1Des premiers jeux Olympiques (JO) de l’ère moderne à Athènes, en 1896, à ceux de Paris en 1924, la tenue des épreuves de natation bascule de la pleine eau courante en mer à la piscine olympique en milieu urbain. Historiquement daté et géographiquement situé, à quels ressorts économiques, idéologiques, politiques et sociétaux ce glissement d’un espace naturel ouvert à un espace bâti pérenne est-il lié ? Du reste, comme d’autres sports, la natation olympique, en tant que « fait social total » (Mauss, 1925), est aussi l’expression d’un espace de pratique racialisé et ségrégatif (Chambliss, 1989 ; Trémoulinas, 2008 ; Nzindukiyimana et O’Connor, 2019, Martin-Breteau, 2020). Si le sport d’essence privée a pour fonction la libération des tensions et le contrôle de la violence de la vie sociale au sein du procès de civilisation (Elias et Dunning, 1994), en même temps, l’État se doit d’en assurer la mise en ordre public. Quels sont alors les motifs et enjeux qui sous-tendent l’évolution de la géographie et des lieux de la natation olympique ? Est-ce pour garantir dans un espace bâti l’égalité sportive de départ des compétiteurs en les plaçant sous le jugement permanent d’officiels dans un espace plus sécurisé, hygiénique et confortable que la pleine eau ? Est-ce pour permettre le contrôle et la mise en ordre du corps dénudé des nageurs et nageuses en les séparant dans des couloirs de nage individuels (Hachet et al., 2023) au sein d’un champ de courses commun et clos ? Est-ce pour faciliter la maîtrise de l’ordre public (Besson, 2001) en offrant aux spectateurs rassemblés dans des gradins une qualité de vue sur la spectacularité et dramaturgie des épreuves (Perelman, 2010) ? Cette évolution s’inscrit-elle, elle aussi, dans la trajectoire de la construction des équipements sportifs pour les grands événements internationaux (JO, coupes du monde) face à la nécessité des moyens de transport et des systèmes de communication qu’ils requièrent pour assurer leur bon déroulement et succès (Augustin, 2007, p. 191) ?
2En somme, cette réalité historique révèle des choix rationnels, politiques et publics (Balme et Brouard, 2005) qui infléchissent la géographie et les lieux de la natation olympique dans une période historique qui voit la germination dans les pays industrialisés d’une société du spectacle et marchande inféodée au capitalisme (Debord, 1967). La progressive marchandisation des JO et la valorisation du spectacle de masse qu’offre la mise en boîte de la natation olympique constituent des expressions paradigmatiques de cette société du spectacle. En outre, face à l’idéologie conservatrice du Mouvement olympique portée par Pierre de Coubertin, le rénovateur des JO modernes (1894), que dire de l’identité des athlètes autorisés à prendre part aux concours de natation pentétériques ?
3À partir de sources imprimées que constituent les rapports officiels des JO et la presse sportive, cet article vise à décrire et à analyser (1896-1924), les déterminants qui ont influé sur la géographie et les lieux destinés à l’organisation des épreuves olympiques de natation eu égard au statut (amateur / professionnel), à l’identité de genre et à la race des nageurs admis à y participer. En outre, au fil des JO, les archives iconographiques permettent de reconstituer les caractéristiques des lieux des épreuves, de leurs bassins, parfois de leurs tribunes. En les croisant avec les rapports, elles donnent à voir l’évolution de leurs dimensions et aménagements ainsi que les matériaux employés pour les édifier (bois, béton). Manifestement, la métamorphose de la pleine eau courante (1896-1900), réservée aux nageurs masculins majoritairement amateurs et blancs de peau, au bassin olympique en béton (1924), pour les athlètes des deux sexes, n’a pas été uniquement déterminée par les progrès techniques en matière de construction de piscines, mais également par des choix idéologiques, politiques et économiques conduits par les Comités d’organisation des pays hôtes, la Fédération internationale de natation amateur (FINA) et le Comité international olympique (CIO) dans un contexte historique marqué par la misogynie, le colonialisme et la ségrégation raciale (États-Unis, Afrique du Sud).
4L’idée de rétablir les JO est présentée par Pierre Coubertin le 25 novembre 1892 à l’Université de la Sorbonne à Paris. Dans le contexte historique de la Belle Époque, marqué par la consolidation d’une société de bourgeois et d’aristocrates qui cherchent à maintenir leurs positions sociales par le sport (Tétart, 2007), les JO instaurent une œuvre éducative, universelle et durable réservée aux athlètes amateurs des pays non colonisés. La première olympiade a lieu à Athènes en 1896, dans le pays qui les a vus fleurir. Le coût de leur organisation est estimé à 600 000 drachmes à la charge du pays hôte. Confronté à une crise économique, le Gouvernement hellénique n’alloue aucune somme d’argent.
5Face aux difficultés financières et au délai trop court pour aménager en pleine eau un bassin de natation, le Comité décide d’organiser à moindres frais les épreuves en mer dans un espace créé par appropriation (Vigneau, 1998, p. 11‑12). Ce choix d’usage transforme pour un temps cet espace naturel en « un lieu pratiqué » (de Certeau, 1990, p. 173) en raison de la tenue d’épreuves olympiques. Le programme repose sur quatre courses masculines de vitesse (100 m, 100 m pour les matelots grecs), de fond-vitesse (500 m) et de fond (1 200 m). Il est le produit d’un consensus entre Pierre de Coubertin, président du CIO (1896-1925), et deux représentants britanniques, lord Ampthill et Charles Herbert (Terret, 1994, p. 208 ; Clastres, 2004). Dans le contexte misogyne de l’époque et selon l’idéologie coubertinienne, la participation des femmes aux JO, en raison d’assignations identitaires les assujettissant au rôle de future mère et d’épouse au foyer, est réduite à la remise des récompenses aux vainqueurs (Bohuon, 2009 ; Terret, 2020). Sans compter qu’à la fin du XIXe siècle, le dénudement en public du corps féminin (Barthe-Deloizy, 2003 ; Vigarello et Holt, 2005 ; Pavard et Rennes, 2021), qu’implique la pratique de la natation, est contraire aux bonnes mœurs. Avant la participation des athlètes des pays d’Afrique en raison de l’obtention de leur indépendance à la fin des années 1950 (Maroc, Tunisie, Soudan), les nageurs à Athènes sont tous blancs de peau comme dans la majorité des autres sports olympiques.
