- 1 Une synthèse est présentée dans Maurin 2007, énumérant des interventions très ponctuelles réalisées (...)
1L’agglomération de Saintes/Mediolanum Santonum, chef-lieu de cité de la province d’Aquitaine aux premiers temps du Principat, s’est rapidement dotée d’un amphithéâtre. Il s’agit du seul édifice de spectacle antique saintais dont l’emplacement soit connu. Implanté à la périphérie sud-ouest de l’agglomération, au sein d’un vallon orienté est-ouest, il s’appuie en partie sur ses versants calcaires (fig. 1). Pour le reste, l’édifice est bâti. Il subsistait encore à l’état de ruines à l’aspect romantique jusqu’au xixe s. Plusieurs grandes campagnes de dégagement réalisées autour de 1870 et 1880, puis au début du xxe s. (1905-1912, 1915-1930), l’ont dégagé de plus de 6 m d’épaisseur de sédiments. Ces travaux ont emporté avec eux l’histoire du devenir de l’amphithéâtre après la fin de l’Antiquité. Les connaissances reposaient jusqu’à présent essentiellement sur une étude de l’édifice réalisée en 1982, disposant d’un nombre très faible d’informations d’ordre sédimentaire (Doreau et al. 19821).
Fig. 1 – Localisation de la ville de Saintes (Charente-Maritime) et plan synthétique de la ville antique avec emplacement de l’amphithéâtre
DAO : B. Gissinger (SRA Nouvelle-Aquitaine) ; d’après les données issues des recherches du PCR « Saintes No limit » dirigé par J.-P. Baigl (Inrap).
2L’édifice couvre près de 12 800 m2 dans sa forme conservée et accessible. L’arène seule atteint 2 550 m2, formant une ellipse de 65,20 sur 39,20 m, ce qui la place dans la moyenne des amphithéâtres aquitains tels que ceux de Périgueux, Bordeaux, Limoges ou Agen (Golvin 1988). Seuls subsistent par endroits des gradins de pierre au niveau du podium, presque totalement reconstruit autour de 1930. Trente vomitoires (14 principaux, 16 secondaires), permettaient aux spectateurs d’atteindre leur place en évitant le croisement des différentes classes sociales. Des carceres sont restitués de part et d’autre des deux portes est (porte des Vivants) et ouest (porte des Morts), mais une seule est entièrement assurée, une seconde n’ayant été que partiellement observée en 2018 (Nadeau et al. 2018). Deux salles situées sous le podium dans les prolongements nord et sud du petit axe médian ont fait l’objet d’observations partielles. Un égout central est connu, traversant l’édifice et l’arène de part en part en reliant les deux portes, il a été observé à plusieurs reprises, mais jamais documenté. De même, des observations anciennes attestent qu'un caniveau périphérique bordant le pourtour de l'arène était présent.
3L’amphithéâtre dans son ensemble est mal daté : sur la foi d’une inscription lacunaire retrouvée en position secondaire et aujourd’hui disparue (CIL XIII, 1038), on place traditionnellement la mise en service de l’édifice sous l’empereur Claude, sans toutefois connaître la période exacte de démarrage des travaux, peut-être sous Tibère, ce qui en ferait l’un des plus anciens monuments de ce genre en Gaule.
4Les grandes campagnes de dégagement et de restauration du monument ont considérablement accéléré la dégradation de l’édifice. Au-delà du fait que les intempéries et variations de températures détériorent les maçonneries, les précipitations transforment chaque hiver l’immense cuvette que constitue l’amphithéâtre en vaste piscine. La recherche d’une solution par les Romains pour gérer la question de l’eau, démontrée par les fouilles, indique que le problème n’est pas récent. La ville de Saintes a ainsi débuté en 2021 un ambitieux programme de restauration de l’édifice, avec l’expertise de la conservation régionale des Monuments historiques. Celui-ci vise en premier lieu à consolider les maçonneries et à en freiner la dégradation, en améliorant le drainage de l’édifice. Une fouille préventive a été prescrite, destinée à accompagner les différentes interventions planifiées sur l’édifice entre 2022 et 2024. Les sondages réalisés dans l’arène constituaient un préalable dont les conclusions devaient aider à l’orientation du programme de restauration.
- 2 Les tranchées 1, 2 et 3 étaient respectivement longues de 31,50 m, 43 m et 30 m d’ouest en est. Au (...)
5Afin d’appréhender l’amplitude stratigraphique des contextes archéologiques de l’arène et de repérer la configuration de l’égout central et l’altimétrie des sols antiques, trois tranchées parallèles ont été réalisées en amont des premiers travaux sur l’édifice, un peu à la manière d’un diagnostic préventif. Elles ont été implantées dans le petit axe de l’arène2, selon un tracé imposé par l’arrêté de fouille. Elles ne permettent évidemment pas de répondre à l’ensemble des questions concernant les origines et le devenir de l’édifice, mais ont néanmoins permis de vérifier nombre d’informations anciennes, d’en confirmer certaines, d’en corriger d’autres, et d’apporter des éléments inédits quant à la datation des dernières phases d’utilisation de l’édifice de spectacle.
- 3 Les tranchées ont été réalisées au moyen d’une pelle mécanique 12 tonnes. L’équipe, dirigée par Bas (...)
- 4 Organisée par la ville de Poitiers en novembre 2021 et dirigée par Christophe Belliard.
