramique, couteau). Cette configuration incite dès lors à se questionner sur l’identité personnelle de ces deux défunt·e·s, la « valeur genrée » attribuée à certains objets et la catégorisation binaire des sexes et des genres en archéologie.

L’identité personnelle des individus des tombes 137 et 260

  • 16 Belard 2014, p. 75 ; Nelson 2004, p. 3-5.
  • 17 Blanchard 2020, p. 65 et 69.
  • 18 Belard 2015, p. 24.
  • 19 Arnold 1995, p. 153-154 ; Belard 2014, p. 256 ; Spector et Whelan 1991, p. 69-70 ; Sørensen 2000, (...)
  • 20 Barbiera 2010, p. 123-155 ; Effros 2004, p. 165-184 ; Effros 2016, p. 83 ; Halsall 1996, p. 1-24 ; (...)

8En archéologie funéraire, nous identifions le sexe morphologique, dans de rares cas génétique, du ou de la défunt·e à partir de son squelette, mais il nous est par contre impossible de le déterminer par le biais de son matériel, car cela reviendrait à dire que « l’homme » est par essence viril et « la femme » féminine16 et que l’identité du ou de la défunt·e est automatiquement liée au mobilier déposé dans sa tombe17. En revanche, ces artefacts nous permettent d’examiner, ou tout du moins envisager, la question des « effets matériels du genre »18, c’est-à-dire les catégories d’objets employées par les vivants d’une communauté donnée pour expliciter les différences de genre19. Pour le reste, le genre n’est pas l’unique élément à prendre en compte. Le mobilier funéraire recouvrant plusieurs sens, ce paramètre doit être combiné avec d’autres aspects tels que l’âge, le statut social ou l’ethnicité20.

  • 21 Blanchard 2020, p. 67.
  • 22 Effros 2003, p. 99-100 et 154-163 ; Effros 2016, p. 85.
  • 23 Lucy 1977 ; Effros 2016, p. 85 ; Halsall 2016.
  • 24 Whelan 1995, p. 58 ; Nelson 2004, p. 43.
  • 25 Effros 2003, p. 100.
  • 26 Belard 2014, p. 76 ; Belard 2015, p. 23-26 ; Belard 2020, p. 25-27.

9En archéologie mérovingienne, les études anthropologiques ont pendant longtemps été influencées par les artefacts funéraires, notamment parce que, comme le note Clara Blanchard, de nombreux rapports de fouilles de nécropoles mérovingiennes restent sans étude anthropologique21. Bonnie Effros indique que ce biais méthodologique était d’autant plus récurrent pour les cas où une « irrégularité » était constatée, entre autres lors de la découverte d’ossements humains identifiés comme ceux d’une femme, associés à des armes22. Dans ce type de cas, il n’était pas rare qu’un rejet des conclusions anthropologiques soit constaté et que des appellations telles que « troisième genre », « travesti » ou « homosexuel » soient employées23. Pour pallier ce problème, Mary Whelan conseille de se concentrer avant tout sur les catégories d’objets enterrés avec le ou la défunt·e avant de considérer son sexe, afin d’éviter de recréer inconsciemment les arrangements genrés actuels24. Effros25 propose des études en double aveugle à la fois des restes humains et du matériel funéraire couplées à des analyses ADN permettant dans un même temps un contrôle des anciennes données et un examen des nouvelles. Par rapport au mobilier, Chloé Belard suggère enfin de s’interroger sur la représentation d’un même objet au sein des ensembles sépulcraux des hommes et des femmes afin de pouvoir, notamment, déterminer et nuancer les critères indicatifs des genres masculin, féminin ou autre26.

  • 27 Vrielynck 2007, p. 99.
  • 28 Vrielynck 2007, p. 99-100.
  • 29 Vanmechelen et Vrielynck 2009.
  • 30 Vrielynck 2008, p. 358.
  • 31 Voir notamment Longueville 2007.

