1Dans la littérature scientifique, il est fréquent de définir les funérailles à « l’occidentale » ; c’est-à-dire l’ensemble des cérémonies qui accompagnent un enterrement de quelques solennités, ou qui se font à l’enterrement. En effet, les funérailles dans la culture des pays du Nord sont synonymes d’obsèques qui se déroulent dans une ambiance de tristesse souvent avec des participants limités. Cette conception pose problème dans la compréhension lorsqu’on parle des funérailles traditionnelles dans les Grassfields. Dans cet univers culturel, les funérailles renvoient à l’ensemble des festivités suivant un protocole traditionnel bien défini, organisées en l’honneur d’un défunt quelque temps et parfois très longtemps après ses obsèques. Il s’agit des célébrations « quasi-obligatoires » pour les membres de la famille du disparu qui symbolisent la levée solennelle du deuil et l’entrée du défunt dans le monde des ancêtres. À ce titre, les funérailles sont d’après Ndogmo et Kouam (2001), un fait culturel riche en significations. Sans toutefois prétendre à une certaine exhaustivité des significations rattachées à la célébration des funérailles, ces auteurs en ont relevé cinq : l’accompagnement du défunt, l’intercession pour les vivants, le devoir de reconnaissance, la culture de la mémoire et la recherche de la cohésion familiale. Autrefois célébrées dans une sobriété totale et dans le strict respect des traditions, les funérailles traditionnelles se sont transformées au fil des ans en occasion de démonstration de réussite sociale et/ou financière donnant lieu à des organisations particulières auxquelles se sont alignées les populations toutes catégories confondues, y compris les plus déshéritées. Avec les crises caféière et économique qu’ont connues les paysanneries de l’Ouest à la fin des années 1980 et qui ont affecté leurs bases matérielles, leurs modes de fonctionnement et les valeurs des sociétés locales, on a pensé que la manière d’organiser les funérailles allait connaître de profonds réajustements. En revanche, les moyens déployés ont connu un regain de vitalité, réconfortant ainsi les points de vue des hommes d’Église et de nombreux anti-traditionalistes qui les qualifient de « cérémonies dépensières » ou de « tradition de gaspillage » (Ndongmo et Kouam, 2001). Ces auteurs se sont par ailleurs interrogés sur la portée traditionnelle et culturelle des funérailles dans une société en pleine mutation. Or, loin d’être une spécificité des Grassfields, les funérailles se font partout. Et indépendamment de la région, les invités lors des funérailles se comptent par milliers synonymes de « beaucoup d’argent à dépenser pour beaucoup de bouches à nourrir » (Bangré, 2003). Au sujet de l’incompatibilité entre les funérailles et la foi chrétienne, Barou et Navarro (2007) font remarquer que même dans certaines sociétés africaines et occidentales qui se sont approprié les préceptes du christianisme, les populations ont gardé leur tradition. Tel est le cas chez les Toraja dans les îles Toroya en Indonésie qui sont en majorité des chrétiens. Ici, le mode de célébration des funérailles se rapproche de celui des peuples Grassfields à l’Ouest-Cameroun : rites funéraires à forte intensité folklorique et dans une atmosphère empreinte de fêtes grandioses, fortes dépenses assorties de la contribution des invités. Que sont devenues les funérailles traditionnelles dans les Grassfields ? À partir des observations directes et participatives, des témoignages et des lectures complémentaires, la présente recherche tente de répondre à cette question en s’appuyant sur trois axes majeurs d’analyse. Le premier axe s’intéresse aux fondements et aux fonctions des funérailles traditionnelles. Le second axe met l’accent sur les évolutions survenues à travers les mutations des pratiques sociétales et la construction d’une identité chez les peuples de l’Ouest-Cameroun. Le troisième axe porte sur les funérailles comme vecteur de reconstruction des économies locales et de l’espace.
- 1 Les peuples des Grassfields pensent en effet que leurs ancêtres peuvent inférer positivement (en le (...)
2La mort est considérée dans toutes les sociétés comme un événement perturbateur de l’équilibre social à travers le vide qu’elle provoque dans la communauté. Pour évoluer normalement, les membres du groupe social se doivent de combler le vide causé par un disparu en l’accompagnant dans « l’au-delà ». C’est aussi l’occasion de renforcer les liens entre les survivants. Les funérailles se présentent à cet effet comme un moyen leur permettant « d’apprivoiser » la mort ou du moins la transcender en lui conférant une fonction sociale. à l’Ouest-Cameroun, les funérailles sont instituées comme l’un des leviers structurants de la tradition et les populations qui les observent leur confèrent en plus des raisons sus-évoquées trois bases essentielles. Premièrement, derrière la célébration des funérailles, se cache l’idée de la continuité et de la « résurrection » portée par les symboliques du successeur et de l’ancêtre qui permettent aux peuples de cette aire culturelle d’ouvrir, à partir de la mort, un corridor vers la divinité. Deuxièmement, l’organisation des funérailles puise sa force dans le respect de la tradition, notamment dans le désir effréné de maintenir un équilibre stable entre le monde des vivants et l’univers des ancêtres afin d’éviter le ndoun (la malédiction des ancêtres)1. Troisièmement, les funérailles répondent à une nécessité de partage, de communion et de justice sociale qui favorise la cohésion et l’harmonie du groupe. Ces raisons d’agir attribuent aux funérailles des considérations magico-mystiques avérées et font d’elles une ontologie d’apaisement et de réconciliation pour les populations de cette région du Cameroun. Ces populations ne trouvent par ailleurs réellement la quiétude que lorsqu’elles ont organisé les funérailles de leurs proches disparus. Contrairement à la coutume qui est seulement une pratique, la tradition est une transmission culturelle par la parole, par les gestes, un art ou une connaissance qui s’apprend de génération en génération.