- 1 Mallon Bill, Widlund Ture, 2009, The 1896 Olympic Games: results for all competitors in all events,(...)
6À Athènes, toutes les courses sont organisées durant la même journée (11 avril) dans la baie de Zéa qui forme un espace naturel fermé avec une eau relativement calme. Localisée dans le Port du Pirée, à huit kilomètres de la capitale, cette anse est reliée à la mer par un passage étroit. Elle est assez facile d’accès et le temps magnifique a favorisé la présence d’un important parterre d’Athéniens. Toutefois, la mer Méditerranée reste fraîche, autour de 12 °C1. Dans cette échancrure, aucune installation spécifique n’est prévue mis à part une infirmerie aménagée sur le rivage et une estrade pour abriter les canots utilisés lors des concours. Pour chaque épreuve, les nageurs sont emmenés dans un bateau à vapeur du vestiaire au point de départ matérialisé entre deux bouées où ils se mettent à l’eau.
- 2 Pierre de Coubertin, 1922, Pédagogie sportive, Paris, Vrin, p. 87.
7En pleine eau courante, les distances que parcourent les nageurs ne sont pas précises ni tout à fait identiques entre les concurrents. L’égalité sportive de départ n’est donc pas garantie. Les 13 concurrents du 100 m de vitesse nagent du large vers le rivage en suivant le parcours signalé par des citrouilles qui flottent et bougent. La ligne d’arrivée est indiquée par un drapeau rouge. Pour les courses de fond, le départ est donné en dehors de la baie. Neuf concurrents s’affrontent sur le 1 200 m. Cette épreuve constitue la plus remarquable du programme. Alliant vitesse et résistance, elle couronne les nageurs complets aux prises avec les vicissitudes de la pleine eau courante. Selon Pierre de Coubertin, « La natation est un sport de combat où l’homme bataille contre un élément hostile, avec le danger à côté de lui, ou plutôt en dedans de lui. Il sait que l’eau finira toujours par le vaincre »2. Cependant, trop spacieux, ce lieu pratiqué n’est pas propice à la valorisation d’un tel spectacle. Le public ne peut pas suivre de bout en bout la lutte des nageurs contre l’hostilité de la pleine eau et leurs opposants. Cet écueil est important par rapport au fait d’offrir aux spectateurs et journalistes la possibilité d’apprécier au plus près des nageurs leurs styles de nage, leurs efforts et la dramaturgie des courses. Or, selon l’idéologie coubertinienne, l’identité de la natation olympique incarne davantage un sport utilitaire et risqué de lutte contre les éléments naturels et soi-même qu’un sport futile basé sur la performance chronométrique réalisée dans un bassin normé, chauffé et confortable. Elle s’enracine dans l’idée d’une éducation virile et chevaleresque basée sur le modèle des public schools au Royaume-Uni et sur la civilisation grecque dans laquelle l’activité musculaire participe à la formation morale.
8La géographie et le lieu des épreuves de natation des JO de 1896 s’expliquent en raison d’un manque de temps et de moyens financiers du Comité hellénique lui permettant d’édifier un bassin, ces choix étant clairement sous-tendus par l’idéologie coubertinienne en faveur d’une natation olympique masculine et pour des amateurs, fondée sur l’utilitarisme et la débrouillardise. Ces concours de natation remportent davantage un succès symbolique que sportif avec une participation composée uniquement de nageurs masculins à la peau blanche.
- 3 La vie au grand air, « Les sports à l’Exposition universelle », 6 mai 1900, n° 98, p. 418-448.
9Pour l’organisation des JO de 1900 à Paris, Pierre de Coubertin et l’Union des sociétés françaises de sports athlétiques trouvent un compromis pour que les concours de l’Exposition universelle tiennent lieu de JO de mai à octobre. Les épreuves de natation portent le nom de championnats du monde afin de les rendre plus attrayantes3 et d’éviter qu’elles ne passent inaperçues dans les activités de l’Exposition universelle.
- 4 Mérillon Daniel, (dir.), 1901, Rapports : concours internationaux d’exercices physiques et de sport (...)
10C’est contre la position de Pierre de Coubertin et certains de ses consorts du CIO que, pour la première fois, une vingtaine de femmes, sur 1 200 participants, prennent part à cinq compétitions (tennis, voile, croquet, équitation, golf). Composé uniquement d’hommes, le Comité d’organisation des épreuves de natation ne propose quant à lui aucune course pour les dames alors qu’en France elles disputent, depuis 1885, des compétitions à la piscine parisienne de Château-Landon (Velez, 2010, p. 33). La participation de nageuses à l’événement olympique n’est donc pas encore acceptée par le Mouvement olympique qui arrête toutefois un programme plus ample que quatre ans auparavant, entre natation utilitaire ou natation traditionnelle, avec sept courses chronométrées toutes disputées en milieu naturel. Pour les amateurs sont retenues six épreuves : 200 m nage libre (NL), 1 000 m NL, 4 000 m NL, 200 m avec obstacles, 200 m dos, parcours de 60 m sous l’eau et le relais cinq fois 200 m NL. La définition du nageur amateur devient plus stricte. Selon le règlement du Comité d’organisation, le nageur amateur, « le pur », est celui qui n’a jamais gagné à partir de la natation un prix en espèces ou une somme d’argent, ni pris part à une course contre des professionnels, ni enseigné cette activité physique dans un but pécuniaire4. En accord avec les valeurs conservatrices en matière d’amateurisme défendues par les membres du CIO, ces règles correspondent à celles mises en place par l’Amateur Swimming Association (ASA), l’organe directeur de la natation amateur britannique (1886).
