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Introduction

Les études sur le genre en archéologie, histoire et histoire de l’art
Introduction. Gender Studies in Archaeology, History and Art History
Loubna Ayeb et Élise Pampanay

Texte intégral

  • 1 Bien que plus largement répandues chez les historien·ne·s, voir notamment les travaux de Sandra Bo (...)
  • 2 Il convient de différencier le « genre » en tant qu’identité individuelle et le « genre/gender » c (...)
  • 3 Selon l’expression du sociologue Stanley Cohen « moral panic » (Cohen 1972, p. 9). À l’heure où no (...)
  • 4 Daumas 2016.
  • 5 Voir, notamment, la une du Figaro Magazine du 12/11/2021 : « Antiracisme, idéologie LGBT+, décolon (...)
  • 6 Voir bibliographie finale de cette introduction, ainsi que le projet Eurykleia qui rassemble de no (...)
  • 7 Voir par exemple le site Internet Musea, musée virtuel sur l’histoire des femmes et du genre, créé (...)

1Encore peu répandues en France, notamment chez les archéologues spécialistes de l’Antiquité et du Moyen-Âge1, les études sur le genre2 sont régulièrement accusées de saper les fondements de la société, voire de la civilisation, et de vouloir pervertir les enfants, provoquant ainsi des « paniques morales »3 à répétition. Il demeure parfois encore une résistance institutionnelle à pérenniser ces problématiques dans les centres de recherches et universités françaises. La polémique prend même parfois un tour politique comme quand, en 2016, la région Île-de-France, présidée par Valérie Pécresse, décide de ne plus financer les doctorats d’études sur le genre4. Ces résistances françaises se font aussi plus largement à l’encontre de la pluralité des identités et orientations sexuelles, qualifiées à tort par certains médias d’« idéologie » dans des prises de position récentes5. Il faut cependant noter que de plus en plus d’universités proposent des masters et doctorats en études sur le genre (Lyon 2, Sorbonne, Paris 8, Nantes, Rennes 2, etc.) dans plusieurs disciplines (histoire, sociologie, lettres), accompagnés de postes d’enseignant·e·s-chercheur·euse·s spécialisé·e·s dans ces thématiques. Si le sujet semble également abordé ces derniers temps dans de nombreux travaux universitaires6, sites internet7 et conférences, ce n’est pas parce qu’il est « tendance », mais parce que la communauté scientifique prend aujourd’hui toute la mesure du critère des genres pour interroger les différentes pratiques culturelles, que l’on se situe dans une perspective strictement historique ou davantage dans une histoire des représentations.

  • 8 Voir notamment Mead 1935 ; Ortner et Whitehead 1981 ; Oakley 1972.
  • 9 Voir Scott 1988 ; Duby et Perrot 1991.

2Ce domaine de recherche n’est pourtant pas récent, puisque les études sur le genre en tant que discipline scientifique et académique se sont développées aux États-Unis durant la première moitié du xxe siècle. Nées de la sociologie et de l’anthropologie8, développées par les courants féministes qui en proposent une approche critique, elles prennent ensuite pied dans les disciplines de l’histoire et de l’archéologie9. Ces études étaient à l’origine centrées sur l’histoire des femmes et, comme l’écrivent Georges Duby et Michelle Perrot dans leur introduction au premier volume de l’Histoire des femmes en occident, ont subi le même sort en matière d’invisibilisation :

  • 10 Duby 2002, p. 18‑19.

Lorsque, à la fin du xixe siècle, l’histoire positiviste s’organise comme discipline universitaire éprise de rigueur, elle exclut doublement les femmes : de son champ, puisqu’elle se voue au public et au politique ; de son écriture, puisque cette profession leur est fermée : métier d’hommes qui écrivent l’histoire des hommes, présentée comme universelle (…). Objet frivole, les femmes sont abandonnées aux amateurs de biographies pieuses ou scandaleuses, ou d’histoire anecdotique (…). Animée d’abord du désir de rendre visible, cette histoire [l’histoire des femmes, NDLR] est devenue [depuis les premiers travaux dans les années 60‑70, NDLR] beaucoup plus problématique, moins purement descriptive et plus relationnelle. Au premier plan de ses préoccupations, elle met d’abord le Gender, à savoir la relation entre les sexes, non pas inscrits dans l’éternité d’une introuvable nature, mais produits d’une construction sociale qu’il importe justement de déconstruire10.