- 2 Ces aires culturelles sont : les peuples de la forêt du Sud-Cameroun, les peuples soudano-sahéliens (...)
3Les cérémonies funéraires traditionnelles dans les principales aires culturelles2 du Cameroun revêtent plusieurs fonctions (religieuse, traditionnelle et sociale).
4Le respect dû aux ancêtres impose aux peuples de l’Ouest-Cameroun le devoir de rendre en permanence un culte aux défunts, qui d’après leur statut d’ancêtres sont censés être plus proches de « Dieu », et par conséquent, capables d’intercéder en faveur de leur descendance sur la terre. C’est dans cette logique que « s’inscrivent les funérailles, cérémonie en l’honneur d’un mort par laquelle le vivant cherche à s’attirer les bonnes grâces de celui-ci » (Mouafo, 1994). À cet effet, tous les dignitaires interviewés s’accordent à dire que les membres de la famille vivant à l’étranger peuvent ne pas assister aux obsèques de leurs descendants directs, mais sont tenus de prendre personnellement part à leurs funérailles ou en cas de force majeure, les célébrer à d’autres occasions, quel que soit le temps que cela mettra. Cette fonction religieuse fait des funérailles un rite obligatoire pour le vivant – traditionaliste –, dans la mesure où il attend une contrepartie du mort se trouvant dans l’au-delà.
5En prélude des cérémonies, l’officiant principal qui n’est rien d’autre que le successeur ou l’aîné de la famille procède à la vénération des crânes dans la concession pour apaiser la colère des « dieux », solliciter la bénédiction des ancêtres. On dit qu’on « arrose les têtes des dieux » pour la suite des activités (Lonchel, 2006). Dans les familles chrétiennes, les organisateurs organisent un office religieux à l’endroit des illustres disparus pour renforcer la fonction religieuse que revêtent les funérailles pour les vivants qui parfois ont vécu sans toutefois se soucier de l’existence de Dieu. Bien que cet office soit pour certains un effet de mode, il constitue un moment de communion avec « Dieu », le protecteur suprême. Cette étape traduit la symbiose agissante entre la tradition et la religion.
6Indépendamment de l’exaltation de la fonction religieuse, c’est la tradition et la culture qui sont mises en exergue dans les cérémonies funéraires traditionnelles. Dans ce contexte, la tradition et la culture présentent un même contenu, ordinairement autrement orienté. D’après le dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie de Bonte et Izard (2010), la tradition est ce qui d’un passé persiste dans le présent où elle est transmise et demeure agissante et acceptée par ceux qui la reçoivent et qui à leur tour au fil des générations, la transmettent.
7En définissant la culture comme le mode de vie d’une société, on revient à la même idée moins la dimension temporelle, dans la mesure où vivre, c’est penser, ressentir et agir. En fait, Kaffo Fokou (2014) fait remarquer que si la tradition apparait tournée vers le passé et a tendance à sacraliser celui-ci ; la culture bien que s’appuyant sur le passé est toute tournée vers l’avenir. Les perpétuer est synonyme pour chaque peuple d’honorer Dieu. Ce point de vue est largement partagé par Doumbi Fakoly (2004) qui fait remarquer qu’avant que le mot « religion » (…), ne soit inventé par les Romains, la tradition résumait – et continue de résumer – l’ensemble des comportements et attitudes par lesquels chaque peuple honore Dieu et ses ancêtres méritants, affirme son existence dans la paix et l’harmonie, et préserve son environnement. Voilà pourquoi la tradition reste la vision du monde, dans le double aspect visible et invisible de ce dernier, qu’un peuple s’est donné à partir de la révélation qu’il s’est faite de Dieu.
8La notion de tradition telle qu’elle est utilisée dans ce texte fait souvent allusion à ce qui n’est pas moderne, ce qui n’a pas connu un changement. Selon Lenclud (1987), l’idée sous-jacente à cette conception de la tradition est qu’un objet culturel peut être dit traditionnel dès lors qu’il répète un modèle d’origine élaboré à une époque plus ou moins éloignée. Seraient traditionnels un mythe, une croyance, un rite, un conte, une pratique, un objet matériel, toute institution préservée de la transformation. La tradition serait l’absence de changement dans un contexte de changement. À la lumière des propos de Lenclud (1987), la tradition renvoie d’abord à l’idée d’une position et d’un mouvement dans le temps. Ensuite, elle serait un fait de permanence du passé dans le présent, une survivance à l’œuvre, le legs encore vivant d’une époque pourtant globalement révolue. Enfin, elle est quelque chose d’ancien, supposé être conservé au moins relativement inchangé et qui, pour certaines raisons et selon certaines modalités, ferait l’objet d’un transfert dans un contexte neuf.
9Sur le plan social, les funérailles séparées des obsèques sont une grande fête traditionnelle chez tous les peuples des Grassfields. C’est un moment propice de communion et de retrouvailles entre les membres de la famille nucléaire, proche ou éloignée du défunt, les amis et connaissances conviés pour la circonstance.
10Les funérailles traditionnelles africaines dont l’existence est fondée sur les cultures ethniques et les cérémonies « traditionnelles » sont considérées comme des lieux de rencontre et de confrontation entre mondes sociaux (Noret, 2010). En tant que l’âme de la culture et de la tradition, elles se justifient par les exigences de la coutume, comme d’autres cérémonies de même importance, fortement ancrées dans les régions où elles puisent leurs origines. Outre l’accomplissement du devoir social et culturel, la participation aux funérailles traditionnelles est parmi tant d’autres éléments au cœur des relations entre la ville et la campagne. Dans le cadre des échanges, certains citadins dans la perspective d’accueillir les invités lors des funérailles de leur ascendant construisent ou améliorent leur habitat. Le « chez-soi » et l’organisation des funérailles de ses parents sont chez tout originaire de l’Ouest-Cameroun des marques de réussite sociale ou d’intégration dans la société. Avec Lonchel (2006), en tant que le prolongement du deuil d’un disparu, les funérailles entraînent d’importants rites qui sont le socle de vie de toute personne appartenant à un territoire donné.