6L’opération objet du présent article a été réalisée par le service départemental d’archéologie de la Charente-Maritime. Elle s’est déroulée durant trois semaines au cours du mois de juin 20213 (fig. 2). Les travaux de restauration accompagnés d’un suivi archéologique se poursuivent toujours au moment de la rédaction de cet article. Toutefois, les sondages menés de l’arène, ayant pris la forme d’une opération classique de fouille en tranchée, semblaient nécessiter une publication spécifique des résultats, déconnectée des autres secteurs investigués par cette opération au long cours, en vue de réaliser un point d’étape. En outre, cet article fait suite à une communication réalisée lors d’une journée d’étude sur les amphithéâtres en Aquitaine romaine4.
Fig. 2 – Vue générale du site de l’amphithéâtre de Saintes (Charente-Maritime) en cours de fouille, avec les tranchées apparentes, en juin 2021
Cliché : ville de Saintes.
7Un pendage ouest-est de l’ordre de 3 % caractérise l’arène actuelle, probablement depuis les terrassements du premier tiers du xxe s. Les niveaux antiques apparaissent par conséquent davantage préservés à l’ouest qu’à l’est, où ils affleurent directement sous le gravier calcaire blanc qui recouvre le sol de circulation d’aujourd’hui. En dépit de ces nivellements, les sondages ont d’emblée permis de constater que les niveaux antiques sont, pour l’essentiel, bien préservés. Les terrassements du xxe s. ont par chance été interrompus au-dessus du sol de l’arène antique, au détriment en revanche des niveaux postérieurs qui, eux, ont totalement disparu.
8Un sol antique sablo-argileux compact est apparu de manière uniforme dans toutes les tranchées. Il a par endroits été perturbé ou détruit par des terrassements ultérieurs, mais s’avère dans l’ensemble parfaitement lisible. Hormis dans la moitié ouest de l’arène, où des colluvions ont scellé les niveaux antiques, les orthostates ceinturant l’arène ont fait l’objet, dès le début du xxe s., d’investigations prenant la forme d’une tranchée de 2 à 3 m de large ceinturant en grande partie l’arène. Destinée à remplacer les orthostates manquants séparant le podium de l’arène, celle-ci fut creusée jusqu’à la base de l’édifice en leur absence. Les abords de ces énormes dalles monolithes souffrent par conséquent d’un mauvais état de conservation.
9Des carrières de calcaire ont été observées en différents endroits sous les niveaux antiques correspondant au sol de l’arène (fig. 3 et 4). Elles se présentent sous la forme d’un fond rocheux aplani par l’homme, par endroits scellé par des déchets d’extraction et de taille.
Fig. 3 – Plan général synthétique des résultats des sondages effectués sur le site de l’amphithéâtre de Saintes (Charente-Maritime)
DAO : C. Gay (conseil départemental de Charente-Maritime [CD 17]), B. Gissinger (SRA Nouvelle-Aquitaine) ; cliché : ville de Saintes.
Fig. 4 – Zone d’extraction antérieure à l’édifice au sud de la tranchée 2, creusée sur le site de l’amphithéâtre de Saintes (Charente-Maritime)
La base chanfreinée repose sur la roche travaillée. Elle sert de seuil pour la porte ouvrant sur la « pièce » sud.
Cliché : B. Gissinger (SRA Nouvelle-Aquitaine).
- 5 Confirmé par les observations de Thierry Grégor, spécialiste de la taille de pierre (UMR 7302, CESC (...)
10D’une manière générale, le rocher a été taillé de manière à conférer sa forme elliptique à l’arène. L’extraction et le tracé préparatoire de l’édifice semblent ainsi avoir été menés de front au cours d’une étape préalable à la construction5.
- 6 Observations et étude de Jacques Gaillard (CNRS, UMR 7356, LaSIE). Les traces d’outils observées mo (...)
11La roche taillée en ellipse se repère tout particulièrement dans la tranchée 1. Elle y culmine à la cote altimétrique de 6,30 m NGF. Un orthostate fragmentaire est positionné au-devant, initialement plaqué contre la paroi rocheuse. En fond de la fouille, des tranchées de havage de 10 cm de large environ délimitent l’emplacement d’un bloc mesurant plus de 1,55 m de long pour 0,82 m de large, dont l’extraction a été interrompue6. Des extractions similaires ont été observées au sud de la tranchée 2 (fig. 4). Les dimensions des blocs varient de 0,75 à 1,30 m de large.
12Le substrat rocheux calcaire a été exploité sur les pourtours de l’ellipse. Vers le centre, correspondant à la zone la plus profonde du vallon dans lequel est installé l’amphithéâtre, le calcaire est en revanche délité et donc difficilement exploitable pour l’extraction de blocs.
13Dans la partie nord de la tranchée 2, la roche a été taillée avec un soin marqué, de telle sorte qu’elle ménage un espace de 2,90 m de profondeur par 2 m de large en bordure de cavea. Cette petite pièce fut aménagée (voir infra, § 19). Ses parois conservent les traces frontales de pics permettant l’extraction de trois rangées de blocs, mesurant chacune 0,50 à 0,60 m de haut (fig. 5). Les saignées en bas de paroi présentent des traces de coins en fer.
Fig. 5 – Angle nord-est du « sacellum » fouillé dans l’emprise d’un sondage de la tranchée 2 creusée sur le site de l’amphithéâtre de Saintes (Charente-Maritime)
On remarque les lits d’extraction, la roche taillée en escalier pour faciliter la pose des assises d’élévation. On aperçoit les saignées réalisées à la base des parois en liaison avec l’extraction. À noter la présence d’un possible coin en fer.
