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1La baignade est une pratique corporelle intimement liée aux espaces dans laquelle elle se pratique : naturels ou aménagés, spontanés ou institutionnalisés, directement dans le cours d’eau ou dans un bassin au-dessus de la rivière… Si l’action de se baigner reste sensiblement la même, ses espaces eux évoluent et diffèrent selon le contexte géographique, urbain, social et politique dans lequel elle est implantée. Le développement de la baignade urbaine à Copenhague s’inscrit dans un contexte socioculturel occidental marqué par « les aspirations des citadins à voir la nature s’intégrer au plus près de leur espace vécu et pouvoir s’adonner à de nouvelles pratiques ludiques et sportives » (Haghe et Euzen, 2018, p. 2). Le citadin est en quête d’un retour à la nature et d’une pleine expérience de sa corporéité en lien avec l’eau, jugeant les espaces urbains à proximité de l’eau non plus par leur attrait industriel et marchand, mais plutôt sur leur potentiel naturel et récréatif (Suchet, 2019). Depuis 25 ans, le port de Copenhague est au centre des projets urbains de la ville pour transformer les anciennes friches industrielles polluées en quartiers résidentiels au cadre de vie apaisé, et la baignade est devenue le symbole de réussite de la reconquête du milieu naturel fluvial et de son développement durable urbain1. En 2022, il existe treize bains portuaires officiels et autant de zones de baignade informelles, faisant de Copenhague un terrain privilégié pour enquêter ce que vouloir « se baigner dans la ville » signifie.
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2Mon travail de thèse ambitionne in fine la compréhension du phénomène de baignade urbaine à Copenhague, en croisant approche sociologique des usages et analyse géographique et architecturale des bains portuaires. En effet, aucune étude française n’a été faite sur ces espaces déjà existants, alors que nombre de villes françaises souhaitent ouvrir leurs eaux à cette activité2. Analyser des espaces de baignade analogues déjà fonctionnels nous apparait donc nécessaire.
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3Si dans son expression matérielle, le bain portuaire est le support de pratiques corporelles s’affiliant au loisir ou à l’entretien, il ne semble pas que cet espace ait été imaginé seulement pour satisfaire le besoin d’oisiveté estivale et de récréation des habitants. Depuis 2002 et l’ouverture du premier bain portuaire, l’activité de « se baigner dans la ville » s’est diversifiée, renouvelant les possibilités d’activités en bas de son logement créant par là même les conditions de création de nouveaux lieux du quotidien. Le bain portuaire est devenu le lieu où les habitants peuvent se rassembler, se laisser aller à la contemplation et à l’exaltation des sens, expérimenter la co-présence et s’adonner à diverses pratiques habitantes en lien avec le mode de vie du corps actif scandinave3. Enfin, les bains portuaires de Copenhague se révèlent aujourd’hui sous de multiples formes architecturales. Certains sont aménagés comme des « plages urbaines » : lieux de bain, ils sont aussi l’endroit où l’on se promène, on retrouve ses amis, se repose, bronze ou expose son corps à l’autre (figure 1). D’autres sont pensés à destination d’un public recherchant la sécurité et la présence d’un imaginaire sportif, où l’usage est plus circonscrit à l’image de leur architecture rigide reprenant les codes d’une piscine traditionnelle. Enfin, avec la massification de l’accès à l’eau, l’étude des bains portuaires interroge l’appropriation des quais comme lieu de vie par le sujet-habitant. Certaines personnes veulent se baigner où elles le souhaitent, quitte à le faire en bas de leur logement là où la baignade n’est pas autorisée. Jouer avec la limite règlementaire des espaces de baignade devient alors l’enjeu de la pratique pour le résident dans sa quête de liberté pour s’approprier la ville.
Figure 1 – Le bain portuaire comme plage urbaine
Parmi les comportements plagesques relevés (au sens d’En-Nejarri, 2021), la présence d’accessoires de plage et l’orientation des corps vers l’eau. Lors de la saison estivale, les bains portuaires deviennent le lieu de récréation de toute une jeunesse qui profite de pouvoir bronzer, lire, se baigner ou se promener en bas de leur logement.
(Cliché : Clément Brun, bain portuaire officiel de Sandkaj dans le quartier de Nordhavn, Copenhague, juillet 2022)
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4À la croisée entre sociologie, géographie et architecture, mon travail de thèse de doctorat4 étudie le lien intime entre l’espace tel qu’il est conçu et les pratiques telles qu’elles s’y déploient. Pour interroger les baigneurs sur la dimension esthétique5 de leur rapport à la pratique et au lieu, j’ai choisi d’adopter une approche méthodologique qualitative et immersive. Cette dernière impose de fait au chercheur un questionnement des conditions de production de ses matériaux basées parfois sur sa propre expérience subjective. Cette réflexion méthodologique se pose comme le problème scientifique central de cet article. Je m’appuierai sur ma propre expérience d’une recherche participante sur la baignade urbaine à Copenhague pour réfléchir de l’intérieur à ma posture de « sujet-cherchant » (Volvey et al., 2012).
