1Résumer le paysage de la géographie et des géographes dans les départements Carrières sociales des Instituts Universitaires de Technologie (IUT, créés à partir de 1967) reste un objectif à long terme de la recherche dans ma discipline de formation. J’ai la même appréciation pour ce qui concerne les IUT, et la place qu’y occupe la recherche, que l’on pourrait conclure comme question problématique en tant que géographe par « voulons-nous d’une géographie qui “souscri[t] à la demande”, ou bien d’une géographie capable de déterminer elle-même les finalités du savoir qu’elle dispense ? » (Pichon, Leininger-Frézal, Douay, 2017). Considérant qu’il s’agit là d’un débat sur le processus de normalisation (Durrive, 2022) de l’enseignement, ici, à l’université, ce texte interroge la construction de cette régularité prescriptive.
2Cette interrogation s’appuie sur le cas de la question de l’enseignement de la notion de territoire, par un géographe principalement recruté à cet effet, dans un cursus d’animation sociale et socioculturelle en IUT. Cet enseignement ne peut y être très autonome, mais n’est pas non plus l’objet d’une norme claire. Ainsi ne trouvera-t-on guère de référence à la géographie dans le programme de la spécialité Carrières sociales du Bachelor Universitaire de Technologie (BUT ; ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, 2022), ce qui n’est pas une nouveauté pour les programmes pédagogiques nationaux des différentes versions de cette formation. La réforme de ce cursus, mise en œuvre depuis 2021, fournit l’occasion à l’enseignant qui s’y trouve impliqué d’éclairer le caractère problématique de l’élaboration de cette norme d’enseignement de la notion de territoire. Celle-ci dépend de relations de pouvoir très asymétriques entre de nombreux acteurs (figure 1), mais demeurant spécifiques à l’enseignement supérieur dans la mesure où les dispositifs de contrôle de la formation, même, ici, à visée professionnelle, y restent relativement lâches.
Figure 1 – Esquisse de la configuration du processus de construction, d’évaluation et d’habilitation du BUT
3La première partie de ce texte présente le contexte dans lequel la réforme du Bachelor s’applique à la formation à l’animation sociale et socioculturelle en IUT. Sa seconde partie présente la manière dont je conçois l’enseignement de la notion de territoire dans cette formation, et les adaptations, d’abord celle envisagée, mais abandonnée, puis celle finalement adoptée, pour appliquer cette réforme. Deux extraits de travaux d’étudiants permettent d’expliciter deux des résultats, à mon sens, optimaux, de la compréhension de mes objectifs d’enseignement dans ce cursus. Une réflexion globale sur l’affaiblissement (Payet et Laforgue, 2008) de l’enseignant comme acteur de son monde professionnel clôt cette étude de cas.
4Le caractère d’esquisse de la figure 1 est double. Au-delà de ses imprécisions liées aux informations accessibles, s’ajoutent celles liées aux différentes positions des enseignants (statut, posture par rapport aux disciplines, légitimité par rapport au monde professionnel local…) dans ce paysage. Sur ce dernier point, préciser ce contexte au-delà de ce qui suit nécessiterait de mener des recherches historiques quant à la présence de géographes et d’enseignements spécifiques à la géographie dans les 25 départements Carrières sociales de France, ainsi que sur la réception par les ex-étudiants (environ 700 par an ces dernières années) de ces enseignements. Sachant que le même enseignant, selon les étudiants auxquels il s’adresse dans les différents parcours proposés par ces départements, peut aussi être amené à envisager son enseignement de manière différente. Le domaine de l’animation sociale et socioculturelle est nettement plus balisé, mais les métriques de son arpentage sont si variées et si orthogonales les unes par rapport aux autres (situation trop rarement appréciée chez les universitaires n’enseignant pas en IUT, voir Arnaud, 2018) qu’une synthèse resterait à construire.
5« L’animation socioculturelle peut se définir comme un processus de diffusion de la capacité d’expérience sensible, d’expression, de sens critique, d’initiative et de créativité des populations » (Lafortune et al., 2010, p. 2). Ce domaine d’activités est représenté dans tous les États du monde occidental ou qui acceptent son influence, mais sous des formes différentes. Hors de France, ces différents domaines d’activité sont englobés dans la notion de travail social, et souvent, les formations au travail social y sont plus liées à l’enseignement universitaire (Chauvière et Gaillard, 2020). Mais en France, l’animation sociale et socioculturelle n’est pas officiellement clairement incluse dans le travail social, celui-ci étant le plus souvent défini en relation avec les diplômes conçus par le périmètre ministériel des Affaires sociales, alors que les premiers diplômes d’animateur ont été conçus par le périmètre ministériel des sports et de la jeunesse. Cependant, les spécialistes de l’analyse du travail social y englobent le plus souvent l’animation sociale et socioculturelle. Un des points communs à l’ensemble de ces domaines d’activités est le caractère pluriel des formations, situées à la fois dans l’université et en dehors de celle-ci avec les établissements de formation au travail social (EFTS). Dans l’université, ces formations sont dispensées en particulier dans la spécialité Carrières sociales des IUT. Les enseignants sont minoritaires (un cinquième des représentants) au sein des Commissions pédagogiques nationales qui établissent les programmes d’enseignement des spécialités des IUT, comme dans la Commission consultative nationale (2 membres sur 17) qui évalue les formations à l’échelon de chaque IUT « […] selon des critères largement influencés par les normes applicables aux EFTS » (Chauvière et Gaillard, 2020, p. 90).