Cliché : L. Métivier (CD 17).
14L’étude pétrographique de quelques blocs de décors architecturaux erratiques découverts dans une fosse creusée et comblée fin xixe-début xxe s. (tranchée 3, FO 151) a permis de démontrer, outre la provenance de blocs issus des carrières toutes proches de Thénac et Saint-Vaize (respectivement au sud et au nord-est de Saintes), l’utilisation in situ de la roche extraite sur place. C’est notamment le cas d’un élément de corniche à modillons. Ces carrières de la vallée de la Charente sont célèbres pour avoir fourni depuis plus de deux millénaires des pierres de taille de qualité dans l’Ouest aquitain et au-delà, depuis les blocs monumentaux antiques jusqu’au socle de la statue de la Liberté à New York.
15L’exploitation de ces différentes zones de carrière ne sont toutefois peut-être pas toutes synchrones, certaines étant possiblement antérieures au démarrage du chantier de construction de l’amphithéâtre, d’autres contemporaines.
- 7 Merci à Guilhem Landreau (Inrap) pour l’attribution chronologique préliminaire de ce mobilier céram (...)
16La découverte au sein de la tranchée 3 d’une fosse antérieure aux niveaux de circulation observés (FO 216), coupée par le caniveau central et remplie de mobilier céramique augusto-tibérien, n’indique guère plus qu’un terminus post quem7. Il est difficile à ce stade de la relier à l’activité des carriers et à la construction de l’édifice qui lui succède.
17La périphérie de l’arène est délimitée par les orthostates en calcaire déjà indiquées, mesurant plus de 2 m de haut et de largeur variable, reposant sur une base en saillie d’environ 8 à 10 cm. Celle-ci, dotée d’un chanfrein à pan coupé à 45°, présente des différences de hauteur : 0,35 m dans les tranchées 1 et 3, 0,30 m dans la tranchée 2. Elle sert manifestement à l’ajustement des orthostates (fig. 6).
Fig. 6 – Extrémité sud de la tranchée 1 creusée sur le site de l’amphithéâtre de Saintes (Charente-Maritime)
Le caniveau périphérique en bois court au pied des orthostates reposant sur la base chanfreinée.
Cliché : B. Gissinger (SRA Nouvelle-Aqutaine).
18L’opération a montré que nombre d’entre eux ont été remplacés au xxe s. lors de la reconstruction du podium destinée à conférer à nouveau à l’antique monument un rôle lié au divertissement. Le calcaire employé alors se différencie par une qualité relativement médiocre, un caractère hautement gélif. Seul le quart sud-ouest semble avoir été épargné, protégé par d’épais niveaux de colluvions qui ont scellé les gradins dès la fin de la période antique. Les orthostates y sont préservés en place, ainsi que quelques éléments du balteus, probablement remontés non loin de leur emplacement originel. L’ensemble formé par les orthostates et le balteus constitue l’élévation intégrale de l’arène. Si l’on considère que les quelques éléments de ce dernier se placent à des altimétries similaires à celles d’origine, la hauteur de cette élévation par rapport au sol antique de l’arène est de 2,90 m.
- 8 Un sondage explorant une petite moitié est de la pièce a été réalisé.
19Deux pièces s’ouvrant sous le podium se font symétriquement face de part et d’autre du petit axe médian de l’arène. La petite salle semi-rupestre au nord du petit axe médian a été intégrée dans la structure de l’amphithéâtre. Probable pièce de service, cet espace couvrant 5,80 m2 a été qualifié de « sacellum » sans éléments factuels permettant d’étayer cette interprétation. Les niveaux de circulation reposent sur les déchets de taille servant de remblai de nivellement et scellant le lit de la carrière8. Les sols de cette petite pièce nord ont intégralement disparu à la suite des investigations de Louis Maurin en 1974 (fig. 7), à l’exception du niveau de circulation originel Us 117. Du mobilier de la première moitié du ier s. apr. J.-C. a toutefois été recueilli dans ces niveaux sous-jacents, dont les déchets d’extraction forment un remblai compact exhaussant de près de 0,90 m le niveau à l’intérieur de cet espace.
Fig. 7 – Vue générale de la petite pièce nord (« sacellum ») du site de l’amphithéâtre de Saintes (Charente-Maritime), après enlèvement des niveaux remaniés par la fouille de 1974
Le mur MN 46 et l’espace de la porte apparaissent au premier plan. Le fond de fouille (Us 117) correspond au sommet des comblements de carrière, sur lesquels on a circulé.
Cliché : L. Métivier (CD 17).
20Le mur MN 46, sur lequel repose encore un bloc de montant de la porte qui ouvre cet espace de l’arène, mesure 1,05 m de large (fig. 7). Dix assises en moyen appareil ont été dégagées, mais les remontées d’eau n’ont pas permis de descendre jusqu’à la base du mur, probablement proche côté arène. Côté intérieur, le mur repose apparemment directement sur le substrat calcaire. Il est placé dans l’exact prolongement des orthostates et ne présente pas de traces d’enduit.
- 9 Réf. S 221118 UGAMS 54126.
21Un charbon a été prélevé dans le mortier orange très induré. Si ce dernier ne permet évidemment pas de fournir une date précise pour la construction du mur, le résultat est suffisamment précis pour certifier du fait que ce mur n’est pas lié à l’état originel de l’amphithéâtre. L’échantillon est attribué à la période 119-222 apr. J.-C. (97,40 %)9. Même s’il s’agit d’un « vieux bois », d’un fragment de cœur ou d’aubier, l’échantillon livre un terminus post quem indiquant que cet état de mur n’est pas d’origine, bâti au plus tôt au cours du iie, voire du iiie s. apr. J.-C. Le sondage n’a pas permis de démontrer qu’il remplace une construction préexistante.