5Ce travail se recentre donc sur la question épistémologique de mon enquête en tentant de rendre « transparent » ce travail de conscientisation et d’objectivation (ibid., 2012, p. 450). Pour être en mesure de valider ce savoir scientifique, en partie issu d’un « engagement corporel » (Blidon, 2012, p. 535) dans ma pratique de terrain, il m’est nécessaire d’assumer et d’analyser sa subjectivité pour en construire son objectivité. Lors de mon enquête sur les bains de Copenhague et sur ceux qui les utilisent quotidiennement, l’immersion m’est apparue comme une meilleure approche que la seule observation à distance : il s’agissait de « faire l’expérience, partager une situation, l’avoir éprouvé en se mettant à la place de pour pouvoir rendre compte et comprendre » (ibid., 2012, p. 533). Cependant, celle-ci n’a d’intérêt qu’à la condition que le chercheur soit en mesure d’en faire autre chose que le simple récit d’une expérience directe et subjective. Il existe plusieurs ouvrages montrant la diversité des méthodes d’enquête participante, dont ceux de L. Wacquant (2000) et son immersion ethnographique dans les gym de boxe amateure, F. Bajard (2013) sur la filiation et ses effets d’enquête dans le monde de la céramique, E. Perera (2017) sur l’univers des salles de musculation et le quotidien d’un body-builder. Toutes démontrent le caractère essentiel de la participation du chercheur à l’activité qu’il étudie, tout en relevant les biais méthodologiques et la subjectivité qui peut naître d’une trop grande proximité du chercheur avec son terrain sans réflexion préalable ou postérieure (Soulé, 2007). Qu’en est-il lorsqu’on étudie la baignade urbaine dans un pays étranger ? Est-on obligé de se baigner lorsqu’on a la baignade comme objet d’étude ? Quel rôle ma filiation familiale a-t-elle joué durant mon enquête ? En étant observateur de situations où les corps sont dénudés et en participant moi-même à ces situations d’altérité, mon enquête me pousse-t-elle au voyeurisme ?
6Cet article a pour vocation d’opérer un questionnement personnel sur les effets d’enquête qui ont pu se produire, c’est pourquoi je privilégierai l’utilisation du « je » tout le long de cet article. Depuis le début de ma thèse, j’ai effectué 7 voyages à Copenhague, chacun d’une durée comprise entre 7 jours et 1 mois et demi. En tout, j’ai déjà passé 6 mois sur le terrain et je considère être à la moitié de ce temps d’enquête participante. J’interrogerai d’abord ma relation avec le terrain et son lien avec une expérience familiale puis je questionnerai mon rapport à l’autre au moment d’enquêter sur les corps dénudés en ville. Ce retour d’expérience sur les méthodes d’observation mobilisées discutera de l’importance de la participation dans la production de données expérientielles, tout en questionnant notre subjectivité face au sujet.
7Dans un souci de clarté, j’ai fait le choix de ne pas développer les trois autres méthodes d’enquêtes utilisées dans ce travail de thèse, que sont les méthodes de recherche et d’analyse en langue étrangère de documents d’archives publiques, plans d’architecte et programmes de projets urbains ; la mobilisation des méthodes visuelles pour saisir les photographies comme production scientifique ; ainsi que les méthodes d’entretiens multiples mobilisées pour saisir les motivations et représentations qui sous-tendent les différentes pratiques de baignade.
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8La réflexion sur ma filiation familiale s’est construite après confrontation avec la réalité du terrain. La première tâche fut de reconnaître que je n’étais pas exempt de certaines idées reçues, représentations ou imaginaires sur le Danemark et la ville de Copenhague. Ce « travail de conscientisation et d’objectivation » (Volvey et al., 2012, p. 449) de ce que je suis en tant que sujet-cherchant était donc primordiale pour prendre du recul sur les possibles biais d’interprétation lors de mon travail d’enquête. Franco-danois de mère danoise, ce rapport de filiation est à l’origine même du choix de ce sujet de thèse, par l’ouverture au terrain précoce qu’il m’a offert6. Je connaissais Copenhague par ces filiations (ma tante et mon oncle habitent depuis 30 ans à Østerbro, quartier aisé du nord de la capitale) avant le début de ma thèse : j’avais déjà pu me promener le long du port, interpellé par ces scènes de baignade urbaine. Avec ma petite sœur, ma tante nous amenait parfois au bain en bas de chez elle et s’amusait de nous voir sauter dans une eau gelée. Nous ressortions de l’eau en « se sentant danois », car ayant pris part à une activité culturelle caractéristique des pays nordiques. Nageur de haut niveau jusqu’à mes vingt ans7, j’avais aussi été témoin du mode de vie actif de la population danoise ce qui me poussait à comprendre la place de la baignade urbaine dans le quotidien des habitants. Ce rapport de filiation familiale, très particulier, puisqu’issu d’une instance primaire de socialisation « impacte la vision du monde et le regard du chercheur » (Bajard, 2013, p. 8). Il s’agissait donc d’effectuer un travail réflexif sur ces filiations et leurs effets d’enquête, de plus que durant nos investigations, j’ai eu recours à cette identification personnelle pour développer et exploiter au mieux le terrain et les relations sociales qui le composent.