11Comme pour les autres sports olympiques, cette interdiction vise à protéger la natation des dérives possibles (tricherie, dopage) que sous-tend la participation d’athlètes professionnels motivés par l’appât des prix attribués lors des courses ou des traversées à la nage. Elle scelle ainsi l’identité d’une natation olympique pure, car réservée aux amateurs. Or, au début du XXe siècle, comme dans le cas du football (Correia, 2018), cette exclusion a pour conséquence de produire une distinction de classe sociale au profit des nageurs amateurs qui, à l’instar de l’aristocrate Pierre de Coubertin, n’ont pas forcément besoin de la natation pour vivre, contrairement aux nageurs professionnels généralement issus de milieux plus populaires (Terret, 1994).
12Nonobstant, motivé par l’impact médiatique et populaire qu’entraîne la participation de nageurs professionnels, le Comité parisien fait une entorse à l’amateurisme en proposant un 4 000 m NL doté de récompenses en espèces. Toujours sans limitation de nageurs par nation, on dénombre la participation de 24 professionnels et 143 amateurs venus de 14 pays différents. Terminant à la troisième place, le Français Paul Blache est classé parmi les nageurs professionnels en raison de l’argent qu’il gagne en tant que professeur de natation. De toute l’histoire de la natation olympique, c’est la seule et dernière fois que se tient une épreuve réservée à des professionnels.
13Sur la Seine, du 11 au 19 août, les séries éliminatoires et les finales ont lieu en pleine eau courante dans deux bassins par appropriation, l’un à Asnières long de 100 m et l’autre à Suresnes long de 5 400 m. Pour les spectateurs, ces lieux sont faciles d’accès en train depuis la gare Saint-Lazare ou en tramway depuis la place de la Madeleine. S’agissant de la mise en ordre du public, des estrades sont aménagées sur la rive gauche de la Seine en amont du pont d’Asnières. Or, malgré cette disposition, des spectateurs se bousculent pour consulter les résultats inscrits sur un tableau noir (Drevon, 2000, p. 144).
14Dans le bassin de 100 m, le champ de courses est délimité par des cordages avec des oriflammes tendues par des piquets fixés à chaque extrémité. Chaque séparation de cordage est indiquée par un numéro visible qui impose à chaque concurrent de suivre au mieux une ligne de nage. La prise des départs s’effectue sur un ponton flottant. Cette mise en ordre des nageurs est un progrès par rapport à Athènes quatre ans plus tôt. Or, en regard de l’analyse des temps habituellement réalisés par le vainqueur du 200 m l’Australien Frederick Lane, la longueur du bassin aurait été incorrectement mesurée (Oppenheim, 1977, p. 30). Contrairement à un bassin artificiel ou une piscine olympique, cette erreur de mesure en milieu naturel ne permet pas d’établir des records du monde ni de garantir l’égalité sportive de départ entre les concurrents.
15Du côté du jury, installé dans un bateau vapeur, chaque chronométreur suit, série après série, le groupe des nageurs et relève les temps accomplis. Entre le départ et l’arrivée, cette circulation d’embarcations prend du temps. En matière de spectacle, si les épreuves longues continuent de ravir le public, tant elles exposent les concurrents à l’hostilité et aux aléas de l’eau courante (Drevon, 2000, p. 143), le déroulé de chacune des séries du 4 000 m NL dure en moyenne deux heures. C’est bien long pour le public à qui l’on propose, pour les occuper, un concours de plongeons. Sans compter que le 4 000 m NL des professionnels est nagé en dix minutes de plus que celui des amateurs. Les défenseurs de l’amateurisme trouvent là un argument de poids pour interdire la participation des professionnels pas plus performants ni spectaculaires que les amateurs. Si, par rapport à Athènes, le Comité parisien apporte quelques améliorations en pleine eau courante, telle que la délimitation du champ de courses, pour autant, de vives critiques se font jour, comme celles de Frantz Reichel dans Le sport universel illustré.
- 5 Frantz Reichel, « Les championnats du monde de natation », Le Sport universel illustré, 7 juillet 1 (...)
- 6 Ibid., p. 542.