  • 11 Scott 1986.
  • 12 Scott 1988, p. 141.
  • 13 Zancarini-Fournel 2010, p. 213‑214.
  • 14 Butler 1990.
  • 15 Butler 2005.

3L’un des articles fondateurs dans la définition académique et la problématisation du concept de genre est celui de l’historienne américaine Joan Scott, publié aux États-Unis en 198611 puis traduit et publié en France en 1988 avec le titre « Genre : une catégorie utile de l’analyse historique », et qui définit le genre comme un « élément constitutif des rapports sociaux fondé sur des différences perçues entre les sexes [et] une façon première de signifier les rapports de pouvoirs12 ». Cet article se détache des précédentes approches descriptives pour introduire une approche constructiviste du genre, et permet ainsi le développement « d’une lecture sexuée des évènements historiques, l’histoire de la construction du masculin et du féminin, et une histoire relationnelle du rapport entre les hommes et les femmes13 ». Un autre ouvrage pionnier, Gender trouble: feminism and the subversion of identity, de Judith Butler, paru en 199014 aux États-Unis et traduit en France en 200515, « invite à penser hors de la dichotomie du masculin-féminin et de l’hétérosexualité ». Cet ouvrage fait entrer les approches queer dans les sphères d’études sur le genre. Comme le présente Irène Jami :

  • 16 Jami 2008, p. 215.

Gender Trouble associe à la démarche généalogique et antinaturaliste l’introduction de la notion de performativité du genre ; théorise l’identité comme dialectique, en construction permanente ; présente les identités homosexuelle et hétérosexuelle comme instables, et désigne la parodie, exemplifiée dans le drag queen, comme mode de subversion. À ce titre, il a constitué une précieuse boîte à outils pour la théorie queer naissante16.

  • 17 Lauretis 1987 et 1991. Le terme « queer » est avant cela employé par Gloria Anzaldúa dans un texte (...)
  • 18 Beatriz Preciado, intervention en juin 1999 à Beaubourg, voir Bourcier 2001, p. 195 ; Jami 2008, p (...)
  • 19 Rubin 1984.
  • 20 Roulston 2016.
  • 21 Herdt 1996.
  • 22 Rivera-Garza 1996.
  • 23 Ringrose 1996.
  • 24 Trumbach 1996.
  • 25 Grémaux 1996.
  • 26 Besnier 1996.
  • 27 Herdt 1996.
  • 28 Nanda 1996.
  • 29 Roscoe 1996.

4La « théorie queer » en tant qu’outil académique s’est développée dans les années 1980-1990. L’expression elle-même – en anglais queer theory – est due à Teresa de Lauretis17, qui a proposé de déconstruire les identités de sexe et de genre, afin de proposer une « nouvelle lecture des différences et des identités sexuelles, désormais comprises à travers les effets de la performance du genre et de ses apparences18 ». Les approches queer remettent en question la perception de l’identité de genre comme une catégorie immuable et aux contours fixes, indissociable du sexe biologique. L’essai de Gayle Rubin, Thinking sex19, établit une critique de la sexualité, invitant à dépasser l’opposition masculin/féminin pour remettre en question les catégories de genre elles-mêmes, ainsi que l’idée du sexe et du genre comme des phénomènes purement biologiques20. Enfin, l’ouvrage collectif édité par G. Herdt en 1996, Third sex, third gender beyond sexual dimorphism in culture and history21, introduit les notions de troisième genre et troisième sexe dans le champ académique. Les travaux publiés dans cet ouvrage questionnent le caractère supposément évident du dimorphisme sexuel et sa traduction en une dichotomie genrée22. Les premiers chapitres, des contributions historiques, examinent les vies et identités sociales d’individus qui échappaient à la classification sexuelle et genrée conventionnelle, et que leurs propres contemporains ne définissaient ni comme « homme » ni comme « femme » : les eunuques de Byzance23, les lesbiennes du Londres du xviiie siècle24, ou encore les vierges travesties des Balkans25. La seconde partie de l’ouvrage, consacrée aux contributions anthropologiques, s’intéresse à des sociétés non occidentales où l’on peut observer une construction et une institutionnalisation des catégories de troisième genre : Polynésie26, Nouvelle-Guinée27, les hijras d’Inde28 ou encore les Berdaches des peuples amérindiens Navajo29. Ce type de représentations, celui des Berdaches, est cité en exemple par Alexia Moretti dans le présent numéro de Frontière·s, de même que les cas de travestissements par les vêtements dans certains contextes rituels, notamment des danses traditionnelles, caractéristiques dans les sociétés andines préhispaniques et toujours pratiquées aujourd’hui.