6Dans le cadre de l’harmonisation des cursus de l’enseignement supérieur de l’Union européenne (processus de Bologne, commencé en 1999) le Diplôme Universitaire de Technologie (niveau Bac + 2) est remplacé depuis 2021 par le BUT (niveau Bac + 3 ; niveau 6 du cadre européen des qualifications). Le programme de la spécialité Carrières sociales du BUT comporte cinq « compétences » (figure 2). Seules les deux premières sont communes à ses cinq parcours (Animation sociale et socioculturelle, Assistance sociale, Coordination et gestion des établissements et services sanitaires et sociaux, Éducation spécialisée, Villes et territoires durables).
Figure 2 – Compétences dans le BUT Carrières sociales, parcours Animation sociale et socioculturelle
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Compétences
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C1 – Concevoir des interventions adaptées aux enjeux de la société.
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C2 – Construire des dynamiques partenariales.
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C3 – Renforcer les capacités d’action individuelles et collectives des publics.
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C4 – Mettre en œuvre des démarches éducatives et des techniques d’animation dans une démarche de projet.
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C5 – Contribuer au développement du champ professionnel de l’animation.
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Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, 2022.
7Ces « compétences » sont déclinées en « composantes essentielles », s’exerçant dans des « situations professionnelles », grâce à des « apprentissages critiques », mobilisés à des niveaux de compétence croissants entre la première et la troisième année du BUT. Les étudiants acquièrent ces apprentissages critiques via des « Ressources » (modules d’enseignement), des « Situations d’Apprentissage et d’Évaluation » (SAÉ ; tâches répondant à une problématique que l’on rencontre en milieu professionnel) et des stages.
- 1 Parmi les 24 spécialités des IUT, 16 correspondent à des activités purement industrielles.
8L’approche par compétences est censée, dans le cadre de la réforme créant ce diplôme spécifique aux IUT, « […] impulser au sein des équipes pédagogiques des dynamiques pluri-disciplinaires autour de la technologie »1 (Georges, Poumay, 2020). L’ambition de cette réforme, propulsée par l’Association des Directeurs d’IUT (ADIUT ; Dansac, in Boucher et al., 2024) dans un contexte de relations d’incertitude construites entre IUT et Universités depuis 2007 par les ministères successifs (Agulhon, 2018), est importante, puisque :
« Le principe directeur dans l’ingénierie de formation ne repose plus sur la transmission de connaissances et leur application pratique, mais sur un modèle systémique où les connaissances seraient certes évaluées pour elles-mêmes, mais surtout au regard de leur mobilisation et de leur usage dans des environnements et des situations professionnelles » (Groupe de Travail Commission pédagogique nationale / Commission consultative nationale des Instituts Universitaires de Technologie, 2020, p. 3).
- 2 Ces chefs sont le plus souvent des enseignants, élus pour 1 à 3 ans, plus ou moins sur la base du v (...)
9Sa mise en place a été menée au pas de charge, entre l’arrêté du 6 décembre 2019 portant réforme de la licence professionnelle et la rentrée universitaire 2021, comme le laissait présager cette réaction de l’Assemblée des Chefs de Départements Carrières sociales (ACD CS)2 :
« […] En ce qui concerne la temporalité des changements qui sont prévus, l’ACD CS rappelle que l’établissement d’un programme national cohérent est un processus qui demande du temps. Les réformes des Programmes pédagogiques nationaux entraînaient des travaux qui duraient 1 an et demi au minimum, alors même que les cadres étaient connus et la durée maintenue. Le passage à trois ans pose des enjeux forts en termes de réflexion sur les progressions. Elle [l’ACD CS] s’inquiète donc des délais envisagés pour leur mise en œuvre. »
10Enfin, l’ACD CS constate qu’elle n’a pas été associée à la réflexion sur cette réforme, et que le processus mis en place, très descendant, tient peu compte des spécificités des différentes spécialités. Elle regrette le manque de concertation et de collégialité en amont de cette réforme […] » (Motion de l’Assemblée des Chefs de Départements Carrières sociales, 19 novembre 2019).