9Premièrement, j’ai saisi l’opportunité de vivre chez ma famille à chacun de mes voyages, après avoir estimé que cela pouvait être bénéfique voire une force pour mon travail de terrain. Au-delà de l’avantage logistique, participer à leur quotidien était l’assurance d’apporter une certaine crédibilité dans ma tâche difficile de comprendre le mode de vie scandinave et ses pratiques culturelles. Consultant en stratégie politique pour de nombreuses municipalités dont celle de Copenhague, mon oncle a par exemple joué le rôle d’« informateur » en me fournissant explications et commentaires sur certaines situations que je lui racontais, m’informant sur le contexte politique de la ville et me dirigeant parfois vers certains acteurs clés (ou du moins des « clés d’entrée »). Si la promiscuité familiale peut s’avérer être dans ce cas un avantage pour l’entrée sur le terrain, elle ne doit pas s’accompagner d’un excès de confiance dans la connaissance des enjeux du terrain. Sans le savoir, mes voyages antérieurs à ceux dédiés à la thèse avaient biaisé mon regard sur la situation, car j’y séjournais principalement durant la saison estivale, période où la baignade envahit le port de Copenhague. De plus, lors de notre travail théorique, certains bains portuaires s’étaient nettement détachés de par leurs caractéristiques architecturales singulières ou remarquables : mis en avant par la municipalité dans une perspective de marketing territorial, ils pouvaient m’apparaître au premier abord comme les seuls à étudier. Seulement, durant l’été, on ne se baigne pas que dans ces bains portuaires ouverts au public, mais bien dans une trentaine d’autres endroits le long du port depuis différents aménagements, autorisés ou non, avec une fréquentation et une population très hétérogènes selon les bains. Ajouté à ce biais d’interprétation sur la pratique d’été, ce n’est qu’une fois quelques séjours passés en hiver au début de ma thèse que j’ai compris que la baignade ne se présentait pas seulement comme une activité récréative estivale, mais aussi comme une pratique habitante, locale et quotidienne le reste de l’année. Le nombre de lieux où la baignade s’imposait dans le paysage était bien plus important que je ne l’avais envisagé, me faisant réaliser que beaucoup de mes certitudes sur ce terrain s’avéraient être erronées. Une fois avoir pris conscience des nombreuses lectures erronées projetées sur ce terrain d’enquête, j’ai donc revu mon approche méthodologique pour l’adapter à une échelle plus macroscopique, celle de la ville entière. Cela m’a poussé à faire évoluer mes critères de choix des terrains d’enquête pour l’élargir à environ 12 zones de baignades portuaires autorisées et informelles.
10Deuxièmement, cette proximité avec le terrain offre des avantages certains comme être une ressource d’identification pour l’enquêté, permettant « une prise de parole décomplexée » (Bajard, 2013, p. 7). Par exemple, j’ai parfois utilisé ma filiation familiale avec « le milieu » lors de mes observations et entretiens. J’annonçais le fait d’avoir une mère danoise et de vivre chez des proches parents à Østerbro (quartier du nord de Copenhague), ce qui atténuait leur vigilance lors de l’évaluation de mes intentions : en me situant à Østerbro, je leur offrais un moyen d’identification (ibid., 2013). Voyant que je connaissais les noms exacts des lieux en danois, cette évocation permettait d’engager une discussion plus précise autour de leurs sites de baignade favoris, des trajets pris pour s’y rendre et des habitudes expliquant ces choix. La sympathie née du lien amical créée par ma filiation (évocation de souvenirs, expériences culturelles communes et lieux de vie analogues) pouvait rendre l’entretien plus libéré, notamment à l’évocation de questions sur l’identité danoise. Entre préservation du terrain et nécessité d’évocation pour mener à bien des entretiens avec des inconnus d’un autre pays, j’ai tenté d’utiliser ma filiation familiale comme un outil de décomplexification des rapports enquêteur-enquêtés. L’engagement du chercheur, puisqu’il s’appuie « sur l’implication directe, à la première personne, de l’enquêteur » (Alam et al., 2012, p. 155), implique une perturbation permanente du terrain, qu’il s’agit de caractériser et qui façonnera pour sûr l’interprétation des données lors de la discussion des résultats.
11La baignade urbaine à Copenhague fait aujourd’hui partie intégrante du paysage de la ville. Les quais accueillent maintenant des pratiques récréatives qui réinventent par là même les normes culturelles d’acceptation du corps dans l’espace public (figure 2). Les bains portuaires deviennent le support de corps exposés en pleine ville, qui s’y présentent nus ou légèrement vêtus (Barthe-Deloizy, 2003). Qu’en est-il de la compréhension de ce rapport au corps dans mon travail ? Que m’apprend la nudité des baigneurs sur leur rapport à l’espace ? Quelles sont les conditions de naissance de ces situations de nudité dans les bains ?
12Tout d’abord, il faut appréhender le rapport au corps en ville selon les normes culturelles en vigueur dans le pays, ces dernières ayant une origine sociétale et culturelle propre à une époque et un lieu (Barthe-Deloizy, 2003). Ainsi, dans une distinction principalement historico-religieuse (Salvadori, 2017), le rapport au corps et à la sexualité n’est pas le même entre les pays de culture latine et ceux germano-scandinaves de culture protestante comme le Danemark. On évoque alors une nudité heureuse plutôt qu’une nudité honteuse, trouvant en elle « le signe d’une innocence » dans son rapport avec le corps (Salvadori, 2017, p. 96). À l’inverse, le vêtement maintiendrait les distinctions sociales. Il classe, il distingue, il hiérarchise et fait « endosser » au corps un certain nombre de normes, dont la plus évidente est celle d’une définition de l’autre (Barthe-Deloizy, 2003). Comme au Japon dans les onsens, les Danois apprécient la « socialisation dénudée » qui permet de mieux se connaître, car l’individu ne peut se cacher sous différents apparats vestimentaires. En hiver, les bains portuaires sont la scène de dizaines d’individus arrivant au bord de l’eau, se déshabillant sur le ponton en bois avant de sauter dans l’eau, nager puis se rhabiller une fois l’activité finie. Sans vestiaires ni d’endroits abrités, le protagoniste de cette scène se retrouve alors nu le temps d’enfiler son maillot de bain puis de se rhabiller. En été, les corps dénudés sont allongés au soleil et se reposent. Durant mon enquête, j’ai donc appris à ne plus relever comme « singulières » ou « assez particulières pour être relevées », des situations de nudité qui sont en réalité l’usage commun au Danemark. Cependant, si les baigneurs apprécient ce rapport au corps pour sa sincérité, ne deviens-je pas alors voyeur, par ma position d’observateur et plus encore de photographe, de ces relations nées des rencontres par le corps ?