11À l’Ouest-Cameroun, les rites funéraires comportaient traditionnellement, deux phases d’inégale importance. La première dite phase principale, essentielle pourtant, ne durait pas plus d’une demi-heure. Elle avait lieu à l’aube du huitième jour après le décès et consistait en un ensemble de rites coutumiers. Cette phase se terminait par une danse de dernières lamentations générales qui permettait d’exprimer les dernières manifestations de la mélancolie de la séparation. Elle constituait pour les anciens les « funérailles », un rite de « passage » pour le défunt qui entrait ainsi dans le cercle des esprits, donc des élus pouvant par conséquent intervenir pour les vivants. La seconde phase se traduisait par l’organisation des festivités de joie et associait de nombreux invités, contrairement à la phase principale qui concernait surtout les proches. Cette seconde phase est celle où interviennent les objets sacrés comme dans la dot [chèvres, sel, sac de deuil, etc.] (Kaffo Fokou, 2014). Malgré l’organisation des festivités de joie, cette seconde phase était la moins importante dans le passé. Elle a connu des évolutions au point de supplanter la phase principale qui est pourtant de loin essentielle.
12Les évolutions observées dans la pratique des funérailles s’observent sur un double plan. Sur le plan temporel par le principe de jumelage des événements et au plan organisationnel par l’entrée en scène de nouveaux acteurs.
13La vulgarisation de la morgue a presque mis fin aux « inhumations à la va-vite », exception faite du cas des enfants, des notables, des initiés ou des personnes d’obédience musulmane. Comme un effet d’entraînement, une nouvelle pratique a fondamentalement supplanté les anciennes habitudes, à savoir les obsèques-funérailles. Malgré les résistances jusqu’ici constatées dans certains milieux des Grassfields, cette évolution dans les mentalités est largement soutenue et adoptée à quelques exceptions près. Les obsèques sont de plus en plus différées à une ou deux semaines pour ceux qui se veulent modestes, le temps de faire les préparatifs des funérailles. Les raisons du jumelage de ces deux événements sont nombreuses : la possibilité de mobiliser tous les membres de la famille par rapport aux occupations des uns et des autres ou aux lieux de résidence des membres de la diaspora, le gain en temps et en ressources financières, etc. Il faut souligner comme le fait remarquer Lonchel (2006) que « rien dans la coutume n’oblige la précipitation, mais il n’est ni prudent ni sage de différer pour très longtemps les funérailles au point d’y être forcé par le mauvais sort ».
14Les funérailles traditionnelles à l’Ouest-Cameroun se sont dès lors mues comme en témoignent les auteurs tels que Mouafo (1994) repris par Yemelong et Kuété (2010), Kaffo Fokou (2014) et de nombreux observateurs, en des démonstrations de prestige ou d’affirmation de la réussite sociale des « élites » surtout urbaines qui se permettent des occasions festives grandioses, des manifestations ostentatoires traduisant leur aisance financière et la force de leur réseau social. Indépendamment des raisons sus-relevées, ce jumelage ne requiert pas l’adhésion de tous les dignitaires garant de la tradition. Certains chefs trouvent que cette pratique va à l’encontre des valeurs culturelles et de la tradition. Avec cette pratique disent-ils, tous les rites traditionnels inhérents au deuil (neuvaine, veuvage et autres) sont désormais bâclés. Lorsque l’enterrement et les funérailles se tiennent le même jour, sinon en l’espace d’un seul jour, à quel moment rend-on un hommage mérité au disparu ? Nous laissent-ils entendre. Sans considération aucune, les gens se comportent comme s’ils voulaient se débarrasser de leur défunt. Les obsèques-funérailles constituent davantage aux yeux des chefs traditionnels un moyen pour les organisateurs de ne pas s’acquitter de certaines exigences inhérentes à l’organisation des funérailles vis-à-vis de la chefferie ou des notabilités.
15Les récriminations faites à l’égard des obsèques-funérailles ne sont pas l’apanage des seules autorités traditionnelles. À l’Ouest-Cameroun, les funérailles sont considérées comme des fêtes grandioses. Les célébrer le jour de l’enterrement est une preuve flagrante de l’égoïsme des organisateurs qui ne veulent pas offrir plus tard une fête grandeur nature. Les traditionalistes considèrent cet acte comme une privation aux foires gastronomiques ou « restaurants gratuits » généralement offerts à de telles occasions au cours desquelles, les populations s’empiffrent davantage.
- 3 Sur le carton d’invitation se déclinent les informations sur la filiation de la ou des personnes (d (...)
16Qu’il s’agisse des funérailles classiques, c’est-à-dire reportées à des mois ou à des années plus tard après le décès pour des raisons multiples (mort précoce, jeune âge des enfants, etc.), ou des obsèques-funérailles, ces manifestations sont devenues l’occasion idoine pour les organisateurs de présenter au public la force de leurs réseaux de solidarité, leur capacité de mobilisation, leur assise sociale, d’étaler l’immensité de leur fortune, d’achever les travaux de construction de leurs somptueuses villas. Cette démonstration de force se lit de prime abord à travers les annonces nécrologiques dans la presse et média audiovisuels, la qualité des signes infographiques (papier, images), du carton d’invitation3, le statut social des défunts, l’origine géographique et le statut des organisateurs, la qualité des invités ou des participants. À partir de ce dispositif, on peut facilement se faire une idée de la hauteur des manifestations. Lors des obsèques, les réjouissances supplantent désormais la douleur au point où l’on assiste à des fêtes populaires donnant lieu à des organisations et réjouissances particulières et à de véritables foires gastronomiques et commerciales.