- 3 Une enquête menée par le SNESUP-FSU au printemps 2022 sur la mise en place du BUT1 montre que si le (...)
- 4 Dans le cas de ce terrain d’observation, les enseignants permanents se répartissent en : 7 enseigna (...)
11Le Laboratoire de Soutien aux Synergies Éducation-Technologie (LabSET) de l’Université de Liège, accompagnateur officiel de la réforme auprès de l’ADIUT, n’a guère été gêné par « les quelques freins rencontrés : typiques aux réformes / légitimes : résistance au changement ; difficulté à changer ; difficultés à s’approprier le cadre théorique ; gestion des priorités » (Modalités d’accompagnement du réseau - Volet LabSET M. Poumay et F. Georges, 25 septembre 2020) qu’il a signalés, dont les remarques faites par des représentants de la CPN CS, et ceux des groupes de travail des 5 futurs parcours. Ceci, peut-être parce qu’il considère s’appuyer sur une « (…) acception de la compétence (…) largement partagée dans le monde de l’enseignement supérieur » (Georges et Poumay, 2020), formulation à laquelle s’oppose la diversité des réactions chez les collègues enseignant en IUT (Gregori, 2023)3, tant la rédaction d’un référentiel de compétences mériterait plus de précautions (Balas, 2024 ; Mourlhon-Dallies, 2024). Mais ne faut-il pas y voir un effet de la différence de traitement juridique de la liberté académique selon leurs statuts, les enseignants-chercheurs, mieux protégés, y étant rarement majoritaires, sinon en nombre, du moins en capacité de peser en faveur d’une conception réflexive dans le rapport « théorie/pratique » des enseignements4 ?
12Le programme de la spécialité Carrières sociales du BUT est indicatif de la place accordée à l’approche géographique de la notion de territoire dans ses différents parcours. Les deux compétences communes (1 et 2) à ses cinq parcours la mentionnent dans leurs composantes essentielles (figure 2).
13Pour la compétence 1, l’apprentissage critique concerné consiste à « relever les éléments de contextes (sociaux, économiques, culturels, démographiques, politiques, territoriaux, éducatifs...) et interroger les acteurs concernés ». Même si l’accent y est mis sur « la cohésion des territoires », le programme du BUT laisse supposer qu’une conception géographique du territoire y a sa place. Pour la compétence 2, l’apprentissage critique concerné consiste à « mobiliser des partenaires et diversifier ses contacts (étendue géographique, inclusion de tous les publics, diversités des domaines de compétences…) ». Cette fois, l’oxymore « étendue géographique » laisse supposer que la notion de territoire y est comprise dans son sens uniquement politique. Pour ces deux compétences communes aux cinq parcours du BUT, la notion de territoire n’est mentionnée dans les apprentissages critiques qu’au premier niveau de compétence. On n’en retrouve une autre mention que dans le descriptif d’une Ressource du deuxième niveau de la compétence 2 du BUT.
14Pour les compétences spécifiques au parcours Animation sociale et socioculturelle (ASSC), la mobilisation de la notion de territoire est différente. Elle apparaît dans une des composantes essentielles de la compétence 3 (« En prenant en compte les spécificités du territoire et des contextes d’intervention »), mais seulement à cette étape de son architecture. Elle est mentionnée aussi pour la compétence 4, mais seulement dans des apprentissages critiques abordés au troisième niveau de compétence. C’est aussi le cas pour la compétence 5. Pour ces deux compétences, la formulation des apprentissages critiques respectivement concernés (« Coordonner des interventions à l’échelle de projets de structures et de territoires », et « Mettre en œuvre des interventions visant l’émancipation des individus et des groupes et le développement des ressources du territoire ») laisse planer un doute sur la place de la géographie dans la signification de la notion de territoire. Cependant, un descriptif d’une des Ressources du deuxième niveau de la compétence 5 (« La dimension comparative pourra être abordée dans une approche plus territoriale, à l’échelle internationale, interrégionale, entre réalités urbaines et rurales, etc. ») permet de lever ce doute au moins pour celle-ci.
