1La Soule, province du Pays Basque français qui en compte trois, est bordée au sud par la Navarre, province espagnole, et au nord par le Béarn (Figure 1). Pour le promeneur venu du nord, elle semble, par son paysage et l'architecture de ses maisons, être un prolongement du Béarn. Or, une connaissance plus approfondie "du terrain" montre qu'il n'en est rien. Les Souletins se démarquent certes des Béarnais, mais plus encore, leur identité est d'abord souletine avant d'être basque et tout semble faire sens pour confirmer cette différence : le parler, les pratiques festives, gastronomiques, etc.
- 1 La Soule, rassemblant les cantons de Mauléon et de Tardets, a connu un fort déclin démographique de (...)
2Depuis les années 19701, de jeunes néo-ruraux sont venus s'installer en Soule et, malgré leurs désirs et leurs efforts d'intégration au sein de la population locale, ils se sont vus sévèrement rejetés. Leur arrivée et leur installation, loin de venir perturber l'équilibre social et culturel, sont, au contraire, venues renforcer l'identité locale dans ses valeurs et sa vision du monde. Ainsi, cet apport de population extérieure qui aurait pu constituer un danger, participa, avec une efficacité toute particulière à conforter la société locale dans sa différence et le bien-fondé de cette différence.
3Cependant, la société souletine, avec ses particularismes revendiqués, a connu en 1992 un fait marquant dans son histoire, ce que certains ont appelé "l'affaire Dreyfus" de la Soule ; le projet de passage d'un gazoduc a menacé durant plusieurs mois l'ordre établi. La société s'est alors fissurée car, de façon tout à fait inattendue, certains de ses membres se sont désolidarisés de la communauté traditionnelle et, sous prétexte de protection de l'environnement, ont pactisé avec ceux qui constituaient depuis déjà plusieurs années les non-identiques, c'est-à-dire les néo-ruraux.
- 2 H. Mendras et B. Kayser (dir.), 2000.
- 3 Voir, entre autres, à ce propos les ouvrages d'A. Berque et de S. Moscovici.
- 4 Reprendre M. Lussault, 1997, p. 408-418.
4Ce rapprochement d'individus d'origines sociale, culturelle et spatiale différentes et que tout semblait distinguer a été rendu possible par la rencontre de deux phénomènes : d'une part, la transformation du monde rural par l'arrivée de populations allogènes véhiculant des valeurs modernes en tension avec la culture locale, elle-même fragilisée dans un contexte de mondialisation2 et, d'autre part, la transformation du paysage traditionnel par le passage du gazoduc. Cet événement provoqua à la fois une rupture avec les schèmes et les logiques culturelles correspondantes3 et le surgissement de la question environnementale et de la problématique sociale qui lui est liée4. Ces deux phénomènes imposés de l'extérieur et prescrits au territoire et à la population locale ont révélé une vulnérabilité sociale et culturelle jusque-là cachée.
- 5 V. Berdoulay, 1992, p. 385-402.
- 6 Au sens de E. Dardel, 1990.
- 7 Se reporter à N. Entrikin, 2000, p. 189-201.
- 8 A. Turco, 2000, p. 287-299.
5Nous nous trouvons bien ici au centre de la problématique géographique qui s'interroge sur le lien qui unit l'homme à son espace. En effet, l'enjeu environnemental apparaît, à travers ce terrain d'étude, comme un prétexte utilisé pour une revendication spatiale plus encore allant dans le sens de la recherche d'une justice sociospatiale5. Loin de révéler un conflit idéologique et économique entre deux groupes distincts où le rapport existentiel à l'espace serait exclu, c'est au contraire l'appropriation de l'espace et la construction d'un lien territorial comme élément constitutif de l'identité qui est à retenir. Ainsi, les groupes exclus, pour quelques motifs que ce soit, de ce que l'on pourrait nommer une "géographicité6 sociale" mettent en place des stratégies d'appropriation en instrumentalisant des situations de déséquilibre socioculturel à leur propre dessein. Ces déséquilibres sont accentués, en un temps particulier, par une sorte de vide démocratique7 qui construit un espace du possible et du non-réalisé, de la fragmentation et de la recomposition, un espace "liminal" selon A. Turco, espace prêt à se gorger de sens et de valeurs puisés dans un réservoir sans fond de signifiants8.
- 9 V. Berdoulay, 2000, p. 111-127.
6Ces stratégies d'appropriation qui concernent le groupe cache en leur sein des stratégies individuelles et révèlent la capacité du sujet à construire sa propre territorialité. Cette construction, se fondant tant par les actions que par les discours, montre la part active des individus pour définir leur propre rapport au lieu. Or, en ces temps de turbulences sociales et territoriales, ce rapport du sujet au lieu n'est pas immuable mais au contraire en mouvement, montrant ainsi le caractère malléable et plastique de l'identité territoriale, même s'il ne remet pas en cause sa spécificité ontologique. Pouvons-nous ainsi avancer l'idée que la période contemporaine est propice au surgissement d'une part active des individus dans leur rapport à l'espace ; part jusqu'ici cachée par la rigueur de la modernité et qui donne aujourd'hui un champ nouveau d'investigation aux géographes pour analyser "le retour du refoulé"9 dans les sociétés postmodernes ?