17La considération qu’ont les « élites extérieures » ou la signification qu’elles accordent aux cérémonies funéraires se justifierait par l’insuffisance des connaissances de la tradition, ou l’envie de tout moderniser à leur façon. Poursuivant cette analyse, Petit (2005) traitant des rituels funéraires des migrants Manjak en France fait remarquer que ceux-ci mettent en avant leur fonction de « financeurs des rituels » qui ont lieu au village, tandis que l’exécution est confiée à un membre de la famille qui joue les intermédiaires. Les membres de la famille restés au village ou ceux qui y effectuent des séjours réguliers et de longues durées deviennent les dépositaires d’un savoir-faire rituel menacé par la migration. Ils sont investis d’une mission visant a priori à la pérennisation des croyances, des systèmes symboliques et sociaux et des pratiques coutumières. La méconnaissance de la signification accordée aux funérailles par les élites urbaines et les néo-ruraux tient du fait que certains organisateurs ont quitté le village précocement, sans toutefois prendre le temps d’assimiler les us et coutumes ou sont issus des parents nés en ville ou à l’étranger.
18Le comportement désormais adopté face à la mort créait un véritable paradoxe entre les dépenses consenties pour organiser les cérémonies et le niveau de vie de certains organisateurs parfois dans un milieu rural au demeurant pauvre. Ces fortes dépenses sont décriées dans le cas des funérailles où la famille n’a pas pu avoir de quoi payer les frais médicaux du défunt en question ou qui a vécu dans la misère et l’indifférence totale. Malgré les récriminations, les organisateurs qui ne se plaignent pas soutiennent que ces dépenses sont dans l’ensemble une façon d’honorer leurs défunts – parfois aux prix de grands sacrifices – et de marquer les esprits de ceux qui les ont connus. Toutes les considérations ci-dessus évoquées ont contribué à la construction et à l’éclosion d’une véritable identité autour des cérémonies funéraires.
19Indépendamment des récriminations, les cérémonies funéraires créent des opportunités diverses parmi lesquelles, le renforcement des liens familiaux et sociétaux, la préservation et la valorisation de la culture.
20En marge des réunions familiales organisées à cet effet, les funérailles sont aussi l’occasion pour le jeune né hors du village de découvrir son identité, ses racines et la créativité artistique de ses ancêtres. Certains enfants ne vont d’ailleurs dans leur village pour la première fois que lors des funérailles de leurs parents ou grands-parents ; occasion de rencontrer les autres membres de leurs familles. Les élans de solidarité reconnus aux peuples des Grassfields à travers les multiples réunions qu’ils tiennent trouvent leur fondement dans l’organisation des événements heureux ou malheureux et le développement local. À ce titre, les funérailles ont revêtu une fonction de régulation sociale. Cette dimension concerne l’élite qui participe régulièrement aux activités de développement du village soit directement, soit indirectement à travers son action dans les comités de développement. Si parmi ces réalisations circonstancielles, certaines élites contribuent à l’amélioration des conditions de vie des ruraux, force est de noter que toutes ces réalisations concourent à une affirmation de soi, un moyen pour l’élite concernée de payer ses dettes envers la campagne (Kuété, 2001) à travers la mise sur pied de quelques équipements. Dans le même registre, Barrou et Navarro (2007) font remarquer que les citadins doivent beaucoup aux parents restés au village. Rien n’aurait pu se faire sans l’aide du village. Ainsi, le village le fait savoir et exige en retour la reconnaissance, le respect des traditions, le maintien des valeurs qui ont permis à tous de perpétuer la vie.
21Enfin, grâce aux cérémonies funéraires, les réunions de quartier ou de village en ville ont connu une plus-value dans le sens où elles sont d’emblée fondées sur une potentielle assistance matérielle ou financière en cas de décès ou de funérailles d’un descendant ou ascendant des adhérents. Au sein de ces associations, les membres pour renforcer leur élan de solidarité décident parfois de mettre sur pied une dance. Celle-ci accompagne le membre lors de ces occasions signe d’appartenance à un groupe sociologique donné.
- 4 Par ailleurs, les aides sont consistants si par nature le bénéficiaire est serviable, intègre, soli (...)
22Les principales motivations de l’adhésion à une association ou à une réunion de village ou de quartier portent sur le « fonds de secours ». Ce fonds est toujours bien alimenté et reconstitué à chaque occasion dans le but de venir en aide à un adhérent en cas de maladie, de décès ou des funérailles d’un membre de sa famille proche. Le fonds de secours ainsi constitué est une sécurité sociale et une assurance-obsèques. Ainsi, les funérailles contribuent donc au renforcement de la solidarité et constituent la raison d’être des multiples réunions et associations qui se tiennent hebdomadairement ou mensuellement dans nos villes et campagnes. Même si les funérailles entraînent d’énormes dépenses, il est démontré que beaucoup d’organisateurs bénéficient à 90 % du « fonds de secours » provenant des multiples sources de leur réseau de solidarité : tontines, assistance des réunions au sein desquelles ils adhèrent et des aides diverses en provenance des amis et connaissances, sur la base de nombreux avantages comparatifs4. D’autres ajoutent à leurs économies, des crédits obtenus auprès des banques pour ne pas se soustraire à ces exigences multiformes. Sous l’angle de la tradition, c’est pour éviter la malédiction des ancêtres, sur le plan social, c’est montrer qu’on est mature et que l’on peut mieux s’intégrer dans la société (entretenir le réseau de solidarité), sur le plan économique, c’est faire preuve de la puissance de ses moyens. Les funérailles sont une réalité mobilisant à la fois : le culturel, l’économie et le social. (Ndongmo et Kouam, 2001). L’organisation des funérailles relève pour les populations de l’Ouest-Cameroun une volonté de remplir un devoir social et culturel.