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13L’étude d’une pratique où la mise en exposition du corps est centrale demande donc une réflexion sur la place que l’observateur occupe. Par-delà le fait que la personne se soit dénudée, l’intérêt se trouve dans l’endroit précis du bain où elle a réalisé cette action, son attitude décontractée ou fuyante au moment de se mettre nue, etc. Cependant, pour comprendre et analyser ces mécanismes, je suis « destiné » à rester plusieurs heures à regarder des corps dénudés d’hommes et de femmes en activité8. Comme le sujet-cherchant n’échappe pas à une identification de la part des enquêtés, liée aux représentations que chacun se fait de ce que nous sommes et faisons (Blidon, 2012), participer aux interactions et devenir acteur devient alors nécessaire pour éviter d’adopter une position de voyeur qui « se ferait passer pour » (ibid., 2012, p. 531), observant à distance et qui assignerait une image négative et peu constructive. Le contexte spatial et social de mon terrain m’a en quelque sorte forcé à « [m’]éprouver » (ibid., 2012, p. 533) et m’engager dans la participation : en effet, la baignade hivernale à Copenhague relève quasiment toujours d’un caractère local et quotidien pour les habitants. La plupart des winterbathers pratiquent cette activité au même endroit, entourés des mêmes personnes. Pour mener à bien mon enquête sur le fonctionnement social d’un bain portuaire, devenir acteur de mon enquête paraissait donc inéluctable. Une fois découvert, ce rapport au corps éclaire alors la capacité des bains portuaires à provoquer chez le citadin un sentiment de sécurité et de confiance nécessaire à sa dénudation. Par la posture des corps, le bain portuaire est sans cesse redéfini, acquérant une nouvelle fonction physique, mais aussi symbolique, celui d’un espace où l’on peut se détendre et s’exposer en toute normalité. Les positions rigides et verticales de la ville laissent place à une horizontalité des corps plus ou moins dénudés. Pour que les individus s’autorisent un tel relâchement des corps, il semble exister des éléments de frontière à la fois matériels (contraste entre béton et bois, éléments architecturaux typiques, différence d’élévation, largeur des marches, contact avec l’eau facilité, etc.) et symboliques (proximité de son logement, contact avec la nature, sentiment d’intimité du lieu, expérience d’appropriation quotidienne d’un espace). Ainsi, celui qui observe et participe à une pratique corporelle comme la baignade doit savoir qu’il rend compte du rapport intime qui se construit entre une personne et son environnement, qui plus est dans un lieu lui procurant en sentiment de sécurité assez fort pour qu’elle se sente à l’aise à de se dénuder, malgré l’atmosphère urbaine environnante. Cette participation aux activités de baignade en même temps que mes séances d’observation n’avait pas été initialement envisagée comme méthodologie de recherche. Par exemple, si j’avais imaginé devoir me baigner quelquefois pour expérimenter mon sujet, je n’avais pas prévu de rejoindre un club de winterbathers et d’adopter le même rythme de vie des membres du club (se baigner le matin puis le soir, revoir les mêmes personnes chaque jour dans le sauna, entretenir une relation amicale avec certains des membres, etc.). C’est au fur et à mesure du passage de la figure du voyeur à celle de l’acteur que je me suis rendu compte de l’importance de l’immersion et de l’expérience directe.
Figure 2 – Un rapport au corps dans la ville qui évolue
Deux jeunes femmes en sous-vêtements profitent des derniers rayons de soleil de la journée, sans que cela interpelle les passants. La nudité retrouvée semble s’imposer de manière naturelle.
(Ciché : Clément Brun, centre-ville de Copenhague, juillet 2022)
- 9 Beaud et Webber (2010).
14Pour relater au mieux la pratique habitante d’un lieu, je suis persuadé qu’il me fallait saisir la richesse du face-à-face naturel avec les sujets habitants, ce que l’observation participante permet (Segaud, 2007, p. 27). Ce raisonnement attendu pour l’observation ne suppose pas un échantillon sélectionné dans un souci de représentativité statistique : le terrain ne doit pas être choisi en fonction de critères de pertinence théorique qui seraient anticipables. Ce raisonnement, je l’ai embrassé tout au long de la thèse, ou peut-être qu’il me l’a été imposé de facto par la multitude de terrains que j’ai investi une fois arrivé au Danemark.