10Dans le cas des tombes 137 et 260, nous ne pouvons appliquer ces méthodes. Le sexe morphologique comme génétique des défunt·e·s nous est inaccessible, car les squelettes n’ont pas été préservés, si ce n’est quelques fragments d’émail dentaire inexploitables. L’emplacement et le positionnement des sépultures nous apportent des renseignements de nature strictement chronologique, le développement de la nécropole s’étant effectué de manière centrifuge27. Quant aux dimensions des fosses (moyennes) et aménagements internes et externes (non préservés), ils ne nous donnent que peu d’informations sur le statut social des défunt·e·s. À Bossut-Gottechain, les sépultures les plus volumineuses sont généralement celles appartenant aux individus les plus aisés. Parmi celles‑ci, seules trois tombes (86, 250 et 300) comportaient des aménagements extérieurs (trous de poteaux), mais leur rôle peut difficilement être déterminé28. D’autres tombes sont privilégiées par le dépôt d’objets rares tels qu’une épée, un bouclier, un récipient en verre, un bassin en bronze29. La sépulture 146, celle de la « Dame » de Grez-Doiceau, est la tombe la plus somptueuse du site et renfermait plus d’une vingtaine d’artefacts en matériaux divers, dont des bijoux en or, des récipients en métal (bassin en alliage de cuivre, seau luxueux en bois à cerclage en fer) et en verre (gobelet campaniforme), un couteau à manche en bois recouvert d’une feuille d’or, etc30. En ce qui concerne les tombes 137 et 260, nous aurions donc plutôt affaire à des individus d’un statut social sensiblement moins élevé que ceux des tombes 86, 146, 250 et 30031. La tombe 260 ayant possiblement été pillée, toute certitude à son sujet demeure exclue. Le matériel de la tombe 137 confirme néanmoins cette interprétation. La position, le nombre, la qualité et la diversité des objets entrent dans les standards de la nécropole. La tombe 137 est cependant une des trois seules tombes du cimetière – dont fait également partie la tombe 260 – pourvues de quatre céramiques. Les autres en comptent en moyenne une à deux.

  • 32 Halsall 2010a, p. 323-356 ; Halsall 2010b, p. 357-381.
  • 33 Halsall 2020 ; Blanchard 2020.
  • 34 Nice 2008, p. 132-133.
  • 35 Barbiera 2010, p. 153-155.
  • 36 Gartner 2017, p. 110.
  • 37 Kars et al. 2016, p. 153-154, 187 et 436-437.
  • 38 Gartner 2017, p. 116.
  • 39 Halsall 1995, p. 78-94 ; Halsall 2010c, p. 315-322 ; Halsall 2016.
  • 40 Halsall 2020, p. 165.
  • 41 De Haas et Theuws 2013, p. 234-237.
  • 42 Theuws et Kars 2017, p. 474-475.
  • 43 Effros 2016, p. 85 ; Hills et Lucy 2013, p. 69.
  • 44 Effros 2016, p. 85 ; Ford 2003, p. 64.
  • 45 Effros 2016, p. 85.

11Pour revenir à la question du genre, le cas des sépultures 137 et 260 demeure intéressant à soulever. En ce qui concerne la période mérovingienne, les exemples d’hommes ou de femmes enterré·e·s avec des objets corrélés au genre féminin pour les premiers, masculin pour les secondes, et attestés par les études anthropologiques sont rarissimes dans la littérature32. Il en est de même pour les cas de matériel mixte au sein d’une même tombe. Les questions de non-binarité, fluidité de genre et intersexuation sont également très peu envisagées33. Une fibule aviforme et constituée d’une feuille d’or fixée sur une platine en bronze a été découverte dans une sépulture non pillée d’un homme de la nécropole mérovingienne de Goudelancourt-lès-Pierrepont34. Un glissement inverse peut être observé en Italie et en Slovénie au cours du ve siècle où des fibules dites masculines ont été portées par des femmes35. Quelques exemples de broches mises au jour dans des tombes d’hommes sont également à signaler en Allemagne36. Un collier de perles a également été trouvé dans la tombe d’un adulte, probablement un homme, du cimetière mérovingien d’Obbicht-Oude Molen. Dans ce cas, les indicateurs du sexe morphologique sont ambigus étant donné le mauvais état de conservation du squelette. Seuls quelques morceaux du crâne et une partie de la mandibule ont été préservés37. Des analyses anthropologiques et génétiques ont indiqué que les tombes 26 du site de Straubing et 292 de celui de Sindelsdorf appartiennent à des hommes inhumés avec des bijoux38. Un autre cas est attesté pour la tombe 32 du cimetière d’Ennery, dans laquelle le défunt portait également des vêtements dits féminins39. Dans ses écrits, Grégoire de Tours relate l’histoire d’une personne nommée Poitevin qui avait dû comparaître devant le tribunal de la Sainte-Croix, car « il » avait pour habitude de revêtir des habits de femme. À son sujet, Guy Halsall note « que Poitevin ait vécu sa vie en tant que femme ou en tant qu’homme habillé en femme est impossible à dire40. » Du point de vue de l’armement, la sépulture d’une femme de la nécropole de Posterhold-Achterste Voortst renfermait un scramasaxe41. Dans le complexe funéraire de Saint-Servatius à Maastricht, une hache en fer a été mise au jour dans la tombe d’un individu de sexe féminin. Il n’est cependant pas certain qu’elle appartienne à la tombe42. En Angleterre à la même époque, la présence d’armes dans des tombes de femmes est davantage courante. À Spong Hill, deux femmes ont été enterrées avec des épées43. Un cas est également référencé à Stretton-on-Fosse44. Des lances et des boucliers ont aussi été identifiés dans un peu moins d’une soixantaine de sépultures de femmes provenant d’une série de 56 cimetières du haut Moyen Âge45. Les exemples sont épars, mais bien présents.