15Point commun aux programmes pédagogiques nationaux du DUT et à celui du BUT, la notion de « champs disciplinaires » dans lesquels peuvent puiser les enseignants pour élaborer leurs contenus d’enseignement voile la question de la légitimité des disciplines à monopoliser ceux-ci. Toutes les disciplines ne sont cependant pas traitées de la même manière : l’épithète « économique », le préfixe « psycho », les termes « gestion », « juridique », « politique » figurant dans les titres des modules (de DUT) / ressources (du BUT) laissent supposer l’affectation de spécialistes de ces domaines de la connaissance sur des postes d’enseignants titulaires dans chaque département CS d’IUT. Et si la sociologie n’apparaît pas en tant que telle dans les intitulés de ces modules / ressources, elle est présente à 55 reprises dans les descriptifs des ressources du BUT, contre 11 pour la géographie. Et ceci, pour cette dernière, dans deux ressources de deux compétences communes aux 5 parcours CS, dans la compétence 1, en BUT 1 et BUT 2, soit 32 h par étudiant/groupe de TD/parcours ; à l’exception du parcours Villes et territoires durables, qui la mentionne dans la ressource « Approches spatiales » pour une de ses compétences spécifiques (pour 22 h par étudiant/groupe de TD). Autrement dit, compte tenu de la taille des départements CS, il existe au mieux de quoi justifier le service d’un MCF en géographie dans chaque département CS (sauf à Bordeaux/Bordeaux-Périgueux, 5 groupes de TD en 2023). Mais ces 10 mentions ne garantissent en rien ce choix, puisqu’elles sont intitulées « Les champs disciplinaires suivants pourront être convoqués : sociologie, psychologie, démographie, géographie, anthropologie, ethnologie... », ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, 2022).
- 5 Numérotation sur le modèle année/semestre/compétence.
16Quoi que l’on pense de la réforme du BUT, du fait qu’elle amenait à réduire le volume horaire des enseignements dispensés sans lien de subordination à la professionnalisation des étudiants au profit de la construction de nouveaux formats d’évaluation (SAÉ), elle pouvait conduire à des transformations nettement plus radicales que celles induites par les changements précédents du programme pédagogique national. Les formats existants des enseignements allaient-ils tous être remplacés par des approches transversales / transdisciplinaires basées sur des compétences, ou cette transversalité serait-elle plus limitée ? Après avoir présenté le format pré-réforme de mon enseignement de la perspective géographique de la notion de territoire, une proposition radicalement transversale est ensuite esquissée, avant la description du format finalement adopté en application de la réforme. Dans un dernier temps, une réflexion est menée sur les enseignements de mon expérience de cette réforme.
17Mon expérience d’enseignant dans le cadre des programmes de DUT (puis BUT) ASSC successifs depuis 2005, domaine scientifiquement encore peu exploré (Camus et Lebon, 2015) m’a convaincu que la notion de territoire y reste un « buzzword » (Giraut, 2008, p. 59 ; un « mot-valise » d’un usage a‑conceptuel), que le développement d’études de cas (Greffier, 2013) ou de travaux d’inspiration systémique (Moine et Sorita, 2015) n’est pas encore parvenu à ériger en topos (Thémines, 2016). Certains étudiants sont d’ailleurs conscients de cette situation :
« J’ai réalisé mon second stage au Centre Hospitalier Universitaire Grenoble Alpes et plus précisément dans l’institut de rééducation qui se trouve sur le site sud à Échirolles (…) Au premier semestre du BUT CS, dans une des matières, nous avions vu qu’il était intéressant de pouvoir avoir un entretien avec un élu de la commune pour avoir des informations sur le territoire, l’action de la structure... Je pense que pour ce cas-ci un entretien avec un élu de la commune n’aurait pas été pertinent. Un élu de quelle commune ? Des questions sur quel territoire ? ... Cependant, un entretien avec d’autres acteurs aurait été davantage pertinent et aurait sans doute été complémentaire à celui déjà̀ réalisé avec la tutrice professionnelle. En effet, un entretien avec le directeur ou même un cadre supérieur de la structure ainsi qu’un autre avec un soignant ou un secrétaire auraient permis de comparer différents points de vue sur les mêmes questions » (Cadoret, 2022).
- 6 Ces stages sont effectués dans des structures aussi diverses que : Association, Centre social, Étab (...)
18Jusqu’en 2020, mes enseignements en tant que seul géographe du département CS étudié se résumaient à 48 heures, effectuées en première année de formation, avec trois groupes de Travaux dirigés (TD), le reste de mon service d’enseignement étant mobilisé par d’autres enseignements, transversaux (fiche de lecture), et l’accompagnement des étudiants spécifique aux IUT (tutorat). Il n’est guère possible, avec un tel volume horaire d’enseignement consacrable, directement (module Analyse de territoires), ou indirectement (modules Dynamique des populations et Cartographie) de prétendre balayer, même rapidement, l’ensemble des problèmes posés par la question de l’ontologie de la notion de territoire et de ses rapports avec d’autres notions (plus ou moins) fondamentales dans ma discipline de formation. J’ai donc effectué des choix d’objectifs les plus facilement atteignables par les étudiants, et évaluables le plus objectivement possible, ceci eu égard à la diversité des situations professionnelles qu’ils rencontrent lors de leurs stages6.
19Ces objectifs sont :
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- 7 Et non « diagnostic de territoire », appellation comportant une dimension exhaustive, à mon sens ho (...)