23À l’occasion des cérémonies funéraires, la valorisation de la culture se fait en deux phases. La première phase concerne les arts de la cour tandis que la seconde renvoie aux danses traditionnelles qui transforment les funérailles en un spectacle enivrant et captivant. En ce qui concerne les arts de la cour les dignitaires et les organisateurs à l’entame des cérémonies qu’il s’agisse des funérailles d’un notable ou d’un chef, plantent le décor en pavoisant la cour des cérémonies de parures composées de pagnes traditionnels et d’autres objets de valeur. Le couloir pavoisé est réservé aux notables et hauts dignitaires soit du quartier, soit du village ou à tout autre invité de marque, signe remarquable de la somptuosité de la cérémonie.
- 5 Par ailleurs, danses et musiques sont deux éléments essentiels du patrimoine culturel qui traduisen (...)
24À l’Ouest-Cameroun, les danses dites patrimoniales5 traduisent des scènes de la vie de chaque peuple qui compose cette entité géographique. Diversifiées et nombreuses, elles accompagnent tous les instants significatifs de la communauté et ses membres. Les danses varient suivant les circonstances : naissances, mariages, décès, funérailles. En tant que synthèse de tous les arts, leur exécution implique la participation d’un ensemble d’acteurs où tisserands, forgerons, décorateurs, conteurs, danseurs et tatoueurs transforment en rythme, l’histoire d’un clan, célèbrent les victoires des hommes, décrivent les adversités et les vicissitudes de la condition humaine. Cette diversité rend compte de toute la complexité de la culture des Grassfields à l’Ouest-Cameroun qui fait d’elle au même titre que celle des quatre grandes aires culturelles du Cameroun, un « bassin culturel » particulier très enrichissant. Cette diversité culturelle se découvre à l’occasion des funérailles et des manifestations culturelles (intronisation d’un chef ou d’une notabilité, fêtes culturelles, festivals).
25Certaines danses doivent leur survie grâce aux funérailles. C’est le cas du Ndzang constitué essentiellement des jeunes qui en font une source de revenus. D’autres, par contre sont sous-tendues par la réunion de quartier, du clan d’âge (le Tso, le Mendjong-lali, le Mwouop ou Mehoup, le Dandji, etc.). Elles sont exécutées lors des funérailles des membres ou de celles d’autres personnes du village lorsqu’elles y ont été conviées (pour ce faire, les organisateurs hôtes doivent remplir les conditions exigibles : sac de sel, vin de raphia, poulet, marmite de plantain, casiers de bière, une somme d’argent, etc.). L’entrée en scène d’une danse est un véritable spectacle vivant, source d’un déferlement inhabituel de nombreux visiteurs. Le visiteur admire la dextérité des batteurs et les prestations scéniques des danseurs arborant des tenues et des masques symbolisant la puissance et la force des animaux les plus redoutés. Au-delà d’une simple fête, les funérailles se transforment en un spectacle captivant, un moment où se côtoie le réel avec l’immuable et l’insaisissable, le jeu et le pouvoir magique. Pendant ces moments accourt une foule de curieux dont des personnes les plus habituées qui esquissent des pas de danse les savourent parfois en prenant des photographies, synonyme d’un fort attachement à la chose culturelle.
- 6 L’identité culturelle est l’ensemble des traits culturels caractérisant un groupe humain ; un senti (...)
26L’appartenance à un territoire recommande à son habitant de se conformer, de pratiquer et de contribuer à la préservation et à l’émulation de leurs us et coutumes. Tout ceci participe à la construction de l’identité culturelle6. Comparativement à la parcelle de terre chargée de souvenirs et de représentations qui enracinent tout peuple à son territoire ou en tant qu’espace mythique où siègent des dieux protecteurs de chacun (Kaffo, 2013), la tradition revêt un contenu idéologique et le ferment de son existence. La manifestation visible de cette appartenance passe par la participation aux rites et manifestations qui contribuent à sa consolidation et justifient la construction de son identité. À travers cette identité, chacun développe une appartenance territoriale, sociale et ethnique. Ainsi, avec Fourny et Micoud (2002), le territoire et la tradition conservent une forte valeur d’identification. Pour ne pas se sentir (ou être considéré comme) exclu d’un territoire, chacun doit marquer son emprise sur l’espace par construction d’une maison digne de son rang pour bénéficier de la clémence de la société et respecter la tradition afin d’éviter d’attirer le mauvais sort sur soi ou sur sa progéniture. Les funérailles constituent pour tout originaire des Grassfields, le socle d’appartenance à un territoire et de construction d’une identité. De nos jours, au-delà du festif qui a supplanté l’essentiel (préservation de la tradition et revalorisation de la culture d’un peuple dans une société en pleine mutation) au détriment de la douleur liée à la disparition d’un proche, il s’est auto-structurée une industrie autour des funérailles.
27À la suite des évolutions, plusieurs structures lisibles aux épaisseurs sociales différentes interviennent désormais dans le champ de l´organisation des funérailles dans les Grassfields. Prises séparément ou non, ces structures composées d’acteurs divers et variés font émerger une véritable industrie autour des funérailles. Les activités et des acteurs se déclinent en trois groupes d’intervenants (figure 1).