15La situation de baignade – et d’utilisation des lieux de baignade urbaine – étant récurrente, mais très variable (selon la temporalité quotidienne et hebdomadaire ou la saisonnalité), je devais répéter l’observation pour m’éviter le biais d’absence de l’observateur (Peretz, 1998, p. 61). Pour ne pas me condamner à n’observer que ce que je connaissais déjà (Beaud & Weber, 2010, p. 145), la première étape fut d’explorer l’ensemble du port de Copenhague à vélo afin de repérer les lieux de baignade officiels et informels, c’est-à-dire là où les comportements de baignade étaient observables, bien que situés en dehors des zones prévues à cet effet. Grâce à l’observation, je réalisais donc l’examen détaillé des scènes de la vie sociale quotidienne se déroulant sous mes yeux, comptant la fréquentation horaire des baignades et toute autre donnée indiquant l’intensité de l’activité à étudier. Il s’agissait à la fois de relever les pratiques et le sens que les individus donnent à ces pratiques : ce sens peut s’exprimer dans les propos qui accompagnent la pratique, dans les attitudes d’engagement (sérieux, décontraction, joie, monotonie…) des commentaires, des cris, des sauts… La pratique et son à-côté s’étudient aussi en fonction de l’occupation du temps et de l’espace que les individus lui consacrent : la durée du bain, l’endroit de la mise à l’eau, le temps pris pour préparer la baignade (temps pour se changer, pour retrouver un compagnon de baignade) et enfin le temps passé à la commenter (le temps social après la pratique autour d’une boisson chaude, etc.). Je devais relever les éléments spatiaux et temporels des scènes de baignade, les enchainements d’actions précises qui se répètent ou non dans le temps, les déplacements dans les différentes zones du bain, les accessoires mobilisés, etc. Ainsi, il me sera aisé de comparer ces usages entre les différents bains dans des conditions météorologico-temporelles similaires : le nombre de baignades dans une après-midi pour un groupe de jeunes adolescents, le nombre de personnes utilisant un élément architectural analogue (plongeoir, solarium, pataugeoire, etc.), la durée moyenne d’un bain lors d’une pause-déjeuner, etc.
16Ces observations in situ des bains portuaires étaient souvent complétées d’entretiens informels avec les baigneurs. Si les personnes étaient la plupart du temps ouvertes à la discussion, je me suis rapidement rendu compte que la situation dans laquelle se tenaient ces entretiens ne permettait pas d’obtenir plus que des informations superficielles et peu détaillées. D’abord à cause du cadre : les personnes venant se baigner le matin ou à la pause déjeuner n’avaient pas beaucoup de temps à m’accorder, devant se rendre au travail rapidement après leur baignade. Aussi, parler dans le froid après s’être baigné ou au moment de se changer n’invite pas au calme ou à une discussion ouverte et décontractée. De plus, ma position contrastait trop avec la leur : je venais les interroger habillé, avec un carnet et tout mon temps, alors qu’ils étaient eux semi-dénudés ou dénudés, souvent frigorifiés et pressés (figure 3). Dans ces conditions, le chercheur se retrouve dans une posture trop éloignée des enquêteurs et se fait assigner le rôle de « voyeur » qui a tendance à bloquer la parole des enquêtés. Créer une intimité entre enquêteur et enquêté propice au dévoilement d’informations se révélait trop ardu, j’ai donc progressivement diminué ces discussions informelles une fois que les réponses qui en ressortait commençaient à toutes se ressembler.
Figure 3 – Le décalage de posture comme frein à l’entretien
Cette photo reflète les difficultés de mener un entretien sans participer à l’activité. L’enquêteur (moi-même, à droite sur la photo) est chaudement habillé hors de l’eau, et interroge une dame de 75 ans au moment de son bain dans une eau glacée et à moitié gelée (au sens littéral du terme). Malgré sa courtoisie, la baigneuse écourtera l’entretien pour retourner dans le sauna se réchauffer.
(Cliché : Clément Brun, avec l’aide de Martin Brun, Bain portuaire de Sluseholmen, Copenhague, février 2023)
17L’observation participante implique de la part du chercheur une immersion totale dans son terrain et permet de vivre la réalité des sujets observés, au risque de manquer de recul et de perdre en objectivité. J’ai varié les formes d’observation participante, que ce soit « couverte » en été où je me baignais au milieu de tous les autres baigneurs sans annoncer mon rôle d’enquêteur, ou « ouverte » de manière transparente et déclarée, quand j’observais une séance d’« ice swimming » d’un groupe de baigneurs pendant toute une matinée d’hiver. Tout au long de l’enquête, j’alternerai entre le point de l’observateur et celui de l’acteur / usager. Toutefois, une question fut centrale dès mes premiers pas en tant qu’enquêteur : dois-je participer à la pratique sur laquelle j’enquête ? Dois-je m’en tenir à mon rôle d’observateur à distance ou bien dois-je me mêler aux individus et adopter leur pratique ? En d’autres termes : dois-je me baigner avec les habitants, et si oui, dois-je aussi me mettre nu lorsqu’ils le font ?
18Pour cela, j’ai dû me poser la question sur la manière de concilier la nécessité méthodologique de l’implication dans la vie d’un groupe avec le recul et la mise en perspective nécessaires au rôle de chercheur (Soulé, 2007, p. 129). C’est cette contradiction pratique entre le fait d’être observateur distancié et à la fois partie prenante du jeu social, qui rend l’observation participante une méthode non sans difficulté. Si l’observation fut toujours présente dans l’enquête, c’est le degré de « participation » qui varia selon les situations.