16En tant que journaliste et homme de pouvoir dans le champ sportif (Bauer et Vincent, 2020, p. 279-301), ce dernier est avec Pierre de Coubertin, Charles Brennus, Émile-Georges Drigny et Georges de Saint-Clair, l’un des principaux défenseurs de l’amateurisme cher au Mouvement olympique. Or, selon lui, une compétition sportive est un spectacle analogue à ceux des music-halls : « il faut savoir le présenter, lui donner un cadre qui permet de le suivre dans ses moindres péripéties, une installation pratique qui permet à tous d’en reconnaître les résultats »5. Ni le lieu ni l’aménagement des épreuves sur la Seine n’ont été sous-tendus par ces principes pour leur assurer, en modernisant leur mise en spectacle, un franc succès. Dans cet espace naturel trop vaste, le nageur s’y perd et « c’est à peine si sa tête émerge »6. En conséquence, le public amassé le long des berges de la Seine, contrairement au jury au contact des nageurs, ne peut pas convenablement et continuellement voir les styles des nageurs ni apprécier la lutte qui les oppose. Du reste, ce choix géographique est incommode, voire dangereux, puisque le champ de courses fut parfois occupé par la navigation d’autres embarcations. De surcroît, selon Frantz Reichel, la pleine eau est antisportive, car les performances réalisées perdent toute leur valeur puisque l’égalité métrique du parcours à nager et les conditions environnementales (courant, visibilité) ne sont pas équivalentes ni garanties entre les concurrents. Pour le public et les nageurs, il aurait préféré que ces épreuves se déroulent dans un espace plus réduit pareillement à celui de l’un des lacs artificiels du Bois de Boulogne. Un tel espace en eau morte offre davantage de garanties sportives, de stabilité environnementale, de confort et de sécurité que celui d’un fleuve avec du courant et de la navigation d’embarcations. Le choix de la pleine eau courante est d’autant plus surprenant que Paris dispose depuis 1884 de la première piscine couverte, chauffée et édifiée en dur. Baptisée Château-Landon, elle dispose d’un bassin de 50 m qui sert, dès la fin du XIXe siècle, à des épreuves masculines ou féminines de natation et de plongeon.
- 7 Comme Jean Rouvet (1891), Grande piscine Rouchechouart (1895), Ledru-Rollin (1897), etc.
- 8 Un bassin flottant découvert sur la Seine. Son bassin de 50 m est utilisé en 1899 pour le premier c (...)
17Pourquoi cet équipement moderne, comme d’autres piscines municipales parisiennes construites à la fin du XIXe siècle7, ou les bains Deligny8 n’ont-ils pas été utilisés pour les épreuves de natation des JO de 1900 alors qu’en France la baignade bascule de la rivière au confort et à la sécurité de la piscine couverte et propre (Le Bas, 2001 ; Duhau, 2007) ? Il appert que la définition de la natation de Pierre de Coubertin, président du CIO, a lourdement pesé sur ce choix géographique peu idoine, selon Frantz Reichel, pour y développer un spectacle de qualité à la vue du public tout en garantissant la sécurité et l’égalité sportive entre les concurrents.
- 9 Mallon Bill, 2009, The 1904 Olympic Games : results for all competitors in all events, Jefferson, M (...)
18Lors des JO de 1904 à Saint-Louis (États-Unis), les compétitions se perdent, une fois encore, durant l’Exposition universelle qui dure quatre mois et demi. Pour garantir le succès des épreuves de natation, le Comité d’organisation décide de les intégrer dans leur championnat national auquel les nageurs étrangers peuvent participer. Or, n’épousant pas encore la cause de l’Olympisme, les dirigeants et nageurs anglais ne sont pas présents, ni d’ailleurs ceux de bon nombre de nations européennes pour qui le déplacement est trop onéreux et éloigné9. Respectant l’idéologie conservatrice et misogyne du Mouvement olympique, le Comité n’autorise pas la participation des nageurs professionnels ni des nageuses. Les femmes sont uniquement présentes en tant que spectatrices pour applaudir les hommes afin de les récompenser de leurs efforts. Les nageurs sont tous blancs de peau alors que deux Sud-Africains sont les premiers athlètes noirs à participer à une épreuve olympique moderne (marathon) dans un pays marqué par la ségrégation raciale. Sur le sol américain, le programme repose sur neuf épreuves traditionnelles mesurées en yard ou mile. La natation de marathon (4 000 m) en pleine eau courante n’est pas retenue, car les séries durent trop longtemps et ne sont pas adaptées à un bassin de 100 m de long.
Figure 1 – Départ du 440 yards messieurs des JO de Saint-Louis 1904
(Source : Missouri History Museum)
19Pour la première fois, les courses se déroulent en eau morte dans un bassin artificiel de 100 m creusé dans le parc public de Forest Park situé à l’est de Saint-Louis et du fleuve Mississippi. Implanté à proximité des bâtiments de l’Exposition universelle, ce bassin urbain n’a pas été spécialement prévu pour les épreuves de natation, mais pour les activités de l’événement. Le départ est donné d’un radeau qui s’enfonce sous le poids de quatre à huit concurrents par série. Sans délimitations de couloirs de nage, les nageurs peinent ensuite à nager en ligne droite ce qui augmente plus ou moins la distance qu’ils parcourent chacun. L’égalité sportive de départ n’est donc toujours pas assurée. Contrairement aux épreuves longues organisées dans un espace naturel spacieux (1896-1900), ce bassin facilite le travail des officiels. Placés sur le bord du bassin, ils peuvent de près juger les nageurs sans avoir à effectuer de longs déplacements. C’est un précieux gain de temps et d’efficacité d’arbitrage. Comme l’attestent les archives iconographiques, les spectateurs sont massés debout autour du champ de courses à quelques mètres seulement des concurrents.
20De cet endroit, ils peuvent apprécier leurs styles de nage et leurs oppositions pour la victoire. Par rapport aux JO de Paris, le Comité américain fait le choix de courses moins longues, comme le 50 yards, dans un bassin par destination (Vigneau, 1998, p. 11-12) réduit à 100 m avec une eau morte et sans navigation. Plus fermé qu’un fleuve, cet espace est moins antisportif et risqué que la pleine eau courante. Le Comité a-t-il pris en compte les recommandations de Frantz Reichel ? En tout cas, en décidant de ne pas orchestrer de courses longues en milieu naturel, le spectacle de la lutte contre les vicissitudes de la pleine eau courante, cher à Pierre de Coubertin, disparaît du programme des JO pour 104 ans10. À Saint-Louis, le bassin artificiel de Forest Park demeure encore sommaire et à distance de la standardisation des championnats britanniques dans des bassins ou piscines qui offrent davantage d’égalité sportive, de confort et de sécurité.