Conclusion

12En l’absence de possibilité d’étude anthropologique et d’analyses ADN, le cas des tombes 137 et 260 ne pourra jamais être résolu. Il demeure impossible de préciser le sexe et le genre des individus en question. D’un point de vue statistique, le nombre de sépultures atypiques dans cette nécropole n’indique pas la présence d’un troisième genre dans la société mérovingienne. La possibilité d’individus de sexe masculin enterrés avec des éléments de parure ou de personnes de sexe féminin inhumées avec des armes n’est cependant pas à écarter. Par ailleurs, le genre chez les mérovingien·ne·s ne se basait peut-être pas uniquement sur le mobilier placé dans les sépultures et il ne se pensait pas forcément de manière strictement binaire.

13Ces deux exemples nous permettent de rappeler la nécessité d’abandonner les généralisations, les suppositions et les jugements essentialistes et androcentriques. Un réexamen des acquis, un changement des paradigmes et la mise en place de nouveaux questionnements permettront d’envisager avec nuance et prudence l’identité personnelle des mérovingien·ne·s dans toute sa variabilité.

Haut de page

Bibliographie

Arnold B. 1995, « ‘Honorary males’ or women of substance? Gender, status, and power in Iron-Age Europe », Journal of European archaeology 3/2, p. 153‑168.

Arnold B. 2007, « Gender and archaeological mortuary analysis », inS.M. Nelson (éd.), Women in Antiquity. Theoretical Approaches to Gender and Archaeology, Walnut Creek, p. 107‑140.

Barbiera I. 2010, « Le dame barbare e i loro invisibili mariti: le trasformazioni dell’identità di genere nel v secolo », in P. Delogu et S. Gasparri (éd.), Le transformazioni nel v secolo, Turnhout, p. 123‑155.

Belard C. 2014, Les femmes en Champagne durant l’âge du Fer et la notion de genre en archéologie funéraire, Thèse de doctorat, École pratique des hautes études (inédit).

Belard C. 2015, « La notion de genre ou comment problématiser l’archéologie funéraire », Nouvelles de l’Archéologie 140, p. 23‑27.

Belard C. 2020, « Genre, corps, sexe… et matérialité : quand les sciences sociales questionnent l’objet “féminin” ou “masculin” en archéologie », in I. Algrain (éd.), Archéologie du genre. Construction sociale des identités et culture matérielle, Bruxelles, p. 21‑40.

Blanchard C. 2020, « Pratiques funéraires, mobilier funéraire et genre : état des lieux des études mérovingiennes dans le bassin parisien », in I. Algrain (éd.), Archéologie du genre. Construction sociale des identités et culture matérielle, Bruxelles, p. 61‑72.

Butler J. 1990, Gender Trouble: Feminism and the Subversion of Identity, New York.

Butler J. 1993, Bodies That Matter: On the Discursive Limits of ‘Sex’, New York.

Butler J. 2004, Undoing Gender, New York.

Conkey M.C. et Spector J.D. 1984, « Archaeology and the Study of Gender », Advances in Archaeological Method and Theory 7, p. 1‑38.

