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Opinions et débats
Question 2

Quel est le rôle de la science et des scientifiques dans la construction des idéologies ?

Paul Claval
p. 16-21

Texte intégral

1Les similitudes entre religion et idéologie ont été bien souvent soulignées depuis la Révolution française. Les critiques du communisme reviennent sans cesse sur ce point durant le demi-siècle qui suit la Révolution soviétique : le Parti conçu à la manière stalinienne et l'Église, surtout si elle est catholique, ont beaucoup de points communs.

2L'usage du mot idéologie pour caractériser les systèmes de croyance ne s'impose que durant les années 1970. Le terme, emprunté par Marx à la philosophie française du début du XIXe siècle, lui servait à désigner les représentations destinées à masquer le réel aux foules ; son emploi, très marqué par le marxisme, demeure encore essentiellement polémique dans les années 1950.

3Les réflexions sur la modernité se multiplient dans les années 1970.

4Elles conduisent à s'interroger sur l'apparition d'une nouvelle catégorie sociale, celle des intellectuels, qui accompagne sa mise en place. Elles s'attachent aux systèmes de représentation qui permettent "aux hommes de vivre dans un monde signifiant et ordonné". L'habitude se prend de les nommer idéologies.

5L'œuvre de Mircea Eliade s'inscrit dans ce contexte : il est conscient du rôle parallèle joué par les religions auxquelles il s'intéresse depuis les années 1930, et par les idéologies. Mais il ne va guère au-delà : on s'attendait à ce qu'il fasse une place importante aux systèmes de croyances de la modernité dans le troisième tome de son Histoire des croyances et des idées religieuses. Celui-ci s'arrête à la Réforme. Eliade ne disposait pas des moyens de penser vraiment les idéologies.

6La réflexion progresse rapidement dans les années 1970. Elle doit beaucoup à Louis Dumont, à ses travaux sur Homo aequalis (1977) et à son Essai sur l'individualisme, une perspective anthropologique sur l'idéologie moderne (1983). Certains essayistes présentent alors l'idéologie comme un prolongement, un dépassement du christianisme, comme son accomplissement au fond : Henry Cox (1969) et Marcel Gaucher (1985). La piste ouverte par Louis Dumont est différente : il constate que c'est chez les fondateurs de la pensée politique et des sciences sociales modernes, de Hobbes à Rousseau, que les idéologies sont exposées pour la première fois. Pour lui, cela tient à l'aptitude de ces penseurs à formuler des idées que d'autres vivent mais sont incapables d'expliciter. La question mérite un examen plus approfondi. Je m'y attache dans Les mythes fondateurs des sciences sociales (1980).

7Tout système de croyances capable de donner un sens à la vie des hommes implique en effet que ceux-ci, ou certains d'entre eux, aient accès à la Vérité, et disposent sur le réel de vues qui permettent de le comprendre, de le juger et de dire en quel sens l'action doit s'exercer dessus. La Vérité est située au sein des êtres et des choses (religions de l'immanence) ou dans un autre monde (religions de la transcendance). Dans le premier cas, c'est à travers la tradition et les anciens que l'on a accès aux réalités cachées, et que l'on a l'écho de ce qui se passait à l'origine, in illo tempore, comme le disait Eliade. Dans le second cas, la voie de la vérité est ouverte par la révélation (dans le cas des religions) ou par la métaphysique (dans le cas de la philosophie platonicienne). Les idéologies reposent sur une configuration inédite : elles reposent sur l'idée que la vérité est présente au sein des choses, des êtres ou des groupes sociaux (on s'inscrit dans la perspective de l'immanence), mais indiquent qu'on ne peut vraiment l'atteindre que si l'on est capable de comprendre ce que sera le futur (c'est leur part de transcendance). C'est la science qui permet ce bon en avant : c'est elle qui rend crédible un système qui fait une place de choix à l'utopie.

8La science est ainsi présente dans l'idéologie à deux niveaux et à deux échelles. 1- Le cadre dans lequel l'idéologie se moule est dessiné par les discours fondateurs des sciences sociales, qui font comprendre la dynamique qui emporte les groupes vers un état meilleur, vers le bonheur : ils fournissent leur justification aux philosophies du Progrès et du Bonheur. 2- L'idée de ce que demain sera, et de ce qu'il convient de faire pour l'avenir ; une bonne partie de la vie sociale continue à se dérouler sur les modes de l'oralité et ces formes de religiosité perdurent : elles sont à l'origine des "religions populaires" qui résistent d'autant plus longtemps aux religions du livre qu'elles sacralisent une réalité proche, concrète, que tout le monde connaît, et qu'elles se montrent plastiques et adaptables. Il faut attendre la révolution contemporaine des télécommunications pour voir les modes de transmission qui les rendaient crédibles supplantés et en partie remplacés.