- 11 Cook Théodore, 1908, The Fourth Olympiad being. The official report, Londres, British Olympic Assoc (...)
21En 1908, devant la nécessité de normaliser les règlements sportifs pour assurer la légitimité de l’universalisation des épreuves olympiques, Robert de Courcy-Laffan, secrétaire général du Comité d’organisation des JO de Londres, propose que soit adoptée, pour chaque sport, une réglementation internationale reposant sur le modèle des règles fédérales anglaises. En juillet 1908, Georges Hearn, président de l’ASA, et des délégués étrangers étudient à Londres la fondation de la FINA et prennent des décisions capitales comme l’établissement de règles communes internationales basées sur celles de l’ASA, la tenue et l’homologation des records du monde accomplis dans une eau calme jusqu’à 500 m et en piscine mesurant au moins 25 yards de long pour les épreuves de moins de 500 m et d’une longueur de 100 m pour celles de plus de 500 m, ainsi que l’intégration d’une épreuve féminine olympique. Le bassin long de 100 m par adaptation ou destination avec une eau calme devient donc la norme fédérale internationale. Ces règles constituent un tournant pour l’universalisation de la natation olympique placée sous le contrôle de la FINA. Elles infléchissent, en les normalisant et spécifiant, la géographie et le lieu des épreuves olympiques auxquelles seuls les nageurs et nageuses amateurs et originaires d’un pays non colonisé peuvent prendre part11.
22À Londres, les six épreuves du programme se tiennent pour la première fois en eau morte et douce dans un bassin artificiel semi-enterré dans le stade olympique (66 288 places) de White City Stadium. Abritant des épreuves de moins de 500 m, il mesure réglementairement 100 m de long et 50 pieds (15 m) de large. Circonscrit par des parois et pontons en bois, le bassin se situe à une quinzaine de mètres seulement des premières tribunes. Le public peut donc suivre de près les courses dans un bassin non aménagé avec des séparations de couloirs de nage.
23Dans cet espace sportif s’exerce le pouvoir de la FINA sur le contrôle du dénudement en public du corps des nageurs. En l’espèce, la codification fédérale du caleçon de bain masculin est stricte. Sous peine de disqualification, il doit être de forme triangulaire avec des bretelles, une emmanchure et un col qui ne doivent pas descendre à plus de trois pouces de l’aisselle et deux pouces du cou en couvrant les jambes jusqu’à trois pouces du genou.
24Lors des JO de Londres, malgré la position de la FINA en faveur de la participation des femmes, aucune nageuse n’a pris part à une course officielle. Seules quelques Anglaises nagèrent en démonstration (Velez, 2010, p. 105). À l’époque, le sport féminin est encore balbutiant et plutôt contraire à la morale publique et aux bonnes mœurs que défendent en général les dirigeants olympiques misogynes et conservateurs (Terret, 2020). C’est donc avec un peu de retard par rapport aux premières participations de femmes aux JO de 1900 et 1904 (tennis, voile, croquet, golf, tir à l’arc, patinage artistique, équitation) que la natation féminine olympique devient une réalité historique à partir de 1908.
25Ces JO remportent plusieurs succès comme l’organisation des épreuves dans un bassin artificiel par destination aménagé dans un stade olympique localisé au centre d’une capitale. Dédié à la natation olympique, il est le produit d’un processus de spécification géographique et spatiale, à l’instar d’autres sports, dans lequel se jouent des rituels de normalisation (Guttmann, 1978) voire d’acculturation ou d’enculturation par le sport (Darbon, 2008). Cet équipement est facilement accessible par des moyens de transports urbains (métro, bus). L’aménagement du bassin facilite l’organisation des courses et le jugement des officiels tout en garantissant aux compétiteurs une égalité métrique et de conditions de nage sans courant. La sécurité, le confort et la fonctionnalité sont au rendez-vous. En outre, un bassin de natation implanté au cœur d’un stade offre au public une parfaite et permanente visibilité sur le déroulé et la dramaturgie des courses faites d’allers-retours. Pour les autorités en charge de la sécurisation de l’événement, un tel lieu fermé et ordonné optimise le maintien de l’ordre public contrairement aux berges d’un espace naturel (mer, fleuve, lac) avec un flux plus libre et ouvert de spectateurs. Les JO de Londres constituent un tournant majeur du point de vue de la légitimation et universalisation de la FINA à l’endroit de la standardisation de la géographie urbaine d’un bassin olympique artificiel de 100 m de long avec une eau morte et douce pour les nageurs amateurs des deux sexes originaires de pays non colonisés. Ainsi, ces choix fédéraux soustraient la natation olympique de la pleine eau courante dans laquelle elle constituait un sport masculin utile, risqué et de lutte contre l’hostilité des éléments naturels. À compter de 1908, ce processus de normalisation et standardisation d’un bassin de nage artificiel a favorisé l’acceptation de la participation des femmes dans un espace public clos qui facilite alors le contrôle de leur corps en partie dénudé entre les vestiaires et le bord du bassin.
26La ville de Stockholm accueille les JO de la Ve olympiade de 1912 dans un contexte historique marqué par de vives tensions internationales entre les pays membres de la Triple Entente et ceux de la Triple Alliance.
- 12 Bergvall Erik, 1913, The official report of the Olympic Games of Stockholm 1912, Stockholm, Wahlstr (...)
- 13 Yttergren Lief, Bolling Hans, 2012, The 1912 Stockholm Olympics: essays on the competitions, the pe (...)