De Haas M.V. et Theuws F.C.J.W. 2013, The Merovingian cemetery of Posterholt-Achterste Voorst, Bonn.

Díaz-Andreu M. 2005, « Gender Identity », in M. Dìaz-Andreu, S.J. Lucy, S. Babic et D. Edwards (éd.), The Archaeology of Identity: Approaches to Gender. Age, Status, Ethnicity and Religion, Londres, p. 13‑42.

Effros B. 2000, « Skeletal Sex and Gender in Merovingian Mortuary Archaeology », Antiquity 74, p. 632‑639.

Effros B. 2003, Merovingian Mortuary Archaeology and the Making of the Early Middle Ages, Berkeley, p. 98‑100.

Effros B. 2004, « Dressing Conservatively: Women’s Brooches as Markers of Ethnic Identity? », in L. Brubaker et J.H.M. Smith (éd.), Gender and the Transformation of the Roman World: Women, Men and Eunuchs in Late Antiquity and After, 300–900 CE, Cambridge, p. 165‑184.

Effros B. 2016, « Peur du genre ? Oublier les Amazones pour mieux connaître les femmes du haut Moyen Âge », Bulletin de liaison de l’Association française d’archéologie mérovingienne 40, p. 83‑89.

Gartner 2017, « Female Warriors and ‘cross-dressing’ in Early Medieval Bavaria? Some critical comments », Archeologické rozhledy 69, p. 109–120.

Geller P. 2008, « Conceiving sex. Fomenting a feminist bioarchaeology », Journal of Social Archaeology 8/1, p. 113‑138.

Geller P. 2009, « Identity and Difference: Complicating Gender in Archaeology », Annual Review of Anthropology 38, p. 65‑81.

Ghisleni L., Jordan A.M. et Fioccoprile E. 2016, « Introduction to ‘binary binds’: Deconstructing sex and gender dichotomies in archaeological practice », Journal of Archaeological Method and Theory 23/3, p. 765‑787.

Gilchrist R. 1999, Gender and archaeology: Contesting the past, Londres.

Halsall G. 1995, Settlement and Social Organization. The Merovingian Region of Metz, Cambridge.

Halsall G. 1996, « Female Status and Power in Early Medieval Central Austrasia: The Evidence », Early Medieval Europe 5/1, p. 1‑24.

Halsall G. 2004, « Gender and the End of Empire », Journal of Medieval and Early Modern Studies 34/1, p. 17‑39.

Halsall G. 2010a, « Material culture, sex, gender and transgression in sixth-century Gaul: Some reflections in the light of recent archaeological debate », in G.Halsall, Cemeteries and Society in Merovingian Gaul: Selected Studies in History and Archaeology. 1993–2009, Leyde, p. 323‑356.

Halsall G. 2010b, « Medieval Masculinities », in G. Halsall, Cemeteries and Society in Merovingian Gaul: Selected Studies in History and Archaeology. 1993–2009, Leyde, p. 357‑381.

Halsall G. 2010c, « Commentary Five: Grave-Goods, Female Status and the Cemetery of Ennery », in G. Halsall, Cemeteries and Society in Merovingian Gaul: Selected Studies in History and Archaeology. 1993-2009, Leyde, p. 315‑322.

Halsall G. 2016, Classical Gender in Deconstruction, disponible sur : https://edgyhistorian.blogspot.be/2015/09/classical-gender-in-deconstruction.html [consulté en janvier 2021].

Halsall G. 2020. « Gender in Merovingian Gaul », in B. Effros et I. Moreira (éd.), The Oxford Handbook of the Merovingian World, Oxford, p. 164‑185.

Härke H. 1989, « Knives in Early Saxon Burials: Blade Lengh and Age at Death », Medevial Archaeology 33, p. 144‑148.

Hills C. et Lucy S.J. 2013, Spong Hill IX: chronology and synthesis, Cambridge.

Hollimon S. 2006, « The Archaeology of Nonbinary Genders in Native North American Societies », in S.M. Nelson (éd.), Handbook of Gender in Archaeology, Walnut Creek, p. 435‑450.

Joyce R.A. 2008, Ancient Bodies, Ancient Lives: Sex, Gender, and Archaeology, New York.