En Ressource analyse de territoires (cours « magistral »)7 : présenter les contextes territoriaux qui sont pertinents pour comprendre les actions menées dans les structures de stage, et présenter les contextes territoriaux des acteurs qui interviennent dans ces actions.
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- 8 La cartographie (au sens géographique de ce terme, et non au sens de « carte » cognitive) n’est men (...)
En Ressource cartographie (TD)8 : comprendre les modalités de la conception d’une carte (dont ses problèmes non résolus - projection, échelle, cadrage, performativité du contenu de la carte - ainsi que leurs palliatifs) et de ses usages (simple support d’orientation ou outil de description aréale) et expérimenter la notion de carte mentale.
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En Ressource dynamique des populations (TD), illustrer la diversité des motifs d’ancrage territorial au regard de différents thèmes abordés en travaux dirigés (un thème par séance : culture, expertise d’usage, micro-lieu, migration, patrimoine).
20Ces enseignements ont été réduits à un volume de 36 heures dans le cadre de leur adaptation au nouveau programme du BUT. Heureusement, la nécessité de participer aux SAÉ a finalement permis de compléter ce volume. Mais cette reconduction partielle du format d’enseignement pré-réforme n’a été acquise qu’après une phase d’incertitude qui m’a amené à envisager l’hypothèse d’un remplacement complet de ce format par le transfert de tous mes enseignements dans une (ou plusieurs) SAÉ.
- 9 En plus de Jean-Pierre Augustin, décédé en 2023, et de Luc Greffier, mentionnons Yves Raibaud, Jean (...)
21Le département Carrières sociales de l’IUT où j’enseigne était nécessairement un acteur structurellement faible de la concertation au sein des cinq groupes de travail correspondant aux cinq parcours du BUT Carrières sociales, puisque ne proposant qu’un seul d’entre eux (ASSC), à la différence d’autres départements CS ayant participé à ces groupes. C’est le cas de celui de la présidente de l’ACD Carrières sociales, détentrice d’un diplôme de management, qui a dirigé la première année de la mise en œuvre de la réforme de manière très conforme aux normes du LabSET (nombre de compétences, en particulier, à la différence des spécialités industrielles des IUT, qui les ont souvent réduites à 2 ou 3). La possibilité d’une adaptation locale du PPN à hauteur de 40 % par année a probablement dissuadé certains départements CS (tel celui de Bordeaux, véritable pôle scientifique de l’ASSC en France, où se situent la plupart des géographes enseignant dans ces départements9) de contester l’orientation dominante de l’écriture des contenus des Ressources et SAÉ, très conforme aux préconisations du LabSET. À l’appui de cette hypothèse, dans mon département CS, seuls deux collègues ont participé, plus ou moins épisodiquement, au groupe de travail ASSC, en dehors des responsables successifs de la direction du département. De plus, en son sein, un clivage s’est instauré entre des collègues souhaitant associer des vacataires et d’anciens étudiants au travail sur l’écriture de ces contenus, et d’autres ne le souhaitant pas, ce qui n’a pas facilité l’émergence de propositions alternatives à la norme du LabSET.
22Compte tenu de ces limites du dialogue relatif à l’écriture de ces contenus, et considérant que « (…) l’approche par compétences ne peut pas se substituer à l’enseignement-apprentissage des concepts (…) » (Loisy, 2024), j’ai donc proposé, d’abord à mes collègues du département Carrières sociales d’un IUT, le 24 décembre 2020, une trame d’écriture de la SAÉ du premier bloc de compétences. Intitulée « Territorialité, territoires, territorialisation », chacun de ces termes se référant particulièrement à chacun des trois niveaux de la compétence, cette SAÉ visait à sensibiliser les étudiants respectivement à la notion d’ancrage territorial (Debarbieux, 2014) des acteurs sociaux, à la dimension politique des territoires et au caractère processuel de la territorialisation. Aucun de mes collègues n’ayant répondu à ma proposition, je n’ai pas cherché à plaider ensuite cette SAÉ auprès du groupe de travail national ASSC auquel je participais, puisque n’ayant donc pas de mandat à cet effet. Je n’en maintiens pas moins la pertinence, dans la perspective d’une évolution future de la formation (figure 3).
Figure 3 – Proposition de SAÉ sur trame imposée : BUT 1, BUT 2 et BUT 3
- 10 Compte tenu du caractère précipité de la réforme, une seule compétence pouvait être visée dans l’él (...)
- 11 Les points d’interrogation et les lacunes étaient censés permettre aux collègues de comprendre la m (...)