27Comme la capitale suédoise ne possède que des bassins dont la dimension maximale atteint 33,33 m et que la municipalité a déjà entrepris l’urbanisation du quartier retenu pour les épreuves de natation, le Comité d’organisation décide d’aménager par adaptation, en seulement six semaines12, un bassin temporaire de 100 m de long dans la baie de Djurgårdsbrunnsvikenau. C’est aussi un choix économique ; car, une piscine édifiée en dur est plus onéreuse qu’un bassin en pleine eau de surcroît démontable à l’issue des JO. Le Swimming Stadium est circonscrit par des parois et pontons en bois. Sur un plan sportif, cet espace fermé, avec une eau morte et légèrement salée, garantit aux concurrents une égalité de conditions de pratique tant du point de vue des distances à nager que de l’absence de courant. Toutefois, selon les déclarations de nageurs, qui à l’époque pratiquent sans lunettes de natation, l’eau est jaunâtre-brunâtre, pas très propre et lourde13.
28Par rapport à l’accessibilité des spectateurs, ce bassin urbain est implanté à proximité des autres sites olympiques, dont le stade éponyme. La configuration de la baie de Djurgårdsbrunnsviken simplifie l’installation de gradins en bois surélevés avec des pieux au-dessus de l’eau. En dessous sont aménagés des vestiaires pour les athlètes, des salles de réunion pour le jury, la presse et la télégraphie, etc. Placé et mis en ordre à quelques mètres seulement du champ de courses, le public peut apprécier de près les styles des nageurs et leurs stratégies de course pour la victoire. Le Comité suédois a également dressé deux tableaux d’affichage manuel qui servent à indiquer, série après série, les noms des concurrents, les temps accomplis et l’ordre d’arrivée. Ces éléments matériels permettent au public et aux journalistes de suivre le programme, les performances chronométriques et les classements. La valorisation et la diffusion de ce spectacle se poursuivent par l’amélioration de son agencement spatial et matériel.
29La réglementation de l’amateurisme demeure très stricte. Les professionnels des deux sexes, les « impurs », ne peuvent pas participer. Comme à Londres, le choix d’un bassin olympique par adaptation est éloigné de la géographie des épreuves en pleine eau courante généralement dotées de gains pour récompenser les nageurs professionnels. En témoignent les traversées à la nage en eau libre des grandes villes comme sur la Seine à Paris, dès 1905, de Londres sur la Tamise à partir de 1907, etc. Les JO de Stockholm voient la première participation officielle de nageuses amateurs. Européennes (Autriche, Allemagne, France, Grande-Bretagne, Suède) ou Australasiennes (Australie et Nouvelle-Zélande), elles sont 27 à prendre part aux deux épreuves de leur programme (l00 m NL, relais 4 x 100 m NL). Les séries et finales demeurent non mixtes. Réglementairement, par rapport à la question de leur dénudement en public, les concurrentes de plus de 14 ans doivent porter un peignoir des vestiaires jusqu’à la plage de départ et immédiatement après la sortie de l’eau. Clos par des gradins et des pontons, le Swimming Stadium facilite donc le contrôle de la tenue et des agissements des nageuses dénudées des vestiaires au bassin. Leur maillot de bain doit être plus couvrant que celui des hommes en cachant la partie intime de leur nombril. D’ailleurs, d’aucuns considèrent qu’à l’époque, selon l’inspiration des mœurs et des manières, leur maillot ne les protège pas suffisamment de la pudeur (Williams, 2012, p. 208). L’évolution du règlement de la FINA concernant les dimensions du maillot de bain féminin donne la mesure de l’exercice du pouvoir des acteurs institutionnels (Terret, 2020) qui s’exerce sur le dénudement du corps des nageuses en public (Millet, 2022). Malgré ces dispositions, le Comité olympique américain refuse que leurs athlètes féminines participent à l’ensemble des épreuves olympiques en prétextant que leur corps serait publiquement trop dévêtu.
- 14 La France, « Natation », 9 juillet 1913, p. 4.
30Hawaïen, le nageur et illustre surfeur américain Duke Kahanmoku devient le premier champion olympique « nègre et indigène »14 à la peau ambrée dans un espace sportif de blancs institués et contrôlés par des hommes conservateurs n’appartenant pas à des pays colonisés. Dans l’imaginaire américain et face à la ségrégation raciale aux États-Unis, qui limite voire interdit l’accès des noirs aux piscines publiques (Wiltse, 2007), il est défini comme n’étant ni « noir », ni « blanc », ni « mulâtre » (Desmond, 1999). Son titre olympique fait de lui une figure acceptable d’identification à la nation américaine (Coëffé et al., 2012). Plus globalement, la racialisation et la blanchité des nageurs olympiques s’expliquent en raison d’un ensemble de déterminants idéologiques, politico-sociaux, géographiques et économiques en fonction des pays (Nzindukiyimana et O’Connor, 2019).
31Selon le Comité d’organisation suédois, parmi les points positifs, c’est la première fois qu’une compétition internationale a réuni autant de nageurs et nageuses (188) venus de 17 nations dans un espace par destination qui réduit l’inégalité sportive et supprime les dangers et aléas de la pleine eau courante. La fondation de la FINA a facilité la tenue du meeting dans le respect de ses règles comme celle d’un bassin clos de 100 m de long en eau morte. Les gradins ont permis de rassembler, tout en les contrôlant, les spectateurs et journalistes en leur offrant une appréciable et permanente visibilité sur la dramaturgie des courses disputées dorénavant par des athlètes amateurs des deux sexes majoritairement à la peau claire.