- 10 Le Miroir de la Soule, L'Éclair des Pyrénées, La République.
- 11 Tel ne fut pas le cas dans la partie béarnaise, autre territoire du département des Pyrénées-Atlant (...)
7Au mois de juin 1990, la presse locale10 annonce qu'un gazoduc traversera le département des Pyrénées-Atlantiques du nord au sud et notamment pour la partie la plus montagneuse du projet, la Soule (Figure 1). La France ne constitue que le support spatial au passage de cet ouvrage qui traverse l'Europe de part en part ; des Pays du Nord vers l'Espagne du Sud. Cette annonce médiatique provoque, en Soule, de façon presque "instantanée", une réaction de la part de la population des néo-ruraux puisqu'une réunion d'information est organisée à leur initiative11. Cette réunion fait salle comble drainant deux catégories de personnes :
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celles qui seront appelées "les paysans traversés", c'est-à-dire les paysans dont la propriété foncière est menacée par le passage.
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celles qui seront appelées "les concernés" c'est-à-dire tous les autres qui, de façon générale, s'opposent au projet sans qu'une partie de leur propriété ne soit directement touchée.
8À l'issue d'une seconde réunion, l'association Gaz-Pars est officiellement créée et a pour objet le retrait du projet. Dans les premiers temps, l'association semble s'appuyer sur ce que ses tracts appellent "un ancrage populaire" perçu comme la manifestation "d'une insoumission populaire". Les 2 000 signatures recueillies sur la pétition d'opposition tendent à le prouver ainsi que 103 lettres de refus adressées aux maires des communes concernées et au préfet du département par les propriétaires et les exploitants touchés dont le nombre total est de 120.
9Après ce démarrage rapide et inattendu, l'année 1991 se révèle comme une période d'institutionnalisation de l'association. Le bureau se réunit au rythme de trois séances par semaine et, par souci qémocratique, toutes les décisions sont prises en assemblée générale. A cette époque, des contacts sont pris avec Haroun Tazieff considéré comme la référence en matière de protection de l'environnement et une note d'informations est transmise à Brice Lalonde, alors ministre de l'Environnement. Le rôle d'information auprès de la population locale reste parallèlement, à cette période, une priorité essentielle et les réunions et les tracts se succèdent et se superposent. Leur teneur insiste sur la notion de combat total car il concerne à la fois le monde des hommes et le monde de la nature dans une sorte d'égalité au regard des dangers perçus comme inhérents à la réalisation d'un tel projet :
"Non au gazoduc. Nous sommes tous concernés. De l'exploitant agricole aux voisins (cultivateurs, éleveurs ou non, villageois), aux travailleurs, aux artisans et commerçants, aux privés d'emploi (anciens ou à venir), aux montagnards, bergers, pêcheurs ou chasseurs locaux, au monde végétal et minéral, à la faune et à la flore, aux municipalités"12.
10Cette implication générale - tous concernés - est expliquée par le caractère multivarié des nuisances envisagées. Elles relèvent de plusieurs idées générales :
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- 13 Les fragments retranscrits entre guillemets sont des extraits de tracts.
atteinte au peuple (souletin) : les termes les plus fréquemment utilisés dans les tracts sont ceux de "mépris"13, de "fourberie", de "simulacre" et de "sacrifice". Le contenu des discours met en scène de façon systématique la lutte "d'une population peu dense et âgée" à la "terre consacrée à l'élevage des brebis" contre "le capitalisme européen des grands pôles industriels, les puissants qui produisent, consomment, gaspillent" et qui "sacrifient un peuple, sa terre, son espace et sa vie". La lutte est présentée comme celle du pot de terre contre le pot de fer.
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atteinte désinvolte à la Nature : cette zone choisie a été touchée, en 1967, par un tremblement de terre violent qui a endommagé 70 % des habitations. Les tracts relèvent cette "folie des institutions publiques" à engager un tel aménagement. Cette "folie" est perçue comme une sorte de dictature imbécile de l'Homme sur la Nature : une nature considérée, par les opposants comme toute puissante et qui "retrouvera le moment venu ses droits".
- 14 Terme flou qui englobe successivement les grands groupes industriels, l'État français et son monopo (...)
11Ces atteintes aux Hommes et à la Nature sont attribuées, en première instance, aux élus locaux : ceux-ci sont perçus comme une courroie de transmission pour la réalisation du projet et considérés comme responsables du choix spatial par leur collaboration avec ce que les opposants appellent le "grand capitalisme"14. Les tracts qui en font mention relèvent "une docilité passive et une soumission fataliste des élus". Plus encore, il leur est reproché de "prendre en otage" la population, de "brader la terre et la montagne", "de bafouer la liberté et la sécurité", le tout pour une "piètre carotte du règne des subsides, des primes, des prêts, des subventions exceptionnelles, négociées de façon sordide et sous le manteau". La "fourberie" des élus mise en avant par les opposants au projet est corroborée par l'embauche d'un "harki, démarcheur souletin, ingénieur bascophone pour aller convaincre les propriétaires".