19Ainsi, lors de mes premières explorations à vélo, je faisais de l’observation in situ en participant à l’activité « d’être dans le bain » voire parfois en me baignant, mais je gardais une certaine distance avec le terrain, notamment dans la relation avec les autres baigneurs. Je faisais attention à ne pas être « aspiré » ou obnubilé par l’action (ibid., p. 129). Dans ce cas-ci, l’action de se baigner n’est pas obligatoire. La simple présence passive dans le bain était suffisante : elle ne dénotait pas des autres personnes qui étaient habillées sur les bains pour prendre le soleil ou retrouver un ami. Cela me permettait de pouvoir écrire dans mon carnet d’enquête, de dessiner et prendre des photos sans que ma présence ne gêne. Je faisais tout de même attention de me mettre un peu en retrait pour avoir une vue d’ensemble et noter sans que cela attire l’attention.
20Je suis ensuite allé plus loin que la « simple » observation participante pour comprendre de l’intérieur un phénomène a priori inconnu : celui du fonctionnement d’une association organisée autour de la pratique de la baignade hivernale. Parce que mon terrain est dans un pays étranger, l’intégration à des groupes de baigneurs me paraissait un passage obligatoire – voire naturel ? – afin de comprendre au mieux la réalité de l’utilisation des lieux de baignade et de l’inscription de cette pratique dans leur mode de vie en général. Je passe alors du rôle relativement passif de l’observateur à celui davantage actif du participant observateur (Soulé, 2007, p. 135). Je cherche à comprendre « de l’intérieur » les relations qui existent entre les membres, mais aussi entre les membres eux-mêmes et leur activité de baignade. Cette recherche vise à produire des données d’observation ainsi que des « données expérientielles », c’est-à-dire venant de son expérience subjective propre, plutôt que le développement d’un point de vue approximatif d’outsider distant (ibid., p. 132). L’interprétation des expériences subjectives vécues appelle alors à une analyse « d’essence phénoménologique » (ibid., p. 132) qui me paraissait intéressante : le fait de pouvoir tester moi-même l’expérience de la baignade en eau froide ainsi que celle du sauna pour mieux en parler avec les usagers. Toutefois, comme le rappelle Marianne Blidon (2012, p. 534), cette approche présuppose que le chercheur sache faire « une différenciation entre le sujet et l’objet ». De cette approche participante et de cette découverte par soi de la baignade urbaine doit ressortir une expérience ayant un statut scientifique objectif. Pour cela, le sujet-cherchant doit savoir que, malgré qu’il soit en train de vivre une expérience qu’il pense être commune avec les enquêtés, l’intérêt de sa recherche se trouve dans « sa capacité à distinguer et à analyser les zones de recouvrement et de différenciation dans l’expérience du même phénomène ». Lors de ma participation aux scènes de baignade quotidienne, je tenais donc un compte-rendu de mes différentes expériences et les énonçais ensuite précisément aux enquêtés lors des entretiens semi-directifs. J’ai notamment remarqué que si les expériences corporelles étaient similaires, le rôle social du bain comme lieu de retrouvailles m’avait jusqu’alors échappé (un membre du club m’a raconté que souvent, des affaires liées à l’aménagement urbain ou bien à l’organisation des fêtes du quartier étaient discutées à l’intérieur du sauna).
21L’exemple de l’encadré ci-dessous avec le club de Nordhavn montre que les modalités d’échange et de parole diffèrent en fonction de la place qu’occupe l’observateur (Bajard, 2013). Pendant plusieurs mois d’hiver, j’ai donc « soumis ma chair aux aléas et aux conditionnements de l’univers considéré » (Soulé, 2007, p. 137) pour tenter de comprendre ce que c’est que « devenir un winterbather ». Si j’ai réalisé une centaine de baignade en eau froide entre 0 °C et 5 °C, de 6 h du matin à 22 h le soir, je ne pense pas me hisser jusqu’au stade de la participation observante, à l’image de celle de Loïc Wacquant dans l’univers des boxeurs (2000). J’ai certes « donné de ma personne », mais sans sacrifier non plus quelques autres parties de ma vie personnelle ou professionnelle, comme ce fut le cas pour Éric Perera (2017) dans son enquête sur les body-builders. Cependant, dans la lignée des résultats de leurs travaux respectifs, participer aux activités a permis de briser une première frontière entre les baigneurs et moi jusqu’à devenir « l’un des leurs ». J’ai bénéficié d’attitudes de rapprochement ou d’acceptation de la part des enquêtés, qui prenaient la forme d’un tutoiement puis d’une invitation à partager un café. Cette proximité facilite aussi la prise de contact avec d’autres personnes vers lesquelles les enquêtés m’orientent en fonction de mes questionnements. Par effet de cercles concentriques, ces échanges ouvrent à d’autres opportunités de rencontre. Par exemple, dû à ma présence quotidienne au bain et par la force même des liens liés pendant ces activités, on m’a finalement proposé de participer à l’évènement mensuel de la « full-moon bath », où le sauna reste ouvert jusqu’à tard dans la nuit et où l’amusement nait de se baigner dans la nuit noire à la lueur des bougies.