22La roche constituant la base des parois est et ouest est taillée en paliers droits, de manière à permettre d’installer en assises régulières le parement en petit appareil qui la surmonte. Dans la partie rocheuse, deux séries de deux encoches taillées dans la roche se font face. Rien n’indique que l’on puisse les attribuer à l’Antiquité, mais l’installation de poutres transversales ne fait guère de doute au sein de cet espace.
23Le pendant de cet espace situé symétriquement au sud de l’arène n’a pu être exploré de la même manière. Il est à l’heure actuelle comblé, scellé par les blocs du podium reconstruit vers 1930. Ses dimensions demeurent donc inconnues. La porte est en revanche conservée, bien que remontée au xxe s. à partir des montants d’origine, elle est jouxtée par des parement rebâtis. Le linteau et les orthostates mitoyens sont quant à eux des réfections modernes. Si l’aspect de la porte est restauré, peut-être à l’identique, l’existence de cet espace et la position de cette ouverture ne font aucun doute. Une stratigraphie dont la base au moins est antique a été observée à l’arrière, mais ne peut être fouillée sans étaiement ou démontage préalable du podium pour d’évidentes raisons de sécurité. Les restes d’un dallage perturbé (Us 206) ont été observés, indiquant que la pièce devait être pavée dans son état final, ce qui ne permet toutefois pas d’éclairer sa fonction.
24Les trois tranchées ont révélé sans équivoque un niveau cohérent composé d’un sable coquiller brun compact à tendance argileuse. Son aspect et sa densité caractéristiques permettent en outre de considérer qu’il s’agit d’un sédiment s’étendant sur toute la surface de l’arène et qui n’est pas d’origine naturelle. Le mobilier archéologique (monnaies, rares céramiques sur l’horizon de circulation) permet en outre de s’assurer de cette cohérence sur le plan chronologique. Aucun niveau de sol postérieur n’a par ailleurs été observé, la piste de l’arène étant scellée par des colluvions marquant l’abandon de l’édifice, ou tout du moins l’arrêt de son entretien et de son utilisation comme monument de spectacle. Il est plausible de considérer que nous sommes en présence de l’ultime niveau d’utilisation de l’arène antique.
25On remarque à cet égard qu’il n’est guère question ici d’une piste de « sable doré ». On peine à considérer que l’horizon conservé, ce niveau de sable coquiller compact, constitue le sol lui-même, dans la mesure où ce dernier, peu abîmé, semble peu adapté aux activités d’un tel édifice et particulièrement par temps humide. Aussi ne paraît-il pas irréaliste d’envisager qu’un niveau de sable recouvrait peut-être cet horizon. Mais comment expliquer dans cette hypothèse l’absence totale de reliquats d’un tel matériau ?
26Le sol conservé, épais en moyenne de 10 cm – 26 cm au maximum –, forme un ensemble cohérent qui scelle les niveaux antérieurs. Ces derniers sont composés soit directement des déchets d’extraction des carrières sous-jacentes, soit de remblais – comme par exemple l’Us 321.
27À l’extrémité sud de la tranchée 2, un aménagement permettant le nivellement du sol a été fouillé. Il est composé de blocs et de tuiles posées à plat attestant que la zone devait être renforcée pour pallier l'usure ponctuelle et le caractère particulièrement meuble de son sol (fig. 8).
Fig. 8 – Recharges du sol tardo-antique composé de blocs et tuiles dans la partie sud de la tranchée 1 aux abords du caniveau périphérique sur le site de l’amphithéâtre de Saintes (Charente-Maritime)
Cliché : R. Lopes (CD 17).
28Le sol de l’arène présente un profil convexe, légèrement bombé (fig. 9). Le fait a été observé au sein de chacune des trois tranchées réalisées. La surface de l’arène est plane au centre, et la pente s’amorce vers la périphérie de l’ellipse de l’arène. Du centre vers le sud, les pendages du sol antique sont de 3 % (tranchée 1), 3,20 % (tranchée 2) et 2,50 % (tranchée 3), ce qui dénote une évidente régularité dans son aménagement. Ce profil permettait aux eaux de pluie de s’écouler naturellement vers le caniveau périphérique. Le pendage du centre vers l’est a pu être calculé autour de 1,40 %, mais du centre vers l’ouest, ce chiffre s’avère très faible, situé autour de 0,15 % seulement. L’existence d’un caniveau central souterrain rendait probablement difficile la création d’un pendage longitudinal plus marqué. Les pendages latéraux de la piste sont ainsi clairement privilégiés, et l’eau donc conduite vers le caniveau périphérique est drainée par ce dernier vers l’est.
Fig. 9 – Schéma simplifié de la coupe ouest de la tranchée 1 du site de l’amphithéâtre de Saintes (Charente-Maritime)
Relevé : A. Royer, R. Lopes (CD 17) ; DAO: A. Royer, C. Gay (CD 17), B. Gissinger (SRA Nouvelle-Aquitaine).
- 10 Une attribution chronologique préliminaire du mobilier céramique a été effectuée par David Guitton (...)
- 11 Étude de Gil Arque (Archeaunis).