Kars M., Theuws F. et De Haas M. 2016, The Merovingian cemeteries of Sittard-Kemperkoul, Obbicht-Oude Molen and Stein-Groote Bongerd, Bonn.

Legoux R., Périn P. et Vallet F. 2016, Chronologie normalisée du mobilier funéraire mérovingien entre Manche et Lorraine, 4e édition, Saint-Germain-en-Laye.

Longueville S. de 2007, « Interprétation des contextes funéraires. Principes d’analyse des critères associés à la définition des tombes dites privilégiées », in L. Verslype (dir.), Villes et campagnes en Neustrie. Sociétés – Économies – Territoires – Christianisation, actes des XXVe Journées internationales d’archéologie mérovingienne de l’AFAM, Montagnac, p. 103‑120.

Lucy S.J. 1977, « Housewives, Warriors and Slaves? Sex and Gender in Anglo-Saxon Burials », in J. Moore et E. Scott (éd.), Invisible Peoples and Processes: Writing Gender and Sexuality Into European Archaeology, Londres, p. 150‑168.

Lucy S.J. 2005, « The archaeology of age », in M. Díaz-Andreu et al., The Archaeology of Identity: Approaches to Gender, Age, Status, Ethnicity and Religion, Londres, p. 43‑66.

Moen M. 2019, « Gender and Archaeology. Where are we now? », Archaeologies 15/3, p. 206‑226.

Nelson S.M. 2004, Gender in archaeology. Analyzing Power and Prestige, Plymouth.

Nice A. 2008, « Les objets de parure », Revue archéologique de Picardie. Numéro spécial 25/1, p. 133‑166.

Power M. 2020, « Non-Binary and Intersex Visibility and Erasure in Roman Archaeology », Theoretical Roman Archaeology Journal 3, art. 11.

Sofaer J.R. 2009, « Gender, Bioarchaeology and Human Ontogeny », The Social Archaeology of Funerary Remains 1, p. 155‑167.

Sørensen M.L.S. 2000, Gender archaeology, Cambridge.

Spector J.D. et Whelan M.K. 1991, « Incorporating gender into archaeology courses », in S. Morgan (éd.), Gender and Anthropology, Washington, p. 65‑94.

Theuws F. et Kars M. 2017, The Saint-Servatius Complex in Maastricht. The Vrijthof excavations (1969–1970), Bonn.

Tjahjadi J. 2020, « Beyond Adam and Eve. Supra-binary and Non-binary Representations and Bodies in the Mediterranean Neolithic Period », Young Anthropology–Undergraduate Student Journal of Anthropology 2, p. 22‑28.

Vanmechelen R. et Vrielynck O. 2009, « Bossut-Gottechain et Haillot (Belgique) : deux cimetières mérovingiens, deux expressions de la sépulture privilégiée », in A. Alduc-Le Bagousse (dir.), Inhumations de prestige ou prestige de l’inhumation ?, Caen, p. 23‑67.

Vrielynck O. 2007, « La nécropole mérovingienne de Grez-Doiceau (Brabant wallon – Belgique) », in L. Verslype (dir.), Villes et campagnes en Neustrie, actes des 25e journées internationales d’Archéologie mérovingienne de l’AFAM, p. 97‑102.

Vrielynck O. 2008, « La “Dame” de Grez-Doiceau (Belgique) », in J.‑J. Aillagon (dir.), Rome et les Barbares. La naissance d’un nouveau monde, Venise, p. 358‑359.

Walley M. 2019, Incorporating Nonbinary Gender Into Inuit Archaeology: Oral Testimony and Material Inroads, New York-Londres.

Whelan M.K. 1995, « Beyond Heart and Home on the Range: Feminist Approaches to Plains Archaeology », in P. Duke et M. C. Wilson (éd.), Beyond Subsistence: Plains Archaeology and Postprocessual Critique, Tuscaloosa, p. 46‑65.

Haut de page

Notes

1 Arnold 2007, p. 107-140 ; Belard 2014, p. 22-25 ; Conkey et Spector 1984, p. 3-19 ; Effros 2000, p. 632-636.

2 Geller 2008, p. 115.

3 Gilchrist 1999, p. 9 ; Moen 2019, p. 217.

4 Díaz-Andreu 2005, p. 37-39.

5 Geller 2008, p. 117.

6 Geller 2008, p. 115.

7 Halsall 2020, p. 165.

8 Butler 1990, 1993 et 2004.

9 Entre autres : Geller 2008 et 2009 ; Ghisleni et al. 2016 ; Halsall 2020 ; Hollimon 2006 ; Joyce 2008 ; Moen 2019 ; Power 2020 ; Sofaer 2009.