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Trame imposée
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Proposition
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Titre de la SAÉ
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BUT 1 Territorialité, territoires, territorialisation
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BUT 2 Territorialité, territoires, territorialisation
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BUT 3 Territorialité, territoires, territorialisation
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Compétence ciblée (niveau initial)10
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Renforcer les capacités d’action individuelles et collectives des publics
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Renforcer les capacités d’action individuelles et collectives des publics
Construire des dynamiques partenariales
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Idem
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Acquis d’apprentissage visés
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Comprendre la dimension territoriale de l’animateur et de l’animation
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Comprendre la dimension territoriale de l’intervention de l’animateur et de l’animation
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Définir la dimension territoriale de l’intervention de l’animateur et de l’animation
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Description de la SAÉ en quelques lignes
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Il s’agit d’identifier les institutions, les politiques et les mobilisations qui contribuent à construire les identités territoriales
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Le futur professionnel doit envisager l’effet de l’action de l’animateur par rapport aux institutions, aux politiques et aux mobilisations qui servent de prises ou de filets aux acteurs (prises pour les acteurs dans le territoire, filets pour les acteurs du territoire)
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Il s’agit d’identifier les diverses figures des territorialisations proposées par l’animateur aux institutions, aux politiques ou aux mobilisations qui contribuent à construire les identités territoriales
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Quelle problématique professionnelle propose-t-elle ?
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Le futur professionnel doit repérer, dans le cadre des structures de stage, les institutions, des politiques et des mobilisations qui servent de prises ou de filets aux acteurs (prises pour les acteurs dans le territoire, filets pour les acteurs du territoire)
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Quelles en sont les formes pédagogiques (Étude de cas, activité simulée, contexte d’un stage, d’un projet tutoré, etc. ?)
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Travail individuel dans le contexte d’un stage
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Travail individuel permettant le passage de l’étude de cas (expériences acquises en 1A et au S1 de la 2A) à des pistes de généralisation
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Travail individuel, contexte ?11
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Quel échelonnement sur une année universitaire ? Quelles possibilités de déclinaison sur 2 semestres ?
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Échelonnement sur l’année universitaire
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Semestre 2
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Échelonnement sur l’année universitaire ?
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Quel volume de travail pour l’étudiant (nombre d’heures) ? Quels besoins d’encadrement ? (nombre d’heures)
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Encadrement 48 h
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Encadrement 16 h
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Encadrement 6 h
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Quelles sont les ressources que l’étudiant devra mobiliser et combiner ? (en lien avec des ressources existantes ou à trouver)
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Techniques de recherche documentaire, observation, géographie et traduction en dimension spatiale de toutes les autres ressources disponibles
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Quels dispositifs, supports permettront l’auto-évaluation, l’auto-questionnement ?
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Retour sur l’évaluation corrigée
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Quelles modalités de rétroaction et quels modes d’accompagnement de l’étudiant seront proposés dans une dimension formative tout au long de la SAÉ ?
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Réponse aux questions lors de permanences
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Quelles modalités d’évaluation sont à concevoir pour s’assurer que cette SAÉ participe à l’acquisition du niveau de compétence ciblé ?
Liste critères et indicateurs (en lien avec les composantes essentielles)
Nature du livrable
Feed-back, rattrapages
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Critères d’évaluation : pertinence des informations recueillies
Livrable : dossier
Feed-back, rattrapages : aux niveaux suivants (BUT 2A ou 3A)
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Comment cette SAÉ intègre-t-elle une démarche portfolio ?
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Journal de suivi de la réalisation du dossier et de ses effets
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Source : Régis Keerle.
- 12 L’autre demie partie de la SAÉ, présentée et évaluée par un collègue ayant une grande expérience p (...)
23Suite à cet échec, et en prévision de la mise en place de la première année du BUT à la rentrée universitaire 2021, j’ai donc conçu en juin 2021 la rédaction d’une demie partie de la SAÉ S’initier aux démarches d’enquête et/ou de diagnostic de territoire12. L’évaluation des travaux des étudiants porte sur un ou des exemple(s) de concrétisation de types d’idéologie spatiale issu(s) de leurs expériences de stage ou d’autres SAÉ. La première des quatre séances de TD consacrées à cette partie de la SAÉ est dédiée à l’analyse d’un texte portant sur la notion d’idéologie spatiale (Gilbert, 1985).