- 15 Euskal Herriko Laborarien Batasuna (ELB).
12A contrario, l'association Gaz-Pars trouve sa position ; elle sera la juste représentation d'une population malmenée et d'un territoire bafoué, elle sera opposée à un pouvoir fort, inhumain et lointain ; elle n'acceptera aucune compromission avec le "grand capitalisme". Cette légitimité sociale et territoriale apparaît à chaque réunion publique et se confirme à chaque signature supplémentaire d'une pétition. L'assise associative se positionne donc "du côté du peuple, de l'homme, du berger, du paysan", du bon côté en quelque sorte. Le refus de signature du protocole d'indemnisation au maître-d'oeuvre du projet, la Société nationale des gaz du Sud-Ouest (SNGSO), par le Syndicat paysan basque15 apparaît aux membres de l'association comme une preuve supplémentaire de leur ancrage social et territorial.
13Forts de ce qu'ils considèrent comme une véritable légitimité populaire, les membres de l'association entament au début de l'année 1992, un recours devant le tribunal administratif de Pau et déposent un sursis à exécution. Malgré tout, en ce début d'année, l'enthousiasme associatif semble diminuer : les réunions sont boudées, déjà certains propriétaires vendent leurs parcelles à la SNGSO et la procédure administrative paraît difficile d'accès et lente à se mettre en mouvement.
- 16 Village de montagne dont les terres d'altitude sont la propriété de presque la totalité des commune (...)
14Le 17 juin 1992, un arrêté préfectoral autorise la SNGSO à ouvrir le chantier sur les propriétés privées. Sur ce fait, le 29 juin 1992, l'association réunie en assemblée générale prend la décision de s'opposer aux travaux. Ainsi, du 2 au 24 juillet, une quinzaine de personnes se relaient sur les terres indivises de Larrau16 pour empêcher le commencement des travaux. Huit d'entre elles seront arrêtées le 24 juillet et passeront une nuit dans les gendarmeries des deux chefs-lieux de canton : Tardets et Mauléon. Elles seront jugées en procédure d'urgence à Pau. Chacune d'entre elles sera condamnée à payer 1 000 francs de dommages et intérêts. Le Il novembre 1992, l'association Gaz-Pars se réunit une dernière fois pour organiser une fête constituant le dernier regroupement d'opposition.
- 17 Les fragments retranscrits entre guillemets sont des extraits prélevés des entretiens menés.
15De 1992 à 1994, une micro-centrale électrique est ouverte à Larrau, les élus souletins signent le programme européen LEADER, quelques routes départementales de la Soule sont remises à neuf. Les membres de l'association estiment que les crédits obtenus par les élus sont des compensations données "comme un os à ronger"17. Les travaux du gazoduc sont aujourd'hui terminés et l'ouvrage public est en service.
- 18 La méthode utilisée est cel1e des entretiens semi-directifs. Compte tenu du petit nombre de personn (...)
- 19 M. Weber, 1971, p. 475-480.
16Ce court descriptif chronologique amène à s'intéresser plus particulièrement à ceux qui constituent le Groupe des 15, c'est-à-dire aux membres de l'association Gaz-Pars qui se sont directement et physiquement opposés au passage du gazoduc, à ceux dont l'action s'est poursuivie au-delà de la légalité18. Pour cerner cet ensemble, nous avons eu recours à la notion, certes un peu floue, de groupe. Nous l'avons préférée à celle de communauté compte tenu de l'effectif réduit. Malgré tout, ce groupe constitué relève, sous une certaine forme, de ce que Max Weber a appelé une "communauté émotionnelle"19. En effet, les relations entre membres se caractérisent par la prédominance de l'affectif et de l'imaginaire.
- 20 Comme ce fut le cas pour le conflit du tunnel du Somport dans la vallée d'Aspe (Pyrénées-Atlantique (...)
17L'ensemble des 15 personnes interrogées s'entend pour reconnaître que le terrain de l'action est bien la Soule. Même si le slogan de rigueur est "Non au gazoduc, ici et ailleurs", peu d'initiatives seront menées pour sortir le conflit de son contexte local et pour le mettre sur le devant de la scène politique nationale20. Ainsi, en suivant les termes des entretiens, "le problème devait être réglé pour la Soule et par les Souletins" car "qui peut mieux comprendre ce pays que ceux qui y vivent". Les références invoquées relèvent d'un droit de la nature spécifiquement souletine, fondé sur une mythologie généalogique, sur une sorte de rapport archaïque de l'homme à la terre et sur tout le travail de construction de ce paysage spécifique et culturel : une "terre sacrée" qui "ne peut appartenir à personne d'autre qu'aux Souletins", une terre qu'il faut sauver par l'action pour défendre "les chênes qui ont en eux toute l'histoire d'un peuple" et "les eaux limpides et les pacages des ancêtres".
- 21 Voir à ce propos L. Ferry, 1994.