29L’utilisation de ce niveau de sol est matérialisée par la présence de mobilier à plat, particulièrement des tessons antiques très fragmentés remontant aux ier et iie s. apr. J.-C.10. Ces derniers correspondent aux phases d’utilisation remaniées de l’édifice au cours du Haut-Empire. Toutefois, quelques formes céramiques et pâtes se révèlent clairement postérieures, de même que deux des trois monnaies découvertes en contexte : les Us 48 et 134-01 ont ainsi livré des imitations d’antoniniens ayant circulé entre la fin du iiie s. et le début du ive s. apr. J.-C.11.
30Ce seul niveau de sol conservé de l’arène antique, installé très vraisemblablement en remplacement de sols plus anciens suite à un remaniement en profondeur de l’arène, a été utilisé au cours de la fin du iiie s. et de la première moitié du ive s. apr. J.-C.
31Plusieurs structures se rapportant possiblement aux spectacles se déroulant dans l’arène ont été repérées, malheureusement souvent très incomplètement.
- 12 Apparaissent notamment au milieu de l’arène : FO 142, 143, 144, 223 et 224 au sud des bassins centr (...)
32Différents aménagements en creux peu caractéristiques ont été observés, pour l’essentiel au sein de la tranchée 2 (fig. 10). Il s’agit de fosses et de trous de poteau ne présentant pas d’éléments autorisant une interprétation. On ignore ainsi à quel aménagement ou dispositif scénique ils se rattachent12. Seule une fouille extensive permettrait de comprendre ces aménagements, leur chronologie, leur agencement et leur finalité. Parmi ces structures, la fosse FO 132 se démarque, profonde de 1 m et longue d’au moins 2,80 m.
Fig. 10 – Plan de la partie centrale de la tranchée 2 et des aménagements de l’arène sur le site de l’amphithéâtre de Saintes (Charente-Maritime)
DAO : C. Gay (CD 17), B. Gissinger (SRA Nouvelle-Aquitaine).
- 13 Analyse de Jacques Gaillard.
33L’élément le plus caractéristique, contemporain de sol conservé de l’arène, est un bloc de calcaire de belles dimensions (fig. 11) découvert à proximité du centre de l’arène (ST 131). Percée de deux trous carrés dont un traversant, la pierre quadrangulaire mesure 1,35 sur 0,75 m pour 0,29 m d’épaisseur. Le premier trou permettait manifestement le fichage vertical d’un élément de bois amovible, type mât, de 19 cm de côté. Le second semble davantage correspondre à l’emplacement d’une jambe de force. Une analyse pétrographique démontre qu’il provient des carrières antiques de Saint-Vaize, à quelques kilomètres au nord-est de Saintes13. L’installation du bloc perce les fosses FO 134 et 132, indiquant plusieurs phases d’aménagement distinctes.
Fig. 11 – Bloc percé ST 131 mis au jour sur le site de l’amphithéâtre de Saintes (Charente-Maritime)
Le trou 1 aurait permis l’ancrage d’un mât amovible dans le sol de l’arène. Le trou 2 aurait pu servir à l’installation d’une jambe de force.
Cliché : B. Gissinger (SRA Nouvelle-Aquitaine).
34Un autre bloc de calcaire, élément d’un aménagement incomplètement observé, pouvait peut-être appartenir à un assemblage remplissant une fonction approchante de celle de ST 131. Il a été retrouvé près de l’extrémité sud de la tranchée 1, dans l’angle sud-ouest de l’arène.
35L’installation d’un tel édifice au sein d’un vallon naturel constitue une bonne alternative à une construction entièrement bâtie hors sol, plus coûteuse et plus délicate à mettre en œuvre. Mais une telle configuration crée en revanche un immense entonnoir particulièrement sensible aux précipitations, avec une gestion des eaux de pluie moins aisée à contrôler car elle implique des circuits souterrains et des résurgences dans le substrat plus difficiles à contrôler. On comprend en tout cas l’importance primordiale d’un système d’évacuation efficace. Celui-ci a été pensé dès l’origine pour pallier ce défaut inhérent à la topographie du lieu.
- 14 D’une largeur moyenne de 0,22 m, avec un espacement moyen de 0,50 m environ.
36Connu par différentes mentions, pour l’essentiel anciennes et peu documentées, le caniveau CN 28 a été observé dans les trois tranchées réalisées, permettant de restituer précisément son tracé parfaitement rectiligne. Supposé drainer les eaux de ruissellement du vallon situé en amont, il traverse l’édifice et l’arène d’ouest en est. Il recueillait très probablement au passage les eaux du caniveau périphérique, se rejoignant supposément au niveau de la porte des Vivants, et se dirigeait vers la Charente dans laquelle il se déversait. Il a été observé à plusieurs reprises aux abords ouest de l’amphithéâtre où des regards permettaient son entretien. Dans l’emprise de l’arène, il n’est pas couvert d’une voûte en maçonnerie, mais de madriers, dont il subsiste les négatifs14 dans les murs du caniveau et qui permettaient de supporter une couverture amovible de la structure et le sol antique de l’arène.
37Les maçonneries formant la structure mesurent 0,60 m d’épaisseur, pour une profondeur totale de 1,10 m (fig. 12). Au fond, le caniveau est monté sur la roche calcaire aplanie. La largeur du conduit aux parois parementées en petit appareil atteint 0,90 m. Le liant employé est un mortier hydraulique rouge orangé. L’arase supérieure conservée constitue une apparente réfection (fig. 9) d’un état antérieur soigné, doté d’un petit appareil bien régulier et de joints tirés au fer (fig. 13).