10 Geller 2008, p. 114.

11 Moen 2019, p. 217.

12 Vrielynck 2007 et 2008 ; Vanmechelen et Vrielynck 2009.

13 Legoux et al. 2016.

14 Legoux et al. 2016.

15 Vrielynck 2007.

16 Belard 2014, p. 75 ; Nelson 2004, p. 3-5.

17 Blanchard 2020, p. 65 et 69.

18 Belard 2015, p. 24.

19 Arnold 1995, p. 153-154 ; Belard 2014, p. 256 ; Spector et Whelan 1991, p. 69-70 ; Sørensen 2000, p. 48.

20 Barbiera 2010, p. 123-155 ; Effros 2004, p. 165-184 ; Effros 2016, p. 83 ; Halsall 1996, p. 1-24 ; Halsall 2004, p. 25-32 ; Härke 1989, p. 144-148 ; Lucy 2005, p. 43-66 ; Sørensen 2000, p. 76-95.

21 Blanchard 2020, p. 67.

22 Effros 2003, p. 99-100 et 154-163 ; Effros 2016, p. 85.

23 Lucy 1977 ; Effros 2016, p. 85 ; Halsall 2016.

24 Whelan 1995, p. 58 ; Nelson 2004, p. 43.

25 Effros 2003, p. 100.

26 Belard 2014, p. 76 ; Belard 2015, p. 23-26 ; Belard 2020, p. 25-27.

27 Vrielynck 2007, p. 99.

28 Vrielynck 2007, p. 99-100.

29 Vanmechelen et Vrielynck 2009.

30 Vrielynck 2008, p. 358.

31 Voir notamment Longueville 2007.

32 Halsall 2010a, p. 323-356 ; Halsall 2010b, p. 357-381.

33 Halsall 2020 ; Blanchard 2020.

34 Nice 2008, p. 132-133.

35 Barbiera 2010, p. 153-155.

36 Gartner 2017, p. 110.

37 Kars et al. 2016, p. 153-154, 187 et 436-437.

38 Gartner 2017, p. 116.

39 Halsall 1995, p. 78-94 ; Halsall 2010c, p. 315-322 ; Halsall 2016.

40 Halsall 2020, p. 165.

41 De Haas et Theuws 2013, p. 234-237.

42 Theuws et Kars 2017, p. 474-475.

43 Effros 2016, p. 85 ; Hills et Lucy 2013, p. 69.

44 Effros 2016, p. 85 ; Ford 2003, p. 64.

45 Effros 2016, p. 85.

Haut de page

Table des illustrations

Titre Figure 1 : Cimetière mérovingien de Bossut-Gottechain. Plans des tombes 137 et 260
Légende Tombe 137 : 1. Collier de perles. 2. Hache. 3. Lance. 4. Plaque-boucle de ceinture et aumônière. 5. Aiguille/Épingle en alliage de cuivre. 6. Trois clefs. 7. Indéterminé. 8. Trois pots biconiques. 9. Assiette en céramique sigillée. Tombe 260 : 1. Collier de perles. 2. Lance. 3. « Bouton » en alliage de cuivre. 4. Quatre pots biconiques
URL http://journals.openedition.org/frontieres/docannexe/image/819/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 332k
Titre Figure 2 : Mobilier de la tombe 137
Crédits Cliché : R. Gilles, ©AWAP
URL http://journals.openedition.org/frontieres/docannexe/image/819/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 2,8M
Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Laura Mary, « Déstabiliser la binarité en archéologie : le cas des tombes 137 et 260 de la nécropole mérovingienne de Bossut-Gottechain »Frontière·s [En ligne], 5 | 2021, mis en ligne le 15 décembre 2021, consulté le 16 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/frontieres/819 ; DOI : https://doi.org/10.35562/frontieres.819

Haut de page

Auteur

Laura Mary

Archéologue, Recherches et Prospections archéologiques a.s.b.l., projet Paye ta Truelle

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search