5Aussi, les études sur le genre ne nient pas les différenciations sexuées et biologiques, mais viennent interroger leur place dans la sphère sociale et questionner la construction des identités sexuelles. Les nombreuses études sociologiques, anthropologiques, en histoire et en archéologie nous invitent donc à réfléchir aux concepts ontologiques de genre et de sexe selon les groupes sociaux et historiques, ainsi que la façon dont d’autres facteurs (origine ethnique, classe sociale, orientation sexuelle) peuvent entrer en ligne de compte dans la construction des identités et des rapports entre les genres.

  • 30 L’ouvrage, publié pour la première fois en 1991, a été réédité en format poche en 2002.

6Comme nous l’avons évoqué plus tôt, l’histoire et l’archéologie du genre se sont longtemps restreintes à écrire une histoire des femmes. Michelle Perrot le reconnaît dans son Avertissement à l’occasion de la réédition30 de l’Histoire des femmes en occident :

  • 31 Perrot 2002.

Parmi les critiques [il est possible de citer] celle d’être une histoire des images et des représentations plus qu’une histoire sociale des pratiques ; une histoire des femmes, plus que du genre31.

  • 32 Voir notamment le travail pionnier de Pomeroy 1975.
  • 33 Foxhall et Salmon 1998a et 1998b ; Peled 2016.
  • 34 Polignac 2003 ; Delamard et Mariaud 2007 ; Boehringer et Sebillotte-Cuchet 2011 ; Allison 2015 ; S (...)
  • 35 Cantarella 1994 ; Sorkin Rabinowitz et Auanger 2002 ; Boehringer 2005 ; Yalçın 2016 ; Moral 2016 ; (...)
  • 36 Maillet 2020 et 2021.

7Ce fut le cas notamment des premières études sur la place des femmes dans l’Antiquité32. Depuis lors, de nombreux travaux relevant de l’histoire du genre échappent au seul modèle « étude sur le genre = étude des femmes », afin d’aborder le masculin33, la construction du genre selon les sociétés34, et la diversité des identités et des sexualités35. Ce type d’études ne se limite pas à l’Antiquité, et des travaux récents abordent la question pour le Moyen Âge, comme Clovis·Chloé Maillet qui interroge la fluidité des genres au sujet de la figure de Jeanne d’Arc36. L’article d’Adrien Quéret-Podesta sur Cosmas de Prague, présenté dans ce numéro de Frontière·s, s’inscrit aussi dans cette tendance. L’auteur y aborde la question des critères retenus par Cosmas de Prague pour déterminer ce que sont les hommes et les femmes dans la société de la Bohême de la fin du ixe siècle, et ce que la transgression de ces critères induit.

  • 37 Le terme de non-binarité, issu des sciences sociales, désigne le fait, pour un individu, de ne pas (...)
  • 38 Mauss 1969, p. 15.
  • 39 Sorkin Rabinowitz et Auanger 2002.
  • 40 Loraux 1993.
  • 41 On peut ainsi légitimement se demander si le terme d’« homosexualité » est pertinent pour parler d (...)

8Bien que les sources traitant de la non-binarité37 des individus aient longtemps été ignorées ou passées sous silence, elles émergent de plus en plus du fait de la diffusion des méthodes d’étude des genres. Une telle approche nous permet de voir sous un nouveau jour les rapports de force et de hiérarchie dans les sociétés, de mieux connaître les principes de représentation des genres dans les arts et les textes, mais aussi de mieux comprendre les pratiques culturelles, comme les pratiques funéraires. Comme le rappelle Marcel Mauss, « la division par sexes est une dimension fondamentale qui a grevé de son poids toutes les sociétés à un degré que nous ne soupçonnons pas38. » Elle lève également le voile sur des aspects sociétaux très peu évoqués par les auteur·rice·s contemporain·e·s ou les historien·ne·s modernes, comme l’homoérotisme féminin dans l’Antiquité grecque39. D’aucuns souhaiteraient voir dans ce type d’analyse une approche anachronique des sociétés anciennes. Pourtant, comme le rappelle Sandra Boehringer en citant Nicole Loraux40, appliquer des méthodes et du vocabulaire d’analyse moderne41 ne revient pas à dire que ces notions étaient connues ou reconnues aux époques étudiées, qu’il s’agisse du genre ou d’un autre domaine d’étude :

  • 42 Boehringer 2005.