9L'écriture ouvre d'autres voies d'accès au sacré : la révélation, l'élaboration d'une métaphysique de la Raison ou celle d'une idéologie. L'avènement de la télévision, le triomphe des médias et les ressources du web introduisent une nouvelle topologie des rapports avec l'ailleurs. Dans les sociétés primitives, l'autorité et la détermination des normes collectives revenaient aux Anciens, aux sorciers ou aux chamans, qui communiquaient avec le temps des origines. Les prêtres (pour les religions révélées), les philosophes (pour les grandes métaphysiques) et les intellectuels (pour les idéologies) les remplacent lorsque l'écrit s'impose.

10L'intellectuel était proche du savant, dont il interprétait les enseignements à l'usage de l'ensemble de la société. Les systèmes modernes de communication engendrent de nouvelles configurations d'autorité. Deux personnages se substituent à l'intellectuel : le journaliste, qui dispose de l'accès aux moyens de communication modernes et se fait l'interprète d'une vérité "scientifique" ou "religieuse" qu'il interprète en réalité à sa guise ; le chercheur "indépendant", que l'on découvre à travers son site internet et qui échappe au jeu des influences et des pressions intéressées qui dévalorisent la science officielle. C'est parce qu'il existe ainsi une "autre" science, qui fabrique une "autre" vision du monde, que la croyance en la science ne disparaît pas, même si elle prend d'autres formes et même si cette science est, hélas, bien souvent celle de charlatans.

11Je me suis toujours insurgé contre ceux qui voient dans les idéologies un prolongement, à l'ère scientifique, des grandes religions du passé, du christianisme en particulier, et un moyen pour elles de se dépasser. Présenter ainsi l'histoire, c'est en effet oublier que les religions et les idéologies ne sont pas simplement des récits qui expliquent l'origine du monde et lui donnent un sens. Leur rôle fondamental est de dire ce qui est bien et ce qui est mal et d'instituer un ordre normatif. Elles délimitent des topographies du pur et de l'impur et du sacré et du profane. Elles permettent de focaliser l'action humaine et de l'inscrire dans une œuvre collective.

12Le passage aux idéologies ne fait pas disparaître ces dimensions existentielles du fait religieux. Il lui donne d'autres formes : le mal n'est plus localisé hors de nous, dans des esprits qui hantent le monde (comme dans beaucoup d'animismes), ou au fond de l'homme dont la nature a été souillée par le péché originel (comme dans le christianisme). Le mal se situe dans le corps social : ce sont des classes, des groupes ethniques, des cultures qui en sont porteurs. C'est eux qu'il faut éliminer si l'on veut purifier le monde. Le "dépassement" des religions par l'idéologie donne ainsi une nouvelle dimension aux sacrifices grâce auxquels les gens retrouvent leur pureté : ceux-ci cessent de ne concerner que quelques victimes humaines ou des animaux ; ils portent, tel l'holocauste, sur des fractions entières de l'humanité. Chez certains écologistes, c'est l'humanité tout entière qui est coupable ! Vers où va-t-on ?

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Bibliographie

CLAVAL, Paul, 1980, Les mythes fondateurs des sciences sociales, Paris, PUF.

COX, Henri, 1968, La cité séculière. Essai théologique sur la sécularisation et l'urbanisation, Tournai, Casterman.

DUMONT, Louis, 1977, Homo aequalis, Paris, Gallimard.

DUMONT Louis, 1983, Essai sur l'individualisme. Une perspective anthropologique sur l'idéologie moderne, Paris, Seuil.

ELIADE, Mircea, 1976, Histoire des croyances et des idées religieuses, Paris, Payot, 3 vol. 

GAUCHER, Marcel, 1985, Le désenchantement du monde, Paris, Gallimard.

JULIEN, François, 1989, Procès ou création. Une introduction à la pensée chinoise, Paris, Seuil.

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Pour citer cet article

Référence papier

Paul Claval, « Quel est le rôle de la science et des scientifiques dans la construction des idéologies ? »Géographie et cultures, 42 | 2002, 16-21.

Référence électronique

Paul Claval, « Quel est le rôle de la science et des scientifiques dans la construction des idéologies ? »Géographie et cultures [En ligne], 42 | 2002, mis en ligne le 01 décembre 2025, consulté le 15 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/gc/25040 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15g2f

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Auteur

Paul Claval

Université de Paris IV-Sorbonne

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Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

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