Figure 1 – Hiérarchisation des intervenants dans la chaîne de l’industrie funéraire
Conception de Kaffo, nov. 2018
28Dans ce système économique de fortune, le premier groupe d’intervenants concerne la famille nucléaire élargie à la belle famille. Ce groupe qui forme le noyau central ou la pièce maîtresse de l’organisation des funérailles.
29Le deuxième groupe d’intervenants concerne les instances de régulation non obligatoire dont le rôle est de décerner aux organisateurs des autorisations de manifestation et assurer la sécurité. La délivrance de ces autorisations qui marque la phase d’officialisation des funérailles n’est pas exempte des présents et de certaines exigences pécuniaires.
30Le troisième groupe d’intervenants est composé des différents secteurs d’activité qui mettent à disposition, les services chargés d’agrémenter les différents compartiments de la cérémonie. Ces services sont offerts par plusieurs acteurs à chaque étape de la cérémonie (avant, pendant et après) ; les uns aussi alléchants que les autres.
31Dans cette évolution et de façon spécifique, les activités de service traiteur ont connu un regain de vitalité. Pris dans l’ensemble, les services qui en découlent fonctionnent parfois soit séparément, soit en réseau. Certains particuliers se sont investis dans des services tels que la location des tentes et chaises aux prix de 100 FCFA/chaise et de 15 000 à 25 000 FCFA la tente en fonction du nombre de places assises ; la décoration, la mise en place et la mise à disposition du repas facturé au prix de 2 500 à 3 000 FCFA/plat (couverts compris). Dans cette circonstance, les élites rendent visible leur présence par l’aménagement des lieux et la qualité de la réception qui ne contrastent guère avec le dispositif offert à l’occasion des cérémonies de mariage. Ceci justifie la prise en compte de tous les paramètres dans l’organisation desdites cérémonies. Les enchaînements séquentiels de mets et produits permettent d’apprécier les acuités de choix du metteur en scène.
32Le transport interurbain est l’un des secteurs bénéficiaires de la montée en puissance des cérémonies funéraires dans la région de l’Ouest. Pendant la saison des funérailles, l’afflux des passagers devient important et les tarifs de transport à partir de jeudi dans les agences de voyages situées dans grands des centres urbains du Cameroun que sont Yaoundé, Douala, Bamenda… en direction des campagnes de la région de l’Ouest, connaissent des hausses démesurées. Dans les gares routières des villes et villages d’accueil ainsi que dans les carrefours situés à quelques encablures ou qui jouxtent l’entrée des différents lieux des cérémonies, les motos taximen servent de relais. Les prix pratiqués par ces derniers à cette occasion à cause de l’afflux des passagers diffèrent de ceux des jours ordinaires ou l’offre est parfois supérieure à la demande.
33Autour des sites des enterrements ou des funérailles, se créent de véritables marchés de fortunes destinés à la vente des boissons et des produits agricoles divers et variés : arachides, oignons, haricot vert, chou, pomme de terre, bref des espaces marchands. Le visiteur a la possibilité de se délecter dans les « bistrots ou bars de fortunes » aménagés pour la circonstance au cas où il ne trouverait pas satisfaction à la réception. Les vendeurs de boissons sont généralement soit les propriétaires des débits de boissons dans la localité, soit des opportunistes qui pour l’occasion, se rapprochent des grossistes agréés aux sociétés brassicoles pour se procurer d’une quantité raisonnable de boisson selon un contrat bien établi. L’absence de ces bistrots et bars ambulants de fortune en ces lieux relève désormais de l’inédit.
34De ce qui précède, on peut comprendre pourquoi les obsèques et les funérailles à l’Ouest-Cameroun sont au centre d’un vaste débat. L’argumentaire déployé par ces débatteurs porte sur le fait que ces manifestations soient devenues des gouffres à sous. Car soutiennent-ils, certaines personnes après avoir organisé des funérailles s’enlisent des années durant dans une situation d’endettement. Mais ces dépenses ne sauraient constituer un argument de poids pour la suppression des funérailles par exemple. S’il faut interdire les funérailles, qu’en est-il des obsèques qui de plus en plus ont connu d’importantes mutations au point où une filière ou une industrie funéraire s’en est auto-structurée ?
35Les différents secteurs mis à l’épreuve, bien qu’indépendants constituent une véritable filière aux enjeux colossaux. Le volume des dépenses effectuées par les uns et les autres ne saurait nous éloigner des avantages comparatifs induits des funérailles. En revanche, l’intervention et l’agencement des secteurs ci-dessus cités, donnent une plus-value économique à la cérémonie sans pour autant oublier son véritable fondement qui est, l’exaltation des valeurs traditionnelles ancestrales. À la lumière de ce qui précède et pour plusieurs autres raisons, les funérailles devraient plutôt bénéficier d’un encadrement adéquat. Elles sont devenues un produit touristique et une occasion de faire le tourisme autrement.
36Les funérailles ne contribuent pas seulement à la valorisation du tourisme culturel, mais aussi à la construction de l’imaginaire touristique et à la pratique d’un tourisme inconscient. En effet, les imaginaires touristiques permettent comme l’indiquent Gravari-Barbas et Graburn (2012) aux individus et aux groupes de se représenter un lieu en tant que destination touristique appréhendable, ils créent le désir et rendent un lieu attractif. À partir des funérailles les invités originaires ou non d’un village découvrent la beauté touristique de ce village sans utiliser les canaux d’informations touristiques usuels à l’instar des guides et sites internet touristiques. En revanche, les invités et les participants sont producteurs d’imaginaire touristique dans le sens où ils produisent de l’information touristique à travers les prises de vues ou des vidéos qu’ils partageront avec leurs proches sur les réseaux sociaux (Facebook, WhatsApp, etc.). À cette occasion, le visiteur s’approprie des idées originales, découvre et s’imprègne des réalités sociales et culturelles des populations des localités visitées.