Les recherches portant sur le genre et le sexe, si elles semblent être toutes nouvelles ou directement venir d’outre-Atlantique, ne sont pas plus anachroniques que ne l’étaient en leur temps celles sur la représentation de l’étranger en Grèce, le statut de l’esclave à Rome ou le personnage-poète chez Properce. Ce qui est important, c’est que l’historien définisse ses outils d’analyse avec précision et les considère, non comme décrivant ce qu’il lui faut retrouver dans les sources, mais comme des catégories heuristiques, son objectif étant de définir comment des éléments cohérents pour nous, modernes, se répartissent dans d’autres ensembles, selon d’autres logiques, d’autres paradigmes, propres aux sociétés antiques42.

  • 43 Les questions de genre ont déjà été abordées au fil de certains numéros parus précédemment dans la (...)

9Ce cinquième numéro de la revue Frontière·s offre ainsi un ensemble d’études portant sur des cultures antiques ou médiévales au travers du prisme des genres43. Ils démontrent par leur complémentarité la pertinence d’une telle approche et sans que cette dernière n’apparaisse anachronique. Les articles couvrent un cadre chronologique très ample et embrassent une vaste étendue géographique, témoignant que le genre n’est ni une donnée récente ni circonscrite à certaines cultures ou populations. Le cadre spatio-temporel s’étend ainsi des sociétés amérindiennes préhispaniques des premiers siècles de notre ère à la littérature tchèque du xiie siècle de notre ère. Les questionnements sur le genre trouvent des échos dans les sociétés anciennes à travers des cas d’hésitations et travestissements, aussi bien dans des pratiques culturelles que dans des questionnements plus individuels, comme l’illustre l’article d’Yves Perrin sur Néron qui se serait rendu coupable, selon les auteurs anciens, de bafouer la moralité de l’époque en outrepassant les frontières du genre par la comédie et le travestissement.

  • 44 Archéothanatologie : Duday 2012.
  • 45 Voir Bérard 2014 et 2017.
  • 46 Moilanen et al. 2021.
  • 47 Voir notamment l’article du Figaro du 20/08/2021 « Une tombe princière finnoise du Moyen Age pourr (...)

10La diversité académique des chercheur⸱se⸱s représenté⸱e⸱s dans ce numéro montre aussi qu’il ne s’agit pas d’un sujet de niche, mais bien d’un enjeu important de la recherche sur les sociétés anciennes et médiévales. Les cinq articles traitent de représentations des sexes et des genres, aussi bien dans la littérature, dans l’art de la sculpture ou dans le choix de marqueurs funéraires. Les articles de Laura Mary et Isabelle Algrain portent ainsi sur l’archéologie funéraire44, domaine dans lequel la question de l’identification du sexe et du genre des individus s’avère complexe, mais extrêmement instructive pour notre compréhension des représentations des individus. Les honneurs rendus aux défunt⸱e⸱s et à leurs dépouilles, les différents objets et offrandes qui les accompagnent dans la sépulture en disent long sur les représentations genrées et ont été interprétés pendant très longtemps de façon binaire et dichotomique. La correspondance entre le genre du défunt, tel que le mobilier archéologique le reflète, et son sexe biologique, parfois identifiable par le biais d’analyses génétiques ou ostéologiques, s’avère parfois problématique ou inopérante, car de nombreux paramètres se croisent45. Le récent article d’une équipe finlandaise au sujet de la tombe d’un individu non-binaire46, très relayé dans les médias47, montre à quel point les pratiques funéraires, mais aussi les analyses ADN des squelettes peuvent parfois induire plus d’hésitations que d’éclaircissements sur le genre des défunt⸱e⸱s, puisque, d’une part, l’anthropologie biologique ne donne que le sexe biologique de l’individu et que, d’autre part, l’archéologie matérielle, cherche à identifier le genre du défunt. Laura Mary présente ainsi l’exemple de deux tombes mérovingiennes découvertes en Belgique et datées du ve au viie siècle apr. J.‑C. dans lesquelles les squelettes n’ont pas été conservés, rendant impossible l’identification du sexe morphologique des défunts. La difficulté étant que les autres données disponibles, comme le mobilier archéologique présent dans la tombe, ne permettent de proposer que des hypothèses, dans la mesure où un individu identifié comme étant de sexe féminin pouvait être inhumé avec des objets généralement associés à la masculinité, tels des armes, et inversement. Il est intéressant d’envisager la méthode de la double aveugle, car la connaissance du sexe morphologique grâce à l’analyse ostéologique peut grandement influencer, voire fausser l’interprétation des offrandes et du mobilier associés aux défunt⸱e⸱s. Isabelle Algrain montre ainsi que certaines divinités grecques, mais aussi certaines catégories de la population athénienne, comme les acteurs, échappent parfois à une catégorisation binaire. Le cas de la tombe de Makareus, datant du ive siècle av. J.‑C. et découverte dans le cimetière du Céramique d’Athènes, pose ainsi la question du statut des acteurs, parfois assimilés par les auteurs anciens au genre féminin. Dans son article, l’autrice pose donc la question de l’assimilation de ce personnage à la catégorie du troisième genre. Cette question du troisième genre occupe aussi Alexia Moretti qui étudie les sculptures recuay, une culture des Andes préhispaniques, datant des premiers siècles de notre ère. Elle démontre dans son article à quel point les représentations anthropomorphiques de cette culture peuvent être ambiguës puisque certaines sont asexuées ou bisexuées, aussi bien du point de vue des organes génitaux que des attributs matériels figurés sur certaines sculptures. La présence ou non de tels éléments interroge donc sur la fonction de ces sculptures.