32Après la Première Guerre mondiale, le CIO décide d’évincer, en guise de représailles, les empires centraux (Allemagne, Autriche-Hongrie, Bulgarie et Empire ottoman) des JO de 1920 à Anvers. L’amateurisme demeure de rigueur et les femmes sont derechef admises à participer à l’événement olympique dont leur programme est enrichi du 300 m NL.
- 15 Rapport officiel des Jeux d’Anvers 1920, p. 6 et p. 49.
33Conformément au règlement de la FINA, les épreuves se déroulent en eau morte dans un bassin par destination de 100 m de long avec sept couloirs de nages non délimités. Il est aménagé dans les douves des anciennes fortifications d’Anvers proches du stade olympique. La température de l’eau oscille entre 12° et 16 °C. Au sortir de la guerre, en raison d’un budget limité et d’une pénurie de matériaux, le gouvernement belge, la municipalité et la province d’Anvers ont promis d’apporter leur aide financière pour agencer ce bassin et « activer l’exécution de la route entre Bruxelles et Anvers en passant à proximité du stade olympique »15 pour le transport du public, des athlètes et des entraîneurs.
34Contrairement à des épreuves en pleine eau (1896-1900), l’activité et la circulation des officiels ont été à nouveau facilitées grâce à l’aménagement de pontons en bois tout autour du bassin. Des gradins ont été installés derrière la plage de départ et sur les côtés du bassin pour offrir au public, comme aux JO de 1904 et 1908, une vue proche et permanente sur les courses. Chez les féminines, toutes à la peau blanche, entre les Européennes, Étasuniennes, Australiennes et Africaines du Sud, on dénombre 16 participantes, sur un total de 244 athlètes venus de 21 nations, à chacune de leurs deux épreuves individuelles. Ethelda Bleibtrey devient la première nageuse américaine doublement sacrée (100 m NL, 300 m NL) alors que le Comité olympique américain avait refusé que les femmes participent aux JO de 1912 arguant que leur corps serait trop dénudé en public. « L’indigène » Duke Kahanamoku est à nouveau titré sur le 100 m NL. Tant du côté des athlètes que des officiels et spectateurs, la géographie des épreuves et les aménagements du bassin de 1920 s’inscrivent dans le prolongement de ceux des JO de 1912 afin d’assurer la fonctionnalité et le succès de l’événement en eau morte.
35Les jeux de la VIIIe olympiade ont lieu à Paris en 1924. Les épreuves de natation se déroulent au Stade nautique découvert des Tourelles (20e arrondissement). Les meilleurs nageurs du monde sont présents sauf les Allemands encore exclus par le CIO en mai 1921.
36C’est la première fois que les courses sont organisées dans un stade nautique bâti en dur et entièrement destiné à la natation. Le CIO a donné son accord pour que les épreuves de natation se tiennent dans une autre enceinte que celle du stade olympique.
37Édifié sur trois étages, l’ensemble du bâtiment, 74 m de long et 47 m de large, repose sur 620 pieux de béton armé. Cet équipement moderne a coûté une somme proche de celle du budget national annuel alloué à l’éducation physique scolaire française (Terret, 2008). La piscine dispose d’un bassin de 50 m de long sur 18 m de large sous la forme d’une cuve de béton. Pour augmenter l’imperméabilité du béton et la transparence de l’eau, une céramique revêt le bassin. Les six couloirs de nage sont matérialisés par autant de lignes de carrelage noir tracées au fond du bassin et sur les murs à chacune des extrémités. Ces repères visuels facilitent le fait de nager droit chez des nageurs qui ne sont pas encore équipés de lunettes de natation. En outre, les couloirs de nage sont maintenant délimités avec des lignes de bouchons en liège rouge reliés par une corde. Bien que critiquées par le CIO et la FINA (Terret, 2008, p. 412), ces lignes d’eau font finalement leurs preuves pour éviter les contacts entre les nageurs. Elles permettent aussi de briser les vagues ce qui augmente leurs performances en facilitant leur tâche.
Figure 2 – Piscine des Tourelles, départ du 100 m dames sélection olympique, juin 1924
(Source : Gallia/Bnf)
38La seconde innovation vient de l’installation d’une ligne de faux départ perpendiculaire aux couloirs de nage et suspendue au-dessus de l’eau à 15 m de la plage de départ. Une fois abaissée dans l’eau, elle sert à arrêter les nageurs qui n’entendent pas les rappels du starter lors d’un faux départ. Ces innovations techniques marquent une rupture dans la configuration normée d’un bassin olympique moderne dorénavant édifié en béton armé. Par rapport aux JO précédents (1904-1920), la FINA accepte ces nouveautés dans un bassin dont la longueur passe de 100 m à 50 m pour des raisons économiques et d’espace disponible en milieu citadin. Elles sont à l’initiative de Émile-Georges Drigny alors secrétaire général de la Fédération française de natation et de sauvetage. Il a été désigné par la FINA comme organisateur et contrôleur des épreuves olympiques aux Tourelles.
- 16 L’Écho des Sports, « Les Jeux olympiques », 15 juillet 1924, p. 1.
39Répartis sur trois étages, les tribunes et les gradins temporaires peuvent accueillir jusqu’à 10 000 spectateurs assis tout autour du bassin. Pour valoriser ce spectacle, un tableau d’affichage et un chef d’orchestre qui, avec des haut-parleurs, conduit et rend compréhensibles les épreuves aux spectateurs parfois profanes. Avec une température de 20 °C, l’eau du bassin est claire grâce à son carrelage. C’est un confort pour les nageurs et le public. Ainsi, leurs mouvements sont bien visibles à l’inverse des JO précédents organisés dans des eaux plus sombres : « On voit les nageurs, on les suit. L’eau est propre et il est facile d’observer les mouvements gracieux et les styles souples »16.