- 7 Selon Origet de Cluzeau (1998), la clientèle d’occasionnels fait partie des trois types de clientèl (...)
37Avec les funérailles et les enterrements (dans leur forme actuelle), les visiteurs peuvent le temps de leurs séjours en campagne (généralement 2 à 3 jours) visiter les sites et attractions touristiques tels que : les forêts, les grottes, les paysages pittoresques, l’architecture de l’habitat traditionnel, les délices culinaires du village en plus des attractions culturelles de la cérémonie des funérailles. Tout ceci accentue la cohésion sociale et fait tomber tout préjugé sur le village, sur le mode de vie de ses habitants ou encore sur la culture de l’autre. Dans ce cas, on peut parler d’une clientèle d’occasionnels7 et de tourisme d’observation d’après Origet du Cluzeau (1998). Ce type de tourisme s’articule autour des découvertes ethniques, historiques et anthropologiques qui sont axées sur l’observation des cultures. Cette observation concerne entre autres certaines danses traditionnelles, les chants et les musiques, les vestiges historiques, les sites archéologiques, les modes de vie perçus sur les modèles d’habitats traditionnels des villages typiques et enfin les palais des chefs traditionnelles. Les funérailles traditionnelles sont des attractions de découvertes et des attractions évasives d’après Caccomo et Solonandrasada (2002). La découverte de l’Autre et de l’Ailleurs étant une manière de se découvrir (Bancel, 2006 ; Lekane Tsobgou et Schmitz, 2012). Les funérailles donnent aux invités l’opportunité de cohabiter avec les populations résidentes, de découvrir leur façon de vivre, leur culture et laissent à l’invité, des souvenirs impérissables. Tandis que les invités non originaires des villages ou sites d’accueil découvrent le milieu à travers leur invitation aux funérailles, les natifs profitent de ces moments pour pratiquer le tourisme des racines (Djemgou, 2017).
38Lors de l’exécution des différentes danses, le visiteur découvre de nombreux objets patrimoniaux utilisés par les danseurs. Il s’agit : des chapeaux et vêtements en plumes d’oiseaux, du pagne batik, de la queue-de-cheval, des bracelets et des colliers anciens, des anneaux de bronze et d’ivoire, des cornes de buffles et des défenses d’éléphant, des masques, des instruments de musique, des tenues de danses ornées de perles et de cauris, etc. Ces emblèmes du pouvoir représentent et symbolisent la puissance, le prestige et surtout le rang ou le statut social de ceux qui les arborent. Exposés ou utilisés à cette occasion, ces objets dont certains n’existent qu’en copie unique et ne peuvent être déplacés du village sont admirés, appréciés et photographiés en direct sans bourse déliée. Les exemples les plus pertinents sont le trône du chef et certaines tenues des danseurs. Par contre, ces mêmes objets culturels contrefaits meublent les musées nationaux et internationaux aux entrées payantes.
39Au-delà de leurs aspects rituels et sacrés, de leur coloration festive, les funérailles sont à la base d’une véritable dynamique économique soutenue par un ensemble d’acteurs tournés vers des prestations qui, mises ensemble, relèvent du secteur du tourisme. La saison touristique qui couvre la période allant de novembre à mars coïncide avec la grande saison des funérailles à l’Ouest-Cameroun. Par conséquent, c’est à cette période – exception faite des manifestations ponctuelles – que la majorité des établissements d’hébergement connaissent leur pic de fréquentation.
40Les funérailles mettent en branle deux espaces ayant chacun une signification sociale particulière : la « cour du deuil » qui représente l’espace commun où se déroulent toutes les cérémonies publiques (« tour de deuil », danses rituelles et folkloriques) et la « maison du deuil » qui est l’espace privé des réceptions diverses. L’appropriation de ces deux espaces par les organisateurs entraîne une dynamique spatiale autour des cérémonies orchestrées. Au cours des funérailles, la « cour du deuil », communément abordée sous le prisme de la maison familiale, cesse d’être un espace de vie et se charge de valeurs symboliques tant pour les organisateurs que pour les invités. Pour les premiers, la maison familiale est le reflet de leur réussite sociale tandis que pour les seconds elle est la confirmation de la notoriété du défunt et de sa famille. Par ailleurs, pour qu’une élite organise les funérailles de l’un de ses parents, il va falloir qu’elle ait au préalable construit au village. La notion d’appartenance à sa communauté primaire et du « chez-soi » étant une marque de réussite sociale. Les funérailles constituent ainsi pour une certaine élite le prétexte pour construire, équiper ou achever les habitations dont les travaux avaient été interrompus. Chez les peuples de l’Ouest-Cameroun, « tout immigré urbain a compris que le vrai investissement, le durable est celui que l’on fait chez soi, que la sécurité minimale individuelle et collective n’est garantie que là où on naît » (Yemelong et Kuété, 2010). Sur cette base, la maison familiale fait l’objet d’une « appropriation » par les organisateurs qui la façonne différemment selon leur position sociale ou leur statut socio-économique (photo 1). Lorsque le défunt (chef de famille) de son vivant n’a pas pu se bâtir une case familiale, le défi des organisateurs est d’en construire une qui soit digne de leur statut avant l’orchestration des funérailles. Si la maison familiale est au contraire jugée vétuste, tous les efforts sont consentis par le biais des travaux de réfection (peinture, petite maçonnerie, plomberie, révision de la charpente, etc.) pour que celle-ci se rapproche de ce qui sera « socialement correct » avant les funérailles (photo 2). Il s’agit pour les organisateurs d’une question d’honneur, car la maison familiale est l’un des indicateurs de la réussite sociale chez tout ressortissant de l’Ouest-Cameroun.