11Adrien Quéret-Podesta et Yves Perrin traitent quant à eux de la réception dans la littérature médiévale d’éléments antiques. Il s’agit d’un récit mythique pour le premier, la Guerre des jeunes filles, et des extravagances de Néron pour le second. Dans les deux cas, on assiste à un renversement des valeurs et de brouillage des codes sociétaux définissant hommes et femmes. Comme le montre Adrien Quéret-Podesta, le récit de la Guerre des jeunes filles tel que l’a écrit Cosmas de Prague au xiie siècle de notre ère montre un cas de transgression des valeurs admises comme proprement féminines et masculines dans la société tchèque médiévale, qui n’est pas sans rappeler le cas des Amazones dans la mythologie grecque. Yves Perrin s’intéresse également aux récits des historiens contemporains ou presque de l’empereur (Suétone, Plutarque) quant aux mœurs sexuelles et conjugales de ce dernier, jugées hors normes et dérangeantes dans la société romaine du ier siècle apr. J.‑C. Ainsi, la fascination de Néron pour le féminin, en particulier pour la maternité, et sa volonté de transformer son jeune affranchi Sporus en femme et de l’épouser en disent davantage sur les usages du pouvoir dans la société romaine que sur l’existence d’un troisième genre ou de personnes transgenres. Toutefois, comme l’exprime l’auteur, le rêve néronien de devenir femme révèle peut-être chez l’empereur une utopie : celle du retour à un genre primordial.

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Notes

1 Bien que plus largement répandues chez les historien·ne·s, voir notamment les travaux de Sandra Boehringer, Violaine Sébillotte Cuchet, ou encore Sandra Péré-Noguès (Boehringer 2005 ; Boehringer et Sébillotte Cuchet 2011 ; Sébillotte-Cuchet 2017 ; Péré-Noguès 2011).

2 Il convient de différencier le « genre » en tant qu’identité individuelle et le « genre/gender » comme objet heuristique. L’identité de genre désigne le sentiment d’être une femme, un homme, ou un autre genre, et se forme selon des facteurs sociaux et psychologiques complexes. Pour une discussion sur les différentes définitions données au « genre » (identité, rapports de pouvoir, outil théorique) voir Bereni et al. 2020.

3 Selon l’expression du sociologue Stanley Cohen « moral panic » (Cohen 1972, p. 9). À l’heure où nous écrivons ces lignes, c’est par l’entremise des termes « wokisme » et « théorie du genre » que se manifestent ces paniques morales. Voir l’article de France culture : https://www.franceculture.fr/societe/panique-morale-lorigine-dune-expression-pour-attiser-la-peur.

4 Daumas 2016.

5 Voir, notamment, la une du Figaro Magazine du 12/11/2021 : « Antiracisme, idéologie LGBT+, décolonialisme… Comment on endoctrine nos enfants à l’école ».

6 Voir bibliographie finale de cette introduction, ainsi que le projet Eurykleia qui rassemble de nombreux chercheur·euse·s en histoire des genres dans l’Antiquité du laboratoire ANHIMA. Ce projet a pour objectif de créer une base de données en ligne de textes et d’inscriptions sur les femmes de l’Antiquité grecque et latine depuis le viiie siècle jusqu’au ve siècle av. J.‑C. afin de donner une plus grande visibilité aux actes des femmes de l’Antiquité dans leurs sociétés : https://eurykleia.hypotheses.org/.