Expérience de terrain
Je me suis plongé dans l’observation participante durant cet hiver 2023 en prenant part à l’activité de winterbathing au sein du club de Nordhavn, au nord de Copenhague. C’est un club avec plus de 3 000 membres qui s’occupe du bain portuaire de Sandkaj. Le bain portuaire possède un sauna en hiver, dont il faut être membre du club pour pouvoir y accéder. À la suite d’un entretien avec le vice-président du club, ce dernier m’a lui-même convié à une baignade dans l’eau froide succédée d’une séance de sauna. A posteriori, cette invitation peut se comprendre comme un rite de passage (Perera, 2017), testant mon implication et ma détermination à comprendre l’activité de son club. En plus d’une certaine amitié qui est née de cette première entrevue (nous nous sommes revus plusieurs fois ensuite pour se baigner ensemble, dans le cadre de l’enquête ou en dehors), participer à ce bain m’a permis d’obtenir un bracelet de membre et de continuer à aller au club et de pratiquer avec les autres usagers. J’ai ainsi pu saisir l’ambiance qui règne dans ces espaces, les effets sur le corps sur le long terme dont tant m’avaient parlé, les sensations corporelles après un bain qui sont la motivation parfois principale de la pratique. J’ai aussi réalisé jusqu’à maintenant trois séances d’« ice swimming » (version sportive du bain hivernal où le but est de nager le plus longtemps ou le plus rapidement dans l’eau glacée) pour ressentir nous-même la sensation très étrange de tremblements continus pendant de longues minutes après avoir nagé 100 mètres dans une eau à 4 °C, et l’impossibilité de sentir ses extrémités au moment de sortir de l’eau.
22L’observation participante est dans son essence même une méthode qui reconnait la puissance de la subjectivité dans le récit. Comment concilier « l’abandon total aux exigences du terrain » évoqué par l’auteur avec la réflexivité (essai d’objectivation du sens pratique) et le dédoublement (lié aux enregistrements, photos, journal de terrain, etc.), l’engagement « opportuniste » et le retrait, etc. ? À l’image de l’immersion totale par observation participante dans l’univers du body-building d’Éric Perera (2017) qui s’est engagé totalement dans la pratique pour étudier un terrain où le travail corporel est central, la difficulté à laquelle je dois faire face est la subjectivité qui pourrait ressortir de cet investissement personnel dans la pratique : au bout d’un mois à raison de 5 bains froids par semaine, la pratique du winterbathing « s’immisce progressivement dans ma vie » (Perera, 2017, p. 53). Je ressens les premiers effets physiques et mentaux bénéfiques connus sur le long terme qui peuvent s’avérer addictifs. Comment alors ne pas en faire un éloge subjectivement orienté dans la rédaction des résultats ?
Expérience de terrain
Dans ces situations de participation, j’ai dû me baigner dans le but de m’intégrer au groupe que j’étudiais. Par exemple, préalablement à un entretien collectif avec trois hommes, je me suis joint à eux pour participer à leur activité de baignade « before work » : nous partons à 6 heures du matin pour 15 minutes de footing jusqu’à un bain portuaire du nord de Copenhague. Après s’être changé dans le vent, il est temps de se baigner totalement nu dans une eau à 2,2 °C, pendant une trentaine de secondes. Les sensations sont extrêmes, mais l’euphorie est présente. Une fois sortis de l’eau glacée, nous nous dirigeons rapidement vers le sauna où pendant 15 minutes, nous sommes assis semi-nus (une serviette autour du bassin) avec hommes et femmes sous une température de 93 °C. Une fois transpirants, nous finirons par un second bain dans l’eau gelée. Fallait-il encore retourner en footing jusqu’à l’appartement ! Cet exemple s’est passé durant mon troisième séjour à Copenhague, voyage où j’ai réellement saisi le fonctionnement des Danois quant à leur ouverture aux personnes qu’ils ne connaissent pas. Pour avoir la chance de discuter avec eux et récolter des informations intimes sur leur quotidien, je me devais de partager cette activité sportive du matin, qu’ils réalisent 2 à 3 fois par semaine. Une fois rentrés et changés, nous nous sommes retrouvés et avons partagé un brunch dans l’appartement d’un des enquêtés, durant lequel s’est passé l’entretien collectif de deux heures, qui fut très enrichissant. L’entretien aurait été sûrement différent si je n’étais pas venu avec eux. Dans ce cas-ci, l’action de participer à la baignade me semblait impérative : à la fois pour ressentir les sensations qui les poussent à réitérer quasi quotidiennement cette activité, et pour m’assurer une proximité suffisante pendant l’entretien. Concernant ma condition, je n’ai personnellement pas de problèmes avec la nudité : je n’ai pas ressenti de gêne à me mettre nu dans les vestiaires d’un sauna avec d’autres hommes, ou de prendre une douche avec d’autres hommes ou femmes nus. Cette aisance m’a permis de me « fondre » dans le paysage, et de ne pas paraître plus « étranger » que je ne l’étais déjà.