Fig. 12 – Caniveau central CN 28, dans son état ultime, visible dans la tranchée 1 du site de l’amphithéâtre de Saintes (Charente-Maritime)
On note les trous permettant la pose de madriers transversaux, supportant un plancher amovible affleurant au niveau du sol tardif de l’arène.
Cliché : B. Gissinger (SRA Nouvelle-Aquitaine).
Fig. 13 – Élévation sud du conduit du caniveau central CN 28 dans la tranchée 3 du site de l’amphithéâtre de Saintes (Charente-Maritime)
On distingue facilement la reprise sommitale, plus grossière, datée du Bas-Empire.
Cliché : L. Métivier (CD 17).
- 15 Le fond a été observé aux cotes 5,99 m NGF (tranchée 1), 5,91 m NGF (tranchée 2), 5,79 m NGF (tranc (...)
38L’égout présente un fond plat et un pendage marqué d’est en ouest15. Différents comblements ont été observés au sein de la structure, certains, antiques, ayant livré quelques tessons roulés peu caractéristiques (moitié ouest), d’autres remontant à la fin du xixe s. (moitié est), confirmant le fait que cette partie du conduit a été repérée et vidée lors des grands travaux de dégagement.
- 16 Réf. S 221121 UGAMS54129 : 220-264 apr. J.-C. (29,60 %) et 275-346 apr. J.-C. (65,80 %).
39Un fragment de charbon de bois a été recueilli dans le mortier de la réfection de l’égout central, au niveau de l’arase sommitale composée de moellons grossièrement agencés sur un boudin de mortier. La datation radiocarbone réalisée sur l’échantillon est cohérente avec les données permettant de cadrer l’utilisation du sol tardif de l’arène et, dans une moindre mesure, avec le mur MN 46 fermant le « sacellum ». La fourchette large est comprise entre 220 et 346 apr. J.-C.16, indiquant une construction tardive. Ce caniveau, à défaut de savoir s’il était présent dès les phases précoces, a donc fait l’objet d’un remaniement au Bas-Empire.
40Puisqu’il se situe finalement à un emplacement où le sol de l’arène est le plus élevé, cet égout central n’était clairement pas destiné à recueillir les eaux par ruissellement direct depuis l’arène. Celles-ci s’écoulent vers la périphérie de l’arène en raison du profil général du sol. Il devait toutefois permettre de canaliser les eaux issues du vallon situé à l’ouest de l’édifice.
41Au centre de l’arène, un aménagement composé de deux bassins contigus a été observé. L’égout CN 28 le traverse et le trop-plein repartait originellement dans la suite du conduit en direction de l’est et de la porte des Vivants. Il s’agit très vraisemblablement de structures liées à la décantation des eaux drainées par cet égout depuis le vallon en amont (fig. 14). Il convient de rappeler le faible pendage de la structure, s’accompagnant nécessairement de regards réguliers et d’aménagements permettant son entretien afin d’éviter l’ensablement.
Fig. 14 – Photographie des bassins A et B situés au centre de l’arène sur le site de l’amphithéâtre de Saintes (Charente-Maritime)
Cliché : B. Gissinger (SRA Nouvelle-Aquitaine).
42L’aménagement est taillé dans la roche calcaire, et des parois sont montées au droit, au moyen de blocs cyclopéens très grossièrement équarris, sans mortier apparent, de part et d’autre du plus profond des deux creusements. Trois assises ont ainsi été observées.
43Le bassin A est de plan rectangulaire. Il mesure 2,20 sur 1,70 m de côté pour une profondeur inconnue en raison de la présence trop importante d’eau lors de la fouille. Il est doté d’encoches permettant l’entretien et le curage de la structure. Un batardeau permettait probablement de fermer l’arrivée d’eau en amont dans le specus durant l’entretien, sans quoi la vidange du bassin en eau aurait été impossible.
44Le bassin B, ovale, d’un diamètre de 1,20 sur 0,80 m, se situe moins profondément et pouvait servir au puisage d’eau claire et décantée, peut-être pour l’entretien ou le nettoyage de la piste. Le reste d’un élément en fer accroché par la corrosion à la roche servait peut-être à faciliter l’écoulement entre les deux bassins. Aucun mobilier datant n’a été recueilli, la structure ayant déjà été partiellement curée à la fin du xixe s., ce qui perturbe le lien stratigraphique avec le sol de l’arène. Aucune information autre que lapidaire de l’existence de ces deux bassins n’est parvenue jusqu’à nous.
45La question de savoir si la position centrale de cet aménagement dans l’arène implique uniquement une fonction liée à l’entretien du caniveau ou si le puisage pouvait servir plus largement au sein de l’arène demeure.
- 17 Deux petits orifices ont été taillés dans la base chanfreinée supportant les orthostates, dans l’ex (...)
46Les eaux issues de la cavea ayant échappé à un drainage périphérique17, de même que les eaux de la piste, aboutissaient sur le périmètre de l’arène. Une canalisation périphérique les captait pour les amener jusque dans l’égout central au niveau de la porte des Vivants.
47Cette structure périphérique (CN 31) a été observée dans les tranchées 1 et 2 au sud. Elle était constituée d’un assemblage de pièces de chêne maintenues par des pieux (fig. 15). Bien conservée dans la tranchée 1, elle était, dans la tranchée 2, réduite à l’état de fragments, et disparue ailleurs faute d’un contexte suffisamment humide suite aux terrassements modernes.