Photo 1 – Une maison familiale construite à l’occasion des funérailles
Cette photo met en exergue (en arrière-plan) une maison construite en lieu et place d’une vieille case appartenant au disparu. On aperçoit (au premier plan) les membres de la famille arborant l’uniforme du deuil et la mise en place des invités.
Cliché : Chapgang, Bamena (Ndé), 18/11/2018
Photo 2 – Une villa réfectionnée au prétexte des funérailles
Cette photo présente une villa appartenant à une élite. Elle a été entièrement aménagée, repeinte à l’effet de recevoir ses invités lors des funérailles. Tout autour de cette villa cossue sont dressées les tentes pour la cérémonie. Cet aménagement donne au paysage une autre physionomie.
Cliché : Chapgang, Fomopéa (Menoua), 24/11/2018
41L’entretien des maisons familiales au prétexte des funérailles se présente désormais comme un phénomène de mode et une condition sine qua non auxquels se livrent aussi bien les riches que les personnes aux revenus modestes. Dans les campagnes, il constitue dans bien des cas, un signe avant-coureur de l’organisation des funérailles dans une concession. Les aménagements réalisés rentrent davantage dans une dynamique de modernisation des paysages ruraux à travers le type d’habitat qui se rapproche de l’habitat urbain d’une part et la déconstruction du paysage agricole qu’ils engendrent du fait de la prodigalité qui les sous-tend (Tchekote, 2015). Les projets d’aménagement et de réaménagement des espaces réservés aux festivités dans la même perspective sont l’un des défis majeurs des organisateurs lors des funérailles.
42Traditionnellement, les funérailles se déroulent dans les villages d’origine des défunts. Or, relier les centres urbains à ces campagnes pose quelquefois de sérieux problèmes en termes d’accessibilité liée au mauvais état de certaines pistes rurales. Ainsi à côté des réalisations essentiellement centrées autour du domaine familial sus-relevées, les organisateurs des funérailles engagent bien d’autres actions aux impacts spatiaux pluriels : l’électrification provisoire ou définitive des concessions ou des quartiers qui vont abriter les cérémonies ; l’aménagement ou le reprofilage de quelques kilomètres de route ou pistes rurales qui desservent le domicile des organisateurs et/ou le lieu des cérémonies (photo 3 et 4) ; le pavoisement des artères conduisant au lieu des cérémonies ; la construction ou la réhabilitation des traversées des cours d’eau (photo 5), etc. De telles initiatives qui sont parfois réalisées en un laps de temps avec les fonds propres des organisateurs visent dans le fond à faciliter le déplacement et agrémenter le séjour de leurs invités. Ces aménagements sont encore plus prononcés lorsqu’il s’agit des cérémonies funéraires d’une grande personnalité (chef, opérateur économique, homme politique) ou de l’un de ses proches.
Photo 3 – Une piste rurale aménagée au prétexte des cérémonies funéraires
Cliché : Chapgang, Bagnoun (Ndé), 03/03/2018
Photo 4 – Une piste rurale aménagée au prétexte des cérémonies funéraires
Cliché Chapgang, Fomopéa (Menoua), 24/11/2018
Photo 5 – Pont construit au prétexte des cérémonies funéraires
Cliché Chapgang, Fomopéa (Menoua), 24/11/2018
43Les photographies 3, 4 et 5 présentent des aménagements (aménagement des pistes rurales, réfection d’un pont sur la traversée d’un cours d’eau) réalisés au prétexte des cérémonies funéraires.
44Les aménagements ci-dessus réalisés à l’occasion des cérémonies funéraires ne profitent pas uniquement aux organisateurs et à leurs invités, mais à la communauté entière. Ils se positionnent comme des empreintes spatiales que les cérémonies funéraires laissent derrière elles. Ils rendent compte de l’importance que les organisateurs accordent à ces célébrations. Les aménagements induits de l’organisation des cérémonies funéraires qu’ils soient provisoires ou définitifs, se positionnent comme un véritable levier de développement et permettent aux concessions et surtout aux localités concernées d’avoir une physionomie nouvelle.
45Les cérémonies funéraires sont à l’Ouest-Cameroun de véritables faits culturels. Malgré les mutations, elles continuent de procurer aux populations de cette région un sentiment d’identité. Par conséquent, les funérailles sont à préserver et à sauvegarder pour les générations futures. L’utilité de ces cérémonies ne tient pas seulement à leur valeur sociale et économique, mais à l’émotion qu’elles éveillent chez ces peuples en tant qu’héritage du passé et élément du patrimoine culturel immatériel ou au sentiment qu’elles leur donnent d’appartenir à la région. Au même titre que les cérémonies d’intronisation et autres grandes fêtes culturelles, les cérémonies funéraires sont désormais des occasions de démonstration de prestige et d’exhibitions de très belles tenues traditionnelles nonobstant le procès d’intention dont elles font l’objet. Assister à ces cérémonies reste un moment inoubliable, puisque ponctué de rites, de chants traditionnels et de danses rituelles. La revitalisation et la revalorisation des funérailles principalement ont donné des avantages comparatifs certains à la tradition et favorisé le développement humain. Leur caractère festif – qui semble avoir supplanté et non supprimé l’aspect culturel et traditionnel – davantage porté par les élites a donné aux cérémonies funéraires une plus-value économique en même temps qu’elles constituent une véritable attraction touristique. À cet effet, on peut désormais parler de l’attractivité renouvelée de la région à partir des cérémonies funéraires. La dimension spatiale à travers les aménagements réalisés par les différents organisateurs au prétexte de ces manifestations en témoigne. On parlerait ainsi de la participation des effets connexes de la culture au développement local. Ces éléments constituent les seuls faits qui demeurent après les festivités.