18L'idée du creusement physique de la terre est vécue de manière sensible, comme un traumatisme personnel : "c'est comme si c'était moi qu'on traversait car je suis faite de cette terre". La vision collective est aussi écocentrique c'est-à-dire qu'elle place la nature au centre du système, "l'homme n'est qu'un maillon de la chaîne" et "un jour la nature bafouée reprendra ses droits"21. Les catastrophes les plus terrifiantes sont invoquées : explosions, fuites, accidents collectifs et individuels. Le tout est "qu'un jour, tout cela fera un beau carnage".
19Le Groupe des 15 fait référence, à l'unanimité, à une unique personne qui prend les allures d'un mythe. Il s'agit d'un paysan souletin, Jean Pitreau, qui a permis, dans les années 60, par sa détermination, son engagement et ses actions (et sans nul doute par son charisme) au sein de la profession agricole, l'émergence d'une réflexion sur le développement local endogène fondée sur l'autogestion. Actuellement la référence à ses actions et plus largement à son image est largement utilisée par la plupart des acteurs locaux souletins qui se placent dans sa filiation. Son action a donc très fortement marqué la vie politique locale.
20Le Groupe des 15 revendique une parenté symbolique exclusive avec Jean Pitreau considérant son image ternie par les hommes politiques qui l'accaparent à des fins purement électorales. Pour le Groupe des 15, à l'image de la "famille originelle"22, Jean Pitreau apparaît comme un père perdu à tout jamais, à la fois craint : "je me demande ce qu'il aurait pensé de ce projet", et admiré : "c'était un grand bonhomme qui sortait de rien et qui a fait ce qu'il fallait faire". La valeur sacrée qui lui est conférée contraint et empêche toutes velléités de prise de pouvoir au sein du groupe : "Pitreau, il faisait attention à tous comme nous. Dans l'association, on est arrivé à une démocratie presque parfaite". Le Groupe des 15 se constitue donc en "famille" où il y a égalité entre les "enfants" avec une seule référence commune, une référence mythique, celle d'un père disparu qui prend toute sa place d'exemple. Jean Pitreau apparaît, au sein du groupe, comme la figure emblématique de cette mythologie généalogique, la meilleure représentation de cette histoire qui a lié les hommes à la terre originelle.
21Dès l'annonce médiatique du tracé du gazoduc, les personnes les plus actives décident de se regrouper : "il nous est apparu nécessaire d'aller au-delà des simples réunions d'informations, il fallait créer une structure". C'est dans cette perspective organisationnelle qu'est créée l'association Gaz-Pars. Cette dernière apparaît comme un cadre adéquat pour une reconnaissance interne et externe : "Gaz-Pars a permis d'aller plus loin mais aussi d'être reconnu". Parce que nous existions en tant que groupe parce que notre action était officiellement et juridiquement reconnue, "celle-ci devenait tangible, possible pour nos adversaires, et aussi pour nous". L'association ainsi constituée peut alors mettre en oeuvre une opposition légale auprès du tribunal administratif. Le bureau se réunit à un rythme soutenu pour "régler les affaires courantes mais surtout pour maintenir le lien, faire le point et échanger les informations". Chaque membre du groupe est donc partie prenante d'un ensemble, l'indispensable élément pour donner une légitimité au tout, c'est-à-dire au groupe : "je suis allée à toutes les réunions. C'était aussi pour moi une question de loyauté. Même si ça me faisait beaucoup de trajet en voiture, j'y allais car c'était, pour moi, une affaire d'engagement". L'association, "pour un fonctionnement démocratique", joue ce que les membres appellent la transparence : "toutes les décisions importantes étaient prises en assemblée générale". C'est donc le mode de la participation directe de tous qui préside au fonctionnement de l'association. L'histoire devient alors commune car elle est construite, au pas à pas, par chacun des membres, qui accepte ce sacrifice de temps et d'argent pour un objectif valorisant, celui de faire partie d'un groupe.
- 23 Voir à ce propos P. Mann, 1991.
22Pendant vingt-deux jours, au mois de juillet 1992, quinze personnes s'opposent physiquement au commencement des travaux du gazoduc. Le chantier est alors bloqué et les engins de terrassement condamnés à l'immobilité. Le 24 juillet 1992, après 22 jours d'occupation du chantier, huit personnes sont arrêtées, passent une nuit en détention provisoire, sont jugées et condamnées, le 25 juillet, au tribunal de Pau. Aucune des huit personnes ne met en avant un quelconque traumatisme lié à une incarcération et un jugement aussi rapide ; c'est plutôt une plaisante ironie quant au déploiement d'hommes et aux tactiques mises en place qui ressort. Le souvenir de ces moments est teinté de plusieurs types de sentiments qui se mêlent au gré des récits. La surprise et l'étonnement reviennent de façon systématique : "j'en revenais pas de voir qu'on arrivait à occuper, à nous tout seuls, tellement de représentants de l'ordre public" ou encore : "c'était vraiment amusant de voir tout ce déploiement et tout ce sérieux". La surprise, nous le voyons, se mêle à un fort sentiment de satisfaction, la satisfaction d'avoir créé, même pour un temps éphémère, un contre-pouvoir reconnu par les pouvoirs publics et qui, dans cette situation d'opposition physique, devient palpable et visible se dégageant ainsi de l'abstraction. L'action collective participe, dans ces moments forts, à la construction de l'esprit du groupe et plus encore marque de façon personnelle chacun de ses membres qui la vit de façon sensible23.