7 Voir par exemple le site Internet Musea, musée virtuel sur l’histoire des femmes et du genre, créé en 2004 par l’université d’Angers : http://musea.fr/.

8 Voir notamment Mead 1935 ; Ortner et Whitehead 1981 ; Oakley 1972.

9 Voir Scott 1988 ; Duby et Perrot 1991.

10 Duby 2002, p. 18‑19.

11 Scott 1986.

12 Scott 1988, p. 141.

13 Zancarini-Fournel 2010, p. 213‑214.

14 Butler 1990.

15 Butler 2005.

16 Jami 2008, p. 215.

17 Lauretis 1987 et 1991. Le terme « queer » est avant cela employé par Gloria Anzaldúa dans un texte de 1987 pour désigner un « sujet en dehors de la normativité de genre et de la sexualité », voir Anzaldúa 1987 et 2011, n. i.

18 Beatriz Preciado, intervention en juin 1999 à Beaubourg, voir Bourcier 2001, p. 195 ; Jami 2008, p. 215, n. 4.

19 Rubin 1984.

20 Roulston 2016.

21 Herdt 1996.

22 Rivera-Garza 1996.

23 Ringrose 1996.

24 Trumbach 1996.

25 Grémaux 1996.

26 Besnier 1996.

27 Herdt 1996.

28 Nanda 1996.

29 Roscoe 1996.

30 L’ouvrage, publié pour la première fois en 1991, a été réédité en format poche en 2002.

31 Perrot 2002.

32 Voir notamment le travail pionnier de Pomeroy 1975.

33 Foxhall et Salmon 1998a et 1998b ; Peled 2016.

34 Polignac 2003 ; Delamard et Mariaud 2007 ; Boehringer et Sebillotte-Cuchet 2011 ; Allison 2015 ; Sébillotte-Cuchet 2017 ; Algrain 2020 ; Coltofean-Arizancu et al. 2021.

35 Cantarella 1994 ; Sorkin Rabinowitz et Auanger 2002 ; Boehringer 2005 ; Yalçın 2016 ; Moral 2016 ; Coltofean-Arizancu et al. 2021.

36 Maillet 2020 et 2021.

37 Le terme de non-binarité, issu des sciences sociales, désigne le fait, pour un individu, de ne pas se reconnaître dans la distinction binaire homme/femme et de se définir comme un mélange des deux genres, un entre-deux ou aucun des deux : Matsuno et Budge 2017 ; on parle aussi de genderqueer.

38 Mauss 1969, p. 15.

39 Sorkin Rabinowitz et Auanger 2002.

40 Loraux 1993.

41 On peut ainsi légitimement se demander si le terme d’« homosexualité » est pertinent pour parler de la relation entre éromène et éraste qui fait partie intégrante de la paideia grecque.

42 Boehringer 2005.

43 Les questions de genre ont déjà été abordées au fil de certains numéros parus précédemment dans la revue, puisqu’elles travaillent justement ces notions de frontière et de liminalité. Voir les articles de Pampanay 2019 ; Montbel 2020.

44 Archéothanatologie : Duday 2012.

45 Voir Bérard 2014 et 2017.

46 Moilanen et al. 2021.

47 Voir notamment l’article du Figaro du 20/08/2021 « Une tombe princière finnoise du Moyen Age pourrait avoir appartenu à une personne non binaire » : https://www.lefigaro.fr/culture/une-tombe-princiere-finnoise-du-moyen-age-pourrait-avoir-appartenu-a-une-personne-non-binaire-20210820 ainsi que le fil Twitter du blog d’histoire médiévale Actuel Moyen Age : https://twitter.com/AgeMoyen/status/1431523658066014211.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Loubna Ayeb et Élise Pampanay, « Introduction »Frontière·s [En ligne], 5 | 2021, mis en ligne le 15 décembre 2021, consulté le 14 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/frontieres/885 ; DOI : https://doi.org/10.35562/frontieres.885

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Auteurs

Loubna Ayeb

Doctorante en assyriologie, Université Lumière Lyon 2, Archéorient (UMR 5133)

Élise Pampanay

Docteure en épigraphie grecque, enseignante agrégée de lettres classiques, HiSoMA (UMR 5189)

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