24L’exemple qui suit, extrait d’un dossier d’étudiant, montre que certains d’entre eux sont capables de démontrer l’intérêt de ce texte pour leur compréhension de cette notion, et d’inspirer des hypothèses permettant de comprendre la faible pertinence de la notion de territoire pour nombre de professionnels du domaine de l’animation :
« Indifférence à l’espace dans l’animation :
Lors de mon stage, j’ai assisté à une réunion d’équipe dans laquelle un sujet en particulier m’a interpellé. Les animateurs/animatrices pris en étau face aux altercations et aux violences quotidiennes des jeunes adultes qui sont constamment dans des rapports conflictuels, le directeur a souhaité défendre sa vision de l’animation. Il expliquait que les locaux et “l’institution” MJC de Suède ont la place qu’elle a aujourd’hui notamment grâce à la forte symbolique de son histoire et à l’attachement des habitants à ce lieu. Cela étant dit, il a insisté sur le fait que si demain les jeunes venaient “casser les locaux et briser les vitres” de la structure, que bon leur semble, cela lui importait peu, car la MJC avait une “assurance en béton”. Par cela, il explique que l’équipe se repose trop sur les locaux, qui ont une force symbolique, mais que si demain ces derniers n’existaient plus, l’essence de leur animation devrait pouvoir exister dans la rue. Cette phrase m’a marquée, car elle révèle en effet une certaine indifférence à l’espace dans l’animation et plus précisément dans les expériences professionnelles que j’ai jusqu’ici vécues. Comme si l’essence de l’éducation populaire y trouvait une certaine force de signification dans l’espace public et le hors les murs.
- 13 Le Groupe rennais de Pédagogie et d’Animation sociale (GRPAS ; Arnaud, 2015) propose aux enfants d’ (...)
J’ai tout de suite fait le lien avec le GRPAS13, auprès de qui j’ai réalisé mon service civique. Cette animation du dehors, celle qui ne peut exister qu’avec la consistance de l’imprévu, de l’aléa, de la spontanéité du public est celle qui a la plus de signification à mes yeux. L’appréhension de l’espace par les pédagogues du GRPAS relève à mon sens de l’idéologie de l’intégration. En effet, elle : “s’articule autour de références spatiales principalement ‘non locales’ : agglomération, continent, monde. Mais surtout elle véhicule une nouvelle définition de l’espace, définition qui amène ceux qui la partagent à s’attacher moins aux caractères particuliers des lieux qu’aux forces qui les uniformisent” (…) comme l’énonce le texte d’Anne Gilbert (…) » (Cherruault, 2022).
- 14 À titre de précision du contexte, la première version du compte rendu du premier Conseil de départe (...)
25Il serait trop facile, et éthiquement discutable, de passer sous silence, à partir de ces extraits de travaux d’étudiants, le fait qu’une partie d’entre eux (parfois, mais rarement, hégémoniques14) considère mes enseignements (en particulier le « cours magistral ») comme « assommants » (pour reprendre l’explicitation de cette expression par Lionel Arnaud, dans Chateigner, Sinigaglia, Arnaud et Dubois, 2019), avec cette spécificité des IUT qu’est leur assiduité obligatoire, laquelle interdit toute option d’exit (Hirschman, 1995) autre qu’une « perte de temps » causée par un aménagement pédagogique pour raisons de santé. Comment interpréter cette réalité au regard de ce dernier extrait ci-dessus ? Si la territorialisation est bien un processus, qu’une partie des géographes, par ailleurs très en désaccord sur d’autres options théoriques (voir par exemple Ripoll et Veschambre, 2005, et Lévy, 2013) jugent négatif, il serait peut-être possible de caractériser cette position comme pré-territoriale ou a-territoriale.
26La première de ces deux acceptions pourrait renvoyer à la prise en compte de la topochronie (Ferrier, 2005 ; Hubert, 2005 ; soit, pour ces deux auteurs, la dimension temporelle de ce processus). Ou, selon le langage disciplinaire que l’on privilégie, dans le rapport à l’espace des individus, au spacing (Löw, 2015). Rappelons de manière simplifiée que pour cette sociologue, ce processus peut être décomposé en deux séquences majeures, même si interreliées, spacing et synthèse. Le spacing (la territorialisation individuelle) évolue alors en fonction de la synthèse (le territoire) à laquelle l’individu peut se référer. Dans ce cas, on pourrait considérer que certains étudiants n’ont pas encore, en première année de BUT, atteint le degré de réflexivité nécessaire pour commencer à comprendre la territorialisation (à leur échelle comme à celles des collectifs auxquels ils peuvent s’identifier), donc l’intérêt de l’analyser.
27La seconde (la position a-territoriale) correspondrait à mon sens elle aussi à la conception d’une étendue (plutôt qu’à un espace) informée par une sémio-sphère (Raffestin, 1986 ; Bougnoux, 2001 ; soit l’ensemble des signes pouvant, pour un interprétant, prêter sens à une territorialisation). Mais alors, d’autres étudiants choisiraient de ne pas en tenir compte, ceci dans le cadre d’un régime d’historicité futuriste (l’intérêt pour l’analyse du rapport à l’espace étant renvoyé au futur) où se distingueraient parfois diverses formes de posthumanisme ou de transhumanisme (contemptrices de toutes les territorialisations héritées). Ces dernières formes sont beaucoup plus rares chez « mes » étudiants, mais peuvent aller jusqu’à réclamer l’aplanissement d’un site touristique très pentu (par exemple, le Mont-Saint-Michel) pour cause de validisme de cet actant.