- 24 Voir à ce propos F. Barth, 1995.
23S'il existe en Soule une altérité fondamentale à l'encontre du reste du monde, qui permet à la société locale de se fédérer dans sa totalité, l'affaire du gazoduc va pourtant créer une brèche dans cette identité fondamentale. En effet, l'ensemble des personnes interrogées est unanime pour attribuer l'entière responsabilité du projet aux élus locaux et non à l'Etat, à la SNGSO ou à la population locale. Sans reprendre les propos développés plus avant, nous pouvons dire que l'identité du Groupe des 15 s'est constituée et a pris tout son sens en opposition au groupe des élus24. Ainsi, la cassure, pour quelque motif stéréotypé que ce soit (corruption, docilité, fatalisme), s'est située entre la représentation de statuts (électifs) tels qu'ils sont perçus et tels qu'ils devraient être. Les sentiments qui affluent sont la déception et l'écoeurement à l'encontre des hommes politiques locaux au pouvoir, "traîtres à la mémoire de Jean Pitreau", et ayant, par ce fait brisé un espoir de développement concerté et endogène. L'ensemble des élus est amalgamé, quelle que soit leur tendance politique, dans un même groupe. "Pour ce qu'ils ont fait, ce qu'ils n'ont pas fait, ce qu'ils auraient du faire", ce groupe cristallise à lui seul les motivations de l'enjeu du combat à mener et représente ce que le Groupe des 15 n'est pas. Il en est, en quelque sorte, son négatif.
24Le développement précédent semble aller dans une certaine logique d'un processus social et territorial qui voudrait que pour une cause de préservation de l'environnement, en se référant à un personnage mythique, une communauté se crée, prend corps et se lance dans l'action collective, en créant des institutions, en y consacrant du temps et de l'énergie. Le sens de l'action se réfère à tout un système d'oppositions physiques et symboliques à un autre groupe. Mais les choses paraissent plus complexes si l'on se réfère à un second niveau de discours, si l'on prend en compte les paradoxes de la pensée de chacun.
25Ainsi, une tentative de compréhension de l'action et du sens qui lui est donné apparaît en filigrane du champ d'un discours officiel appris par tous. La communauté possède une face cachée, une identité qui se constitue à la marge des savoirs sociaux. Elle semble être un amalgame de tensions internes et individuelles qui trouve, dans l'opposition à ce projet de protection de l'environnement, un moyen de s'exprimer et d'être sublimé par le biais d'une action collective. Pour appréhender cette idée, il faut opérer une démarche à rebours, c'est-à-dire commencer par le dénouement du conflit : l'association Gaz-Pars a indéniablement connu un échec au regard de l'objectif qu'elle s'était fixé, le "Non au gazoduc". En effet, les travaux ont eu lieu, le gazoduc a été mis en place et il est, aujourd'hui, en service. Or à la question "Quels sont, pour vous, les raisons de l'échec de votre action commune ? ", les 15 acteurs ont unanimement répondu qu'il ne s'agissait pas d'un échec mais au contraire d'une réussite voire d'un succès. Étrange paradoxe que celui-là où l'échec de l'action collective est considéré comme une réussite par l'ensemble des membres du groupe des acteurs. La nature de ce succès est perçue à deux niveaux :
26- le succès d'un moment héroïque de valorisation du groupe car ils avaient l'impression "d'être des rois" et "d'avoir à eux tous seuls bravés la puissance de l'Etat".
27- le succès dans une histoire de vie où l'action commune du groupe a permis une valorisation individuelle au regard de la période précédant le conflit. Comme s'il y avait eu une vie avant et une vie après : "je ne serai jamais plus le même maintenant" que l'action collective a révélé "la personne que j'étais avant et dont je ne suis pas, aujourd'hui, très fier".
28Cependant les causes cachées de cette opposition entre l'action vécue et l'action perçue sont différentes selon les acteurs. On pourrait presque dire qu'il y a autant de causes qu'il y a d'individus. Malgré tout, on peut constater que le Groupe des 15 est composé de deux sous-groupes que nous distinguerons par leur origine spatiale :
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un sous-groupe de sept individus d'origine souletine,
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un sous-groupe de huit individus néo-ruraux et résidant en Soule.
29Les causes liées au succès "paradoxal" de l'action collective sont différentes entre les deux sous-groupes, opposées même à certains égards, mais semblent reposer sur les mêmes fondements. Cette action sociale en tant que projet commun aux deux sous-groupes prend les traits d'un conflit social qui oppose le groupe dans son intégralité à la société locale et semble avoir une potentialité pour l'avenir. Derrière cette fonction de support, ce territoire est le lieu d'enjeux pour les deux sous-groupes.