Fig. 15 – Le caniveau périphérique en bois visible au sud de la tranchée 1 du site de l’amphithéâtre de Saintes (Charente-Maritime)
Les madriers sont calés par la base du podium d’un côté, par des pieux de chêne de l’autre.
Cliché : B. Gissinger (SRA Nouvelle-Aquitaine).
48Dans la tranchée 1, la conduite mesure 0,65 m de large pour 0,20 m de profondeur. Elle est constituée de madriers de chêne, pourvus au nord d’une saignée destinée à y encocher un plancher amovible. L’une d’elle était partiellement conservée.
49Les madriers extérieurs étaient accolés à la base chanfreinée des orthostates. Côté arène, ils étaient maintenus par une série de pieux fichés dans le niveau sous-jacent, composé de calcaire délité, peut-être le sommet des niveaux de scellement de la zone d’extraction antérieure.
50Le fond du caniveau, déjà naturellement peu profond, était grossièrement pavé de matériaux divers : blocs de calcaire non équarris de petits calibres et fragments de tegulae. Il semble qu’un entretien constant de cet aménagement directement posé sur le ressaut calcaire taillé dans la roche a dû être nécessaire. En effet, il est caractérisé par un pendage extrêmement faible, de l’ordre de moins de 1 cm par mètre vers l’est. Les opérations de curage devaient être régulières pour éviter l’ensablement.
- 18 Analyses et étude par Yannick Le Digol du laboratoire Dendrotech. Fiche consultable au lien suivant (...)
51Trois sections de madriers ainsi que deux piquets ont été prélevés en vue d’une datation basée sur la dendrochronologie18. La conservation étant bonne en raison de la nature argileuse et humide du contexte sédimentaire, l’aubier était préservé. Les trois échantillons semblent provenir d’une même phase d’abatage située durant l’automne-hiver 274-275 apr. J.-C.
52Si ce résultat reste à étayer par d’autres analyses sur des sections conservées ailleurs dans l’amphithéâtre, cette partie du caniveau périphérique au moins n’est pas antérieure au dernier quart du iiie s. apr. J.-C. Il pourrait certes ne s’agir que d’une réfection. Toutefois la concordance entre les différents éléments datants décrits précédemment pour cet état de piste conservée (céramique, monnaies, radiocarbone des charbons de mortier de diverses maçonneries) incitent à penser que cette date obtenue à partir des bois du caniveau périphérique est cohérente.
53Les terrassements modernes et la « remise en état » de l’arène au début du xxe s. ont conféré à la piste actuelle un pendage ouest-est. Les niveaux scellant les états tardo-antiques de l’arène sont donc conservés de manière variable. Préservés sur 0,60 à 0,90 m d’épaisseur dans la tranchée 1, ils sont moitié moins épais dans la tranchée 2 et quasi inexistants à l’ouest, dans la tranchée 3.
- 19 Cette question de la présence ou non de sable sur l’horizon observé est essentielle : s’il était pr (...)
- 20 Us 48/74 tranchée 1 ; Us 128/136/204 tranchée 2 ; Us 274/319 tranchée 3.
- 21 Observations sédimentaires réalisées par Farid Selami (Inrap).
54Après récupération éventuelle du sable de l’arène, totale le cas échéant19, le niveau de sol/préparation de sol en sable coquiller argileux de l’arène est scellé par une épaisse couche argileuse grise très homogène20. Elle colmate l’arène sur 0,30 à 0,45 m, indiquant un important colluvionnement par apport massif et probablement rapide de matériaux suite à des épisodes humides21. Une succession de couches de sable, formant un feuilleté et alternant avec des litages argileux, suggère un abandon et un comblement rapide de l’arène (fig. 16). Si quelques niveaux semblent porter les traces d’une fréquentation au moins sporadique (quelques éléments de mobilier à plat), il n’y a pas de réelle occupation attestée dans cette partie de l’arène au cours du siècle suivant l’abandon de l’amphithéâtre, c’est-à-dire à compter du ve s. apr. J.-C.
Fig. 16 – Stratigraphie au contact des orthostates au sud de la tranchée 2 du site de l’amphithéâtre de Saintes (Charente-Maritime)
Le fond de fouille révèle le caniveau périphérique en bois et le sol de l’arène correspondant. Les niveaux supérieurs sont constitués des colluvions scellant l’arène dans ce secteur sud-ouest après son abandon en tant qu’édifice de spectacle.
Cliché : B. Gissinger (SRA Nouvelle-Aquitaine).
- 22 Il convient de rester prudent concernant la datation de ce matériau végétal issu de ces phases de c (...)
55Deux datations radiocarbone, établies sur des échantillons de charbons prélevés à la base et au sommet de cette succession de niveaux de colluvions ont permis de circonscrire cette phase post-antique au ve s. Le premier échantillon est issu de l’Us 48, argile scellant directement le sol bombé de l’arène. Le résultat tend vers une datation comprise entre 336 et 424 apr. J.-C.22.
56La localisation d’un feuilleté complexe et d’une puissance importante à l’ouest, dans la tranchée 1, indique que les premiers épisodes de comblement de l’amphithéâtre concernent le quart sud-ouest, peut-être plus généralement le tiers ouest de l’arène. Ceci expliquerait la conservation des gradins, des orthostates et du caniveau périphérique dans cette partie de l’amphithéâtre, alors qu’ils ont été grandement spoliés dans le reste de l’édifice.
- 23 On recense également des éléments moins aboutis, comme des blocs en cours de sciage.