40Ils sont 634 amateurs de 23 nations à être engagés dans les séries éliminatoires non mixtes. La majorité des athlètes des deux sexes sont blancs de peau. Les Américains Duke Kahanamoku et Samuel Kahanamoku, respectivement second et troisième du 100 m NL, sont les seuls représentants, avec leur peau ambrée, des « indigènes » masculins dans l’espace de la natation olympique sous-tendue par la blanchité. La participation des femmes augmente avec une cinquantaine de nageuses à la peau blanche engagées sur leurs trois épreuves individuelles. Elles représentent davantage de pays occidentaux (Pays-Bas, Tchécoslovaquie, Luxembourg) que lors des JO précédents. La féminisation de la natation olympique est en route.
41Finalement, la natation est la grande triomphatrice des JO de Paris grâce à la piscine grandiose et luxueuse qui a satisfait le public, les journalistes, les nageurs et entraîneurs. La natation se classe au troisième rang des sports les plus suivis derrière l’athlétisme et le football (Terret, 2008). À compter des JO de 1924, la géographie citadine et l’architecture de la piscine olympique de 50 m deviennent la référence et la norme en la matière. Sa spécification et normalisation sont dorénavant actées. Son bassin découpé en couloirs individuels de nage assure l’égalité sportive de départ entre les athlètes dans une eau chaude, propre, claire et sans courant. Entourant le champ des courses, les imposantes tribunes permettent une mise en ordre et à l’abri des spectateurs tout en leur garantissant une qualité de vue sur la dramaturgie des courses faites désormais d’allers-retours plus courts. Son aménagement facilite les reportages photographiques et radiophoniques et bientôt, à compter des JO de 1936, l’installation de moyens télévisuels pour assurer les lucratives retransmissions de ce spectacle « total » à l’échelle mondiale (Attali, 2010). Depuis les JO de 1924, cette piscine olympique est l’une des architectures majeures et médiatiques de l’événement pentétérique.
42Des deux premières olympiades de natation (1896-1900) organisées en pleine eau courante à la piscine des Tourelles des JO à Paris de 1924, l’évolution de la géographie et de la configuration de ces espaces aquatiques s’inscrit dans la trajectoire des équipements sportifs édifiés en dur au cœur des capitales pour les grands événements internationaux (JO, coupes ou championnats du monde). À Athènes (1896), en l’absence d’un pouvoir fédéral international de natation, et à Paris (1900), outre des raisons économiques, ce choix de lieu pratiqué a été sous-tendu par la définition de la natation par Pierre de Coubertin, à savoir un sport masculin utilitaire, risqué et de lutte contre les aléas de la pleine eau, soi-même et des adversaires. Malgré l’idéologie olympique conservatrice en faveur de l’amateurisme, une vingtaine de nageurs professionnels sont exceptionnellement admis à prendre part aux JO de 1900 pour assurer le rayonnement populaire de cet événement perdu dans l’Exposition universelle. Des JO de 1904 à 1920, les Comités d’organisation successifs optent pour un bassin de 100 m de long aménagé par adaptation dans un espace artificiel ou par destination en pleine eau morte. Dans ces espaces, la natation olympique utilitaire s’efface au bénéfice d’une pratique natatoire à distance d’une longue lutte contre les dangers et variations de l’eau courante. Dès 1908, la natation olympique s’ouvre aux femmes dans ces bassins clos qui facilitent le contrôle de leur dénudement à la vue du public dans un contexte où le Mouvement olympique demeure dans son ensemble misogyne et conservateur des bonnes mœurs. Cette réalité historique donne la mesure du pouvoir masculin qui s’exerce sur le contrôle de leur corps en partie dénudé dans un espace médiatisé et travaillé au fil du temps par un idéal égalitaire et émancipateur se transformant progressivement en un lieu pratiqué plus universaliste pour les deux sexes. Entre 1912 et 1924, les Américains Duke et Samuel Kahanamoku sont les seuls représentants des nageurs « indigènes » à la peau ambrée. Leurs victoires en font des figures acceptables d’identification à la nation américaine, marquée par la ségrégation raciale, dans un espace sportif racisé où s’impose la blanchité des deux sexes en tant qu’hégémonie sociale et culturelle. Édifiée en béton, en 1924, la piscine des Tourelles avec son bassin de 50 m et ses couloirs de nage scelle désormais la géographie et la configuration spatiale de la piscine olympique moderne. Sécurisé, hygiénique, confortable et normé, ce bassin garantit l’égalité sportive de départ des compétiteurs placés sous le jugement permanent d’officiels. Ses tribunes imposantes facilitent la mise en ordre et le contrôle du public (journalistes, entraîneurs) tout en lui offrant, dans une enceinte commode, un spectacle « total » avec une qualité de vue permanente sur la dramaturgie des épreuves. Son bassin découpé en couloirs de nage permet de quadriller et de mettre en ordre le corps des athlètes dans des unités spatiales individuelles non mixtes. Enfin, en termes d’héritage, depuis bientôt un siècle, la piscine des JO de Paris de 1924 constitue la référence géographique et la norme spatiale en la matière. En atteste le bassin de 50 m, avec ses dix couloirs de nage normés et standardisés, qui sera temporairement installé au cœur de La Défense Arena à Paris pour les JO de 2024. Toutefois, à l’heure des préoccupations écologiques, de la crise énergétique face aux coûts pour chauffer les piscines publiques et d’une demande sociale en faveur d’un retour à une natation dans des espaces naturels, on peut s’interroger sur l’avenir de la piscine olympique et sur l’augmentation du nombre des épreuves en eau libre renouant avec celles des premières olympiades.