30Comme nous l'avons vu, l'ensemble des membres du groupe possède un discours quant à la nécessaire protection de l'environnement. Une fois dépassées les phrases toutes faites correspondant au comment et au pourquoi de la mise en place de l'opposition, les réponses relatives à l'environnement et à sa protection en général restent vagues. Aucun personnage public d'un mouvement d'écologie politique n'est mis en avant. Le vote écologique est surtout un "vote recours" "[lorsqu]'il n'y a vraiment personne d'autre" ou "lorsque je vote, je vote plutôt écologiste mais ça m'arrive de plus en plus rarement". Pour aucun d'eux, l'écologie ne constitue un programme en soi mais doit en être une partie.
31Encore de façon unanime, l'ensemble des quinze personnes interrogées considèrent que le projet du gazoduc relève plus d'un problème social que d'un problème écologique. La Soule n'est pas vue comme un espace vierge qu'il faut protéger pour ce qu'il est, mais comme un territoire plein qui fait corps avec sa population.
32Le moyen le plus adéquat pour les deux sous-groupes (pour des raisons qui sont propres à chacun d'eux) d'entrer dans le jeu social de la population souletine fut de passer par son territoire, la Soule, et par une action qui le touchait.
33Si c'est par le biais d'une action collective relative à la protection de l'environnement que le territoire de la Soule est pris en considération, il apparaît que c'est, en fait, un problème de relation à la société locale qui fonde l'ensemble du système d'opposition. Les raisons sous-tendant les démarches sont distinctes pour les deux sous-groupes.
34Les sept personnes constituant ce groupe ont cherché, en adhérant à cette action collective, à afficher leur opposition vis-à-vis de leur société d'origine vers la quête d'une nouvelle légitimité sociale. La volonté commune est de se démarquer pour construire une reconnaissance sociale individuelle manifeste. C'est à partir de critiques quant au fonctionnement intrinsèque et traditionnel de la "société-mère" que s'est construite l'opposition : "ici, c'est le monde des notables, il faut toujours obéir au sein de la famille et au sein de la population". Ce monde est perçu comme étant lourd et pesant, les jeunes se sentent prisonniers d'un système social bien huilé : "je ne pouvais plus supporter le poids des pesanteurs", "j'étais frustré de devoir toujours passer, de façon obligée, par les mêmes choses comme si tout était marqué jusqu'à la fin des temps".
35Il apparaît, pour ces sept personnes, que remettre en cause ce projet fut le seul moyen d'exprimer leur opposition de façon claire et publique : "enfin j'ai pu dire ce que je pensais depuis toujours" et connaître un sentiment nouveau, une émotion jamais ressentie, celle "d'être enfin libre de mes actes et de mes pensées". L'engagement fut aussi perçu comme la possibilité de s'ouvrir au monde : "j'ai rencontré des gens différents de ceux que je connaissais, ils disaient des choses que je pensais et que je n'osais pas dire" et d'être enfin reconnu : "tous ces gens, ils m'écoutaient, ce que je disais été important. En fait, on était sur la même longueur d'onde, on se comprenait".
- 25 Le système traditionnel d'héritage est fondé sur le droit d'aînesse (au Pays Basque, fille ou garço (...)
36La morphologie sociale de ce groupe permet de mieux appréhender les raisons du choix de l'opposition. En effet, si chacun des membres est issu de famille d'agriculteurs sans singularité particulière, c'est le statut personnel qu'il y possède qui est significatif : ils sont soit des cadets exclus du système d'héritage traditionnel25 soit des jeunes femmes non mariées ayant "repris" l'exploitation familiale.
37Les premiers insistent sur le traumatisme ressenti lors de leur départ de la maison natale : "c'était comme ça, il fallait partir car il n'y avait de la place que pour l'aîné. Bien sûr, si cela avait été possible, je serais resté" et décrivent leur vie actuelle avec aigreur : "une fois parti, je n'étais plus rien, un petit ouvrier de rien du tout" car "en partant, j'ai perdu mon honneur". C'est un sentiment d'injustice, d'une mise à l'écart forcée qui revient ; celle-ci ayant entraîné une perte de statut au sein de la famille. Ce sentiment nouveau d'exclusion ne remet pas en cause la culture endogène, mais au contraire, comme pour mieux la préserver, s'appuie sur la critique de phénomènes exogènes et perturbant et, notamment, sur les problèmes que connaît l'agriculture de montagne : "autrefois, les cadets restaient à la maison, ils étaient domestiques car il y avait du travail pour tout le monde" et ceux qui étaient invités à quitter la maison natale "allaient en Amérique et quand ils revenaient, ils avaient fait fortune".