57De ce fait, la spoliation des éléments architecturaux de l’édifice ne commence pas avant la fin du ive s. ou le début du ve s. apr. J.-C. Mentionnons à cet égard la découverte de la fosse, creusée à la fin xixe s. ou au début xxe s., dépotoir comprenant plusieurs éléments de blocs antiques sculptés jugés indignes de conservation (FO 151, tranchée 3). Cette ultime spoliation moderne de la structure, formant un soubassement pour une structure hors sol indéterminée, constitue l’une des rares occurrences de la découverte de blocs certainement issus de l’amphithéâtre au sein même de l’édifice, bien que dans une position secondaire. On recense ainsi des éléments d’entablement, de corniche, des moulures diverses, qu’il conviendra de confronter par une étude plus poussée aux innombrables éléments lapidaires conservés dans les dépôts de Saintes (Tardy 1989 ; 1994)23.
58Les terrassements modernes dans l’arène nous privent des connaissances que recelaient peut-être l’édifice sur la réoccupation de l’édifice à d’autres fins au cours du Moyen Âge, alors même que des sondages effectués dans la cavea côté est ont pu démontrer la présence de restes humains de périnataux, de terres noires – non datées – et d’aménagements tardo-antiques et altomédiévaux (Gissinger 2011). Les fouilles en cours sur l’édifice apporteront peut-être à cet égard des éléments complémentaires puisque les travaux de restauration, au long cours, sont accompagnés par des archéologues, notamment au niveau des deux portes de l’édifice. Ces travaux, lorsqu’ils seront achevés, permettront probablement de préciser davantage les données développées dans cet article.
59Cette opération, réalisée durant trois semaines, n’a pas la prétention de répondre à toutes les questions posées sur l’arène et son évolution. Le mérite d’apporter des éléments fiables de réponse à nombre d’entre elles, notamment chronologiques, lui revient néanmoins.
60Les phases de carrière ne sont pas assez finement datées pour mettre en exergue des éléments précisant davantage les années de construction de l’édifice. Les informations recueillies permettent uniquement d'attester la présence d'une activité avant la construction de l'édifice, mais non antérieure à la période agusto-tibérienne. L’opération, à ce stade, n’apporte donc pas d’éclairage nouveau sur ses origines, ce qui n’est pas le cas pour ses phases tardives. Les éléments de datation évoqués jusqu’à présent se cristallisent en effet autour de l’année 275 apr. J.-C., ayant vu l’abattage des bois de construction du caniveau périphérique. Le sol bombé de l’arène, installé en lieu et place d’états antérieurs dont rien ne subsiste au sein des tranchées ouvertes, a livré quelques tessons céramiques à plat ainsi que des monnaies, orientant son utilisation durant le Bas-Empire, après 275 apr. J.-C. et jusqu’au milieu du siècle suivant.
61Les charbons de bois issus des mortiers du mur permettant la communication entre l’arène et le « sacellum » et de la réfection de l’égout central orientent à leur tour vers une construction ou une reprise qui n’est pas antérieure au iiie s. apr. J.-C. pour le caniveau CN 28, et à la fin du même siècle pour le mur MN 46.
62L’arène a donc fait l’objet d’un remaniement au Bas-Empire, voire d’une reconstruction. L’hypothèse d’une reprise en profondeur occultant à ce point les états du Haut-Empire pourrait-elle suggérer une réduction des dimensions de l’arène originelle ? Seule une fouille menée sous le podium repris au xxe s. permettrait d’apporter des éléments probants en ce sens. L’opération permet en tout cas de croiser suffisamment d’éléments datants pour établir que cet ultime état de l’arène est installé et utilisé entre 275 apr. J.-C. et le milieu du ive s. au moins, peut-être plus tard.
63Les résultats de cette opération améliorent la compréhension globale de l’organisation de l’arène, de son système d’évacuation des eaux, de la structure de l’arène et livrent quelques rares indices potentiellement liés au spectacle. Au-delà, ils établissent qu’au sein de cette ancienne capitale de cité ayant perdu une grande part de son importance au profit de Burdigala, les jeux restent suffisamment populaires en cette fin de iiie s. pour que les élites santones financent la restauration d’une arène que l’historiographie pensait moribonde, voire déjà convertie en carrière de pierre. Cette reconstruction tardive infirme le fait que l’édifice ait pu servir d’approvisionnement au chantier du rempart urbain, dont la construction est généralement attribuée au début du ive s., par comparaison avec la majorité des villes gauloises fortifiées dans ces années, ce qui impliquerait un rempart postérieur au milieu du ive s., trop tardif donc. Pour mémoire, c’est à cette période que l’amphithéâtre de Tours est englobé dans l’enceinte réduite de la ville (Seigne 2007).
- 24 L’occupation n’y dépasse pas le milieu du iie s. apr. J.-C. (Gissinger, Raymond 2024).
64Ces conclusions partielles illustrent que l’édit de Béryte, promulgué par Constantin en 326 apr. J.-C., n’est que partiellement appliqué dans la partie occidentale de l’Empire. Les derniers combats recensés de gladiateurs à Rome sont postérieurs de près d’un siècle à cet édit. Il semble ainsi que l’amphithéâtre de Saintes ait pu accueillir des spectacles jusque dans les dernières années du ive s., faisant de lui l’un des édifices de spectacle ayant eu la durée de vie la plus longue en Gaule. Pour comparer avec l’exemple le plus proche géographiquement, l’amphithéâtre de Saintes a servi plus de deux fois plus longtemps que celui de Saint-Georges-du-Bois près de Surgères (Charente-Maritime)24.