23Le dédoublement entre les positions d’acteur et d’observateur était aussi compliqué. D’abord par pur aspect pratique : comme l’activité se pratique proche de l’eau, en maillot ou dans le froid, il était difficile d’apporter mon journal d’enquête et mon appareil photo avec moi. Ensuite, car la question de la prise photographique de son objet d’étude mettant en situation le corps d’individus dénudés pose des enjeux éthiques au chercheur. Cette éthique visuelle s’élabore entre formalisation du consentement, aménagement d’un droit de regard et renoncement à la prise de vue (Riom et al., 2017, p. 51). Par exemple, il est arrivé quelquefois qu’on vienne me voir en demandant ce que je prenais en photo. Après explication de mon statut et de mon travail, je n’ai jamais eu de demande de suppression. D’autres fois, c’est « l’attente et la compréhension des implicites nécessaires pour capter le récit et composer la photographie » (Piantoni et Kukawka, 2018, p. 107) qui rendait la prise de cliché ardue. La confiance qui doit s’installer entre le photographe (alors sujet-cherchant) et le sujet photographié peut prendre du temps, alors que l’action de se baigner, de sauter dans l’eau, ou de s’allonger sur la serviette, elle est spontanée et instantanée. Ce travail méthodologique sur les méthodes visuelles, ses techniques et ses enjeux éthiques se devra d’être approfondi, notamment sur les prises de vue de baignade estivale.
24La baignade urbaine à Copenhague est le reflet d’un mouvement profond de renouvellement de la ville et de régénération de ses espaces portuaires. Si elle fut d’abord une des pratiques récréatives qui a fait évoluer l’image de la capitale danoise aux yeux du monde, elle s’est aujourd’hui immiscée au plus près des habitants jusqu’à modifier leur manière d’utiliser la ville. Ce terrain d’enquête ne cesse de nous donner à voir les nouvelles façons dont les citadins s’approprient leur environnement naturel proche. Dans ce nouveau rapport à la ville, l’image du corps se renforce et s’affiche dans l’espace urbain. Les espaces au bord de l’eau permettent aux citadins de se relâcher et d’exposer leurs corps au soleil, au sol, au vent et à l’altérité. Se baigner dans la ville remplit alors des fonctions d’identification à une même culture nordique qui s’exprime notamment à travers un rapport à la nudité décomplexé. En étant dans la peau de l’« étranger » – au sens de celui qui n’habite pas dans le quartier ni ne participe d’habitude à sa vie sociale – nous avons pu ressentir et expérimenter la fonction sociabilisatrice du bain. Ce serait par cette force identificatoire que le bain s’intronise comme lieu (Lévy et Lussault, 2003) : le bain portuaire existe en tant que surface délimitée et discrétisée spatialement par ses frontières et son architecture caractéristique. Cependant, il arrive aussi qu’il n’existe que par les pratiques de baignade des individus : c’est alors par la représentation d’un imaginaire balnéaire récréatif et hédonique que le bain se met à exister. Le reste du temps, il reste un espace public ou un lieu de promenade. Par-là, il est discrétisable. Le bain s’affirme comme entité propre, à la fois spatialement et socialement. Il est le lieu d’interaction sociale, d’expression identitaire et d’appartenance à un même monde, celui d’un même mode de vie danois du corps actif. Face à ce phénomène, mon observation participante est le moyen qui paraissait le plus pertinent pour rendre compte de cette situation d’appropriation de la ville par l’habitant. Le lieu apparaît alors comme cet espace investi, qualifié, produit par la pratique habitante quotidienne (Fries-Paiola et De Gasperin, 2014) qui est faite d’activités, d’habitudes, de mémoire et de symboles (Depaule, 1999). Les bains portuaires ne seraient donc pas des équipements sportifs dans leur définition première, mais des espaces ouverts où se déroule une vie quotidienne urbaine. Ils démontreraient aussi que le corps actif danois n’est pas seulement sportif et centré sur l’activité physique, mais qu’il investit les bains pour son bien-être, devenir sociable, s’exposer et se montrer. Au vu des premiers résultats collectés sur le terrain à Copenhague, ces réflexions seront les objets de travaux plus approfondis et détaillés.
25L’observation participante m’a donc semblé être le moyen le plus exact de saisir la réalité des habitants pratiquant la baignade, et ce pour deux raisons. Parce qu’elle nous permet d’expérimenter nous-même le terrain que nous étudions, la participation rend légitime la retranscription subjective des données expérientielles et sensorielles recueillies dans les témoignages des enquêtés. Assumer cette position de sujet-cherchant et prise de recul sur sa subjectivité doit toujours se faire dans une recherche d’objectivité du savoir scientifique. Participer aux activités de baignade a aussi été un moyen d’entrée dans un terrain dont j’étais fortement éloigné. Partager l’activité avec les enquêtés m’a alors servi de moyen identificatoire pour devenir « l’un des leurs », notamment après le rite de passage du premier bain en eau froide en leur compagnie. Ce fut un passage nécessaire pour permettre des échanges plus « intimes, libérés de certaines censures, allant dans le détail, empreints de confiance et de réflexivité de la part des enquêtés » (Bajard, 2013, p. 21).
26Enfin, de la particularité de mon terrain qui se trouve à l’étranger, mais avec lequel je suis lié de par ma filiation familiale, nous pensons avoir prouvé la pertinence de recourir aux outils qu’elle autorise tout en respectant l’éthique scientifique et prenant le recul nécessaire sur les biais de subjectivité et les effets d’enquête qui peuvent en découler. Si la subjectivité qui peut naître de cette filiation familiale se doit d’être relevée et prise en compte dans la discussion des résultats qui suivront cette réflexion sur la méthodologie, il s’agissait ici de reconnaître les qualités et forces de l’identification personnelle pour s’approcher au plus près de la réalité d’utilisation des bains portuaires par les habitants de Copenhague.