38Les jeunes femmes faisant partie de ce sous-groupe évoquent le poids de la famille et notamment celui du père qui rappelle les habitudes et les savoir-faire anciens pesant sur ce qu'elles appellent "leur épanouissement personnel" : "lorsque j'ai repris l'exploitation familiale, je voulais tout casser mais la famille et surtout mon père m'a remise à l'ordre" car "ici, les anciens, ils croient encore que c'est comme autrefois, qu'ils commandent jusqu'à leur mort". Mais, pour ces jeunes femmes le temps presse et l'immuabilité de la vie rurale est perçue comme un facteur d'échec : "si on ne s'adapte pas, on est foutu. L'agriculture de montagne n'est pas viable" car "on se maintient qu'avec les primes agricoles" alors, bien entendu, "il faut se diversifier. Moi, je n'aurais pas honte de faire des gîtes pour les touristes, mais de tout ça, ici, il ne faut pas en parler. Déjà d'y penser, c'est mal". Le poids de la famille est oppressant et n'offre pas d'alternative possible à court terme. Cette contrainte vient s'enrichir de la difficulté à "trouver un mari, ou au moins un compagnon" car "ici, ça tourne en rond, les jeunes sont partis et ceux qui sont restés, je vous dis pas". Le sentiment de solitude teinte les discours : "c'est quand même difficile, personne à qui parler ou que des vieux qui répètent toujours les mêmes choses".
39Même si les propos sont pudiques et ténus, l'ensemble des membres de ce sous-groupe constate avec une certaine aigreur et une certaine amertume que leur intégration n'a jamais eu lieu dans la société souletine. Aigreur car les volontés ne manquaient pas : "j'ai fait tout ce qui était possible" mais "rien n'a jamais marché et cette impression d'être toujours un étranger s'est maintenue dans le temps". L'action menée a été pour ce groupe le moyen de s'immiscer, "d'avoir un mot à dire" dans les affaires d'un pays qui n'était pas le leur. C'est en tant que citoyens qu'ils se sont donnés le droit de s'opposer car "ça fait longtemps que je suis ici et cette affaire me regardait au même titre que les Souletins" et même plus "les conséquences de l'ouvrage sont aussi et au même titre pour moi que pour les autres".
40Ces huit personnes ont toutes une conscience exacerbée d'un nécessaire militantisme dans la société contemporaine, des idées bien précises sur ce que sont les bonnes et les mauvaises causes. Mais ici, dans l'opposition au gazoduc, les choses sont allées plus loin et ont dépassé la simple adhésion à une juste cause car l'action a été un moyen de montrer que "l'on était là et bien là" et "qu'on avait le droit de prendre part dans un projet local". Ainsi, si à certains moments le discours est universaliste et relève "d'un éternel combat, où il est nécessaire et quand il est nécessaire" et du militantisme de façon générale comme référence idéologique, les huit personnes interrogées n'appréhendent pas leur opposition au gazoduc comme une simple forme de militantisme "comme dans les années 70". En fait, leur action apparaît comme un moyen personnel d'aller vers le local qui les a exclus pendant tant d'années pour enfin "s'enraciner dans cette terre", pour montrer à la population locale "que nous sommes intéressés par ce qui se passe ici car ici, c'est chez nous". L'engagement du groupe des néo-ruraux apparaît être un moyen de s'approprier ce qui leur avait toujours été refusé : le territoire souletin.
41Les membres de ce sous-groupe sont tous d'origine non-souletine. Ils sont enseignants, petits chefs d'entreprise (fabrication de bijoux ou de matériels de loisir), agriculteurs (qui revendiquent le titre de "paysans") soit issus de familles d'agriculteurs "modernistes" des plaines fertiles du Nord de la France soit ayant opéré un "retour à la terre". La teneur de leurs propos relève d'un mélange de certains courants idéologiques qui ont traversé la vie politique depuis plusieurs décennies et notamment celui du post-marxisme. La politisation du mouvement d'opposition au gazoduc est de leur fait : "tout dans cette histoire était clair, c'était presque les bons d'un côté et les méchants de l'autre, mais il faut le dire c'est quand même archaïque ici".
42Si pour le sous-groupe des Souletins l'objectif de participation à l'action collective est le moyen d'affirmer son opposition à sa société d'origine, c'est-à-dire de se démarquer, de sortir au moins symboliquement du local dans une logique de rupture sociale, l'objectif de l'autre groupe est inverse et lié à une logique d'implantation sociale et spatiale. Même si ces deux objectifs sont contradictoires, les deux sous-groupes ont réussi à constituer un groupe où chacun des deux sous-groupes, en ce qui le concerne, a trouvé sa place.
43Cette alliance, paradoxale à première vue, ne l'est pas si l'on analyse la nature des liens mis en oeuvre et leurs complémentarités. En effet, aucun des deux sous-groupes ne peut fonctionner de façon autonome. Le sous-groupe des non-Souletins a trouvé son ancrage local dans le groupe des Souletins, il en fut sa caution territoriale : "c'est parce qu'il y avait des gens d'ici que tout a été possible", et le groupe des Souletins a trouvé "d'autres hommes et femmes, ouverts et pleins d'idées" qui ont montré qu'il y avait hors de la société d'origine une vie plus exaltante.
44Cette décision, pour quelques individus d'origine souletine, de s'opposer à leur communauté d'origine a été possible, en partie, par l'affaiblissement des valeurs traditionnelles que véhicule celle-ci. En effet, comment aurait-il été possible, il y a encore quelque temps qu'un groupe minoritaire se démarque d'une entité collective globale et pis encore s'allie avec un groupe composé de non-identiques ?