28Autre limite de ce texte, on pourra considérer qu’un seul cas d’application de la réforme du BUT n’est pas suffisamment généralisable pour justifier son exposition à la critique. Mais d’autres études de cas ont déjà été publiées, tel celui de l’IUT Nord Franche-Comté, où des enseignants de Carrières sociales (département porteur initial du modèle du BUT à 5 compétences) ont effectué une première analyse de « la plus-value apportée à la professionnalisation dans le parcours des étudiants » (Bolou-Chiaravalli, Bournel-Bosson et Lasne, 2022, p. 140) par cette réforme. Analyse d’autant plus intéressante que, bien moins sévère que ce texte quant au modèle du LabSet, elle conclut :
« Si l’on souhaite que les changements dans les pratiques constituent une véritable occasion de discuter, d’ouvrir des controverses entre pairs sur les intentions professionnalisantes des diplômes proposés et leurs modalités de mise en œuvre, il est nécessaire de donner collectivement aux équipes les moyens correspondants (ressources humaines, temps de formation, mise en place de retours sur expérience, etc.) » (idem).
29Sans croire à un âge d’or de l’université, et sans avoir l’ambition de connaître l’université idéale, mon expérience m’a permis d’identifier quelques freins qui peuvent expliquer la difficulté de l’ouverture de ces controverses nécessaires :
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Les tâches qualifiées d’administratives, contraignant les enseignants à exercer des rôles de gestionnaires du personnel administratif et technicien pour lesquelles ils ne sont pas formés, et dont les modalités successives, nécessairement différentes, créent des motifs de désaccords, voire de conflits, entre eux ;
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Lesquels s’ajoutent aux incompréhensions traditionnelles relatives à la diversité des disciplines de formation des enseignants, ou de leurs orientations théoriques intradisciplinaires (comment dialoguer entre dispositionnalistes et interactionnistes, pour ce qui est du rapport à la sociologie ?) ;
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La déconnexion relative de l’enseignement et de la recherche, sauf à parvenir à construire un collectif de recherche autour de l’animation sociale et socioculturelle, horizon improbable à l’échelle nationale, tant les institutions de l’animation à cette échelle continuent d’ignorer l’université ;
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Le manque de temps de concertation avec les professionnels intervenant dans la formation et l’absence de dispositifs de concertation entre ceux-ci, qui contribue à entretenir un débat binaire stérile entre compétences et savoirs (Aigle, 2023) ;
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La semestrialisation des enseignements, qui s’oppose à la continuité de la réflexion nécessaire à l’approfondissement de leur compréhension par les étudiants des notions abordées et favorise une approche utilitariste de leur formation (notes, temps de travail) ;
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Le calendrier de formation des IUT (1er septembre – fin juin), qui rend improbable la participation des étudiants aux retours sur évaluations lors des semestres pairs, tant leur précarité leur impose souvent de travailler pour financer leurs études.
30L’application de la réforme du BUT n’en est qu’à ses débuts. Il est prévu que le LabSET évalue sa mise en œuvre. Il est probable que cette évaluation se limite à vérifier la conformité des spécialités du nouveau diplôme aux grandes rubriques de son modèle de l’approche de la formation par compétences sans entrer dans le détail de leurs contenus, qui seront à nouveau révisés en 2026.
31La rapidité de la phase de conception de la réforme n’a pas permis l’émergence d’une véritable concertation entre enseignants quant à la transversalité de certains de leurs contenus d’enseignement, qu’il s’agisse de la notion de territoire ou d’autres éléments de la formation en BUT Carrières sociales. Aujourd’hui, le passage, par cette réforme, d’une formation en deux ans à une formation en trois ans, à moyens humains constants, ne facilite pas cette émergence. Par ailleurs, l’allègement du volume horaire d’enseignement par étudiant de 15 % par année pour les deux premières années du BUT n’a pas réduit leur charge globale de travail, puisque le nombre des évaluations de leurs acquisitions a suivi le passage de quatre unités d’enseignement à cinq blocs de compétences. Ceci ne facilite pas l’évaluation, y compris par les étudiants, des apprentissages transversaux que cette réforme était censée promouvoir.
32Cette concertation serait donc nécessaire pour fonder en raison la norme programmatique dans laquelle l’enseignement de la dimension géographique de la notion de territoire peut trouver sa place. Elle devrait aussi pouvoir déboucher sur une conception de la formation en BUT spécialité Carrières sociales qui, tout en prenant en compte la notion de compétence, ne se limite pas à en expliciter le sens dans l’urgence, et sans prévoir la possibilité de sa révision régulière, en aboutissant à des catégorisations aléatoires, mais confie à ses enseignants la responsabilité de son élaboration progressive.