45Si cela s'est opéré, des mécanismes de contrôle et de réprobation sociaux se sont aussitôt mis en place et essentiellement à trois niveaux :
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au sein de la famille : tous se souviennent des tensions au sein des familles : "mes parents ne comprenaient pas mes actions" et surtout "ils ne supportaient pas que je côtoie des gens qui venaient d'ailleurs, pour eux, c'était des gauchistes, des écolos. Il y avait une pression folle" ;
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au sein de l'environnement immédiat : il y eut aussi un rejet de proximité plus ou moins manifeste : "dans le quartier, c'est comme si j'avais eu la peste" et aussi plus ouvert "le voisin, il m'avait dit 'si tu continues, je laisserai plus passer tes brebis dans mon champ"'. Les non-Souletins, quant à eux, se voient repoussés de façon encore plus significative : "on ne nous saluait presque plus", "on sentait une détermination haineuse sans précédent" ;
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au sein de la communauté souletine dans son entier : le 2 juillet 1992, quelques heures avant les arrestations, un élu souletin au fort charisme lance un message à la population sur les ondes de la radio locale. Les propos tenus sont acerbes, il parle "d'obscurantisme", de "marginaux", "d'anarchie" et appelle à la mobilisation générale contre le Groupe des 15 pris dans son ensemble. Aucune distinction n'est faite entre ses composantes souletine et non-souletine, le groupe est un tout qui, dans son intégralité, constitue une menace pour l'ordre sociétal. Ce message radiophonique apparaît comme l'ultime recours de la société locale pour préserver sa cohésion. Il arrive après toute une série d'attitudes de la part des élus locaux allant du désintérêt : "au début, ils n'y croyaient pas, on était transparent pour eux, ils pensaient que ça ne marcherait pas", à la persuasion culpabilisante : "X, il est venu me trouver pour me dire que je faisais une connerie d'aller avec ces gauchistes, que je faisais de la peine à ma famille, que ma mère avait été lui parler, qu'il me disait ça pour mon bien" jusqu'à la rupture totale : "lorsqu'on allait voir un maire pour avoir un renseignement, tout juste s'il nous regardait. Ça s'appelle de la rétention d'informations".
- 26 F. Dubet, 1994, p. 103.
- 27 Idem, p. 89.
- 28 Idem, p. 89.
46Comme nous l'avons vu, cette "affaire" n'a été possible que du fait d'un affaiblissement des structures sociales et culturelles de la communauté d'origine. Et c'est parce que "dès lors que les valeurs ne vont plus de soi, ne sont plus transcendantes, elles sont sans cesse redéfinies et reconstruites"26, qu'une part d'incertitudes et de doutes s'immisce dans l'espace clos et normé. Ainsi, tout individu n'ayant pas son expérience sociale réduite à des rôles imposés doit gérer dans cette zone floue où tout est imaginable "plusieurs logiques de façon simultanée"27. Cette gestion est souvent synonyme de "liberté" pour les acteurs mais "contrairement à l'image héroïque de ce sentiment conquérant, les acteurs éprouvent plutôt une liberté sous forme d'angoisse, d'incapacité à choisir, d'inquiétude par rapport à leur choix"28. Ici, le choix a été fait, mais les modalités de sa mise en oeuvre ont été difficiles pour chacun des membres car le processus d'affirmation de soi fut douloureux à mettre en place de façon individuelle et collective. Le Groupe des 15 est devenu la représentation du réconfort, l'image d'une famille où l'on vient se ressourcer.
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47À travers et par cet exemple, nous pouvons dire qu'un groupe, pour se constituer, exister et se maintenir, doit, par les membres qu'il inclut, posséder des valeurs et une identité commune, avoir en quelque sorte une apparence sociale organisée qui fonde son action en raison. Mais les choses sont plus complexes car l'adhésion de chacun de ses membres trouve ses raisons au-delà de ce qui est montré et de ce qui est officiel. Le groupe connaît ici une commune expression collective à des objectifs et des intérêts individuels. Il remplit le rôle de support affectif à des décisions d'opposition et de compromis personnel. Ainsi, il est le lieu de jonction des identités sociales de chacun devenant transfuge par rapport à ses origines et membre pertinent d'une nouvelle entité. Ces mobilités identitaires apparaissent, pour le cas d'espèce, fécondes car :
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- 29 Voir à ce propos V. Berdoulay, 1998, p. 301-309, et H. Velasco-Graciet, 1998.
pouvant assurer l'existence de chacun dans son groupe d'origine car ici, l'individu se révèle comme sujet. Chacun, par le discours, s'approprie et construit un lieu qui lui est propre se dégageant ainsi des normes imposées avec un sentiment mêlé d'autonomie et de liberté29 ;
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pouvant préserver l'espoir qu'une harmonie collective soit réalisée dans laquelle l'existence d'une vie en groupe donc sociale est rendue possible ;
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- 30 P. Bemoux, 1990, p. 201.
pouvant devenir une source de changement social, c'est-à-dire "déboucher sur des mécanismes innovateurs par la découverte et l'acquisition de nouvelles capacités d'action"30 fondées, en première instance, sur l'imaginaire d'un "autre" social et territorial possible.